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Le petit vieux des Batignolles

Chapter 27: X
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About This Book

A veteran Sûreté agent assembles memoirs that combine vivid case narratives, procedural detail, and moral reflection. The account follows the investigation of a touching affair centered on an elderly neighborhood resident while portraying the daily duties, methods, and teamwork of a small police corps. It foregrounds technological changes that shrink criminals' chances of escape and repeatedly argues that exposure and punishment eventually overtake wrongdoing. The prose aims to demystify crime by showing its banality and consequences, and to persuade readers that honesty is the safer, more practical course.

L’ennui, monsieur, l’ennui, voilà,
soyez-en sûr, la véritable plaie du
siècle.
ANONYME.

Il était six heures du matin, tout était silencieux encore dans le vaste hôtel de Tressang, l’une des princières demeures du faubourg Saint-Germain: et cependant, chose inouïe, le vicomte Max était déjà levé. Accoudé à sa fenêtre, il fumait et réfléchissait, chose bien plus fabuleuse que son lever matineux.

Le vicomte avait vingt-cinq ans à peine; il passait pour un des beaux hommes des salons de l’aristocratie, il passait pour avoir beaucoup d’esprit; seulement, sur ses traits fatigués, sur ses lèvres flétries, dans ses yeux rougis par les veilles, l’orgie avait laissé sa brûlante empreinte.

Maxime de Tressang, ou Max, comme l’appelaient ses amis, avait été, en effet, l’un des plus frénétiques viveurs de Paris; en moins de trois ans, il avait gaspillé, jeté au vent ses illusions, sa belle jeunesse et cinq cent mille francs à peu près qu’il tenait du chef de sa mère, morte alors qu’il n’était qu’un enfant.

Mais après trois ans d’ivresse, le réveil était venu, des créanciers habilement temporisés avaient fini par crier si haut que leurs clameurs étaient arrivées jusqu’aux oreilles du comte de Tressang, lequel avait signifié à son fils, déjà en perspective de Clichy, qu’il fallait payer et tout payer, dut-on pour cela vendre jusqu’au manoir de Tressang, ruine imposante et lézardée, qui croule à demi dans une plaine de Champagne.

Max s’était résigné.

Tout son patrimoine y avait à peine suffi.

Adieu prés, vignes, vallons, blanches métairies, bois verdoyants, tout, tout. Il est vrai de dire que le comte de Tressang, dont la fortune personnelle était fort considérable, avait tout racheté sans que Max s’en doutât.

Enfin la ruine était complète.

Le brillant vicomte Max, le roi du turf, le démon du tapis vert, l’idole des emprunteurs, le prince chéri des lorettes de haut parage, réduit à la portion congrue avait dû se résigner et courber sa tête altière sous les fourches caudines de la volonté paternelle.

De ce jour Max renonça à ses habitudes et parut fort résigné à sa position.

Abandonnant brusquement le tourbillon doré dont il était le parangon, il avait pris le masque trompeur de l’homme grave et désabusé; ne pouvant plus à son aise boire à la coupe, il avait déclaré sa soif assouvie; blasé maintenant, il haussait les épaules au récit des exploits de ses anciens compagnons, riant quand un infortuné néophite faisait quelque plongeon sinistre, ou qu’un nouveau venu brûlait ses ailes à la flamme de cet enfer immense qu’on appelle Paris.

Pauvre Max, il ne songeait que trop encore à ses ailes, à lui, qui sentaient si fort le roussi!

Et pourtant ce qu’il appelait sa portion congrue, c’eût été la fortune, une grande fortune pour bien d’autres.

—Mon fils, avait dit, en effet, le vieux comte de Tressang, vous voici sur la paille; cela devait être, je m’y attendais. J’eusse pu l’empêcher, je ne l’ai pas voulu; les hommes de notre maison ont l’habitude de payer leur dette à la jeunesse; n’y pensons plus. Votre mère était pauvre; ce qu’elle vous avait laissé a été fondu en moins de rien; heureusement pour vous, moi, je suis riche. Mais, comme malgré le repentir de vos erreurs passées, vous pourriez fort bien faire prendre à ma fortune le chemin qu’a pris celle de votre mère, j’y mets bon ordre; vous aurez ma maison, ma table, mes domestiques, mon écurie et, de plus, je vous compterai mille francs par mois; êtes-vous content?

—Oui, dit le vicomte au désespoir, oui, je suis très-content... Ce que j’ai de mieux à faire, avait-il pensé d’abord, est de me faire sauter la cervelle.

Mais la nuit aidant de ses conseils, il avait résolu d’accepter pour le moment, se réservant d’attendre, sans la désirer, la mort du comte.

On avait bien essayé de railler Max, mais il était, on le savait fort bien, homme à se fâcher; puis, il avait si bien fait, lui-même, les honneurs de sa noyade, comme on disait, que réellement rire eût été de mauvais ton.

Il restait encore un modèle du genre. Respect, donc, aux vaincus, c’est la devise de la chevalerie française.

Le premier moment passé, notre vicomte était devenu respectable aux yeux de tous, même de ses anciennes maîtresses qui, toutes, plus ou moins avaient mis à la caisse d’épargne, sur les fantaisies qui avaient ruiné le plus généreux des lions.

Elles avaient mis à la caisse d’épargne... qui n’y met pas en effet? Se ruiner aujourd’hui est devenu mauvais genre; chacun sent le prix de l’argent, on le garde pour soi et bien on fait. La pauvreté est à l’index, maintenant; notre siècle ne sait qu’une chose, mais il la sait fort bien, il compte comme Barême... on n’enseigne plus que cela... les poëtes, eux-mêmes, jouent à la hausse. Il n’y a plus que les niais qui ne gagnent pas d’argent.

Heureux siècle!

Or, le vicomte de Tressang, tout en fumant un délicieux panatellas plus jaune que l’ambre, et respirant la fraîcheur embaumée des grands arbres du jardin de l’hôtel, s’ennuyait et réfléchissait fort.

Il réfléchissait sur un livre que, par hasard, il avait ouvert la veille et qu’il n’avait pas compris du tout.

Ce livre c’était l’Amour, de Stendhal.

Max avait été frappé par quelques-unes des pensées qui lui étaient tombées sous les yeux, et tout en les commentant avec lui-même, il en était arrivé au titre du livre, l’Amour, et se demandait avec toute la bonne foi qu’on se doit à soi-même, à quoi s’en tenir sur l’existence de ce sentiment dont tout le monde parle, que chacun commente et que bien peu cependant ont réellement connu.

—C’est un fait douloureux à constater, se disait notre vicomte, mais en vérité je suis tenté de croire que le nom seul existe. Aujourd’hui, tout homme de vingt-cinq ans est plus ou moins blasé, suivant son milieu; à vingt-cinq ans, on a eu d’innombrables maîtresses, brunes ou blondes, bêtes ou spirituelles, jolies ou laides, vêtues de cotonnade ou de soie, le tout suivant ses moyens.

Si bien, que lorsque vient à sonner la trentaine, que l’existence de garçon est devenue intolérable ou impossible, que l’on est aux trois quarts ruiné, l’on éprouve le besoin d’unir sa destinée à quelque jeune vierge, le plus riche possible; on fait alors un mariage de raison, de convenance ou d’argent, les trois mots sont synonymes, et, ma foi! l’on émet bravement sa petite opinion sur la femme et sur l’amour.

Or, je me demande en quoi l’on voit la femme dans tout ceci? Est-ce la courtisane effrontée qui se donne et vous trompe pour de l’argent, ou la pauvre fille que vous prenez et que vous trompez pour le même motif? Je ne vois qu’un marché, là dedans, et aussi infâme des deux côtés.

Il est vrai que la société a énormément gagné à cette façon de voir.

Notre siècle offre la plus riche collection de jeunes vieillards aux lèvres pendantes, aux yeux hébétés, lions éreintés et sans crinières qui traînent, au soleil du boulevard, leur existence flétrie (sans compter ceux qui préfèrent un coup de pistolet), et qui, rendus fous par la satiété, l’impuissance et le désir, feront faire un pas de plus à la civilisation du vice.

Et des filles, donc!... quelle variété étrange, infinie, depuis la malheureuse en haillons, jusqu’à l’impure de haut parage, depuis celle qui a faim, quelquefois, jusqu’à celle qui dévore des millions!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Max en était là de ses réflexions, lorsqu’il en fut tiré par un léger cri poussé par une voix jeune et fraîche. Le cri paraissait venir de l’extrémité du jardin.

Le vicomte s’ennuyait horriblement ce matin-là.

—Allons voir, se dit-il, et il descendit.

II

LA FENÊTRE DU CINQUIÈME

Sa beauté tient du prodige.
Fanny Fern.

Les jardins de l’hôtel de Tressang étaient entourés, vers le fond, par des maisons dont le comte avait à prix d’or fait boucher les ouvertures de ce côté; à l’une des maisons cependant, presque sous les toits, une fenêtre était restée dominant les grands arbres; c’est de là que partait la voix.

Lorsque Max arriva, il aperçut, imprudemment penchée, une jeune fille d’une admirable beauté; les soyeuses boucles de sa chevelure blonde s’échappaient à profusion d’un petit bonnet de percale bleue entouré d’une petite dentelle: elle cherchait à apercevoir un objet que les arbres lui cachaient sans doute; ses grands yeux étaient pleins de larmes.

La beauté de cette jeune fille éblouit le vicomte un moment.

—Auriez-vous, mademoiselle, dit-il, laissé échapper quelque chose?

—Oh! monsieur, oui, répondit-on; soyez bien bon, regardez par-là, sous les arbres, j’ai laissé tomber la cage de mon chardonneret et il est dedans, encore!

Max rentra sous les arbres et regarda vainement de tous côtés. Il revint à l’endroit d’où il pouvait apercevoir la jeune fille.

—Je n’ai rien vu, mademoiselle.

—Oh! mon Dieu, mon Dieu! la cage sera restée accrochée dans les branches, mon pauvre oiseau sera mort, bien sûr!...

—Croyez-vous que la cage soit réellement dans les branches?

—Mais j’en suis sûre.

—Alors, je vais y regarder.

—Je suis bien fâchée de la peine que vous prenez, monsieur, mais puisque vous avez cette complaisance, tenez, il doit être dans le grand tilleul.

Max montra un arbre.

—Là? dit-il.

—Non, non, l’autre, à côté, oui, celui-là!

—Alors, mademoiselle, je vais tâcher de me procurer une échelle et je.....

—Une échelle!...

Et, malgré la distance, le vicomte vit très-bien un sourire à travers les larmes de la belle enfant.

—Au fait, pensa-t-il, en riant, je puis bien grimper à cet arbre, cette jeune fille est charmante, mon action n’en sera que plus méritoire.

Et Max, au détriment de ses mains blanches, escalada l’arbre, découvrit la cage, et toucha bientôt terre avec le précieux fardeau. La jeune fille avait pu suivre ses mouvements.

—Je le tiens! cria joyeusement le vicomte.

—Et mon chardonneret est-il vivant?

—Voyez: et Max reculait en élevant la cage; tenez, le voici qui mange.

—Oh! mille fois merci, monsieur.

—Je vais aller vous le porter, mademoiselle; dites-moi où je dois me présenter.

—Ne vous donnez pas cette peine, monsieur; j’ai de la corde, je vais détendre mon linge.

—Mais, mademoiselle, il me semble...

—Ce sera l’affaire d’une minute.

Et la jeune fille disparut.

—C’est qu’elle est admirablement belle, pensait Max. Quels cheveux! et ses yeux!...

Il était tout à l’admiration; mais l’instinct reprit le dessus:

—Chardonneret, mon ami, je voudrais être à ta place... et involontairement il mesurait la hauteur de la fenêtre.

La jeune fille reparut.

—Monsieur, monsieur, voici la corde.

—Bien, laissez-la descendre.

—Attachez la cage solidement, faites plusieurs nœuds.

—Oui, oui, soyez tranquille.

Max attacha la cage, la jeune fille hissa avec des précautions infinies l’oiseau chéri et sa prison; enfin il toucha le bord de la fenêtre, quel bonheur, alors!

—Merci, monsieur, cria-t-elle, merci de votre bonté, merci! merci!

Et la vision disparut.

Max se frotta les yeux.

—Est-ce bien moi, se dit-il, qui viens de grimper à cet arbre pour dénicher un chardonneret? (Son pantalon éraillé, une de ses mains écorchée, étaient là comme preuves). Et la petite qui ne m’a pas dit son nom... Je me suis conduit comme un lycéen; enfin je le saurai. Car il est impossible d’être plus jolie.

Il s’assit et resta longtemps sur un banc de gazon. La fenêtre restait toujours déserte.

—Allons, ce sera pour demain, dit-il, et il remonta à sa chambre; on commençait à s’éveiller dans l’hôtel.

Le vicomte alluma encore un cigare, s’étendit sur son divan, et finit par s’endormir. Il rêva qu’il avait un million de rente, et se promenait dans une calèche d’or massif, traînée par six chevaux d’un prix fabuleux, avec la jeune fille au chardonneret.

III

UN BOHÈME

Pour l’honneur de la littérature et
des arts, il me faut cinq francs.
L. Leozou.

—Monsieur, dit un domestique en entrant, il y a en bas, un monsieur assez mal mis, qui, malgré l’heure, insiste pour être introduit près monsieur le vicomte; il se nomme M. Clodomir.

—Faites monter bien vite; et Max s’avança rapidement vers la porte.

Hâtons-nous d’excuser le vicomte, l’homme impassible, aux émotions éteintes. Clodomir, ou plutôt Horace Maisans, était son meilleur ami; enfants, ils avaient joué ensemble; au collége, ils s’étaient assis sur les mêmes bancs, partageant toutes leurs pensées; puis, malgré la différence de fortune, ils s’étaient vus souvent à Paris. Clodomir, en dépit de toute sa famille, se destinait à la littérature et, abandonné de son père, subissait à Paris toutes les rigueurs de la plus horrible des misères, celle de l’artiste. Tandis que le père Maisans, riche et entêté bourgeois de Mâcon, se plaignait à tout venant des «débordements» de son fils, qui avaient hâté la chute de ses cheveux, et devaient tôt ou tard, disait-il, le conduire à l’hôpital.

Un jeune homme aux traits fatigués, aux formes grêles, aux mains amaigries, mais à la physionomie noble et intelligente, parut sur le seuil et serra cordialement les mains de Max.

—Pardieu! s’écria celui-ci, c’est fort heureux enfin, que tu daignés me venir voir! mais cela va changer: d’abord, où demeures-tu?

—Ma foi! nulle part pour le moment; c’est même, je dois l’avouer, ce qui m’amène; je viens t’emprunter quarante francs.

—Tu ne demeures nulle part, tu viens m’emprunter quarante francs... que diable vas-tu faire avec cela? partage ce qui me reste, au moins.

—Merci, cher ami, j’ai dit quarante francs, c’est juste ce qu’il me faut, et Dieu seul sait quand je pourrai te les rendre!

—Me les rendre!... mais crois-tu donc...

—Pardon, pardon! Tiens-tu à mon amitié?

—Quelle question!

—Alors, prête-moi ce que je te demande, rien de plus, et laisse-moi te dire que je te le rendrai.

—Mon cher, en vérité, je ne vois pas le rapport...

—Mais, ne fût-ce que pour épargner mon amour-propre;... puis, pour conserver un ami, on doit lui avoir le moins d’obligations possible.

—Quelle déplorable théorie, comme si les devoirs de l’amitié...

—Oh! le joli mot.

—Ah ça, tu ne crois donc à rien?

—A peu de choses du moins; mais sérieusement, puisque tu parles de théorie, veux-tu la mienne?

—Expose...

—Eh bien, admets que l’amitié soit un lien très-fort, j’y consens; mais, pour briser ce lien, il suffit de bien peu de chose, d’un rien; je vais plus loin: sans égalité, pas d’amitié possible. Dans le sens vrai du mot, moi ton obligé, je ne suis plus ton égal; je n’ai plus mon franc-dire; mon opinion, ma pensée, tombent sous ta dépendance...

—Quel ridicule orgueil!

—C’est comme cela pourtant... Puis un jour, que sais-tu? je puis aller trop loin, à ton avis; un ami, c’est un tyran parfois... il est des circonstances où votre meilleur ami devient inexorable comme un remords, et il le doit, c’est dans son rôle. Si j’en venais là, un jour, moi, ton obligé; moi, pauvre hère, vis-à-vis de toi, grand seigneur, que dirais-tu? T’en doutes-tu, seulement? Tu dirais: ce rimailleur insipide, que jadis je tirai de la crotte...

—Mais, Clodomir, tu es insultant, ce matin.

—Non, mon cher, ami; seulement ton point de vue n’est pas le mien, tu es plus jeune, encore; attends quelques années... Mais, veux-tu? parlons d’autre chose.

—Volontiers; mais avant, voici ma bourse,—Max ouvrit son secrétaire,—puise. Maintenant, dis-moi comment il se fait que tu ne loges nulle part?

—Ah! tu rouvres ma plaie; si je ne loge nulle part, c’est que nous sommes au 15 juillet.

—Eh bien?

—Le 8 juillet, c’est le jour du terme...

—Alors?...

—Ce jour-là, les propriétaires ont la plate coutume d’exiger le payement du terme.

—De sorte?...

—De sorte que, comme je devais déjà la moitié d’un terme, un huissier, moyennant cinq francs, est venu me prier poliment de chercher asile ailleurs.

—Comment! mais tes meubles, tes effets?

Clodomir se mit à rire de bon cœur.

—Mes meubles! je les laisse volontiers en gage: un lit de sangle et une paillasse, c’était mon mobilier... Quant à mes effets, examine ces vêtements dont la coupe élégante fait ressortir encore l’étoffe.

—Oui, la coupe me semble originale.

—Eh bien, tu as vu mes effets. Mais sois sans peur, j’ai sauvé les papiers, un drame romantique dont chaque scène exige un nouveau décor; le premier acte commence sur le Mont-Blanc et le neuvième et dernier finit dans une mine de Sibérie!... Le tout en vers, orné de calembours et autres jeux d’esprit, avec danses au troisième acte et une charade offerte au public au quatrième. Est-ce neuf, cela?... Le spectateur qui aura deviné, recevra quelque chose en prime, un rien, un volume de mes vers, en ajoutant seulement quatre francs de retour. Que dis-tu de mon idée?

Clodomir, tout en débitant cette tirade avec une volubilité de saltimbanque, avait gardé un si profond sérieux, que Max était au comble de la stupéfaction. Il en était à se demander si ce pauvre Clodomir n’avait pas quelque peu l’esprit dérangé; le bohême, heureusement, éclata de rire.

—C’est fort joli, dit Max, mais enfin où logeais-tu quand tu avais un logement?

—Quand j’avais un logement, ô mon ami le cher vicomte, je n’avais pas d’habits.

—Pas d’habits!... scanda Max qui tombait de surprise en surprise.

—Pas assez, du moins, pour te venir voir. Je ne t’ai pas prié de passer chez moi, parce que je n’avais pas de chaise où te faire asseoir; voilà le vrai. Si tu tiens maintenant à savoir où je demeurais, c’est ici tout contre: je pouvais même apercevoir tes jardins de la fenêtre d’un voisin.

—Comment, cette petite fenêtre ici au bout?

—Précisément.

—Mais c’est une jeune fille qui y demeure, une ravissante créature, même.

—Ah! dit le bohême quittant son air railleur, tu la connais?

—Oui et non. C’est une pastorale dont je puis te régaler après déjeuner, car tu déjeunes avec moi, n’est-ce pas?

—Je n’y vois pas d’inconvénient.

Le vicomte sonna pour déjeuner, quoiqu’il ne fût que dix heures et demie, puis Clodomir se mit à raconter ses aventures depuis un an qu’il n’avait vu Maxime de Tressang.

IV

Ils ne craignent qu’une chose: le ridicule.
Stendhal.

On venait de servir le café. Max, tout en offrant d’excellents cigares à son ami, lui disait:

—Maintenant je vais tenir ma promesse, puisque tu insistes tant, et te faire, en prose, par exemple, le récit de mon églogue.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

—C’est très-poétique, en effet, raconté par toi surtout; mais y aurait-il indiscrétion à te demander tes intentions au sujet de cette jeune fille?

—Pardieu non, c’est bien simple...

—Que vas-tu faire?

—Tout bonnement lui donner un appartement assez gentil pour lui servir de cadre, puis une voiture; et dans trois mois, si elle est aussi spirituelle que jolie, elle me quittera un beau matin, moi, pauvre vicomte en tutelle, pour quelque autre plus fortuné que ton serviteur, un prince russe, par exemple... Mais au moins, je l’aurai lancée, je lui aurai rendu service...

—Il est joli le service!... Mais c’est tout simplement une infamie que tu médites, Max!

Le vicomte se prit à rire, mais à rire!...

—Oui, une infamie. Qui te dit, d’abord, que cette jeune fille ne rejettera pas tes offres avec indignation?

—Elle ne les refusera pas.

—Qui te dit qu’elle n’est pas laborieuse et sage, tenant autant à son honneur que la plus altière duchesse de ton noble faubourg?

—Quoi! vraiment, mon pauvre Clodomir? reprit le vicomte d’un air de compassion; toi le sceptique de tout à l’heure, tu as encore la faiblesse de croire à ces choses-là!

—Oui, j’y crois, et fermement encore; puis d’ailleurs, que t’importe?... vertueuse ou non, de quel droit viendrais-tu troubler son existence... Si elle est sage, pourquoi jouer le rôle du tentateur? pourquoi la faire déchoir, pourquoi désirer une malheureuse de plus?... Si elle ne l’est pas, tu n’auras même pas le plaisir de la nouveauté.

Max souriait d’un air fin.

—Je comprends, dit-il.

—Que comprends-tu?

—Dis-moi combien de temps tu es resté le voisin de cette voisine?

—Un an et demi environ.

—Et alors tu redoutes que je n’aille sur tes brisées...

—Moi, je te jure...

—Ne jure pas.

—Je te donne ma parole d’honneur que je ne lui ai pas parlé dix fois, et qu’une seule fois, par hasard et en son absence, je suis entré chez elle.

—Mais alors ce fougueux intérêt?...

—J’ai pour elle l’intérêt que mérite une pauvre fille sage, laborieuse, sans amis, sans soutiens.

—Mais, Clodomir, pourquoi ne pas dire tout simplement?...

—Eh! mon Dieu, mon cher, je n’ai rien à dire.

—Prends garde, tu me laisses le champ libre; allons, avoue-le-moi, tu l’aimes?...

—Mais pas du tout!... Voilà comme sont bien des hommes, toujours un intérêt caché fait agir, n’est-ce pas?... Eh bien, non, je t’ai dit à propos de Louise...

—Ah! elle se nomme Louise.

—Ou Jeanne ou Julie, je ne sais trop, dit Clodomir d’un air très-impatienté qui amusait beaucoup Max... Je t’ai dit, à propos de cette jeune fille, ce que je t’aurais dit de tout autre en pareil cas: une action semblable est une infamie... Ris tant que tu voudras, c’est une tache à ton blason.

—Allons, Clodomir, c’est ta maîtresse...

—Non, sur l’honneur!

—Alors, c’est bien, rappelle-toi que je t’ai averti.

Quelques amis du vicomte vinrent à entrer. Max, sans leur dire son expédition du matin, leur raconta comme quoi il était amoureux, et les fit rire prodigieusement en leur faisant part des vertueux scrupules de Clodomir.

Les nouveaux venus regardaient avec surprise le bohême, dont la mise négligée ressortait davantage encore, au milieu des toilettes soignées qui l’entouraient.

Chacun voulut prendre part à la discussion morale qui s’éleva au sujet de la jeune fille. C’était à qui placerait un mot spirituel ou profond, suivant son caractère.

Clodomir, seul de son opinion, tenait tête à tous.

La discussion s’anima, on en vint aux personnalités.

—C’est votre maîtresse, décidément.

—Comptez-vous l’épouser, que vous revendiquez le droit de défendre sa vertu?

—C’est votre sœur peut-être, que vous n’osez avouer? s’écria tout à coup le chevalier de Castelmoron, une espèce de fat, dont le père, nommé Trippard, était marchand de chevaux.

—Comme vous l’entendez, non, s’écria Clodomir, la joue empourprée et la voix tremblante... comme vous l’entendez, non, monsieur, ce n’est pas ma parente, mais elle est ma sœur au nom de l’humanité que vous oubliez...

—Bravo, bravo! continuez...

—Et c’est une parenté que je ne veux pas renier, dont je ne rougis pas. Elle est ma sœur, parce que, pauvre et isolée, le travail de ses jours et de ses nuits lui suffit à peine; parce que sa beauté n’est qu’un malheur de plus, puisqu’elle l’expose à toutes les séductions... elle est ma sœur, parce que, dans notre société, elle n’a personne pour la défendre, personne!... sa seule sauvegarde, c’est la conscience du devoir, c’est la vertu,—et savez-vous ce que peut la voix de la conscience, quand on a faim, qu’on n’a qu’un mot à dire, pour accepter une honte dorée?

Personne ne riait plus, sauf le chevalier de Castelmoron, qui, profitant d’une pause, s’écria:

—Ah ça! c’est décidément l’apôtre d’une religion nouvelle...

Clodomir irrité, sortit brusquement sans saluer.

—Ah ça! Max, comment s’appelle cet original?

—C’est un de mes amis d’enfance, il se nomme Horace Maisans.

Puis, comme Max n’avait pu aller la veille à Chantilly, on lui raconta les détails de la journée, et les exploits de Miss Betsy, de Tambour-Major et de Pudding, le magnifique cheval anglais, qui tous les ans trouve assez de force pour faire six kilomètres au galop et que son dernier possesseur a payé 45,000 francs.

V

Je rougis, et je rougis d’avoir rougi.
Silvio Pellico.

Lorsque Clodomir fut dans la rue, il fut très-mécontent tout d’abord de lui-même.

—Quel plaidoyer en faveur d’une femme que je connais à peine!... Suis-je donc un niais?... Tous ces beaux jeunes gens se sont horriblement moqué de moi... avaient-ils raison? peut-être bien, et cependant non, j’ai bien agi. Puis, cette jeune fille, je la connais: pendant deux ans, ne l’ai-je pas vue sage, laborieuse... Au fait, elle m’inspire un singulier intérêt... serais-je amoureux? Quelle folie! il ne me faudrait plus que cela: cela ne peut, cela ne doit pas être. Je ne puis seulement subvenir à mes besoins à moi; mes moyens ne me permettent donc pas... Et pourtant, si je suis au désespoir d’avoir été mis à la porte de mon ancien domicile, c’est à cause d’elle, uniquement... Je me dois de la prévenir des intentions de mon ami Max; la mettre en garde... Oui, pour qu’elle se moque de moi, elle aussi!... Allons, décidément Max a raison, et ses amis aussi.

Si bien que, le soir arrivé, Clodomir se prouva à lui-même qu’il serait bon de se promener dans la rue de Lille, et qu’il passa la soirée à rôder dans les environs de son ancien domicile.

VI

TENTATIVES

Le lendemain Max ne pouvait détacher sa pensée de la jeune fille, qu’un instant il avait aperçue à la petite fenêtre. Ses informations lui avaient appris ceci:

Elle se nommait Louise Blain, n’avait point de parents, vivait complétement seule, ne recevait personne et ne sortait que pour aller chercher ou reporter de l’ouvrage: elle était repriseuse de dentelles.

Notre vicomte était loin d’être timide, et cependant un sentiment tout nouveau pour lui l’empêchait de se présenter chez la jeune fille.

Il passait, tout comme un tendre berger, ses journées entières au fond du jardin, assis sur le banc de gazon, épiant la fenêtre de Louise; il écoutait avec ravissement sa voix gauche et sans méthode, mais harmonieuse et pure. Cette voix lui semblait plus belle que celle de toutes les cantatrices en vogue, et cependant, elle ne chantait que des refrains populaires, écorchés chaque jour par des orgues de Barbarie.

—Décidément, se dit Max, cet état de choses ne peut durer, il faut prendre un parti.

Le lendemain, un domestique se présentait chez Louise avec la lettre suivante, dont le laconisme était destiné à faire entrevoir bien des choses:

«Mademoiselle,

«Vous voir, c’est vous aimer; je vous ai vue. D’un mot, vous pouvez me rendre le plus heureux des hommes: ce mot, dites-le: Votre appartement est prêt, votre voiture attend à votre porte une réponse.»

Louise replia la lettre après l’avoir lue:

—Cette lettre ne peut être pour moi, dit-elle, au domestique, reprenez-la, vous vous trompez.

—Cependant, mademoiselle!...

La jeune fille ouvrit la porte d’un air significatif, le domestique s’inclina et sortit.

—Bien, se dit le vicomte, elle ne m’aura pas compris, ou elle aura cru que je me moquais d’elle; le point le plus important est de la convaincre de la réalité de mes offres.

C’est pourquoi, dès le lendemain, Max entassa dans une magnifique corbeille tout ce qu’il put trouver de plus éblouissant: étoffes, dentelles, châles, bijoux.

Il y en avait pour une dizaine de mille francs, c’était tout ce que le vicomte avait pu se procurer d’argent comptant.

Le lendemain, en l’absence de Louise, le concierge de la maison, que quelques louis avaient rendus d’une rare souplesse, introduisit dans la chambre de la jeune fille la magique corbeille.

Max guettait du jardin l’effet que produirait tout cet attirail de tentation.

—Elle se mettra certainement à la fenêtre, pensait-il, alors je paraîtrai.

Mais en vain il fuma un nombre infini de cigares sous les grands tilleuls, Louise ne parut pas.

Seulement son domestique vint le prévenir qu’on venait de lui apporter un volumineux paquet, c’était la corbeille.

Le vicomte fut stupéfié.

—Une femme jeune, admirablement belle, pauvre et vertueuse! C’est un miracle, Clodomir avait raison, mais que faire? car décidément je suis amoureux, comme un fou, de cette jeune fille.

Que faire?... et le vicomte se creusait la tête pour inventer quelque chose de neuf; en pareille matières ses ressources étaient à bout, ses moyens de séduction épuisés.

En peu de jours sa passion (c’était devenu une passion) prit d’énormes proportions.

Tout lui était devenu indifférent, il avait délaissé son club chéri, ne passait plus ses soirées à jouer quelque whist nerveux ou quelque bouillotte corsée.

Lui, l’homme à la mode, le viveur, le superbe insolent, il en était, tout comme au sortir de sa philosophie, à se proposer les problèmes les plus saugrenus.

Il eût presque effeuillé des marguerites.

Peut-être eût-il rougi, si, mis en présence de Louise, il lui eût fallu lui parler.

Par une sorte d’intuition, il avait deviné le caractère de Louise; il comprenait que la moindre démarche audacieuse le perdrait à tout jamais.

Désormais il passait sa vie au jardin ou dans les alentours de la demeure de Louise, espérant voir de loin sa taille svelte et gracieuse, puisqu’il ne pouvait plus la voir à la fenêtre.

Un soir pourtant, il la vit mettre à la hâte son chapeau et son châle; il sortit en courant.

Il arriva trop tard, elle était partie.

—Au moins, je la verrai rentrer, dit-il.

Et pendant toute la soirée il resta en vedette; la pluie tomba en abondance, il ne quitta point son poste. Elle rentra enfin, mais si vite, qu’il la devina plutôt qu’il ne la vit; il était trempé jusqu’aux os; il retourna chez lui tout joyeux.

VII

Pendant ce temps, le Pactole coulait chez Clodomir, c’étaient tous les bonheurs à la fois; son père lui avait envoyé cinq cents francs, il avait réussi à faire représenter un drame au boulevard, qui avait failli lui rapporter quarante écus, enfin il était employé sérieusement dans un journal, pas méchant, mais assez réel pour lui compter cent cinquante francs par mois.

Clodomir avait une vraie chambre, un vrai lit; il était mis avec grâce et distinction, disait-il, et faisait trois repas par jour pour rattraper le temps perdu.

Mais, ô surprise! Clodomir avait paru se ranger, il n’avait point convoqué le ban et l’arrière-ban de ses connaissances, ainsi qu’il le faisait en cas de bonne aubaine, à venir partager un pantagruélique repas.

Il avait même eu l’idée de songer à payer ses dettes.

—C’est l’effet de l’âge, se disait-il, je deviens bourgeois.

VIII

Tout d’abord c’est un brouillard,
puis une ombre confuse.
Lope de Vega.

Louise, nous devons le dire, s’était très-bien aperçue de l’amour de son voisin le vicomte. Tout d’abord, en refusant ses offres brillantes, elle avait agi sans arrière-pensées: il m’oubliera demain, pensait-elle; maintenant, la persistance étrange et la timidité du vicomte la surprenaient au possible.

Max, sans s’en douter le moins du monde, agissait avec la plus grande habileté; il était loin d’être un grand grec en amour; notre génération entend assez peu le sentiment que l’on a, depuis quelques années, réduit à la simplicité d’une affaire d’argent: Max, en offrant de l’or à pleines mains et des cachemires, avait cru prendre la grande route du cœur, il se trompait.

Son indécision le sauva. En restant dans l’inaction, se contentant d’une admiration passive mais obstinée, il était rentré dans le vrai.

Louise, surprise d’abord, s’était bientôt indignée des démarches du vicomte. Peu à peu elle éprouva un charme secret, une douce habitude, que son inexpérience ne lui permettait pas de définir exactement, mais maintes fois, son cœur avait battu.

Qui eût résisté?

Elle voyait ce jeune homme riche, noble, puissant à ses yeux, d’une hardiesse qui avait été jusqu’à l’insolence, passer maintenant des journées entières à épier le moment où il pourrait seulement l’entrevoir. Souvent elle quittait son métier pour venir le contempler en se dissimulant derrière le petit rideau de sa fenêtre. Elle lui trouvait un air de distinction et de douceur. Peu à peu elle cessa de se cacher et son sourire répondait à la muette extase de Max.

Un jour le vicomte se frappa le front, il venait de lui surgir une pensée.

Se défiant des domestiques, lui-même fut son ouvrier.

Il lia ensemble quatre ou cinq longues gaules, destinées à faire des tuteurs aux arbustes du jardin, et muni de cet instrument, par une belle nuit d’été, après des peines inouies et maint essai infructueux, il parvint à déposer un gros bouquet de roses sur la fenêtre de Louise.

O bonheur! le lendemain, le bouquet de roses gracieusement disposé, s’épanouissait dans un grand vase de faïence bleue attaché à l’étroit rebord de la fenêtre.

Max était au comble de la joie.

Louise le remercia d’un gracieux sourire.

Désormais, chaque matin, sur sa fenêtre, elle trouvait un bouquet semblable. Puis un matin, en changeant les fleurs, elle laissa tomber celles du vase, Max les ramassa avec empressement et s’enfuit, plus joyeux qu’un fiancé de village avec un gros baiser.

Désormais Louise aimait le vicomte, toutes ses craintes avaient disparu, elle se laissait aller sur cette douce pente, trouvant la vie plus facile, sans se demander jamais où la conduirait cet amour.

Un jour enfin, Max osa lui écrire.

Avec cette lettre, bien respectueuse cependant, toutes les craintes de la jeune fille reparurent. Une idée, terrible pour elle, surgissait sans cesse dans son esprit: serait-elle jamais la maîtresse de Max?

Alors, elle se faisait une hideuse peinture de ce que la débauche offre de plus répugnant. Les pauvres filles qui n’ont ni père ni mère, ni parents ni amis pour les protéger et les défendre, sont obligées de connaître le danger pour pouvoir le combattre; pour elles, l’on n’a pas écarté tout ce qui pourrait ternir la virginité de leurs pensées, le vice grouille autour d’elles; effronté, cynique, ne respectant rien, ni jeunesse ni beauté, elles le coudoient tous les jours et savent au juste quel est le sort qui les attend un jour si elles succombent; les exemples sont là, sous leurs yeux.

Voilà pourquoi Louise était si fort épouvantée et pourquoi la lettre de Max lui ouvrit son propre cœur qu’elle n’avait osé jusque-là interroger.

Elle voulait fuir, quitter l’hôtel de Tressang...

Elle resta pourtant, mais se jurant bien de combattre cet amour, d’éviter Max, de fuir jusqu’à son regard, et certes, en se faisant cette promesse, elle était de bonne foi.

IX

Les jours se passaient, Louise tenait inexorablement son serment.

Max était au désespoir.

Les plus belles fleurs du parterre se fanaient, abandonnées sur la fenêtre, ou tombaient repoussées au pied de la muraille...

La voir était impossible. Un grand rideau masquait maintenant la fenêtre.

Nous devons dire pour être franc, que Louise souffrait autant que Max.

Un matin, Louise reçut une lettre dont elle crut reconnaître l’écriture.

—Je ne devrais pas la lire, pensait-elle.

Mais elle voulait bien savoir ce que pouvait contenir cette lettre: ensuite, qui le saura? se dit-elle.

La lettre n’était pas de Max, elle était de l’ancien voisin de Louise, Clodomir.

«Mademoiselle,

«Hier encore j’étais trop pauvre pour faire la démarche que je fais aujourd’hui; je vous aime, voulez-vous accepter ma main?...

«Ma demande n’ayant rien que d’honorable, permettez-moi de venir demain chercher la réponse.»

Cette lettre jeta Louise dans une profonde surprise. Que faire? accepter; d’un mot, désormais, elle déjouait les tentatives de séduction de Max, si telles étaient ses intentions, et de plus sa solitude cessait, elle n’aurait plus cette crainte horrible de la vieillesse, de la maladie, de la misère...

Louise était la fille d’un entrepreneur nommé Blain.

Cet homme actif, laborieux, intelligent, avait acquis une certaine aisance, qui lui avait permis de donner quelque éducation à sa fille.

Un jour la faillite frauduleuse d’un fripon lui enleva tout.

Le chagrin le prit, il mourut, laissant à sa veuve le soin de Louise, alors âgée de quinze ans, et les débris de son aisance passée.

Sa veuve ne lui survécut que trois ans.

A dix-huit ans, Louise resta donc seule; les frais de la maladie de sa mère une fois payés, elle ne possédait plus rien qu’un petit mobilier dont elle vendit une partie... Pour vivre elle avait son travail, quarante sous par jour en prenant sur ses nuits.

Et, pour avenir, elle avait la misère, ou l’hospice.

Toute la journée Louise ne put travailler, la nuit se passa en incertitudes.

Oh! si Max lui avait écrit cette lettre... mais non, l’amour de Max ce serait le luxe, une existence dorée, mais la honte! la honte! puis il ne l’aimerait pas toujours, pas longtemps peut-être, et alors la solitude reviendrait, plus affreuse encore avec le remords.

X

Enfin le lendemain arriva, l’indécision de Louise durait toujours.

On frappa à sa porte.

—Mademoiselle, dit Clodomir, je viens connaître ma destinée.

Le bohême était pâle et ému.

Louise fit un effort pour parler.

—Croyez, monsieur, à la grandeur de ma reconnaissance pour l’offre inespérée que vous avez daigné me faire. Mais, je ne dois, je ne puis... et des larmes arrivèrent à ses yeux.

—C’est-à-dire, mademoiselle, que vous refusez.

—Monsieur, de grâce, croyez...

—Ah! s’écria Clodomir, orgueil stupide, fausse honte petite et misérable! pourquoi ai-je tardé? Je le sens, aujourd’hui vous en aimez un autre. Et comme Louise se taisait: Oui, j’en étais sûr, et moi, pourtant, depuis longtemps je vous aime. Mon offre est celle d’un honnête homme qui vous offre de partager ses heureux et ses mauvais jours, et l’autre!...

—Oh! monsieur, épargnez-moi!...

—Peut-être, mademoiselle, ai-je été trop brusque, trop pressant, peut-être voudriez-vous réfléchir?

—Non, monsieur, non, c’est désormais impossible, lui dit Louise, plus froide et plus pâle qu’un marbre, c’est impossible, reprit-elle plus bas, adieu...

—J’obéis, mademoiselle, mais avant, et pardonnez ce que je vais vous dire... peut-être un cœur, un bras dévoué vous seront nécessaires... alors souvenez-vous de moi.

Et laissant une carte sur le bord du métier de Louise, il s’enfuit; les larmes le suffoquaient.

—Oh! s’écriait-il, cette femme que j’aimais, dont je voulais faire ma femme.... elle est la maîtresse de Max, il en a fait son jouet dans un jour de caprice. Ah! je me vengerai.

Max, durant ce temps, assis sur un des bancs du jardin, avait aperçu Clodomir. Lui aussi, il crut deviner.

—Niais, cent fois niais, se dit-il, elle se joue de moi et je l’aime, je l’aime!... alors ses poings se crispaient de colère, elle aime Clodomir, le vertueux défenseur de la vertu outragée.

Ils doivent bien rire de moi.

A cette idée, le vicomte furieux, courut chez Clodomir. Il entra dans l’appartement comme un fou. Le bohême venait de rentrer. Tous deux se continrent. Car à tous les deux la même idée leur vint de se précipiter sur l’autre.

—Clodomir, dit le vicomte, Louise est ta maîtresse, elle t’aime, tu l’as nié jadis, aujourd’hui je sais tout, et son geste était menaçant.

—Tiens, dit le bohême en jetant sur la table sa lettre que Louise lui avait rendue, lis, et vois lequel de nous deux...

—Je te le jure, sur la mémoire de ma mère, dit Max, elle n’est pas maîtresse.

—Alors, écoute bien ceci: de cette jeune fille j’ai voulu faire ma femme, une fausse honte m’empêcha de l’avouer; depuis longtemps je l’aime, désormais elle ne peut être à toi qu’à la condition de l’épouser; elle ne sera jamais ta maîtresse, moi vivant.

Maintenant, adieu, en te trouvant sur ma route, tu as brisé le rêve le plus cher de ma vie.

Fais Louise heureuse et honorée, alors je puis être encore ton ami.

Max regagna l’hôtel tout pensif.

XI

LES PROJETS.