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Le Père Lebonnard

Chapter 25: SCÈNE III
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About This Book

The four-act verse comedy takes place in a provincial salon and follows a self-made clockmaker who, proud of his tools and affection for his daughter, confronts his wife's aspirations for an advantageous match. Domestic tensions arise as aristocratic and bourgeois suitors circulate, exposing class anxieties, social ambition, and comic misunderstandings. Through intimate scenes and a recurring single-room setting, the play balances warm paternal devotion, artisanal integrity, and satirical observation of pretension, resolving conflicts with reconciliation and humor that underline family loyalty and moral common sense.

Phot. Duchenne
(Répétitions d’Asnières; M. JOUBÉ, rôle de ROBERT.)
— «Et je te sens plié par la main de ta sœur.»
Acte II, scène I.

SCÈNE II

LEBONNARD, JEANNE.

JEANNE, répondant au regard de son père.

Vous voyez qu’il est bon.

LEBONNARD

Tant mieux, s’il a du cœur!

JEANNE

Il est un peu léger; — c’est son âge.

LEBONNARD

Oh! la vieille!

JEANNE

Vous vous moquez!

LEBONNARD

Va, va, juge, blâme, conseille;

Moi, je souris: ton air maternel est charmant.

... Quant à Robert, — s’il m’aime et s’il t’aime vraiment

Je le saurai bientôt... Peut-être aujourd’hui même.

JEANNE

Comment?

LEBONNARD

C’est mon secret... Et s’il est bon, s’il t’aime,

S’il a du cœur...

JEANNE

Eh bien?

LEBONNARD

Eh bien!... j’en conviendrai.

JEANNE

Vraiment!... c’est bien heureux!...

Avec câlinerie.

Père dénaturé!

LEBONNARD, rêvant.

Bah!... tes enfants seront le progrès de mon âme!

Mon Dieu, oui!... tu seras tout à l’heure une femme,

Une mère; et ton fils sera bon, sera beau!

Sa petite âme en fleurs croîtra sur mon tombeau;

Ce fier jeune homme aura tes vertus et ta grâce...

Et je suis un pauvre homme... et ce sera ma race!

JEANNE, tristement.

Mais d’abord savez-vous si je me marierai?

LEBONNARD

Toi?

Il soupire.

JEANNE

Qu’avez-vous donc?

LEBONNARD

J’ai... que j’attends ton André!

JEANNE, avec volubilité.

Lui! Quand? Pourquoi? Comment? Ah! je crains et j’espère...

Revient-il de lui-même? ou si c’est vous, mon père?...

Oui, c’est vous!... Moi, depuis l’éclat de l’autre jour,

Sans oser l’espérer, j’attendais son retour...

Ce que ma mère a pu lui dire, je l’ignore.

Qu’il m’aime, j’en suis sûre... et n’en sais rien encore!

J’ai peur surtout, — s’il a cru, lui, que je l’aimais, —

Qu’à présent il soit plus malheureux que jamais!

LEBONNARD, enchanté.

Ta, ra, ta, ta!... C’est bien. Ton choix est bon, petite,

Très bon, — et je l’avais deviné tout de suite.

J’ai mes renseignements à présent — les meilleurs!

Ses maîtres l’estimaient beaucoup. Pauvre d’ailleurs,

Timide, honnête et fier. J’ai tout pesé, tu penses!

Son âge et son mérite... Il a des récompenses

D’honneur, pour ses travaux et son courage, — tout!

JEANNE

Je savais bien!

LEBONNARD

Tu peux l’aimer, l’aimer beaucoup!

Avec gravité.

Et même il est utile, il est juste qu’on l’aime.

Je sais ce que je dis: c’est l’honnêteté même...

C’est un cœur solitaire... un peu comme le mien...

A sauver. — Sauve-le, Jeanne... tu sais si bien!

... Donc, il ne t’a rien dit?

JEANNE, finement.

Quand on aime, on devine.

LEBONNARD, secouant la tête.

La malice du diable est quelquefois divine.

JEANNE, poursuivant.

J’ai su lire en son cœur, qu’il ne m’a pas ouvert;

J’ai deviné, sans lui, qu’il a toujours souffert!

J’avais bien vu qu’il m’aime et n’ose pas le dire.

C’est comme moi...

LEBONNARD

Vraiment? — Eh bien, je viens d’écrire

A ce brave garçon: «Venez». Il va venir.

A cause de ta mère, il faut vite en finir.

J’entends vous fiancer... vous donner l’un à l’autre...

... Je suis pourtant jaloux!... Quel supplice est le nôtre,

Les pères, — quand il faut donner, comme cela,

Nos enfants!... Ah! je veux que Marthe (préviens-la)

Dès que je sonnerai, t’appelle tout de suite...

Souriant.

Je peux avoir besoin de ton secours, petite...

C’est l’heure. Laisse-moi.

SCÈNE III

LEBONNARD, JEANNE, MARTHE.

MARTHE, avec un peu d’embarras.

Le médecin est là.

Il attend.

LEBONNARD

Fais entrer.

MARTHE

Monsieur... il attendra!

Elle se rapproche d’eux avec un peu d’embarras.

Alors, nous avions eu tous deux la même idée?

J’ai donc vu clair?... Et vous, vous êtes décidée,

Mademoiselle?... Eh bien, vous avez eu bon goût.

Le premier jour qu’il vint, il vous plut tout d’un coup,

Et j’ai compris... Des fois, l’amitié, ça vient vite!

A preuve qu’à moi-même il m’a plu tout de suite

Pour vous! — Je vous dis ça pour vous encourager,

Car madame, bien sûr, va nous faire enrager:

Elle ne l’aime pas!

LEBONNARD, inquiet.

Il y a quelque chose?

MARTHE

Elle parle à Robert... Quelquefois, elle cause

Toute seule...

LEBONNARD

Et Robert?

MARTHE

Oh! lui, le cher enfant,

A Lebonnard.

Il vous aime... il répond très bien.

A Jeanne.

Il vous défend

Toujours. Enfin, voilà; je dis ce qu’il faut dire.

On le marie aussi... J’ai donc fini de rire,

Monsieur, — et nous serons bien seuls... Enfin, voilà.

Lebonnard lui presse la main en silence. Marthe s’éloigne.

LEBONNARD, à sa fille qui est tout près de sortir.

On ne m’oubliera pas trop vite?

JEANNE, revenant à lui pour l’embrasser.

Oh! cher papa!

Elle sort.

SCÈNE IV

LEBONNARD, ANDRÉ.

ANDRÉ, entrant.

Vous m’avez appelé; j’arrive à l’heure dite.

Rien de fâcheux pourtant n’appelle ma visite,

J’espère?

LEBONNARD, lui faisant signe de s’asseoir près de la table.

Non, monsieur... ma fille va très bien,

... C’est d’elle qu’il s’agit pourtant...

Mouvement d’André.

Ne craignez rien!

Il s’assied en face d’André: puis, après une hésitation, il affirme brusquement:

Vous l’aimez.

ANDRÉ, se levant.

Moi, monsieur!

LEBONNARD

Oui, vous... Elle vous aime.

ANDRÉ

Elle!

LEBONNARD

Oui, je le sais, mon Dieu, par elle-même!

ANDRÉ

Oh!

LEBONNARD, lui faisant signe de se rasseoir.

Ma femme aura pu, faute d’en rien savoir,

Se tromper l’autre jour, monsieur, sur son devoir.

Ce qu’elle vous a dit — bien que je le suppose —

Je n’en sais rien!... Mettons le passé hors de cause,

Et marchons!... On vous aime, et c’est un très bon point.

Vous aimez mon enfant... je ne m’y trompe point!

Eh bien! moi qui vous sais un homme digne d’elle,

Je vous dis: «Aimez-la, mon fils, d’un cœur fidèle;

«C’est mon bien, mon seul bien, le meilleur, le plus doux:

«Prenez-le moi, je vous l’apporte: il est à vous.»

ANDRÉ, contraint.

Je suis surpris, monsieur...

LEBONNARD, un peu décontenancé.

La surprise... sans doute...

Mais j’attendais... la joie... Ai-je fait fausse route?

Vraiment, vous recevez mes avances d’un air...

Un court silence.

Non, morbleu, vous l’aimez!...

ANDRÉ, vivement, avec fermeté.

Oui, votre cœur voit clair,

Mais je m’étais juré de souffrir en silence.

LEBONNARD

Et pourquoi donc? Son cœur vers le vôtre s’élance...

Je le sais, moi qui sens qu’on me laisse pour vous!

Pourquoi donc hésiter? Il vous sera si doux!

ANDRÉ

Je ne peux pas entrer en lutte...

LEBONNARD, pouffant de rire, avec une ironie et un dédain comiques.

Avec ma femme?

Prenant à deux mains tout son courage.

Allons donc!... je vous crois plus de fermeté d’âme!

ANDRÉ

Elle a, pour votre fille, un fiancé choisi...

Et moi...

LEBONNARD

Le Martignac?... C’est vous qu’on aime. — Ainsi!

ANDRÉ

Mais...

LEBONNARD, bondissant; avec éclat, puis avec volubilité.

Mais pardieu! ça n’est pas comme ça qu’on aime!

Ce que je dis pour vous, dites-le donc vous-même!...

Quand on aime, on se moque un peu des bons parents,

De leurs motifs, et des obstacles les plus grands!

Et vous m’opposez, — vous, — mes raisons de famille?

C’est absurde! et moi seul ici j’aime ma fille!...

Oui, moi seul! — et je veux son bonheur assuré!

Et malgré femme et fils,... malgré vous... je l’aurai,

Je le ferai... Tenez, j’ai peur, si je raisonne,

D’avoir peur! Je ne prends plus conseil de personne,

Je marche droit, tout droit, sur l’obstacle, sans voir,

Sans réfléchir... Voilà l’amour, — et le devoir.

ANDRÉ

Ah! monsieur, ce n’est pas mon cœur qui vous résiste!...

LEBONNARD, s’installant comme un homme
qui n’a plus qu’à écouter.

Enfin! — Allez.

ANDRÉ

Mais, je vous dois un secret triste

Qui va mettre entre nous un obstacle absolu:

Et si vous en souffrez, vous l’aurez bien voulu!

LEBONNARD

Allez!...

ANDRÉ

Ah! certes, j’aime! et de toute mon âme.

Oui, cette douce enfant, grave comme une femme,

A pris — et pour toujours, — mon cœur! oui, j’ai rêvé

Le bonheur, — oui, j’ai fait ce rêve inachevé!

J’ai dit: «Voici l’amour et l’honneur — la famille!

«L’amour dans le devoir et l’orgueil.»

LEBONNARD

Oh! ma fille!

ANDRÉ

Que de fois j’ai failli, quand j’ai pressé sa main,

Dire: «A toujours,» au lieu de lui dire: «A demain!»

Mais je pensais bientôt: «Cette ville est petite;

L’Église y fait la loi; le préjugé l’habite...»

M’aimait-on?... Que savais-je?... et, faute de savoir,

Je gardais mon secret pour garder mon espoir.

Si mon cœur s’est trahi, ça n’est pas de ma faute!

LEBONNARD

Bien.

ANDRÉ

Oui, je sais combien vous avez l’âme haute!

Mais quand vous apprendrez vous-même...

LEBONNARD, fermement et vivement.

Épousez-la

D’abord. — Nous reviendrons après sur tout cela.

C’est assez.

Lui tendant la main.

Vous venez d’agir en honnête homme.

ANDRÉ

Mais... vous ignorez...

LEBONNARD

Moi? rien! — Je sais qu’on vous nomme

André, Pierre, François. Ça n’est pas très malin:

J’ai tous vos titres, là: ce tiroir en est plein.

Médecin, vous avez été d’une bravoure...

Tenez, quand on marie une fille, on s’entoure

De cent précautions: on espère toujours

Un obstacle! — On hésite. On appelle au secours

Tous les renseignements, les journaux, mille choses...

Et tout est là...

Il frappe sur le tiroir de la table.

ANDRÉ, secouant la tête.

Non.

LEBONNARD, ouvrant le tiroir.

Si... Les Annales des Causes

Célèbres;... le procès?...

ANDRÉ, frappé.

Ah!

LEBONNARD

Votre père eut tort,

Eût-il cent fois raison, — de le crier si fort.

Il avait une fille; — et je dis que, pour elle,

Il devait étouffer cette horrible querelle,

Ces détails... Mais enfin, vous n’êtes là pour rien.

ANDRÉ, simplement.

Je suis le fils de l’adultère.

LEBONNARD

Oui? — Eh bien,

Après?

Il va donner un coup de sonnette.

ANDRÉ

J’ai cru devoir, la honte étant trop forte,

Quitter son nom pour l’un des prénoms que je porte.

Saisissant le journal.

Et puis, n’est-ce rien, ça? l’outrage triomphant

De leurs fausses pitiés sur mes malheurs d’enfant?

Regardez. L’avocat, d’abord, verse une larme;

Mon enfance touchante un moment le désarme...

Mais tout à coup le style injurieux reprend...

Voyez:

Lisant.

«Pauvre écolier qui trop tôt seras grand,

«Tu maudiras la vie, un jour! — Va, rêve et joue...

«Tu te réveilleras souillé par cette boue!...»

Il froisse le journal.

En effet, — tout est là, dans le moindre détail!

Que pouvais-je donc faire? Il restait le travail:

Je n’ai connu que lui. Pas d’amour. Rien. Ma tâche.

Pas d’amitié; non, rien; le travail sans relâche;

Et dans ma soif d’oubli, — fort d’un grand désespoir, —

De ma honte, j’ai fait l’aiguillon du devoir!

Mais là, tout est gravé... Cette histoire est écrite!...

Jusqu’au déguisement de la coupable en fuite!...

Ah! je rachèterais ces lignes de mon sang!...

Mais il ne voit donc pas qu’il damne l’innocent,

Celui qui le dénonce à la pitié publique?...

Il rejette le journal sur la table.

Monsieur, voilà ma plaie, et ma pensée unique;

Et je n’offrirai pas — l’amour me le défend —

La dot de mon malheur à votre chère enfant.

LEBONNARD, appelant à pleine voix.

Jeanne!

ANDRÉ, troublé.

De grâce!

LEBONNARD

Allons, mon cher, laissez-vous faire.

ANDRÉ

Mais...

LEBONNARD

Soyez donc heureux, puisque je vous préfère!

Le reste, à dire vrai, ne vous concerne pas...

Plus un homme — arrivé haut — est parti de bas,

Et plus j’admire en lui le mérite qui monte.

Je vous estime plus qu’un autre, en fin de compte,

Et c’est justice... Allons, attendez-moi...

Il va vers la porte, puis se retourne et s’apercevant qu’André cherche à se dérober:

Morbleu,

Bougeons pas!

Même jeu.

Bougeons pas!

Appelant.

Jeanne!

Se retournant encore et allant à lui:

Attendez un peu:

Votre bras...

Il met le bras du docteur sous le sien.

Sans ça, vous m’échapperiez peut-être.

Appelant plus haut.

Jeanne! — Tenez-vous bien... l’ennemi va paraître.

SCÈNE V

LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE.

LEBONNARD, à Jeanne; tenant toujours le docteur
à son bras.

C’est gentil, n’est-ce pas, deux hommes, dont un vieux,

Qui s’estiment et qui s’aimeront toujours mieux?

JEANNE

Mon père...

LEBONNARD

Tout est prêt: le voile et la couronne,

Ma fille...

Il va la prendre par la main.

Es-tu contente?

JEANNE, très doucement.

Oh, oui!

LEBONNARD, ému.

Je vous la donne.

ANDRÉ

Elle!... à moi!... Ah! monsieur, personne jusqu’ici,

Homme ou femme, ne m’a jamais aimé; merci.

LEBONNARD

Embrassez-la, mon fils... c’est votre fiancée.

ANDRÉ, avec ravissement, debout devant Jeanne,
dont il n’approche pas.

Ma fiancée?... à moi?... Ah! la nuit est passée!

Un enchanteur joyeux transforme mon destin,

Et je vois dans mon cœur le rayon du matin.

JEANNE

M’aviez-vous reproché, l’autre jour, quelque chose,

A moi? Rien ne fut dit en mon nom, je suppose?

ANDRÉ

On m’avait dit, — et j’y croyais, en vérité! —

Qu’un amour plus heureux allait être accepté,

Et moi — qui voulais vivre et mourir solitaire! —

J’ai souffert en jaloux, sans pouvoir vous le taire,

Comme si, dès longtemps, tout en baissant les yeux,

Vous m’eussiez accordé des droits mystérieux!

JEANNE

Ils étaient accordés; mon cœur était au vôtre:

Je les avais sentis se vouer l’un à l’autre.

ANDRÉ

Votre cœur, malgré tout, trouvera dans le mien

L’âpre ressouvenir de mon malheur ancien.

JEANNE

Quel qu’il soit, j’ai compris qu’il élève votre âme,

Et c’est pour aider l’homme à souffrir — qu’on est femme.

LEBONNARD, rapprochant leurs mains.

Mêlez vos mains — puisque vos cœurs s’étaient unis.

Ah! mes pauvres enfants! comme je vous bénis!

SCÈNE VI

LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE, Mme LEBONNARD.

MADAME LEBONNARD, entrant, ironique et assez calme.
Elle tient un réticule dont elle paraît fort occupée.

C’est fort touchant... On fait, sans moi, les accordailles!

LEBONNARD, clignant de l’œil.

Voilà les grands chevaux... pour les grandes batailles!

MADAME LEBONNARD

Non! je n’ai jamais vu de procédé pareil!

Quoi! sans consentement de ma part, ni conseil

Même, vous disposez, en maître, à votre idée,

— Sans que, par politesse, il me l’ait demandée, —

En faveur de monsieur, de notre fille, — vous?

Cela ne peut aller ainsi, mon cher époux!

Doucement!... Nous allons causer tous quatre ensemble.

LEBONNARD

Vous saviez mes projets arrêtés, il me semble?

Je vous les ai laissé deviner clairement.

MADAME LEBONNARD

Et vous ai-je donné, moi, mon consentement?

Non! et, sur mon enfant, mon dessein est tout autre:

J’ai mon futur à moi, si vous avez le vôtre!

LEBONNARD

Moi, j’ai celui de la future! c’est le bon!

ANDRÉ

Cher monsieur Lebonnard, permettez-moi (pardon,

Madame!) de ne pas demeurer davantage.

C’est sur l’accord commun qu’on scelle un mariage,

Et votre fille — j’en suis sûr — ne voudrait pas

Que le nôtre se fît sur de pareils débats.

J’avais mes raisons, moi, pour n’oser pas prétendre

A l’honneur, au bonheur d’être un jour votre gendre,

Mais comme j’aime bien, vraiment, profondément,

J’acceptais, malgré moi, cet avenir charmant.

J’ignorais, — bien qu’hier je l’eusse pressentie,

Madame, — la rigueur de votre antipathie:

J’espère que le temps pourra la vaincre un jour:

J’attendrai. — Mais le temps ne peut rien sur l’amour.

JEANNE, à André, lui tendant la main.

Merci.

A sa mère.

Nous attendrons.

LEBONNARD, fermement, à André.

Vous avez ma parole.

André sort.

SCÈNE VII

LEBONNARD, Mme LEBONNARD, JEANNE.

MADAME LEBONNARD

Bien vous en prend, vieux fou, que je ne sois pas folle!

Elle se dispose à ouvrir son réticule.

Écoutez...

LEBONNARD

Rien!... Sachez que nous nous marierons

Comme il nous plaît. Vos ducs, vos comtes, vos barons,

Nous n’en voulons pas.

MADAME LEBONNARD

Mais...

LEBONNARD

Cette dispute est sotte.

Ma fille épousera, malgré votre marotte,

Celui qu’elle aime. C’est, quoique jeune, un savant...

Savez-vous ce que c’est? non? Lisez plus souvent!

Il s’exalte.

Grâce aux savants partout, la douleur diminue!

L’avenir vient!... Ma foi sociale est connue

Dans cette ville, — et j’en veux faire un député —

Un bon, — qui parle!

MADAME LEBONNARD, entr’ouvrant son réticule.

Et dont on parle, en vérité!

Voyant que Lebonnard va répliquer:

Écoutez donc!... Lorsqu’on a raison, on écoute.

LEBONNARD

Voyons.

MADAME LEBONNARD, avec assurance.

En tout ceci, vous faisiez fausse route.

Je me suis renseignée en bon lieu; — croyez-moi:

Ce gendre ne fait pas notre affaire!

LEBONNARD, gouailleur.

Ah! — pourquoi?

MADAME LEBONNARD

J’ai cherché, trouvé... Bref, j’ai percé le mystère

Dont s’entoure avec soin ce «savant solitaire

J’aurais pu l’écraser d’un mot, — pauvre garçon! —

Mais, sûre qu’après tout vous entendrez raison,

Et ne voulant, chez moi, de scène avec personne...

LEBONNARD

Bonne âme!

MADAME LEBONNARD, achevant sa pensée.

(Convenez que je suis vraiment bonne)

... Je n’ai rien dit dont il pût même être froissé.

LEBONNARD

Presque rien!

MADAME LEBONNARD, ouvrant enfin son réticule.

Vous allez connaître son passé!

Elle tire de son réticule un journal qu’elle développe, et le tend à Lebonnard d’un air de triomphe.

Voici.

Lebonnard prend le journal qu’André a tantôt rejeté sur la table et le présente à sa femme, ouvert, en lui désignant du doigt le passage qu’elle doit lire.

LEBONNARD

Voilà!

MADAME LEBONNARD, stupéfaite.

Eh bien?

LEBONNARD

Eh bien?

MADAME LEBONNARD, après avoir lu le journal
que lui tend Lebonnard.

La même date!...

Vous saviez cette histoire?

LEBONNARD

Avant vous, je m’en flatte.

MADAME LEBONNARD

Non! Je n’en reviens pas!... Et, — connaissant ceci, —

Vous l’acceptez encor pour gendre?...

LEBONNARD

Dieu merci!

MADAME LEBONNARD, tendant son journal à sa fille.

Alors, lis, Jeanne, toi!

Hésitation de Jeanne qui regarde son père.

Je t’ordonne de lire!

LEBONNARD, à Jeanne, doucement.

Ne lis pas.

A sa femme, avec force.

Vous n’avez pas le droit de lui dire...

MADAME LEBONNARD

... Ce qu’est son fiancé? que son nom est taré?

Qu’un procès scandaleux?... Si, — je le lui dirai!

JEANNE

Que dit-on là-dedans contre André?

LEBONNARD

Rien, ma fille,

Contre lui.

MADAME LEBONNARD

Mais il est d’une étrange famille!

LEBONNARD

Il n’est que malheureux... mais jusqu’au désespoir!

JEANNE

Au désespoir?... Je vois autrement mon devoir,

Ma mère. — J’avais dit: «J’attendrai,» tout à l’heure...

A présent, — je l’épouse...

MADAME LEBONNARD, furieuse.

Et moi...

LEBONNARD, se plaçant devant sa fille.

Jeanne est majeure,

Ma femme! — Et je suis là, moi, pour la protéger.

MADAME LEBONNARD

Vous êtes un vieux sot!

LEBONNARD, avec sérénité.

Vous pouvez m’outrager;

Ce sont là vos façons — et j’en ai l’habitude.

JEANNE, avec une dignité pleine d’énergie,
se plaçant à son tour devant son père.

Et moi j’ai toujours vu payer d’ingratitude

Mon père patient, martyr de sa bonté.

C’est pour moi maintenant qu’il vient d’être insulté!

Eh bien! je n’aurai pas la même bonté douce,

Faible, — et je me révolte enfin, puisqu’on m’y pousse.

Je vous aime, — et pourtant, à dater de ce jour,

Ma justice saura mesurer mon amour!

MADAME LEBONNARD, étonnée, émue.

Jeanne!

JEANNE, attendrie, fait un mouvement vers sa mère.

Ma mère!...

LEBONNARD, arrêtant le mouvement de sa fille.

Non, Jeanne; ta cause est bonne.

A sa femme.

L’un sur l’autre appuyés, nous ne craignons personne...

C’est nouveau? C’est ainsi.

MADAME LEBONNARD, à Jeanne.

Tu veux donc, mon enfant,

Qu’un inconnu?...

LEBONNARD, s’interposant de nouveau.

Pardon. C’est moi qu’elle défend.

MADAME LEBONNARD, hors d’elle-même.

On se repentira d’engager cette lutte!

JEANNE, faiblissant tout à coup, et suppliante.

Oh! ma mère!...

Mme Lebonnard sort violemment.