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Le petit vieux des Batignolles

Chapter 43: XXVI
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About This Book

A veteran Sûreté agent assembles memoirs that combine vivid case narratives, procedural detail, and moral reflection. The account follows the investigation of a touching affair centered on an elderly neighborhood resident while portraying the daily duties, methods, and teamwork of a small police corps. It foregrounds technological changes that shrink criminals' chances of escape and repeatedly argues that exposure and punishment eventually overtake wrongdoing. The prose aims to demystify crime by showing its banality and consequences, and to persuade readers that honesty is the safer, more practical course.

Tout n’est qu’heur et malheur.

Ainsi, pour la première fois, dans l’esprit de Max, l’idée de Louise se trouva rapprochée de l’idée de mariage.

Le cœur du vicomte avait fait tant de chemin en moins de six mois que cette idée, qui autrefois lui eût semblé la plus bouffonne du monde, lui paraissait maintenant presque naturelle.

Il en était à peser les difficultés, à chercher un moyen de les vaincre.

Son plus grand embarras était de faire accepter son mariage par ses amis, par ses connaissances, à se sauver du ridicule, la seule chose vraiment redoutable.

—L’originalité me tirera de là, pensait-il, je m’afficherai autant que possible, ce sera un esclandre; mais, au bout de huit jours, personne n’en parlera plus. Maintenant on ne se marie plus que pour de l’argent; j’aurai pour moi les gens exaltés et les jeunes femmes sentimentales.

Quant à son père, le sévère comte de Tressang, Max ne doutait pas d’avoir son consentement, en lui présentant la chose d’une certaine façon.

Restaient encore quelques scrupules, quelques vieux préjugés, l’absence de Louise les dissipa tous.

Le vicomte se résolut donc à une grande démarche. Un beau jour il se présenta chez Louise:

—Mademoiselle, dit-il sans préambule, je viens vous demander si vous voulez être ma femme.

XII

LA PLUS RICHE HÉRITIÈRE DU FAUBOURG SAINT-GERMAIN.

Le rêve de tous les lions ruinés était à cette époque mademoiselle Henriette de Chevonceux.

C’était une grande jeune fille aux cheveux d’un blond fade, aussi acariâtre que riche, et qui, pour surcroît d’agréments, possédait une bosse que toute l’habileté de ses couturières pouvait à peine dissimuler.

Mademoiselle Henriette avait vingt-trois ans et régnait en despote à l’hôtel de sa mère, vieille femme qui cherchait encore à réparer des ans l’irréparable outrage, ruine respectable sur laquelle se lisaient les injures du temps sous une formidable couche de carmin et de blanc.

Cette respectable marquise professait pour sa fille une idolâtrie qui tenait du prodige pour tous ceux qui connaissaient, et par conséquent avaient eu à en souffrir, l’horrible caractère de mademoiselle de Chevonceux.

—L’aveuglement maternel, disait-on.

Il est vrai que cette affectueuse indulgence, cette admiration passionnée, cette inaltérable tendresse, avaient une source moins noble.

Feu le marquis de Chevonceux, joueur affréné, viveur émérite, avait laissé à sa femme une fortune plus que compromise; il ne resta presque rien à la noble veuve, quelque quinze mille livres de rentes, à peu près, la misère, pour elle.

Heureusement, un vieux parent de madame de Chevonceux, gentilhomme campagnard, avare et colossalement riche, avait disposé en faveur d’Henriette de toute sa fortune, évaluée par les plus modérés à cinq ou six millions.

Henriette, majeure et fille de tête, tenait les clefs du coffre-fort; c’était elle qui défrayait le train princier de la maison, tenant compte des recettes et des dépenses avec autant d’exactitude qu’un procureur, rognant sur les mémoires, mais jetant l’or au moindre de ses caprices, fournissant à ceux de la marquise.

Elle ne réclamait en échange de ses largesses qu’indulgence pour toutes ses fantaisies, amitié et surtout obéissance aveugle.

Faute de quoi, elle l’avait nettement expliqué à la vieille marquise, elle se mariait, se séparait d’elle, sans lui faire la plus légère pension, ne lui laissant pour vivre que les maigres restes du patrimoine des Chevonceux.

C’était là l’épouvantail de la marquise, la source où elle puisait son affection.

Un matin, Henriette se présenta chez sa mère, il était neuf heures à peine; la marquise, qui avait passé une partie de la nuit à jouer au wisth avec Mgr l’archevêque d’Araria, dormait encore d’un profond sommeil.

Sa fille l’éveilla brusquement.

—Ma mère, je voudrais vous parler de suite, s’il est possible. La marquise, terriblement contrariée, se souleva légèrement sur ses coussins.

—Est-il bien nécessaire que ce soit de suite?

—De suite, ma mère.

—Alors, je vous écoute; cependant je ne vous dissimulerai pas, Henriette, que je suis bien fatiguée ce matin.

—J’aurai fini en un instant, ma mère; je suis venue vous dire que j’ai enfin trouvé un mari de mon goût, et que je veux me marier.

La marquise se laissa retomber sur son oreiller en joignant les mains d’un air épouvanté.

—Mais, ma fille... essaya-t-elle.

—Oh! soyez sans crainte, ma mère, continua l’impassible Henriette, vous demeurerez avec nous, et comme je serai toujours la maîtresse, vous serez toujours chez vous. Ne croyez-vous donc pas à mon affection?

La marquise respira un peu:—J’ignorais, Henriette, qu’un nouveau parti se fût présenté; quel est ce jeune homme?

—Il ne s’est pas présenté du tout, il n’y a peut-être même jamais songé, ajouta Henriette pensive.

—Comment! mais alors, et les convenances?

—J’ai compté sur vous, ma bonne mère.

—Sur moi? et pour quoi faire?

—Mais pour aplanir les difficultés, l’homme que je veux pour mari est M. de Tressang.

—Oh! Henriette! un homme ruiné.

—Raison de plus, il me devra tout; puis, j’en ai assez pour deux, et, d’ailleurs, son père est riche.

—Un débauché!

—Gage de sagesse pour l’avenir.

—Un joueur, un joueur!

—C’est faux, ma mère, c’est faux.

—On le dit, ma fille.

—Oui, les envieux, les méchants, car enfin, ma mère, le vicomte est certainement l’homme le plus distingué que nous ayons reçu cet hiver.

—Il a bien des envieux alors.

—Eh bien! quand tout cela serait, je le corrigerai, et puis il me plaît.

La marquise ne répondit plus. Comme d’ordinaire, elle subissait l’influence; cependant une idée la prit, qui lui fit faire un soubresaut sur ses oreillers.

—Mais ce jeune homme, Henriette, tu le connais à peine.

—Assez pour l’aimer.

—Mais, ma fille, ce n’est pas une raison, cela.

—C’est une raison, ma mère.

—Cependant je ne puis pas aller le demander en mariage, moi, cela n’est pas reçu. Te connaît-il? t’a-t-il remarquée? t’a-t-il fait pressentir?....

—Absolument, rien.

—Eh bien, alors?

—Mais, ma bonne mère, dit Henriette avec un geste d’impatience, comprenez donc que c’est pour cela, précisément, que j’ai compté sur vous, sans cela.... Pensez donc, je vieillis, il faut me marier; le vicomte sera, j’en suis sûre, un excellent mari, si j’allais plus tard épouser un homme tyrannique qui voulût nous séparer... Oh! je serais bien malheureuse, et vous, ma mère?

Toutes les terreurs de la marquise revinrent; elle se voyait, seule, avec ses douze mille livres de rente, sans train de maison, sans fêtes, sans voiture....

—Non, mon Henriette, tu ne seras pas malheureuse, ta mère ne te fera pas défaut, ta volonté sera faite, je vais réfléchir.

—Ah! merci, ma mère, je suis rassurée maintenant; je compte sur vous, et Henriette sortit.

—Comment faire? mon Dieu, pensait la marquise, comment faire? Le monde, les convenances! Ah! cette enfant ne respecte rien. Si j’étais la maîtresse!

XIII

Max avait disparu.

C’est en vain que ses amis s’étaient présentés chez lui; la réponse avait été invariable:

—Monsieur le vicomte est sorti, répondait le domestique. On se livrait aux plus singulières conjectures.

Était-il à Paris?

Son père l’avait exilé dans une terre.

Il était aux eaux avec une de ses tantes.

Mais non, la saison était passée.

Il était en Italie alors.

Il avait été enlevé par une danseuse.

Tous ces bruits contradictoires avaient été longuement discutés, mais l’opinion publique n’avait pas décidé encore.

Qui donc eût pu se douter que Max, épris follement d’une ouvrière, passait ses journées, ses soirées, tout son temps, préoccupé sans cesse de cet amour.

Heureux seulement quand il voyait Louise, quand il pouvait rester quelques heures avec elle.

Car, maintenant, il allait souvent chez Louise; leur mariage était bien convenu, Max n’attendait qu’une occasion pour obtenir le consentement de son père.

Et Max était plus heureux qu’il ne l’avait jamais été, même dans ces jours de folie où, puisant sans compter, il jetait à pleines mains l’or et sa belle jeunesse.

Louise était heureuse aussi, l’avenir maintenant c’était l’amour de Max, le bonheur au lieu de la misère et du désespoir.

XIV

La marquise, cependant, tournait et retournait en sa tête tous les moyens possibles pour amener le mariage tant désiré par sa fille, de la façon la plus convenable et qui ne pût prêter le flanc au ridicule.

—Si encore je connaissais le comte de Tressang, pensait-elle, tout s’arrangerait, mais à peine si je lui ai parlé quatre fois en ma vie.

Grandes étaient donc les perplexités de la vieille marquise, lorsqu’un hasard des plus heureux vint la servir.

Comme elle cherchait à se rappeler toutes les circonstances qui l’avaient mise parfois en relations avec le comte de Tressang, elle se souvint qu’une de ses terres de Bourgogne était voisine d’une des propriétés du comte. De voisinage à procès le chemin était court, le procès amènerait nécessairement une transaction qui exigerait absolument des entrevues, une réconciliation. Alors, avec un peu d’adresse, il serait facile d’amener le comte à présenter son fils.

Mademoiselle Henriette, consultée, daigna donner son approbation.

Trois jours après, l’intendant de mademoiselle de Chevonceux faisait abattre, sans rien dire, quelques peupliers appartenant au comte de Tressang, indûment plantés, disait-il, sur le talus d’un fossé par ledit comte de Tressang.

Lequel, à la nouvelle de cet acte, d’arbitraire et de cette exorbitante violation, entra dans une épouvantable colère.

Ce que la marquise avait prévu arriva.

Un procès s’entama.

La marquise blâma fort son intendant.

On parla de conciliation.

Le comte, touché des regrets de la marquise, se prêta de bonne grâce à un arrangement.

Le comte, homme d’esprit, n’eut besoin que de voir trois fois la marquise pour être sur la voie.

Une conversation habile qu’il eut avec Henriette révéla au rusé vieillard ce qui devait s’être passé.

D’un coup d’œil il vit pour Max une superbe position.

Il rentra chez lui tout joyeux de cette découverte et se résolut de demander promptement la main de mademoiselle de Chevonceux pour le vicomte Gustave-Adolphe-Maxime de Tressang, son fils.

XV

Louise brodait à son métier.

Max était assis près de la fenêtre et jetait à la jeune fille de doux regards; il disait:

—Nous aurons sur les bords de la Loire... entre Montcoreau et Candes, le plus délicieux pays de la terre, une ravissante maison de campagne.

Notre maison est bâtie aux flancs d’un coteau que couronne un bois de châtaigniers au feuillage sombre, les jardins sont étagés en terrasses et traversés par un ruisseau que l’on a dirigé habilement au milieu des massifs; tous les murs sont tapissés de roses ou d’arbres fruitiers, ou bien encore de jasmins et de chèvrefeuilles.

Plus bas est un petit bois avec des sentiers fleuris tout bordés de fraisiers et de violettes; les pervenches s’enroulent au tronc des jeunes arbres et leur petite fleur bleue se détache, comme une étoile dans l’azur, sur le vert sombre du feuillage.

Puis est une prairie en pente douce avec de grands peupliers et des saules qui baignent dans la Loire leurs feuilles glauques et éplorées...

—Il faudra, disait Louise, que nous ayons une laiterie et une volière, surtout mon chardonneret, que j’aime encore plus, ne restera pas tristement tout seul dans sa petite cage.

—Nous aurons des oiseaux de toute sorte.

—Et une basse-cour.

—Certainement, et des pigeons...

—Quelles bonnes promenades le matin!

—A cheval.

—Et le soir?

—Oh! le soir, nous aurons un canot bien léger, bien rapide, la Loire est si belle, l’été, quand la lumière de la lune découpe les fantastiques silhouettes des peupliers et des grands bois, des coteaux et des maisons..........

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le mariage de Max avec mademoiselle de Chevonceux était une affaire décidée entre le comte et la marquise, nous ne parlons pas d’Henriette.

Les conditions préalables avaient été réglées.

Mademoiselle de Chevonceux apportait deux cent mille livres de rentes en biens fonds, le surplus était laissé à la marquise; le comte donnait cinq cent mille francs à son fils, et les jeunes futurs se mariaient sous le régime de la communauté.

Chose singulière! le comte avait presque dicté les conventions, pas un mot n’avait été émis par la marquise; Henriette avait ordonné positivement d’acquiescer à tout.

Tout était donc convenu, consenti.

Il ne restait plus qu’à présenter le vicomte qui serait immédiatement admis à faire sa cour.

Le mariage aurait lieu au printemps.

—Demain, se dit le comte, j’apprendrai à Max sa bonne fortune.

En bon père, il ne doutait pas que Max ne fût transporté. Deux cent mille livres de rente!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

—Notre position respective ne peut durer davantage, ma chère Louise.

Demain je demande le consentement de mon père; peut-être hésitera-t-il d’abord, mais je le convaincrai et, au pis aller, nous nous passerons de ce consentement.

—Non, Max, je n’entrerai pas ainsi dans votre famille, mais vous direz à votre père combien nous serons heureux ensemble, combien il sera heureux lui-même; tenez, Max, je l’aime déjà votre père, il remplacera le mien. Oh! non, il n’hésitera pas.

—Non, non, disait Max.

Le non, non, du vicomte était franc, il s’attendait bien à quelque résistance, mais il se croyait sûr de l’emporter:

—Oui, demain, je parle à mon père.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le père et le fils avaient chacun leur plan bien arrêté.

Par un hasard singulier, tous deux avaient choisi, pour parler, le même jour, la même heure (l’heure du dîner).

Tous deux attendaient avec impatience.

Le comte avait eu quelques réflexions qui le faisaient douter de la réussite: Max, pensait-il, ne tient point à l’argent; et, sans sa fortune, il est certain que mademoiselle de Chevonceux ne serait point un parti fort désirable.

Enfin il faudra bien qu’il m’obéisse; je suis le maître après tout, c’est mon fils.

—Que dira mon père? pensait Max; une jeune fille sans nom, sans parents, sans fortune, une ouvrière; n’importe, je le veux. De la fermeté, il cédera, il ne peut vouloir mon malheur.

Il est mon père après tout!

XVI

RÉALITÉ

L’homme propose, Dieu dispose.

Il y a loin de la coupe aux lèvres.

Quand arriva l’heure du dîner, Max descendit tout plein de ses résolutions.

Contre l’ordinaire, le comte était d’une charmante humeur.—Je joue de bonheur, pensa Max; de l’adresse, de l’éloquence, de la persuasion, de l’énergie, mon procès est gagné; abordons l’ennemi de front.

Il ouvrait bravement la bouche, le comte l’interrompit.

—Vous n’êtes pas, mon cher Max, sans avoir entendu parler de mademoiselle Henriette de Chevonceux.

—Certes, mon père.

—C’est une bien charmante personne, reprit le comte.

—Charmante, fit Max comme un écho et attendant le moment favorable.

—Elle est excellente musicienne.

—Excellente.

—Elle peint, dit-on, à ravir.

—A ravir.

—Vous vous êtes même, il me semble, extasié très-fort devant un album qu’elle avait rapporté d’Italie, l’an passé.

—Je voulais vous dire, mon père... essaya Max.

Le comte ne le laissa pas achever.

—Elle est fort riche, cette demoiselle de Chevonceux.

—Oui, fort riche.

—Un des beaux noms de France.

Max ne répondait même plus.

—Récapitulons: talents, position, fortune colossale; certes, celui qui l’épousera sera un homme heureux.

—Très-heureux.

—Réjouissez-vous, alors, mon cher Max.

—Moi, me réjouir, mais... pourquoi?

—Parce que, à partir de ce moment, c’est une affaire conclue.

—Hein! quoi? fit le vicomte tout surpris.

—Mais oui, et le comte se frottait joyeusement les mains; ne venez-vous pas de me dire que le mari d’Henriette serait un homme heureux?

—Mais, mon père...

—Vous venez de me le dire, n’est-ce pas?

—Cependant...

—Eh bien, c’est vous qui serez cet homme heureux; il ne manquait que votre consentement, vous le donnez; mademoiselle de Chevonceux sera votre femme.

La foudre tombant sur la table eût moins épouvanté Max.

—Mais c’est impossible, mon père.

—Et pourquoi, monsieur, s’il vous plaît?

—Pourquoi?

—Oui, pourquoi?

—Mais, d’abord, mademoiselle Henriette est bossue.

—C’est faux.

—J’en suis sûr.

—C’est un bruit que ses ennemis font circuler.

—Oh! par exemple.

—Oui, ses ennemis. Est-ce la seule impossibilité?

—Ensuite chacun connaît son déplorable caractère; nul, excepté sa mère, ne peut la supporter, sa volonté est tyrannique.

—Vous serez le maître chez vous; est-ce tout?

—Mon chez moi ne peut être un enfer; enfin, elle me déplaît.

—C’est fâcheux.

—C’est ainsi, cependant.

—Vraiment?... dit le comte d’un air goguenard.

—Oui, elle me déplaît... horriblement.

—Alors, je vous le répète, c’est fâcheux, parce que... Le comte s’arrêta.

—Parce que?... fit Max.

—Parce que j’ai donné ma parole à la marquise de Chevonceux.

Max fit un bond.

—Il me semble qu’on devait s’assurer de mon consentement.

—Aussi m’en suis-je assuré.

—Je le refuse.

—On s’en passera.

—Ce serait par trop fort! Nous verrons.

—Oui, nous verrons, dit le comte, dont la colère éclata, nous verrons si je suis le maître, et lequel de nous deux devra céder.

Le courage de Max redoubla avec la menace.

—Écoutez-moi bien, mon père: je le jure devant Dieu, jamais mademoiselle de Chevonceux ne sera ma femme.

—Ne jurez pas.

—Je le jure sur l’honneur.

—C’est bien, mon fils; néanmoins vous avez un mois de réflexion. Nous sommes au 25 octobre; le 25 novembre, vous me ferez connaître vos intentions. Songez seulement que vous me devez tout, que vous n’avez plus rien que ce que je veux bien vous donner; d’ici à l’époque fixée qu’il n’en soit plus question.

—Je n’ai pas besoin de réflexions.

—Si, si, réfléchissez.

Et le comte se leva de table.

—Je vais toujours, ajouta-t-il tout haut, achever de régler une clause du contrat avec la marquise.

Et il sortit.

—Morbleu! s’écria Max, nous verrons bien! me marier avec cette horrible fille, jamais!

Et le vicomte assura son serment d’un coup de poing sur la table, renversant une partie de ce qui était dessus.

Le domestique, que l’on avait fait sortir, accourut.

—Monsieur le vicomte a sonné?

—Oui, dit Max, pour ramasser ceci. Et il sortit.

XVII

—Eh bien? demanda la marquise de Chevonceux au comte qui venait de se jeter dans une bergère.

C’était le lendemain de la conversation entre le père et le fils.

—Eh bien, avez-vous parlé au vicomte?

—Je ne me suis pas encore nettement expliqué avec Max, il est un peu souffrant ces jours-ci et garde la chambre.

—Alors, vous n’avez rien dit?

—Peu de chose, j’ai laissé entrevoir.

—Et qu’a-t-il répondu?

—Entre nous, marquise, je le crois ravi.

—Vraiment.

—Oui, et cependant j’ai été fort circonspect à cause de l’état dans lequel il est.

La marquise jeta un coup d’œil en dessous au comte de Tressang, le bon père était impassible.

—Ma fille ne sait rien encore, dit la marquise (Henriette, en effet, était censée tout ignorer); puis-je en dire quelques mots.

—Oh! pas encore, dit le comte; dans quelques jours.

—Comte, vous me cachez quelque chose.

—Marquise...

—Soyez franc.

—Eh bien, tenez, je vais l’être.

—Il y a donc quelque chose?

—Je n’en suis pas sûr, je le crains seulement.

—Et ce serait?....

—Dois-je tout dire?

—Dites.

—Eh bien, je crois qu’il y a une amourette sous jeu. Je n’en suis pas certain cependant, mais demain je saurai au juste à quoi m’en tenir.

—Alors je ne dirai rien à Henriette.

—Non, d’ici quelques jours, ce serait plus prudent; mais soyez sans crainte, vous avez ma parole, marquise, mon fils ne m’y fera pas manquer.

—Oh! alors j’en parlerai à Henriette.

—Tu veux savoir de quoi il retourne, vieille rusée? pensait le comte, tu ne sauras rien.

—Au fait, oui, dit-il, il n’y a nul inconvénient.

—Je me suis trompée, pensa la marquise, il m’a dit la vérité, je vais tout dire à Henriette.

XVIII

Max, en quittant son père, se rendit précipitamment chez Louise qui attendait avec impatience le résultat de la démarché du vicomte.

Celui-ci rentra la figure bouleversée.

—O Louise, Louise, s’écria-t-il, je suis bien malheureux!

La jeune fille était toute tremblante.

—Qu’arrive-t-il, mon Dieu?

—Je n’ai pu parler à mon père, c’est lui qui vient de me déclarer qu’il voulait me marier.

Louise avait presque deviné dès l’entrée de Max, aussi le coup fut moins terrible,—elle semblait avoir tout son sang-froid.

—Oui, reprit Max, me marier malgré moi, avec mademoiselle Henriette de Chevonceux, une horrible bossue du plus affreux caractère.

—Votre père y voit sans doute quelque avantage pour vous.

—Mon père voit qu’elle est colossalement riche, qu’elle porte un des beaux noms de France, mais tout cela, Louise, tout cela peut-il donner un jour de bonheur?

—Vous êtes franc en parlant ainsi, Max, je le sais, mais demain vos idées peuvent changer.

—Moi, jamais! et dût mon père me déshériter, me maudire!...

—Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.

—Pourquoi? Mon père peut-il être l’arbitre de ma destinée? sa volonté doit-elle éternellement peser sur mon existence?... Que m’importent à moi les arides satisfactions des honneurs ou de la fortune! Je préfère cent fois un rayon de soleil dans mon existence, le parfum d’une fleur, le sourire de la femme que j’aime.

—Tout cela est bien, quand on est jeune, mais plus tard, plus tard...

—Plus tard, il en sera toujours de même; je suis exalté, c’est vrai, mais je ne suis plus un enfant; mes désirs ne sont pas confus, mes pensées ne sont plus indécises; je suis à un âge où l’homme doit savoir choisir sa route dans la vie... Cette route, je la choisis...

—Max, avez-vous bien réfléchi?

—Croyez-vous donc que je sois venu vous dire à l’étourdie: Louise, voulez-vous être ma femme? Non, j’avais bien réfléchi avant; lorsque je suis venu à vous, je savais bien que je rencontrerais des obstacles, mais si vous m’aimez, que m’importe!

—Je vous aime, Max, et je vous aime assez pour faire taire mon amour s’il devait faire plus tard votre malheur.

—Oh! merci, Louise, merci cent fois. Que m’importe désormais tout le reste! La volonté de mon père, qu’est-ce pour moi? Rien! D’ailleurs, pour moi, un obstacle est un attrait de plus.

—Max, on doit toujours obéir à son père.

—Je dis cela, Louise, parce que cela est. Mais enfin, qu’avez-vous? pourquoi, au lieu de m’encourager, de me soutenir...

—Je vous dois, et je dois à moi-même de vous dire la vérité; je vous la dis.

—Vous ne m’avez jamais aimé.

—Ce ne serait pas le cas de vous le dire, Max.

—Parce que?... Répondez-moi franchement.

—C’est que, Max, vous jouez en ce moment et votre existence et la mienne, parce qu’aujourd’hui vous pouvez reculer, il en est temps encore; parce que vous devez vous habituer à la lutte et que le vicomte de Tressang se prépare de cruelles déceptions, de poignants soucis, en épousant Louise Blain, la dentellière.

—Je vous aime, Louise, tout est là; qui donc oserait me braver, me railler? Je ne suis pas de ceux que fait reculer la vaine opinion du monde, quand je remplis un devoir; je vais droit mon chemin sans m’inquiéter des grenouilles qui coassent dans les fossés.—Je vous l’ai offert, Louise, vous avez accepté, vous serez ma femme.

—Réfléchissez encore, Max, l’avenir, l’avenir!...

—Toujours, toujours cette crainte d’un lendemain que nous n’atteindrons pas peut-être; demain, que m’importe, si j’ai aujourd’hui!

Louise gardait le silence.

Max se retira fort mécontent du peu de gré qu’elle lui savait de sa résistance; il s’était attendu à des témoignages de reconnaissance, il avait été reçu presque froidement.

Il ne comprenait pas toute la délicatesse de la conduite de Louise.

XIX

Un peu d’or, c’est un remède héroïque.

Le lendemain, Max, encore mécontent, n’alla point chez Louise.

Le lendemain, le comte avait fait prendre des informations.

—J’avais deviné juste, dit-il, une amourette. Nous allons le guérir...

Un valet en grande livrée frappa ce jour-là chez Louise, dans l’après-midi.

La jeune fille fut ouvrir.

—Voici une lettre que M. le comte de Tressang envoie à mademoiselle, j’attendrai la réponse.

Louise décacheta la lettre en tremblant et lut:

«Mademoiselle,

«Vous êtes jeune, vous êtes belle, à l’âge de mon fils, moi aussi, je vous eusse adorée comme lui; mais vous êtes, m’a-t-on dit, aussi sage que belle; vous comprendrez ce que je vais vous dire. Mon fils arrive à l’âge où, avec un nom comme le sien, un mariage est nécessaire, indispensable; depuis longtemps son mariage est arrêté avec une femme qui l’aime et lui assure un heureux avenir; vos relations doivent donc cesser, pour quelque temps, au moins... Plus tard, si vous l’aimez toujours...

«En attendant, je vous prie de recevoir, comme témoignage de l’estime que je fais de votre caractère, le coupon de rente que je vous envoie, espérant que vous mettrez mon fils dans l’impossibilité de vous revoir, et de briser par là son existence.

«J’ai l’honneur d’être, etc.»

Un coupon de rente de 1,200 francs était, en effet, renfermé dans la lettre.

Louise ployait la lettre lentement, sans songer au domestique. Celui-ci lui dit:

—On m’a chargé, mademoiselle, d’attendre une réponse.

—Remettez simplement ceci à M. le comte, et Louise tendit au valet le coupon de rente.

A peine seule, la jeune fille fondit en larmes.

—O ma mère! ma bonne mère! quelle humiliation! s’écria-t-elle, et, se jetant à genoux près de son lit, elle serrait sa tête entre ses mains, il lui semblait qu’elle devenait folle.

Mais cet accablement dura peu; elle se leva bientôt, la résolution brillait dans ses yeux.

—Oui! s’écria-t-elle, le comte a raison; pour Max, si jamais j’étais sa femme, je serais un malheur, je le vois bien par cette lettre que le comte m’a adressée sans penser qu’il me jetait à la face une horrible injure; voilà donc ce que penseraient de moi les gens auxquels Max voudrait présenter sa femme...

Non, ce mariage est impossible. C’est un beau rêve que j’ai caressé trop longtemps, une douce illusion qu’il faut voir s’envoler.—J’étais trop heureuse aussi, un tel bonheur n’était pas fait pour durer longtemps.—Ah! que Max, au lieu d’être riche et noble, n’est-il un pauvre ouvrier, sage et travailleur!

Elle donna quelques minutes à cette douce idée, son cœur s’épanouissait à ce rêve de bonheur.

Mais le souvenir poignant de sa situation lui revint bien vite.

—Allons, se dit-elle, il me faut du courage, que mon amour soit assez grand, assez généreux, pour accomplir sans murmure un grand sacrifice.

Elle prit son chapeau, un châle et sortit.

Le soir même, elle avait vendu à vil prix son petit mobilier qu’elle aimait tant, et s’installait dans un de ces infimes hôtels qui cachent leur entrée repoussante au fond des ruelles populeuses qui aboutissent à la rue Saint-Denis.

Elle songea alors à écrire à Max.

—Mais non, non! se dit-elle, que le sacrifice soit complet, qu’il ignore toujours et mon amour et mon dévouement.

Et lui! puisse-t-il être heureux! Puisse cette femme riche, noble, belle sans doute, l’entourer de tout l’amour dont j’aurais, moi, entouré sa vie.

Et Louise resta de longues heures accoudée à sa petite table, elle pleurait.

XX

Lorsque, le lendemain, Max retourna chez Louise, il fut stupéfait en apprenant qu’elle était partie; le concierge ne put donner aucun éclaircissement.

—Un valet est venu, dit-il au vicomte, un bel homme, avec une livrée superbe, il apportait une lettre, il est resté là-haut assez longtemps; quand il a été parti, mademoiselle Louise est descendue, elle a amené un marchand de meubles, a vendu toutes ses affaires, puis a mis le reste dans un fiacre et est partie sans dire où elle allait.

—Niais! cent fois niais j’étais! s’écria Max, et je croyais à son amour! quelle leçon! Un autre, je le vois, aura été moins respectueux et plus adroit que moi. N’importe, je veux la retrouver.

Et le vicomte, pendant huit jours, se livra à toutes les investigations possibles.

Peines perdues, Louise était introuvable.

Deux ou trois agents qu’il avait mis en campagne furent obligés d’avouer leur impuissance.

Alors le découragement le prit.

Il se fit toute sorte de raisonnements plus spécieux les uns que les autres, pour se prouver qu’il n’aimait pas Louise. Il n’y put parvenir.

Il finit par se laisser entraîner par son père chez la marquise de Chevonceux.

Henriette, qui un moment avait tremblé, était au comble de la félicité. L’orgueilleuse héritière, dont l’esprit lunatique et railleur, le superbe dédain et le mâle aplomb effrayaient les plus braves, fut charmante pour Max.

Elle l’aimait, le regard du vicomte la dominait. Elle eût trouvé du bonheur à lui obéir, elle qui avait toujours dominé. Pour lui, elle eut cette timide gaucherie d’une pensionnaire, cette fraîche candeur d’une jeune fille.

Max s’en revint tout surpris et dans un état d’esprit tout différent.

—M’aimerait-elle? pensait-il. Pourrai-je être heureux avec elle? Et puis, deux cent mille livres de rente!...

Pourtant cette idée de n’épouser que de l’argent lui fit honte, il ne se sentait aucun amour pour Henriette.

Le comte jouissait avec délices de l’embarras de Max, qui se lisait sur sa figure; il se félicitait de son adresse.

XXI

—Il faut avouer que mon aventure est singulière, se dit Max, je consulterai deux de mes amis.

Il était encore parfaitement indécis; il prenait conseil afin de pouvoir faire tout l’opposé.

Max choisit en conséquence deux amis, parmi les soixante ou quatre-vingts qu’il décorait de ce titre.

—Il m’arrive, dit-il..........

—Parbleu! s’écria le comte Léon de Chaussey, l’idée est excellente, épouser une ouvrière, c’est par trop troubadour.

—Bon d’en faire sa maîtresse! pensa tout haut Julien de Voël.

—Encore!

—Si, du moment qu’elle est jolie.

—Et voilà qu’elle s’enfuit avec un autre.

—C’est un tort qu’elle a eu; car, enfin, jamais elle ne retrouvera la chance que lui offrait Max: être sa femme.

—De plus belles espérances, non, mais ce n’étaient que des espérances, elle aura trouvé du comptant.

—Mais, messieurs, dit Max, elle a refusé pour plus de vingt mille francs de bijoux, de cachemires, etc.

—Raison de plus, un autre aura doublé l’offre.

Cette conversation impatientait horriblement le vicomte; sans se l’avouer, il avait foi en Louise.

—Tout cela, messieurs, ne m’apprend pas ce que vous feriez à ma place.

—Moi, dit Léon de Chaussey, j’épouserais tout d’abord Henriette.

—Moi, dit le baron de Voël, je refuserais péremptoirement, sans arrière-pensée, la main de cette acariâtre héritière.

—J’épouserais, parce qu’elle a deux cent mille livres de rente, ce qui est un revenu assez honnête pour épicer convenablement les fadeurs de l’hyménée; puis, qui empêche de découvrir l’adresse de cette dentellière, aussi vertueuse que belle; ce serait le bon moment de l’enlever à son séducteur.

—Moi, je refuserais, parce que: 1º Max est assez riche pour ne pas faire un mariage d’argent; 2º parce qu’il est encore trop jeune pour se mettre la corde au cou; 3º parce qu’il doit montrer du caractère et ne pas se laisser forcer la main.

—Fort bien! dit Max, maintenant quel avis à suivre?

—Le mien, parbleu!

—Que non pas, ce sera le mien, j’espère.

—Alors, buvons! dit Max.

Et l’on se mit à boire prodigieusement, tout en raisonnant à perte de vue.

Lorsque les deux amis se retirèrent:

—Marie-toi, dit Léon, et de suite.

—Sur ta vie! refuse carrément, dit Julien.

—J’en suis juste au même point qu’avant, se disait Max, j’aurais dû inviter trois amis, il y eût eu majorité.

—Max est encore bon, disaient les deux amis en rentrant chez eux; voilà donc la cause véritable de sa disparition soudaine, Max était amoureux.

—Je trouve, moi, que Max baisse considérablement.

—C’est aussi mon avis. C’était cependant un homme très-fort, jadis, je l’ai bien connu lorsqu’il mangeait le patrimoine de sa mère.

—L’âge, mon cher, l’âge!

—Et puis son père y est bien pour quelque chose.

—Non, non, il baisse décidément; pense donc, mon cher! deux cent mille livres de rente.

Et le lendemain, tous les nombreux amis de Max riaient au possible des singulières idées de ce pauvre vicomte. Il y eut même des paris d’ouverts.

Il est vrai que Max avait recommandé le secret.

XXII

Cependant les jours se passaient et les irrésolutions de Max étaient toujours les mêmes; l’époque fixée par M. de Tressang arriva, le vicomte demanda quelques jours de répit; le comte, qui était un habile homme et qui connaissait fort bien le caractère de Max, consentit à attendre encore; il est vrai que Max allait fréquemment chez madame de Chevonceux.

—Oublions, se disait-il parfois, oublions un beau rêve, être aimé. Adieu, projets chéris, chimères longtemps caressées, douce existence que j’ai cru entrevoir! Et le souvenir de Louise envahissait son cœur et le remplissait de tristesse. Puis, sans savoir au juste le marché honteux proposé par son père, marché qui devait le faire l’époux heureux de la riche héritière, tous ses instincts se révoltaient à l’idée d’être le mari de mademoiselle de Chevonceux.

—Si je savais où est Louise, disait-il, si je n’avais pas ce doute affreux, cette inquiétude incessante, eh bien! mon malheur serait moins grand, je me dirais: Tout est perdu, oublions. Mais je ne sais rien, rien!

—Je suis un niais, pensait-il à d’autres moments, je cherche à dorer ma lâcheté de prétextes fallacieux, je suis comme les autres, la fortune me tente.—Non, cependant. J’aimerais bien mieux l’amour de Louise.

XXIII

C’était une chambre obscure et malsaine située au quatrième étage de la rue Sainte-Foy; la fenêtre ouverte sur un puits fétide, qu’on désignait sous le nom de cour, ne laissait pénétrer qu’une lumière pâle et des miasmes pestilentiels. Misérable était le mobilier de cette chambre: le lit de bois, plaqué jadis, ne laissant plus voir que la colle, supportait deux minces matelas de varech; une commode éraillée, dont l’un des pieds était remplacé par une brique de champ; deux chaises dépaillées; une table dont le marbre avait été enlevé, et un fauteuil diapré de toutes les couleurs, si crasseux et si sale que plusieurs générations devaient s’y être assises; sur la cheminée, une petite glace malpropre dont le tain était à moitié enlevé, complétait l’ameublement.

Là, demeurait Louise; couchée sur le triste grabat de cette chambre, elle pleurait et souffrait depuis un peu plus d’un mois, depuis le jour où elle avait quitté sa petite chambre.

La fièvre avait gonflé ses traits si beaux, si réguliers jadis, marbré cette peau si blanche; ses yeux demesurément ouverts, mais fixes et mornes, exprimaient le plus horrible désespoir.

Bientôt entra une grosse femme à la voix rauque, aux traits épais, à la démarche crapuleuse; à sa vue, Louise eut un tressaillement.

—Eh bien, ma fille, dit cette femme, êtes-vous décidée?

—Oh! madame, répondit la malheureuse enfant, je souffre tant!

—Raison de plus, petite, on est bien mieux soigné à l’hôpital que dans un garni, et puis un malade, c’est gênant; d’ailleurs ça abîme mes draps et mes matelas, d’avoir toujours quelqu’un dessus. Comme cela enfin, votre quinzaine finit demain, avez-vous de l’argent? Il n’y en a plus dans la petite boîte.

—Comment, plus rien?

—Dame! presque; trois ou quatre francs, je crois, à peine.

—Mais pourtant, madame, il me semble qu’il n’y a pas huit jours encore il y avait quarante francs.

—Il y a huit jours, je ne dis pas, mais, dame! v’là ce que c’est les maladies, ça coûte cher.

—Mais qu’ai-je donc pris?

—Comment! ce que vous avez pris?

—Oui, il me semble que cette tisane et le peu de bouillon que je bois ne doivent pas coûter si cher.

—Alors, je te vole, n’est-ce pas, espèce de petite mijaurée, bonne à rien! hurla la grosse femme; je te vole, n’est-ce pas? soyez donc bonne! eh bien, puisque je te vole, tu n’as qu’à t’habiller et tu vas filer, et plus vite que ça. Allons, debout, ou de l’argent!

—Madame, de grâce! murmura Louise.

—Non, de l’argent, après je verrai; d’abord, c’est neuf francs pour la quinzaine et de suite.

—Mais, madame, je vous payerai.

—Quand?

—Demain, quand je pourrai sortir, j’ai quelques économies.

—Où?

—A la caisse d’épargne.

—Vrai! et les yeux de la mégère exprimèrent une si féroce cupidité que Louise eut vraiment peur.—Alors, où est le livret?

—Pas ici, madame.

—Allons, bon! dit la mégère furieuse, des blagues! Ça ne prend pas, faut filer, et elle porta la main sur Louise pour l’arracher de dessus le lit.

Louise eut une inspiration.—Madame, j’ai un parent riche, portez-lui un mot de moi, il viendra.

Et Louise, d’une main mal assurée, écrivit deux lignes à Clodomir.

Une demi-heure après le jeune homme était agenouillé et pleurait près du lit de Louise.

—Et Max, dit-il, se remettant un peu, il vous a donc abandonnée? Oh! s’il en est ainsi....

—Non, il ne m’a pas abandonnée; il m’a bien cherchée sans doute, j’ai fui sans rien dire.

—Mais pourquoi, pourquoi?

—Je l’aimais bien pourtant... Et Louise lui raconta son histoire, sa maladie; depuis un mois, elle souffrait, seule, sans amis, sans secours, sans une goutte d’eau souvent pour étancher sa soif; avec une femme qui lui faisait peur et qui la volait.

—Surtout, ajouta-t-elle en terminant, j’ai eu confiance en vous, je me suis souvenue de vous à l’heure du danger; pas un mot à Max, jurez-le moi.

Clodomir promit tout...

—Vous ne pouvez rester ici, ajouta-t-il, je vais parler à la maîtresse de l’hôtel et je ne serai pas longtemps absent.

Louise, le soir même, était couchée dans une petite chambre bien propre, près des boulevards extérieurs, une garde-malade était à son chevet.

—Maintenant, dit Clodomir, à demain, Louise, je viendrai de bonne heure. Il se fit immédiatement conduire à l’hôtel de Tressang.

—Le vicomte Max?

—Monsieur le vicomte est sorti et ne rentrera sans doute que fort tard. Il était neuf heures du soir.

—J’attendrai alors, il faut absolument que je lui parle.

Le domestique, qui avait reconnu un ami de son maître, le conduisit à la chambre de Max.

XXIV

Ce jour-là, précisément, il y avait un grand dîner suivi d’un bal chez la marquise de Chevonceux.

Les intimes de la maison qui avaient flairé le mariage de Max, étaient ravis de leur pénétration, et, quoique cela ne fût pas officiel, ils allaient de groupe en groupe annonçant que c’était un dîner de fiançailles, en grand secret, toujours.

Deux heures du matin venaient de sonner.

Le silence se rétablissait dans les vastes salons tout à l’heure encore si tumultueux, on n’entendait plus que par moments les voix de quelques joueurs retardataires.

Le vicomte de Tressang et son père vinrent prendre congé de madame et mademoiselle de Chevonceux.

Henriette était radieuse.

Elle tendit sa main à Max en lui jetant un tendre regard. Mais au moment où le vicomte s’inclinait pour baiser la main qu’on lui présentait, le souvenir de Louise l’envahit si fort, que laissant tomber la main d’Henriette, il s’inclina froidement et sortit, indigné contre lui-même, contre ses irrésolutions et sa lâcheté.

Le comte ne s’était aperçu de rien.

—Quoi! se disait Max, tandis que la voiture roulait rapidement vers l’hôtel; quoi! j’épouserais, parce qu’elle est riche et que je n’ai rien, cette grande fille qui me déplaît, qui achète en moi un esclave, tandis que j’aime une autre, une pauvre jeune fille que mon amour a perdue peut-être, pour laquelle j’ai été comme un mauvais génie!

Non, je le sens, ce mariage ne se peut; j’ignore ce qui a pu éloigner Louise, mais le motif doit être honorable; elle m’aimait. Je la chercherai mieux que je n’ai fait jusqu’à ce jour, je la retrouverai, elle sera ma femme.

Et cependant je me suis laissé malgré moi engager si avant qu’une rupture désormais est un éclat, un ridicule.

Qu’importe, l’existence que je mène est affreuse, et demain, oui, demain elle aura un terme, à tous risques.

Il était dans cette disposition d’esprit en descendant de voiture. Un domestique le prévint qu’un de ses amis l’attendait depuis neuf heures du soir.

Max franchit rapidement les degrés. En apercevant Clodomir, il devina.

—Où est Louise? s’écria-t-il.

—Elle est bien malade, dit Clodomir.

—Mais où, où?

Clodomir raconta ce qu’il avait vu et ce qu’il avait fait.

—Oh! tu es un noble cœur, toi, dit Max en lui serrant énergiquement la main; moi, je ne suis qu’un lâche; mais je vais tout réparer.

—Que veux-tu faire?

—Tu le sauras après; attends-moi ici, ce ne sera pas long.

Et Max courut vers l’appartement de son père.

Le comte de Tressang, avant de se coucher, était en train de combiner pour Max une affaire avantageuse qui devait lui rapporter au moins quinze ou vingt pour cent.

—Mon père, dit Max d’une voix ferme malgré son émotion, mon père, je vous ai trompé.—Je ne puis être le mari de mademoiselle de Chevonceux.

—Monsieur, monsieur, dit le comte en se levant livide de colère, il est trop tard maintenant pour réfléchir, vous êtes engagé maintenant, il faut marcher en avant.

—Mon père, c’est impossible.

—Prenez garde, dit le comte, prenez garde! je puis, monsieur, vous briser comme un verre si vous refusez de m’obéir.

—Croyez bien, mon père, ce n’est pas sans un profond chagrin que je brise tous vos projets d’avenir; mais, je dois à l’honneur, je me dois à moi-même d’épouser la femme que j’aime, et quoi qu’il arrive je l’épouserai.

—Et quelle est cette femme?

—Une jeune fille belle et vertueuse.

—Son nom, son nom?

—Elle vous est inconnue, mon père, c’est une ouvrière.

—Louise Blain?

—Ah! dit Max indigné, vous la connaissiez?

—Oui, je la connaissais.

—C’est vous alors, mon père, c’est vous?...

—C’est votre maîtresse, alors, que vous voulez épouser.

—Je vous jure, mon père...

—C’est bien, dit le comte dont la colère croissante ne se contenait plus, vous êtes décidé à ne pas m’obéir!

—Croyez, mon père....

—Alors, monsieur, sortez, sortez de mon hôtel; je vous chasse, je vous renie, vous n’êtes plus mon fils; vous êtes ruiné, vous n’avez rien, entendez-vous, plus rien. N’attendez rien de moi, vivez comme bon vous semble; mais, avant tout, oubliez que vous avez pour père le comte de Tressang.—Avez-vous réfléchi? est-ce un parti bien pris?

—Je suis décidé, mon père.

—Alors, quittez l’hôtel à l’instant, vociféra le comte menaçant.

Max s’inclina et sortit.

Une heure après, il quittait l’hôtel avec tout ce qui lui appartenait; Clodomir l’accompagna.

XXV

Les domestiques de l’hôtel de Tressang ignoraient complétement ce qui s’était passé entre le père et le fils; le lendemain matin le comte, en apprenant le départ de son fils, feignit une profonde surprise, mais néanmoins laissa entendre à son valet de chambre que Max était parti pour ses terres de Bourgogne.

Tout fut donc pour le mieux durant quelques jours.

Mais la livrée est indiscrète, la livrée veut savoir ce que cache le maître, la livrée ne prend pas toujours pour vrai ce qu’on veut bien lui dire et devine souvent.

Des circonstances furent rapprochées; l’arrivée de Clodomir, son insistance, un nom de femme prononcé très-haut, entendu par le groom du vicomte, quelques paroles recueillies auparavant par les valets qui servaient à table, le bruit d’une discussion violente qui était arrivée aux oreilles de la lingère.

La vérité fut à peu près connue, le reste deviné; de maison en maison, le bruit du départ de Max arriva aux oreilles d’Henriette, qui commençait à trouver au moins singulière l’absence prolongée de Max.

Mademoiselle de Chevonceux entra d’abord dans une horrible colère dont la pauvre marquise eut à supporter tout le poids; puis elle se livra au désespoir, désespoir si violent qu’elle ne songea même pas au ridicule, qu’elle oublia que ce désespoir faisait la joie de tous ses ennemis, et Dieu sait si elle en avait!

Pour la première fois de sa vie, la riche héritière connut un véritable malheur; la mort lui paraissait le seul refuge digne d’elle et de sa douleur, d’autres fois elle songeait à aller finir ses jours dans un couvent.

Quant à la marquise, elle avait consigné sa porte à tout le monde.

XXVI

—Que va faire mon fils? pensait le comte, épouser cette fille? non, cette idée chez lui ne peut être sérieuse; d’ailleurs, que peut-il espérer? La misère me le ramènera bientôt; je lui donne, voyons... deux mois pour être dégoûté de sa maîtresse, deux autres mois pour épuiser toutes ses ressources, un mois en combats d’amour-propre, total cinq mois.

Mademoiselle Henriette est fille de sens, certainement elle saura prendre patience, Max n’est pas perdu pour elle, les difficultés vaincues seront un charme de plus.

Cette dernière idée décida le comte de Tressang.

—Je ne dois point perdre la tête, dit-il, c’est sur moi que repose toute cette affaire. Max s’enfuit, mademoiselle de Chevonceux est au désespoir, la vieille marquise a la tête perdue.

C’est bien de la besogne pour moi.

Et il se transporta, la figure toute soucieuse, chez la marquise de Chevonceux.

Henriette l’accueillit avec bonheur, elle allait donc enfin savoir la vérité.

Le comte ne cacha rien.

Mais, en même temps, il releva toutes les espérances d’Henriette.—Plaignez-le, disait le comte à la jeune fille, mais ne lui retirez pas votre affection, il vous reviendra repentant.

Et Henriette espérait encore.

XXVII

Louise revenait à la vie, avec le bonheur. Après de si cruelles épreuves renaissait la santé.

Max avait utilisé les ressources dont il pouvait disposer encore et avait acheté le mobilier nécessaire à un jeune ménage; aidé de Clodomir dont le cœur s’intéressait à une femme jadis aimée, dont un instant il avait voulu faire la sienne, le vicomte ne tomba point dans des dépenses inutiles.

En peu de jours tout fut prêt et Louise put s’installer dans le nouvel appartement, près de la rue de Fleurus. Max, en attendant son mariage, avait loué un petit cabinet à deux pas.

—Je vais, dit-il à Clodomir, me trouver un emploi qui nous permette de vivre, et aussitôt je me marie.

—Que cela ne t’arrête pas, avait dit Clodomir, tout en faisant les démarches nécessaires pour ton mariage, rien ne t’empêche de chercher ce que tu désires; puis, remarque bien ceci, à la certitude de ton mariage, la colère de ton père cédera, hâte-toi donc.

Max suivit ce conseil.

Trois jours après, le comte de Tressang, qui avait déclaré formellement refuser tout consentement à ce mariage, recevait de son fils une première sommation respectueuse.

Au premier mot de cet acte que prononça le notaire, le comte entra dans une fureur insensée.

—Jamais, s’écria-t-il, jamais, je l’empêcherai.

Et comme le notaire lui expliquait que rien au monde ne pouvait empêcher Max, Français et majeur, d’user de son droit, le comte, en grand seigneur qu’il était, menaça l’officier ministériel de le faire jeter dehors.

Mais le notaire expliqua si bien et en si peu de mots, à son noble client, tout le désagrément qui pouvait résulter de cet acte de violence, que le comte, réduit à dévorer sa colère, s’en prit à tous les objets de son cabinet, et réduisit en moins de rien, en morceaux, pour plus de trois mille francs de coûteuses fantaisies, amassées jadis avec amour.

—Et dire, s’écriait-il, après le départ du notaire, qu’il n’y a plus de Bastille, de lettres de cachet ni de For-l’Évêque! Avec quelle facilité j’eusse fait enfermer monsieur mon fils, et fait périr cette fille de rien dans un cul de basse-fosse!

Oh! la révolution! la révolution! qui nous a tout enlevé, tout, tout!

Et le comte, épuisé, se laissa tomber dans son fauteuil.

Une deuxième sommation suivit la première.

Le comte protestait toujours.

Enfin une troisième...

Enfin Max envoya à toutes ses connaissances une lettre de faire part ainsi conçue:

«Monsieur le vicomte Gustave-Adolphe-Maxime de Tressang a l’honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle Louise Blain.»

Max s’était marié à Saint-Étienne-du-Mont, à six heures du matin.

Deux de ses amis d’autrefois lui avaient servi de témoins; pour ce jour-là Clodomir avait disparu.

Ce jour-là le comte faillit mourir d’une attaque d’apoplexie.

La hardiesse de Max, son mépris du qu’en-dira-t’on, le sauvèrent; son mariage fut un éclat, un scandale, mais le ridicule ne l’atteignait pas.

XXVIII

—Ma mère, dit Henriette, le comte est un homme infâme, il nous a jouées toutes deux, je veux me venger.

Heureusement la marquise parvint à prouver à sa fille qu’un éclat de plus la perdrait à tout jamais.

—Je n’en veux pas à Max, ma mère; tout ceci ne fût point arrivé, si le comte nous eût dit ce qu’il en était; je sentais que Max ne pouvait m’aimer. Qu’y faire maintenant? Rien, et cependant, ma mère, si j’eusse été sa femme, il eût été heureux, je le crois, il me dominait.

Madame de Chevonceux et sa fille partirent pour l’Allemagne, où la marquise avait une branche de sa famille.

Henriette avait préféré ce voyage au cloître, dont l’idée lui était venue tout d’abord.

XXIX

Cependant, malgré toute l’économie de Louise, les ressources du jeune ménage s’épuisaient peu à peu.

Max n’avait pas trouvé l’emploi qu’il espérait. Telle est en effet, à notre époque, l’éducation des gens du monde, qu’on leur apprend juste ce qu’il faut pour ne rien savoir qui leur puisse être utile à un moment donné.

Max, dont l’éducation avait été soignée, Max qui, dans la première société du monde, avait passé pour un gentilhomme accompli, pour un homme d’esprit, de fond même, Max qui avait été dans la diplomatie, qui tôt ou tard, avec les influentes connaissances de sa famille, devait être ambassadeur, Max ne pouvait trouver à gagner 1,200 francs par an.

Mettant de côté tout orgueil, humblement, il avait été de porte en porte demander à employer ce qu’il avait de courage et d’intelligence; partout il avait essuyé des refus décourageants.

En attendant mieux, il faisait des écritures pour un avoué.

Mais cette ressource manqua aussi.

Peu à peu on s’était défait de tout dans le pauvre ménage.—D’abord, quelques pièces d’argenterie: quatre couverts que Max avait déposés dans la modeste corbeille de mariage; puis les bijoux y avaient passé.

Enfin, le reste prit la même route, tout s’en alla peu à peu, pièce à pièce, emportant un souvenir, un regret, une larme: les livres, le linge, les vêtements...

Alors Max eut une idée de la misère, non cette misère que l’on rencontre chaque jour, insoucieuse, vivante, qui cherche sa vie au grand jour, le front haut et le rire aux lèvres, acceptant sans souci, étalant au soleil sa nudité et ses ulcères.

Mais, cette misère décente, honteuse, réservée, qui dissimule et se cache, misère en habit noir et en cravate blanche, qui dîne pour dix sous, grelotte l’hiver dans une chambre glaciale et nue, mais qui porte des gants, et dissimule encore; luxe mal plâtré, qui laisse trop souvent s’entr’ouvrir le manteau sous lequel essaye de se cacher le malheureux! La plus horrible des misères, en un mot, qui meurt de faim en criant à l’indigestion, toujours pour garder le décorum.

Un jour, Max échangea sa dernière pièce de vingt francs.

Quelques jours après, le pain manqua à la maison, il n’y avait plus rien à vendre ni à engager; le propriétaire, qui craignait pour ses termes, ne voulait laisser sortir aucun meuble. Il n’y avait plus rien.

Et il n’y avait pas de pain!

Max sortit à moitié fou, il fut chez Clodomir.

—As-tu de l’argent, mon pauvre ami? lui dit-il.

—Oui! répondit le jeune homme. Comme toi, jadis, je te dirai puise... Mais, j’ai mieux que cela, j’ai une place pour toi.

—Où cela? Mon Dieu! est-ce bien sûr?

—Oui, c’est sûr, mais cela ne te conviendra pas, peut-être.

—Mais, malheureux! tout me conviendra.

—C’est dans un roulage.

—Et je gagnerai?

—Quinze cents francs par an.

—Oh! quel bonheur, et que ne te dois-je pas, mon ami? Quand y aller?

—Demain même, tu prendras ton poste; un de mes amis qui a parlé pour toi a tout arrangé, tu seras payé à l’avance.

Max prit l’adresse.

—Je te quitte, mon ami; ma pauvre Louise doit être bien inquiète; à demain.

Louise fut en effet bien heureuse.

—Quinze cents francs, disait Max, comme c’est peu.

—Mais songe donc, mon ami, quinze cents francs, c’est presque l’opulence, avec ce que je puis gagner. Car je veux me remettre à travailler, je le veux absolument.

—Soit, ma bonne Louise, travaillons tous les deux.

—Nous allons pouvoir commencer à faire des économies pour notre charmante maison, tu sais, sur les bords de la Loire.