The Project Gutenberg eBook of Le Père Lebonnard
Title: Le Père Lebonnard
Comédie en 4 actes, en vers, reprise à la Comédie Française le 4 août 1904
Author: Jean Aicard
Release date: February 24, 2025 [eBook #75459]
Language: French
Original publication: Paris: Ernest Flammarion, 1913
Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/American Libraries.)
LE PÈRE LEBONNARD
ŒUVRES DE JEAN AICARD
Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume.
| ROMANS | |
| Le Pavé d’Amour | 1 vol. |
| Roi de Camargue | 1 vol. |
| L’Été à l’Ombre | 1 vol. |
| L’Ame d’un enfant | 1 vol. |
| Notre-Dame d’Amour | 1 vol. |
| Diamant Noir | 1 vol. |
| Fleur d’Abîme | 1 vol. |
| Mélita | 1 vol. |
| L’Ibis bleu | 1 vol. |
| Tata | 1 vol. |
| POÉSIE | |
| La Chanson de l’Enfant (Ouvrage couronné par l’Académie Française) | 1 vol. |
| Miette et Noré (couronné par l’Académie Française) | 1 vol. |
| Poèmes de Provence (couronné par l’Académie Française) | 1 vol. |
| Lamartine (Prix de Poésie à l’Académie Française) | 1 vol. |
| Le Livre d’heures de l’Amour | 1 vol. |
| Le Dieu dans l’Homme | 1 vol. |
| Au Bord du Désert | 1 vol. |
| Le Livre des Petits | 1 vol. |
| Jésus | 1 vol. |
| THÉÂTRE | |
| La Légende du Cœur (5 actes en vers, Théâtre antique d’Orange et Théâtre Sarah-Bernhardt) | 1 vol. |
| Smilis (4 actes en prose représentés à la Comédie-Française) | 1 vol. |
| Le Père Lebonnard (4 actes en vers représentés au Théâtre libre et à la Comédie-Française) | 1 vol. |
| Don Juan ou la Comédie du siècle (5 actes en vers) | 1 vol. |
| Othello, le More de Venise (5 actes en vers représentés à la Comédie-Française). Portrait de Mounet-Sully et de Paul Mounet, par Benjamin Constant | 1 vol. |
| En préparation: | |
| Le Manteau du Roi. | |
JEAN AICARD
Le Père Lebonnard
COMÉDIE EN QUATRE ACTES, EN VERS
reprise
A LA COMÉDIE FRANÇAISE
le 4 août 1904.
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
pour tous les pays.
DÉDICACE
A ALPHONSE KARR
Mon maître et mon ami,
Quand j’étais au lycée de Mâcon, j’allais souvent, le dimanche ou le jeudi, douze ans après 48, à Monceaux, chez Lamartine.
Un soir, après le dîner, il nous lut son Épître à Alphonse Karr, au jardinier de Nice, et ce fut là une de mes premières impressions littéraires. Je n’oubliai plus votre nom.
Vingt-cinq ans plus tard, j’ai lu au jardinier de Saint-Raphaël, devenu mon ami, une pièce de théâtre que je venais d’achever: Le Père Lebonnard.
Cette pièce, vous l’avez aimée. Quel que soit l’accueil que lui réserve le public de la Comédie-Française, je veux pouvoir dire tout haut ma joie de votre approbation, — et, sachant que vous êtes de ceux qui ne reprennent jamais rien de ce qu’ils ont donné, je vous la dédie, avec l’expression de mon admiration et de mon amitié.
J. A.
Paris, 1888.
Le Père Lebonnard a été publié pour la première fois en 1880, chez Dentu, éditeur. Cette édition est épuisée.
L’édition complètement remaniée que nous donnons aujourd’hui est définitive. La pièce ne pourra être représentée que sous cette nouvelle forme.
LE PÈRE LEBONNARD
A LA COMÉDIE-FRANÇAISE
PERSONNAGES
| LEBONNARD | MM. | Silvain. |
| ROBERT LEBONNARD | Dehelly. | |
| LE MARQUIS D’ESTREY | Delaunay. | |
| LE DOCTEUR ANDRÉ | Dessonnes. | |
| UN DOMESTIQUE | ||
| Mme LEBONNARD | Mmes | Silvain. |
| JEANNE LEBONNARD | Géniat. | |
| BLANCHE D’ESTREY | Mitzy-Dalti. | |
| MARTHE, vieille servante de Lebonnard, nourrice de Robert | Kolb. | |
L’action se passe dans une petite ville de province, vers 1890.
Le même décor (un salon) pour les quatre actes.
ACTE PREMIER
La scène représente un riche salon bourgeois. Une porte au fond à gauche; une porte sur le côté gauche, au premier plan; une autre sur le côté droit, au troisième plan. Une fenêtre à gauche. Au fond, au milieu, au-dessus d’une console, une glace sans tain par où on aperçoit les arbres du jardin. Sur la console, une pendule. A gauche, au second plan, une petite vérandah qu’on peut voiler d’un rideau, et où Lebonnard a installé son atelier. Dans ce réduit on aperçoit, sur des tablettes, deux ou trois pendules, horloges, réveils, etc. Au fond du salon, est accroché un tableau représentant un paysage dominé par un clocher très élevé; dans le clocher est incrusté le cadran d’une véritable petite horloge, qui marche. Au second plan, à droite, une horloge à gaine.
Au lever du rideau, Lebonnard est à son travail; il est assis près d’un établi léger qu’il déplace lui-même à sa guise pour chercher la lumière favorable. Il a posé, en travers sur ses genoux, comme une serviette, un petit tablier.
Un laquais, en petite livrée, est occupé à ôter les housses des fauteuils. Quand il se retire, il en oublie une. Lebonnard hausse les épaules en le suivant des yeux.
SCÈNE PREMIÈRE
LEBONNARD, JEANNE.
JEANNE, entrant.
Encore à vos outils, mon père?
LEBONNARD, à son établi;
un petit marteau à la main, une loupe à l’œil droit.
Eh! je les aime!
Avec eux j’ai tout fait, je me suis fait moi-même...
Vois-tu, rien ne pourra jamais me corriger!
Inventeur enrichi, mais petit horloger,
Ancien négociant bien connu dans la ville,
Je ne vois pas que mon marteau soit chose vile...
Avec ces outils, moi qui passe pour un sot,
J’ai bâti la maison et j’ai gagné ta dot.
JEANNE, très câline.
Ma mère n’aime pas que ce marteau travaille
Le dimanche! On vous grondera!
LEBONNARD
Vaille que vaille!
S’il ne pleut pas sur toi, je laisserai pleuvoir!
Tout est bien, puisque j’ai le bonheur de t’avoir!
Il la regarde un moment avec attention.
... Quand je pense que je t’ai vue à l’agonie,
L’autre mois!
Il voile ses yeux avec sa main.
... Cette horrible angoisse est bien finie!
Et ce cœur qui trembla pour toi devant la mort,
Désormais, contre tout le reste, sera fort!
JEANNE
Mais...
LEBONNARD, l’interrompant.
Bah! sans mes outils, — qu’on dise le contraire! —
Ta mère ferait-elle épouser à ton frère
Avec une nuance de dédain.
La fille d’un marquis?
Avec condescendance:
... brave homme... et riche encor!
... C’est en frappant l’acier que je faisais de l’or!
JEANNE
Qu’avez-vous ce matin? Vous semblez d’humeur gaie?
LEBONNARD
D’abord, quoique tu sois encore fatiguée,
Que tu ne te sois pas remise à bien manger,
Je te sens très vivante et loin de tout danger!...
Et puis...
JEANNE, se rapprochant.
Et puis?
LEBONNARD
Et puis... je ne sais pas, moi, dame!
Mais j’ai vraiment — parfois — de la fermeté d’âme!...
Quand on est bon, il faut être un peu résistant:
Et — grâce à toi — j’ai pris du ton!... Je suis content.
JEANNE
Ah!
LEBONNARD
Mais oui!... Cependant, un progrès reste à faire:
C’est de savoir parler, quelle que soit l’affaire,
Sagement, posément... Impossible! Pourquoi?
C’est que, timide encore et méfiant de moi,
Vois-tu, je prends toujours trop d’élan et je saute
Trop haut, croyant toujours la barrière trop haute.
Mais je sais ce qu’il faut dire, et je le dirai.
Voilà!
JEANNE, dans ses bras, à ses genoux.
Que je vous aime, ô mon père adoré!
LEBONNARD, la contemplant.
Mais où donc as-tu pris ton âme? Elle est exquise.
JEANNE
Un peu de vous.
LEBONNARD
Oh! non. Veux-tu que je te dise?
C’est vrai que j’ai du bon: tu me l’as révélé;
J’avais un peu d’or brut, — et tu l’as ciselé.
Tu l’as limé, taillé, le cœur du vieil orfèvre!
Tiens, autrefois les mots s’arrêtaient sur ma lèvre:
J’étais comme muet.
JEANNE
Vraiment!
LEBONNARD
... Bègue plutôt;
Timide, j’hésitais. Quand j’essayais un mot,
L’on riait: je rentrais, effrayé, dans moi-même!
Mais étant écouté par quelqu’un qui vous aime,
Oh! alors, on se lance, et devenu vieillard,
Tu vois, je suis bavard avec toi, très bavard.
JEANNE, examinant tout à coup l’habit de Lebonnard.
Si ma mère vous voit cet habit hors d’usage,
Gare à vous!
LEBONNARD
Quand je l’ai, c’est signe de courage!
D’un air mystérieux:
Aussi, depuis un mois, je le mets plus souvent.
Laisse. Je m’accoutume à tenir tête au vent!
JEANNE
Mais ma mère dira...
Lebonnard prend la broderie de sa fille sur une table et fait quelques points.
LEBONNARD
... ce qu’elle voudra dire,
Petite! Et j’aime mieux remplir ta tirelire
Que celle de monsieur...? l’allemand... mon tailleur.
JEANNE
Il est vrai que donner aux pauvres, c’est meilleur;
Et puis, dès qu’un journal de morale se fonde,
On s’adresse à mon père: — il faut que je réponde;
Ma tire-lire est pleine, et, vite, on reprend tout
Ce qui me vint petit à petit — d’un seul coup!
LEBONNARD, rêvant.
Je suis un ignorant ébloui de science,
C’est vrai! — Tout est douleur ici-bas... patience!
Le grand remède existe: on saura le trouver...
Et j’aide les penseurs, — ne pouvant que rêver.
SCÈNE II
LEBONNARD, JEANNE, MARTHE.
MARTHE, entrant.
Madame demandait tantôt mademoiselle.
JEANNE
Comment! tantôt!... J’y cours...
Elle se sauve en courant.
Lebonnard la regarde avec admiration, puis il va à la porte par où elle est sortie, l’ouvre, semble suivre un moment sa fille des yeux. Il revient enfin vers Marthe en hochant plusieurs fois la tête et en clignant de l’œil d’une façon qui signifie: «Hein, Marthe? quelle brave fille que ma fille!»
Marthe n’y contredit point.
SCÈNE III
LEBONNARD, MARTHE.
LEBONNARD
Lorsqu’on te dit: «Du zèle,»
Désignant sa fille.
C’est ça! — Hein, un joli modèle à copier?
MARTHE
Pour ça, oui!
LEBONNARD
Mais qu’as-tu, là?... Fais voir ce papier.
MARTHE
Pour ça, non!... Vous ni moi ne pouvons nous permettre,
Madame ayant parlé, d’y reprendre une lettre.
Les repas pour huit jours sont réglés là-dessus.
LEBONNARD
Allons, donne!... ou tu vas me fâcher!
MARTHE
Bon Jésus!
Je voudrais bien — pour voir! — vous voir mettre en colère.
LEBONNARD
Tu m’y verras, si tu te plais à me déplaire.
MARTHE, croisant les bras.
Tiens, c’est du nouveau, ça?
LEBONNARD, s’essayant à l’autorité.
J’entends qu’on soit soumis.
Donne-moi ce papier...: nous serons bons amis.
MARTHE, lui tendant le papier à contre-cœur.
Voilà, monsieur.
LEBONNARD, lui arrachant le papier. Il le lit.
Fort bien! Potage à la royale!
Et Bouchée à la reine! Est-ce un roi, qui régale?
Ou monsieur Lebonnard, un ancien horloger,
Qui commande un menu parce qu’il faut manger?
... Ma fille (entendez-vous, Marthe?) est encor malade!
Je demande un menu; ça, c’est une charade!
Et je ne peux passer trois jours à deviner
Si j’ai du bœuf, ce soir, — bien saignant, — pour dîner!
MARTHE
Mais...
LEBONNARD
Aimez toutes les noblesses, même fausses,
Mais ne m’en fourrez pas, que diable! dans mes sauces!
MARTHE
Voilà ma soupe au lait qui monte en un moment!
LEBONNARD, s’asseyant.
Fais pour ce soir un bon rôti, tout uniment.
MARTHE
Corriger le menu, monsieur! c’est impossible!
LEBONNARD. Il se lève, son tablier à la main.
Je comprends: ta besogne est parfois très pénible...
Eh bien, j’irai t’aider! — Jeanne est malade.
MARTHE, secouant la tête d’un air entendu.
Oh! non!
Pour son mal, maladie est trop un vilain nom...
J’ai très bon œil encor, quoiqu’un peu sourde et vieille...
LEBONNARD, effrayé, à voix basse.
Je sais. Mais parle-moi de la chose à l’oreille.
MARTHE
Elle se porte mal... depuis qu’elle va mieux.
Son jeune médecin... n’était pas assez vieux!...
LEBONNARD, clignant de l’œil.
Eh! oui! C’est le docteur qui serait le remède.
MARTHE, frappant sur le papier qu’elle tient.
Quant à rien changer là, monsieur, — que Dieu vous aide!
Mais il faut en parler à madame d’abord.
LEBONNARD, d’un air piteux.
Elle criera beaucoup...
MARTHE, l’interrompant.
Mais vous crierez plus fort.
LEBONNARD
Hum!... j’aime mieux que tu m’arranges ça toi-même.
MARTHE
Vous croyez donc qu’ici l’on m’écoute et qu’on m’aime?
Moi qui depuis trente ans sers dans cette maison,
On me gronde à tout bout de champ et sans raison,
Et l’on espère, en me malmenant de la sorte,
Qu’un beau jour je prendrai — de moi-même — la porte!
LEBONNARD
Chut!... plus bas!
MARTHE
J’ai connu madame à son comptoir:
C’est ça mon crime.
LEBONNARD, résigné.
Eh! je sais bien!...
Énergique, après avoir réfléchi:
Il faudra voir.
MARTHE
C’est votre mot. Voilà longtemps que vous le dites!
LEBONNARD
Avant d’agir, on doit bien mesurer les suites,
Ma bonne; chaque chose arrive dans son temps;
Tout vient à point à qui sait attendre. J’attends...
Que l’heure sonne...
MARTHE
A laquelle de vos pendules?
LEBONNARD
J’en conviens, j’ai beaucoup et de gros ridicules.
N’importe! Je saurai vouloir... A quel moment?
Eh! mon Dieu! quand il le faudra, tout bonnement...
MARTHE
Et quand le faudra-t-il?
LEBONNARD, avec fermeté.
Quand il faudra défendre
Ma fille... C’est pourtant bien facile à comprendre:
Comprends-tu?
MARTHE
Oui... et non.
LEBONNARD, d’un ton confidentiel.
Ma femme, —je le vois,—
Songe à donner à Jeanne un mari de son choix;
Qu’en penses-tu?
MARTHE
Ce que vous en pensez vous-même.
LEBONNARD
Eh bien, je défendrai Jeanne et l’homme qu’elle aime.
Marthe hausse les épaules avec dédain pendant que Lebonnard regarde les portes avec inquiétude.
Voyons, Marthe, aidons-nous l’un l’autre... Je sais bien
Qu’on veut te chasser, mais je suis là; — ne crains rien...
Et change ce menu... Voyons, réfléchis... bête!
Elle criera, oui; mais la chose sera faite.
L’autorité d’un fait accompli, — tout est là.
On s’impose — et tout suit.
MADAME LEBONNARD, dans la coulisse.
Marthe!
MARTHE, goguenardant.
Recevez-la;
Imposez-vous, monsieur! — Pour moi, je gagne au large.
Ah! nous sommes pincés, monsieur! gare la charge!
Lebonnard, voyant entrer sa femme, fourre maladroitement et à moitié dans sa poche le petit tablier qu’il avait à la main depuis un instant.
SCÈNE IV
LEBONNARD, MARTHE, Mme LEBONNARD,
puis LE LAQUAIS.
MADAME LEBONNARD, brutalement, à Marthe.
Que faites-vous ici?
A son mari.
De quoi lui parlez-vous?
A Marthe.
Que lui disiez-vous là, vous, d’un air en dessous?
MARTHE
Madame...
MADAME LEBONNARD
Taisez-vous, quand je vous interroge!
La servante est en faute, et le maître déroge.
A Marthe qui fait un mouvement.
Je vous chasserai!
LEBONNARD, timide et insinuant.
Non.
MARTHE, à Lebonnard.
Vous êtes trop bon, vous!
MADAME LEBONNARD, le foudroyant du regard.
Je la chasserai.
A Marthe.
Vous, croyez-moi, filez doux!
Marthe sort et rencontre à la porte le laquais en grande livrée rouge et dorée. Elle s’efface pour le laisser passer.
Le laquais traverse le théâtre devant Lebonnard et derrière madame Lebonnard; il vient prendre et il emporte un service à thé.
SCÈNE V
LEBONNARD, Mme LEBONNARD.
LEBONNARD, conciliant et timide.
Vous ne chasserez pas celle-là?... je vous prie...
Votre grand laquais rouge et son effronterie
M’intimident... J’entends garder, moi, — par fierté —
Mon rang de travailleur... et Marthe!
MADAME LEBONNARD
En vérité!
LEBONNARD
Elle a nourri Robert; et c’est une bonne âme.
Elle vous a servi trente ans, la brave femme!
Vos enfants les premiers ne voudraient pas...
MADAME LEBONNARD
Pourquoi
«Vos enfants?» On dirait qu’ils ne sont rien qu’à moi!
LEBONNARD
Nos enfants, je le veux.
MADAME LEBONNARD
Veuillez ou non, — la chose
Est ainsi. Nos enfants sont nôtres, je suppose!
Vous avez pris Robert en grippe, voilà tout.
LEBONNARD, s’affermissant un peu.
Vous et lui, tous les jours, vous me poussez à bout.
MADAME LEBONNARD
Il voit bien que sa sœur est votre préférée.
LEBONNARD, vivement, avec gravité.
Préférence aujourd’hui méritée — et sacrée!
Contre lui, contre vous, seule elle me défend.
Très attendri:
Et je dis que je suis le fils de mon enfant!
MADAME LEBONNARD.
Fort bien. — Mais Robert souffre, et je souffre moi-même
De vous voir maltraiter un bon fils, — qui vous aime!
Et c’est étrange à vous, qui prêchez la bonté!
Mais vous n’êtes, au fond, qu’un rageur entêté!
Lebonnard approuve gaîment d’un geste chacune des épithètes malsonnantes que lui décoche sa femme.
LEBONNARD, finement.
Et puis?
MADAME LEBONNARD
... au moral, comme au physique, un myope;
Un avaricieux, — qui se croit philanthrope;
Bon?... par lâcheté pure! et doté par hasard
D’un vilain nom, qu’on croit fait exprès: Lebonnard.
LEBONNARD, avec une souriante bonhomie.
Oui, c’est bien mon portrait... dans ma caricature.
Devenant sévère.
N’importe! J’ai souffert cette plus grave injure
De voir un brave enfant, — qui, tout petit, m’aimait, —
Me railler, parce que sa mère le permet!
Madame Lebonnard hausse les épaules.
J’ai la déception, chaque jour plus amère,
De le voir, contre moi, s’allier à sa mère,
Et rire, — en s’en allant de mes pauvres vieux bras,
Sans qu’il se sente ingrat parmi les plus ingrats!
MADAME LEBONNARD
C’est un réquisitoire en règle!
LEBONNARD, s’exaltant tout à coup.
C’est possible!
Mais tout ça me révolte enfin!
MADAME LEBONNARD, narquoise.
Il est terrible!
Sur quelle herbe avez-vous marché, mon cher époux?
LEBONNARD, emballé brusquement.
Sur l’herbe de sagesse! ainsi, méfiez-vous!...
La coupe verse pour une dernière goutte!...
Il n’est mouton si doux que le loup ne redoute,
S’il prend la rage, ayant été mordu: je dis
Que les timides sont parfois les vrais hardis,
Et que l’audace alors n’a plus qu’à se défendre!
Je suis las d’être sot, faible, bonhomme et tendre!
Pour ma défense à moi, je suis resté poltron...
Pour Jeanne, je suis homme à vous heurter de front!
MADAME LEBONNARD
Mais, mon Dieu! qu’avez-vous? Qu’est ce qui vous anime?
LEBONNARD, bégayant de rage.
J’ai... que je suis honteux d’être pusillanime!...
Éclatant avec plus de violence encore que la première fois.
Que Jeanne m’inquiète!... Enfin tous vos repas
Sont faits d’une façon qui ne lui convient pas!...
Je vous l’ai déjà dit cent fois, mais on s’en moque!...
Je veux...
Subitement calmé, il achève d’un ton goguenard:
... du bœuf saignant et des œufs à la coque.
Il s’assied à son établi.
MADAME LEBONNARD
Oh! Que de bruit pour rien! On fera ce qu’il faut,
Sans que vous le preniez, pour cela, de si haut!
Portant son mouchoir à ses yeux.
Suis-je mauvaise mère?
Elle s’assied d’un air d’affliction.
LEBONNARD, décontenancé, la regardant
par dessus ses lunettes.
Excusez-moi, ma femme...
Je craignais, à propos d’un détail que je blâme,
Un refus!... J’étais prêt à la lutte... On a tort,
Avant d’être attaqué, de répondre d’abord!...
Voyez-vous, on se sent un peu faible... on s’entraîne...
Et je ne voulais pas vous faire de la peine.
Il se remet au travail, après avoir tiré de sa poche et développé, non sans affectation, son petit tablier.
MADAME LEBONNARD, qui, suffoquée, le regarde faire.
Eh! mais, que faites-vous!... Vous travaillez, je crois!
LEBONNARD, calme, sentencieux, la loupe à l’œil.
Il y a beaucoup plus d’ouvriers que de rois.
Moi, j’étais horloger.
MADAME LEBONNARD, avec hauteur.
Bijoutier, je vous prie!
LEBONNARD, bonhomme.
Ma foi! n’est pas qui veut maître en horlogerie!
Pour bijoutier, — c’est vrai, nous vendions des bijoux;
Même on vous appelait... (nous sommes entre nous)
La belle bijoutière; — et ce qui vous chagrine,
C’est qu’on m’a vu longtemps derrière ma vitrine,
La loupe à l’œil, la pince au doigt!... Ça me distrait...
S’il ne travaillait plus, Lebonnard en mourrait.
MADAME LEBONNARD
Cachez-vous-en du moins; faites ce sacrifice!
LEBONNARD
Nul doute, le croyant juste, que je le fisse;
Avec finesse et la regardant par-dessus ses lunettes.
Mais je ne comprends pas... j’eus toujours l’esprit lent.
On entend le roulement doux d’une voiture. Mme Lebonnard jette un coup d’œil à la fenêtre.
MADAME LEBONNARD
Le marquis!
Elle se rapproche de Lebonnard.
Donnez-lui son titre en lui parlant.
LEBONNARD
Ça ne se fait point. — Moi qui sors d’une boutique,
Je me ferais l’effet d’être son domestique.
MADAME LEBONNARD, d’un ton de confidence.
Il pense à marier Jeanne.
LEBONNARD, frappé; il relève la tête.
Ah?... Il faudra voir!
MADAME LEBONNARD, désignant les outils de Lebonnard.
Cachez vite cela. Je vais le recevoir.
Elle fait mine d’enlever l’établi. Lebonnard s’y oppose. Alors, apercevant la housse oubliée par le laquais, elle l’enlève vivement et, en sortant, la jette sur les bras de Lebonnard, qui la lance au hasard sur un meuble où elle s’étale en évidence.
Lebonnard range ses outils.
SCÈNE VI
LEBONNARD, JEANNE.
JEANNE, entrant.
On vient chercher Robert pour une promenade
A cheval!
LEBONNARD, vivement.
Mais pas toi? Je te sens trop malade!
JEANNE, souriant.
J’allais si bien tantôt, mon père? et maintenant?...
LEBONNARD
Tu vas bien... pas assez... Tout dépend du moment.
Jeanne, apercevant la housse oubliée, la plie soigneusement et la pose sur une table.
JEANNE
Soit, je resterai.
LEBONNARD
Oui.
JEANNE
Eh! mais... que je vous gronde!
Encor ce vieil habit? Pour recevoir du monde!
Je vous ai dit pourtant...
Lebonnard regarde avec complaisance les pans et la doublure de son vieux vêtement de combat, qui est une manière de paletot-sac.
LEBONNARD
J’y suis fait, que veux-tu?
JEANNE câline.
Il est râpé, taché... Nous sommes donc têtu?
Voyons, que dira-t-on de votre pauvre fille,
A voir de quels chiffons ce bon père s’habille?
On en dira du mal, sans me calomnier,
Père!
Avec espièglerie.
Et je ne serai plus bonne à marier!
LEBONNARD, gaîment.
Vite, alors!... l’habit neuf!
Elle sort et revient avec l’habit neuf qui est une grande redingote, très longue.
LEBONNARD, mettant l’habit neuf.
Vingt-cinq ans, c’est un âge!
Et tu dois bien songer toi-même au mariage?
JEANNE
C’est à dire à quitter mon père, un beau matin,
Un bonheur assuré?...
LEBONNARD
Pour un autre!
JEANNE
Incertain!
Oh! non, je ne veux pas.
LEBONNARD, attentif.
Les raisons, je vous prie?
JEANNE, très simplement.
D’abord, dans quelques jours, mon frère se marie.
LEBONNARD, qui ne comprend pas.
Eh bien?
JEANNE
Vous perdriez vos deux enfants!
LEBONNARD, comprenant et fronçant le sourcil.
Comment!
Et tu croirais me plaire avec ce dévouement!
D’un ton sentencieux et pénétré, convaincu:
Trop de bonté, ça mène au malheur!... Eh! que diable!
J’aurais tout au contraire une peine incroyable
A sentir que pour moi, tu renonces... Ah! non!
Avec finesse.
Tiens, nous aimons déjà quelqu’un?
Avec bonhomie.
Dis-moi son nom?
JEANNE, vivement.
Non, je n’aime personne!
LEBONNARD
... Ouais! mais si je devine,
J’enverrai ton bonnet de Sainte-Catherine
Moi-même, par-dessus les moulins!... Vois-tu bien,
Je ne peux plus avoir de bonheur que le tien.
Courage!... Glisse-moi ton secret à l’oreille...
JEANNE
Je n’ai pas de secret.
LEBONNARD, la menaçant du doigt.
Cache-toi bien: je veille.
SCÈNE VII
LEBONNARD, JEANNE, LE MARQUIS, en tenue de cheval.
LE MARQUIS, entrant.
Eh! bonjour, cher monsieur Lebonnard!
LEBONNARD
Serviteur.
LE MARQUIS à Jeanne.
Bonjour, vous, adorable enfant!
JEANNE
Toujours flatteur!
LEBONNARD au marquis.
Votre fille, monsieur?
LE MARQUIS
Au jardin. Elle montre
A Robert un cheval — excellente rencontre
D’hier matin; — l’étoile au front, le poil tout noir;
Miss Flora, mille écus; c’est pour rien.
JEANNE
Je vais voir
Miss Flora!
Elle sort. — En sortant elle reprend et emporte la housse qu’elle a si soigneusement pliée tout à l’heure.
SCÈNE VIII
LEBONNARD, LE MARQUIS.
Le marquis regarde l’heure à sa montre.
LEBONNARD
Elle va?
LE MARQUIS
Pas très bien.
Lebonnard prend la montre, et, tout en causant, la règle avec soin.
LE MARQUIS, regardant par la fenêtre de la vérandah.
Une belle pouliche!
LEBONNARD
Tout le monde, monsieur, ne sait pas être riche.
LE MARQUIS
Oh! riche, cher monsieur Lebonnard, riche, non;
Car ma fortune à moi n’égale plus mon nom.
C’est vous qui l’êtes, riche.
LEBONNARD
Eh! moins qu’on ne suppose!
Comme inventeur, c’est vrai, j’ai gagné quelque chose,
Et puis mon frère aîné m’a laissé tout son bien,
Mais près de vous, je n’ai presque rien.
LE MARQUIS se récriant.
Presque rien!
LEBONNARD
C’est un pauvre à Paris, — qu’un riche de province.
J’ai deux enfants. Mon fils a de vrais goûts de prince;
Son train de vie eût pu même vous effrayer...
Un enfant gâté, — peu commode à marier!
Aussi je suis heureux...
LE MARQUIS
N’ajoutez rien, de grâce;
Ce Robert est en tout gentilhomme de race!
Vous parlez comme si nous nous aimions d’hier...
Moi qui, depuis longtemps...
LEBONNARD, finement.
Oui, vous n’êtes pas fier.
Il lui rend la montre.
LE MARQUIS, achevant sa phrase.
Viens tous les jours ici... Je suis de la famille!...
Avec l’autorité du gentilhomme qui s’oublie:
J’ai toujours destiné votre fils à ma fille.
LEBONNARD, finement et le regardant par-dessus ses lunettes.
Vraiment?
LE MARQUIS, se levant; à part.
J’ai mes raisons.
Haut.
Ma fille, plus que moi,
Tient aux traditions de son nom, mais, ma foi,
Le vôtre est parmi ceux qu’avec respect on nomme.
LEBONNARD, d’un ton ambigu.
Vous êtes bon, monsieur.
LE MARQUIS, rondement, et faisant le geste
de lui donner une tape sur le ventre.
Vous êtes un brave homme!
Et votre fils, monsieur, un gentleman parfait.
Entre Robert.
SCÈNE IX
LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT, en tenue de cheval.
ROBERT, entrant.
Me voilà. — Je suis prêt!
LE MARQUIS, frappant sur l’épaule de Robert.
Mais charmant, en effet!
Savant, quoique avocat; plein de cœur.
LEBONNARD, gravement.
Je l’espère.
LE MARQUIS
Il est brave et bon!...
Souriant.
Bon... pas autant que son père,
Fort heureusement! mais vous, mon cher, grand pardon,
Vous fûtes de tout temps un peu faible, trop bon!...
Eh! que diable! la vie est une ardente lutte...
Sans doute on suit du cœur un blessé dans sa chute,
Mais tant pis pour qui tombe!... on marche un peu dessus.
«Place aux forts,» — dit Darwin.
LEBONNARD, souriant avec malice.
Oui... mais que dit Jésus?
LE MARQUIS
Hola! Je vous croyais libre penseur en diable?
LEBONNARD
Libre rêveur! Mais votre thèse est effroyable!
Et, vous sachant dévot, j’ai nommé votre Dieu.
Moi, si mon voisin tombe, eh bien... je l’aide un peu!
Je ne distingue point la Pâque de Vigile,
Ma foi non, mais j’admire et j’aime l’Évangile
Où souffre un pauvre Dieu... patient sous l’affront.
C’est la force du cœur, monsieur.
Avec intention:
Les doux vaincront.
LE MARQUIS
Ah! Bravo, l’abbé!... Mais...
SCÈNE X
LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT, BLANCHE, en amazone, JEANNE, Mme LEBONNARD paraissant au fond.
ROBERT, allant vers Blanche, au fond.
L’un prêche et l’autre raille...
Adieu la promenade! Une heure de bataille.
LE MARQUIS à Lebonnard, poursuivant la conversation.
La mécanique est en progrès, mais le cœur, pas!
LEBONNARD
Si! Le cœur change! Il suit le progrès pas à pas...
Civilisation, art, science, industrie,
Tout ce progrès visible, où va-t-il, je vous prie?
Au carrefour où vont finir tous les chemins:
A l’élargissement des sentiments humains!
LE MARQUIS, attentif.
Où diable prenez-vous ces choses? Dans quel livre?
LEBONNARD, tenant par la main sa fille
qui, depuis un instant, s’est rapprochée de lui.
Ma fille me les lit. — Et puis... je la vois vivre!
ROBERT, s’avançant; avec suffisance.
Je suis du sentiment de monsieur le marquis,
Moi!... Deux races: vainqueurs et vaincus; les conquis,
Les conquérants; le faible et le fort; c’est faiblesse
Que d’être tendre à qui nous attaque et nous blesse:
Sois fort, — si tu veux être!
En gesticulant avec sa cravache, il fait tomber une petite pendule qui se trouvait sur l’établi de Lebonnard.
BLANCHE, moqueuse.
Oui! c’est beau d’être fort!...
Et surtout d’être adroit!
LEBONNARD
Il regarde avec chagrin la pendule qu’il ramasse. Il soupire, la replace sur l’établi et, faisant un effort pour sourire:
Allons, j’ai toujours tort.
LE MARQUIS, lui tapotant sur l’épaule
trop familièrement.
Vous, vous êtes du bois dont on fait les apôtres...
... Mais partons-nous?
Gaiement.
Voyons, morbleu, soyez des nôtres:
A cheval!...
ROBERT, pouffant de rire.
Je voudrais voir mon père à cheval!
Très drôle!
LEBONNARD, qui a entendu, blessé.
En vérité?
JEANNE, bas à Robert.
Ah! Robert, c’est bien mal!
LEBONNARD, debout, au milieu.
A votre âge, mon fils, — pauvre, sans espérance
De fortune, — je fis à pied mon tour de France,
Afin que vous eussiez de beaux chevaux plus tard,
Et de l’esprit, du bon, — aux dépens d’un vieillard!
MADAME LEBONNARD
Vous souriez souvent à plus forte malice!
LEBONNARD
Eh!... c’est qu’il faut qu’un jour toute chose finisse!
Ce n’est pas sa gaîté qui m’indigne, d’abord;
C’est qu’il érige en droit sa raison du plus fort!
Et si c’est de ce droit qu’il raille, je l’engage,
Tout fort plaisant qu’il est... à changer de langage.
BLANCHE, bas à Robert.
Excusez-vous, Robert; il a vraiment raison.
ROBERT
Mon père...
LEBONNARD, brusquement attendri et lui prenant la main.
Oh! je t’ai fait du chagrin, mon garçon?...
Pardonne-moi!... Vois-tu, lorsque je suis sévère,
C’est par amour pour toi... C’est exigeant, un père!
On voudrait voir son fils toujours beau, toujours bon...
Profondément ému.
Et je t’aime bien, moi, mon cher enfant!
ROBERT
Pardon,
Mon cher père!...
LEBONNARD, à Blanche.
C’est bien à vous, mademoiselle!
Lorsque — belle — on est bonne, on est encor plus belle.
Qu’il soit digne de vous, — et vous serez heureux!...
Surmontant son attendrissement, et d’un ton très alerte.
Allons, allons, sortez, vivez, mes amoureux,