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Le Pèlerin du silence

Chapter 34: III
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About This Book

A young seeker, apprenticed to a master who teaches silence as the supreme discipline, undertakes a vow to travel and observe without speaking. He crosses varied landscapes and crowded cities, attending markets, rituals, spectacles and private scenes while preserving his reticence. Encounters with magicians, clerics and beguiling companions test the discipline and reveal human folly, sensuality and hypocrisy. The journey alternates descriptive episodes and inward reflection, probing how silence shapes perception, how words fail to grasp the central truth, and how contemplative practice contends with moral ambiguity and worldly temptation.

Rose pivoine, modeste vanité des jardins plantureux, rose pivoine, le vent n'a retroussé tes feuilles que par hasard, et tu n'en fus pas mécontente, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose neigeuse, couleur de la neige et des plumes du cygne, rose neigeuse, tu sais que la neige est fragile et tu n'ouvres tes plumes de cygne qu'aux plus insignes, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose hyaline, couleur des sources claires jaillies d'entre les herbes, rose hyaline, Hylas est mort d'avoir aimé tes yeux, fleur hypocrite fleur du silence.

Rose topaze, princesse de légendes abolies, rose topaze, ton château-fort est un hôtel au mois, ton donjon marche à l'heure et tes mains blanches ont des gestes équivoques, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose rubis, princesse indienne en palanquin, rose rubis, soeur d'Akédysséril, ô soeur dégénérée, ton sang n'est plus qu'à fleur de peau, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose amarante, princesse de la Fronde et reine des Précieuses, rose amarante, amante des beaux vers, on lit des impromptus d'amour sur les tentures de ton alcôve, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose opale, ô sultane endormie dans l'odeur du harem, rose opale, langueur des constantes caresses, ton coeur connaît la paix profonde des vices satisfaits, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose améthyste, étoile matinale, tendresse épiscopale, rose améthyste, tu dors sur des poitrines dévotes et douillettes, gemme offerte à Marie, ô gemme sacristine, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose cardinale, rose couleur de sang de l'Église romaine, rose cardinale, tu fais rêver les grands yeux des mignons et plus d'un t'épingla au noeud de sa jarretière, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose papale, rose arrosée des mains qui bénissent le monde, rose papale, ton coeur d'or est en cuivre, et les larmes qui perlent sur ta vaine corolle, ce sont les pleurs du Christ, fleur hypocrite, fleur du silence.

Fleur hypocrite,

Fleur du silence.

FLEURS DE JADIS

A Pierre Quillard.

Je vous préfère aux coeurs les plus galants, coeurs trépassés, coeurs de jadis.

Jonquilles, dont on fit les cils purs de tant de blondes filles,

Narcisse oriental, fleur inféconde et pas morale,

Soucis dorés, charme effaré du familier succube, étoile errante, flamme dans les cheveux tristes du pauvre Songe,

Jonquille, Narcisse et Souci, je vous préfère aux plus claires chevelures, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Lys blanc, âme éployée des vierges mortes,

Lys rouge, qui rougit d'avoir perdu sa candeur, sexe fleuri,

Iris, pâleur bleue des veines sur un bras immaculé, sourire de la peau, fraîcheur du firmament nouveau, ruisselet où le ciel du matin tomba par aventure,

Lys blanc, lys rouge, Iris, je vous préfère à des jeunesses moins fiduciaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Fraxinelle, buisson ardent, chair incendiée, fleur salamandre dont l'âme est une larme noire,

Aconit, fleur casquée de poison, guerrière à plume de corbeau,

Campanules, amoureuses clochettes que le printemps tintinnabule, petites amoureuses tapies sous les ogives que font les coudriers,

Fraxinelle, Aconit, Campanule, je vous préfère à des amours moins délétères ou moins légères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Pivoine, amoureuse donzelle, mais sans grâce et sans sel,

Ravenelle, demoiselle dont l'oeil a de fades mélancolies,

Ancolies, petit pensionnat d'impubères jolies, jupes courtes, jambes grêles et des bras vifs comme des ailes d'hirondelle,

Pivoine, Ravenelle, Ancolie, je vous préfère à des chairs plus prospères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Nielle un peu gauche, mais duvetée comme un col de cygne,

Gentiannelle, fidèle amante du soleil,

Asphodèle, épi royal, sceptre incrusté de rêves, reine primitive induite en la robe étroite des Pharaons,

Nielle, Gentiannelle, Asphodèle, je vous préfère à la grâce des vraies femelles, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Primevère, fille aînée de la rosée première,

Bouton d'or, sequin des pauvres courtisanes,

Muguet, muscadine pucelle, spécieuse innocence des péronnelles, qui montrent leur gorgelette, petites nymphes au cul tout nu,

Primevère, Bouton d'or et Muguet, je vous préfère à des baisers moins discrets, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Nigette, chimériques cheveux bleus de Vénus,

Coquelicot, bouche que des dents d'amant ont mordue jusqu'au sang,

Ambrette, fleur aimée du Grand Seigneur, coquette aux yeux gris de lin et la peau au grain si fin,—et une odeur monte de ton coeur, une odeur sans aucune candeur!

Nigelle, Coquelicot, Ambrette, je vous préfère à plus d'une fleuronnette qui parle, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Martagon dont les têtes se dressent par centaines, monstre odorant, hydre azurée,

Martagon dont le front porte un turban de pourpre,

Martagon dont les yeux sont jaunes, lys byzantin, joie des empereurs décadents, fleur favorite des alcôves, parfum des Saintes Images,

Martagons, multiples Martagons, je vous préfère à d'autres monstres dont je pourrais dire le nom, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Ellébore, pâle rose empoisonneuse,

Coquelourde, madame la Précieuse,

Omphalode, fleurs aux clairs yeux fascinateurs, fleur du nombril, miroir profond où se profuse un faux infini,

Ellébore, Coquelourde, Omphalode, je vous préfère à des catins moins métaphoriques, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Piloselle, dame angora, chatte douce aux caresses,

Giroflée, naïve cocardelle au bord d'un bandeau plat,

Pavot, sommeil de l'amour en stupeur, repos, parmi les herbes hautes, des furtifs exercices, là-bas, dans le vieux jardin provincial,—et tu ne te réveilles pas lors d'un bruit de sabots!

Piloselle, Giroflée, Pavot, je vous préfère aux plus aimables cottes, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Bluet, bluette,

Pensée, je pense à toi,—quand je te vois!

Belle de nuit, qui frappas à ma porte, il était minuit: j'ai ouvert ma porte à la Belle de nuit et ses yeux fleurissaient dans l'ombre, ô Belle, ô Belle des nuits infécondes!

Bluet, Pensée, Belle de nuit, je vous préfère à d'authentiques belles, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Marguerite, modestie des yeux à qui des doigts font une claie,

Balsamines, petites dames imprudentes, oeillades et simagrées,

Amarante, panache des conquérantes, baisers fondants, hanches fondantes, lac de miel où se noient les coeurs adolescents,

Marguerite, Balsamine, Amarante, je vous préfère aux plus sérieux enchantements, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Chèvre-feuille, petite rôdeuse,

Jasmin, petite frôleuse,

Lavande, petite sérieuse, odeur de la vertu, sagesse des baisers pondérés, chemise à la douzaine dans des armoires de chêne, lavande pas bien méchante, et si tendre!

Chèvre-feuille, Jasmin, Lavande, je vous préfère à d'aucunes moins sorcières, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Quintefeuille, demoiselle élue par les cornues,

Piosne, dont les mains en mitaines sèment des ironies,

Saxifrage, tenace amour qui perce les coeurs les plus durs, flèche à travers la pierre, sourire qui passe entre les mailles des plus mornes grilles,

Quintefeuille, Piosne et Saxifrage, je vous préfère à de plus dociles mystères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Blattaire, fleurs des jaunes ménagères,

Mollaine, fleur rabelaisienne,

Persicaire, beauté dure, tison, flambeau au bout d'un roseau, tout dans les yeux et rien au coeur.

Blattaire, Mollaine, Persicaire, je vous préfère aux plus amoureux airs, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Monarde, poivre des mourantes amours,

Clématite, serpent qui s'enroule à nos âmes,

Quamoclit, fleur entonnoir, fleur danaïde, qui boit insoucieuse tout le sang de nos faibles coeurs, tant qu'il en reste un stygmate à tes lèvres,

Monarde, Clématite, Quamoclit, je vous préfère à des chairs plus colombaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Dame d'onze heures, toute frêle sous ton blanc parasol,

Alysson, dont la belle âme s'en va toute en chansons,

Réséda, parfum des petites cousines, amours gamines, rires adornés de perles fines,

Dame d'onze heures, Alysson, Réséda, je vous préfère aux jambes les moins perfides, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Gant Notre-Dame, qu'on baise dévotement,

Argemone, fossette sur la main qu'on adore,

Eternelle, fragile opale à mettre au doigt de son amie, pour qu'un reflet de lune amuse dans l'alcôve,

Gant Notre-Dame, Argemone, Eternelle, je vous préfère aux plus blanches mains, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Flambe, cordiale flamme des torches mélancoliques,

Gladiole, poignard tragique, rougi du sang des héroïnes,

Serpentaire, colère des bras désenlacés, aspic sifflant dans les coeurs vides, suicide!

Flambe, Gladiole, Serpentaire, je vous préfère aux yeux les plus épouvantés, fleurs trépassées, fleurs de jadis.

Capucine, nonne souriante de souffrir, éclat des secrets martyres,

Larmes de Job, ô larmes pénitentes sous de pâles paupières, tristes perles sur des joues obscures,

Aster, symbole amer des yeux mourants du Christ,

Capucine, Larmes de Job, Aster, je vous préfère aux coeurs les plus sanglants, coeurs trépassés, coeurs de jadis.

LE DIT DES ARBRES

Arbres, coeurs en prison,

Je dirai vos secrets, ayant crucifié vos écorces,

Coeurs douloureux,

Joies de mon triste coeur.

Chêne, fleuve de gloire épanoui vers les dieux morts, barbare aux pieds formidables, pierre de lumière et de sang,

L'océan de ta chevelure glauque s'empourpre quand la conque a sonné l'heure des haches, car tu te souviens des anciens jours,

Chêne, escalier de la haine, arbre sacré, joie de mon triste coeur.

Hêtre aux bras blancs, chapelle où la bonne Vierge pleure d'avoir enfanté, inutile escabeau brisé par les pieds lourds des lévites hermaphrodites, escarcelle brûlée par l'or des simoniaques, ventre vide où l'Amour rêva d'aimer les hommes,

Serre sur ton nombril ta ceinture au serpent d'argent,

Hêtre, adoré quand même, arbre miraculeux, joie de mon triste coeur.

Orme, vieux moine solitaire, tout chargé de nos péchés, orme en prière, le vent de la mer est plus salé que les larmes des Gomorrhéens,

Ouvre au vent de la mer les crevasses de ta peau pécheresse, et souffre pour nous,

Orme, corps flagellé, joie de mon triste coeur.

Frêne aux reins nus, songe impur sorti des ronces, comme un lys fou de vouloir fleurir dans l'air mortel de l'ombre,

L'oeil du dragon n'a jamais foré ta peau vierge et froide,

Frêne, pâle gymnosophiste, arbre ambigu, joie de mon triste coeur.

Noyer, chair obscure et glacée, dame aux cheveux d'algue, ornés d'émeraudes mortes, chapelets des regrets verdis dans l'étang de la prairie aérienne, espoir seul d'étouffer la gorge des amours inattentives, ombelle désastreuse des avortées,

Je me suis endormi à ton ombre, ombelle froide, et je me réveille parmi le délire des suicidés,

Noyer, chair obscure et glacée, joie de mon triste coeur.

Pommier, chaude et pesante ivresse des ventres pressurés par le rut, grappe de complaisance, vigne grasse, dorure des ceintures lâches, tonneau fleuri, abreuvoir des abeilles de pourpre.

Pommes heureuses, vos odeurs m'ont amusé jadis, pendant que le mufle des vaches se frottait à ton dos.

Pommier, tonneau fleuri, arbre heureux, joie de mon triste coeur.

Houx, arbre à peine arbrisseau, ciseau des fesses hypocrites, burin des dos aimables, manche du fouet, poignet du martinet,

Houx aux jeux rouges, de tout le sang jailli sous tes griffes on ferait un philtre de fraternité,

Houx, petit arbrisseau, petit bourreau, joie de mon triste coeur.

Platane, mât de la galère capitane et voilure gonflée vers les amours lointaines,—platane mâle, catapulte de la semence au vent, les cuirasses brisées, les matrices violées,—platane femelle, tour, attentive à l'orient, recueillement de la prédestinée, les germes passent et tu les recueilles dans ta chevelure, tramail tendu aux souffles et aux fleurs,

Mâle solitaire, femelle visitée par l'esprit, unissez-vous dans l'inconnaissable,

Platanes, arbres seuls, fiers amants, joie de mon triste coeur.

Bouleau, frisson de la baigneuse dans l'océan des herbes folles, pendant que le vent se joue de vos pâles chevelures, baigneuses, vous fermez vos jambes autour d'un secret, portes d'ivoire, et sur les reins tendus des blanches cariatides je vois tomber les larmes des dieux et le sang d'une chimère transpercée,

Mais vous n'essuyez ni vos reins ni vos seins, Nymphes aux bras levés pour porter le rêve en triomphe.

Bouleaux, tristes d'un nom obscur, arbres vierges, joie de mon triste coeur.

Aune, veillée funèbre sur le corps du roi mort, tes rois sont morts, peuple des aunes, et tu cherches en vain dans les eaux muettes l'éclair d'une couronne et l'écho d'une chanson nocturne, le roi des aunes dort au fond des abîmes, sous les herbes qui sont la barbe des mauvais mages, et des fleurs d'oubli ont poussé dans les trous de ses yeux.

Cueillez la fleur, si vos mains en ont la force,

Aunes, peuple funèbre, arbres en pleurs, joie de mon triste coeur.

Sorbier, parasol des pendeloques, grains de corail au cou doré des gitanes, les moineaux fous ont becqueté le collier de l'étrangère et sa chair,

La gitane a deux colliers et les moineaux s'endorment sur tes épaules,

Sorbier, coeur hospitalier, arbre de Noël des pauvres oiseaux, joie de mon triste coeur.

Cerisier d'automne, rouge comme une bonne amie, rouge du sang des coeurs pendus à tes branches, les passants d'hier ont mangé tes délices, et tes feuilles pourpres attendent le caprice du vent sentimental,

Songe à pleurer, en tes larmes d'ambre j'imprimerai le sceau de ma bague, afin de m'en souvenir,

Arbre d'automne, arbre rouge, arbre cordial, joie de mon triste coeur.

Pin douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, ta plainte est inutile et ton désir de mourir est contredit par la Loi. Tu vivras seul dans la forêt qui te hait et qui rit de tes soupirs épouvantables.

Ceux qui vont mourir te saluent,

Arbre douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, joie de mon triste coeur.

Acacia, si tes piqûres parfumées sont des jeux d'amour, crève-moi les deux yeux, que je ne voie plus l'ironie de tes ongles,

Et déchire-moi en d'obscures caresses,

Arbre à l'odeur de femme, arbre de proie, joie de mon triste coeur.

Cytise, jeune fille penchée au-dessus du ruisseau clair avec des sourires dans les cheveux, cytise blond, cytise blanc, cytise pur,

Tu donneras tes cheveux blonds aux lèvres du vent, et ta peau blanche à l'invisible main du faune, et ta pureté au mâle qui passe dans l'air hystérique.

Blond cytise, arbre rêveur et frêle, joie de mon triste coeur.

Mélèze, dame aux tristes pensées, parabole accoudée sur la ruine d'un mur,

Les araignées d'argent ont tissé leurs toiles à tes oreilles et les scarabées mortuaires, grimpés à ton corsage, ont vomi du sang sous la pluie de tes larmes,

Dame aux tristes pensées, mélèze, joie de mon triste coeur.

Saule, arbre éploré, chevelure tombante de l'amante abandonnée, voile entre l'âme et le monde, crêpe lamé de fleurs aussi légères que ta douleur,

Relève tes cheveux, arbre éploré, et regarde celui qui vient là-bas et qui s'est dressé sur la colline de l'aurore,

Amante un peu hypocrite, saule d'élégante amertume, joie de mon triste coeur.

Peuplier couleur de cendre, tremblant comme un péché, quelles confidences ai-je lues écrites sur tes feuilles pâles, et de quel souvenir as-tu peur, fiévreuse fille oubliée le long des sentiers, dans les prés?

Ta soeur aux cheveux crépusculaires s'ennuie au bord de l'eau, dites-moi vos désirs, âmes incestueuses, et je serai votre messager,

Coeurs inquiets, joie de mon triste coeur.

Marronnier, dame de cour en paniers, dame en robe brodée de trèfles et de panaches, dame inutile et belle d'ampleur et d'insolence,

Les sarcasmes tombent du bout de tes doigts, et des manants en furent meurtris, mais moi je te briserai les poignets et tu m'aimeras, si je le veux,

Dame en paniers, dame en robe d'orgueil, joie de mon triste coeur.

If, né de la mort, prêtre de la mort, if dont les rameaux sont des os,

Requiem éternel debout comme un pardon au chevet glabre des tombes,

Priez pour moi, if vénérable, arbre exorable, joie de mon triste coeur.

Épine dont on fit la couronne de Notre-Seigneur, dérisoire couronne au front du roi sanglant,

Épine sacrée toute rougie du sang de la grappe de miséricorde,

Épine charitable, à l'heure de l'agonie, enfonce un de tes aiguillons dans mon coeur coupable,

Épine adorable, joie de mon triste coeur.

Août 1894.

THÉATRE MUET

LA NEIGE

I

Le rideau se déchire et fuit comme les vrais brouillards formés pendant la nuit et que déconcertent, au matin, les premiers gestes de la lumière.

Alors on voit un paysage d'hiver.

Les montagnes de l'horizon s'éveillent en l'attitude d'une femme couchée, nue et frissonnante; les mains croisées, sous la nuque, le flanc surélevé en forme de dôme; un torrent d'argent bleu descend du front et des épaules.

Doucement, avec des précautions insidieuses, le ciel s'avive; la ligne du dôme animée d'un peu de violet, le sein, pivoine qui va s'ouvrir, éclate soudain en halo de pourpre; tout le corps de l'idole saigne sous les griffes du lion, et la crinière surgit, les naseaux étincellent, les yeux fulgurent.

Le lion gravit le ciel et se perd dans les bras des nuées qui se disputent l'amant royal; les nuées victorieuses déroulent un nouveau rideau dont les brumes troublent l'image du monde.

II

Le rideau se déchire.

Alors on voit passer sur la scène, qui est un bois d'arbres tronqués, dont toutes les branches gisent parmi les feuilles mortes et les buissons de houx:

Un bûcheron. Sa serpe sur le bras, des cordes de chanvre sur l'épaule, il marche lourdement, le corps plié à gauche. La bûcheronne le suit, écrasée sous une besace; devant s'arrondit un pain, derrière se tasse un petit, dont la tête pend et oscille comme un battant de cloche.

Ils passent, la tête basse, sans rien voir que leurs pieds; ils s'arrêtent: c'est que l'homme veut vider son sabot où une pierre est entrée; il s'appuie un instant sur sa femme, puis tous deux reprennent leur chemin: on voit sur la droite disparaître le battant de cloche.

Les montagnes, en l'attitude d'une femme qui s'éveille, resplendissent à l'horizon.

Un rideau de nuées tombe sur le bois d'arbres tronqués.

III

Le rideau se déchire et l'on voit revenir le bûcheron, la bûcheronne et le petit que traîne le bras de sa mère. Ils vont s'asseoir au soleil sur une grosse branche gisante dans les feuilles mortes et ils mangent du pain et boivent à même une gourde. Les paupières baissées, ils regardent leur pain, et quand ils renversent la tête pour prendre une gorgée à la gourde, ils ferment tout à fait les yeux pour ne voir ni le ciel où planent des nuages de lait primordial, ni l'idole, dont l'énorme et nonchalante beauté n'est rien pour eux qu'un roc déplaisant et absurde.

Ayant bu et mangé, ils s'en vont reprendre leur besogne, qui est de couper les membres et la tête des beaux arbres et de les coucher sur les feuilles mortes, parmi les buissons de houx.

Les nuées s'abaissent vers la terre.

IV

Les nuées se déchirent et l'on voit l'idole osciller. Ses jambes se détachent, son flanc se surbaisse, son buste se dresse, sa figure s'affirme; elle est debout, le ruisseau d'argent bleu passe entre ses seins et s'enroule à ses reins; elle est debout, elle touche au ciel par le front et ses bras étendus font de l'ombre sur le monde. Ses mains lentement ramenées s'arrêtent sur ses mamelles, les pressent amoureusement et deux rayons de feu descendent sur la nature éperdue: l'un de ces rayons est un feu pourpre et l'autre est un feu violet.

Dans le rayon pourpre on voit des hommes priapiques, et dans le rayon violet, des femmes callipyges. Les deux rayons, d'abord divergents, se croisent, puis s'emmêlent et les sexes se livrent à de si furieux assauts qu'une pluie de sang obombre les airs,—mais le sang ne tombe pas jusque sur le sol, car des anges hermaphrodites, sortis de chaque tronc d'arbre, le recueillent en des coupes de rubis et s'en enivrent.

Cependant les rayons se divisent, s'atténuent, meurent; les hermaphrodites rentrent sous l'écorce des arbres qui s'agitent en un bref spasme de volupté, puis la lumière recommence à se troubler, tandis que l'on voit l'idole se recoucher sur le ventre des montagnes: mais dès qu'elle est couchée, un rire infini la secoue tout entière, son corps se crispe, s'ondule, se roule; et enfin, elle porte la main à son ventre et en retire une grappe de raisin qu'elle mordille, apaisée, en s'endormant.

Les nuées se reforment.

V

Les nuées se déchirent, et entrent, par la gauche, deux jeunes gens enveloppés dans le même manteau, d'où l'on voit sortir et flotter au vent une chevelure blonde. Ils marchent aussi vite que le permet leur enlacement; sous la cape qui les couvre, on devine, à des mouvements d'étoffe, qu'ils se baisent sur la bouche et ne détachent leurs lèvres que pour reprendre haleine. Quand ils passent, sans rien voir que la fleur charnelle qui renaît incessamment sous les baisers qui la dévorent, l'idole frisonne dans son sommeil et ses épaules se resserrent sur ses seins écrasés.

Ils passent, et de plus graves nuées alourdissent l'air.

VI

Les nuées s'allègent un peu, puis se résolvent, mais l'air est glacé: c'est de la neige.

La neige tombe: les feuilles mortes, puis les vertes feuilles des houx blanchissent sans perdre leur forme, mais la neige tombe toujours plus épaisse; les feuilles mortes ne sont plus qu'un tapis uniformément candide et les buissons de houx ressemblent à de blancs agneaux de sel. On voit arriver, courbés, haletants et aveuglés, le bûcheron et la bûcheronne; le bûcheron porte sur son dos un gros fagot que surcharge la neige; la bûcheronne a mis le petit dans son tablier et elle le protège encore en faisant à sa tête chétive un abri avec sa main tout engourdie.

La neige devient si épaisse et si lourde que les pieds des pauvres gens ont peine à en soulever le poids. Ils s'arrêtent et se consultent, pendant que les deux jeunes gens, occupés de leur seul amour, arrivent et passent; ils ont presque disparu, on ne voit plus que la flottante chevelure blanche de la jeune femme, quand un coup de vent les rejette sur la scène et les couche dans la neige. Ils se débattent, ils prennent pied, ils se relèvent; le vent les couche encore une fois, fauchant du même coup le bûcheron et la bûcheronne, et le tourbillon amasse sur les vaincus une montagne de neige aussi haute que la montagne de granit où l'idole, invisible aux hommes, amuse son sommeil des extatiques rêves de la stérilité.

La nuit tombe.

VII

La lune déchire les voiles de la nuit et l'on ne voit rien qu'une immensité blanche d'où sortent les cous noirs et nus des arbres décapités.

L'idole, au-dessus de la neige, tressaille d'amour impur.

La lune meurt. Nuit définitive et absolue.

13 juin 1894.

LES BRAS LEVÉS

La scène représente un océan de têtes, d'où surgissent, comme des balises à demi découvertes par le flot, une forêt de bras levés. C'est un peuple à genoux et en prière.

Les têtes se dressent entre les bras levés; des varechs et des lichens pendent aux balises; le vent, soufflé de l'orient, gonfle ces chevelures et les soulève selon un rythme qui semble aussi une prière.

Le peuple est à genoux; des invisibles yeux, extasiés de terreur et d'espoir, une lueur lactée s'exhale et monte vers le ciel. Les âmes gravissent la voie lactée, jonchée d'éclats de perles, et le chemin blanc, mais strié de barres nocturnes, de larmes de feu, de sanglantes moisissures, s'engouffre et se perd, aux suprêmes altitudes, dans la gloire fulgurante du Pentagone.

Le Pentagone oscille, puis tourne sur lui-même comme une roue; les flammes qui sortent de ses angles s'enroulant autour de la roue; le Pentagone tourne avec une vitesse infinie et propage jusqu'aux confins du monde un tourbillon d'air enflammé, où s'agitent des prunelles désorbitées, coquilles de noix phosphorescentes emportées dans le fleuve obscur et circulaire du maëlstrom universel.

A ce divin spectacle, le peuple à genoux frissonne d'amour et de reconnaissance; la piété se prosterne dans tous les coeurs, et dans tous les ventres l'humilité se couche sur les dalles parmi les détritus de la vie. Sur le chemin blanc, qui a résisté à l'énergie du tourbillon, les âmes s'élancent et se bousculent; on les voit, corpuscules d'incombustible amiante, trébucher aux éclats de perles, escalader les barres nocturnes, franchir les larmes de feu, nager à travers les sanglantes moisissures…

La roue s'arrête et redevient pentagone; ses angles s'effacent: c'est un cercle; il se gonfle: c'est une sphère. Ce spectacle ne paraît pas moins divin que le premier. Les bras se tendent plus nerveusement, les têtes se renversent, bien décidées à contempler l'Infini face à face et dans toute sa gloire. Le chemin blanc est tout chargé d'une épaisse poussière d'âmes: une fourmilière monte à l'assaut du ciel et menace l'or limpide de la Sphère immaculée.

Voilà que toutes les mains et toutes les têtes ont tremblé d'une même secousse: les premières fourmis font une tache sur la glorieuse sphère et une ligne d'âmes s'écrit bientôt de l'un à l'autre de ses pôles. La Sphère s'obscurcit: le peuple a conquis son Dieu.

En bas, un à un les flambeaux, une à une les lampes s'éteignent; les bras et les têtes s'évanouissent dans l'air, et le Vent d'Orient, qui passe au-dessus des corps détruits, emporte vers le Futur le parfum atomal de la Vie.

Le monde est devenu noir; un Dieu informe et lourd pend comme un lustre éteint au-dessus des ténèbres; n'ayant plus de spectateurs, l'Infini a fermé les portes du théâtre,—mais il se recueille et il songe: «J'étais Pentagone. Je serai Triangle.»

La Sphère obscure se déplace sur son axe; elle se gonfle encore; des points d'or apparaissent sur sa peau; les fourmis commencent à pleuvoir sur le monde où des lueurs tombent. La Sphère éclate et de ses débris, ramenés au centre par l'attraction, le Triangle se forme.

Toutes les âmes sont rejetées sur la terre, et, à mesure qu'elles touchent le limon, les atomes se groupent autour de leur essence, car le Vent d'Orient, ayant fait le tour du globe, est revenu chargé du parfum atomal de la vie.

Les flambeaux et les lampes s'allument: les têtes se dressent, les bras se lèvent; l'inconsciente prière monte en lueur lactée vers le pluriforme Idéal et les âmes recommencent à gravir le chemin blanc du ciel, le chemin qui, dorénavant, va s'engouffrer et se perdre, aux suprêmes altitudes, dans la fulgurante gloire du Triangle.

10 juillet 1894.

PAGES RETROUVÉES

LES PETITS PAUVRES

A Henri de Régnier.

Les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les estime beaucoup, les vénère, de même qu'en Bretagne les gens devant les calvaires s'inclinent et se signent, respectueux et déférents.

Humiliée au gibet, humiliée dans la sordide bassesse d'un hypocrite mendiant, la divinité de Jésus saignait sous l'un et l'autre avatar, et même (ne le dirait-on pas?) rougissait.

Situation éminemment incompatible avec l'égalité moderne, car, enfin, il n'y a pas de honte à être Dieu.

Primary relève le moral de ces modestes hosties, en lesquelles le Fils de la Femme incessamment s'offre aux spurieux mépris de ses frères ingrats.

Oui, les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les vénère.

Si, au coin d'une rue, un gueux immonde soulève avec respect son vieux chapeau troué,—plein de courtoisie, Primary répond par un de ces ineffables saluts d'homme bien élevé, mesurés et discrets, offre comme aumône un fin sourire: tel agréable geste de la main ajoute ce rien d'ironie qui épice et relève toute banalité.

LE PHONOGRAPHE

A M. Edison (de l'Ève future).

Affaissé dans son fauteuil, confit dans son bocal, ratatiné dans l'huileuse ranceur de l'impuissance, M. Pariétal cligna vers la muette horloge-à-gloire et, en un concordant geste de vérification, fit sourdre de son gousset un somptueux oignon. Il en pleura: l'Heure des indéniables petits chefs-d'oeuvre était passée!

Les valves de sa bouche bâillaient; il s'humidifia encore, il devint plus lourd qu'une éponge oubliée dans un baquet: une fumée comme de buanderie embrouillait ses lunettes, et sa pipe pendait morte.

A un bruit de déclic issu de l'horloge-à-gloire, les valves se rejoignirent, une allumette raviva la pipe, un coin de peau de daim débrouilla les lunettes, l'éponge se délesta, la ranceur de l'huile s'amadoua dans le bocal élargi…

M. Pariétal trempa hardiment sa plume dans la bouteille à l'encre-des-petits-chefs-d'oeuvre,—et surgirent ces mots:

VOLUPTÉS FAUNESQUES

Il raya voluptés et, avec moins d'entrain, écrivit:

PLAISIRS FAUNESQUES

Il raya plaisirs et écrivit:

RÊVERIES FAUNESQUES

Il raya faunesques et écrivit:

RÊVERIES PRINTANIÈRES

Il raya printanières et écrivit:

RÊVERIES JUVÉNILES

Il raya juvéniles et écrivit:

RÊVERIES ENFANTINES

La valve se rouvrait, pleine de perles noires, la pipe tomba; le bocal devint une fiole, et la sauce si stupidement amère que M. Pariétal, récupérant la queue de sa fuyante énergie, la pinça plus férocement que ne pince un crabe.

Arthémise entra:

«Ah! Monsieur doit être dans un état!… Je n'ai pas remonté le phonographe, ce matin! Sale bête, ça donne plus de mal qu'un enfant!»

Et sans ajouter nul éclaircissement qui pût faire comprendre si «sale bête» s'adressait au phonographe ou à M. Pariétal, elle tournait la mécanique. Vlan! un coup de pouce pour regagner le temps perdue. «Chante, perroquet!»

Elle fit claquer la porte, pendant que le sagace instrument disait:

—Avez-vous lu, mon cher, le dernier livre de Pariétal?—Variétés démoniaques? Évidemment.

—C'est exquis, n'est-ce pas?—Un indéniable petit-chef-d'oeuvre! Beaucoup de talent, Pariétal.—Et même du génie.—Oui, soyons justes et avouons-le: Pariétal a du génie.—Ne trouvez-vous pas que son front est impressionnant?—Comme la montagne qui recèle l'abîme…

M. Pariétal chantonnait, débourrait sa pipe à petits coups, en mesure, se trémoussait dans son fauteuil, dressait son papier, lorgnait le bec de la plume,—enfin, avec une solide verdeur de geste, écrivait son premier titre:

VOLUPTÉS FAUNESQUES

Il rédigea, là-dessous, d'affriolantes déductions, ne s'interrompant que pour recligner de l'oeil vers l'horloge-à-gloire et susurrer:

«Voyons, mes chers amis, ménagez-moi!»

SOEUR ET SOEURETTE

Soeurette, dit un jour Soeur, avec des yeux très doux de vierge consolable, écoute-moi, Soeurette. Avons-nous, oui ou non, l'âge des révélations définitives? Sommes-nous, toi la blonde et perpétuelle adolescence, moi la brune et précoce maturité, sommes-nous, Soeurette, une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls?

«Réponds, Soeurette, en me donnant tes lèvres!»

«Soeurette, dit encore Soeur, avec des yeux très noirs de vierge exaspérée, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois de Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Soeurette, des chairs que promène en landeau une attendrissante maman; ou des chairs dont on montre le tiers au bal immaculé de la princesse Unique; ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on les livre avec deux ou trois fois leur poids d'argent?

«Réponds, Soeurette, en me donnant tes lèvres!

«Soeurette, dit encore Soeur, avec, les yeux terribles d'une vierge qui se fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Soeurette, les occultes amantes d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiancées d'un épouseur distrait?

«Réponds, Soeurette, en me donnant tes lèvres! Réponds, Soeurette:—Si nous nous aimions entre nous, tout simplement?

LES CORRESPONDANCES

A Edouard Dubus.

«Il est étonnant que l'homme ne sache pas encore que son Mental est dans une lumière absolument autre que la lumière du monde: mais tel est l'état des choses que, pour ceux qui sont dans la Lumière du monde, la Lumière du ciel est comme des ténèbres…»

EMMANUEL SWEDENBORG

Les Arcanes célestes, 3**4.

Mi-dévêtue, il la prit sur ses genoux et le jeu des doigts en promenade signalait à mesure la localisation des Correspondances. Ton des explications: cette affectueuse ironie qui réussit à capter l'attention des petits enfants.

—Mais oui, chère, le corps humain, tout son interne mécanisme, tout le geste, tous les organes sont en homologie avec le monde spirituel, avec le ciel-enfer, vaste espace en forme humaine, très grand Hermaphrodite habité selon les régions par des créatures célestes, infernales, purgatoriales: les infernales végètent parmi les excrétions, les choses mortes.

Ce ne sont pas des symboles bien complexes: aux yeux correspondent les anges de lumière; au coeur, des anges d'amour; aux poumons, des anges de foi; aux bras, les anges de la force: «Un bras nu m'est apparu, qui avait en lui une grande force…»

Cette vie résolue, les avares vont s'enclore dans la geôle de l'estomac; les improbes barboteront dans les marécages du fiel; les stupides et les vaniteux, dans l'égout du colon; quant aux glorieux massacreurs, ils expieront dans le perpétuel in-pace du rectum la joie des champs de bataille.

Ames tendres qui adorâtes les enfants,—et qui en fîtes—la matrice de l'Hermaphrodite sera votre palais.

—Oh! que tu m'ennuies!

—Tiens, là,—et ou contact indicateur elle s'ennuyait déjà moins,—entre les jambes divines de l'Infini, c'est la demeure des bonnes amoureuses.

—Je ne comprends pas.

—Voyons, figure-toi des organes immenses, et tu te promènes, tu respires des odeurs de rut, tu te roules dans la neige des germes, tu cueilles des fleurs phalliques, l'herbe est douce et crêpelée, les désirs, comme des aromates, sont vaporisés dans l'air, et le vent chante des vers d'amour…

—Et tu seras avec moi?

—Eternellement!

—Oui, mais tout ça n'est pas vrai.

—Oh! enfant, tout est vrai. Crois,—et crois aussi quand je te dirai le contraire de ceci, car il n'est pas nécessaire de croire toujours la même chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons successivement dupes des perspectives qui violentent nos yeux: c'est le moyen de ne pas s'ennuyer.

—Après?

—Si tu étais une chaste vierge, je te promettrais d'attachantes fonctions. Tu résiderais dans les reins de l'insigne Hermaphrodite et là, tu veillerais à ce que les vaisseaux spermatiques n'enlevassent pas au sang pour d'abusifs coïts, toute son essence et toute sa vitalité.

—Est-ce fini?

—Oh! non, il y en a très long. Mais, écoute. Ma belle, j'ai bien peur qu'au lieu des dilections du paradis génital, nos péchés ne nous destinent aux excrémentiels enfers, ne nous conduisent irrévocablement sous les fesses du grand Corps, parmi les adultères, les sensuels, les dévergondés de la charnalité…

—Tout cela est bien malpropre!

—Comme la vie, ma chère âme, comme la vie!

ARIANE

HÉROÏDE MODERNE

A Camille Mauclair.

«Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rôle m'avez-vous distribué, à moi, entre toutes les femmes? Maîtresse abandonnée! Les Ariane! Ariane, ma soeur, me faudra-t-il mourir comme toi, blessée, laissée? Contre le tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rébellions: Ariane est morte. Fatalité poétique et miséricordieuse, ma fatalité, la mienne, est supérieure, fatalité de l'argent, supérieure, moderne? Je suis moderne, je puis souffrir, mais je comprends.

«Vous me le dites, que de fois! On se fatigue de tout, hormis de comprendre. Je comprends, j'espère même que cela me délassera, d'aimer!

«Pas de mélodrame! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme vous saviez faire tenir, en cette éponge, sans nulle effusion maladroite, votre expérience de la vie pratique! Au contraire, un peu de raison, que diable! La qualité de l'amour se révèle à la finesse des épidémies, et les hommes ni les femmes ne mûrissent en l'état de fruits uniques à l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver à se rapparier, sans même sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela n'empêche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile à passer.

«Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous me livrez, inerme, aux cruautés de l'inquiétude. Oh! mon ami, ce n'est pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de reproches, et respectons les choses sacrées. On ne s'en va pas opposer à un intérêt de premier ordre, l'argent, telle minutie, le sentiment. Non, ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'être un peu légère! Passez-moi cela et souffrez, sans hausser les épaules, que je m'amuse à des bulles. Voyons, je vous en prie, pas de fâcherie, il faut laisser jouer les enfants.

«Hé! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et je croyais que cela durerait toujours: c'était ma vocation.

«Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair, par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier! Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture? Me voilà tombée comme une branche morte.

«En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le coeur; j'aurais voulu vieillir avec toi.

«C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps familier? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de ton haleine, et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes mots d'autrefois?

«Nous y sommes.

«Vous croyez m'avoir abandonnée? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné par moi; roi, je ne t'ai pas déposé, tu règnes; amant, je ne j'ai pas tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire pour n'être pas aimé?

«Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quittée un seul instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous les instants où s'équilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me quitteras jamais.

«Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime.
C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie.
Pauvre chérie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle,
dis-moi, si elle savait?

«Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si intelligent, si pratique! Tu t'es donné, n'est-ce pas? Eh bien, je te garde et je t'emporterai avec moi.

«Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion; et quand je serai sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon coeur, et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie d'aimer infiniment en un amour infini!

«Nous irons au ciel ensemble, ma chère ombre, et ensemble transfigurés, mon cher souvenir, nous vivrons éternellement.»

VISION

A G.-Albert Aurier.

Elle était dorée sous ses voiles pâlement bleus, tel qu'un stuc florentin. Comme je m'en étonnais:

—C'est que je suis un trésor!

Je répondis:

—Raison bien élémentaire.

Elle dit encore:

—C'est que je suis élémentaire.

—Qui es-tu?

—Je suis celle que tu vois.

—Veux-tu que je t'aime?

—Je le veux bien.

Elle arrêta, par un strident rire, mon geste humble et amoureux de baiser ses pieds dorés.

Je cherchai, inquiet, les yeux de la vierge en or, mais je vis bien de l'or, je ne vis pas les yeux.

Elle dit, souriante:

—Essaie!

—Oui, je frôlerai d'un peu de ma chair cette chair d'ostensoir. Oh! que je le désire! Laisse-moi faire.

Ma tête s'inclina vers les pieds dorés et aussitôt tout disparut.

—Là! mon cher, chuchotait la voix du lointain, te l'avais-je dit? D'or, de marbre, de chair, je m'évanouis à l'épreuve d'un contact. Je suis l'Intouchable, c'est-à-dire la Femme.

PROSE POUR UN POÈTE

A Saint-Pol Roux.

«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon…»

Il faut savoir qu'elle n'était pas jeune, jolie plus guère,—et parmi l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflammé des avant-crépuscules, de blanches stries se couchaient, primevères à l'agonie parmi les soucis incandescents.

Il faut savoir tout ce que savait le poète: encore ceci, que la pas jeune et plus guère jolie femme, un désolant caprice la délaissait: «Il ne l'aimait plus!» Ah! même dans un grand calme de ton et avec gestes à la tant-pis—que-voulez-vous?—ça contenait bien des sanglots, et pas si effarouchés qu'ils ne montassent résolument à l'assaut du pauvre coeur.

Il faut savoir encore qu'elle dit, après un silence: «Me voilà toute seule. Reste à s'organiser, arranger sa vie»; et qu'en disant elle torturait par des poses inaccoutumées ses bras,—oh! eux, très beaux encore et même relativement superbes, relativement à l'inconsistante jeunesse,—ses bras veufs du cou très cher qu'elle aurait eu tant de joie à étrangler pour qu'il ne se pliât pas une fois de plus sous l'étreinte de bras différents—oh! oui, on pouvait le dire—des siens!

Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la pantomime des simagrées obligatoires,—car seule ou pas seule, est-ce la même chose, voyons?—et que, si elle avait été seule, toute seule, elle se serait vautrée sur ses tapis, se serait saoulée de larmes amères et de «Ah! mon Dieu!» toutes les deux secondes, et de «Qu'est-ce que je vais devenir?» dans les intervalles et de—car elle avait de la religion—«Sainte Vierge Marie, rendez-les-moi!»

Il ne reste plus rien à savoir, hormis ceci, que le poète avait beaucoup d'esprit et qu'il faisait des vers. «Ah! ma chère! des vers! oh! une grâce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment oui, inexprimables, des caresses, des caresses…»

«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon…» Et la pas jeune et guère plus jolie femme devenait toute gracieusement pâle et finalement,—tel qu'un ciel enflammé des avant-crépuscules qui s'atténue vers les candeurs de l'agonie, toute blanche, toute blanche…

Ah! prends garde aux poètes consolateurs, prends garde aux verbes, à la magie des réalisations, prends garde aux mots qui se dressent et vivent, aux évocations improvisées, aux incantations créatrices, prends garde aux logiques de la parole:—toutes les syllabes ne sont pas vaines.

Le poète disait:

«Pense au pâle abandon des vieux lys solitaires.»

L'OPÉRATEUR DES MORTS

A Rachilde.

J'étais près de celle qui ne remuera plus, jamais,—j'étais à genoux et je pleurais près de celle qui n'aura plus, jamais, de pleurs.

Je pleurais,—intérieurement, car j'avais trop peur pour pleurer des larmes humaines,—je pleurais divinement.

On entra. C'était un personnage vêtu de noir, de tenue probe, et ganté de noir.

J'interrogeais par le simple geste de la tête dressée, tournée un peu du côté de l'intrus.

D'une voix basse, calme et presque vive, pourtant,—oui, d'une voix presque vivante, il répondit:

«Madame, je suis l'Opérateur des morts.»

Et comme je comprenais, trop bien, hélas! ce qu'il fallait laisser faire, je me levai, m'écartant du lit, les doigts encore joints, presque crispés.

Il se pencha vers la morte adorée,—je regardais,—il replia le drap jusqu'au-dessous des seins morts de ma morte, et, appuyant l'index au bord intérieur de la mamelle gauche:

«C'est là,» dit-il.

Il l'avait mise en travers de sa bouche, l'épingle des coeurs morts, la grande épingle, pour l'avoir à portée de la main et frapper vite.

Il dit: «C'est là,»—et du coup il piqua, d'un seul coup.

Le visage de ma morte était toujours pareil: elle n'était pas plus morte maintenant qu'on l'avait tuée deux fois,—mais peut-être que son coeur immortel subissait, dans les au-delà, la transfixion.

Ah! lance métaphorique du soldat romain qui tous les jours transperces
Jésus, et toi, épée mortuaire, n'êtes-vous pas du même fer?

Alors avec un sourire de complaisance consolatrice, il dit:

«Elle ne sera pas enterrée vivante.»

Il parlait de ma bien-aimée, et me tendait un papier.

Je lui fis signe: Sur la cheminée. Ayant déféré à ma douleur avec l'assentiment poli qui signifie: Je suis sûr de vous,—il sortit.

Je me penchai vers la morte adorée: c'était une longue épingle d'acier à pommeau d'argent bruni, en forme de croix, une épée de croisé… Ah! le symbole, amie, se réalisait donc,—puisque tu l'avais, réelle et sanglante en ton sanglant coeur, la Croix!

L'ENFER

A Louis Dumur.

Dans son humble cellule, traversée d'étranges lueurs qui ne provenaient ni de l'aube naissante, ni de la lampe moribonde, l'illustre Hérétique écrivait.

Au début de son léger monitoire, il avait posé cet indéniable aphorisme, base de toute morale vraiment sérieuse:

IL Y A UN ENFER

Maintenant, en de rougeoyantes cornues, il distillait les immondes sulfures, activait dans les marmites du diable les soupes à la poix, cuisinait les sauces, au bitume, dosait les rations d'huile bouillante, trempait dans la résine, pour des illuminations anniversaires, les cheveux blonds des bien-aimées et la barbe des amants; il élargissait de vastes étangs d'alcool où, comme des ronds de citrons dans un punch, des énergumènes flottaient, sommés de flammes vertes; il arrosait de plomb fondu les crânes rebelles au Verbe éternel, et la chair dévorée renaissait magiquement pour grésiller encore sous l'immortelle pluie de feu; ici, un terrible hachoir hachait les mains menteuses; là, un racloir, d'un mécanisme surhumain, raclait sur leurs os gémissants la chair stérile des vierges folles;—et des coeurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des grains de blé.

L'illustre Hérétique n'oubliait pas les âmes, fourbissait, avec le plus grand soin, les fourches de la peur, les flèches du remords, les colliers de l'angoisse, les marteaux de l'effroi, les chaînes de la honte, les tenailles de la désolation.

Ensuite, il passa aux preuves.

Il évoquait de sinistres damnés, de lamentables cadavres surgissant et disant avec des yeux pleins d'une épouvante infinie: «Je suis en enfer!» Ratbod, roi des Frisons, émergea ainsi du fond des abîmes, vint secouer devant ses officiers surpris des menottes de fer rouge. De même, le comte Orloff, quittant pour un instant les géhennes, manifesta, grâce à sa présence insolite en pantoufles et en robe de chambre, la vérité de l'enfer niée par un incrédule général. Et d'autres, et combien d'autres, rejetés momentanément par le gouffre, marquèrent sur les vivants, sur les meubles, sur les tentures, les traces carbonisées de leurs doigts en feu, on bien, avec une jovialité véritablement démoniaque, s'amusèrent, comme ce damné fameux, dont parle Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à revenir asperger d'innocentes créatures avec un liquide plus corrosif que l'eau seconde, en criant d'une voix non dénuée d'une certaine ironie: Voici l'eau froide dont on se rafraîchit en enfer.

Des nuages couvraient le ciel, l'humble cellule était traversée de lueurs qui ne provenaient ni du soleil voilé, ni de la lampe morte.

L'illustre Hérétique avait incliné vers la table sa tête médiatrice, il la releva soudain et, pris d'un douloureux ricanement, il proféra ces quelques syllabes:

ET MOI AUSSI, J'IRAI EN ENFER

… Et des coeurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des grains de blé.