V
Faut-il être jaloux?
I
Je ne crois jamais avoir assez parlé des choses de l’Amour—du moins avec le sérieux qu’elles comportent. Oui, trop souvent je me reproche de laisser sans réponse les lettres où me sont soumis des cas de morale passionnelle, non que le goût de traiter ce genre de questions soit moins vif chez moi. Mais je sais qu’il est un public qui préfère les contes joyeux. Pour les lecteurs moins épris de verve gauloise que de sentimentalité, je veux cependant poursuivre mes courtes études, et mes correspondances d’autrefois peuvent librement mettre à l’épreuve une expérience que quelques années ont faite plus respectable encore. Car je suis au temps de la vie où, s’il n’est plus permis d’aimer autant, on peut davantage se souvenir.
Et, de ce mélancolique retour au passé, la seule impression qui me demeure est que j’ai perdu tout le temps que je n’ai pas donné à l’Amour; et, de ce coup d’œil inquiet sur l’avenir, rien ne reste en moi, que la crainte de ne plus assez aimer. Pour les amants qui viendront je veux, du moins, écrire ce que m’ont appris mes propres joies et mes propres tourments, leur montrer, sur le chemin, les fleurs qu’ils oublieraient peut-être de cueillir, en arracher les épines qui, sans doute, déchireraient leurs pieds. Cette science est l’unique héritage que m’aient laissé les anciennes tendresses, avec le trésor de mes souvenirs. Je n’en saurais plus faire grand’chose pour moi-même et ce m’est une pensée douce que d’autres, plus heureux, pour qui le printemps des baisers se lève, en profiteront. Elle ne leur apprendra d’ailleurs rien autre chose que ce que La Fontaine a si bien dit dans ce seul vers de Psyché:
II
«Faut-il être jaloux?» me demande, avec un admirable sérieux, un échappé de collège.
Prenez garde, jeune homme. Vous m’interrogez sur le point de la philosophie passionnelle où je crains le plus de penser autrement que mes contemporains.
Je ne parle pas, au moins, des jurys qui font communément de la jalousie l’excuse de l’assassinat. Car tout est aujourd’hui excuse au meurtre, et principalement le plaisir qu’on a pu prendre à le commettre. N’être pas d’accord, sur cela, avec la magistrature de mon pays, me serait fort indifférent. Elle s’entend au respect de la vraie morale comme moi à la rédaction des encycliques. Non, ce n’est pas l’opinion des gens de prétoire qui m’inquiète. C’est celle de ce groupe bien autrement respectable et intéressant des Amants de profession, mes confrères. Donc, pour ceux-là seulement, je me demande aussi «Faut-il être jaloux?»
Que ce soit un sentiment de nature que subissent, à l’origine, ceux-là mêmes qui avaient résolu de le railler ou de s’y soustraire, voilà qui est certain. Car il n’est pas de déchirement plus affreux au cœur que celui que nous fait la découverte de n’être pas aimé. Que je voie celle dont la bouche me semble le seuil du paradis, tendre, dans l’ombre, ses lèvres tant souhaitées à un autre, j’en conçois une épouvantable douleur, celle d’un rêve qui s’écroule, celle d’un bonheur dont les ruines écrasent le cœur.
Mais contre qui et contre quoi se révolter, je vous prie?
Contre la femme qui vous a menti? Et, n’êtes-vous pas, aussi bien qu’elle et souvent plus qu’elle, l’auteur de vos propres illusions, l’artisan de vos espoirs soudain désespérés! Pourquoi avez-vous cru trop vite et sans une raison suffisante de croire? Qui sait d’ailleurs si cette perfidie native n’est pas un des charmes les plus cruels, mais les plus vivaces de notre délicieux bourreau dans cette vie?
Alors contre celui qui en a reçu la sournoise et rapide caresse? Ce serait absolument manquer de fierté, et d’ailleurs parfaitement inutile que lui disputer un bien dont il est certainement plus près que vous maintenant. Contre cette fatalité de l’inconstance? Ah! s’il nous fallait maudire toutes les lois qui, loin de réfréner nos passions, les aiguisent pour la douleur, l’existence ne serait plus qu’un continuel blasphème. Néanmoins, si c’est la jalousie qui vous cause cette torture épouvantable je n’y vois qu’un remède: la retraite immédiate si vous êtes vraiment un homme; le pardon, hélas! si vous êtes homme au point d’être lâche, en tous cas le plus douloureux des sacrifices ou la plus humiliante des abnégations. Un meurtre, jamais! Celui que la jalousie fait commettre est le moins excusable de tous, puisqu’il ne sert de rien, ne rendant même pas, à celui qui le commet, l’amour.
III
Il n’y a pas à demander de logique d’ailleurs à un sentiment qu’il faut tuer, en soi, pour qu’il ne vous emporte pas à tuer vous-même. J’ai vu des hommes jaloux du passé d’une femme et lui jetant à la face des liaisons qu’ils connaissaient à merveille quand ils s’en sont épris. J’ai entendu des imbéciles appeler ce comble de la folie un comble de l’amour! Si vous n’avez pas cru, ne fût-ce qu’un moment, que l’amour, que vous espériez inspirer, a tout renouvelé dans le cœur de la femme comme celui que vous avez ressenti pour elle a tout renouvelé dans votre propre cœur, vous n’avez pas le droit de parler au nom de l’amour qui est, avant tout, ce sublime renouveau, cette admirable et constante métamorphose, ce feu divin qui nous fait sans cesse renaître de nos propres cendres. Jaloux du passé? Je me demande ce que cela peut bien vouloir dire pour un homme ayant gardé la puissance virile d’aimer.
Mais la jalousie du présent, la seule admissible? J’arrive ici à un point délicat. Car nous vivons dans une société pleine de compromissions où la pureté idéale de liens uniques et éternels n’est permise qu’à quelques privilégiés. Le plus souvent, ceux qui se rencontrent, assoiffés de tendresses nouvelles, ont les pieds et les mains, sinon le cœur, retenus par mille entraves. La vérité est qu’il faut s’aimer comme on peut, dans un monde où l’on ne s’aime pas comme on veut. Tout briser pour se jeter héroïquement dans les bras l’un de l’autre? C’est sublime, mais souvent difficile—ce qui ne serait rien, les intérêts matériels ne comptant pas dans les hautes révoltes de l’Ame—c’est crâne, mais c’est presque toujours odieusement criminel. Ces chaînes que vous rompez avec délices, elles tenaient à d’autres cœurs que vous déchirez en les brisant. Avec leurs anneaux vous jetez, au vent, des lambeaux vivants et qui saignent. Chose horrible et absolument coupable! Ce n’est pas vous que vous sacrifiez. Ce sont les autres! Ce n’est pas vos douleurs que vous offrez en holocauste sur un nouvel autel, mais les douleurs d’êtres qui vous aimaient et dont ce n’est pas la faute si vous ne les aimez plus! Versez tout le sang de votre poitrine si cela vous convient, aux pieds de l’idole, c’est votre droit! mais pas une larme d’autrui. C’est un crime. Ah! cela vous paraît dur, jeune homme, qu’il faille aimer seulement comme on peut; et c’est cependant la loi des sages et de ceux qui vraiment croient à l’amour. Demandez-vous alors ce que devient la jalousie dans ces résignations nécessaires, lesquelles sont peut-être une perversité de notre nature mais non une perversité dont nous soyons responsables. Un meilleur état social nous pourrait-il ramener à des mœurs plus dignes? Nous en sommes si loin que je ne saurais en préjuger, l’abaissement des mœurs semblant s’accentuer au contraire. Mais prenons-les comme elles sont. Très légitime la douleur du mari quand il découvre l’existence de l’amant, très légitime et très logique. Mais, s’il châtie, c’est au nom de l’honneur, et non pas au nom de l’amour qui ne renaît pas dans le sang versé.
IV
Et les cocasses aventures que nous voyons à côté du drame de la jalousie conjugale! Il y a aussi des amants qui sont jaloux des maris. Je mets à part les tempéraments qui font de l’amour un délassement purement hygiénique, une gymnastique de santé comme l’hydrothérapie, et je voudrais même que l’Académie française, qui nous doit bien un petit service après plusieurs siècles d’existence, trouvât un nom moins noble que celui d’Amour pour ces singuliers amoureux. Je parle de ceux qui y apportent, avant tout, un sentiment psychique élevé, et qui y cherchent un sentiment plutôt que de simples sensations. Eh bien, mais? Il est certainement le préféré—c’est-à-dire le plus aimé—cet amant à qui demeure relativement fidèle, dans la possibilité de son état, une femme qui ne lui a rien juré et qui ne lui doit rien. Qu’est-ce qui lui manque? qu’est-ce qu’on lui prend? La même femme ne donnant jamais deux impressions identiques à deux hommes différents—car c’est en nous, et non dans la femme, qu’est la source des impressions qu’elle en fait seulement jaillir,—celui-ci ne vole jamais rien à celui-là.
Amant ou mari, aimer comme on peut, c’est une devise mélancolique, mais la seule qui convienne à notre temps. Nous sommes enfants d’un siècle déchu des anciennes extases dont le ciel et la terre, la mer et les étoiles, étaient pris à témoins. Mais le besoin d’aimer est resté là, dans notre être, violenté mais non pas étouffé par l’absurdité des conventions sociales, détourné de son cours fleuri mais non pas desséché. Ce n’est plus un fleuve superbe qui coule, reflétant l’azur constellé, mais une source obscure, qui se disperse en mille bras où tremble pourtant, encore, l’image des astres d’or. Bien que déparé de sa splendeur originelle, il demeure cependant ce qu’il y a de plus beau ici-bas et seul, y porte, en soi, les reflets célestes de l’Infini.
A ceux qui se rencontrent le cœur grand ouvert et les mains tendues, il faut dire: Aimez-vous! Aimez-vous sans savoir ce que vous avez été ni même ce que vous êtes! Ce que vous êtes? Des malheureux dont les lèvres sont sèches et altérées de baisers, les victimes du printemps éternel. Aimez-vous, même dans le semblant d’opprobre de votre rêve écroulé et de vos illusions perdues, comme dans une ombre cruellement tutélaire. Aimez-vous, même en ayant perdu le droit sublime d’être jaloux!
VI
Des différentes façons
d’être belle.
I
Scrupuleux, comme toujours, des textes que je commente, en ces rapides études, je transcris dans ces termes mêmes la question qui m’est posée et à laquelle je tenterai de répondre aujourd’hui. Ce que je désespère d’en reproduire, c’est le griffonnage subjectif. J’ai reçu récemment, de son auteur lui-même, un traité de graphologie, et, avec une sincérité parfaite, j’essaye d’en appliquer les principes aux écritures des femmes qui me font l’honneur de m’écrire. Je n’en ai pas rencontré encore une seule qui ne fût inquiétante et qui m’inspirât l’idée d’une vie tranquille avec celle qui l’avait tracée. Comme les peuples heureux, les femmes enviables n’ont pas d’histoire. Quel état d’âme bizarre peut pousser mes correspondantes à me consulter sur des points où l’avis d’un homme ne leur peut être qu’une curiosité, la façon de penser et de sentir, ayant, avant tout, un sexe, et le cœur ne parlant pas la même langue chez l’homme et chez la femme? Cette fois-ci, cependant, c’est une opinion masculine avant tout qu’on me demande et je l’entends donner avec une parfaite sincérité.
«Vaut-il mieux pour l’honneur—mari ou amant, n’importe!—(comme vous avez raison, Madame!) et au point de vue de son bonheur sensuel (merci de tant de sollicitude!) d’avoir une femme correctement belle comme tête, mais cachant sous les artifices de sa toilette—si grands, hélas! aujourd’hui!—plus d’un défaut de structure plastique, ou une femme malplaisante de figure, mais bien faite et largement pourvue des détails que vous vous complaisez à décrire?»
J’entends fort bien, Madame, les détails dont vous parlez et qui sont de ceux qu’on assied dans un fauteuil. Que voulez-vous! J’ai la folie des grosseurs, à ce point de vue, comme d’autres ont celle des grandeurs. Vous me permettrez de la trouver moins dangereuse. Mais que vous m’embarrassez, dans ma ferme intention d’être véridique avec moi-même, en ajoutant: «Je suis forcément intéressée dans la question, un de ces deux cas étant le mien.»
Dans lequel des deux vous trouvez-vous, Madame?—Voulez-vous parier, avec moi, que c’est dans le second, celui des femmes mieux dotées du corps que du visage? Sans cela pourquoi médiriez-vous de la toilette? C’est une singularité réservée aux personnes qui auraient avantage à se montrer toutes nues. Mes compliments! Si je me trompais cependant? Une femme est rarement assez modeste pour qualifier, elle-même, sa figure de déplaisante. Avez-vous de beaux yeux et de belles dents? Alors vous exagérez. On n’est jamais absolument laide avec du ciel dans le regard et de la fraîcheur dans le baiser. D’ailleurs vous avez plu à quelqu’un—mari ou amant n’importe!—puisque vous vous demandez ce que vaut son lot. Il est vrai que nous vivons en un temps où les hommes sont moins difficiles, en matière de beauté, que ceux des grands siècles où les courtisanes belles étaient traitées en déesses. Allons! je ne sais toujours pas si c’est le nez que vous avez trop grand ou le séant trop petit. Pardonnez ma franchise à mon ignorance, si elle a quelque chose de blessant pour vous.
II
a dit un vieux poète français dont je consentirais volontiers à être le petit-fils. Mais un autre a écrit, dont j’aimerais mieux encore être le filleul:
Polly, souëf et prétieulx!
Un premier point à connaître, Madame, et vous ne pouvez le négliger, parce que vous vous dites personnellement intéressée dans la question, c’est quel est l’homme dont il s’agit d’assurer le bonheur sensuel. Car cela dépend, avant tout, de la délicatesse plus ou moins grande de ses sens. Un hasard malheureux (on devrait bien avoir le droit de choisir la date de sa naissance) m’a fait le contemporain d’un monde de bêtes politiques pour lesquelles je professe un mépris cordial, surtout parce qu’elles n’apportent aux choses de la passion—les seules intéressantes ici-bas—aucune préoccupation artistique. Dans mon for intérieur, je préfère infiniment, à ces animaux parlementaires, les ruminants et les fauves qui choisissent leurs femelles avec une liberté autrement désintéressée. Oui, Madame, j’en fais l’aveu humiliant, mais les hommes d’aujourd’hui manquent absolument, en général, de goût et de délicatesse en matière de beauté. Ils manquent surtout de ce noble emportement qui, dans les races supérieures, prosternait, aux pieds de la femme divinisée, l’or vivant des lauriers et le sang rouge des victoires. Dans ce temps-là, qui était le beau, on brûlait Ilion pour Hélène. C’est maintenant pour des questions de douanes qu’on incendie les cités. Avouez, avec moi, que ces goujats n’ont pas le droit d’être bien difficiles. A un vague besoin de reproduction, qu’ils partagent avec les bacilles en leur demeurant inférieurs dans l’espèce, ils ajoutent une pointe d’amour-propre qui en fait des citoyens. Une femme d’une structure quelconque, avec un visage qui fasse dire aux imbéciles qu’elle est jolie, est tout ce qu’il leur faut. Ce n’est pas, je le suppose, de cette racaille passionnelle que vous voulez assurer le bonheur. Non! vous n’avez pas cette modestie et il s’agit d’un homme—mari ou amant—comme il en est peu d’ailleurs aujourd’hui, c’est-à-dire ayant un tempérament sincère, un amour vrai de la femme et une âme, au moins inconsciente, d’artiste. Celui-là vaut seul que sa félicité sensuelle vous intéresse un instant. Eh bien! pour celui-là, la beauté suprême du corps est une compensation plus que suffisante des irrégularités du visage et son choix, s’il est vraiment libre et éclairé, n’hésitera jamais. L’abus scandaleux des vêtements nous a conduits à cet état singulier de n’apprécier dans la femme, que la tête. Mais, en réalité, celle-ci n’a qu’une importance (l’anatomie dans les ateliers la fixe à un septième de l’ensemble) proportionnée à la place qu’elle occupe. Tout le reste est susceptible, non seulement de beauté, cela va sans dire, mais de physionomie. Victor Hugo a lyriquement dit qu’il y avait des ventres «tragiques». Il y en a aussi d’idylliques et de sublimes. J’ai connu des jambes qui étaient tellement spirituelles qu’on regrettait que leurs propriétaires ne s’en servissent pas pour écrire. Le nombril est un œil mélancolique comme celui du nénuphar. Chaque fossette de la croupe, des reins et des épaules est creusée par un invisible, mais caressant sourire. Tout regarde, tout attire, dans la femme. Tout est vivant. L’attraction mystérieuse des lèvres est un poème où l’esprit s’élève davantage que par les plus nobles entretiens. La splendeur des formes fait plus, pour la sérénité de nos esprits, que l’inutile musique des mots et la fumée des pensées. La femme est vraiment l’unique livre de ceux qui ne conçoivent que dans l’amour la destinée de notre âme.
Ah! vous doutez de ma sincérité. Eh bien, j’ai connu beaucoup d’hommes qui recherchaient l’obscurité presque complète pour leurs plaisirs. Mais je ne suis pas de leur goût que je trouve offensant pour leurs maîtresses. J’adore la lumière qui prodigue à mes yeux la beauté de celle qui repose entre mes bras. Si j’avais été roi, j’aurais voulu fonder ma dynastie au milieu du bouquet d’un feu d’artifice. Mais je sais que cette impatience du soleil, là où l’ombre est plus généralement appréciée, m’est une particularité de nature, un atavisme amoureux dans les cultes lointains de Zoroastre. Pour ceux qui estiment, comme les matous, que la nuit est le meilleur temps pour aimer,—et encore les chats dédommagent leurs oreilles de ce que ne voient pas leurs yeux—la question que vous posez, Madame, se résout évidemment d’elle-même. Le visage, qu’il soit beau ou défectueux, disparaît; mais, sous le toucher, la perfection savoureuse du corps demeure; la source des joies infinies et des impressions ineffables ne se tarit pas dans les ténèbres; le sentiment divin des formes triomphantes ne s’abolit pas dans l’ombre. C’est là vraiment qu’est la victoire de la femme dont les reliefs tentants ne sont ni des illusions ni des mensonges. La main tremblante fait revivre tous les souvenirs des yeux charmés, en égrainant le rosaire des admirations mystiques et des ferventes caresses. Joies sublimes d’Homère aveugle s’acharnant au seul poème immortel, l’Iliade des féminines grâces.
III
Vous le voyez, mon parti est bien pris, Madame. Je souhaite qu’il soit dans le sens où vos intérêts amoureux sont le mieux servis. Dans la pratique, il est souvent difficile à prendre, parce que la bégueulerie contemporaine ne permet pas de s’éclairer sur toutes les pièces du procès. On reconnaît immédiatement une femme laide de visage. Mais une femme belle de corps ne se révèle, sans se livrer, qu’à certains délicats, sachant du premier coup déshabiller la femme, sans toucher à une agrafe de son corset ni à un cordon de ses jupons. C’est un art suprême, mais qui demande une expérience longue et souvent coûteuse à acquérir. Ce que les femmes vous font payer ces leçons de choses! Mais passons. La morale—il y en a toujours une dans mes précieuses dissertations—est qu’il ne faut jamais condamner une femme sur son visage et la proclamer laide parce qu’elle a les traits peu plaisants. Un chercheur consciencieux, un érudit sincère, un magistrat intègre s’efforce de lui faire montrer le reste avant de la juger. C’est une façon de procès qui n’a rien de déplaisant à instruire, une jurisprudence dont on se farcit sans ennui, une méthode de continuer Cujas que je conseille aux amateurs d’agréables surprises. On n’y saurait trop reproduire la scène du crime. Cultivez, mes enfants, ces Pandectes-là!
VII
Le bon parjure
I
Si quelque chose pouvait exprimer combien l’Amour est au-dessus des choses de l’humanité, c’est son indépendance absolue de cette vérité tout humaine, toute contingente qui est celle des faits. Il relève d’une vérité plus haute, laquelle n’est que l’expression de ses droits immuables, infiniment supérieurs. Odieux dans toutes les autres choses, le mensonge peut y être sublime. Justement flétri, dans toutes les autres circonstances de la vie, le parjure y peut être un devoir.
Je n’entends pas parler ici des serments d’amour que tous les gens de sens et d’expérience prennent pour ce qu’ils sont, une politesse naïvement sincère, mais rien de plus qu’une politesse. Comme on n’aime pas vraiment quand on ne croit pas qu’on aimera toujours, il est tout naturel de le dire. C’est même du sous-entendu; mais la folie serait d’y croire et la mauvaise foi d’avoir l’air, un jour, d’y avoir cru. Formules de langage, voilà tout. Mais il est un ordre de mensonges vraiment pieux et dont les âmes d’élite sont seules capables, ceux qui prolongent l’illusion des êtres qu’on n’aime plus, ceux qui leur évitent toute souffrance. Il est tel cas où la franchise serait un crime, un assassinat. Dites-moi donc le fait ou le scrupule de conscience dont l’intérêt prime celui-là! Quand, dans un vers admirable, Baudelaire s’indigne qu’on veuille mêler «l’honnêteté» aux choses de l’Amour, c’est de cette honnêteté bourgeoise-là qu’il me convient de l’entendre, de cette honnêteté stupide qui s’interdit de juger, par delà les actes, les conséquences qu’ils peuvent avoir. C’est cependant bien ravaler l’âme humaine, dans son libre arbitre, que de lui refuser ce jugement, plus haut que les apparences, inspiré par une conception souveraine de ce qui est juste ou injuste. Croyez-vous que tous les serments du monde, devant les prétoires les plus augustes, me feraient dire le mot d’où dépend une tête, ce mot fût-il la vérité, si je jugeais, à part moi, que l’intéressé ne mérite pas la mort? Ce qu’on ferait pour cette chose misérable qu’on appelle la vie, comment ne le ferait-on pas plus encore pour cette chose divine qui s’appelle l’Amour! Ah! tous ceux qui ont aimé savent le respect que méritent ses moindres douleurs et combien il les faut épargner à ceux qui vous aiment! C’est une doctrine toute d’humanité que celle-là, mais non pas une doctrine de lâcheté, comme certains puristes l’osent dire. C’est par des souffrances personnelles inouïes, par d’abominables sacrifices de ses propres joies qu’on arrive à cette force de mensonge d’où dépend le bonheur fragile d’une autre âme. Il y faut beaucoup de courage. Lâches, ceux qui mentent ainsi, allons donc! Leur vaillante imposture ne prend rien d’ailleurs à leur nouvelle et réelle tendresse. Que fait, à qui se sent aimé, ce qu’on peut jurer aux autres? Étant plus haut que la vérité, l’amour est, encore bien plus, au-dessus du mensonge.
Je ne sais pas de plus terrible drame dans l’histoire contemporaine que le drame intime dont un écrivain remarquable de ce temps fut la victime douloureuse. Aveugle, il avait auprès de lui une compagne dévouée qui lui faisait croire à une tendresse absolue. Par amour de la vérité, un ami lui apprit qu’elle le trompait, et il en mourut. Connaissez-vous un assassinat plus épouvantable que celui-là? Quelle leçon pour ceux qui se croient le droit de défendre notre honneur contre nous-même!
II
Mais où le parjure devient un devoir absolu, c’est quand il s’agit de l’honneur d’une femme.
Prenons le cas le plus fréquent: celui où un mari demande à l’amant de lui jurer qu’il ne l’a pas outragé.
Vous voyez ce que la situation a de cruel et d’inexorable. Faire le serment demandé, c’est se dérober à une légitime colère, c’est encourir le soupçon de lâcheté. Aussi vous dirai-je d’abord: Soyez assez homme de cœur et ayez fait suffisamment vos preuves pour n’avoir pas à redouter ce supplice, à craindre seulement pour ceux dont la bravoure peut être mise en doute. Là est le point essentiel. Mais vous courez un autre péril: l’homme qui vous interroge en sait peut-être beaucoup plus qu’il n’en laisse paraître. Il peut avoir des preuves et vous tendre un piège. Il peut, fort de faits irrécusables, vous cracher ensuite votre parjure à la face. Or, cela est terrible, en vérité.
Nous n’en devons pas moins être prêts à le subir, il n’y a pas à se le dissimuler: c’est bien l’honneur qui reste en jeu, l’honneur viril à qui tout mensonge est une tache. Mais croyez-vous que cet honneur du mâle se trouverait beaucoup mieux d’avoir trahi le plus saint des secrets? L’honneur, on nous l’apprend et c’est vrai, doit nous être plus cher que la vie, mais pas que la vie des autres pourtant. Oui, c’est votre honneur d’homme que vous sacrifiez, en cette circonstance, mais vous le sacrifiez à celle à qui vous eussiez mieux aimé cent fois donner votre vie, et on ne vous a pas laissé le choix! Faites donc l’holocauste digne d’elle et digne de votre amour. Comme les antiques bouchers qui, dans les fêtes païennes, paraient les victimes pour les rendre plus agréables aux dieux, ayez mis, en toute autre chose, votre honneur si haut que vous ayez, au moins, la joie amère et profonde de jeter, avec lui, à des pieds adorés, le meilleur de vous-même et les fleurs même de votre âme!
Et je dis cela au nom de la vraie morale—car il y en a deux, n’en déplaise aux godelureaux qui ont conspué autrefois le naïf académicien Nisard pour avoir hasardé cette vérité de feu La Palisse.—Il y a la morale qui a pour sanction, non pas seulement la gendarmerie, mais l’estime publique, deux choses que je mets absolument sur le même plan,—au second. Mais il y a l’autre, la grande, la vraie, celle qui ne demande, qu’à la conscience, une approbation ou un blâme; celle qui touche à des faits que ne pourraient juger ni les cours d’assises, ni même les passants; celle qui n’admet d’éléments que les intimités profondes de l’âme. Celle-là a vraiment de tout autres subtilités, de tout autres délicatesses. Autant il est simple de proclamer qu’on doit toujours dire la vérité, autant il est malaisé de définir le cas où c’est un devoir absolu de ne pas la dire. Mais la réelle supériorité de cette seconde morale—l’autre ne me paraissant nécessaire qu’aux gens enclins au meurtre et aux goujats—c’est que c’est la seule, au fond, qui s’occupe de respecter ce qu’on appelle dans la loi: les droits des tiers. Or, en amour, les «tiers» jouent un rôle considérable. Le «tiers» dans l’espèce, c’est la malheureuse femme que peut perdre un mot de son amant. Celle-là, la loi s’en fiche assurément, mais non pas la morale que je prêche et qui a, pour unique axiome, pour idéal humain et divin tout ensemble, le sacrifice constant de l’intérêt personnel, l’anéantissement de cette chose haïssable qu’on appelle le moi, l’abnégation profonde et absolue devant cette grande loi de l’Amour qui nous met d’autant plus haut que nous nous humilions davantage devant elle. En elle est le vrai royaume des cieux, où les premiers seront les derniers et où Des Grieux passera fort avant Napoléon, parce qu’il sut mieux aimer.
Non! le parjure n’est qu’un vain mot quand il s’agit de l’honneur d’une femme.
Et si ce devoir du parjure était bien écrit, non pas dans les codes, mais dans le manuel d’honneur pratique dont les vrais honnêtes gens se préoccupent bien davantage, les maris s’éviteraient une question ridicule, car ils en sauraient la réponse à l’avance, et les naïfs ne se laisseraient plus prendre à ce mot mélodramatique qui n’a de sens honteux que quand c’est pour soi-même qu’on ment!
III
C’est, à vrai dire, une des heures les plus terribles de la vie que celle où un homme qui vous a donné la main, que vous estimez souvent et que vous avez trompé, vous dit tout haut ses doutes, épiant un aveu sur la pâleur même de votre visage. Certes, c’est là une des plus rudes épreuves de la vie irrégulière. A vous, jeunes gens, de l’attendre avec une fermeté convaincue et la volonté parfaite de tout souffrir, même l’insulte, plutôt que de trahir une femme qui s’est donnée à vous. Car volontiers je vous blâmerais, si je ne savais la fatalité de nos tendresses, de n’avoir pas choisi un coquin ou un complaisant pour le tromper. Ce n’est pas ce qui manque dans le monde! Mais si vous n’avez pas eu la chance de vous mal apparenter de la main gauche, si c’est un homme de bien que vous avez essayé de ridiculiser malhonnêtement, votre faute n’a qu’une excuse possible: un amour vrai et capable de tous les sacrifices.
Si vous n’avez pas aimé vraiment, de toute la ferveur de votre cœur, vous êtes de simples drôles de vous être jetés à travers l’honneur d’un gentilhomme. Il faut même que la femme que vous avez choisie soit digne de ce magnifique holocauste si vous voulez que je vous absolve et même que je vous loue. Mais fût-elle la dernière des dernières, que votre devoir n’en resterait pas moins absolu, celui de nier, non pas seulement devant le mari, mais devant le monde tout entier, si le monde avait l’impertinence de se mêler de vos affaires. Ah! vous voulez un point absolu de morale? eh bien, je vais vous le fournir. Un homme d’honneur, en quelque circonstance que ce soit, ne convient jamais des faveurs qui lui furent accordées, celles-ci vinssent-elles même d’une créature banale à qui le droit reste toujours de vous avoir personnellement dédaigné, rendît-elle tout le reste de l’univers heureux. Ce sont choses dont un homme de quelque délicatesse ne se vante jamais, s’agît-il d’une fille. Les lèvres qui le racontent ne sont pas dignes du baiser. Le secret des caresses données et reçues doit demeurer au plus profond des pudeurs de l’âme. Le mensonge à la maîtresse qui aime encore, le parjure au mari qui interroge, le silence à la foule qui espionne: voilà le devoir triplement et nettement formulé. Vous me direz que la vérité n’y trouve guère son compte. Qu’importe si l’Amour, qui est l’unique Vérité, l’unique Lumière et l’unique Joie, y trouve le sien!
VIII
Ce qu’est la femme pour qui
l’aime vraiment
I
Il paraît que, de mes humbles écrits sur l’Amour, se dégage un mépris absolu de la Femme. C’est, au moins, l’opinion d’une Dame qui ne me l’envoie pas dire, mais charge la poste de m’en informer. Comme compliment de Jour de l’An c’est médiocre. Je ne connais pas la donataire de ce généreux aphorisme, mais ce me serait un grand désespoir d’apprendre qu’elle est un miracle de Jeunesse et de Beauté. Quant à sa perspicacité j’ai, sur elle, mon opinion faite. Elle n’entend rien à ce qu’elle dit.
Suis-je assez pusillanime! Je fus si troublé, au premier abord, pour ne pas dire douloureusement surpris de cette opinion sur mon compte, que je descendis, sincèrement, résolument, au fond de ma conscience. Mais je n’y rencontrai qu’une protestation indignée contre ce singulier jugement, et je me demande encore comment je l’ai pu encourir.
Est-ce pour avoir insinué, timidement d’ailleurs, que nos terrestres compagnes n’étaient pas des modèles de fidélité? Je n’ai jamais songé à leur en faire un reproche, ne trouvant pas que l’homme mérite qu’elles lui donnent davantage, estimant qu’il ne mérite pas toujours le soin discret qu’elles mettent à le tromper. Leur plût-il de ne pas même prendre cette peine et de ne lui éviter aucune torture, qu’il n’aurait pas encore le courage de se détourner d’un supplice qui est sa vie, et qu’il tendrait lâchement, à l’affront, une tête résignée. Dans un monde où les impressions d’autrui se mesurent à mes impressions propres, la Femme m’apparaît comme l’Être mystérieux qui noue et dénoue les destinées, suscite les héroïsmes ou les réfrène, précipite les châtiments, apaise les colères, console les désespoirs et joue, sous une forme vivante, le rôle implacable et divin de l’antique fatalité. Je me la représente, comme Hélène sur les ruines d’Ilion, un pied sur l’humanité vaincue, le front dans la caresse des lumières et des parfums, élevant, seule, devant l’éternelle beauté des choses, le spectre d’une beauté supérieure à toutes les autres. En son corps vit le rythme puissant des lignes et la loi délicate des harmonies; le secret des dominations superbes, où s’affirment les droits sacrés de la faiblesse, habite son esprit; son cœur est l’abîme de miséricorde et de pitié où le pardon attend nos misères. Elle est, par sa fragilité même, l’image du Rêve que nous portons en nous: rêve de splendeurs abolies, de Paradis fermés, de destins glorieux entrevus. Elle est, dans notre vie, comme un hôte du ciel que nous devons traiter en maître.
Sarpejeu, Madame, si tout cela est du mépris, je me demande où commencent l’admiration et le respect?
II
Est-ce donc que le désir que nous élevons vers la femme est un outrage?
Si vous saviez de quelle humilité profonde est faite ce culte en apparence grossier, quel trouble religieux est au fond de cette ferveur sensuelle, vous ne daigneriez pas en être offensée pour celles que vous en défendez... contre moi, du moins. N’ai-je pas assez souvent et assez mélancoliquement médité sur l’immense disproportion des délices qui nous viennent de la femme et du peu que nous osons lui offrir en échange? Son amour est fait de condescendance et le nôtre d’audace folle. Je l’ai proclamé cent fois. Est-ce que la reconnaissance de mes souvenirs n’est pas, à ce point de vue, le plus éloquent des aveux? C’est en réalité la femme qui fait, en descendant vers nous, le chemin que nous croyons parcourir les pieds saignants, pour monter jusqu’à elle. La terre nous mord au talon et jamais l’espace qui nous sépare ne serait franchi si elle n’avait, elle-même, des ailes. Je plains sincèrement l’homme qui n’a pas ce sentiment de notre indignité, en qui le respect dompteur de la beauté n’éteint pas, un instant du moins, les fièvres de la chair, qui ne tremble pas, comme au seuil d’un temple, devant la couche où l’attend le premier baiser!
Celui qui n’a pas connu ces terreurs délicieuses, ces hontes mortelles, savouré cette humiliation intime dans l’extase d’un autre Être, celui-là ne sait pas les joies les plus secrètes et les plus profondes de l’Amour.
Comme un voyageur qui, parvenu au sommet des pics neigeux, promène un regard vide sur les immensités béantes, sans songer à regarder, à ses pieds, l’obscur paysage des vallons, il ignore la hauteur de son bonheur. Dans ce que ma tendresse éperdue pour la femme a de moins quintessencié, c’est-à-dire dans l’ardeur même de possession qu’elle m’inspire, je ne trouve donc que craintifs hommages et je cherche en vain le mépris.
III
Dans l’amertume même de mes déceptions je n’ai jamais rencontré la haine. Je ne suis pas du même sang qu’Ajax injuriant les dieux. A l’homme seul j’ai réservé mes colères, pour tout ce que j’ai vu de vil en lui, et jamais elles ne furent plus vibrantes que devant le spectacle hideux que m’inspirent mes contemporains. En dehors même des fanges où son ambition et sa cupidité le plongent, alors même qu’il souffre par la femme—indigne qu’il en est souvent—c’est à sa lâcheté seule que j’en veux et non aux instincts admirables de torture de son bourreau. Loin de moi l’idée de révoltes inutiles. La gloire du soleil se rit du vol ensanglanté de nos blasphèmes. Ainsi la Beauté plane fort au-dessus de nos plaintes et de nos rébellions. Tout est excuse pour les crimes de la femme et ses faiblesses portent, en elles, leur pardon. Non pas qu’elle ne mérite d’être traitée comme un être moral—il y aurait, dans un tel jugement, quelque chose de dédaigneux—mais parce que la morale rigide, dont s’accommode la brutalité de notre nature, est forcée de s’assouplir pour elle et de s’ingénier aux délicatesses de son tempérament et de son esprit. Elle a droit,—et elle le sait—à certaines inconsciences, parce que sa mission est à la fois cruelle et douce, et c’est à ces inconsciences d’ailleurs que nous devons, le plus souvent, ses bontés. Il y aurait donc, de notre part, grande injustice à nous en plaindre. On a beaucoup discuté sur la faiblesse de la femme et la facilité de ses chutes. Mais on n’a pas assez loué ses admirables facultés de relèvement. L’homme déchu s’enlise dans les fanges et y disparaît. C’est l’expérience de tous les jours et jamais elle ne se prodigue autant, sous nos yeux, qu’en ces heures troublées où l’honneur flotte comme un vaisseau désemparé sur les abîmes et menace de ne plus être que le nom d’une chose à jamais engloutie. Mais que de femmes tombées nous avons revues debout, purifiées par quelque noble sentiment, courtisanes devenues épouses loyales, épouses infidèles devenues mères sublimes! Rien de plus fréquent, pour qui sait regarder autour de soi, que ces magnifiques sursauts de la Femme vers l’idéal longtemps déserté, et ces résurrections de l’âme engourdie, ce réveil de la conscience sont, chez elles, spectacle commun.
Dans un monde dont l’impeccabilité n’est pas précisément le fait, il me semble que cela seul suffit à constituer une façon de supériorité morale. Mais, au moment même du plus grand abaissement, entre le drôle qui se parjure pour être nommé député et la fille qui se donne pour avoir du pain,—voire même des bijoux,—je n’ai jamais hésité un instant. D’autant que ce qu’ils vendent, l’un et l’autre, est diantrement plus précieux chez celle-ci que chez celui-là.
IV
En ai-je assez dit pour me défendre d’une accusation qu’un homme, ayant exercé loyalement la profession d’amant, très supérieure à toutes les autres carrières, ne saurait accepter! Ce n’est vraiment pas ma faute si je n’ai jamais pu entrer dans la conception chrétienne qui nous représente la Femme comme la sœur de l’Homme. Ce fut ma première pierre d’achoppement sur le chemin où m’éclairait la Foi des aïeux, allumée à l’étoile même qui guida les mages. Par un atavisme bizarre qui me ramène irrévocablement à une tradition plus ancienne, la grecque, celle du paganisme où s’affirme la plus parfaite éclosion de l’esprit humain, je considère, malgré moi, la Femme comme un être d’essence différente que les civilisations vraiment avancées mettaient fort au-dessus de l’homme, que les barbaries contemporaines s’obstinent ignoblement encore à mettre au-dessous. Ce que je ne puis admettre, est cette fausse fraternité que je trouve humiliante pour nos maîtresses, c’est cette parenté menteuse qui ferait, de l’Amour, un continuel inceste. Mais c’est mon admiration même pour la Femme qui me les fait repousser; c’est la pitié grecque et non pas le dédain musulman. Si j’ai quelquefois parlé légèrement de mon idole, c’est à la façon des Athéniens qui, pour plaisanter leurs Dieux en d’immortelles comédies, n’en étaient pas moins assidus aux sacrifices. Je n’ai jamais songé à nier, chez la femme, l’être moral, mais je crois sa morale absolument différente de la nôtre,—moins humaine puisqu’elle s’accommode fort bien de nous faire souffrir—plus divine puisqu’elle participe des impassibles fatalités et repose sur une fatalité même, la Beauté dont nul n’évite le pouvoir. Nos notions d’honnêteté dont il se fait, en ce moment même, une si belle confusion, sont, pour elle, lettre morte; mais jamais nous n’avons eu moins de raison d’en être fiers. Car sa probité passionnelle est souvent supérieure à la nôtre parce qu’elle ne conçoit la rivalité d’aucun autre sentiment. Méprisable, non! mais assurément redoutable, trop loin de nous, et trop haut, pour qu’il nous soit permis de la juger, faite pour nos admirations extasiées et non pas pour notre inutile estime.