Et courez à cheval... sans vous casser la tête!
Il est beau, ce cheval?
BLANCHE
Une superbe bête!
LEBONNARD, regardant par la fenêtre.
Superbe! — Allons, je veux te voir sur ton cheval,
Mon fils, — faire très bien... ce que je ferais mal.
A sa femme.
Je garde Jeanne.
ROBERT, qui cause avec les jeunes filles.
Allons.
LE MARQUIS, haut.
Une seconde encore.
A Madame Lebonnard, bas:
Parlons-lui du projet Martignac — qu’il ignore.
Martignac veut savoir.
MADAME LEBONNARD, à son mari.
Mon ami, j’ai trouvé,
Pour Jeanne, le parti que j’ai longtemps rêvé:
Un homme à peine mûr, mais bien; parfait!
LEBONNARD, inquiet.
Qu’on nomme?
LE MARQUIS, s’avançant.
Martignac.
MADAME LEBONNARD, se rengorgeant.
Il est comte!
LEBONNARD, bas, avec un accablement comique.
Encore un gentilhomme!
J’en étais sûr!
Haut.
Eh bien, ma femme... je verrai;
Mais peut-être... aime-t-elle...
MADAME LEBONNARD, redressant l’oreille.
Hein!
Elle regarde Lebonnard avec stupéfaction.
LEBONNARD, d’un ton mal assuré.
... le docteur André.
MADAME LEBONNARD, stupéfaite et révoltée.
Vous dites: le docteur!
LEBONNARD, prenant de l’assurance.
Qu’est-ce qui vous étonne?
C’est un savant, un vrai; sa clientèle est bonne;
Il est habile, il est honnête, et j’ai cru voir
Qu’il fait volontiers plus et mieux que son devoir.
MADAME LEBONNARD, suffoquée.
Ah?... Eh bien! je l’attends, celui-là! — qu’il revienne.
LEBONNARD, à part.
Ne heurtons pas trop tôt mon idée à la sienne.
Haut.
Il faudra voir, ma femme... et surtout bien songer
Qu’il fut, lorsque ma fille était en grand danger,
D’un dévouement!
MADAME LEBONNARD, méprisante.
Mon Dieu! son métier le commande:
On y mettra le prix.
LEBONNARD, s’inclinant.
Vous avez l’âme grande.
LE MARQUIS, poliment, à Lebonnard.
Martignac est un nom illustre et bien porté;
S’il vous plaisait, — pour moi, j’en serais enchanté.
SCÈNE XI
Les mêmes, UN DOMESTIQUE.
LE DOMESTIQUE, annonçant.
Le docteur André.
Le domestique sort.
MADAME LEBONNARD, menaçante.
Ah!...
ROBERT, gentiment, à sa sœur, à gauche.
Le bonheur de la vie,
C’est d’aimer!... Et cela ne te fait pas envie?
Je t’en prie, aime donc! aime donc: c’est charmant!
Regarde-moi: je suis le bonheur même; aimant,
Aimé, je suis aimé! C’est la vie et la joie!
BLANCHE
Fat!
ROBERT, à sa mère.
... Eh bien, ce docteur?
LEBONNARD, allant vers la porte de droite.
Le voici.
ROBERT
Qu’on le voie
Et qu’il nous laisse en paix!... Si nous filions?
JEANNE, fâchée.
Robert!
ROBERT, gentiment à Jeanne.
Tiens, tiens! vous rougissez, vous?... J’aurai l’œil ouvert.
SCÈNE XII
LEBONNARD, Mme LEBONNARD, JEANNE, BLANCHE,
ROBERT, LE MARQUIS, ANDRÉ.
ANDRÉ, entrant et riant, à Lebonnard
qui est allé au-devant de lui.
Marthe me consultait...
S’apercevant qu’ils ne sont pas seuls et saluant.
Oh! pardon!
ROBERT, gaiement, à Jeanne, bas.
Pas un geste:
On t’observe!
JEANNE, à Robert, bas.
Tais-toi!
ANDRÉ
Vous sortiez?
LEBONNARD, vivement.
Moi, je reste.
MADAME LEBONNARD, à son mari.
Le docteur ne vient pas pour vous!
ROBERT, à Jeanne.
Oh! ça, c’est clair.
MADAME LEBONNARD, au docteur.
Mais nous emmenons Jeanne en voiture, au grand air.
Vous avez ordonné les longues promenades,
Et nous vous laisserons à vos autres malades.
A son mari.
Monsieur Lebonnard?
LEBONNARD
Quoi?
MADAME LEBONNARD
Mon ombrelle, mes gants.
Vite!
LEBONNARD, déconcerté.
C’est moi qui dois?... A quoi servent vos gens?...
Votre laquais doré, fier comme une Excellence?...
MADAME LEBONNARD
Je vous en prie.
LEBONNARD, bas.
Encore un peu de patience.
A André.
Attendez-moi, je veux vous parler un moment.
Il sort.
SCÈNE XIII
Les mêmes, moins LEBONNARD.
MADAME LEBONNARD, bas au marquis.
Je vais l’exécuter poliment, vivement.
LE MARQUIS, de même.
Sous quel prétexte et qu’a-t-il fait?
MADAME LEBONNARD
Oh! rien encore!
Je le devance.
Elle va parler au docteur qui l’écoute en regardant Jeanne. Jeanne, Blanche, Robert sont à gauche, André et Mme Lebonnard à droite.
BLANCHE, à Jeanne.
Il dit — du regard — qu’il t’adore.
MADAME LEBONNARD, au docteur, qu’elle prend à part.
Un mot. — Elle n’est plus malade, n’est-ce pas?
ANDRÉ
Non, je viens... en voisin.
JEANNE, bas, regardant sa mère et André.
Que disent-ils tout bas?
MADAME LEBONNARD
Eh bien, monsieur... j’aurai tous les regrets du monde...
Et ma reconnaissance est — croyez-le — profonde...
Nous aurions tous ici du plaisir à vous voir...
Mais le monde est méchant, et j’ai, moi, le devoir
De surveiller de près l’honneur de la famille...
Vous venez... en voisin... chez une jeune fille,
Qui sera fiancée avant trois jours au plus.
ANDRÉ, troublé.
Avant trois jours!
MADAME LEBONNARD
Tels sont nos projets, résolus.
ANDRÉ
Puis-je savoir si c’est bien de sa part, madame?...
MADAME LEBONNARD, prétentieuse.
Nos seules volontés guident cette jeune âme...
Profitant d’un mouvement de Jeanne qui détourne les yeux sous le regard d’André.
Vous voyez ce regard qui se détourne?...
ANDRÉ, avec une surprise douloureuse.
Ah! — Bien.
MADAME LEBONNARD
C’est compris?
ANDRÉ
Certe!
MADAME LEBONNARD
Alors, je n’ajouterai rien!
Elle lui tourne le dos.
ANDRÉ, saluant Mme Lebonnard
qui lui a déjà tourné le dos.
Merci!
SCÈNE XIV
Mme LEBONNARD, JEANNE, BLANCHE, ROBERT,
LE MARQUIS, ANDRÉ, LEBONNARD.
LEBONNARD, à sa femme lui présentant l’ombrelle
et les gants, avec un salut comique.
Voilà, — baronne!
LE MARQUIS, à Lebonnard, lui montrant le groupe
des jeunes gens.
Hein? Voyez: ça nous pousse!
Leur bonheur, ça nous tue!
LEBONNARD
Oui, mais d’une mort douce.
Au docteur avec audace, très haut.
Eh bien! docteur, de voir ces enfants rire entre eux,
Cela ne vous dit rien? Vous restez ténébreux?...
Quand vous mariez-vous?... On y pense, — à votre âge!
MADAME LEBONNARD
Que lui chante-t-il donc?
LEBONNARD
Pensez... au mariage.
ANDRÉ, à voix haute, tous l’écoutant.
Au mariage?... Non! je n’y pense jamais;
Et je n’y songeais pas, même au temps où j’aimais.
Je suis un travailleur, volontiers solitaire...
MADAME LEBONNARD, à part.
Sa vie (on me l’avait bien dit) cache un mystère!
ANDRÉ
J’ai parfois éprouvé le regret infini
D’un foyer nombreux, doux et tiède comme un nid...
S’adressant à Mme Lebonnard.
Mais mon destin n’est pas de ce côté, madame...
Je vivrai vieux savant, pour l’étude, — sans femme!
Et j’ai noté, parmi les beaux vers que j’ai lus,
Ce vers si simple: «On m’a blessé, je n’aime plus.»
Vous sortiez... On m’attend... Je suis pressé moi-même.
Il salue et sort.
SCÈNE XV
Les mêmes, moins ANDRÉ.
LEBONNARD, avec éclat, mais le dos tourné au public et frappant
de la main sur la console qui est au fond.
Pourquoi le chasse-t-on, cet homme?... Jeanne l’aime!
JEANNE, vivement.
Non, mon père!
MADAME LEBONNARD, violemment.
... Eh bien, oui, — j’ai, peut-être un peu tard,
Réglé son petit compte à l’homme du grand art.
Je fus une imprudente, ayant vu sa figure,
D’introduire chez moi ce monsieur, car j’augure
Qu’il n’a pas plus de bien que de renom acquis,
Et qu’il ferait un gendre indigne... du marquis!
LEBONNARD, au marquis, avec simplicité et noblesse.
Défendez-vous, monsieur.
LE MARQUIS, avec quelque embarras.
Je suis surpris moi-même...
Je le connais peu, lui;... mais s’il est vrai qu’on l’aime...
BLANCHE, entourant de ses bras Jeanne
qui est tombée assise
et qui cache son visage.
Ne la torturez pas!... Quand même elle aimerait
Cet André, ce docteur, — et c’est là son secret, —
Quel mal y verrait-on, si c’est un honnête homme?
André vaut Lebonnard. — C’est André qu’il se nomme?
Tout nom sans tache est noble: on peut en être fier.
Quelqu’un parlait de lui chez les Reynold, hier:
On en disait du bien; on citait son courage.
JEANNE, se jetant au cou de Blanche.
Ah! ma sœur!
MADAME LEBONNARD, à part.
Elle l’aime!
JEANNE, à Blanche, bas, avec douleur.
Il a senti l’outrage!
ROBERT, à Jeanne, avec affection.
Il me plaît, ton docteur... il est presque élégant!
BLANCHE
Viens-tu, Jeanne?
LEBONNARD, vivement.
Un moment!
A Jeanne, avec fermeté.
Reste.
MADAME LEBONNARD, au marquis qui sort avec elle.
Oh!... un intrigant!
LEBONNARD, montrant Jeanne à Robert qui était sorti
avec Blanche et qui revient chercher sa sœur.
Elle reste...
Robert hésite un moment, comme s’il allait parler et insister pour emmener Jeanne.
JEANNE, à Robert doucement.
Je reste.
Robert sort, en hochant la tête.
Jeanne va vers son père et lui met les bras autour du cou.
SCÈNE XVI
LEBONNARD, JEANNE.
JEANNE, appuyant sa tête sur la poitrine de Lebonnard.
Ah! que je suis confuse!
LEBONNARD, souriant.
Sois tranquille... Il aura le bonheur qu’il refuse.
Tu l’as choisi... c’est moi qui vais te le donner.
JEANNE, avec un cri de joie, qu’elle regrette aussitôt.
Ah!... Mais pardonnez-moi... d’aimer.
LEBONNARD, étonné d’abord.
Te pardonner?
Comment? — Ah! je comprends!...
JEANNE
Oui, si je me marie,
N’allez-vous pas rester seul ici!
LEBONNARD, la serrant sur son cœur.
Ma chérie!
JEANNE, toujours suspendue au cou de son père.
Mais, — papa, — votre cœur peut être rassuré:
Ma mère ne veut pas... et je vous resterai.
Lebonnard la tient dans ses bras. Ils sont debout; il semble la bercer.
LEBONNARD
Oh! les doux bras d’enfant qui bercent ma vieillesse!
... Je ne te perdrai pas. Laisse-moi faire, laisse.
Moi, si faible jadis, tu me rends très fort... Tiens,
D’un ton d’assurance mystérieuse.
Je ferai ton bonheur, — et j’en ai les moyens!...
JEANNE, étonnée.
Ah?
LEBONNARD
... Oui, va... je veux, moi, ce que ma fille espère!
JEANNE
Mon cœur est dans vos mains: je suis tranquille, — père.
Il l’accompagne jusqu’à la porte. Elle sort, il se met à siffloter l’air de Malborough, en se frottant les mains.
SCÈNE XVII
LEBONNARD, LE LAQUAIS.
Le laquais entre à droite au moment où Lebonnard vient de s’asseoir à sa table. Le laquais traverse la scène et sort à gauche. Lebonnard lui fait, par derrière, un grand salut ironique, puis il se rassied à son établi et, la loupe à l’œil, se remet à travailler en sifflotant.
SCÈNE XVIII
LEBONNARD, MARTHE.
MARTHE, entrant, toute agitée.
Monsieur? — Madame...
LEBONNARD
Quoi?
MARTHE, poursuivant.
... vient de me dire en bas:
— «Si le docteur André revient, — tu lui diras
Qu’on est sorti!» — «Jamais, madame!»
LEBONNARD
Elle a dû rire.
C’est très bien!
MARTHE
— «Ça, madame, il faut le faire dire
A ce brave docteur... par votre grand laquais!»
LEBONNARD, réjoui, se frottant les mains.
Bien!
MARTHE, pleurant.
Alors elle a dit: — «Va faire tes paquets!»
Pour me traiter ainsi, faut-il me savoir bonne!
Incapable de haine et de trahir personne!
LEBONNARD, la regardant fixement.
Elle sait bien que tu te tairas — malgré tout!
MARTHE, tressaillant, stupéfaite.
Qu’entendez-vous par là?
LEBONNARD, avec une certaine solennité impérieuse.
Va, tais-toi jusqu’au bout,
Et ne pars pas!
MARTHE
Comment?
LEBONNARD
Oui, reste, souffre, expie!
Je n’accepte pas, moi, que l’on te congédie.
Qui sait? ton départ seul, ton chagrin, — tes remords
Eux-mêmes, — pourraient bien nous trahir au dehors!
Ils se regardent un moment en silence.
MARTHE, stupéfaite.
Vous saviez?...
LEBONNARD, avec force.
... ce qu’il est!... comment tu fus complice:
Tout!... Et quand j’eus appris le secret, — oui, nourrice, —
J’ai laissé respecter la mère... plus que moi.
Avec bonhomie.
... Robert n’est pas coupable.
MARTHE, confondue.
Il est ingrat!
LEBONNARD, très simple.
Pourquoi?
Il ne sait rien.
MARTHE, joignant les mains d’un air de vénération.
Grand Dieu! Vous êtes un saint, — maître!
LEBONNARD, portant une montre à son oreille.
Peuh!... je suis un bon vieux... qui radote, peut-être!...
Mais, Marthe, il ne faut pas partir. Tout le défend...
Elle veut lui baiser les mains et se mettre à genoux. Il l’en empêche.
Oui, je l’aime. Et je sais qu’il n’est pas mon enfant.
Marthe s’éloigne en levant les bras au ciel et en se retournant plusieurs fois vers lui d’un air d’admiration. Lebonnard met un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence. Elle sort.
SCÈNE XIX
LEBONNARD, seul.
Il se remet à travailler en sifflotant.
LEBONNARD, levant son petit marteau d’horloger.
Socrate a souffert plus que Jésus, dans son âme:
Jésus avait sa mère... et Socrate sa femme!
Deux pendules se mettent à sonner avec des timbres différents. Lebonnard règle ses montres.
Le rideau tombe lentement.
ACTE II
Même décor.
SCÈNE PREMIÈRE
LEBONNARD à gauche, debout sur un fauteuil, occupé à remonter une horloge, au fond à droite; JEANNE, brodant, à droite, près d’une table; ROBERT, en face d’elle, un livre à la main.
ROBERT
Mais qu’a donc notre mère à vouloir d’un futur
Comme ce Martignac, son jeune homme un peu mûr?
Quant au docteur, — il faut voir comme elle résiste!
Je l’ai vu plusieurs fois, lui, de loin, triste, oh! triste!...
Un médecin, c’est gai comme un enterrement!...
JEANNE, d’un ton de reproche affectueux.
Voyons!
ROBERT
Il est très bien... pas gai, non, mais charmant!
JEANNE
Malin! Je t’ai donné le reste de ma bourse,
C’est même mal: voilà mes pauvres sans ressource!
Tu me dis... des douceurs, par intérêt, — vilain.
ROBERT
Eh bien! non, ça n’est pas par intérêt. Malin,
Soit; vilain, non; je dois une assez ronde somme,
C’est vrai, — mais cependant je suis un honnête homme
Et je ne flatte pas ma sœur pour de l’argent!
... Parole!
JEANNE
J’ai voulu rire.
ROBERT
C’est outrageant!
Mais ça n’empêche pas que ton André me plaise...
JEANNE
Il me plaît, ça suffit.
ROBERT
Vous en parlez à l’aise,
Mademoiselle! — Il faut qu’un beau-frère, pourtant,
Plaise au beau-frère! — Eh bien! je suis assez content!
JEANNE
Et moi, j’adore Blanche.
ROBERT
Oh! ça, c’est aisé! — Peste,
Un ange!... comme toi!
JEANNE, lui donnant sa bourse.
Malin! — Voilà mon reste.
ROBERT, soupesant la bourse.
Que ça?
Il l’empoche.
LEBONNARD, à sa pendule, au fond, à droite.
Toi, c’est ton jour.
Il la remonte.
Mouvement genevois;
Excellent mouvement.
La pendule sonne. Il l’écoute en souriant.
Que j’aime cette voix!
C’est ma jeunesse!
JEANNE, à Robert qui lui a parlé bas.
Chut!
ROBERT
Allons, c’est ridicule!
Que veux-tu? Quand il va dorloter sa pendule,
Ça m’agace!
JEANNE
Va-t-en!
ROBERT
Dans toute la maison,
Pendules à revendre, horloges à foison,
Montres, réveils; — c’est tout l’ancien fonds de boutique!
JEANNE
Fais grâce, — à lui, du moins, — de ta verve caustique!
Ris, — avec moi, — du tic innocent d’un bon vieux.
ROBERT, GENTIMENT.
Bien meilleure que moi, toi!
JEANNE
Non!
ROBERT, avec sérieux.
Si; tu vaux mieux.
LEBONNARD, toujours à sa pendule.
Un peu d’huile aux ressorts.
JEANNE, à son frère.
Puisque te voilà sage,
Va l’embrasser!
ROBERT
Pourquoi?... Non! — Quel enfantillage!
JEANNE
Tu lui fais si souvent du chagrin!
ROBERT
C’est nerveux.
Tu sais, les tics, ça fait mal aux nerfs. Je m’en veux.
Puis, quelque mot mordant m’échappe. Lui, se fâche;
Moi, je réplique...
JEANNE
Il est si faible! Tiens, c’est lâche.
Voyons, avec son père, on n’a pas tant d’orgueil!
Va l’embrasser.
ROBERT
Et s’il me fait méchant accueil?
JEANNE
Lui? Tu sais bien que c’est impossible!
LEBONNARD, revenant et se parlant à lui-même.
A merveille!
On ne refera pas une horloge pareille!
C’est du bon temps.
ROBERT, allant à lui avec gentillesse.
Mon père, embrassez-moi!
LEBONNARD, étonné, ne comprenant pas.
Comment?
ROBERT
Voulez-vous m’embrasser?
LEBONNARD, avec élan.
Mon fils!... certainement!
J’étais surpris, vois-tu. J’ai perdu l’habitude...
Par réflexion.
Peut-être, quelquefois, je te parle un peu rude...
Mais toi!
ROBERT, avec légèreté.
N’y pensez plus, mon père!
LEBONNARD
De grand cœur!
... Je sais bien que l’esprit est aisément moqueur;
Que je suis une bête, et que je prête à rire!
Ça n’est rien! — C’est égal, — je peux bien te le dire,
Je regrette le temps où, tout petit garçon,
Tu m’aimais...
Mouvement de Robert.
Tu m’aimais de bien autre façon!
Jeanne se rapproche. Lebonnard se trouve placé entre ses deux enfants.
Ta mère, de plaisirs en plaisirs entraînée,
Me confiait son fils, et, (Jeanne étant l’aînée)
A nous deux, cher petit, nous t’amusions beaucoup!...
Puis... je vous suspendais tous les deux à mon cou!
Ses deux enfants se suspendent à son cou.
Oui, oui! — mais c’est un peu différent: tu raisonnes!
Les esprits forts, c’est bien, mon fils;... les âmes bonnes,
C’est mieux.
Robert, blessé, veut, à ce mot de reproche, se dégager de Lebonnard. Jeanne appuie sa main sur la tête de Robert, et le contraint à rester, contre la poitrine du père.
La grande force est encor la douceur...
Et je te sens plié par la main de ta sœur...
Il détache de lui les deux enfants.
Allons, tu m’as touché le cœur, mon grand jeune homme!
Cours donc à tes plaisirs...
Prenant son portefeuille.
J’ai là certaine somme...
Que Jeanne me demande...
Il la regarde.
Une dette de jeu?
JEANNE, d’un air confus, baissant la tête
pour le compte de son frère.
Oui!
LEBONNARD, se tournant vers Robert.
Soit; mais, enfin, songe à travailler un peu!
Pourquoi veux-tu rester un avocat sans cause?
Tu vas te marier?... Il faut faire autre chose
Que des dettes!... Écris... Défends les malheureux!
Les plus à plaindre sont muets. Parle pour eux.
... Si j’étais à ta place... ah!...
Gaîment.
Allons, oui, démarre.
Malgré toi ta malice est là qui se prépare!...
Sauve-toi!
ROBERT
Mon bon père!... Et toi, merci, ma sœur!
Il sort vivement.
Lebonnard et Jeanne se regardent un instant en silence.