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Le Peuple / Nos Fils

Chapter 19: CHAPITRE VI Digression. Instinct des animaux. Réclamation pour eux.
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About This Book

The author combines personal memory, long practical experience, and on-the-ground interviews to examine the lives of urban and rural laboring communities, their family economies, domestic habits, and moral resources. He contrasts statistical or salon accounts with first-hand conversations, highlights the stabilizing influence of household thrift—especially the role of women—in improving cleanliness and family life, and traces economic and social transformations through observed details. Interwoven with historical reflection, the narrative challenges literary depictions that magnify national defects, urges truthful representation of popular realities, and argues that authentic understanding requires attentive listening to ordinary people.

Entraves extérieures, vie forte qui réclame au dedans, ce contraste produit beaucoup de faux mouvements, une discordance dans les actes, les paroles, qui choque au premier regard. Elle fait aussi que l'Europe aristocratique se plaît à confondre le peuple de France avec les peuples imaginatifs et gesticulateurs, comme les Italiens, les Irlandais, Gallois, etc. Ce qui l'en distingue d'une manière très forte et très tranchée, c'est que dans ses plus grands écarts, dans ses saillies d'imagination, dans ce qu'on aime à appeler ses accès de Don Quichottisme, il garde le bon sens. Aux moments les plus exaltés, une parole ferme et froide indique que l'homme n'a pas perdu terre, qu'il n'est pas dupe lui-même de son exaltation.

Ceci regarde le caractère français en général. Pour revenir au peuple spécialement, remarquons que l'instinct qui domine chez lui, lui donne pour l'action un avantage immense. La pensée réfléchie n'arrive à l'action que par tous les intermédiaires de délibération et de discussion; elle arrive à travers tant de choses que souvent elle n'arrive pas. Au contraire, la pensée instinctive touche à l'acte, est presque l'acte; elle est presque en même temps une idée et une action.

Les classes que nous appelons inférieures, et qui suivent de plus près l'instinct, sont par cela même éminemment capables d'action, toujours prêtes à agir. Nous autres, gens cultivés, nous jasons, nous disputons, nous répandons en paroles ce que nous avons d'énergie. Nous nous énervons par la dispersion de l'esprit, par le vain amusement de courir de livre en livre, ou de les faire battre entre eux. Nous avons de grandes colères sur de petits sujets; nous trouvons de fortes injures, de grandes menaces d'action... Cela dit, nous ne faisons rien, nous n'agissons pas... Nous passons à d'autres disputes.

Eux, ils ne parlent pas tant, ils ne s'enrouent pas à crier, comme font les savants et les vieilles. Mais qu'il vienne une occasion, sans faire bruit, ils en profitent, ils agissent avec vigueur. L'économie des paroles profite à l'énergie des actes.

Cela posé, prenons pour juges entre ces classes les hommes héroïques de l'Antiquité ou du Moyen-âge, et demandons-leur lesquels, de ceux qui parlent ou de ceux qui agissent, constituent l'aristocratie. Ils répondront: «Ceux qui agissent», sans la moindre hésitation.

Si l'on aimait mieux placer la supériorité dans le bon sens et le bon jugement, je ne sais trop dans quelle classe on trouverait un homme plus sensé que le vieux paysan de France. Sans parler de sa finesse en matière d'intérêt, il connaît bien les hommes, il devine la société qu'il n'a pas vue. Il a beaucoup de réflexion intérieure, et une prescience singulière des choses naturelles. Il juge du ciel, et parfois de la terre, mieux qu'un augure de l'Antiquité.

Sous l'apparence d'une vie toute physique et végétative, ces gens-là songent, rêvent, et ce qui est rêve chez le jeune homme, devient chez le vieillard réflexion et sagesse. Nous autres, nous avons tous les secours qui peuvent provoquer, soutenir et fixer la méditation. Mais, d'autre part, plus mêlés à la vie, aux plaisirs, aux vaines conversations, nous pouvons rarement réfléchir, et le voulons encore moins. L'homme du peuple au contraire trouve souvent dans la nature de son travail une solitude obligée. Isolé par la culture des champs, isolé par les métiers bruyants qui créent dans la foule même une solitude, il faut, s'il ne veut périr d'ennui, qu'en lui l'âme se tourne vers elle-même, qu'elle converse avec l'âme.

Les femmes du peuple particulièrement, obligées bien plus que les autres d'être la providence de la famille, celle de leur mari même, forcées tous les jours d'employer avec lui infiniment d'adresse et de vertueuses ruses, atteignent parfois à la longue un degré étonnant de maturité. J'en ai vu qui, vers la fin de l'âge, ayant conservé, à travers tant de rudes épreuves, les meilleurs instincts, s'étant toujours cultivées par la réflexion, élevées par le progrès naturel d'une vie dévouée et pure, n'étaient plus du tout de leur classe, ni, je crois, d'aucune, mais vraiment supérieures à toutes. Elles étaient extraordinairement prudentes, pénétrantes, dans les matières même sur lesquelles vous ne leur auriez supposé aucune expérience. Elles voyaient d'une vue si nette dans les probabilités, qu'on leur aurait cru volontiers un esprit de divination. Nulle part je n'ai rencontré une telle association de deux choses qu'on croit ordinairement très distinctes et même opposées, la sagesse du monde et l'esprit de Dieu.

CHAPITRE III
Le peuple gagne-t-il beaucoup à sacrifier son instinct? Classes bâtardes.

Ce paysan dont nous parlions, cet homme si avisé, si sage, a pourtant une idée fixe: c'est que son fils ne soit pas paysan, qu'il monte, qu'il devienne un bourgeois. Il n'y réussit que trop bien. Ce fils, qui fait ses classes, qui devient M. le curé, M. l'avocat, M. le fabricant, vous le reconnaîtrez sans peine. Rouge et de forte race, il remplira tout, occupera tout de son activité vulgaire; ce sera un parleur, un politique, un homme important, de grand vol, qui n'a plus rien de commun avec les petites gens. Vous le trouverez partout dans le monde, avec sa voix qui couvre tout, et cachant sous des gants glacés les grosses mains de son père.

Je m'exprime mal; le père les eut fortes, et le fils les a grosses. Le père, sans nul doute, était plus nerveux et plus fin. Il était bien plus près de l'aristocratie. Il ne parlait pas tant, et il allait au but.

Le fils a-t-il monté en quittant la condition de son père? y a-t-il eu progrès de l'un à l'autre?... Oui, sans nul doute, pour la culture et le savoir. Non, pour l'originalité et la distinction réelle.

Tous quittent aujourd'hui leur condition; ils montent ou croient monter. Cinq cent mille ouvriers, en trente ans, ont pris patente et sont devenus maîtres. Le nombre des journaliers des campagnes qui sont devenus propriétaires ne peut se calculer. Les professions dites libérales ont recruté immensément dans les rangs inférieurs; les voilà pleines, combles.

Un changement profond est résulté de tout cela, dans les idées et la moralité. L'homme fait son âme sur sa situation matérielle; chose étrange! il y a âme de pauvre, âme de riche, âme de marchand... Il semble que l'homme ne soit que l'accessoire de la fortune.

Il y a eu, entre les classes, non pas union et association, mais mélange rapide et grossier. Sans doute il fallait bien qu'il en fût ainsi pour neutraliser les obstacles, autrement insurmontables, que rencontrait l'égalité nouvelle. Mais ce changement n'en a pas moins eu pour résultat d'empreindre l'art, la littérature, toutes choses d'une grande vulgarité. Les gens aisés, même les riches, s'accommodent à merveille de choses médiocres, à bas prix; vous rencontrez dans telle maison de grand luxe des objets communs, laids et vils; on veut l'art au rabais. La chose qui fait la vraie noblesse, la puissance du sacrifice, est celle qui fait défaut à l'enrichi; elle lui manque dans l'art, autant que dans la politique. Il ne sait rien sacrifier, même dans son intérêt réel. Cette infirmité morale le suit dans ses jouissances même, et dans ses vanités, les rend vulgaires, mesquines.

Cette classe de toutes classes, ce mélange bâtard qui s'est fait si vite, et qui faiblit déjà, sera-t-il productif? j'en doute. Le mulet est stérile.

Un peuple qui, comparé aux peuples militaires (France, Pologne, etc.), me paraît être le peuple éminemment bourgeois, l'Anglais, peut nous éclairer sur les chances futures de la bourgeoisie. Nul autre au monde n'a eu plus de changements de classes, et nul n'a mis plus d'adresse à déguiser en lords l'enrichi, le fils du marchand. Ceux-ci, qui, aux deux derniers siècles ont renouvelé toute la noblesse anglaise, ont eu une attention singulière à conserver, avec les noms et les armes, les manoirs vénérables, les meubles, les collections héréditaires; ils ont été jusqu'à copier, de manières et de caractères, les familles antiques dont ils occupaient le foyer. Avec un orgueil soutenu, ils ont, dans l'attitude, dans le parler, dans toute chose de forme, représenté, joué ces vieux barons. Eh bien! qu'ont-ils produit avec tout ce travail, cet art de conserver la tradition, de fabriquer du vieux? Ils ont fait une noblesse sérieuse, qui a beaucoup d'esprit de suite, mais, au fond, de peu de ressources, de peu d'invention politique, nullement digne des grandes circonstances dans lesquelles se trouve et se trouvera l'Empire britannique. Où est, je vous prie, l'Angleterre de Shakespeare, de Bacon? La bourgeoisie (déguisée, anoblie, peu m'importe) a dominé depuis Cromwell; la puissance, la richesse, ont augmenté incalculablement; la moyenne de culture s'est élevée, mais en même temps je ne sais quelle triste égalité s'est établie entre les gentlemen, une ressemblance universelle des hommes et des choses. Vous distinguez à peine dans leur élégante écriture une lettre d'une lettre, ni dans leurs villes une maison d'une maison, ni dans leur peuple un Anglais d'un Anglais.

Pour revenir, je croirais volontiers que dans l'avenir, les grandes originalités inventives appartiendront aux hommes qui ne se perdront point dans ces moyennes bâtardes où s'énerve tout caractère natif. Il se trouvera des hommes forts qui ne voudront pas monter; qui, nés peuple, voudront rester peuple. S'élever à l'aisance, à la bonne heure; mais entrer dans la bourgeoisie, changer de condition et d'habitudes, cela leur paraîtra peu souhaitable; ils sentiront qu'ils y gagneraient peu. La forte sève, le large instinct des masses, le courage de l'esprit, tout cela se conserve mieux chez le travailleur, lorsqu'il n'est point brisé par le travail, lorsqu'il a la vie un peu facile, avec quelques loisirs.

J'ai eu sous les yeux deux exemples d'hommes qui, avec beaucoup de sens, n'ont pas voulu monter. L'un, ouvrier d'une manufacture, intelligent et recueilli, avait toujours refusé d'être contre-maître, craignant la responsabilité, les reproches, le dur contact du manufacturier, aimant mieux travailler silencieux, seul avec sa pensée. Son admirable paix intérieure, qui rappelait celle des ouvriers mystiques dont j'ai parlé, était perdue, s'il avait accepté cette position nouvelle.

L'autre, fils de cordonnier, ayant fait des études classiques, son droit même, et reçu avocat, obéit sans murmurer aux nécessités de sa famille et reprit le métier paternel, montrant qu'une âme forte peut indifféremment ou monter ou descendre. Sa résignation a été récompensée. Cet homme, qui ne chercha pas la gloire, l'a maintenant dans son fils, qui, doué d'un don singulier, prit dans le métier même le sentiment de l'art, et qui plus tard est devenu l'un des plus grands peintres de l'époque.

Les changements continuels de conditions, de métiers, d'habitudes, empêchent tout perfectionnement intérieur; ils produisent ces mélanges qui sont tout à la fois vulgaires, prétentieux, inféconds. Celui qui, dans un instrument, sous prétexte d'améliorer les cordes, changerait leur valeur, et les rapprocherait toutes d'une moyenne commune, au fond il les aurait annulées, rendu l'instrument inutile, l'harmonie impossible.

Rester soi, c'est une grande force, une chance d'originalité. Si la fortune change, tant mieux; mais que la nature reste. L'homme du peuple doit y regarder, avant d'étouffer son instinct, pour se mettre à la suite des beaux esprits bourgeois. S'il reste fidèle à son métier et qu'il le change, comme Jacquart; si d'un métier il fait un art, comme Bernard Palissy, quelle gloire plus grande aurait-il en ce monde?

CHAPITRE IV
Des simples.—L'enfant, interprète du peuple.

Celui qui veut connaître les dons les plus hauts de l'instinct du peuple, doit faire peu d'attention aux esprits mixtes, bâtards, demi-cultivés, qui participent aux qualités et aux défauts des classes bourgeoises. Ce qu'il doit chercher et étudier, ce sont spécialement les simples.

Les simples sont en général ceux qui divisent peu la pensée, qui, n'étant pas armés des machines d'analyse et d'abstraction, voient chaque chose une, entière, concrète, comme la vie la présente.

Les simples font un grand peuple. Il y a les simples de nature, et les simples de culture, les pauvres d'esprit qui ne distingueront jamais, les enfants qui ne distinguent pas encore, les paysans, les gens du peuple qui n'en ont pas l'habitude.

Le scolastique, le critique, l'homme d'analyse, de nisi, de distinguo, regarde de haut les simples. Ils ont cependant l'avantage, ne divisant pas, de voir ordinairement les choses à leur état naturel, organisées et vivantes. Donnant peu à la réflexion, ils sont souvent riches d'instinct. L'inspiration n'est pas rare dans ces classes d'hommes, quelquefois même une sorte de divination. On trouve parmi eux des personnes tout à fait à part, qui conservent, dans une vie prosaïque, ce qui est la plus haute poésie morale, la simplicité du cœur. Rien de plus rare que de garder ces dons divins de l'enfance; cela suppose ordinairement une grâce particulière et une sorte de sainteté.

Il faudrait l'avoir, cette grâce, pour en parler seulement. La science n'exclut nullement la simplicité, il est vrai; mais elle ne la donne pas. La volonté y fait peu.

Le grand légiste de Toulouse, au point le plus difficile de son œuvre, s'arrête et prie son auditoire de demander pour lui une lumière spéciale en matière si subtile. Combien plus en avons-nous besoin! et moi, et vous, amis, qui me lisez! Combien il nous faudrait obtenir, non un don de subtilité, mais de simplicité au contraire et d'enfance de cœur!

Il ne faut plus que les sages se contentent de dire: «Laissez venir les petits.» Il faut qu'ils aillent à eux. Ils ont beaucoup à apprendre au milieu de ces enfants. Ce qu'ils ont de mieux à faire, c'est d'ajourner leur étude, de bien serrer leurs livres qui leur ont servi de peu, et de s'en aller bonnement, parmi les mères et les nourrices, désapprendre et oublier.

Oublier? non, mais plutôt encore réformer leur sagesse, la contrôler par l'instinct de ceux qui sont plus près de Dieu, la rectifier en la mettant à cette petite mesure, et se dire que la science des trois mondes ne contient pas plus qu'il n'y a dans un berceau.

Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, nul n'y pénétrera profondément s'il n'a bien observé l'enfant. L'enfant est l'interprète du peuple. Que dis-je? il est le peuple même, dans sa vérité native, avant qu'il ne soit déformé, le peuple sans vulgarité, sans rudesse, sans envie, n'inspirant ni défiance ni répulsion. Non seulement il l'interprète, mais il le justifie et l'innocente en bien des choses; telle parole que vous trouvez rude et grossière dans la bouche d'un homme rude, dans celle de votre enfant vous la trouvez (ce qu'elle est véritablement) naïve; vous apprenez ainsi à vous défendre d'injustes préventions. L'enfant étant, comme le peuple, dans une heureuse ignorance du langage convenu, des formules et des phrases faites qui dispensent d'invention, vous montre, par son exemple, comment le peuple est obligé de chercher son langage et de le trouver sans cesse; l'un et l'autre trouvent souvent avec une heureuse énergie.

C'est encore par l'enfant que vous pouvez apprécier ce que le peuple, tout changé qu'il est, garde encore de jeune et de primitif. Votre fils, comme le paysan de Bretagne et des Pyrénées, parle à chaque instant la langue de la Bible ou de l'Iliade. La critique la plus hardie des Vico, des Wolf, des Niebuhr, n'est rien en comparaison des lumineux et profonds éclairs que certains mots de l'enfant vous ouvriront tout à coup dans la nuit de l'Antiquité. Que de fois en observant la forme historique et narrative qu'il donne aux idées même abstraites, vous sentirez comment les peuples enfants ont dû narrer leurs dogmes en légendes, et faire une histoire de chaque vérité morale!... C'est là, ô sages, qu'il nous faut bien nous taire... Entourons, écoutons ce jeune maître des vieux temps; il n'a nullement besoin pour nous instruire de pénétrer ce qu'il dit; mais c'est comme un témoin vivant; «il y était, il en sait mieux le conte».

En lui, comme chez les peuples jeunes, tout est encore concentré, à l'état concret et vivant. Il nous suffit de le regarder, pour sentir l'état singulièrement abstrait où nous sommes arrivés aujourd'hui. Beaucoup d'abstractions creuses ne tiennent pas à cet examen. Nos enfants de France surtout, qui sont si vifs et si parleurs, avec un bon sens très précoce, nous ramènent sans cesse aux réalités. Ces innocents critiques ne laissent pas d'être embarrassants pour le sage. Leurs naïves questions lui présentent trop souvent l'insoluble nœud des choses. Ils n'ont pas appris, comme nous, à tourner les difficultés, à éviter tels problèmes, qu'il semble convenu, entre sages, de n'approfondir jamais. Leur hardie petite logique va toujours droit devant elle. Nulle absurdité sacrée n'aurait tenu en ce monde, si l'homme n'avait fait taire les objections de l'enfant. De quatre à douze ans surtout, c'est l'époque raisonneuse; entre la lactation et l'apparition du sexe, ils semblent plus légers, moins matériels, plus vifs d'esprit qu'ils ne sont après. Un éminent grammairien, qui n'a jamais voulu vivre qu'avec les enfants, me disait qu'à cet âge il leur trouvait la capacité des plus subtiles abstractions.

Ils perdent infiniment à se dégrossir si vite, à passer rapidement de la vie instinctive à la vie de réflexion. Jusque-là, ils vivaient sur le large fonds de l'instinct, ils nageaient dans la mer de lait. Lorsque de cette mer obscure et féconde, la logique commence à dégager quelques filets lumineux, il y a progrès sans doute, progrès nécessaire qui est une condition de la vie; mais ce progrès en un sens n'en est pas moins une chute. L'enfant se fait homme alors, et c'était un petit dieu.

La première enfance et la mort, ce sont les moments où l'infini rayonne en l'homme, la grâce: prenez ce mot au sens de l'art ou de la théologie. Grâce mobile du petit enfant qui joue et s'essaye à la vie, grâce austère et solennelle du mourant où la vie s'achève, toujours la grâce divine. Rien qui fasse mieux sentir la grande parole biblique: «Vous êtes des Dieux, vous serez des Dieux.»

Apelle et Corrège étudiaient sans cesse ces moments divins. Corrège passait les jours à voir jouer les petits enfants. Apelle, dit un ancien, n'aimait à peindre que des personnes mourantes.

En ces jours d'arrivée, de départ, de passage entre deux mondes, l'homme semble les contenir tous ensemble[63]. La vie instinctive où il est alors plongé, est comme l'aube et le crépuscule de la pensée, plus vague que la pensée sans doute, mais combien plus vaste! Tout le travail intermédiaire de la vie raisonneuse et réfléchie est comme une ligne étroite qui part de l'immensité obscure et qui y retourne. Si vous voulez le bien sentir, étudiez de près l'enfant, le mourant. Placez-vous à leur chevet, observez, faites silence.

J'ai malheureusement eu trop d'occasions de contempler les approches de la mort, et sur des personnes chères. Je me rappelle spécialement une longue journée d'hiver que je passai entre le lit d'une mourante et la lecture d'Isaïe. Ce spectacle, très pénible, était celui d'un combat entre la veille et le sommeil, un songe laborieux de l'homme qui se soulevait, retombait... Les yeux qui nageaient dans le vide exprimaient, avec une vérité douloureuse, l'incertitude entre deux mondes. La pensée obscure et vaste roulait toute la vie écoulée, et elle s'agrandissait de pressentiments immenses... Le témoin de cette grande lutte qui en partageait le flux, le reflux, toutes les anxiétés, se serrait, comme en un naufrage, à cette ferme croyance, qu'une âme qui, tout en revenant à nos instincts primitifs, anticipait déjà dans celui du monde inconnu, ne pouvait s'acheminer par là à l'anéantissement.

Tout faisait supposer plutôt qu'elle allait de ce double instinct douer quelque jeune existence, qui reprendrait plus heureusement l'œuvre de la vie, et donnerait aux rêves de cette âme, à ses pensées commencées, à ses volontés muettes, les voix qui leur avaient manqué[64].

Une chose frappe toujours en observant les enfants et les mourants, c'est la noblesse parfaite dont la nature les empreint. L'homme naît noble, et il meurt noble; il faut tout le travail de la vie pour devenir grossier, ignoble, pour créer l'inégalité.

Voyez cet enfant que sa mère à genoux nommait si bien son Jésus... La société, l'éducation l'ont changé bien vite. L'infini qui était en lui, et qui le divinisait, va disparaissant; il se caractérise, il est vrai, se précise, mais se rétrécit.... La logique, la critique, taille, sculpte impitoyablement dans ce qui lui semble un bloc; dur statuaire dont le fer mord dans la matière trop tendre, chaque coup abat des plans entiers... Ah! que le voilà déjà maigre, mutilé! La noble ampleur de sa nature, où est-elle maintenant?... Le pis, c'est que, sous l'influence d'une éducation si rude, il ne sera pas seulement faible et stérile, mais deviendra vulgaire.

Quand nous regrettons notre enfance, ce n'est pas tant la vie, les années qui alors étaient devant nous, c'est notre noblesse que nous regrettons. Nous avions alors en effet cette naïve dignité de l'être qui n'a pas ployé encore, l'égalité avec tous; tous jeunes alors, tous beaux, tous libres... Patientons, cela doit revenir; l'inégalité n'est que pour la vie; égalité, liberté, noblesse, tout nous revient par la mort.

Hélas! ce moment ne revient que trop vite pour le grand nombre des enfants. On ne veut voir dans l'enfance qu'un apprentissage de la vie, une préparation à vivre, et la plupart ne vivent point. On veut qu'ils soient heureux «plus tard», et pour assurer le bonheur de ces années incertaines, on accable d'ennui et de douleur le petit moment qu'ils ont d'assuré...[65].

Non, l'enfance n'est pas seulement un âge, un degré de la vie, c'est un peuple, le peuple innocent... Cette fleur du genre humain, qui généralement n'a que peu à vivre, suit la nature, au sein de laquelle elle doit bientôt retomber... Et c'est justement la nature que l'on veut dompter en elle. L'homme qui, pour lui-même, s'éloigne de la barbarie du Moyen-âge, la maintient encore pour l'enfant, partant toujours du principe inhumain, que notre nature est mauvaise, que l'éducation n'en est pas la bonne économie, mais la réforme, que l'art et la sagesse humaine doivent amender, châtier l'instinct que Dieu nous donna.

CHAPITRE V
L'instinct naturel de l'enfant est-il pervers?[66]

L'instinct humain est-il perverti d'avance? L'homme est-il méchant de naissance? l'enfant que je reçois dans mes bras, sortant du sein de sa mère, serait-ce un petit damné?

À cette question atroce, qui coûte rien qu'à l'écrire, le Moyen-âge, sans pitié, sans hésitation, répond: Oui.

Quoi! cette créature qui semble tellement désarmée, innocente, sur qui la nature entière s'attendrit, que la louve ou la lionne viendrait allaiter, au défaut de la mère, elle n'a que l'instinct du mal, le souffle de celui qui perdit Adam? elle appartiendrait au Diable, si l'on ne se hâtait de l'exorciser? Même après, si elle meurt dans les bras de sa nourrice, elle est jugée, elle est en péril de damnation, elle peut être jetée aux bêtes noires de l'enfer! «Ne livre pas aux bêtes, dit l'Église, les âmes qui te portent témoignage!» Et comment celui-ci témoignerait-il? il ne peut comprendre encore, ni parler.

En visitant, au mois d'août 1843, quelques cimetières des environs de Lucerne, j'y trouvai une bien naïve et douloureuse expression des terreurs religieuses. Au pied de chaque tombe se trouvait (selon un usage antique) un bénitier, pour garder le mort jour et nuit et empêcher que les Bêtes de l'enfer ne vinssent prendre ce corps, le vexer, le promener, en faire un vampire. Pour l'âme, hélas! on n'avait nul moyen de la défendre; cette peur cruelle était avouée dans plusieurs inscriptions. Je restai longtemps devant celle-ci, sans pouvoir m'en arracher: «Je suis un enfant de deux ans... Quelle chose terrible est-ce donc pour un enfant si petit de s'en aller au Jugement et de comparaître déjà devant la face de Dieu!» Je fondis en larmes, j'avais entrevu l'abîme du désespoir maternel!

Les quartiers indigents de nos grandes villes, ces vastes officines de mort où les femmes, misérablement fécondes, n'enfantent que pour pleurer, nous donnent quelque idée, mais trop imparfaite, du deuil perpétuel de la mère au Moyen-âge. Celle-ci, fécondée sans cesse par l'imprévoyance barbare, produisait, sans cesse ni trêve, dans les larmes et la désolation, des enfants, des morts, des damnés!...

Âge affreux! monde d'illusions cruelles, sur lequel semble planer une infernale ironie! L'homme, jouet de son rêve mobile, divin, diabolique! la femme, jouet de l'homme, toujours mère, toujours en deuil! L'enfant qui joue, hélas! un jour, au triste jeu de la vie, sourit, pleure et disparaît... malheureuses petites ombres qui viennent par millions, par milliards, et ne durent que dans la mémoire d'une mère... Le désespoir de celle-ci se marque surtout à une chose; elle s'abandonne aisément au péché et à la damnation: elle se venge volontiers de la brutalité de l'homme, elle le trompe, elle pleure, elle rit[67]... Elle se perd; que lui importe, si elle rejoint son enfant?

L'enfant qui survit n'en est guère plus heureux. Le Moyen-âge est pour lui un terrible pédagogue; il lui propose le symbole le plus compliqué qu'on ait enseigné jamais, le plus inaccessible aux simples. Cette leçon subtile que l'Empire romain, dans sa plus haute sagesse, avait eu peine à entendre, il faut que l'enfant des Barbares, le fils du serf rustique, perdu dans les bois, la retienne et la comprenne. Il la retient, la répète; pour la comprendre, cette épineuse formule, byzantine et scolastique, c'est ce que la férule, les coups, les fouets n'obtiendront jamais de lui.

L'Église, démocratique par son principe d'élection, fut éminemment aristocratique par la difficulté de son enseignement et le très petit nombre d'hommes qui y purent vraiment atteindre. Elle damna l'instinct naturel comme pervers et gâté d'avance et fit de la science, de la métaphysique, d'une formule très abstraite, la condition du salut[68].

Tous les mystères des religions d'Asie, toutes les subtilités des écoles occidentales, en un mot tout ce que le monde contient de difficultés d'Orient et d'Occident, tout cela, pressé, entassé dans une même formule! «Eh bien! oui, nous dit l'Église, c'est le monde tout entier dans une prodigieuse coupe. Buvez-la au nom de l'amour!» Et elle apporte ici, à l'appui de la doctrine, l'histoire, la touchante légende; c'est le miel au bord du vase...

«Quoi qu'il contienne, je boirai, si vraiment l'amour est au fond.» Telle fut la réponse du genre humain. Ce fut là la vraie difficulté, l'objection, et c'est l'amour qui la fit, non la haine, la superbe humaine, comme on le répète toujours.

Le Moyen-âge avait promis l'amour et ne l'avait pas donné. Il avait dit: «Aimez, aimez![69]» mais il avait consacré un ordre civil haineux, l'inégalité dans la loi, dans l'État, dans la famille. Son enseignement trop subtil, accessible à si peu d'hommes, avait apporté dans le monde une nouvelle inégalité. Il avait mis le salut à un prix qu'on n'atteignait guère, au prix d'une science abstruse, et il avait ainsi pesé, de toute la métaphysique du monde, sur le simple et sur l'enfant. Celui-ci, qui avait été si heureux dans l'Antiquité, eut son enfer au Moyen-âge.

Il fallut des siècles pour que la raison se fît jour, pour que l'enfant reparût ce qu'il est, un innocent. On eut de la peine à croire que l'homme fût un être héréditairement pervers[70]. Il devint difficile de maintenir dans sa barbarie le principe qui damnait les sages non chrétiens, les simples et ignorants, les enfants morts sans baptême. On inventa pour les enfants le palliatif des limbes, un petit enfer plus doux où ils flotteraient toujours, loin de leurs mères, en pleurant.

Remèdes insuffisants; le cœur ne s'en contenta pas. Avec la Renaissance éclata, contre la dureté des vieilles doctrines, la réaction de l'amour. Il vint, au nom de la justice, sauver les innocents, condamnés dans le système qui s'était dit celui de l'amour et de la grâce. Mais ce système, qui reposait tout entier sur les deux idées de la damnation de tous par un seul, du salut de tous par un seul, ne pouvait renoncer à la première sans ébranler la seconde.

Les mères se remirent à croire au salut de leurs enfants. Désormais elles disent toujours, sans s'informer si elles sont bien orthodoxes: «Ils doivent être là-haut des anges, comme ils furent en leur vivant.»

Le cœur a vaincu, la miséricorde a vaincu. L'humanité va s'éloignant de l'injustice antique. Elle cingle, au rebours du vieux monde... Où va-t-elle? Vers un monde (nous pouvons bien le prévoir) qui ne condamnera plus l'innocence, et où la sagesse pourra vraiment dire: «Laissez venir à moi les simples et les petits.»

CHAPITRE VI
Digression. Instinct des animaux. Réclamation pour eux.

Quelque pressé que je sois, dans cette revue des simples, des humbles fils de l'instinct, mon cœur m'arrête et m'oblige de dire un mot des simples par excellence, des plus innocents, des plus malheureux peut-être, je veux dire: des animaux.

Je remarquais tout à l'heure que tout enfant naissait noble. Les naturalistes ont remarqué de même que le jeune animal, plus intelligent à sa naissance, semblait alors rapproché de l'enfant. À mesure qu'il grandit, il devient brute et tombe à la bête. Il semble que sa pauvre âme succombe sous le poids du corps, qu'elle subisse la fascination de la Nature, la magie de la grande Circé. L'homme se détourne alors et n'y veut plus voir une âme. L'enfant seul, par l'instinct du cœur, sent encore une personne dans cet être dédaigné; il lui parle et l'interroge. Et lui aussi, de son côté, il écoute, il aime l'enfant.

L'animal! sombre mystère!... monde immense de rêves et de douleurs muettes... Mais des signes trop visibles expriment ces douleurs, au défaut de langage. Toute la nature proteste contre la barbarie de l'homme qui méconnaît, avilit, qui torture son frère inférieur; elle l'accuse devant Celui qui les créa tous les deux!

Regardez sans prévention leur air doux et rêveur, et l'attrait que les plus avancés d'entre eux éprouvent visiblement pour l'homme; ne diriez-vous pas des enfants dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère?... Triste enchantement où l'être captif d'une forme imparfaite dépend de tous ceux qui l'entourent, comme une personne endormie... Mais, parce qu'il est comme endormi, il a, en récompense, accès vers une sphère de rêves dont nous n'avons pas l'idée. Nous voyons la face lumineuse du monde, lui la face obscure; et qui sait si celle-ci n'est pas la plus vaste des deux?[71]

L'Orient en est resté à cette croyance, que l'animal est une âme endormie ou enchantée; le Moyen-âge y est revenu. Les religions, les systèmes, n'ont pu rien pour étouffer cette voix de la nature.

L'Inde, plus voisine que nous de la création, a mieux gardé la tradition de la fraternité universelle. Elle l'a inscrite au début et à la fin de ses deux grands poèmes sacrés, le Ramayana, le Mahabharat, gigantesques pyramides devant lesquelles toutes nos petites œuvres occidentales doivent se tenir humbles et respectueuses. Quand vous serez fatigué de cet Occident disputeur, donnez-vous, je vous prie, la douceur de revenir à votre mère, à cette majestueuse Antiquité, si noble et si tendre. Amour, humilité, grandeur, vous y trouvez tout réuni, et dans un sentiment si simple, si détaché de toute misère d'orgueil, qu'on n'a jamais besoin d'y parler d'humilité.

L'Inde fut bien payée de sa douceur pour la nature; chez elle, le génie fut un don de la pitié. Le premier poète indien voit voltiger deux colombes, et pendant qu'il admire leur grâce, leur poursuite amoureuse, l'une d'elles tombe frappée d'une flèche... Il pleure; ses gémissements mesurés, sans qu'il y songe, aux battements de son cœur, prennent un mouvement rythmique, et la poésie est née... Depuis ce temps, deux à deux, les mélodieuses colombes, renées dans le chant de l'homme, aiment et volent par toute la terre. (Ramayana.)

La nature reconnaissante a doué l'Inde d'un autre don admirable, la fécondité. Entourée par elle de tendresse et de respect, elle lui a multiplié, avec l'animal, la source de vie où la terre se renouvelle. Là, jamais d'épuisement. Tant de guerres, tant de désastres et de servitudes, n'ont pu tarir la mamelle de la vache sacrée. Un fleuve de lait coule toujours pour cette terre bénie... bénie de sa propre bonté, de ses doux ménagements pour la créature inférieure.

Cette union touchante qui d'abord liait l'homme aux plus humbles enfants de Dieu, l'orgueil l'a rompue... Mais non pas impunément; la terre est devenue rebelle, elle a refusé de nourrir des races inhumaines.

Le monde de l'orgueil, la cité grecque et romaine, eut le mépris de la nature; elle ne tint compte que de l'art, elle n'estima qu'elle-même. Cette fière Antiquité, qui ne voulait rien que de noble, ne réussit que trop bien à supprimer tout le reste. Tout ce qui semblait bas, ignoble, disparut des yeux; les animaux périrent, aussi bien que les esclaves. L'Empire romain, débarrassé des uns et des autres, entra dans la majesté du désert. La terre dépensant toujours et ne se réparant plus, devint, parmi tant de monuments qui la couvraient, comme un jardin de marbre. Il y avait encore des villes, mais plus de campagnes; des cirques, des arcs de triomphe, plus de chaumières, plus de laboureurs. Des voies magnifiques attendaient toujours le voyageur qui ne passait plus; de somptueux aqueducs continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses, et n'y trouvaient plus personne à désaltérer.

Un seul homme, avant cette désolation, avait trouvé dans son cœur une réclamation, une plainte pour tout ce qui s'éteignait. Un seul, parmi les destructions des guerres civiles, où périssaient à la fois les hommes et les animaux, trouva dans sa vaste pitié des larmes pour le bœuf de labour qui avait fécondé l'antique Italie. Il consacra un chant divin à ces races disparues[72].

Tendre et profond Virgile!... moi, qui ai été nourri par lui et comme sur ses genoux, je suis heureux que cette gloire unique lui revienne, la gloire de la pitié et de l'excellence du cœur... Ce paysan de Mantoue, avec sa timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans qu'il l'ait su, le vrai pontife et l'augure, entre deux mondes, entre deux âges, à moitié chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour la nature, chrétien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme simple, dans son cœur immense, la belle cité universelle dont n'est exclu rien qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les siens.

Le christianisme, malgré son esprit de douceur, ne renoua pas l'ancienne union. Il garda contre la nature un préjugé judaïque; la Judée, qui se connaissait, avait craint d'aimer trop cette sœur de l'homme; elle la fuyait en la maudissant. Le christianisme, fidèle à ces craintes, tint la nature animale à une distance infinie de l'homme, et la ravala. Les animaux symboliques qui accompagnent les évangélistes, le froid allégorisme de l'agneau et de la colombe, ne relevèrent pas la bête. La bénédiction nouvelle ne l'atteignit pas; le salut ne vint pas pour les plus petits, les plus humbles de la création. Le Dieu-Homme est mort pour l'homme, et non pas pour eux. N'ayant point part au salut, ils restent hors la loi chrétienne, comme païens, comme impurs, et trop souvent suspects de connivence au mauvais principe. Le Christ, dans l'Évangile, n'a-t-il pas permis aux démons de s'emparer des pourceaux?

On ne saura jamais les terreurs où, plusieurs siècles durant, le Moyen-âge vécut, toujours en présence du Diable! La vision du Mal invisible, mauvais rêve, absurde torture! et de là une vie bizarre qui ferait rire à chaque instant si l'on ne sentait qu'elle fut triste à en pleurer... Qui douterait alors du Diable? Je l'ai vu, dit l'empereur Charles. Je l'ai vu, dit Grégoire VII. Les évêques qui font les papes, les moines qui prient toute leur vie, déclarent qu'il est là derrière eux, qu'ils le sentent, qu'il n'en bouge pas... Le pauvre serf des campagnes qui le voit sous figure de bête, sculpté au porche des églises, a peur en revenant chez lui de le retrouver dans ses bêtes. Celles-ci prennent le soir, aux mobiles reflets du foyer, un aspect tout fantastique; le taureau a un masque étrange, la chèvre une mine équivoque, et que penser de ce chat dont le poil, dès qu'on le touche, jette du feu dans la nuit?

C'est l'enfant qui rassure l'homme. Il craint si peu ces animaux qu'il en fait ses camarades. Il donne des feuilles au bœuf, il monte sur la chèvre, manie hardiment le chat noir. Il fait mieux, il les imite, contrefait leur voix... et la famille sourit: «Pourquoi craindre aussi, j'avais tort! C'est ici une maison chrétienne, eau bénite et buis bénit; il n'oserait approcher... Mes bêtes sont des bêtes de Dieu, des innocents, des enfants... Et même, les animaux des champs ont bien l'air de connaître Dieu; ils vivent comme des ermites. Ce beau cerf, par exemple, qui a la croix sur la tête, qui va, comme un bois vivant, à travers les bois, il semble lui-même un miracle. La biche est douce comme ma vache, et elle a les cornes de moins; la biche, au défaut de mère, aurait nourri mon enfant...» Ce dernier mot exprimé, comme tout l'est alors, sous forme historique, finit, en se développant, par produire la plus belle des légendes du Moyen-âge, celle de Geneviève de Brabant: la famille opprimée par l'homme, recueillie par l'animal, la femme innocente sauvée par l'innocente bête des bois, le salut venant ainsi du plus petit, du plus humble.

Les animaux, réhabilités, prennent place dans la famille rustique après l'enfant qui les aime, comme les petits parents figurent au bas bout de la table dans une noble maison. Ils sont traités comme tels aux grands jours, prennent part aux joies, aux tristesses, portent habits de deuil ou de noces (naguère encore en Bretagne). Ils ne disent rien, il est vrai, mais ils sont dociles, ils écoutent patiemment; l'homme, comme prêtre en sa maison, les prêche au nom du Seigneur[73].

Ainsi le génie populaire, plus naïf et plus profond que la sophistique sacrée, opéra timidement, mais avec efficacité, la réhabilitation de la nature. Celle-ci ne fut pas ingrate. L'homme fut récompensé; ces pauvres êtres qui n'ont rien, donnèrent des trésors. L'animal, dès qu'il fut aimé, dura, se multiplia... Et la terre redevint féconde, et le monde qui semblait finir, recommença riche et puissant, parce qu'il avait reçu, comme une rosée, la bénédiction de la miséricorde.

La famille une fois composée ainsi, il s'agit de la faire, si l'on peut, entrer tout entière dans l'Église. Ici grandes difficultés! On veut bien recevoir l'animal, mais pour lui jeter l'eau bénite, l'exorciser en quelque sorte, et seulement au parvis... «Homme simple, laisse là ta bête, entre seul. L'entrée de l'église, c'est le Jugement que tu vois représenté sur les portes; la Loi siège au seuil, saint Michel debout tient l'épée et la balance... Comment juger, sauver ou damner ce que tu amènes avec toi? La bête, cela a-t-il une âme?... Ces âmes de bêtes, qu'en faire? leur ouvrirons-nous des limbes, comme à celles des petits enfants?»

N'importe, notre homme s'obstine; il écoute avec respect, mais ne se soucie de comprendre. Il ne veut pas être sauvé seul, et sans les siens. Pourquoi son bœuf et son âne ne feraient-ils pas leur salut avec le chien de saint Paulin? ils ont bien autant travaillé!

«Eh bien! je serai habile, dit-il en lui-même, je prendrai le jour de Noël où l'Église est en famille, le jour où Dieu est encore trop petit pour être juste... Justes ou non, nous passerons tous, moi, ma femme, mon enfant, mon âne... Lui aussi! Il a été à Bethléem, il a porté Notre-Seigneur. Il faut bien en récompense que la pauvre bête ait son jour... Il n'est pas trop sûr d'ailleurs qu'elle soit ce qu'elle paraît; elle est, au fond, malicieuse, fainéante; c'est tout comme moi; si je n'étais aussi traîné, je ne travaillerais guère.»

C'était un grand spectacle, touchant, plus que risible encore, lorsque la bête du peuple était, malgré les défenses des évêques et des conciles, amenée par lui dans l'église. La nature, condamnée, maudite, rentrait victorieuse, sous la forme la plus humble qui pût la faire pardonner. Elle revenait avec les saints du paganisme, entre la Sibylle et Virgile[74]... On présentait à l'animal le glaive qui l'arrêta sous Balaam; mais ce glaive de l'ancienne Loi, émoussé, ne l'effrayait plus; la Loi finissait en ce jour, et faisait place à la Grâce. Humblement, mais assurément, il allait droit à la crèche. Il y écoutait l'office, et, comme un chrétien baptisé, s'agenouillait dévotement. On lui chantait alors, pour lui, partie en langue de l'Église, partie en gaulois, afin qu'il comprît, son antienne, bouffonne et sublime:

À genoux! et dis amen!
Assez mangé d'herbe et de foin.
Amen! encore une fois.
Laisse les vieilles choses, et va!

L'animal profita peu de cette réparation[75]. Les conciles lui fermèrent l'église. Les philosophes, qui pour l'orgueil et la sécheresse continuèrent les théologiens, décidèrent qu'il n'avait pas d'âme[76]. Il souffre en ce monde, qu'importe? il ne doit attendre aucune compensation dans une vie supérieure... Ainsi, il n'y aurait point de Dieu pour lui; le père tendre de l'homme serait pour ce qui n'est pas homme un cruel tyran!... Créer des jouets, mais sensibles, des machines, mais souffrantes, des automates, qui ne ressembleraient aux créatures supérieures que par la faculté d'endurer le mal!... Que la terre vous soit pesante, hommes durs qui avez pu avoir cette idée impie, qui portez une telle sentence sur tant de vies innocentes et douloureuses!

Notre siècle aura une grande gloire. Il s'y est rencontré un philosophe qui eut un cœur d'homme[77]. Il aima l'enfant, l'animal. L'enfant, avant sa naissance, n'avait excité l'intérêt que comme une ébauche, une préparation de la vie; lui, il l'aima en lui-même, il le suivit patiemment dans sa petite vie obscure, et il surprit dans ses changements la fidèle reproduction des métamorphoses animales. Ainsi, au sein de la femme, au vrai sanctuaire de la nature, s'est découvert le mystère de la fraternité universelle... Grâces soient rendues à Dieu!

Ceci est la véritable réhabilitation de la vie inférieure. L'animal, ce serf des serfs, se retrouve le parent du roi du monde.

Que celui-ci reprenne donc, avec un sentiment plus doux, le grand travail de l'éducation des animaux, qui jadis lui soumit le globe[78], et qu'il a abandonné depuis deux mille ans, au grand dommage de la terre. Que le peuple apprenne que sa prospérité tient aux ménagements qu'il aura pour ce pauvre peuple inférieur. Que la science se souvienne que l'animal, en rapport plus étroit avec la nature, en fut l'augure et l'interprète dans l'Antiquité. Elle trouvera une voix de Dieu dans l'instinct du simple des simples.

CHAPITRE VII
L'instinct des simples. L'instinct du génie.—L'homme de génie est par excellence le simple, l'enfant et le peuple.

J'ai lu dans la vie d'un grand docteur de l'Église, qu'étant revenu après sa mort dans son monastère, il honora de son apparition, non les premiers de ses frères, mais le dernier, le plus simple, un pauvre d'esprit. Celui-ci en eut cette faveur de mourir trois jours après. Il avait sur le visage une joie vraiment céleste. «On pouvait, dit le légendaire, lui dire le vers de Virgile:

«Petit enfant, connais ta mère à son sourire!»
...............

C'est un fait remarquable, que la plupart des hommes de génie ont une prédilection particulière pour les enfants et les simples. Ceux-ci, de leur côté, ordinairement timides devant la foule, muets devant les gens d'esprit, éprouvent en présence du génie une sécurité complète. Cette puissance qui impose à tout le monde, elle les rassure au contraire. Ils sentent qu'ils ne trouveront là nulle moquerie, mais bienveillance et protection. Alors, ils se trouvent vraiment dans leur état naturel, leur langue se délie, et l'on peut voir que ces gens qu'on a nommés simples, parce qu'ils ignorent le langage convenu, n'en sont bien souvent que plus originaux, surtout très imaginatifs, doués d'un singulier instinct pour saisir des rapports fort éloignés.

Ils rapprochent et lient volontiers, divisent, analysent peu. Non seulement toute division coûte à leur esprit, mais elle leur fait peine, leur semble un démembrement. Ils n'aiment pas à scinder la vie, et tout leur paraît avoir vie. Les choses, quelles qu'elles soient, sont pour eux comme des êtres organiques, qu'ils se feraient scrupule d'altérer en rien. Ils reculent du moment qu'il faut déranger par l'analyse ce qui présente la moindre apparence d'harmonie vitale. Cette disposition implique ordinairement de la douceur naturelle et de la bonté; on les appelle bonnes gens.

Non seulement ils ne divisent pas, mais dès qu'ils trouvent une chose divisée, partielle, ou ils la négligent, ou ils la rejoignent en esprit au tout dont elle est séparée; ils recomposent ce tout avec une rapidité d'imagination qu'on n'attendrait nullement de leur lenteur naturelle. Ils sont puissants pour composer en proportion de leur impuissance pour diviser. Ou plutôt, il semble, à voir une opération si facile qu'il n'y ait là ni puissance, ni impuissance, mais un fait nécessaire, inhérent à leur existence. En effet, c'est en cela qu'ils existent comme simples.

Une main paraît dans la lumière. Le raisonneur conclut que sans doute il y a dans l'ombre un homme dont on ne voit que la main; de la main, il conclut l'homme. Le simple ne raisonne pas, ne conclut pas; tout d'abord, en voyant la main, il dit: «Je vois un homme.» Et il l'a vu en effet des yeux de l'esprit.

Ici, tous deux sont d'accord. Mais, dans mille occasions, le simple qui, sur une partie, voit un tout qu'on ne voit pas, qui, sur un signe, devine, affirme un être invisible encore, fait rire et passe pour fol.

Voir ce qui ne paraît aux yeux de personne, c'est la seconde vue. Voir ce qui semble à venir, à naître, c'est la prophétie. Deux choses qui font l'étonnement de la foule, la dérision des sages, et qui sont généralement un don naturel de simplicité.

Ce don, rare chez les hommes civilisés, est, comme on sait, fort commun chez les peuples simples, qu'ils soient sauvages ou barbares.

Les simples sympathisent à la vie, et ils ont, en récompense, ce don magnifique, qu'il leur suffit du moindre signe pour la voir et la prévoir.

C'est là leur parenté secrète avec l'homme de génie. Ils atteignent souvent sans effort, par simplicité, ce qu'il obtient par la puissance de simplification qui est en lui; en sorte que le premier du genre humain et ceux qui semblent les derniers, se rencontrent très bien et s'entendent. Ils s'entendent par une chose, leur sympathie commune pour la nature, pour la vie, qui fait qu'ils ne se complaisent que dans l'unité vivante.

Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses œuvres ce mystère de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous trouverez généralement que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les dons du simple[79]. Ces deux hommes, opposés ailleurs, sont conciliés en lui. Au moment où son critique intérieur semble l'avoir poussé à l'infinie division, le simple lui maintient l'unité présente. Il lui conserve toujours le sentiment de la vie, la lui garde indivisible. Mais, quoique le génie ait en lui les deux puissances, l'amour de l'harmonie vivante, le tendre respect de la vie sont chez lui si forts, qu'il sacrifierait l'étude et la science elle-même, si elle ne pouvait s'obtenir que par voie de démembrement. Des deux hommes qui sont en lui, il laisserait celui qui divise; le simple resterait, avec sa force ignorante de divination et de prophétie.

Ceci est un mystère du cœur. Si le génie, à travers les divisions, les anatomies fictives de la science, conserve en lui toujours un simple, qui ne consent jamais à la vraie division, qui tend toujours à l'unité, qui craint de la détruire dans la plus petite existence, c'est que le propre du génie, c'est l'amour de la vie même, l'amour qui fait qu'on la conserve, et l'amour qui la produit.

La foule qui voit tout cela confusément et du dehors, sans pouvoir s'en rendre compte, trouve parfois que ce grand homme est un bon homme et un simple. Elle s'étonne du contraste; mais il n'y a pas de contraste; c'est la simplicité, la bonté, qui sont le fonds du génie, sa raison première, c'est par elle qu'il participe à la fécondité de Dieu.

Cette bonté qui lui donne le respect des petites existences que les autres ne regardent pas, qui l'arrête parfois tout à coup, pour ne pas détruire un brin d'herbe, elle est l'amusement de la foule. L'esprit de simplicité qui fait que les divisions n'entravent jamais son esprit, qui sur une partie, un signe, lui fait voir, prévoir un être entier, un système que personne ne devine encore, cette faculté merveilleuse est justement celle qui fait l'étonnement, le scandale presque du vulgaire. Elle le sort du monde, en quelque sorte, le met hors de l'opinion, hors du lieu, du temps... lui qui seul y doit laisser trace.

La trace qu'il y laissera, ce n'est pas seulement l'œuvre de génie. C'est cette vie même de simplicité, d'enfance, de bonté et de sainteté, où tous les siècles viendront chercher une sorte de rafraîchissement moral. Telle ou telle de ses découvertes deviendra peut-être moins utile dans le progrès du genre humain; mais sa vie, qui parut de son vivant le côté faible, où l'envie se dédommageait, restera le trésor du monde et l'éternelle fête du cœur.

Certes, le peuple a bien raison d'appeler cet homme un simple. C'est le simple par excellence, l'enfant des enfants, il est le peuple plus que n'est le peuple même.

Je m'explique. Le simple a des côtés inintelligents, des vues troubles et indécises, où il flotte, cherche, suit plusieurs routes à la fois, et sort du caractère de simple. La simplicité du génie, qui est la vraie, n'a jamais rien de ces vues louches: elle s'applique aux objets, comme une lumière puissante qui n'a pas besoin de détour, parce qu'elle pénètre et traverse tout.

Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce don, nous l'avons dit, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion précise et rétrécit bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure questionneur, épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde l'instinct natif dans sa grandeur, dans sa forte impulsion, avec une grâce de Dieu que malheureusement l'enfant perd, la jeune et vivace espérance.

Le peuple, en sa plus haute idée, se trouve difficilement dans le peuple. Que je l'observe ici ou là, ce n'est pas lui, c'est telle classe, telle forme partielle du peuple, altérée et éphémère. Il n'est dans sa vérité, à sa plus haute puissance, que dans l'homme de génie; en lui réside la grande âme... Tout le monde s'étonne de voir les masses inertes vibrer au moindre mot qu'il dit, les bruits de l'Océan se taire devant cette voix, la vague populaire traîner à ses pieds... Pourquoi donc s'en étonner? Cette voix, c'est celle du peuple; muet en lui-même, il parle en cet homme, et Dieu avec lui. C'est là vraiment qu'on peut dire: «Vox populi, vox Dei.»

Est-ce un Dieu, ou est-ce un homme? Faut-il, pour l'instinct du génie, que nous cherchions des noms mystiques, inspiration? révélation?—C'est la tendance du vulgaire; il lui faut se forger des dieux.—«L'instinct? la nature? Fi! disent-ils. Si ce n'était que l'instinct, nous ne serions pas entraînés... C'est l'inspiration d'en haut, c'est le bien-aimé de Dieu, c'est un Dieu, un nouveau messie!»—Plutôt que d'admirer un homme, d'admettre la supériorité de son semblable, on le fera inspiré de Dieu, Dieu s'il le faut; chacun se dit qu'il n'a pas fallu moins qu'un rayon surnaturel pour l'éblouir à ce point... Ainsi, l'on met hors de la nature, hors de l'observation et de la science, celui qui fut la vraie nature, celui que la science, entre tous, devait observer; on exclut de l'humanité celui qui seul était homme... Cet homme par excellence, une imprudente adoration le rejette au ciel, l'isole de la terre des vivants, où il avait sa racine... Eh! laissez-le donc parmi nous, celui qui fait la vie d'ici-bas. Qu'il reste homme, qu'il reste peuple. Ne le séparez pas des enfants, des pauvres et des simples, où il a son cœur, pour l'exiler sur un autel. Qu'il soit enveloppé dans cette foule dont il est l'esprit, qu'il plonge en pleine vie féconde, vive avec nous, souffre avec nous; il puisera dans la participation de nos souffrances et de nos faiblesses la force que Dieu y a cachée, et qui sera son génie même.

CHAPITRE VIII
L'enfantement du génie, type de l'enfantement social.

Si la perfection n'est point d'ici-bas, ce qui en approche le plus, c'est selon toute apparence l'homme harmonique et fécond qui manifeste son excellence intérieure par une surabondance d'amour et de force, qui la prouve non seulement par des actes passagers, mais par des œuvres immortelles où sa grande âme restera en société avec tout le genre humain. Cette surabondance de dons, cette fécondité, cette création durable, c'est apparemment le signe que là nous devons trouver la plénitude de la nature et le modèle de l'art. L'art social, de tous le plus compliqué, doit bien regarder si ce chef-d'œuvre de Dieu, où la riche diversité s'accorde dans l'unité féconde, ne pourrait lui donner quelques lumières sur l'objet de ses recherches.

Qu'on me permette donc d'insister sur le caractère du génie, de pénétrer dans son harmonie intérieure, de regarder la sage économie et la bonne police de cette grande cité morale qui tient dans une âme d'homme.

Le génie, la puissance inventive et génératrice, suppose, nous l'avons dit, qu'un même homme est doué des deux puissances, qu'il réunit en lui ce qu'on peut appeler les deux sexes de l'esprit, l'instinct des simples et la réflexion des sages. Il est en quelque sorte homme et femme, enfant et mûr, barbare et civilisé, peuple et aristocratie.

Cette dualité, qui étonne, et qui fait que le vulgaire le regarde souvent comme un phénomène bizarre, une monstruosité, c'est ce qui lui constitue, au plus haut degré, le caractère normal et légitime de l'homme. À vrai dire, lui seul est homme, et il n'y en a pas d'autres. Le simple est une moitié d'homme, le critique une moitié d'homme; ils n'engendrent pas; encore moins les médiocres, qu'on pourrait appeler les neutres, n'ayant ni l'un ni l'autre sexe. Lui, qui est seul complet, seul aussi il peut engendrer; il est chargé de continuer la création divine. Tous les autres sont stériles, sauf les moments où ils se reconstituent par l'amour une sorte d'unité double; leurs aptitudes naturelles, transmises par la génération, restent impuissantes jusqu'à ce qu'elles rencontrent l'homme complet qui seul a la fécondité.

Ce n'est pas que l'étincelle instinctive, inspiratrice, ait manqué à tous ces hommes, mais chez eux la réflexion bientôt la glace ou l'obscurcit. Le privilège du génie, c'est qu'en lui l'inspiration agit par devant la réflexion, sa flamme brûle en pleine lumière. Tout se traîne chez les autres, lentement, successivement; l'intervalle les stérilise. Le génie comble l'intervalle, joint les deux bouts, supprime le temps, il est un éclair de l'éternité...

L'instinct, rapide à ce point, touche à l'acte, et devient acte; l'idée, concentrée ainsi, se fait vivante et engendre.

Tel autre, aujourd'hui vulgaire, avait aussi reçu en germe cette dualité féconde des deux personnes, du simple et du critique; mais sa malignité naturelle a de bonne heure détruit l'harmonie; dès les premiers pas dans la science, l'orgueil est venu, la subtilité; le critique a tué le simple. La réflexion, sottement fière de sa virilité précoce, a méprisé l'instinct, comme un faible enfant; vaniteuse, aristocratique, elle s'est mêlée, dès qu'elle a pu, à la foule dorée des sophistes, elle a renié, devant leurs risées, l'humble parenté qui la rapprochait trop du peuple. Elle les a devancées; de peur qu'ils ne s'en moquassent, elle s'est mise, chose impie, à se moquer de son frère... Eh bien! elle restera seule; seule elle ne fait pas un homme. Celui-ci est impuissant.

Le génie ne connaît rien à cette triste politique. Il n'a garde d'étouffer sa flamme intérieure par crainte des risées du monde; il ne les entend même pas. En lui la réflexion n'a rien d'amer, ni d'ironique, elle traite avec ménagements les enfances de l'instinct. Cette moitié instinctive a besoin que l'autre l'épargne; faible et vague, elle est sujette aux mouvements désordonnés, parce qu'étant pleine d'aspirations, aveugle d'amour, elle se précipite au-devant de la lumière. La réflexion sait bien que, si elle est supérieure en ce qu'elle a déjà la lumière, elle est inférieure à l'instinct, comme chaleur féconde, comme concentration vivante. Entre elles, c'est une question d'âge, plutôt que de dignité. Tout commence sous forme d'instinct. La réflexion d'aujourd'hui fut instinct hier. Lequel vaut mieux? Qui le dira?... Le plus jeune et le plus faible a peut-être l'avantage...

La fécondité du génie, répétons-le, tient, en grande partie sans nul doute, à la bonté, douceur et simplicité de cœur, avec lesquelles il accueille les faibles essais de l'instinct. Il les accueille en lui-même, dans son monde intérieur, et tout autant dans l'extérieur, chez l'homme et dans la nature. Partout il sympathise aux simples, et sa facile indulgence évoque incessamment des limbes de nouveaux germes de pensée.

D'eux-mêmes, ils volent à lui. Je ne sais combien de choses qui n'avaient pas forme encore, qui flottaient seules et délaissées, elles viennent à lui sans crainte. Et lui, l'homme au regard perçant, il ne veut pas examiner si elles sont informes, grossières, il les accueille et leur sourit, il leur sait gré d'être vivantes, les absout et les relève... De cette clémence il résulte pour lui ce singulier avantage, c'est que tout vient l'enrichir, le secourir, le fortifier. Le monde, pour tous les autres, est un sablonneux désert où ils cherchent et ne trouvent pas.

Dans cette âme, pleine et comble des dons vivants de la nature, comment ne viendrait pas l'amour? Une chose aimée surgit... D'où vient-elle? on ne peut le dire. Elle est aimée, il suffit... Elle va croître et vivre en lui, comme lui-même vit dans la Nature, accueillant tout ce qui viendra, se nourrissant de toute chose, s'augmentant et s'embellissant, devenant la fleur du génie, comme lui-même est la fleur du monde.

Type sublime de l'adoption... Ce point vivant qui tout à l'heure apparut obscur encore, couvé de l'œil paternel, il va s'organisant, se vivifiant, il s'illumine de splendeur, c'est une grande invention, une œuvre d'art, un poème... J'admire cette belle création dans son résultat; mais combien j'aurais voulu la suivre en sa génération[80], dans la tendre incubation sous laquelle commença sa vie, sa chaleur!

Hommes puissants, en qui Dieu accomplit ces grandes choses, daignez donc nous dire vous-mêmes quel fut le moment sacré où l'invention, l'œuvre d'art, jaillit pour la première fois... quelles furent dans votre âme les premières paroles avec cet être nouveau, le dialogue qui s'engagea en vous entre la vieille sagesse et la jeune création, le doux accueil qu'elle lui fit, comment elle l'encouragea, rude et brute encore, la forma sans la changer, et, loin de gêner sa liberté, fit tout pour qu'elle devînt libre, qu'elle fût vraiment elle-même.

Ah! si vous révéliez cela, vous auriez éclairé, non seulement l'art, mais l'art moral aussi, l'art de l'éducation et de la politique. Si nous savions la culture que donne le génie au bien-aimé de sa pensée, comment ils vivent entre eux, par quelle adresse et quelle douceur, sans attenter à son originalité, il l'anime à se produire selon sa nature, nous aurions à la fois la règle de l'art et le modèle de l'éducation, de l'initiation civile[81].

Bonté de Dieu, c'est là qu'il faut que nous vous contemplions! C'est dans cette âme supérieure où la sagesse et l'instinct sont si bien harmonisés, que nous devons chercher le type pour toute œuvre sociale. L'âme de l'homme de génie, cette âme visiblement divine, puisqu'elle crée comme Dieu, c'est la cité intérieure sur laquelle nous devons modeler la cité extérieure, afin qu'elle soit divine aussi.

Cet homme est harmonique et productif quand les deux hommes qui sont en lui, le simple et le réfléchi, s'entendent et s'entr'aident.

Eh bien! la société sera au plus haut point harmonique et productive, si les classes cultivées, réfléchies, accueillant et adoptant les hommes d'instinct et d'action, reçoivent d'eux la chaleur et leur prêtent la lumière[82].

«Quelle différence! dira-t-on. Ne voyez-vous pas que dans l'âme d'un seul homme la cité intérieure se compose du même et du même? entre deux parents si proches facile est le rapprochement. Dans la cité politique, que d'éléments opposés, discordants, que de résistances variées! la donnée est ici infiniment plus complexe; que dis-je? l'un des objets comparés est presque le contraire de l'autre; dans l'un je ne vois que la paix, et dans l'autre que la guerre.»

Plût au ciel que l'objection fût raisonnable, que je pusse l'accepter! Plût à Dieu que la discorde ne fût que dans la cité extérieure, que dans l'intérieure, dans l'apparente unité de l'individu, il y eût vraiment la paix!... Je sens plutôt tout le contraire... La bataille générale du monde est moins discordante encore que celle que je porte en moi, la dispute de moi avec moi, le combat de l'homo duplex.

Cette guerre est visible en tout homme. S'il y a dans l'homme de génie trêve et pacification, cela tient à un beau mystère, aux sacrifices intérieurs que ses puissances opposées se font les unes aux autres. Le fonds de l'art, comme celui de la société, ne l'oubliez point, c'est le sacrifice.

Cette lutte est dignement payée. L'œuvre qu'on croirait inerte et passive, modifie son ouvrier. Elle l'améliore moralement, récompensant ainsi la bienveillance dont l'entoura le grand artiste, quand elle était jeune, faible, informe encore. Il l'a faite, mais elle le fait; elle le rend, à mesure qu'elle grandit, très grand et très bon. Si le monde entier, avec ses misères, ses nécessités, ses fatalités hostiles, ne pesait sur lui, on verrait qu'il n'est point d'homme de génie qui, pour l'excellence du cœur, ne soit un héros.

Toutes ces épreuves intérieures que le monde ne sait guère, préservent le génie de toute misère d'orgueil. S'il repousse, au nom de son œuvre, la stupide risée du vulgaire, c'est pour elle, et non pour lui. Il reste intérieurement dans une douceur héroïque, toujours enfant, peuple et simple. Quoi qu'il accomplisse de grand, il est du côté des petits. Il laisse aller la foule des vaniteux, des subtils, se promener dans le vide, se réjouir de moqueries, de sophismes, de négations. Qu'ils triomphent, qu'ils courent, tant qu'ils veulent, dans les voies du monde... Lui, il reste tranquille là où viendront tous les simples, aux marches du trône du Père.

Et c'est par lui qu'ils y viendront. Quel appui, quel protecteur ont-ils autre que lui? Il est leur commun héritage à ces déshérités, leur glorieux dédommagement. Il est leur voix à ces muets, leur puissance à ces impuissants, l'accomplissement tardif de toutes leurs aspirations. En lui, finalement, ils sont glorifiés, et sauvés par lui. Il les entraîne et les enlève tous, dans la longue chaîne des classes et des genres en lesquels ils se divisent: femmes, enfants, ignorants, pauvres d'esprit, et avec eux, nos humbles compagnons de travail qui n'ont eu que le pur instinct, et derrière ceux-ci, les tribus infinies de la vie inférieure, aussi loin que l'instinct s'étend.

Tous se réclament du Simple, à la porte de la Cité où ils doivent entrer tôt ou tard. «Que venez-vous faire ici? qui êtes-vous, pauvres simples?—Les petits frères de l'aîné de Dieu.»