SCÈNE VII
LE MARQUIS, BLANCHE, Mme LEBONNARD, ROBERT.
LE MARQUIS, sèchement à Mme Lebonnard.
Elle persiste?
Robert entre.
MADAME LEBONNARD
Oui.
LE MARQUIS, à sa fille.
Partons, c’en est assez!
Blanche tombe assise; il reste auprès d’elle avec Robert.
SCÈNE VIII
LE MARQUIS, BLANCHE, Mme LEBONNARD, ROBERT, LEBONNARD.
On commence à entendre la voix de Lebonnard, avant qu’il soit entré.
LEBONNARD, entrant.
Qui donc a fait pleurer ma fille?
MADAME LEBONNARD
N’accusez
Que votre entêtement, votre imprudence insigne!
SCÈNE IX
Les mêmes, ANDRÉ.
Il entre vivement et va droit à Lebonnard. Blanche se lève à son entrée.
ANDRÉ, s’adressant à Lebonnard.
Pardonnez-moi, monsieur, de forcer la consigne.
LEBONNARD, regardant fixement sa femme; à André.
On vous a refusé ma porte?... Oh! c’est trop fort!
ANDRÉ
J’ai passé malgré tout, et vos gens n’ont pas tort.
Apercevant le mouvement que fait le marquis vers la sortie, avec Blanche.
Non, monsieur le marquis; le sujet qui m’amène
Souffre votre présence à tous; nul ne me gêne;
Au contraire. Il est bon que vous soyez tous là.
A Lebonnard.
J’avais votre parole; eh bien! reprenez-la,
Monsieur. Le fiancé vous dégage lui-même.
Je renonce à la main de votre enfant que j’aime;
Cela pour des motifs...
A Robert, avec intention.
... que nul de vous n’a faits,
Et dont il me convient de souffrir les effets.
S’adressant de nouveau à Lebonnard.
Notre accord aurait pu devenir légitime
Par un consentement de famille unanime,
Et certes, j’eusse alors accepté, bras ouverts,
Le bonheur et l’honneur que vous m’avez offerts...
Il en est autrement. — Je n’ai pas à vous dire
Le chagrin qu’on éprouve à fuir ce qu’on désire,
Ni si j’en dois garder un regret éternel...
J’apporte seulement un adieu, — mais formel.
Il salue profondément et fait un pas vers la porte. Lebonnard est consterné. Le marquis s’avance vers André.
LE MARQUIS
Et c’est agir, monsieur, en parfait galant homme.
Au fond, nous n’avons tous qu’un avis, mais, en somme,
On doit subir le monde, où rien n’est pour le mieux.
Donc, moi qui suis un peu philosophe, assez vieux,
Et connaisseur en cœurs d’homme, je vous exprime
Mon approbation et toute mon estime.
ANDRÉ, très simplement.
Lorsque ma conscience a, monsieur le marquis,
Décidé que son bon suffrage m’est acquis,
Je n’ai plus besoin d’être approuvé par personne...
Avec une condescendance polie.
Je ne refuse rien pourtant, de ce que donne,
En fait de sentiments, — un cœur sincère et haut.
BLANCHE, qui examine André avec attention.
Elle l’épousera!
LEBONNARD, très ému, arrêtant André
devant la porte.
Monsieur, un dernier mot:
Ma porte, pour vous seul, est ouverte à toute heure...
Nous avons pour cela la raison la meilleure,
C’est qu’entre nous rien n’est changé... Je suis ici
Le seul maître, le seul!... Ne sortez pas ainsi...
Ou du moins sachez bien, du chef de la famille,
Que vous êtes, — pour lui, — le mari de sa fille!
ANDRÉ, résolument.
Merci, monsieur. — Adieu.
LEBONNARD
Non; au revoir.
ANDRÉ
Adieu.
Il sort.
SCÈNE X
Les mêmes, moins ANDRÉ.
BLANCHE
Adieu, madame. Adieu Robert.
A Lebonnard.
Adieu, monsieur.
A Robert.
Je pars désespérée et forte. — Allons, mon père.
Elle sort.
ROBERT, arrêtant le marquis qui suit sa fille.
Ah! monsieur, dites-moi, que faut-il que j’espère?
LE MARQUIS
Tout ce que je dirais lui serait fort égal
En ce moment.
ROBERT
Pourtant...
LE MARQUIS
Vous la connaissez mal:
Et pour l’instant Dieu seul y pourrait quelque chose!
Il sort.
ROBERT, se retournant rageusement
vers son père.
Et voilà votre ouvrage!
Il sort violemment par la même porte que le marquis.
— «Mais je suis, moi, le maître, et j’exige.»
SCÈNE XI
LEBONNARD, Mme LEBONNARD.
LEBONNARD, narquois.
Eh! oui, l’on se propose
Et je dispose!
Il va au fond et abaisse le store sur la glace sans tain; puis il s’assied près de la table à gauche et se met à travailler d’un air paisible à la broderie de sa fille.
MADAME LEBONNARD
Ainsi, votre espoir et le mien,
Vous perdez tout gaîment?
LEBONNARD, tranquille, brodant.
Oh! moi, je ne perds rien!
MADAME LEBONNARD
Comment?
LEBONNARD, très tranquille.
Ma fille aura bientôt l’époux qu’elle aime,
Et vous l’accepterez facilement vous-même.
MADAME LEBONNARD, irritée.
Jamais! — Quoi! j’aurais donc soigné jalousement
Ma réputation, pour perdre en un moment
Le fruit de tant de soins?... J’aurais, toute ma vie,
Marché vers une idée uniquement suivie,
Celle de m’allier à quelque noble nom,
Pour finir par tarer le nôtre? jamais! non,
Non, non! — mille fois non!
LEBONNARD, toujours tranquille et narquois.
Si fait!
MADAME LEBONNARD
Jamais, vous dis-je,
Lebonnard!
LEBONNARD, relevant la tête; très placide et très net.
Mais je suis, moi, le maître — et j’exige.
MADAME LEBONNARD, exaspérée.
Jamais! Jamais! Jamais! Et j’irai jusqu’au bout!
Ah! votre volonté s’éveille tout à coup?
Ah! vous voulez parler en maître, mon bonhomme?
Mais je perdrai plutôt le nom dont on me nomme,
Le vôtre! que céder aux brusques volontés
D’un vieux niais! Et si, ma foi, vous résistez,
Obéissant sans doute aux leçons mal apprises
De ma fille, je vous réserve des surprises!
Et j’abandonnerai, s’il le faut, la maison,
M’entends-tu bien, plutôt que te donner raison!
LEBONNARD
On peut se séparer même, c’est trop facile!
Et je suis calme, à cette idée, — oh, bien tranquille,
Voyez! — moi si longtemps effrayé par vos cris!
C’est qu’alors j’évitais un scandale à tout prix,
Et c’est ma «volonté» qui vous laissa si forte!
Il pose sa broderie.
Ma fille est mariée aujourd’hui... Que m’importe
Le reste? Elle a su prendre un homme de devoir.
Avant cela, j’ai su me taire, et ne rien voir,
Et trembler devant vous, vous redoutant pour elle!
Ma prudence fuyait toute vaine querelle,
Et, — quinze ans, — je vous ai pardonné votre amant!
MADAME LEBONNARD, se redressant, immobile,
stupéfaite,
terrifiée.
Vous dites?
LEBONNARD, très doucement.
Que je fus bon père, simplement;
Et jamais un mari complaisant, non, ma femme!
MADAME LEBONNARD
Répétez-donc cela, pour voir! oh! c’est infâme!...
En vérité, j’ai mal entendu!
LEBONNARD, marchant sur elle.
Mais quel front,
Quelle force d’audace étrange avez-vous donc?
Toujours l’hypocrisie, et pas un peu de honte!
... Quand votre noble amant est mort, «Monsieur le Comte!»
Je compris qu’il était votre amant!... Quand vos pleurs
Coulaient ici pour lui, j’allais pleurer ailleurs!...
Et la première fois qu’il écrivit, — sans lire
Sa lettre, — j’avais su ce qu’elle venait dire!
MADAME LEBONNARD, s’efforçant de faire bonne contenance
et détournant de lui ses regards.
Vous radotez!
LEBONNARD
... Et c’est au nom de la vertu,
Et parce que l’époux, — étant père, — s’est tu,
Que vous osez compter encor sur mon silence,
Quand le bonheur de mon enfant est en balance?
Si l’époux se taisait, ce fut pour cette enfant!...
Vous allez voir comment le père la défend!
MADAME LEBONNARD, éperdue et faisant tête au péril.
Vous êtes fou!... D’ailleurs, compare-t-on la femme
Qui n’eut qu’un seul amour, — coupable, soit! — dans l’âme,
A celle qui s’est fait dire publiquement
Par son mari: «Mon fils est fils de votre amant!»
LEBONNARD, tout contre son oreille,
d’une voix sourde.
Et si je n’ai pas dit cela, moi, comme l’autre,
Publiquement, — ce crime est pourtant bien le vôtre!
MADAME LEBONNARD, effarée et n’osant le regarder.
Vous croyez donc?
LEBONNARD
Non pas! Je sais.
MADAME LEBONNARD
Et quoi?
LEBONNARD, penché contre son oreille.
Robert,
Malheureuse!
MADAME LEBONNARD
C’est faux!
LEBONNARD
Voyez si j’ai souffert!
MADAME LEBONNARD
Où prenez-vous... ce que vous dites?
LEBONNARD, d’une voix sourde mais qui monte
peu à peu et qui finit dans la violence.
J’ai la preuve,
Voilà quinze ans!... Ainsi, ma douleur n’est pas neuve!
Une lettre perdue a trahi le secret!
Vous pouviez avec soin fermer votre coffret:
J’ai là, depuis quinze ans, ce secret qui me brûle!
Et vous traitiez, aveugle! en mari ridicule,
Un père dévoué dont on ne rira plus...
Car c’est fini! J’arrive à ce que je voulus!
Votre fils peut railler, pour imiter sa mère!
Vous ne toucherez plus aux droits du père... arrière!
Je vous reprends ma fille!... On m’y force? tant mieux!
Gardez le fils de l’autre!
MADAME LEBONNARD
Ah! non! c’est odieux!
LEBONNARD, lui saisissant et lui tordant les mains.
Odieux? vraiment! qui? quoi donc? A qui la faute?
Et pourquoi venez-vous, coupable et tête haute,
Invoquer à grands cris, — vous! — cette loi de sang,
La loi de déshonneur qui frappe l’innocent!
Il la repousse brutalement de lui. Elle tombe sur un fauteuil au moment où Robert entre.
MADAME LEBONNARD
Il me battra! J’ai peur!
SCÈNE XII
LEBONNARD, Mme LEBONNARD, ROBERT.
ROBERT, entrant avec violence.
Ma mère!... que dit-elle?
J’ai des droits aussi, moi!... D’où vient cette querelle?
LEBONNARD, s’éloignant.
Demandez-le lui!
Il s’assied, tremblant d’émotion.
ROBERT, tenant sa mère dans ses bras.
Quoi! vous la menaciez, vous!
Vous!... Elle a peur de vous! Voilà bien ces cœurs doux,
Qui savent au besoin torturer une femme!
Mais je la défendrai contre vous, — que je blâme!
Car, bien sûr, vous parliez encor de cet André!
Mais je sais mon devoir, et mon droit est sacré!
Lebonnard, assis, écoute Robert en frémissant, et peu à peu prend l’attitude d’un homme prêt à s’élancer sur l’adversaire.
MADAME LEBONNARD, effarée et suppliante.
Tais-toi, Robert, tais-toi!
ROBERT, à Lebonnard.
Je ne dois pas me taire!...
Ah! tenez, j’ai toujours craint votre caractère:
Votre bonté n’est que faiblesse, c’est certain!
Et quand vous vous mêlez d’agir, un beau matin,
De vouloir, — c’est encor faiblesse!
MADAME LEBONNARD
Oh! je t’en prie!
Oh! par grâce, tais-toi!
ROBERT
Si Jeanne se marie
Au gré de son premier caprice, vous aurez,
Voyez-vous, — fait, d’un coup, quatre désespérés:
Jeanne, qui ne sera pas heureuse, — moi, Blanche,
Ma mère!... Et voulez-vous la vérité bien franche?
Tout cela, c’est faiblesse encor de votre part,
Faiblesse...
Entre ses dents.
... et lâcheté!
LEBONNARD, bondissant sur lui et le prenant à la gorge.
Assez! tais-toi! bâtard!
ROBERT
Mon père!...
Il porte sa main à sa bouche comme pour arrêter le mot qu’il vient de prononcer par habitude.
Madame Lebonnard se renverse, évanouie, sur le canapé. — Robert s’affaisse à demi sur la table, au milieu du théâtre.
LEBONNARD, d’une voix sourde qui s’élève peu à peu.
Je ne veux plus te voir! plus t’entendre!
Assez!... J’étais un cœur trop faible, oui, trop tendre!
Et j’eus tort, — te sachant bâtard, — de te nommer
Mon fils! je le vois bien, j’avais tort de t’aimer,
Toi! toi qui m’abreuvais, qui m’abreuves encore
D’amertume, — entends-tu? toi!... que mon nom honore,
Qui me dois de n’avoir pas l’air d’être un «bâtard!»
Un de ces pauvres fils de honte, de hasard
Et de scandale, à qui les pères de famille,
Et les nobles surtout! ne donnent pas leur fille!
MADAME LEBONNARD
Oh! Dieu! mon Dieu!
LEBONNARD
Ce fut faiblesse et lâcheté,
Je le vois, j’en conviens, de t’avoir adopté!
Faiblesse et lâcheté, de subir, sans rien dire,
Ta raillerie à tout propos, ton mauvais rire,
Quand je pouvais si bien t’écraser d’un regard,
Fils du comte d’Aubly, dit «Robert Lebonnard»
Par la grâce du vieil idiot, faible et lâche!
Il se frappe la poitrine.
ROBERT, d’une voix étouffée.
Oh! que m’arrive-t-il! Je n’y vois plus!
LEBONNARD
Je tâche
De comprendre pourquoi tu me hais!... je vois bien:
Ton sang a deviné qu’il n’est pas fait du mien!
C’est cela! L’ouvrier, en moi, te déshonore!
Tu t’en moques!... Eh bien, j’aurais souffert encore,
Et toujours, tes gaîtés d’enfant un peu méchant,
Par pitié pour toi! mais de quel droit, fier, tranchant,
Viens-tu, toi! t’opposer au bonheur de ma fille?
Dis, de quel droit, gardien d’honneur de la famille,
Repousses-tu celui qu’elle aime, et, dis, pourquoi?
Parce qu’il est un fils de hasard?... comme toi!
Et de quel droit viens-tu faire à l’expérience,
Au dévouement, à mon âge, à ma patience,
Une leçon de fils insoumis?... c’est assez!
Je n’ai qu’un seul enfant: ma fille! — Obéissez
Tous deux, le frère ingrat, et l’épouse infidèle!
Ma fille est mienne, et, seul, je disposerai d’elle,
En père, qui, — sachant vouloir — veut ce qu’il doit!
Par quinze ans de douleur j’ai bien gagné ce droit.
Il va pour sortir et s’arrête en entendant un sanglot de Robert. — Alors il se retourne dans un accès de rage aveugle.
Tu ris maintenant, beau cavalier de parade!
Tu ris, hein? Ça te fait plaisir, mon camarade,
De te voir tout à coup noble, avec des aïeux?
Il pleure.
Sois content!... Tu n’es plus le fils du pauvre vieux
Lebonnard!
Repris de fureur:
... Allons donc! ouvre-moi les fenêtres!
Crie aux passants: «Je suis noble! j’ai des ancêtres!»
Appelle à ton secours, sans pitié, d’un ton fier,
La sainteté des lois, ton sophisme d’hier!
Les lois, les préjugés, les vertus de famille,
Se tournent contre toi, — pour protéger ma fille!...
La famille! avec ses vertus! — regarde-la!...
La voilà, la famille honnête! la voilà!
Il sort, au comble de l’exaspération. — Robert essaye de se soulever, chancelle comme pris de vertige, puis tombe à terre, de tout son long. — Mme Lebonnard est toujours évanouie.
Le rideau baisse rapidement.
— «... La voilà, la famille honnête!... la voilà!»
ACTE IV
Même décor.
SCÈNE PREMIÈRE
LEBONNARD, MARTHE, au seuil de la chambre de Robert.
LEBONNARD, d’un ton d’humble prière.
Va, laisse moi le voir! — Depuis une semaine,
Marthe, je vais, je viens, je suis une âme en peine...
Je sais bien qu’il a peur de moi?...
MARTHE
Oui.
LEBONNARD, suppliant.
Mais... s’il dort?
MARTHE, le repoussant avec douceur.
Le docteur dit qu’on a passé tout le plus fort:
Parlez-lui, puisqu’il va sortir dans l’instant même...
Mais Robert est encor d’une faiblesse extrême.
LEBONNARD, se frappant la poitrine.
Ah! comment le plus doux devient-il si méchant?
MARTHE
Répare-t-on le mal en se le reprochant?
Non monsieur, non, mais tout peut s’arranger encore.
LEBONNARD
Le secret, je ne peux plus faire qu’il l’ignore!
MARTHE
Mais Jeanne n’en sait rien et Blanche n’en sait rien...
Alors, je dis que tout peut s’arranger très bien.
LEBONNARD
Tu crois?... Je voudrais tant, si c’est encor possible,
N’avoir pas fait pour rien cette chose terrible!
MARTHE
Oui, monsieur... c’est possible!... Il a changé beaucoup;
Depuis son grand malheur il n’est plus fier du tout!...
Bon Dieu! je le revois toujours, mourant,par terre,
Là... ses sanglots d’enfant ne pouvaient plus se taire.
Madame murmurait: «Oh! Marthe, un médecin!»
Mais lui me retenait, caché contre mon sein...
— «Oh! Marthe! quel malheur horrible que le nôtre!
«J’ai des hontes sur moi que je hais dans un autre!...»
Madame, alors, dans un sanglot désespéré:
— «Un docteur!» Et Robert: «Oui... le docteur André!»
Ensuite, il l’appela cent fois, dans son délire...
Vous comprenez, Monsieur, ce que ça voulait dire?
Il le donne à sa sœur!... Le malheur l’a fait bon...
Toujours un grand malheur amène un grand pardon.
LEBONNARD, gémissant.
Ah!
MARTHE
Jamais je n’ai vu patience pareille.
Tenez, la nuit, des fois, je l’entends qui s’éveille...
Sa mère est là, mais il m’appelle, moi; j’accours...
«Marthe!» Ah! comme on sent bien qu’il demande secours!
J’arrive, et je le vois, sous la veilleuse,blême,
Accoudé,l’œil trop vif, grand ouvert sur lui-même,
Et, quand je tends vers lui ma pauvre main qu’il prend:
— «... On a bien du chagrin, Marthe, lorsqu’on est grand;
Je veux me croire encor petit:chante, nourrice.»
Ah! comme il me regarde! il faut que j’obéisse;
Et je chante mes airs d’autrefois,et je vois
Que j’endors sa souffrance avec ma vieille voix.
LEBONNARD
Mais que faire? que faire! As-tu quelque pensée?
MARTHE
Mais oui: faites venir, monsieur, sa fiancée;
Elle acceptera tout quand il lui parlera.
Et pour lui,la revoir, ce sera toujours ça.
LEBONNARD
Qu’elle vienne, à quoi bon, si son orgueil persiste?
MARTHE
Elle voudra tout ce qu’il veut,puisqu’il est triste.
Tôt ou tard, dans l’amour, allez, l’orgueil se fond.
Et puis son père est là: c’est un brave homme au fond.
LEBONNARD, il prend sa canne et son chapeau.
Oui, oui... je vais le voir:
Il va prendre la main de Marthe.
C’est toi la bonne mère!
SCÈNE II
MARTHE, JEANNE, LEBONNARD.
JEANNE, entrant.
Le docteur est parti?
LEBONNARD
Non...
JEANNE
Comment va mon frère?
LEBONNARD
Mieux.
MARTHE
Voici le docteur.
SCÈNE III
LEBONNARD, MARTHE, JEANNE, LE DOCTEUR.
JEANNE, au docteur vivement.
Eh bien?
LE DOCTEUR, gaiement.
Hors de péril!
Il se lève.
LEBONNARD, joyeux.
Ah! très bien.
JEANNE
Quel bonheur!
LEBONNARD
Que dit-il?
LE DOCTEUR
Il veut sortir!
LEBONNARD, réfléchissant.
Ah! bon!
Il sort avec Marthe.
SCÈNE IV
ANDRÉ, JEANNE.
ANDRÉ
Quelle est la cause grave
Qui trouble ainsi l’esprit d’un homme jeune et brave?
Si vous le savez, vous, vous pouvez plus que moi.
JEANNE, regardant dans le vague
avec des yeux tristes et fixes.
Oui, ç’a été terrible, et j’ignore pourquoi.
ANDRÉ
Dans tout ce qu’il me dit, dans la façon câline
Dont il retient ma main quand je pars, je devine.
Je ne sais quoi de bon qui m’inspire un espoir...
Et l’on dirait que votre mère aime à me voir.
JEANNE, secouant la tête tristement.
Il faudrait refuser, malgré Robert lui-même,
Notre bonheur, puisqu’il y perd celle qu’il aime!
Ne risquons pas deux fois sa vie et sa raison!
ANDRÉ, dans un mouvement d’impatience douloureuse.
Ah! — j’avais fièrement quitté cette maison!...
Il faut que chaque jour mon devoir m’y rappelle!
JEANNE, d’un ton de doux reproche.
Monsieur André!
ANDRÉ
Tenez, vous devenez cruelle!
Il m’a voulu: je suis venu;... je reviendrai,
Mais pour l’instant, laissez — laissez, je pars...
JEANNE, tendrement.
André!
ANDRÉ, avec amertume.
Tout pour lui: fiancée et sœur et père, et mère!
A moi, rien!Je suis las, et j’ai la lèvre amère.
JEANNE
A vous — rien?
ANDRÉ
Rien.
JEANNE, très simplement.
Ingrat! Pour quoi comptez-vous donc
Mon amour?
ANDRÉ
Ah! c’est vrai!
JEANNE
Je vous aime.
ANDRÉ
Ah! pardon!
JEANNE, souriante.
Il faut que ce soit moi qui dise: «Je vous aime»?
Ne pouviez-vous un peu me le dire vous-même?
ANDRÉ
Ingrat? oui!... je devrais être heureux: je vous vois...
Et j’entends votre cœur chanter dans votre voix!
JEANNE
Je sais bien ce qu’il faut à votre âme meurtrie:
C’est une voix qui parle avec câlinerie,
Quelque chose de doux comme un vague baiser
Qui, glissant sur les doigts, vole sans se poser,
Ou comme une chanson du dormir, calme et bonne,
Qu’on murmure, au roulis d’un berceau monotone!
ANDRÉ
Jeanne!
JEANNE
Je sais les mots dont vous avez besoin,
Et vous les entendrez toujours... même de loin!
ANDRÉ, revenant à lui.
De loin!... Ah! oui, c’est juste! au plus doux de l’extase,
Mon destin ressaisit ma chimère et l’écrase!
Je n’avais droit qu’au rêve, et vous me reprenez
Tous ces bonheurs nouveaux qui me semblaient donnés!
Il s’assied, la tête dans ses mains.
JEANNE
Je n’ai rien repris: vous avez toute mon âme.
Puis... qui sait?
ANDRÉ, secouant la tête d’un air désespéré.
Non, jamais vous ne serez ma femme!
JEANNE
Pourquoi «jamais»? L’espoir est à nous. Quelque jour,
Instruits par la douleur, éclairés par l’amour,
Blanche et Robert, tous deux, voudront, j’en suis certaine,
Ce mariage;et l’heure est peut-être prochaine...
ANDRÉ, heureux.
Ah! j’étais un vaincu tombé sur le chemin,
Mais vous me relevez d’une si douce main,
Que je sens, à l’endroit de ma blessure, un charme!
Il la prend par la main.
Quel baume avez-vous mis sur mon cœur?
S’apercevant qu’elle pleure.
Une larme!
JEANNE, laissant s’incliner sa tête sur l’épaule d’André.
Prenez-la, mon ami, d’un baiser sur mes yeux...
Croyez-moi, ce n’est pas le baiser des adieux...
Bon espoir!
Le marquis entre et les regarde en souriant.
SCÈNE V
JEANNE, ANDRÉ, LE MARQUIS.
LE MARQUIS
Comment va Robert, chère petite?
LE DOCTEUR
Mais... mieux; décidément.
LE MARQUIS
Sa mère, que je quitte,
Me l’a dit; j’avais craint qu’elle espérât trop tôt.
LE DOCTEUR
Non, je réponds de lui.
Il salue et sort.
LE MARQUIS, à Jeanne.
Je viens lui dire un mot.
Votre mère, qui va rentrer, est avec Blanche,
Chez moi... Quand le cœur souffre, il est bon qu’il s’épanche.
Robert doit désirer me voir.
JEANNE
Puis-je savoir,
Monsieur, le vrai motif d’un pareil désespoir?
Mon père et lui m’ont l’air de cacher quelque chose?...
LE MARQUIS
Rien... ils se sont heurtés... vous en savez la cause.
JEANNE
Je vais chercher Robert.
Elle sort.
SCÈNE VI
LE MARQUIS, seul.
LE MARQUIS
Pauvre mère, vraiment!
Ah!... elle sait souffrir!Mais quel étonnement
Quand elle a vu que je savais son passé triste!
... Elle a bien expié, si la justice existe!
SCÈNE VII
LE MARQUIS, ROBERT.
LE MARQUIS, joyeusement, voyant entrer Robert.
Ah! ah!
ROBERT
... Ma mère vient de rentrer à l’instant...
Vous voulez me parler?
LE MARQUIS
Parbleu! je suis content:
Vous voilà bien debout!
ROBERT
Oui, je vais mieux, sans doute...
Je voulais vous parler, de mon côté.
LE MARQUIS
J’écoute.
... Mais d’abord — pour vous mettre à votre aise, Robert,
Je sais comment, pourquoi votre cœur a souffert...
Votre mal ne sera pas long... j’en vois le terme.
Parlez donc... je suis votre ami, sincère et ferme.
ROBERT
Je veux être soldat.
LE MARQUIS
J’approuve; mais c’est dur.
ROBERT
Un soldat, c’est quelqu’un de qui l’honneur est sûr:
Je veux être soldat, monsieur. Je vous demande,
Monsieur le Marquis, vous dont l’influence est grande
Sur ma mère, de lui faire entendre raison.
Voyons, je ne peux plus rester dans la maison;
Je n’y puis demeurer un jour de plus sans honte.
Pour m’aider à partir, c’est sur vous que je compte,
Car depuis trop longtemps j’ai vécu, sous ce toit,
D’un pain — auquel ma sœur, elle seule, avait droit.
Il faut que, grâce à vous, ma mère se résigne...
Que... «son mari» consente — et dès demain je signe.
Je pars pour le Soudan... On peut mourir là-bas.
LE MARQUIS
Mais...
ROBERT
Oh! je n’admets point que vous n’approuviez pas!
LE MARQUIS
Mais, voyons, c’est peut-être aller un peu bien vite!
Réfléchissez... pesez.
ROBERT
J’ai pesé ma conduite
Dans mes nuits d’insomnie, à loisir, trop longtemps!
De grâce, épargnez-moi des retards irritants...
S’il me fallait attendre un an! un an encore!
Que ferais-je? — Un soldat, voyez-vous, on l’honore;
On dit: «C’est un garçon de cœur; ce qu’il fait là
«Est bien!...» Si ma conduite est bonne, approuvez-la,
Monsieur. — Réfléchissez; je n’ai plus de famille.
Voyons, — je ne peux plus épouser votre fille,
Monsieur... Consolez-moi, parlez. — Il a besoin,
L’enfant perdu, d’un bon conseil et d’un témoin!
LE MARQUIS
Ah! brave enfant, ta main! et viens que je t’embrasse.
C’est bien, ce que tu fais... Je reconnais la race!
Il fait signe à Robert de s’asseoir.
Et puisque tu n’es pas de ces gens sans ressort
Qui perdent pied devant la douleur ou la mort,
Puisque ta volonté protège ton cœur tendre,
Je te dirai tout droit ce que tu dois entendre.
Écoute-donc... C’est une histoire de soldats:
Nous étions sous Paris. Je me battais là-bas,
A côté d’un ami d’enfance, — un frère d’armes,
Un vaillant, dont la mort fit couler bien des larmes:
Le comte Saint-Aubly, charmant, brave et loyal.
Il reçut un éclat d’obus, à Buzenval.
J’accourus. Il pansait lui-même sa blessure...
Là, près du cœur... — «Allons, dit-il, la mort est sûre,
Mais nous avons le temps d’échanger un adieu...»
— «J’ai, reprit-il, un fils!»
Mouvement de Robert.
Oui, Robert.
ROBERT
Oh! mon Dieu!
LE MARQUIS
Il te nomma. — «Je veux que ce fils soit un homme.
«Il est mon fils, malgré le nom dont il se nomme.
«Sache-le! Tu feras mon devoir en l’aimant...»
Robert veut se lever. Le marquis l’arrête du geste.
Attends. Il dit encor: — «J’ai fait un testament
«Où je te lègue, — et sans condition aucune, —
«Ma terre et tout ce qui me reste de fortune.
«Cela peut revenir, s’il en est digne, un jour,
«A Robert...»
Prenant la main de Robert.
Comprends-tu? «... s’il mérite l’amour
«De ta fille!» — Il sourit, pressa de sa main douce
La mienne, dit: «Je meurs» et mourut sans secousse.
ROBERT
Ah! monsieur!
LE MARQUIS
Quand on a du cœur, rien n’est perdu!
ROBERT
J’en aurai toujours plus, monsieur.
LE MARQUIS
Bien répondu.
Je suis content de toi, fier même... Tiens, espère!
Ma fille, maintenant, écoutera son père...
Tout ça doit s’arranger... je vais m’en mêler, moi!
Mais ne dis rien — jamais — à ma fille...
ROBERT
Ah! — pourquoi?
LE MARQUIS
Que t’importe!
ROBERT
C’est la tromper!
LE MARQUIS
Ça me regarde.
Un ami me confie un secret: je le garde...
... Ce secret là n’est pas à toi seul; n’en dis rien;
C’est inutile.
ROBERT, énergiquement.
Soit, mais, je partirai.
LE MARQUIS
Bien.
Pars pour un temps. Conquiers ta liberté complète.
Pars fièrement; j’en suis heureux, je le répète;
Sois soldat sans regrets... tu feras ton chemin.
Quant au docteur,... ma fille aura cédé demain...
ROBERT
Elle vous a dit?...
LE MARQUIS
Non... je l’ai su par ta mère.
ROBERT, avec découragement.
Croire encor mon bonheur possible, c’est chimère,
Monsieur!
LE MARQUIS
Quel entêté!... Mais puisque je te dis...
ROBERT
Non... non... allez, j’ai bien perdu mon paradis!
Car Jeanne épousera bientôt celui qu’elle aime,
L’honnête homme que j’aime et respecte moi-même...
Dès lors...
LE MARQUIS
Blanche y consent, si j’y consens, — là!
ROBERT, étonné.
Quoi!
Est-ce vrai?
LE MARQUIS, gaîment.
J’aimais mieux Martignac, mais, ma foi,
Ton docteur a du bon. Il me plaît. Je l’estime.
Il se tient bien. C’est une «honorable victime,»
Comme dit Lebonnard.
ROBERT, avec effusion.
Tenez, j’avais besoin
De ce mot-là!
LE MARQUIS, lui prenant les mains.
Tu peux compter sur ton témoin.
Voyant paraître Lebonnard.
C’est Lebonnard... Va-t-en.
SCÈNE VIII
LE MARQUIS, LEBONNARD, MARTHE.
LEBONNARD, à Marthe qui ne fait que traverser
le théâtre, de droite à gauche.
Veille à ce qu’on nous laisse.
Les yeux de Robert et de Lebonnard se rencontrent; Robert se détourne; il sort vivement. Lebonnard secoue la tête d’un air de profonde affliction.
LE MARQUIS, examinant Lebonnard.
Voici l’homme: — mélange étrange de faiblesse
Et d’énergie!
SCÈNE IX
LE MARQUIS, LEBONNARD.
LEBONNARD
Eh bien?... j’arrive de chez vous.
LE MARQUIS, avec sévérité et brusquerie.
Le malheur de Robert nous désespère tous.
LEBONNARD, désolé.
On vous a dit?
LE MARQUIS
Oui.
LEBONNARD
Ah!... Ma surprise est profonde,
Cruelle!... Il eût fallu cacher à tout le monde
Ce secret!... Mais on peut encore le murer?...
J’ai bien voulu punir, mais pas déshonorer.
LE MARQUIS
C’est entendu, mon cher monsieur; je dois vous croire...
Mais...
LEBONNARD, vivement.
Votre fille, au moins, de toute cette histoire
Ne sait rien, elle?
LE MARQUIS
Rien.
LEBONNARD
Elle épouse Robert?
LE MARQUIS
C’est dans sa dignité qu’il a, par vous, souffert:
Il veut être soldat!...
LEBONNARD
Quitter sa mère!... et Marthe!...
Et votre fille!... Oh! non, je n’entends pas qu’il parte!
Être simple soldat, d’ailleurs, c’est un métier
Un peu bien rude... Encor s’il était officier!
Il serait malheureux, sans nous, comme les pierres!
Moi, je ne peux plus lui parler, mais vos prières,
A vous, — vos bons conseils, monsieur, le retiendront!
LE MARQUIS, froidement.
Ce jeune homme a subi chez vous un dur affront,
Cher monsieur; — je n’ai pas à juger cette affaire...
Mais son départ devient, en tout cas, nécessaire.
Il a du cœur; il est sans fortune aujourd’hui;
Et peut-être avez-vous été cruel pour lui.
Pour quelle faute avoir, d’une telle souffrance,
Frappé ce jeune cœur, juste en pleine espérance,
Et repris à l’enfant — si tard — l’honneur du nom?
Vous en êtes seul juge, et je ne dis pas non.
Robert, lui, doit partir. Il a le vrai courage:
Qu’il soit soldat! Je suis d’avis, moi, qu’il s’engage
LEBONNARD, avec douleur.
Mais...
LE MARQUIS
Et je viens chercher votre consentement.
LEBONNARD, brusquement joyeux.
Ah! C’est juste! Parfait: je refuse!
LE MARQUIS, étonné.
Comment?
Son devoir, songez-y! son droit, dit-il lui-même,
C’est de vous délivrer...
Marthe traverse le théâtre de gauche à droite et entre, à pas muets, dans la chambre de Robert.
LEBONNARD, éclatant.
De lui? moi!... mais je l’aime,
Monsieur! et j’ai prouvé, je pense, assez d’amour, —
Et sans me démentir, — en quinze ans, — un seul jour!
Ça n’a pas empêché ce moment de colère...
J’étais fou... Je venais de parler à sa mère...
La fureur emportait mon cœur désespéré...
Robert entre et, voyant que sa mère a pleuré,