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Le Pèlerin du silence

Chapter 13: SÉQUENCE
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About This Book

A young seeker, apprenticed to a master who teaches silence as the supreme discipline, undertakes a vow to travel and observe without speaking. He crosses varied landscapes and crowded cities, attending markets, rituals, spectacles and private scenes while preserving his reticence. Encounters with magicians, clerics and beguiling companions test the discipline and reveal human folly, sensuality and hypocrisy. The journey alternates descriptive episodes and inward reflection, probing how silence shapes perception, how words fail to grasp the central truth, and how contemplative practice contends with moral ambiguity and worldly temptation.

LES LICORNES

Après cette crise, Hyacinthe m'ayant pardonné,—avec presque l'étonnement que j'eusse besoin de pardon,—nous entrâmes résolument dans la forêt mystique, où ne vivent nulles autres notables bêtes que les peureuses licornes. Comme elles fuyaient devant elle, secouées par de grands airs dédaigneux, ce fut pour mon amie une occasion excessivement propice de regretter sa virginité. Je lui fis comprendre qu'il y avait un mérite évident en tel regret, une dorure très fine pour son âme fanée, une parure de repentir peut-être supérieure même à l'intégrité perdue, et elle consentit à offrir à Jésus l'oblation des plaisirs où elle avait compromis la native candeur de sa toison.

De métaphores en métaphores, nous nous élevâmes au mystère du Sacrifice. «Mon Amour est crucifié»—[Grec: ho hemos herôs hesthaurôtai]. Le mysticisme tel que nous l'acceptâmes nous paraissait la suprême dignité d'une âme humaine dédaigneuse d'intermédiaires entre sa noblesse et l'infinie noblesse de Dieu, entre sa quotidienne agonie et l'immortelle agonie du Christ. C'est selon ces dispositions que nous décidâmes d'assister désormais à la messe que chanteraient en nos mémoires le prêtre et les diacres choisis parmi les plus sanctifiés dont les gestes d'adoration s'élèvent entre les lames de plomb des vieux vitraux.

LES FIGURES

Cloches, vases sacrés, oints, bénits et baptisés, trompettes et marteaux de jadis, semanterions et xylophones, noles, campagnes, airains, tintinnabules, cloches, vases sacrés!

La hiérarchie est convoquée jusqu'au plus modeste, qui n'est rien et qui va devenir égal en immunité aux plus hauts saints: il participe au signe de la croix.

Source lavatoire, l'eau salée mugit dans le bénitier comme un océan de conjurations.

Femmes, vierges, clercs, lais: il n'y a plus de pénitents captifs sous la symbolique chaîne d'un démon de pierre; il n'y a plus de choeur des vierges, la cloison est abattue et la vierge a perdu la fierté de son état. Il n'y a plus de grilles aux strictes mailles: le sanctuaire s'est ouvert. Le prêtre n'est plus vieux par règle et même il est jeune et ses cheveux blonds dorent d'un reflet de concupiscence l'oeil des matrones dévoilées.

Seul, le Pauvre, liturgiquement, se tient à la porte, avec le devoir de gémir, afin que les oreilles heureuses s'épouvantent au cri de l'éternelle misère.

Des sépulcres, sous les dalles, s'exhale une odeur de vie permanente; et des ossuaires, une radiance d'étoiles. Les reliquaires contiennent de la poussière d'amour.

Le chrême a sacré la table de l'autel (ainsi le très saint Jésus se purifie lui-même) et, tel que d'un parterre impérial, les cierges, sous l'arrosoir enflammé des acolytes, vont surgir et fleurir.

Les anges prient, humanisés par des simulacres très raisonnables, car il est bien véritable qu'ils adorent les parfums essentiels qu'ils goûtent les suavités saintes, qu'ils entendent la parole incréée: ils sont jeunes, forts, libres, plus féconds que les plus puissants reins. Ils vont nus, sans corruption, et s'ils se vêtent, c'est de la transparence du feu.

Ange aussi, l'aigle du lectorium, aux élévations royales; anges, les lions autoritaires et obscurs.

ORAISON

Jésus, le grain d'encens fume dans l'encensoir: la Victime s'allume et l'oblation future s'accomplit en désir. Elle s'allume et fume et son amour apparaît sur la scène du monde: les Figures surveillent leurs accomplissements.

LE PRÊTRE.—Dorénavant, l'eau sera salée et il pleuvra d'incorruptibles rosées: dénudez vos têtes, ce sont les larmes du Jésus.

LE CHOEUR.—Saint Esprit, Esprit des cimes, Esprit radiant.

Esprit prodigue, Lumière!
Très bon consolateur,
Hôte très doux des âmes,
Refuge ombraculaire!

LE PRÊTRE—Seigneur, votre Fils accepta le fardeau de la chair, je couvre mes épaules du joug de la chasuble. Introibo. Je monterai à l'autel, je monterai vers Celui qui me réjouira d'une éternelle jeunesse.

ORAISON

La droite est la dignité du Roi, mais la gauche est réservée à l'amour: c'est là que l'on goûte la plénitude des influences excessives. Les cheveux de Jean ont la douceur des âmes fraîches; il reçoit d'un coeur pâmé les caresses de son Maître.

LE PRÊTRE.—Il te bénira, celui pour qui tu te consumes. Ainsi soit-il.

ORAISON

La navette est un navire, les grains d'encens sont l'équipage: la navette est un navire sans voilure et sans cordage: la navette est un navire et ses flancs sont gonflés d'or. Vierge, et toi, Thuriféraire, tu portes entre tes mains la barque de Saint-Pierre, stable et profonde comme le sein de Dieu. La navette et un navire, l'or de ses flancs, ce sont les peuples: un sacrement les pêche et les sauve et les plonge dans la fournaise. La navette est un navire et l'encensoir est la fournaise.

LE PRÊTRE.—Le parfum s'élève au-dessus des roses, car les roses moisiront, mais le parfum des roses est une oblation imputrescible.

LE CHOEUR.—Gloire, gloire, gloire à l'Esprit.

ÉPITRE

S. Paul, Rom. 24.

C'est pourquoi Dieu, selon les convoitises de leur coeur, les a livrés à la souillure: tellement qu'ils ont déshonoré leurs propres corps. A cause de cela, Dieu les a livrés aux passions de l'ignominie: car les femmes ont changé l'usage de nature en des usages qui sont contre nature. Et pareillement les hommes, abandonnant l'usage naturel de la femme, ont l'un pour l'autre brûlé de désir, les mâles sur les mâles opérant des turpides et recevant en eux-mêmes le convenable salaire de leur égarement.

SÉQUENCE

LE CHOEUR.—O verge et diadème du roi de pourpre.

Tes gemmes ont fleuri en une haute prévoyance, dès le temps où dans l'homme dormait le genre humain.

O fleur, tu n'as pas germé de la rosée, ni des gouttes de la pluie, et l'air n'a pas plané autour de toi, mais tu es née sur une très noble verge par l'oeuvre de la seule Clarté.

O verge, tu as surgi toute en or, ô verge et diadème du roi de pourpre.

ÉVANGILE

En ce temps-là le Seigneur, interrogé par une certaine Salomé sur le temps de son règne, répondit: «Lorsque deux feront un et lorsque ce qui est en dehors sera comme ce qui est en dedans, et lorsque le mâle étant sur la femelle ils ne seront ni mâle ni femelle.» Salomé demanda: «Jusques à quand les hommes mourront-ils?» Le Seigneur dit: «Tant que vous autres, femmes, vous enfanterez.» Salomé demanda: «J'ai donc bien fait, moi qui n'ai pas enfanté?» Le Seigneur répondit: «Nourrissez-vous de toute herbe, mais ne vous nourrissez pas de celle qui a de l'amertume.» Le Seigneur dit encore; «Je suis venu pour détruire les oeuvre de la femme: or ses oeuvres sont la génération et la mort.»

LE CHOEUR.—Ainsi soit-il.

PRÔNE

Dieu, lisons-nous en saint Denis l'Aréopagite, Dieu n'est ni âme, ni nombre, ni ordre, ni grandeur, ni égalité, ni similitude, ni dissemblance. Il ne vit point, il n'est point la vie, Il n'est ni essence, ni éternité, ni temps. Il n'est pas science, il n'est pas sagesse, il n'est pas unité, ni divinité, ni bonté. Nul ne le connaît tel qu'il est et il ne connaît aucune des choses qui existent telle qu'elle est. Il n'est point parole, il n'est point pensée et il ne peut être nommé, ni compris.

OBLATION

Elle a trouvé douze corbeilles dans son héritage, douze corbeilles de pain bénit.

Les Figures sont les gardiennes du mystère, et toutes les figures obéissent au Symbole.

Le ventre de la Femme est un autel d'offrande et la première station du Calvaire, l'habitacle premier choisi par l'Hostie; oblation obscure, prélude sanglant de Transfixion.

ORAISON

La Patène apporte la paix.

Marie, nimbée de rouge, élève sous un dais de pourpre l'Enfant-Roi, deux anges offrent la fumée procellaire de leurs encensoirs, et Jésus aussi s'auréole de sang, et les anges, et sur le ciel bleu, doré par les étoiles, des nuées de tonnerre s'amoncellent, couleur de colère et couleur de paix, couleur de sang.

ANTIPHONE

Le Roi était couché, le Roi dormait dans son lit royal, mais le nard de mon amour a pénétré son sommeil, et le Roi s'est levé et a dit: «J'entrerai dans ce corps à la bonne odeur et je dormirai là.»

L'ORGUE.—Des ténèbres du profond exil, l'âme d'un seul bond s'exalte aux bleus violents de l'espérance, puis se profuse en laudations couleur de soleil.

De glauques ondulations agitent les abîmes, l'océan de la peur se soulève en vertes écumes, mais une main paraît sur la surface des eaux troublées et d'une cassolette invisible se répandent d'abondantes fumées violettes.

Les vagues humaines se gonflent vers le ciel, et dans les corps transfigurés les coeurs palpitent comme des roses au vent du matin, et les yeux sont vraiment de pures améthystes: des nuages candides dérobent les ventres frissonnants d'amour et tout s'apothéose dans la blancheur totale.

LE CHOEUR.—O salutaris Hostia
            Quæ coeli pandis ostium

ORAISON

Magie d'une surnaturalité terrifiante, ô puissance absolue, invincible domination des mots, merveilleuse fonction des syllabes: Verba consecrationis efficiunt quod significant.

L'hostie s'élève dans les flammes solaires: l'Agneau demeure et saigne sur la terre.

LE PRÊTRE.—Souviens-toi, Christ, du sommeil de la paix. Accorde-nous la paix du tombeau et le silence sacré des nécropoles.

JÉSUS-CHRIST.—Vous dormirez en paix trois jours, si vous m'aimez, et la pierre de vos tombes se brisera, et vous connaîtrez la Vie, si vous avez connu l'amour.

ORAISON

Les baisers sont les endormeurs des anciennes querelles, les baisers sont les pacificateurs corporels.

COMMUNION

Chair du Salut, Sang de l'éternelle joie, soyez la macération de ma chair et l'apaisement de mon sang. Je crucifierai mes désirs sur la croix du calvaire, je couronnerai mes pensées de la couronne d'épines, j'enfoncerai dans mon côté la lance du renoncement, je boirai le vinaigre de la dérision et nul plaisir jamais n'amoindrira mon âme.

JÉSUS-CHRIST.—Le plaisir s'arrête à l'unité et les douleurs sont au nombre de sept fois sept.

LE CHOEUR—Pitié! Pitié!

JÉSUS-CHRIST.—Tout est consommé.

LE PRÊTRE.—Ite, missa est.

ÉVANGILE

Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Dès le commencement il était en Dieu. Toutes choses ont été faites par lui et sans lui rien n'a été fait. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes: et la lumière était dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas comprise.

Amen.

LE RIRE

Cette messe, nous l'entendîmes dans un monastère de Bénédictines, sous un vitrail tel que des feuilles givrées, tombées en une eau d'aube, parmi la gloire d'un chant blanc crucifié d'or. La grâce coula de l'hostie blessée, quand l'ostensoir fut levé au-dessus des guimpes adoratrices, et nous étions aveuglés par les intarissables flots du sang sacré de la Rédemption.

Nous l'entendîmes dans l'escurial sépulcre des Carmélites, parmi la ténèbre d'un chant de mort assombri encore de tout le deuil de la grille et du voile,—car il n'y a nulle joie pour qui est enserré par la chair,—et nous tombâmes à genoux, écrasés de stupeur et d'affliction, prêts à crier: pardon! aux expiatrices de nos plaisirs, à ces mourantes de la perpétuelle agonie, et il nous sembla que de baiser un de ces pieds nus serait un acte, en soi indulgentiel et absolutoire.

—L'obligatoire exultation de la Bénédictine, me dit Hyacinthe, est peut-être plus effroyable encore. Il leur faut une somptuosité de coeur vraiment déconcertante…

—Oui, répondis-je, mais l'idéal d'être glorieux contrarie moins les instincts humains. Il n'est que le développement paradisiaque de la tendance universelle de l'être à s'épanouir et à jouir. Mais vous dites presque vrai: la joie d'une contemplatrice de la Résurrection dépasse la médiocrité de la femme autant que la tristesse sacrée de celle qui oeuvre dans la nuit perpétuelle son propre suaire et le suaire du Christ… Aussi, songe comme elles sont loin, ces choses; au milieu de nous et étrangères à la marche de nos vies. Si nous étions plus de notre temps, Hyacinthe, toi cueillie comme une fleur de jadis dans la flore d'une tapisserie des Flandres, et moi qui ai aboli tout contact d'âme avec une humanité salissante,—si nous étions vraiment de notre temps, la seule existence de quelques centaines de ces dédaigneuses vierges serait une insulte à notre incontestable modernité. Et pour ne pas nous fâcher contre ces inoffensives sottes qui n'ont pas su extraire de la vie une seule goutte d'alcool ou de poison,—pour bien leur faire entendre que nous les apprécions telles que des enfants sans expérience, inaptes à la triple jouissance du lit, de la table et du tréteau,—pour qu'aucun doute enfin ne contrecarre nos avantages de citoyens civilisés, nous nous bornerions à rire.

Là, je sortis d'un carton une large feuille de papier de Hollande, où la main d'un instituteur primaire avait consenti à calligraphier pour moi ces lignes précieuses où palpite (j'ose le dire) l'âme de la France régénérée:

[Illustration:

_Chambre des Députés

Débats parlementaires
Séance du 9 décembre 1890

Compte rendu officiel

M. B…,—«Les Carmélites, congrégation contemplative (Rires à gauche)…»_]

Hyacinthe fut très effarée de vivre sous le règne d'une telle stupidité. Nous crûmes un instant que les temps prédits par Flaubert s'accomplissaient.

—Que vous importe? dis-je en remettant dans son carton l'exemple d'écriture. Nous ne sommes pas solidaires de ces revendications d'imbécillité, puisque nous les jugeons et puisque nous en souffrons. Que la tourbière les enlise et les dévore, eux, nos frères: regardons-les descendre, et quand le sommet de leur crâne vide dépassera seul la ligne de boue, nous mettrons une lourde pierre dessus, de crainte que la terre intérieure ne les revomisse, par dégoût. Ah! je voudrais avoir le courage de travailler à l'avilissement de mes contemporains… Corrompre leurs filles, quelle bonne oeuvre! Insinuer l'obscène dans les enfantines mains qui caressent la barbe paternelle de ces mufles! Les empoisonner au risque de périr nous-mêmes. Faire comme ces moines espagnols qui buvaient la mort en la faisant boire à la canaille française violatrice de leur monastère!

Hyacinthe me calma par des secrets qu'elle partageait avec toutes les créatures d'amour—et nous dormîmes.

Je rêvai que, pour lui épargner le méphitisme de l'heure présente, je l'avais vouée à la clôture du Carmel. Le soir, à l'heure de l'office, j'allais dans la chapelle de nuit écouter les voix de ténèbres, et, parmi toutes les voix voilées de deuil, je distinguais la voix de ma chère amante, morte et toujours Hyacinthe.

Jamais je ne fis un plus beau rêve.

LA FLAGELLATION

En notre étude de la théorie mystique, si parfois des mots scandalisaient mon amie, je les interprétais à son intelligence avec toute la déférence due aux textes des grands saints. Elle apprit que les caresses de la main gauche, ce sont les premières souffrances, preuve du sacrifice accepté; et les caresses de la main droite, tout le manuel sanglant de l'amour: le baiser des épines, l'attouchement des lanières plombées, la morsure adorable des clous, la pénétration charnelle de la lance, les spasmes de la mort, les joies de la putridité.

Nous méditâmes sur cette nomenclature. Hyacinthe se surexcitait, méprisait son apparence corporelle et décidée à prouver ce mépris par des actes.

Un soir, comme je lisais la vie de sainte Gertrude, la vierge aux ingénieuses dilections qui eut le divin caprice de remplacer par des clous de girofle les clous de fer de son crucifix—et j'en étais à la page où Jésus lui-même, pour charmer sa bien-aimée, descendit vers elle, et, la tenant embrassée, chanta:

Amor meus continuus,
Tibi languor assiduus,
Amor tuus suavissimus
Mihi sapor gratissimus

Je cherchais la signification seconde de ces quatre vers,—lorsque Hyacinthe m'apparut toute nue, me priant de la flageller. Elle tenait à la main une discipline de chanoinesse, sept cordelettes de soie en détestation des sept péchés capitaux, et sept noeuds à chaque corde pour remémorer les sept manières de faillir mortellement dans le même mode sensationnel.

—Les sept cordes de la viole! dit-elle en souriant étrangement. Les roses, ce seront les gouttes de sang qui fleuriront ma chair.

Pas plus qu'aucune autre femme de race, Hyacinthe n'avait de pudeur, mais son ardeur pénitencielle seule expliquait la hardiesse de s'illuminer devant moi en plein nu, sans nul geste de voiler les secrets de sa forme sexuelle à peine pubescente. Elle était si jeune encore, toute frêle d'une pureté athénienne et si pleine de la grâce des inconscientes Èves, que le coeur me faillit d'ensanglanter cette innocence.

Pourtant j'obéissais: des lignes rouges et des points rouges stigmatisèrent les épaules de mon amie, ses hanches, ses reins, et des piqûres s'égaraient vers le ventre et vers la candeur des seins peureux.

Elle s'agenouillait les mains jointes, se relevait les bras étendus, courbait le dos, dressait dans un frisson sa tête pâle, criant quand le fléau tardait à descendre:

«Encore! Encore!»

Je suis sûr qu'elle eut l'illusion d'un grave martyre, d'une fustigation digne d'Henri Suso ou de Passidée, qu'on trouvait dans leurs cellules évanouis parmi un ruisseau de sang et des lambeaux de chair attachés à la ferraille et aux molettes du solide martinet tombé de leurs doigts las, malgré leur volonté de souffrir jamais lasse,—mais j'avais été clément, voulant bien contenter un caprice, mais non souiller de cicatrices une peau dont l'intégrité m'était chère.

«Encore! Encore!»

Elle me regarda avec des yeux en route vers l'extase, des yeux où le blanc, comme en une éclipse, mangeait déjà le rayonnement des prunelles. Sous la partielle occultation de l'iris, des lueurs folles passaient, où la cruauté, qui n'était pas dans le bourreau, pointait en éclairs et en flammes aiguës.

A ce moment, elle était debout. Ses bras s'abattirent autour de mon cou et elle tomba, m'entraînant avec elle dans le plus mémorable abîme de divagations voluptueuses,—et nous demeurâmes tout au fond pour jamais.

LES BAGUES

Ensuite de cette crise de débauches amères nous perçûmes en nos faces exténuées les regards ironiques de ceux qui n'ont plus rien à désirer l'un de l'autre. Nous ne parlions plus guère et Hyacinthe chantonnait avec insistance, terrassée d'avoir vidé, jusqu'à la dernière goutte le calice d'or de Babylone. Ce fut pour moi, durant ces jours désenchantés, l'occasion de quelques réflexions définitives. Je vis tous les dangers du mysticisme à deux, et je me repentis d'avoir associé une femme à des imaginations aussi déconcertantes pour la raison et l'équilibre corporel. Je sentais que plus j'avais voulu élever mon amie en intelligence et en amour, et plus elle s'était complue à des chutes et à des culbutes; elle avait l'art et l'audace de clore tous les élans vers en haut par un élan dernier vers en bas, suivant la logique de sa nature, évidemment plus lourde que l'air spirituel.

Comme elle était toujours de mon avis, guettant mon geste ou mon opinion pour s'y conformer avec ingénuité, je n'avais finalement acquis sur son essence que des notions négatives. Telle que ce Fakir qui vidait les courges par le magnétisme de son regard, elle buvait ma pensée à travers mes yeux, contredisant d'avance ce que j'allais proférer, pour se donner ensuite le mérite d'avoir été persuadée. Hors de moi, vivait-elle? Comment le savoir? Très peu, d'après son aveu, et je crois que c'était vrai, car elle ne manifestait jamais aucun désir original et tous les mouvements de son âme semblaient déterminés inclusivement par la sensation immédiate qu'elle tirait d'un contact intellectuel ou sensuel avec ma personnalité. Si le choc avait été trop violent, ses fibres se congestionnaient assourdies, les vibrations étaient muettes et je ne sentais plus près de moi qu'un animal obtus et stérilement moqueur.

C'est ce qui arriva après la nuit de la flagellation; elle retomba dans la sécheresse: plus de désir physique, plus d'amour spirituel; plus de chair, indifférence totale. Je me trouvais sévèrement étreint dans ce cercle et forcé de renoncer à mes projets d'ascension mystique, la corporéité devenant à la fois, d'après mes expériences et mes observations, le moyen et l'obstacle, le moteur et le frein des élévations surhumaines.

Puisque je m'étais trompé, il s'agissait maintenant de rendre cette femme à son état normal et de reprendre moi-même le cours ordinaire d'une vie sans aspirations indiscrètes. Mais notre rôle était différent, sans doute: nous ne pûmes réussir à nous organiser une bonne petite existence bien médiocre, bien honnête,—destinés de toute éternité au tout-ou-rien,—et le détachement définitif s'accomplit.

Un soir, je m'étais agenouillé près du divan,—où elle rêvait, les yeux vagues, éternellement couchée,—et discrètement, avec l'intention de ne formuler que des plis esthétiques, j'avais dégrafé sa robe des soirs, tout au long, et, bouillonnée autour de son corps nu, l'étoffe simulait l'écume du flot qui, ayant apporté là Hyacinthe, allait peut-être la remporter. En une curiosité d'enfant, je la regardais respirer, essayant par jeu d'exciter à la révolte les ondulations comprimées, écrasant de la paume la rébellion du ventre; les seins fuyaient, disparus, fleurs de magnolia sous la neige. Je m'amusais, je suivais de l'oeil et du doigt le cours des veines, qui allaient se perdre, comme des ruisselets de sève, parmi la floraison d'or des jonquilles et des soucis.

—Aimez-vous cette améthyste? me demanda-t-elle, en cueillant à son doigt une bague ancienne. Elle est orientale, n'est-ce pas? Je l'ai retrouvée dans mon coffret, sous un collier de perles.

Elle se releva, rajusta nonchalamment sa robe par quelques agrafes de place en place, et, vidant sur un morceau de velours noir le coffret aux bagues, elle les alignait, les tournait vers la lumière, les essayait à ses doigts.

—Vous plaisez-vous toujours à la campagne, Damase? Oh! moi, je voudrais revoir ce grand salon où nous nous connûmes, et mes soeurs, les pâles filles décolorées par les siècles, et retourner un peu en ce choeur de grâces, et je vous sourirai, Damase, quand vous passerez le long de la vieille tapisserie…

La chambre me parut pleine d'ombres funéraires. J'ouvris la fenêtre: les yeux dans la nuit, je vis plus loin que la nuit, et, les oreilles dans le silence, j'entendis plus que du silence:

«Les préventives clartés et le son des matinales cloches qui m'avaient guidé vers Hyacinthe; la connaissance de nos âmes antérieure à l'union de nos sens; les premières paroles de mon amie, d'ironique et si haute raison, dès l'instant qu'elle eut surgi devant moi, et son insistance à se dire, quoique vivante, aussi morte que les apparences tissées avec des laines et colories avec des rêves. Vivante! Je le crus, puisque je la vouai à la Douleur quand elle-même se vouait à la joie d'utiliser pour des sensations la nouveauté de son sexe,—et puisque je cédai à ce double désir, qui n'est pas contradictoire,—et puisque je voulus magnifier son âme. Je la déflorai; il le fallait, afin de la faire fleurir: fut-ce donc une illusion? Et quand elle me confiait: «Ce n'est pas bien supérieur à manger une pêche»,—et quand elle déclarait pourtant vouloir jouir encore de mon contact,—et quand elle était froissée de certaines manières d'aimer trop ingénieuses,—et quand elle priait,—et quand elle voulait comprendre,—et quand le sacrilège l'exalta,—et quand elle me railla, en me défiant de dénouer le noeud de sa complexité,—et quand je la fis monter sur la table de torture,—et quand elle pleura—et quand nous gravîmes, mouillés de la sueur du péché, la montée obscure du Calvaire,—et quand je fustigeai, sur la nudité de son dos, l'impertinence de l'éternel féminin,—n'avait-elle pas tous les dons «essentiels de la vie»?

La voix du silence me répondit:

«Tous les dons essentiels du rêve.»

Je quittai la fenêtre. Hyacinthe jouait toujours avec ses bagues. Elle était toute pâle: il me sembla que des rais de lumière passaient au travers de son corps,—de ce corps qui venait pourtant de témoigner à mes mains son évidence charnelle et sa véracité.

J'avais froid, j'avais peur,—car je la voyais, sans pouvoir m'opposer à cette transformation douloureuse,—je la voyais s'en aller rejoindre les groupes des femmes indécises d'où mon amour l'avait tirée,—je la voyais redevenir le fantôme qu'elles sont toutes.

11 septembre-21 novembre 1891

LE CHATEAU SINGULIER

CONTE DE FÉES

«Une histoire toute nue, comme il convient à une telle babiole

SIXTINE. VI. Figure de rêve.

CHAPITRE PREMIER

Après que l'on avait longtemps voyagé sur le dos maigre d'un aride plateau, où les blés étaient nains, on descendait, par une pente insensible, vers de l'herbe et même des arbres. Une petite rivière, à peine plus grosse qu'un ruisseau, causait ce changement de climat, dont se réjouissaient intimement les rares pèlerins égarés jusqu'en ce pays lointain. L'herbe, à mesure que l'on allait, devenait plus épaisse et plus verte; le long du ruisseau, elle s'élevait si drue et si haute qu'à peine si les blanches couronnes des reines-des-prés émergeaient de quelques lignes au-dessus de l'océan d'émeraude; on ne voyait bien qu'un sombre rideau d'aulnes et de saules sous lequel coulait hâtive l'eau vive du ruisseau salutaire.

Jusqu'au ruisseau, la route durait, limitée par des rigoles, consolidée par de rêches graviers; mais le pont de bois passé (quelques planches cimentées par de la mousse), c'était la prairie, l'herbe éternelle qui s'en allait en absolue monotonie. Un vague sentier se frayait dans la verte mer, mais les gramens se penchaient et se baisaient au-dessus de la trace délaissée; quand on s'y engageait, les jambes, en redressant les herbes amoureuses, faisaient jaillir des étincelles de rosée une perpétuelle fusée de petits diamants qui s'en allaient tomber et mourir parmi les émeraudes, leurs soeurs.

Si une voiture se risquait au delà du pont de planches, le cheval, comme un homme, suivait la sente éparpillant généreusement les fugitives joailleries, et les roues, mordant l'herbe, y traçaient un sillage passager.

C'est ce qui se passa, quand Vitalis, appelé par le désir, se mit en route pour aller aimer la princesse Elade, qu'il n'avait encore vue qu'en songe.

Rien de plus doux, d'abord, qu'une telle traversée; l'allée la mieux sablée est rude en comparaison de cette harmonieuse prairie. Vitalis, à certains moments, quand l'herbe montait jusqu'au-dessus des moyeux, se croyait en barque porté par une mer d'algues et le vent qui venait de loin, rasant le sommet des profondes vagues, ajoutait à son illusion: il était enchanté.

Depuis plusieurs années déjà, Elade et Vitalis échangeaient de tendres lettres, mais si respectueuses que, pour un étranger, l'amour y eût été indéchiffrable. Cela aurait pu continuer bien longtemps encore, car Vitalis, heureux de ce commerce subtil, n'avait jamais souhaité de dormir dans les bras de sa belle amie. Belle,—il la savait belle, par la pureté de son écriture, la délicatesse de ses pensées, la finesse rare de son parfum favori; belle,—mais beauté lointaine et inaccessible, beauté de madone ou de fée: il l'aimait en pensée seulement.

Mais Elade était femme. Elle voulut connaître son bien-aimé, le toucher, le posséder, car les femmes ont les instincts charmants de l'égoïsme, tels qu'ils s'épanouissent dans les gestes des enfants encore dénués d'hypocrisie.

Elle écrivit donc à Vitalis: «Vous terminez vos chères lettres par ces mots qui me troublent et parfois me brûlent:—Je vous baise les doigts,—ou, Je baise vos blanches mains,—ou, Je porte vos mains pures à mes lèvres,—ou encore par d'autres manières de dire toutes charmantes,—eh bien! venez faire ce que vous dites, et non plus seulement par métaphore, venez! Je vous les tends, mes deux mains, et je les donne à vos lèvres. Vitalis, vous aussi, donnez vos lèvres à mes mains. Je vous tends les mains et mes mains vous attendent.»

Vitalis fit atteler la voiture—un peu surannée—qui servait à sa mère à suivre les chasses dans leur forêt patrimoniale, et il partit pour le Château Singulier.

Après donc qu'il eut franchi le pont de planches et qu'il fut entré dans la prairie indéfinie, il sentit que son coeur se mettait à battre avec véhémence et, sans songer que cela pouvait avoir pour cause la crainte de l'inconnu, il murmura plusieurs fois à mi-voix: «Je l'aime, je l'aime! Je baiserai ses mains, qui m'ont écrit de si douces choses; je baiserai ses jeux, qui m'ont tant de fois regardé à travers les espaces complaisants. Elade, je vous verrai donc,—je verrai donc vos mains, vos mains!»

Il s'exaltait, mais pas tant qu'il ne pensât au droit chemin et, comme il sondait l'horizon avec une certaine anxiété, il aperçut, encore assez loin devant lui, un arbre tout seul. Le sentier s'effaçait de plus en plus; il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait, écrits sur une planchette, ces mots consolateurs, mais illusoires, car il n'y avait aucun chemin visible: Chemin du Château Singulier.

Vitalis eut un moment d'angoisse; mais en cherchant à s'orienter, il aperçut encore un arbre, tout seul, au lointain. Il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait la même inscription: Chemin du Château Singulier.

Vitalis interrogea une troisième fois l'horizon: un troisième arbre apparut. Longtemps, longtemps, Vitalis alla d'arbre en arbre, à travers l'océan changeant de la prairie indéfinie.

Quand il avait passé le pont de planches, le soleil se levait et souriait; maintenant, il se couchait et pleurait des larmes de sang. La nuit s'épandit; le brouillard, comme une houle invincible, inonda la prairie indéfinie,—et Vitalis, perdu dans les ténèbres, s'endormit et rêva.

Il murmurait à mi-voix, tout en rêvant:

«Elade, je vous baise les mains,—je baise vos mains blanches,—je baise vos doigts purs, je porte vos doigts à mes lèvres,—je penche mes lèvres vers vos adorables mains, vos mains, vos mains…

CHAPITRE II

Quand Vitalis s'éveilla de son sommeil et de son rêve, le brouillard s'était transmué en lumière et le Château Singulier, palais et prison de la princesse Elade, barrait de ses lourds et sombres granits l'horizon de la prairie indéfinie. Nulles murailles, nulles grilles, nulles barrières n'en défendaient les approches, mais de larges douves l'encerclaient d'une sûre protection par l'effroi ininterrompu de leurs eaux profondes et noires.

Quand Vitalis arriva au bord des douves, un bac se détacha de la rive intérieure et vint s'offrir à lui; il s'embarqua et, dès qu'il eut abordé dans la cour du château, Elade elle-même s'avançait à sa rencontre.

Sans peur et sans simagrées, elle s'avançait, souriante et les bras tendus, toute sa personne déjà offerte en amour. Elle baisa Vitalis sur les lèvres,—salut dont elle donnait la joie aux visiteurs élus et appelés par son désir.

Vitalis ne fut pas étonné d'un tel accueil, il répondit par de tendres propos et suivit la princesse vers le porche seigneurial.

Installés en un obscur petit salon qui ressemblait à une chapelle sans Dieu, ils causèrent. Vitalis conta les aventures de son voyage; comment il s'était perdu dans la nuit; comment, à son réveil, il avait aperçu, évoqués là sans doute par un art magique, les lourds et sombres granits du Château Singulier…

—Enfin, je vous possède, mon cher amant, interrompit la princesse Elade, et si vous êtes ici par enchantement, ce que je ne sais, tout de même vous y êtes,—et je puis toucher vos yeux de mes lèvres. Oh! que j'aime vos yeux, mon beau Vitalis! Je les aime tant que je voudrais les clore après y avoir enfermé mon image!

Vitalis se laissa baiser sur les yeux, puis il reprit son récit et il conta son rêve; il dit avec quelle ferveur, tout en donnant, il baisait les mains de la charmante princesse, et combien ce rêve l'avait troublé et réjoui…

—Voici mes mains, interrompit encore la princesse Elade. Sont-elles aussi douces en réalité qu'en songe? Rêviez-vous tantôt ou rêvez-vous maintenant? Comment faites-vous, Vitalis, pour discerner le rêve du réel? Moi, je rêve si fortement, qu'il n'y a aucune lacune entre mes songes et ma vie,—et je m'embarrasse peu de savoir si mes sensations sont sages ou folles: être aimée me contente, que cela soit rêve, que cela soit réalité. Vous êtes ici, puisque je vous touche, puisque je vous entends, puisque je vous respire; je n'en demande pas plus: Vitalis, ou fantôme de Vitalis je vous chéris pareillement! Vitalis, je vous tiens et je désire vous garder. Vous resterez!

—Vous me garderez, répondit Vitalis.

—Oui, je vous garderai, continua la princesse Elade, car je vous aimerai tant que vous perdrez la notion des jours et des nuits, des heures et des minutes, et vous resterez près de moi,—et vous me sauverez…

—De quel danger, de quels hommes?

—Des hommes qui viendraient après vous, ô mon ami! Car je suis condamnée à aimer toujours, et à toujours aimer celui qui m'aime, celui qui m'a désirée à travers la prairie qui est mon Océan, celui qui a découvert le Château Singulier, celui qui, par sa seule présence, a donné des ordres muets au bac de mes douves, celui dont mes lèvres ont touché les lèvres. Il faut que j'aime, c'est ma destinée; si je n'aimais pas, je mourrais, et si mon coeur se révoltait contre l'amour, j'éprouverais des affres plus douloureuses que la mort. Tu le vois, je suis la Prostituée.

—Tu es la princesse Elade, tu es mon amour.

—Ah! tu m'aimes donc, malgré le Mot? Alors, comprends!

—Non, dit Vitalis, je ne veux rien comprendre que la beauté de tes mains…

—Mes mains, ta chaîne?

—Ma chaîne, dit Vitalis.

—Mais pourquoi ne veux-tu pas comprendre?

—J'aime mieux t'aimer; et, d'ailleurs, je suis venu ici pour cela et rien que pour cela. Je veux jouir de ta grâce et non de tes secrets, de tes épaules et non de tes confidences…

—Tu ne parlais pas ainsi dans tes lettres, Vitalis; tu ne séparais pas alors les épaules des confidences et tu souhaitais la possession de mon âme plus que celle de mes mains…

—Oui, répondit Vitalis,—mais maintenant que je t'ai vue, maintenant que j'ai goûté à ta beauté, je suis enivré de ton odeur,—et tu n'as plus d'âme, parce que je n'ai plus d'âme. La Prostituée! Que veut dire ce mot? La plus prostituée, c'est la plus belle; la plus prostituée, c'est la plus puissante; la plus prostituée, c'est la reine… Oui, tu es la Prostituée et tu dois m'aimer, puisque je t'aime.

—Tu as compris sans le vouloir, dit Elade, mais tu ne sauras que plus tard tout ce qu'il y a de gloire dans le nom d'opprobre dont j'aime à me vêtir,—ô amant qui me sauveras d'être ce que je suis!

—Que veux-tu devenir?

—Une femme.

—N'es-tu pas une femme?

—Je ne suis pas une femme et je ne suis pas une vierge,—je suis Elade, celle qui pleure d'être sans sexe, celle qui, autour d'une âme féminine, sanglote de n'avoir pu assembler que des éléments neutres—et nuls… Je pleure et je sanglote, Vitalis, parce que j'ai une âme de femme; je pleure parce que mon coeur est tendre; je sanglote parce que mon intelligence est douce et timide, mais surtout je pleure et je sanglote parce que je n'ai pas de sexe…

—Tu es un ange? demanda Vitalis sur le ton soudain d'une railleuse ironie. Ah! continua-t-il, en baisant avec ferveur les mains de la mystérieuse princesse, voilà une confidence imprévue et sur laquelle je garderai le secret,—si elle est fausse.

Elade, résigné, se prêta au simulacre d'amour que les gestes de Vitalis exigeaient de sa bonne volonté: pendant que les larmes tombaient sur ses joues pâles, de ses tremblantes mains elle détacha les agrafes de sa robe et elle consentit à paraître nue,—soeur d'une statue de marbre.

Vitalis s'en alla en disant:

—Je reviendrai, Elade, car je t'aime encore, malgré le crime de ta beauté. En voyant que tu n'avais vraiment pas de sexe, j'ai songé que je n'en aimerais que mieux la beauté de ton esprit, la grâce de ton sourire, la pureté de tes mains… Je reviendrai,—mais laisse-moi partir avant la chute du jour, car j'ai peur de m'égarer dans la prairie indéfinie.

Elade le laissa partir; elle suivit des yeux longtemps, longtemps, la voiture qui s'en allait en écrasant les herbes et les fleurs; puis elle rentra, afin de préparer une toilette nouvelle, conforme aux désirs de l'Autre, de celui pour qui le bac se détacherait bientôt—une fois de plus.

Elle avait une toilette mauve; elle en mit une amarante.

CHAPITRE III

Tandis qu'Elade changeait de toilette, Vitalis changeait d'âme. Sa rencontre avec le mystère l'avait mortifié, et, comme il n'avait pu se plier aux lois des joies supérieures, il se consolait en les méprisant. Elade le regardait encore s'éloigner vite et fuir vers des paysages cléments, qu'il se traitait déjà de rêveur stupide; il haussait les épaules, riait grossièrement et zébrait de coups de fouet la sérénité de l'air. Sa voiture surannée, à l'élégance d'hier, lui semblait douce et jolie, et il s'y prélassait dans l'habitude d'être un homme comme tout le monde, celui qui, revenant d'une déception oubliée dès la porte close, s'en va au devant d'un plaisir inévitable et naturel. En deux ou trois heures de route, il avait acquis l'intellectualité d'un cheval dont toute la psychologie est écrite par les mots écurie, avoine et litière: sortir des brancards, secouer sa crinière, hennir, rentrer chez soi, dans le vénérable asile de l'auge et du râtelier.

A mesure qu'il s'éloignait du Château Singulier, le paysage redevenait honnête et vrai: plus de surnaturels brouillards, plus de tromperies, plus d'arbres dressés seuls parmi le calme océan d'une prairie indéfinie; tout était régulier et soigné, la route blanche et unie, ornée d'une bordure verte, d'un fossé sans eau et d'honorables parallélépipèdes de cailloux savamment concassés. Il avait la sensation de rentrer dans la civilisation, c'est-à-dire dans l'uniformité, et il se réjouissait. Les champs étaient de blé, à droite, et à gauche, de colza, herbes encore, mais de verts si différents, l'un comme de velours, l'autre comme de l'envers d'un velours.

Au sortir du mystère—le mystère pour certains est toujours un peu ridicule,—un spectacle si bien ordonné, si prévu, si connu, avait je ne sais quoi de réconfortant, dont Vitalis se gonfla: des idées de lucre et de lubricité lui venaient en foule, et il les accueillait avec une politesse empressée: «Entrez, entrez, bonnes idées de lucre et de lubricité! Les portes de mon âme régénérées par la nature ne sont jamais fermées pour vous; vous êtes les amies de jadis et d'aujourd'hui, de demain et de toujours; votre vue consolide mes principes et vos chuchotements chatouillent mes oreilles comme les vibrations du violon vital. Ne suis-je pas Vitalis? Oui, je suis celui qui participe à la vie et à la vérité de sentir et de compter. Entrez, entrez, bonnes idées de lucre et de lubricité! Moi, je distingue fort bien le connaissable de l'irréel et le pondérable de l'inconsistant; de l'or et des croupes, de la chair et de l'argent, voilà ce qui me réalise. Oh! posséder ces terres et tous ces arbres, tous ces blés, tous ces colzas,—et les vendre! Et avec l'argent de la vente acheter de l'amour, du véritable amour, de l'amour sans pudeur et sans soupirs, de l'amour amical, tiède et pur. Il n'y a de pur que ce qui est naturel et il n'y a de naturel que ce qui est animal. Entrez, entrez, la porte est toujours ouverte et mon âme est régénérée par la nature, bonnes idées de lucre et de luxure.»

L'âme que venait de revêtir Vitalis était légère ainsi que du linge blanc lessivé par des sorcières; c'était une âme inimaginablement diaphane, et tellement que sa pensée, au travers de ce linceul, était aussi visible qu'une fleur sous les vitres d'une serre.

Une bergère passa.

—Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
—Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

Et la bergère, envoyant un baiser à Vitalis, entra dans un chemin creux.

Vitalis descendit de voiture, attacha son cheval à un arbre, et il entra dans le chemin où la bergère, ayant l'air de fuir, accrochait adroitement sa robe à toutes les ronces.

Une fille est faite pour cela, et lorsqu'on erre par les chemins creux, ce n'est pas pour tourner le dos à l'occasion. Vitalis l'eut à peine touchée, qu'elle glissa,—et ils avaient la tête sous la mousse et les pieds dans la boue.

Un écu? Cela vaut toujours un écu.

La bergère chantait, pendant que la voiture s'éloignait sur la route régulière et soignée:

—Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
—Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

Le paysage encore une fois changea. Il devint dur et triste; la route rugueuse et coupée de rides s'en allait entre les collines de grès escaladées par d'anémiques genévriers que des chèvres maigres secouaient avec d'étranges airs de tête; entre les collines de pierre, un ruisseau rampait sur les cailloux comme un serpent malade et, au loin, c'était la détresse désespérée d'un ciel dévoré par de sombres et hideux nuages. Les nuages s'abaissèrent, descendirent jusque sur les collines de grès où les chèvres maigres cessèrent soudain de secouer les genévriers.

«C'est ma propre turpitude qui m'enveloppe et qui m'accable, songea Vitalis. Je suis parti à la conquête de l'Amour et, lâche devant le mystère, fuyant à la première objection, comme un esclave au premier coup de bâton, je suis allé me vautrer, dans la boue d'un chemin obscur, sur la chair méprisée d'une fille d'aventure! Ah! maintenant, je comprends la chanson de la bergère et comme sa réponse fut bien celle qui m'était due! Moi aussi, je viens de les mener à l'abattoir, les blancs moutons, mes désirs et mes rêves, et ils ne les bêleront plus jamais, ils sont égorgés. La bergère fut ma complice, mais le crime était commis dans mon coeur avant que je n'eusse rencontré la complice que l'enfer envoie toujours à celui qui veut faire couler le sang des agneaux. Elade, Elade!… Non, il est trop tard, mais reviens, bergère! L'habitude de la boue atténue sa laideur; la boue peut même devenir douce, si elle est tiède; pour n'avoir pas honte de son animalité, que l'homme redevienne un animal simple, et, pour perdre le désir malsain des étoiles, qu'il vive le long des chemins obscurs… Oui, reviens, bergère, et tu seras la compagne de ma honte et la confidente du mépris que je profère pour tout ce qui dépasse la hauteur de ma tête, pour tout ce qui échappe à mes morsures ou à mes baisers!

«Elade, Elade!

«Non,—tous les agneaux sont égorgés…»

—Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
—Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

CHAPITRE IV

Ayant offert aux glaces magiques de sa chambre solitaire la joie nulle de son corps d'ange, Elade revêtit la robe amarante que lui imposaient l'ordre des choses et le règlement particulier de sa destinée, puis elle se coucha mélancolique sur des coussins brodés de songes.

Quel conte de fées qu'une telle vie et quel sombre enchantement! Rester là, enclose, prisonnière d'un palais, d'un charme et d'une volonté, les yeux toujours prêts à l'éclair, la bouche toujours dispose au sourire et au baiser, la main dressée selon l'éternel geste d'accueillir volontiers le voyageur,—c'était la vie de la princesse Elade, et elle commençait de la subir sans espoir.

Quoique princesse et appelée à une signification très haute, elle avait des ennuis de femme, et, statue, des désirs de chair qu'elle savait irréalisables. Tant d'hommes étaient venus vers elle et si sottement impuissants! Mais le dernier surtout l'avait déçue. Après de longues et secrètes correspondances, et attiré par l'odeur de l'idéal, Vitalis avait subi avec courage les premières épreuves, mais la dernière avait découragé soudain sa bonne volonté d'homme fait pour les satisfactions évidentes et les plaisirs humains. Et qu'attendre, après celui-là?

Afin de se délivrer elle-même, elle souhaita d'être androgyne et bi-sexuelle; ayant nié le sexe adverse comme elle avait déjà nié le sien, obligatoirement, elle eût retrouvé dans l'unité la paix intellectuelle, et, dans la pauvreté sensuelle, la richesse inouïe des luxures transcendantes. Non! le salut ne pouvait venir que des au-delà de sa prison: ayant donc réfléchi encore un peu, elle se leva, secoua les plis de sa robe amarante, et, arrivée au seuil, sous le porche, elle attendit.

Un signe parut bientôt parmi les grandes herbes, puis une forme se dessina, celle d'un jeune voyageur qui s'approchait lentement, d'un pas lourd et brisé; le bac se détacha de la rive intérieure; et le nouvel amant d'Elade entra dans le mystère du Château Singulier. Il fut accueilli comme l'avait été Vitalis, par les mêmes caresses, par les mêmes paroles, et, comme lui, introduit dans la sombre petite chapelle.

Par son ennui même, par sa pâleur, son air de comprimer des larmes, Elade était plus que jamais séduisante. Ses yeux, un peu baissés de ton, s'éclairaient d'une lueur désespérée, délicieusement imploratrice, et sa voix, de la couleur d'une violette mourante, parfumait de langueur et de douceur la petite chapelle aux vitraux fanés.

Psallus, à genoux, l'écoutait et la regardait; et, quand il entendit le terrible aveu, qu'Elade, cette fois, fit avec désinvolture, comme si elle eût confessé le manquement le plus ordinaire et le plus naturel,—il baisa, pour toute réponse, les mains qui tremblaient un peu dans les siennes.

—N'ai-je point parlé clairement, trop clairement? demanda Elade, surprise.

—Elade, dit Psallus, vous êtes une statue toute pure, et je m'en réjouis, je vous aime telle que les enchantements vous ont faite, et si vous expiez quelque faute, ou si vous êtes la victime d'une méchanceté supérieure aux hommes, je veux expier et je veux souffrir avec vous. Mais tes yeux et tes cheveux, tes épaules et ton sourire sont déjà d'inépuisables coffrets d'Amour, et d'ici que j'aie aimé infiniment chacune de tes grâces visibles et chacune de tes grâces spirituelles, nous serons devenus d'immortelles pensées. Que m'as-tu dit, vraiment? Que tu n'as pas de sexe? En es-tu bien sûre? Ta beauté est d'une femme, ton âme est d'une femme, ton intelligence est d'une femme,—je puis donc t'aimer, et je t'aime. Je ne suis pas venu de si loin et par tant de fatigues, à travers un pays hostile et ce désert effroyable de verdure, cet océan d'herbe et de nuées, je ne suis pas venu vers toi en quête d'un spasme dont toute femme à le secret. Je t'ai désirée telle que tu es, et telle que tu es je te désire encore, mais j'accommode mon désir à ton essence. Ce que tu m'offres, je le prends, et ce que j'ai, je te le donne,—mais je te donnerai peut-être plus que tu n'attends.

—Tu me donnes tout, Psallus, tu me délivres!

—Oui, je te délivre de toi-même et de la peur de ne pas plaire. En t'aimant telle que tu es, je t'enseigne à t'aimer toi-même et à te vouloir telle que tu es. L'enchantement qui te cloue ici, c'est la défiance de toi-même et la crainte des dieux extérieurs. Sois ton propre Dieu, Elade, ô intelligence sacrée, rendue adorable par tant de beauté vue; prends conscience de toi et ne quémande pas la complaisance des regards, sinon amis et d'êtres parallèles à ta force. Sois Toi, Elade, et méprise tout ce qui s'éloigne de toi, et brise tout ce qui s'oppose à ta volonté—obscure, mais qui va resplendir—d'être libre.

—Je suis donc libre!

—Oui, dit encore Psallus, je suis venu t'apprendre que tu n'es plus la prostituée. Le salut est personnel: deviens l'objet unique de ta propre charité; choisis ton plaisir, choisis ton amour, choisis ta morale et ne reçois d'autre commandement que celui qui s'élabore dans le mystère de tes cellules et qui profère son cri saint dans la vibration de tes nerfs. Intelligence, pourquoi veux-tu te donner à comprendre? Comprends toi-même et ne t'inquiète pas des bruits du dehors. Sois absolue. Baisse l'épaule et dégage-toi, si quelqu'un te met la main sur l'épaule, et si un homme veut te baiser les lèvres, mords-le: c'est un faible qui veut te prendre ta force, ton souffle et peut-être ton âme.

Longtemps, ils se réjouirent de paroles d'amour et de liberté. Elade, guérie de ses doutes et de ses timidités, n'avait plus honte de ne pas être pareille aux autres femmes, et même elle commençait sagement à s'enorgueillir des singularités de sa nature; mais à mesure que grandissaient son estime et son amour de soi-même, elle sentait renaître en elle des puissances abolies: son âme miraculisée miraculisait son corps.

—Psallus, dit-elle joyeusement, me voilà métamorphosée en femme.

CHAPITRE V

Sauvée de l'esclavage conventionnel, libérée des préjugés humains, arrachée aux mâchoires de l'Orque, nouvelle Andromède, Elade suivit son Persée. Ils quittèrent le Château Singulier et entrèrent dans la prairie indéfinie, que leur volonté d'être heureux et fiers peuplait d'imaginatives joies.

Le sentiment de leur liberté les ravissait; ils s'en allaient, faisant mille folies, répondant l'un et l'autre à des phrases qui n'avaient pas été dites, comprenant tout, résolvant tout, étonnés de rien, surpris seulement, si leur pensée revenait un peu en arrière, d'avoir longtemps vécu en dehors de la plénitude et de la certitude.

Par la délivrance dont il avait été l'opérateur, Psallus achevait de se délivrer lui-même de toutes les tyrannies inventées par les faibles pour restreindre la volonté des forts. Il niait hardiment et noblement tout ce qui n'était pas en conformité avec sa nature essentielle; sa personnalité s'affirmait au point que rien ne lui paraissait plus défendu; il mettait la main sur tout, sur les étoiles comme sur les pâquerettes, sur l'arbre et sur Dieu.

—Il pleut des pensées, dit Elade. Tendons les oreilles, ouvrons la bouche et les yeux, nous serons pénétrés d'infini.

—Dieu est en nous, puisque nous sommes libres, dit Psallus. Les pensées dont l'air est plein, c'est la volatilisation de notre haleine; nous nous respirons nous-mêmes, car il n'y a rien d'extérieur à nous, et la création tout entière part, comme une fusée, d'entre nos deux sourcils.

Ayant joué avec les idées les plus hautes et les plus subtiles, ils eurent le droit de devenir deux enfants et de s'ébattre dans la campagne, tels des éphèbes sortis de l'école et rendus à leurs plaisirs. Ils s'amusèrent donc de toutes les façons les plus aimablement puériles, et tous leurs jeux étaient harmonieux.

Elade s'étant assise au pied d'un arbre, Psallus se coucha auprès d'elle, et il lui baisait les mains. Elle ressentit, pendant ces douces minutes, de la tristesse et de la crainte; convalescente encore, elle doutait; elle pensait à l'état ancien dans lequel l'avaient maintenue les conventions humaines; quand Psallus toucha ses genoux, ils tremblaient un peu; mais la force, soudain, lui revint tout entière, avec la définitive conscience de sa gloire féminine: elle s'abandonna—et les portes du palais d'Ecbatane s'ouvrirent au cortège royal.

Ils se promenèrent encore, et tant, qu'ils gagnèrent un lointain village habité par des tisserands. De chaque porte sortait un bruit de métier, des soupirs de femme, des jurons d'homme, des cris d'enfant: c'était presque infernal. Au bout du village, une maison dominait, aussi sale, aussi laide que les autres, mais plus grande et d'apparence moins esclave; la porte était ouverte, ils entrèrent.

Debout devant une glace obscure, une femme, avilie par le fardeau de lourds et grossiers désirs, peignait ses cheveux, des cheveux jaunes et rêches qui lui couvraient maigrement les épaules; elle se penchait vers la glace obscure, essayait des sourires, relevait la tête, chiffonnait des rubans, puis reprenait son peigne,—et la toilette de cette misérable semblait le travail le plus dur et le plus ingrat.

Trois enfants se roulaient par terre, mâchant des feuilles de choux et cognant avec des morceaux de bois le pavé humide; ils grognaient comme des petits chiens et parfois pleuraient en ouvrant des bouches de lamproie. Oubliant ses cheveux, la mère s'agenouilla près du plus jeune et lui mit entre les lèvres un bout de sein qui ressemblait au noeud d'une outre ou au bouchon d'une calebasse; gavé, l'enfant revomit sur la triste poitrine maternelle un peu du pauvre lait qu'il avait bu, puis il s'endormit,—et la femme revint devant la glace obscure, infatigable à peigner ses cheveux jaunes et rêches.

L'homme était au métier; il lançait la navette et la rattrapait avec certitude, et un effort de ses pieds et de ses reins à chaque seconde le coupait en deux; son seul repos était de renouer un fil cassé. Elade et Psallus s'approchèrent et regardèrent. Elade soudain cria, en se serrant pleine d'effroi contre Psallus:

—Vitalis! Dieu! c'est Vitalis!

Le tisserand tourna la tête et dit, en renouant un fil:

—Oui, je me nomme Vitalis, et je gagne, en tissant de la toile, ma vie, celle de ma femme et celle de mes enfants. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Tout le monde fait de même, ici. Les métiers ronflent du matin au soir et souvent bien avant dans la nuit. Nous ne nous reposons que pour manger, boire, dormir et caresser la mère de nos petits. Nous sommes honnêtes et heureux quand la toile se vend bien, quand nous pouvons acheter avec le pain, du sucre d'orge pour les enfants et des rubans pour les femmes.

Elade, avec une grosse émotion, car elle avait aimé Vitalis, demanda:

—Vous êtes bien Vitalis, celui qui s'en vint jadis vers la princesse
Elade, enfermée dans le Château Singulier?

—Oui, je suis Vitalis qui essaya jadis de se nourrir de rêves. Ah! je suis bien revenu d'un tel régime! En sortant de chez la chimérique femme qui ne put me repaître que de divagations, je rencontrai celle-ci et je l'ai aimée sérieusement, en homme qui connaît la valeur de la vie. C'était une bergère. Quand je la vis pour la première fois, elle venait de conduire à l'abattoir le troupeau de ses agneaux blancs; je fis comme elle: j'égorgeai tous mes rêves, et, devenus pareils l'un et l'autre, nous nous aimâmes. Pour l'élever jusqu'à moi, je me fis semblable à celle que j'aimais et nous fûmes heureux. J'étais riche: peu à peu ma fortune a disparu, je ne la regrette pas: la richesse permet l'oisiveté, l'oisiveté permet le rêve, le rêve ronge les muscles, comme de malsaines vapeurs; maintenant, je travaille; cela vaut mieux que de penser.

—Vous êtes un esclave! dit Elade presque pleurante.

—Esclave, soit, répondit Vitalis. N'importe, je suis content de mon sort.

—C'est impossible, dit Elade. Révoltez-vous!

—Je suis un honnête homme, dit Vitalis.

—Soyez libre, dit Elade.

Le tisserand haussa les épaules:

—Laissez-moi travailler—comme un homme.

Elade et Psallus sortirent de la maison du tisserand, et Psallus dit:

—Il y a deux sortes d'hommes, les hommes libres et les autres. Laissons les autres.

—Laissons les autres, dit Elade.

Ils s'en allèrent par le monde jouir de leur liberté.

LE LIVRE DES LITANIES

LITANIES DE LA ROSE

A Henry de Groux

Fleur hypocrite, Fleur du silence.

Rose couleur de cuivre, plus frauduleuse que nos joies, rose couleur de cuivre, embaume-nous dans tes mensonges, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au visage peint comme une fille d'amour, rose au coeur prostitué, rose au visage peint, fais semblant d'être pitoyable, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose à la joue puérile, ô vierge des futures trahisons, rose à la joue puérile, innocente et rouge, ouvre les rets de tes yeux clairs, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose aux yeux noirs, miroir de ton néant, rose aux yeux noirs, fais-nous croire au mystère, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur d'or pur, ô coffre-fort de l'idéal, rose couleur d'or pur, donne-nous la clef de ton ventre, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur d'argent, encensoir de nos rêves, rose couleur d'argent, prends notre coeur et fais-en de la fumée, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au regard saphique, plus pâle que les lys, rose au regard saphique, offre-nous le parfum de ton illusoire virginité, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au front pourpre, colère des femmes dédaignées, rose au front pourpre, dis-nous le secret de ton orgueil, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au front d'ivoire jaune, amante de toi-même, rose au front d'ivoire jaune, dis-nous le secret de tes nuits virginales, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose aux lèvres de sang, ô mangeuse de chair, rose aux lèvres de sang, si tu veux notre sang, qu'en ferions-nous? bois-le, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de soufre, enfer des désirs vains, rose couleur de soufre, allume le bûcher où tu planes, âme et flamme, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de pêche, fruit velouté de fard, rose sournoise, rose couleur de pêche, empoisonne nos dents, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de chair, déesse de la bonne volonté, rose couleur de chair, fais-nous baiser la tristesse de ta peau fraîche et fade, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose vineuse, fleur des tonnelles et des caves, rose vineuse, les alcools fous gambadent dans ton haleine: souffle-nous l'horreur de l'amour, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose violette, ô modestie des fillettes perverses, rose violette, tes yeux sont plus grands que le reste, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose rose, pucelle au coeur désordonné, rose rose, robe de mousseline, entr'ouvre tes ailes fausses, ange, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose en papier de soie, simulacre adorable des grâces incréées, rose en papier de soie, n'es-tu pas la vraie rose, fleur hypocrite, fleur du silence?

Rose couleur d'aurore, couleur du temps, couleur de rien, ô sourire du Sphinx, rose couleur d'aurore, sourire ouvert sur le néant, nous t'aimerons, car tu mens, fleur hypocrite fleur du silence.

Rose hortensia, ô banales délices des âmes distinguées, rose néo-chrétienne, ô rose hortensia, tu nous dégoûtes de Jésus, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose rose de Chine, si douce et si fanée, miraculeux amour des femmes remontantes, rose de Chine, tes épines sont mouchetées, et des griffes sont rentrées, ô patte de velours, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose blonde, léger manteau de chrome sur des épaules frêles, ô rose blonde, femelle plus forte que les mâles, fleur hypocrite, fleur du silence!

Rose couleur d'orange, ô fabuleuse Vénitienne, ô patricienne, ô dogaresse, rose couleur d'orange, la gueule du tigre dort sous les lampas de ton feuillage, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose abricotine, ton amour chauffe à petit feu, ô rose abricotine, et ton coeur est pareil aux bassines où mijotent les charlottes, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose en forme de coupe, vase rouge où mordent les dents quand la bouche y vient boire, rose en forme de coupe, nos morsures te font sourire et nos baisers te font pleurer, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose toute blanche, innocente et couleur de lait, rose toute blanche, tant de candeur nous épouvante, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de paille, diamant jaune parmi les crudités du prisme, rose couleur de paille, on t'a vue, coeur à coeur derrière un éventail, respirer le parfum des barbes, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de blé, gerbe lourde à la ceinture lâche, rose couleur de blé, tu voudrais bien être moulue et tu voudrais être pétrie, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose lilas, coeur douteux, rose lilas, une ondée t'a rouillée, mais tu n'en vendras que plus cher ta chair oxydée, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose cramoisie, ô somptueux couchers des soleils de l'automne, ô rose cramoisie, tu te couches et tu t'offres, offrande impériale, aux impubères convoitises, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose marbrée, rose et rouge, fondante et mûre, rose marbrée, tu montres encore volontiers le revers de tes pétales, dans la plus stricte intimité, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de bronze, pâte cuite au soleil, rose couleur de bronze, les plus durs javelots s'émoussent sur ta peau, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de feu, creuset spécial pour les chairs réfractaires, rose couleur de feu, ô providence des ligueurs en enfance, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose incarnate, rose stupide et pleine de santé, rose incarnate, tu nous abreuves et tu nous leurres d'un vin très rouge et très bénin, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au coeur virginal, ô louche et rose adolescence qui n'a pas encore parlé, rose au coeur virginal, tu n'as rien à nous dire, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose groseille, honte et rougeur des péchés ridicules, rose groseille, on a trop chiffonné ta robe, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur du soir, demi-morte d'ennui, fumée crépusculaire, rose couleur du soir, tu meurs d'amour en baisant tes mains lasses, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose bleue, rose iridine, monstre couleur des yeux de la Chimère, rose bleue, lève un peu tes paupières: as-tu peur qu'on te regarde, les yeux dans les yeux, Chimère, fleur hypocrite, fleur du silence?

Rose verte, rose couleur de mer, ô nombril des sirènes, rose verte, gemme ondoyante et fabuleuse, tu n'es plus que de l'eau dès qu'un doigt t'a touchée, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose escarboucle, rose fleurie au front noir du dragon, rose escarboucle, tu n'es plus qu'une boucle de ceinture, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de vermillon, bergère énamourée couchée dans les sillons, rose couleur de vermillon, le berger te respire et le bouc t'a broutée, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose des tombes, fraîcheur émanée des charognes, rose des tombes, toute mignonne et rose, adorable parfum des fines pourritures, tu fais semblant de vivre, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose brune, couleur des mornes acajous, rose brune, plaisirs permis, sagesse, prudence et prévoyance, tu nous regardes avec des yeux rogues, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose ponceau, ruban des fillettes modèles, rose ponceau, gloire des petites poupées, es-tu niaise ou sournoise, joujou des petits frères, fleur hypocrite, fleur du silence?

Rose rouge et noire, rose insolente et secrète, rose rouge et noire, ton insolence et ton rouge ont pâli parmi les compromis qu'invente la vertu, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose muguette, liseron qui s'enroule autour des lauriers-roses dans les jardins d'Académos, et qui fleurit aussi dans les Champs-Elysées, rose muguette, tu n'as plus ni parfum ni beauté, éphèbe sans esprit, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose pavot, fleur d'officine, torpeur des philtres charlatans, rose rosâtre au casque des faux mages, rose pavot, la main de quelques sots tremble sur ton jabot, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose ardoise, grisaille des vertus vaporeuses, rose ardoise, tu grimpes et tu fleuris au tour des vieux bancs solitaires, rose du soir fleur hypocrite, fleur du silence.