The Project Gutenberg eBook of Le Petit Art d'Aimer
Title: Le Petit Art d'Aimer
Author: Armand Silvestre
Illustrator: Lucien-Marie-François Métivet
Release date: May 20, 2020 [eBook #62179]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Credits: Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse & the online
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LE PETIT
ART D’AIMER
DU MÊME AUTEUR
- Les Farces de mon ami Jacques. (1re série de la Vie pour rire.)
- Les Malheurs du commandant Laripète. (2e série de la Vie pour rire.)
- Le Filleul du Docteur Trousse-Cadet, suivi des Nouveaux Malheurs du Commandant Laripète. (3e série de la Vie pour rire.)
- Les Mémoires d’un Galopin, suivis de Petite Histoire naturelle. (4e série de la Vie pour rire.)
- Madame Dandin et Mademoiselle Phryné. (5e série de la Vie pour rire.)
- Les Bêtises de mon Oncle. (6e série de la Vie pour rire.)
- Les merveilleux Récits de l’amiral Le Kelpudubec. (7e série de la Vie pour rire.)
- Les veillées de Saint-Pantaléon. (8e série de la Vie pour rire.)
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
S’adresser, pour traiter, à M. Paul Ollendorff, éditeur, 28 bis, rue de Richelieu, Paris.
ARMAND SILVESTRE
Le Petit
Art d’Aimer
EN QUATORZE CHAPITRES
Vignettes de LUCIEN MÉTIVET
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
1897
Tous droits réservés.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
25 exemplaires sur papier vélin, numérotés à la presse.
CHACUN DE CES EXEMPLAIRES COMPREND
Une suite des dessins hors texte aquarellés
par LUCIEN MÉTIVET
A MON AMI
GEORGES HECQ
Son dévoué et son reconnaissant,
A. S.
I
Du choix d’un amant
I
Ce n’est pas la première fois qu’une des aimables personnes qui me veulent bien poser des cas d’esthétique amoureuse, me confie que la solitude lui est pesante et qu’elle souhaiterait d’avoir un amant. Il fut un temps où j’aurais trouvé une réponse immédiate à ce genre de lettre, et sans avoir besoin de tremper ma plume dans mon écritoire. Je n’ai plus la fatuité de croire aujourd’hui qu’on me demande une réponse purement mimée et que c’est tout bonnement une entrée en relations qu’on me propose. C’est une idée qui ne viendrait plus à une demoiselle simplement sensée. Je ne vais plus en ville après y avoir été beaucoup—pas assez encore, puisque c’est le meilleur temps de la vie que celui qu’on passe en ces villégiatures du cœur.—En ce temps-là j’écrivais seulement quand j’étais fatigué de mes visites. L’amour était la pièce, et la littérature n’en était que les entr’actes. Encore me bornais-je, pour faire œuvre d’écrivain, à réunir en volume les vers que j’avais faits pour mes bonnes amies. Maintenant la pièce c’est la littérature, et l’amour c’est les entr’actes. Mon spectacle dans un fauteuil—et même sur un canapé—y a beaucoup perdu. Mais pourquoi récriminerais-je? J’aime encore la femme de la même passion sans le lui prouver par la même éloquence. J’ai beau mettre, comme Démosthène, des cailloux dans ma bouche, il est certain que mon défaut de prononciation s’aggrave de jour en jour. Mais je ne bégaye pas encore. Tout au plus zézayé-je un peu. Ce n’est vraiment pas la peine de m’exposer à avaler des cailloux.
Donc, maintenant, c’est sans y chercher un bénéfice personnel que je réponds, aussi sérieux qu’un candidat qu’on étrille, aux interrogations du genre de celle qui m’est posée aujourd’hui encore, avec une franchise à laquelle je veux rendre hommage avant tout. Vous n’y allez pas par quatre chemins, Madame. Vous me confessez que vous trouvez votre lit trop large et que vous y voulez un compagnon. C’est à la fois limpide et perspicace. Mais vous me demandez comment il faut choisir celui-ci, et cela n’est pas aussi aisé que vous le semblez croire. Je conviens cependant que votre cas est un des plus simples du monde, puisque vous êtes seule intéressée dans cette délicate aventure, et que vous n’avez pas à satisfaire les goûts d’un mari en même temps que les vôtres, ce qui rend la chose difficile quelquefois. Car les couples se mettent rarement d’accord, en cette matière, sur un idéal commun. Certains hommes tiennent absolument à être faits cocus suivant certains rites et d’une certaine façon, c’est-à-dire seulement par des gens qui leur conviennent à eux-mêmes,—ce qui est bien le moins—qui, par exemple, fassent, tous les soirs, leur whist ou leur domino, ou bien les mènent gratuitement au spectacle, ou encore leur donnent quelque argent pour leurs menus plaisirs et leurs déplacements. Mais laissons de côté ces sybarites ou ces indélicats, et ne pensons qu’à vous, Madame. Vous êtes libre, me dites-vous, et je ne saurais vraiment trop vous en féliciter. C’est une condition adorable pour se forger d’agréables chaînes. Car la Liberté, dont les politiciens veulent faire une force, est tout simplement un milieu, comme la Foi qui n’est qu’un fait et dont les chrétiens veulent faire une vertu. C’est l’air respirable et l’espace ouvert devant nos mouvements, voilà tout. C’est l’atmosphère viable du caprice et de la fantaisie, seuls biens que nous ayons au monde. La Liberté, c’est cette forme de la sagesse qui nous permet de faire une bêtise. Je vais vous y aider de mon mieux, ô créature libre et confiante.
II
Apprenez d’abord, Madame, si vous ne le savez déjà, qu’au point de vue de l’Amour les hommes se peuvent classer en deux catégories—non pas ceux qui le paient et ceux qui ne le paient pas, car j’en veux laisser de côté le point de vue commercial—mais ceux pour qui l’Amour est l’unique chose de la vie, le summum omnino bonum du moine A. Kempis (excusez, Madame, ce latin de sainteté, mais vous n’êtes pas, je l’espère, libre-penseuse), et ceux pour qui il n’est qu’une aimable distraction, un passe-temps comme le loto et le billard. Des Grieux, si vous voulez, d’un côté; et l’empereur Napoléon, de l’autre, qui en faisait un simple intermède entre deux victoires. Tous deux furent trompés; mais Des Grieux était, du moins aimé, ce qui est bien une consolation... Je n’ai pas besoin de vous dire que la seconde série, celle du vainqueur d’Austerlitz, ne mérite même pas votre attention; car votre désir ne me paraît pas précisément d’être impératrice. Ce n’est pas au trône d’Occident que vous pensez, mais à votre lit, sur lequel nous avons infiniment plus de chance, d’ailleurs, de nous rencontrer. Car, moi non plus, je ne tiens pas pour l’aigle et la couronne, et lui préfère un bon cent de baisers de telles lèvres que je sais bien. Reste donc à reconnaître les élus qui constituent la première classe, les seuls que ma conscience me permette de vous recommander. Énumérons-en donc les signes de race.
Au physique tout d’abord. Eh bien! ce sera un certain air négligé qui, si je ne vous mettais pas en garde contre vous-même, préviendrait d’abord, contre eux, vos penchants raffinés et vos goûts naturellement délicats.
Celui qui aime vraiment la femme et qui l’aime uniquement—seule façon de l’aimer—ne se préoccupe jamais d’être, lui-même, joli. C’est parfaitement illogique de sa part, puisqu’il perd ainsi un moyen de plaire à un tas de péronnelles et de charmantes bêtes qu’il est tout prêt à trouver spirituelles: mais c’est ainsi.
L’abnégation est au fond de tout culte sincère. Pour ceux que la beauté de la femme affole vraiment, tout disparaît, au monde, devant elle, et eux-mêmes par-dessus le marché. Leur idéal est plus haut qu’eux, purement objectif, et ils ne demandent qu’à être une poussière vivante sur le chemin que foulent les pas adorés. Vous pouvez m’en croire, Madame: le Monsieur, séduisant d’ailleurs et bénéolent, qui aura passé quatre heures à sa toilette avant de paraître devant vous, n’est pas votre fait. Mais le malhonnête qui ne l’aurait pas faite du tout ne l’est pas non plus. Car si la contemplation intérieure de sa belle ne permet pas, à l’amant parfait que je vous souhaite, de se regarder soi-même, le respect lui interdit de se présenter, devant elle, dans une tenue qui lui fasse horreur. Les femmes bien organisées sont, avant tout, des êtres de juste milieu—je n’en dirai pas autant des hommes!—Montrez votre perspicacité en cette matière, Madame, et aussi votre juste milieu, en en prenant et en en laissant ce que je vous dis.
III
Passons au moral, maintenant, s’il vous plaît.
Là, par exemple, j’ai mon sentiment absolu et je vous donne, comme certain, mon diagnostic. L’amour n’a ici-bas qu’un ennemi sérieux: l’amour-propre. C’est contre lui que vous devez diriger toutes les épreuves auxquelles vous soumettez le néophyte avant de l’admettre dans le temple (je crois que l’image est noblement tournée) ou de prononcer le: Dignus, dignus es intrare! de la comédie, soit pour citer heureusement Molière. Proposez-lui de faire, hardiment, pour obtenir de vous une faveur—oh! mon Dieu, la moindre!—une faveur grande comme votre petit doigt, la plus petite des faveurs! une fleur, par exemple, qui sera tombée de votre corsage et que votre joli pied aura meurtrie, proposez-lui de faire, dis-je, un acte de stupidité écrasante et qui doive le rendre grotesque aux yeux de l’Univers tout entier. S’il hésite un seul instant, flanquez-le à la porte. Il y en a, tous les jours, qui n’hésitent pas, et ce sont les vrais amants!
Tout ceci est pour le côté sérieux des biens que vous attendez du vôtre. Mais n’allez pas négliger les côtés plus purement aimables de la question. Gardez-vous précieusement d’un amant jaloux. Contrairement à l’avis général, ce n’est pas l’Amour que prouve la jalousie, mais son plus implacable ennemi, l’Amour-propre. C’est le fait des tempéraments égoïstes et avares. J’ai vu très sérieusement jalouses de leurs maris des femmes qui les trompaient à la journée—car ce n’est que les amants qu’on trompe à la nuit—en vertu de ce monstrueux sentiment, très commun chez la femme, que tout lui est dû et qu’elle ne doit rien au reste de l’humanité, même des excuses pour nous avoir fait mettre à la porte du Paradis! Mais il est aussi des hommes de cette farine. Il les faut fuir comme la peste. Prenez-moi un brave être doux et confiant et qui ne croie pas que l’Infini se partage, et qui a joliment raison. Car tous nous pouvons dire à la femme que nous avons aimée, avec le poète:
Et cette ivresse-là, toutes les infidélités du monde ne sauraient nous la voler. A celui à qui vous donnez, Madame, l’immense joie de l’Amour, qui pourrait se flatter d’en voler quelque chose, puisque ce bonheur est fait d’impressions qui lui sont absolument personnelles et que la femme est comme un instrument d’où chacun tire l’air qu’il lui plaît?
Ne prenez pas davantage un gourmand qu’un jaloux. La bonne chère est aussi une ennemie de l’Amour. La robustesse passionnelle est aux sobres et aux tempérants. C’est une vieille sottise accréditée, par les chansons, que Bacchus et Vénus font bon ménage. L’amant ayant quelque ferveur se veut appliquer tout entier à la possession consciente de la maîtresse aimée; entre elle et lui, il ne veut pas de vaines fumées, mais que seulement monte, vers elle, l’encens qui brûle dans son cœur.
Mais par-dessus tout, Madame, ne prenez pas non plus pour amant un politicien. Vous me reviendriez avant huit jours si cruellement désenchantée qu’il me faudrait me remettre à l’œuvre, et franchement je ne puis passer tout mon temps à meubler votre couche. Un politicien, pauvre femme! Dieu vous garde de cette déplaisante bête particulière au temps où nous vivons, de ce hanneton bourdonnant qui n’a pas même la circonstance atténuante de n’être d’une seule saison. Conservez, pour les sonores abeilles du baiser, vos floraisons épanouies et bonne chance, maintenant!
II
Qui aime le plus
I
Il me faudrait citer, dans son entier, pour y bien répondre, la lettre qui m’inspire cette glose nouvelle sur le seul sujet qui m’ait intéressé dans la vie. Aussi bien le lecteur n’y perdrait rien. Car, ainsi qu’il en pourra juger par quelques passages, elle est de forme bien française, claire et élégante, très précise, d’ailleurs, dans ses questions. Celle qui l’a écrite y dialogue, avec son amant, sur des subtilités amoureuses empruntées à leur propre tendresse. Je me méfie un peu d’une passion qui philosophe. Il s’agit de savoir lequel aime l’autre davantage. Je vais vous le dire tout de suite, Mademoiselle. C’est celui qui, le premier, interrompt cette dissertation, en fermant, de ses lèvres, les lèvres de son interlocuteur et en l’étreignant de ses bras. Le véritable et unique langage de l’Amour, c’est le baiser. Rien n’est moins bavard que les gens vraiment épris. Les lassitudes nécessaires que la possession nous impose, les vrais amants les occupent plutôt par de muettes contemplations et des adorations silencieuses que par de jolis discours. Celui de vous deux qui aime le plus est celui qui se dérobe le premier à ces conversations inutiles.
Je cite maintenant: «Il me dit: tu m’accuses d’aimer moins que toi parce que je te montre les dangers de notre liaison secrète, dangers que je méprise à force d’amour, mais que je connais et que je mesure... Le jeune soldat, ignorant du péril, qui se précipite dans la mêlée, est-il aussi méritant que le vieux brave qui marche au feu, sachant bien qu’on y reçoit des blessures et qu’on y meurt quelquefois. Je sais aussi que les amours les plus ardentes ont la fragilité de toutes les choses d’ici-bas et qu’un jour viendra fatalement où nous chérirons moins.—A ceci je réponds:—Mon amour est plus grand puisqu’il m’empêche de voir le danger; je ne le veux point connaître et j’en détourne les yeux lorsque tu cherches à me faire apercevoir son noir fantôme et jamais la pensée cruelle d’une fin ne hante douloureusement mes rêves.»
Vous auriez pu lui répondre encore, Mademoiselle—: «Je t’aime plus parce que le danger que tu évoques et, qu’au demeurant nous bravons tous les deux, n’existe, en réalité, que pour moi.» Quand une liaison secrète se découvre, l’homme y peut perdre un peu de sa tranquillité; mais la jeune fille y perd certainement son honneur et le respect de toute sa vie. Le jeu n’est vraiment pas égal et un Monsieur qui parle de ses risques personnels, en telle occurrence, prête quelque peu à rire. A moins qu’il ne soit de telle conscience et de telle probité intime que le plus grand malheur qu’il redoute soit d’avoir compromis une autre destinée que la sienne. Mais ceux-là sont rares, et encore ont-ils pris leurs précautions pour ne rien décliner de leur responsabilité et se sacrifier, au besoin, à leur tour. Car les actes sont indifférents, en morale intime, et le seul crime, vis-à-vis de nous-même, est la lâcheté qui en fuit les conséquences prévues. Il n’y a rien à dire à un homme qui, séduisant une fille, est résolu à l’épouser sans aucun motif d’intérêt; qui, faisant un enfant, est prêt à l’élever; qui, tuant, est prêt lui-même à mourir.
L’argument de votre amoureux me touche davantage quand il parle du courage qu’il faut pour aimer encore, quand on a aimé déjà, c’est-à-dire mesuré les abîmes grands ouverts que laisse au cœur l’amour après soi, compté les larmes qu’il coûte et ce grand effeuillement d’illusions qu’il emporte comme une tempête. Mais cela n’est que spécieux. Car, s’il a appris que l’amour n’est pas une chose éternelle, il sait aussi que l’amour est la seule chose qui vaille qu’on brave tout pour elle et, sans laquelle, vivre n’est plus possible quand on a aimé. Alors le beau mérite de l’affronter encore quand on ne s’en pourrait plus passer! C’est comme un homme qui se croirait héroïque parce qu’il respire, bien que l’air nous donne quelquefois des fluxions de poitrine!
s’est écrié un des poètes qui ont le plus et le plus mal souffert de l’Amour. Subis donc la fatalité que tu sais inexorable, sans prendre pour cela des airs de matamore, ô toi qui sais bien que tu ne saurais te dérober au combat où tu es, par avance, vaincu! Ne te compare pas au bouillant Ajax pour te ruer encore en une mêlée où les flèches sont à la pointe rose des seins nus et les blessures à la pourpre des lèvres pâmées. Je t’en flanquerai de l’héroïsme, mon gaillard, à ce prix-là! C’est vous qui avez raison, Mademoiselle, et l’homme même, souvent déçu, n’aime vraiment que lorsqu’il a oublié sa propre expérience, s’imagine que, cette fois-ci, ça durera toujours, que tout ce qu’il a vécu n’était que les préludes de sa vie et croit aimer naïvement pour la première fois. Ah! celui-là aime vraiment plus que la maîtresse, moins savante, dont le mérite est moins grand à ne pas se souvenir. Mais ce n’est pas le cas de votre amoureux, puisqu’il doute.
II
Je continue à citer: «Tu me reproches d’aimer moins que toi, dit encore mon amant, parce que je me débats dans les liens qui m’enserrent davantage; qui font peu à peu, du caprice du début, un sentiment profond où se prend tout mon cœur, où se perdra ma raison... J’avais juré de me soustraire toujours à un amour puissant, et me voilà portant des chaînes que je devrais briser et dont je ne peux et ne veux, hélas! me dégager. Tu vois bien que c’est moi qui aime le plus et le mieux, puisque, en désirant t’oublier, je t’adore davantage!—N’est-ce pas, dis-je à mon tour, aimer moins déjà que de sentir l’esclavage de notre amour? Ma tendresse, à moi, n’est-elle pas plus forte, puisque ses chaînes ne me pèsent point et que l’étroite prison, dans laquelle je me suis volontairement claustrée, me semble un paradis dont je ne voudrais jamais être chassée!»
Je vous répondrai, Mademoiselle, par un petit bout de mauvais latin tiré d’un livre où vous avez lu peut-être quelquefois, au temps de vos puretés virginales, l’Imitation de Jésus-Christ. On y lit ces mots: Magna res est amor, magnum omnino bonum quod leve facit omne onerosum. Nam onus sine onere portat. Je traduis: l’Amour est la grande chose, la plus grande de toutes; car il rend léger tout ce qui est pesant et ne sent pas le poids des fardeaux. J’avoue que ce texte est pour vous donner absolument raison. Et vous n’avez pas cependant raison tout à fait. Peu galamment, un peu cyniquement même, à mon avis, votre amant vous avoue que vous n’avez été, pour lui, au début, qu’un caprice. Ce n’était pas assez pour lui céder, Mademoiselle, si vous aviez quelque souci de votre vertu. On ne se lance pas dans une liaison secrète, et, paraît-il, dangereuse, pour aussi peu. Je suis sûre que vous méritiez davantage et l’auriez certainement trouvé. Enfin, ce brave garçon a la franchise, d’ailleurs parfaitement inutile, de vous le dire, et qu’il n’entendait vous compromettre que pour une simple amourette. Dans ce cas, il est fort illogique de lui dire qu’il aime déjà moins, parce qu’il sent son esclavage. Au contraire, il commence seulement à aimer et il l’oubliera seulement le jour où il aimera davantage encore. Quant au serment qu’il s’était fait à lui-même de se soustraire toujours à un amour véritable, il est d’un homme beaucoup moins savant dans la vie qu’il ne croit l’être. Je puis même vous affirmer qu’il n’y entend rien et en sait beaucoup moins que vous. Sans cette ignorance, il se serait aperçu que, dans le monde passionnel, on ne se soustrait à rien du tout, que tout y est fatalité, et que se jurer qu’on n’aimera plus est pour faire s’esclaffer les ivrognes eux-mêmes qui connaissent le néant de ces paroles-là. On n’aime pas quand on le veut seulement; et c’est votre excuse, à vous qui me semblez avoir aimé un peu à la légère. C’est une loi qu’on subit et qu’on aurait tort d’accuser. Car elle est douce. Vous avez tort, Monsieur, de vouloir «briser vos chaînes». Celles que les bras blancs des femmes nouent autour des nôtres sont ce que je sais de meilleur dans la vie, et l’invisible filet, dont nous enlace leur chevelure, fait une lente et subtile caresse de cet emprisonnement délicieux.
III
Je cite encore: «Et, pour finir, quel est le sentiment qui a le plus de valeur? Son amour, avec toutes ses ardeurs, mais ses raisonnements, sa petite pointe de scepticisme voulu, que donne l’expérience... ou le mien, avec les infinis abandons, les aveugles et reconnaissantes tendresses d’un premier amour qui, de la froide jeune fille d’hier, a fait aujourd’hui la femme au cœur tout vibrant de sensations délicieusement nouvelles et inconnues?» Il faut être un rude orfèvre, Mademoiselle, pour doser le titre d’un sentiment et en apprécier «la valeur». Je crois cependant que nos sentiments valent d’autant plus que l’égoïsme y est plus étranger et qu’il y entre une plus grande part de sacrifice. La moralité des actes m’a toujours paru pouvoir se définir par le rapport entre ce qu’ils nous donnent de satisfaction et ce qu’ils en sacrifient à un idéal plus haut que nous-mêmes. Lequel de vous deux apporte le plus de désintéressement dans sa tendresse? Voilà ce qu’il faudrait savoir pour vous répondre. Actuellement vous y trouvez, tous les deux, votre compte. Vous, jeune fille d’hier, en savourant l’ivresse de «sensations délicieusement nouvelles et inconnues». Vous, jeune homme d’autrefois, en exhalant comiquement les plaintes d’un martyre dont vous ne voudriez, pour rien au monde, être soulagé. Car c’est de charmants instruments de supplice qu’une bouche rose et fraîche qui vous baise, qu’un épanouissement de tendresses ingénues qui vous étreignent, qu’une floraison de caresses qui s’ouvre pour vous seul et vous ouvre le ciel. On envie plus qu’on ne plaint ceux qui sont suppliciés de cette façon et vous avez choisi là un genre de mort intermittente qui fait tout à fait honneur à votre goût. Tant que vous en serez à cet échange d’enchantements, je ne vous dirai pas ce que vaut votre amour, à l’un et à l’autre. J’attends que quelque traverse y mette à l’épreuve vos deux cœurs. Alors je saurai ce que pèse ce scepticisme, faux peut-être, et ce que cette reconnaissance, actuellement toute sensuelle, a de vivace. Vous n’en êtes encore qu’au jeu de l’amour. Son grand combat vous attend où se mesurent vraiment les âmes. Les dangers que celui-ci brave avec quelque ostentation puérile, que celle-là oublie par enfantillage peut-être plus que par passion, se feront réalités. Celui qui aime le plus est celui qui apportera, à la lutte, le plus de courage et surtout d’abnégation, celui qui sera fidèle à la douleur comme à la joie, celui qui sera heureux de souffrir plutôt que d’oublier!
III
Ce qu’il faut entendre
par le cœur
I
dit une chanson plus que légère. Ce n’est pas de celui-là certainement que vous me parlez, Madame, vous qui m’écrivez une lettre dont je devine à merveille le sentiment, mais dont les expressions un peu troublantes, dans leur vague, me rendent la réponse difficile. Il est clair que vous me plaignez de mes préoccupations trop exclusivement plastiques, en amour, et m’y voudriez voir mêler quelques éléments de morale. Vous pensez, je crois, que l’estime est nécessaire en amour. Baudelaire vous aurait répondu, avec sa géniale brutalité:
Il est juste que vous ajoutez n’entendre parler que de «l’amour vrai». Vous me ferez bien plaisir en me disant quel est l’autre? L’amour dont on souffre, l’amour dont on meurt est-il vrai? Croyez-vous que l’amour d’Antoine pour Cléopâtre, celui de Des Grieux pour Manon—car les personnages de l’histoire et du roman sont pareils devant la synthèse passionnelle—fussent des amours vrais? Il ne me semble pas qu’ils aient eu précisément pour fondement l’estime. Vous me reprochez aussi visiblement «d’envisager» le Beau toujours «par le même côté». C’est qu’en amour le Beau, comme le Vrai, ne me semble sujet à aucune méprise. Il est ou il n’est pas. Je vous concéderai qu’il peut être quelquefois dans la physionomie autant que dans la régularité des traits. Mais c’est seulement pour quelques élus. Et puis cette physionomie elle-même, que vous considérez comme un fidèle miroir de l’Ame, peut être menteuse. Je tiens donc que le plus sûr est l’harmonie plastique des formes et du visage, la splendeur des chairs, l’opulence des cheveux, le beau dessin des lèvres et de la gorge, toutes choses qui ne sont pas sujettes à mentir. Le regard et le sourire peuvent être imposteurs, non pas la couleur des yeux et la courbe de la bouche.
Mais il est entendu que vous cherchez, pour aimer, au delà de la Beauté. Je vous trouve difficile et je me demande où vous trouvez cet au-delà. Car la Beauté me semble le dernier mot, la suprême raison de tout ce qui existe. Ce qu’il vous faut, c’est «le cœur».
Voilà le mot qui m’inquiète. En amour je n’en vois pas d’autre définition que celle que je vous donnais tout à l’heure. Le «cœur», c’est par quoi l’on souffre. Or, le choix en nous, de cette souffrance divine, n’est pas libre et nous n’avons pas à en approfondir les fatalités. Que vous feriez étroite et mesquine la grande loi passionnelle qui régit l’humanité, depuis l’origine des âmes, en la restreignant à des sélections volontaires, en l’abaissant aux scrupules de la raison et aux révoltes de la conscience! Vous lui ôteriez vraiment tout ce qu’elle a de divin et de mystérieux et nous, les vrais amants, nous repousserions cette souffrance qui ne nous viendrait pas de plus haut que nous, du sommet même des autels où les encens païens fument toujours, rouges encore du sang des victimes humaines aux pieds du spectre immortel de l’unique Beauté! Ah! laissez-nous, du moins, la grandeur douloureuse du plus sublime de ces rêves, à nous qui ne cherchons, dans les caresses, que les délices de l’anéantissement.
II
Vous dites encore: la femme qui est seulement belle... Seulement! C’est cruel à dire: mais seulement celle-là a une raison d’être, même au point de vue de la dignité des races, dans la reproduction. Il faudrait que toutes les mères de famille fussent belles pour que l’humanité ne déchût pas! Leur ventre ne doit pas être seulement un sillon où le grain germe, mais un moule auguste où le cerveau prend son empreinte, où se modèlent les muscles pour les rudes travaux de la vie. Vous voyez donc que celui-là est un vertueux et un sage qui recherche la beauté noblement physique dans la femme. Ne demandez pas à une autre cause le prestige des mariages d’amour, devant la conscience obscure, mais au fond sagace des foules et le mépris, insuffisant à mon gré, qui s’attache aux mariages d’argent. Car ceux-là sont des malfaiteurs qui jettent des avortons par le monde, même habillés de soie et de velours. Ils crachent dans les sources de la vie où viennent boire toutes les forces de l’avenir. Aimer la femme pour sa beauté est le premier des devoirs, Madame. L’Amour qui s’attache aux splendeurs plastiques est tout simplement le sauveur de la souche humaine et en retarde l’abâtardissement. Ah! vous êtes généreuse en convenant que «la femme seulement belle peut inspirer de la Passion»! Mais vous avez tort d’ajouter qu’elle ne saurait inspirer l’Amour vrai, et de corroborer cette monstruosité par le commentaire suivant: «C’est pour cela que des femmes de cœur ne se donnent pas, dans la crainte de n’être aimées que pour des charmes fragiles et sujets à passer avec l’âge.»
Oh! Madame, comme je trouve que la vraie morale est de mon côté! Sous le prétexte que vos charmes sont fragiles, vous en refusez la joie à qui vous aime et, parce qu’ils passeront, vous jugez inutile d’en user dans leur fleur. Vous êtes, à la fois, égoïste pour les autres et cruelle pour vous-même. Est-ce donc une folie de respirer aujourd’hui la rose parce qu’elle ne sera demain qu’un effeuillement, et ignorez-vous le délicieux parfum que gardent encore les roses défleuries? Ainsi, pour qui vous a aimées, ô femmes, dans l’épanouissement de votre jeunesse et de votre beauté, un arome subtil de vos charmes défunts demeure un aveuglement très doux où s’effacent vos rides, où vos lèvres reprennent les carmins longuement baisés d’autrefois! Le souvenir est un magicien dont vous ignorez le pouvoir et les ingénieux mensonges. Mais, en dehors même des amants passés, pour les amants des autres et qui passent seulement, mais qui ont au cœur des ferveurs pareilles, la femme qui a été vraiment belle conserve un prestige indélébile, un glorieux stigmate devant lesquels s’agenouillent tous les respects. J’oserai dire qu’une femme qui a été vraiment belle l’est toujours. C’est même à cela que se mesure la véritable beauté. Ne soyez donc pas si économe, Madame, de ce qui ne s’use pas d’ailleurs autant que vous le croyez. Vous ignorez l’essence même de l’amour, si vous ne savez pas qu’elle est dans l’abandon, dans le sacrifice incessant de tout son être, dans le désir de s’abîmer éperdument en un être plus beau, en l’idéal vivant que dresse devant nous la Beauté! La femme qui aime vraiment craint toujours, au contraire de vous, de ne se pas donner assez. Elle ne se voudrait plus belle encore que pour accorder davantage, davantage et à jamais. Car ce n’est pas aimer que de se garder pour d’autres amours.
III
Ah! le cœur. Ce cœur dont vous parlez tant; ce cœur qu’il vous faut, pour l’amour vrai que vous souhaitez, mais il est fait de ces tortures que vous repoussez par un souci impie de votre tranquillité. Il est fait de ces terreurs et de ces désespoirs devant l’irrémédiable néant humain, mais aussi du courage joyeux dont on les savoure et dont on les brave. Il est fait des battements dont l’approche du bien-aimé ou de l’amante emplit notre poitrine, et le sang qui le soulève, en rythmes tumultueux, est celui dont nous voudrions rougir les pieds divins de la Beauté.
Ceux-là ont aimé vraiment qui ont aimé ainsi, dans le rêve d’une mort très douce parce qu’elle réchauffait, pour ainsi parler, une autre vie et que le dernier souffle en était bu par des lèvres adorées. Si vous n’avez été jaloux de ce qui meurt pour celle que vous aimez, vous ignorez de quels désirs éperdus, monstrueux et fous, est fait le véritable amour, celui sous lequel la splendeur plastique nous écrase, envieux de l’insecte qu’un pied de femme foule dans le sable!
Les sens! vous appelez cela: les sens! Mais trouvez-moi donc d’autres moyens de vivre, c’est-à-dire d’aimer, que par et pour eux! Nous sommes en cela dupes de la grossièreté des méthodes qui ne nous en reconnaissent que cinq, quand tout prouve aujourd’hui que nous en possédons une infinité d’absolument subtils, défiant le temps et l’espace. C’est de ceux-là que s’entretiennent, sans doute, les mouvements de notre cœur. Car il est une certaine immatérialité de la matière indéniable maintenant. Mais demeurons dans le domaine de la philosophie pure, celle que nous enseignent l’exemple des autres hommes et nos propres tourments. Vous abaissez l’amour, Madame, en croyant le grandir par je ne sais quels soucis d’estime et de moralité. Il est fort au-dessus de nos honnêtetés humaines et est cependant susceptible d’une honnêteté supérieure à toutes les autres: celle par laquelle on se donne tout entier et sans rien retenir de soi-même. Sa grandeur réside dans l’absolu de cet abandon, dans cette abnégation sublime de tous les intérêts, dans cette immolation sans merci. Ce fut la loi des plus glorieux amants et ce sera celle de tous les amants à venir dignes de ce nom. Mais n’en cherchez pas ailleurs la sanction que dans le pouvoir infini de la Beauté, source de toutes les joies, absolution de tous les crimes, culte éternel de toutes les grandes âmes!
IV
Le jeu dangereux
I
Sur l’oreiller mouillé des doubles larmes du repentir et du pardon, les deux têtes, exsangues de plaisir se cherchent encore des lèvres, et ces baisers ébauchés y meurent sans se rencontrer, cependant que, jusqu’au bout des doigts inertes, passe le frisson des chairs absentes, et qu’entre les yeux aussi, se dresse une barrière, un voile impénétrable où se brise le vol trop court des regards. C’est l’anéantissement délicieux qui suit les jouissances trop fortes, ce semblant de mort qui nous jette au seuil du Paradis. Il semble qu’elle ne se soit jamais si bien donnée, dans un abandon plus complet; que jamais ses caresses n’aient eu cette acuité désespérée; qu’on ait franchi la porte d’un monde nouveau de caresses inconnues. Ce n’a pas été seulement le plaisir que la possession donnait toujours, mais un plaisir doublé par la cessation d’une douleur. De tout ce qu’on a souffert, par le doute ou par quelque autre cause, s’est accrue l’immense joie, et l’impression de monter plus haut nous est venue de monter du fond d’un abîme. Tout ce qui n’était plus qu’un écroulement s’est relevé comme un palais de féerie, avec des ombres plus douces et plus fraîches. L’immense contraste entre l’état douloureux où l’âme était plongée et l’extase d’où elle sort nous écrase, comme un excès de bonheur. Si la jalousie—et c’est le cas le plus fréquent—avait été le motif de la querelle, la jouissance s’est exaspérée encore d’une impression malsaine, des piqûres d’un aiguillon infâme et c’est comme la félicité féroce de l’avare qui a retrouvé son trésor. Quoi qu’il en soit, tous ceux qui ont pardonné ont passé par cette extase farouche d’un moment où les facultés d’aimer physiquement sont incontestablement décuplées. Aussi ai-je entendu bien des femmes dire qu’il était bon de se fâcher quelquefois, pour les joies infinies de la réconciliation, et j’en sais même qui amènent volontairement des bouderies pour le plaisir du rapprochement qui les suit.
Fâcheuse méthode, en amour, et dont je veux ici signaler les dangers.
II
Il est certain qu’en amour nous arrivons, l’un à l’autre, avec une certaine somme d’illusions réciproques. Entendons-nous à ce sujet. Il ne s’agit pas d’illusions sur la somme de plaisir que nous recevrons l’un de l’autre. J’estime, qu’en cette matière, le rêve est souvent très inférieur à la réalité. La possession de l’être longtemps souhaité, dont la beauté a dompté, en nous, tout autre désir, est un bonheur d’une essence si absolue, si parfaite, que tout ce qu’on a pu imaginer nous semble ordinairement n’avoir été rien. Cela tient à la raison bien simple que nous sommes les vrais ouvriers de notre propre joie et que celle que nous tentons d’y associer, dans une communauté de corps et d’âme, n’en est jamais que l’occasion. C’est ce que j’ai fait observer déjà, en montrant le néant de la jalousie, puisqu’un étranger ne saurait rien nous prendre, au fond, de notre bonheur intime, pas plus qu’un musicien ne vole Beethoven en jouant un morceau de sa composition sur un violon lui ayant appartenu. Ce que nous aimons, c’est l’amour, dans un être qui nous en fournit le motif. Donc, les illusions dont je parle, et qu’il faut absolument garder, ne tiennent pas au rôle purement physique des liaisons nouvelles. Là nous sommes sûrs de trouver notre compte, parce que nous le portons en nous, comme le sage Bias toute sa fortune.
Ce qui nous est illusions, c’est les qualités d’adaptation de l’instrument qui se livre à nous, la façon dont son être moral se prêtera à notre rêve physique. C’est l’approfondissement mystérieux de la nature qui va nous imposer sa compagnie, qui constitue un fragile et délicat élément de bonheur et de durée. Eh bien, ne nous penchons que timidement au bord de l’abîme et ne cherchons pas trop à deviner le fin des fins. Contentons-nous d’être heureux de tout ce que la beauté nous donne et n’interrogeons pas trop la Femme dans l’Amante. Nous aurions souvent sujet de nous en repentir.
On dira tout ce qu’on voudra. Mais entre les âmes féminines et les nôtres, il existe un éternel malentendu et nous ne parlons pas la même langue, celles que nous aimons et nous. Gardons donc nos lèvres pour les baisers plutôt que pour la didactique passionnelle. Nous nous apercevrions bien vite que nous ne nous comprenons pas. Voilà ce qui nous doit guérir, comme d’une chose inutile, de toute tentation de dispute. La conscience n’est, après tout, que l’aptitude à considérer certains faits comme permis et certains autres comme défendus. C’est sur la nature même de ces faits que les femmes diffèrent, d’ordinaire, de conception avec nous.
Ah! ce bonheur tant souhaité, qui vous a paru plus que la vie, conquis par toutes les soumissions de votre âme, par tous les respects éperdus de votre pensée, par l’abandon de toutes vos autres joies, par des mélancolies immenses et par des patiences infinies, si vous saviez comme il est fragile, au fond. Il risque fort de s’écrouler le jour où, vous remémorant la somme de vos sacrifices vous aurez l’étrange fantaisie de vous demander si l’être qu’ils visaient en était moralement digne! Fuyez ce jour-là; car sa menteuse lumière n’apporterait, dans vos cœurs, qu’une inexorable nuit.
III
Cette miséricorde que vous gardez pour les fautes découvertes, exercez-la, tous les jours, sans trêve, à ne les pas découvrir. Ayez le respect de votre rêve. Même lorsqu’il s’appelle Musset, j’ai horreur de l’homme qui se complaît à salir ce qu’il a adoré. Le beau mérite de proclamer, même à ses propres yeux, qu’on a été une dupe! Et puis, ce n’est pas vrai. Je plains celui qui, ayant possédé celle qu’il aimait, même à tort (comme si on pouvait avoir tort d’aimer!) trouve qu’il a été dupe. De quels sens glacés était donc faite son ivresse qu’il n’en a pas gardé comme un parfum de l’Infini? C’est le souvenir de cette heure inoubliable, de cette heure sacrée qui doit nous rendre cléments les uns aux autres, et plus doux que des Christs pardonnant même à l’adultère. Le plus grand mérite de Jésus a été qu’il n’avait rien obtenu de la femme coupable, en l’absolvant. Le premier baiser qu’une femme souhaitée nous donne devrait emporter le pardon de tous ceux même qu’elle nous volera. Et ne croyez pas que je vous prêche là une morale lâche. Ce n’est jamais une lâcheté que savoir souffrir. Qui met de la dignité en amour, est bien près de ne plus aimer.
Et c’est là le seul malheur qu’il faut redouter en cette vie. Quand la femme vient à vous, vos vœux enfin exaucés, elle est tout mystère et c’est un sphinx qui vous attire autant qu’une Beauté qui vous charme. Qu’elle demeure telle pour vous, aussi longtemps que cela sera possible. Vous imaginez-vous que vous atteindrez jamais au fond de ce gouffre qui est sa pensée? Non, n’est-ce pas? Eh bien alors, pourquoi vous pencher au-dessus, dans l’espoir douloureux d’y voir se refléter quelque étoile que votre ciel ne connaît pas? Celui-là n’a jamais regardé dans les yeux d’une femme qui ignore à quelles profondeurs habitent les intimités de son rêve, de quels lointains constellés elle nous épie sans que nous l’y puissions surprendre nous-mêmes. C’est terrible et c’est charmant. Et nous vivons de cette inquiétude autant que de notre bonheur.
L’amante ne doit être, pour nous, qu’un hôte que nous traitons de notre mieux, que nous tentons de garder le plus longtemps possible. Il est de pratique physique que nous n’arrivons aux vraies joies que l’amour comporte, que par la coutume l’un de l’autre, par une certaine habitude des caresses que rien ne remplace. «Sa bouche était à la mesure de la mienne», a dit un écrivain charmant. Ce n’est pas du premier baiser que se fait cette commune mesure. Voilà ce qui nous doit enseigner la constance, comme le plus honnête des raffinements en matière de volupté. Vous me direz que beaucoup d’hommes aiment le changement. Vous me permettrez de vous répondre que ce sont des amants médiocres, des gens à courte vue passionnelle, des âmes manquant de portée. Qui ne sait s’attacher à une femme est certainement un mâle mal doué, j’entends superficiellement, un amoureux de la quantité plutôt que de la qualité.
Ceci bien établi, quel encouragement à la condescendance volontaire en amour, laquelle, seule, permet les liaisons durables, celles que paye un réel courant de volupté! Quelle raison de ne se point chercher de défauts, de ne se pas chagriner inutilement. Le temps de la possession ne doit se ressembler en rien avec l’autre et doit être exempt de toute coquetterie.
Mais, me direz-vous, cette joie éperdue de la réconciliation?
Eh bien! il faut en faire le sacrifice! C’est d’ailleurs un mot seulement qu’on sacrifie. Et le pardon aussi est un mot. Allons au fond des choses. Pardonner à quelqu’un, est-ce oublier l’offense qu’il vous a faite? Pas le moins du monde! Vous n’êtes pas maître de votre mémoire. C’est s’engager simplement à ne lui pas tenir compte, dans la suite, de la peine qu’il vous a causée, pour lui en causer une pareille. Eh bien! vous avez beau être de bonne foi, cette magnanimité, en amour du moins, ne représente non plus absolument rien. Très inconsciemment, avec la volonté du contraire, vous tiendrez compte de la faute pardonnée, parce que votre tendresse sera diminuée d’autant. Dans ce baiser du pardon, dans cette étreinte du retour, ce n’est pas nos rancunes qui s’en vont de nous, à moins que nous ne les échangions. Le spasme délicieux passé, l’oubli de nous-même, le sommeil d’un instant où toute notion nous fut perdue, dissipés, nous nous retrouvons face à face avec le souvenir. Que nous le voulions ou non, une pierre est tombée de l’édifice de notre Rêve, une épine a crû dans le buisson qui sépare les deux routes, tout emperlé de notre sang. Les querelles fréquentes et volontaires sont un abaissement de l’Amour et ne lui laissent plus la gloire cruelle de s’écrouler avec quelque grandeur, en laissant derrière lui une grande image. Nous ne sommes plus le bûcheron qui renverse l’arbre géant d’un rude coup de sa cognée, mais l’insecte honteux qui en ronge l’écorce et met des lèpres là où s’épanouissaient les frondaisons.
Or donc, amants pour qui j’écris, je vous devais cette page de franchise. Contentez-vous de vous aimer à pleine âme et à pleine bouche sans demander de douloureuses surprises au Destin. Peuplez le jardin de votre âme, non pas de fleurs délicieusement vénéneuses, mais laissez-y s’épanouir largement les roses au cœur loyal et aux lèvres toujours parfumées!