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Le Peuple / Nos Fils cover

Le Peuple / Nos Fils

Chapter 33: NOS FILS
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About This Book

The author combines personal memory, long practical experience, and on-the-ground interviews to examine the lives of urban and rural laboring communities, their family economies, domestic habits, and moral resources. He contrasts statistical or salon accounts with first-hand conversations, highlights the stabilizing influence of household thrift—especially the role of women—in improving cleanliness and family life, and traces economic and social transformations through observed details. Interwoven with historical reflection, the narrative challenges literary depictions that magnify national defects, urges truthful representation of popular realities, and argues that authentic understanding requires attentive listening to ordinary people.

CHAPITRE VI
La France supérieure, comme dogme et comme légende. La France est une religion.

L'étranger croit avoir tout dit, quand il dit en souriant: «La France est l'enfant de l'Europe.»

Si vous lui donnez ce titre, qui devant Dieu n'est pas le moindre, il faudra que vous conveniez que c'est l'enfant Salomon qui siège et qui fait justice. Qui donc a conservé, sinon la France, la tradition du droit?

Du droit religieux, politique et civil; la chaise de Papinien, et la chaire de Grégoire VII.

Rome n'est nulle autre part qu'ici. Dès saint Louis, à qui l'Europe vient-elle demander justice, le pape, l'empereur, les rois?... La papauté théologique en Gerson et Bossuet, la papauté philosophique en Descartes et en Voltaire, la papauté politique, civile, en Cujas et Dumoulin, en Rousseau et Montesquieu, qui pourrait la méconnaître? Ses lois qui ne sont autres que celles de la raison, s'imposent à ses ennemis même. L'Angleterre vient de donner le Code civil à l'île de Ceylan.

Rome eut le pontificat du temps obscur, la royauté de l'équivoque. Et la France a été le pontife du temps de lumière.

Ceci n'est pas un accident des derniers siècles, un hasard révolutionnaire. C'est le résultat légitime d'une tradition liée à toute la tradition depuis deux mille ans. Nul peuple n'en a une semblable. En celui-ci se continue le grand mouvement humain (si nettement marqué par les langues) de l'Inde à la Grèce, à Rome, et de Rome à nous.

Toute autre histoire est mutilée, la nôtre seule est complète; prenez l'histoire de l'Italie, il y manque les derniers siècles; prenez l'histoire de l'Allemagne, de l'Angleterre, il y manque les premiers. Prenez celle de la France: avec elle, vous savez le monde.

Et dans cette grande tradition il n'y a pas seulement suite, mais progrès. La France a continué l'œuvre romaine et chrétienne. Le christianisme avait promis, et elle a tenu. L'égalité fraternelle, ajournée à l'autre vie, elle l'a enseignée au monde comme la loi d'ici-bas.

Cette nation a deux choses très fortes que je ne vois chez nulle autre. Elle a à la fois le principe et la légende, l'idée plus large et plus humaine, et en même temps la tradition plus suivie.

Ce principe, cette idée, enfouis dans le Moyen-âge sous le dogme de la grâce, ils s'appellent en langue d'homme la fraternité.

Cette tradition, c'est celle qui de César à Charlemagne, à saint Louis, de Louis XIV à Napoléon, fait de l'histoire de France celle de l'humanité. En elle se perpétue, sous forme diverse, l'idéal moral du monde, de saint Louis à la Pucelle, de Jeanne d'Arc à nos jeunes généraux de la Révolution; le saint de la France, quel qu'il soit, est celui de toutes les nations, il est adopté, béni et pleuré du genre humain.

«Pour tout homme, disait impartialement un philosophe américain, le premier pays c'est sa patrie, et le second c'est la France.»—Mais combien d'hommes aiment mieux vivre ici qu'en leur pays! Dès qu'ils peuvent un moment briser le fil qui les tient, ils viennent, pauvres oiseaux de passage, s'y abattre, s'y réfugier, y prendre au moins un moment de chaleur vitale. Ils avouent tacitement que c'est ici la patrie universelle.

Cette nation, considérée ainsi comme l'asile du monde, est bien plus qu'une nation: c'est la fraternité vivante. En quelque défaillance qu'elle tombe, elle contient au fond de sa nature ce principe vivace, qui lui conserve, quoi qu'il arrive, des chances particulières de restauration.

Le jour où, se souvenant qu'elle fut et doit être le salut du genre humain, la France s'entourera de ses enfants et leur enseignera la France, comme foi et comme religion, elle se retrouvera vivante et solide comme le globe.

Je dis là une chose grave, à laquelle j'ai pensé longtemps, et qui contient peut-être la rénovation de notre pays. C'est le seul qui ait droit de s'enseigner ainsi lui-même, parce qu'il est celui qui a le plus confondu son intérêt et sa destinée avec ceux de l'humanité. C'est le seul qui puisse le faire, parce que sa grande légende nationale, et pourtant humaine, est la seule complète et la mieux suivie de toutes, celle qui, par son enchaînement historique, répond le mieux aux exigences de la raison.

Et il n'y a pas là de fanatisme; c'est l'expression trop abrégée d'un jugement sérieux, fondé sur une longue étude. Il me serait trop facile de montrer que les autres nations n'ont que des légendes spéciales que le monde n'a pas reçues. Ces légendes, d'ailleurs, ont souvent ce caractère d'être isolées, individuelles, sans lien, comme des points lumineux, éloignés les uns des autres[102]. La légende nationale de France est une traînée de lumière immense, non interrompue, véritable voie lactée sur laquelle le monde eut toujours les yeux.

L'Allemagne et l'Angleterre, comme race, comme langue et comme instinct, sont étrangères à la grande tradition du monde, romano-chrétienne et démocratique. Elles en prennent quelque chose, mais sans l'harmoniser bien avec leur fond qui est exceptionnel; elles le prennent de côté, indirectement, gauchement, le prennent et ne le prennent pas. Observez bien ces peuples, vous y trouverez, au physique, au moral, un désaccord de vie et de principe que n'offre pas la France, et qui (même sans tenir compte de la valeur intrinsèque, en s'arrêtant à la forme et ne consultant que l'art), doit empêcher toujours le monde d'y chercher ses modèles et ses enseignements.

La France, au contraire, n'est pas mêlée de deux principes. En elle, l'élément celtique s'est pénétré du romain, et ne fait plus qu'un avec lui. L'élément germanique, dont quelques-uns font tant de bruit, est vraiment imperceptible.

Elle procède de Rome, et elle doit enseigner Rome, sa langue, son histoire, son droit. Notre éducation n'est point absurde en ceci. Elle l'est en ce qu'elle ne pénètre point cette éducation romaine du sentiment de la France; elle appuie pesamment, scolastiquement sur Rome, qui est le chemin, elle cache la France qui est le but.

Ce but, il faudrait, dès l'entrée, le montrer à l'enfant, le faire partir de la France qui est lui, et par Rome le mener à la France, encore à lui. Alors seulement notre éducation serait harmonique.

Le jour où ce peuple, revenu à lui-même, ouvrira les yeux et se regardera, il comprendra que la première institution qui peut le faire vivre et durer, c'est de donner à tous (avec plus ou moins d'étendue, selon le temps dont ils disposent) cette éducation harmonique qui fonderait la patrie au cœur même de l'enfant. Nul autre salut. Nous avons vieilli dans nos vices, et nous n'en voulons pas guérir. Si Dieu sauve ce glorieux et infortuné pays, il le sauvera par l'enfance.

CHAPITRE VII
La foi de la Révolution. Elle n'a pas gardé la foi jusqu'au bout et n'a pas transmis son esprit par l'éducation.

Le seul gouvernement qui se soit occupé, d'un grand cœur, de l'éducation du peuple, c'est celui de la Révolution. L'Assemblée constituante et la Législative posèrent les principes dans une admirable lumière, avec un sens vraiment humain. La Convention, au milieu de sa lutte terrible contre le monde, contre la France qu'elle sauvait malgré elle, parmi les dangers personnels qu'elle courait, assassinée en détail, décimée et mutilée, elle ne lâcha pas prise, elle poursuivit obstinément ce sujet saint et sacré de l'éducation populaire; dans ses orageuses nuits, où elle siégeait armée, prolongeant chaque séance qui pouvait être la dernière, elle prit néanmoins le temps d'évoquer tous les systèmes et de les examiner. «Si nous décrétons l'éducation, disait un de ses membres, nous aurons assez vécu.»

Les trois projets adoptés sont pleins de sens et de grandeur. Ils organisent d'abord le haut et le bas, les écoles normales et les écoles primaires. Ils allument une vive lumière, et la portent tout d'abord dans la vaste profondeur du peuple. Après cela, plus à loisir, ils remplissent l'espace intermédiaire, les écoles centrales ou collèges où pourront s'élever les riches. Néanmoins, tout est créé d'ensemble et harmoniquement; on savait alors qu'une œuvre vivante ne se fait pas pièce à pièce.

Moment de mémoire éternelle! c'était deux mois après le neuf Thermidor... On se remettait à croire à la vie. La France sortie du tombeau, tout à coup mûrie de vingt siècles, la France lumineuse et sanglante, appela tous ses enfants à recevoir l'enseignement souverain de sa grande expérience, elle leur dit: Venez et voyez[103].

Lorsque le rapporteur de la Convention prononça cette simple et grave parole: «Le temps seul pouvait être le professeur de la République», quels yeux ne se remplirent de larmes? Tous avaient chèrement payé la leçon du temps, tous avaient traversé la mort, et ils n'en sortaient pas tout entiers!

Après ces grandes épreuves, il semblait qu'il y eût un moment de silence pour toutes les passions humaines; on put croire qu'il n'y aurait plus d'orgueil, d'intérêt, ni d'envie. Les hommes les plus hauts dans l'État, dans la science, acceptèrent les plus humbles fonctions de l'enseignement[104]. Lagrange et Laplace enseignèrent l'arithmétique.

Quinze cents élèves, hommes faits, et plusieurs déjà illustres, vinrent sans difficulté s'asseoir sur les bancs de l'École normale, et apprendre à enseigner. Ils vinrent, comme ils purent, en plein hiver, dans ce moment de pauvreté et de famine. Sur les ruines de toutes choses matérielles, planait seule et sans ombre la majesté de l'esprit. La chaire de la grande école était occupée tour à tour par des génies créateurs; les uns, comme Berthollet, Morvau, venaient de fonder la chimie, d'ouvrir et pénétrer le monde intime des corps; les autres, comme Laplace et Lagrange, avaient, par le calcul, affermi le système du monde, rassuré la terre sur sa base. Jamais pouvoir spirituel n'apparut plus incontestable. La raison, en obéissant, se rendait à la raison.—Et combien le cœur s'y joignait, quand, parmi ces hommes uniques, dont chacun apparaît une seule fois dans l'éternité, on voyait une tête, bien précieuse, qui avait failli tomber, celle du bon Haüy, sauvé par Geoffroy-Saint-Hilaire!

Un grand citoyen, Carnot, celui qui organisa la victoire, qui devina Hoche et Bonaparte, qui sauva la France malgré la Terreur, fut le véritable fondateur de l'École polytechnique. Ils apprirent, comme on combattait, firent trois ans de cours en trois mois. Au bout de six, Monge déclara qu'ils n'avaient pas seulement reçu la science, mais qu'ils l'avaient avancée. Spectateurs de l'invention continuelle de leurs maîtres, ils allaient inventant aussi. Imaginez ce spectacle d'un Lagrange qui, au milieu de son enseignement, s'arrêtait tout à coup, rêvait... On attendait en silence. Il s'éveillait à la longue, et leur livrait, tout ardente, la jeune invention, à peine née de son esprit.

Tout manquait, moins le génie. Les élèves n'auraient pu venir, s'ils n'avaient eu un traitement de route de quatre sous par jour. Ils recevaient le pain, avec le pain de l'esprit. Un des maîtres (Clouet) ne voulut pour traitement qu'un coin de terre dans la plaine des Sablons, et vécut des légumes qu'il y cultivait.

Quelle chute, après ce temps-là! chute morale, et non moins grande dans la sphère de la pensée. Lisez, après les rapports faits à la Convention, ceux de Fourcroy, de Fontanes, vous tombez en quelques années de la virilité à la vieillesse, la vieillesse décrépite[105].

N'est-il pas affligeant de voir cet élan héroïque, désintéressé, s'abattre et tomber si tôt?... Cette glorieuse École normale ne porte pas fruit. On s'en étonne peu quand on y voit l'homme si faiblement enseigné, les sciences de l'homme s'abdiquant, se reniant, ayant comme honte d'elles-mêmes. Le professeur d'histoire, Volney, enseignait que l'histoire est la science des faits morts, qu'il n'y a pas d'histoire vivante. Le professeur de philosophie, Garat, disait que la philosophie n'est que l'étude des signes, autrement dit, qu'en soi, la philosophie n'est rien. Signes pour signes, les mathématiques avaient l'avantage, et les sciences qui s'y rattachent, telles que l'astronomie. Ainsi, la France révolutionnaire, dans la grande École qui devait répandre partout son esprit, enseigna les étoiles fixes, et s'oublia elle-même.

C'est là surtout que l'on vit, dans ce suprême effort de la Révolution pour fonder, qu'elle ne pouvait être qu'un prophète, qu'elle mourrait dans le désert et sans voir la terre promise. Comment y fût-elle arrivée? Il lui avait fallu tout faire, elle n'avait trouvé rien de préparé, aucun secours dans le système qui la précédait. Elle était entrée en possession d'un monde vide, et par droit de déshérence. Je montrerai un jour jusqu'à l'évidence qu'elle ne trouva rien à détruire. Le clergé était fini, la noblesse était finie et la royauté finie. Et elle n'avait rien du tout pour mettre à la place. Elle tournait dans un cercle vicieux. Il fallait des hommes pour faire la Révolution, et pour créer ces hommes, il eût fallu qu'elle fût faite. Nul secours pour accomplir le passage d'un monde à l'autre! Un abîme à traverser, et point d'ailes pour le franchir!...

Il est douloureux de voir combien peu les tuteurs du peuple, la royauté et le clergé, avaient fait pour l'éclairer dans les quatre derniers siècles. L'Église lui parlait une langue savante qu'il ne comprenait plus. Elle lui faisait répéter de bouche ce prodigieux enseignement métaphysique, dont la subtilité étonne les esprits les plus cultivés. L'État n'avait fait qu'une chose, et fort indirecte: il avait rassemblé le peuple dans les camps, les grandes armées, où il commença à se reconnaître. Les légions de François 1er, les régiments de Louis XIV, furent des écoles, où, sans qu'on lui enseignât rien, il se formait de lui-même, prenait des idées communes, et s'élevait peu à peu au sentiment de la patrie.

Le seul enseignement direct était celui que les bourgeois recevaient dans les collèges, et qu'ils continuaient comme avocats et gens de lettres. Étude verbale des langues, de la rhétorique, de la littérature, étude des lois, non savante, précise, comme celle de nos anciens jurisconsultes, mais soi-disant philosophique et pleine d'abstractions creuses. Logiciens sans métaphysique; légistes, moins le droit et l'histoire, ils ne croyaient qu'aux signes, aux formes, aux figures, à la phrase. En toute chose, il leur manquait la substance, la vie et le sentiment de la vie. Quand ils arrivèrent sur le grand théâtre où les vanités s'aigrissaient à mort, on put voir tout ce que la subtilité scolastique peut ajouter de mauvais à une mauvaise nature. Ces terribles abstracteurs de quintessence s'armèrent de cinq ou six formules, qui, comme autant de guillotines, leur servirent à abstraire des hommes[106].

Ce fut une chose bien terrible, lorsque la grande Assemblée qui, sous Robespierre, avait fait la Terreur par terreur même, releva la tête, et vit tout le sang qu'elle avait versé. La foi ne lui avait pas manqué contre le monde ligué, pas même contre la France, lorsqu'avec trente départements elle contint et sauva tout. La foi ne lui manqua pas même, dans son danger personnel, lorsque, n'ayant plus même Paris, elle fut réduite à armer ses propres membres, et se vit tout près de n'avoir plus de défenseur qu'elle-même. Mais, en présence du sang, devant tous ces morts qui sortaient de leurs sépulcres, devant tout ce peuple de prisonniers délivrés qui venaient juger leurs juges, elle défaillit, elle commença à s'abandonner.

Elle ne franchit point le pas qui lui eût livré l'avenir. Elle n'eut pas le courage de mettre la main sur le jeune monde qui venait. La Révolution, pour s'en emparer, devait enseigner une chose, une seule chose: la Révolution.

Pour cela, il lui eût fallu, non renier le passé, mais le revendiquer au contraire, le ressaisir et le faire sien, comme elle faisait du présent, montrer qu'elle avait, avec l'autorité de la raison, celle de l'histoire, de toute notre nationalité historique, que la Révolution était la tardive, mais juste et nécessaire manifestation du génie de ce peuple, qu'elle n'était que la France même ayant enfin trouvé son droit.

Elle ne fit rien de cela, et la raison abstraite, qu'elle invoquait seule, ne la soutint pas en présence des réalités terribles qui se soulevaient contre elle. Elle douta d'elle-même, s'abdiqua et s'effaça. Il fallait qu'elle périt, qu'elle entrât au sépulcre, pour que son vivant esprit se répandît dans le monde. Ruinée par son défenseur, il lui rend hommage aux Cent-Jours. Ruinée par la Sainte-Alliance, les rois fondent leur traité contre elle sur le dogme social qu'elle posa en 89. La foi qu'elle n'eut pas en elle-même, gagne ceux qui l'ont combattue. Le fer qu'ils lui ont mis au cœur fait des miracles et guérit. Elle convertit ses persécuteurs, elle enseigne ses ennemis... Que n'enseigna-t-elle ses enfants!

CHAPITRE VIII
Nulle éducation sans la foi.

La première question de l'éducation est celle-ci: «Avez-vous la foi? donnez-vous la foi?»

Il faut que l'enfant croie.

Qu'il croie, enfant, aux choses qu'il pourra, devenu homme, se prouver par la raison.

Faire un enfant raisonneur, disputeur, critique, c'est chose insensée. Remuer sans cesse à plaisir tous les germes qu'on dépose: quelle agriculture!

Faire un enfant érudit, c'est chose insensée. Lui charger la mémoire d'un chaos de connaissances utiles, inutiles, entasser en lui l'indigeste magasin de mille choses toutes faites, de choses non vivantes, mais mortes et par fragments morts, sans qu'il en ait jamais l'ensemble... c'est assassiner son esprit...

Avant d'ajouter, d'accumuler, il faut être. Il faut créer et fortifier le germe vivant du jeune être. L'enfant est d'abord par la foi.

La foi, c'est la base commune d'inspiration et d'action. Nulle grande chose sans elle.

L'Athénien avait la foi que toute culture humaine était descendue de l'Acropolis d'Athènes, que de sa Pallas, sortie du cerveau de Jupiter, avait jailli la lumière de l'art et de la science. Cela s'est vérifié: cette ville de vingt mille citoyens, a inondé le monde de sa lumière; morte, elle l'éclaire encore.

Le Romain avait la foi que la tête vivante et saignante qu'on trouva sous son Capitole, lui promettait d'être la tête, le juge, le préteur du monde: cela s'est vérifié; si son empire a passé, son droit reste, et continue de régir les nations.

Le chrétien avait la foi qu'un Dieu descendu dans l'homme ferait un peuple de frères, et tôt ou tard unirait le monde dans un même cœur: cela n'est pas vérifié, mais se vérifiera par nous.

Il ne suffisait pas de dire que Dieu était descendu dans l'homme; cette vérité, restant dans des termes si généraux, n'a pas eu sa fécondité. Il faut chercher comment Dieu s'est manifesté dans l'homme de chaque nation; comment, dans la variété des génies nationaux, le Père s'est approprié aux besoins de ses enfants. L'unité qu'il doit nous donner n'est pas l'unité monotone, mais l'unité harmonique où toutes les diversités s'aiment. Qu'elles s'aiment, mais qu'elles subsistent, qu'elles aillent augmentant de splendeur pour mieux éclairer le monde, et que l'homme, dès l'enfance, s'habitue à reconnaître un Dieu vivant dans la Patrie.

Ici, s'élève une objection grave. «La foi, comment la donner, quand je l'ai si peu moi-même? La foi en la patrie, comme la foi religieuse, a faibli en moi.»

Si la foi et la raison étaient des choses opposées, n'ayant nul moyen raisonnable d'obtenir la foi, il faudrait, comme les mystiques, rester là, soupirer, attendre. Mais la foi digne de l'homme, c'est une croyance d'amour dans ce que prouve la raison. Son objet, ce n'est pas telle merveille accidentelle, c'est le miracle permanent de la nature et de l'histoire.

Pour reprendre foi à la France, espérer dans son avenir, il faut remonter son passé, approfondir son génie naturel. Si vous le faites sérieusement et de cœur, vous verrez, de cette étude, de ces prémices posées, la conséquence suivre infailliblement. De la déduction du passé découlera pour vous l'avenir, la mission de la France; elle vous apparaîtra en pleine lumière, vous croirez, et vous aimerez à croire; la foi n'est rien autre chose.

Comment vous résigneriez-vous à l'ignorer la France; vos origines sont en elle; si vous ne la connaissez, vous ne saurez rien de vous. Elle vous entoure, vous presse de toutes parts, vous vivez en elle, et d'elle, avec elle vous mourrez.

Qu'elle vive, et vivez par la foi!

Elle vous reviendra au cœur, si vous regardez vos enfants, ce jeune monde qui veut vivre, qui est bon et docile encore, qui demande la vie de croyance. Vous avez vieilli dans l'indifférence; mais qui de vous peut désirer que son fils soit mort de cœur, sans patrie, sans Dieu?... Tous ces enfants, en qui sont les âmes de nos ancêtres, c'est la patrie, vieille et nouvelle... Aidons-la à se connaître; elle nous rendra le don d'aimer.

Comme le pauvre est nécessaire au riche, l'enfant est nécessaire à l'homme. Nous lui donnons moins encore que nous recevons de lui.

Jeune monde qui devez prendre bientôt notre place, il faut que je vous remercie. Qui, plus que moi, avait étudié le passé de la France? qui devait la sentir mieux, par tant d'épreuves personnelles, qui m'ont révélé ses épreuves?... Cependant, je dois le dire, mon âme, dans la solitude, s'était alanguie en moi, elle se traînait dans les curiosités oisives et minutieuses, ou bien elle s'envolait vers l'idéal, et elle ne marchait pas. La réalité m'échappait, et notre patrie que je poursuivis toujours, que j'aimai toujours, je la voyais toujours là-bas; elle était mon objet, mon but, un objet de science et d'étude. Elle m'est apparue vivante... «En qui?» En vous, qui me lisez.—En vous, jeune homme, j'ai vu la Patrie, son éternelle jeunesse... Comment n'y croirais-je pas?

CHAPITRE IX
Dieu en la Patrie. La jeune Patrie de l'avenir.—Le sacrifice.

L'éducation, comme toute œuvre d'art, demande avant tout une ébauche simple et forte. Point de subtilité, point de minutie, rien qui fasse difficulté, qui provoque l'objection.

Il faut, dans cet enfant, par une impression grande, salutaire, durable, fonder l'homme, créer la vie du cœur.

Dieu d'abord révélé par la mère, dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite révélé par le père, dans la patrie vivante, dans son histoire héroïque, dans le sentiment de la France.

Dieu et l'amour de Dieu. Que la mère le prenne à la Saint-Jean, quand la terre accomplit son miracle annuel, quand toute herbe est en fleur, quand vous voyez la plante qui monte de moment en moment, qu'elle le mène en un jardin, l'embrasse... et tendrement lui dise: «Tu m'aimes, tu ne connais que moi... Eh bien! écoute: moi, je ne suis pas tout. Tu as une autre mère... Nous avons une mère commune, tous, hommes, femmes, enfants, animaux, plantes, tout ce qui a vie, une mère tendre qui nous nourrit toujours, invisible et présente... Aimons-la, cher enfant, embrassons-la du cœur.»

Rien de plus pour longtemps. Point de métaphysique qui tue l'impression. Laissez-le couver ce mystère sublime et tendre que toute sa vie ne suffira pas pour expliquer. Voilà un jour qu'il n'oubliera jamais. À travers les épreuves de la vie, les obscurités de la science, à travers les passions et la nuit des orages, le doux soleil de la Saint-Jean luira toujours au profond de son cœur, avec la fleur immortelle du plus pur, du meilleur amour.

Un autre jour, plus tard, quand l'homme s'est un peu fait en lui, son père le prend: grande fête publique, grande foule dans Paris. Il le mène de Notre-Dame au Louvre, aux Tuileries, vers l'Arc de Triomphe. D'un toit, d'une terrasse, il lui montre le peuple, l'armée qui passe, les baïonnettes frémissantes, le drapeau tricolore... Dans les moments d'attente surtout, avant la fête, aux reflets fantastiques de l'illumination, dans ces formidables silences qui se font tout à coup sur le sombre océan du peuple, il se penche, il lui dit: «Tiens, mon enfant, regarde; voilà la France, voilà la Patrie! Tout ceci, c'est comme un seul homme. Même âme et même cœur. Tous mourraient pour un seul, et chacun doit aussi vivre et mourir pour tous... Ceux qui passent là-bas, qui sont armés, qui partent, ils s'en vont combattre pour nous. Ils laissent là leur père, leur vieille mère, qui auraient besoin d'eux... Tu en feras autant, tu n'oublieras jamais que ta mère est la France.»

Je connais bien peu la nature, ou cette impression durera. Il a vu la Patrie... Ce Dieu invisible en sa haute unité, est visible en ses membres, et dans les grandes œuvres où s'est déposée la vie nationale. C'est bien une personne vivante qu'il touche, cet enfant, et sent de toutes parts; il ne peut l'embrasser; mais elle, elle l'embrasse, elle l'échauffe de sa grande âme répandue dans la foule, elle lui parle par ses monuments... C'est une belle chose pour le Suisse de pouvoir, d'un regard, contempler son canton, embrasser du haut de son Alpe, le pays bien-aimé, d'en emporter l'image. Mais c'en est une grande, vraiment, pour le Français, d'avoir ici cette glorieuse et immortelle patrie ramassée en un point, tous les temps, tous les lieux ensemble, de suivre, des Thermes de César à la Colonne, au Louvre, au Champ-de-Mars, de l'Arc de Triomphe à la place de la Concorde, l'histoire de la France et du monde.

Au reste, pour l'enfant, l'intuition durable et forte de la patrie, c'est, avant tout, l'école, la grande école nationale, comme on la fera un jour, je parle d'une école vraiment commune, où les enfants de toute classe, de toute condition, viendraient, un an, deux ans, s'asseoir ensemble, avant l'éducation spéciale[107], et où l'on n'apprendrait rien autre que la France.

Nous nous hâtons de parquer nos enfants parmi des enfants de notre classe, bourgeoise ou populaire, à l'école, aux collèges; nous évitons tous les mélanges, nous séparons bien vite les pauvres et les riches à cette heureuse époque où l'enfant de lui-même n'eût pas senti ces vaines distinctions. Nous semblons avoir peur qu'ils ne connaissent au vrai le monde où ils doivent vivre. Nous préparons, par cet isolement précoce, les haines d'ignorance et d'envie, cette guerre intérieure dont nous souffrons plus tard.

Que je voudrais, s'il faut que l'inégalité subsiste entre les hommes, qu'au moins l'enfance pût suivre un moment son instinct, et vivre dans l'égalité! que ces petits hommes de Dieu, innocents, sans envie, nous conservassent, dans l'école, le touchant idéal de la Société! Et ce serait l'école aussi pour nous; nous irions apprendre d'eux la vanité des rangs, la sottise des prétentions rivales, et tout ce qu'il y a de vie vraie, de bonheur, à n'avoir premier ni dernier.

La patrie apparaîtrait là, jeune et charmante, dans sa variété à la fois et dans sa concorde. Diversité tout instructive de caractères, de visages, de races, iris aux cent couleurs. Tout rang, toute fortune, tout habit, ensemble aux mêmes bancs, le velours et la blouse, le pain noir, l'aliment délicat... Que le riche apprenne là, tout jeune, ce que c'est qu'être pauvre, qu'il souffre de l'inégalité, qu'il obtienne de partager, qu'il travaille déjà à rétablir l'égalité selon ses forces; qu'il trouve assise sur le banc de bois la cité du monde, et qu'il y commence la cité de Dieu!...

Le pauvre apprendra d'autre part, et retiendra peut-être que si ce riche est riche, ce n'est pas sa faute, après tout, il est né tel; et souvent sa richesse le rend pauvre du premier des biens, pauvre de volonté et de force morale.

Ce serait une grande chose que tous les fils d'un même peuple, réunis ainsi, au moins pour quelque temps, se vissent et se connussent avant les vices de la pauvreté et de la richesse, avant l'égoïsme et l'envie. L'enfant y recevrait une impression ineffaçable de la patrie, la trouvant dans l'école non seulement comme étude et enseignement, mais comme patrie vivante, une patrie enfant, semblable à lui, une cité meilleure avant la Cité, cité d'égalité où tous seraient assis au même banquet spirituel.

Et je ne voudrais pas seulement qu'il apprît, qu'il vît la patrie, mais qu'il la sentît comme providence, qu'il la reconnût pour mère et nourrice à son lait fortifiant, à sa vivifiante chaleur... Dieu nous garde de renvoyer un enfant de l'école, de lui refuser l'aliment spirituel, parce qu'il n'a pas celui du corps... Oh! l'avarice impie qui donnerait des millions aux maçons et aux prêtres, qui ne serait riche que pour doter la mort[108], et qui marchanderait avec ces petits enfants, qui sont l'espoir, la chère vie de la France, et le cœur de son cœur!

Je l'ai dit ailleurs. Je ne suis pas de ceux qui pleurent toujours, tantôt sur l'ouvrier robuste qui gagne cinq francs, tantôt sur la pauvre femme qui gagne dix sols. Une pitié si impartiale n'est pas de la pitié. Il faut aux femmes des couvents libres, asiles, ateliers temporaires, et que les couvents ne les affament plus[109]. Et pour les petits enfants, il faut que nous soyons tous pères, que nous leur ouvrions les bras, que l'école soit leur asile, un asile doux et généreux, qu'il y fasse bon pour eux, qu'ils y aillent d'eux-mêmes, qu'ils aiment autant et plus que la maison paternelle cette maison de la France. Si ta mère ne peut te nourrir, si ton père te maltraite, si tu es nu, si tu as faim, viens, mon fils, les portes sont toutes grandes ouvertes, et la France est au seuil pour t'embrasser et te recevoir. Elle ne rougira jamais, cette grande mère, de prendre pour toi les soins de la nourrice, elle te fera de sa main héroïque la soupe du soldat, et si elle n'avait pas de quoi envelopper, réchauffer tes petits membres engourdis, elle arracherait plutôt un pan de son drapeau.

Consolé, caressé, heureux, libre d'esprit, qu'il reçoive sur ces bancs l'aliment de la vérité. Qu'il sache, tout d'abord, que Dieu lui a fait la grâce d'avoir cette patrie, qui promulgua, écrivit de son sang la loi de l'équité divine, de la fraternité, que le Dieu des nations a parlé par la France.

La patrie d'abord comme dogme et principe. Puis, la patrie comme légende: nos deux rédemptions, par la sainte Pucelle d'Orléans, par la Révolution, l'élan de 92, le miracle du jeune drapeau, nos jeunes généraux admirés, pleurés de l'ennemi, la pureté de Marceau, la magnanimité de Hoche, la gloire d'Arcole et d'Austerlitz, César et le second César, en qui nos plus grands rois reparaissaient plus grands... Plus haute encore la gloire de nos Assemblées souveraines, le génie pacifique et vraiment humain de 89, quand la France offrit à tous de si bon cœur la liberté, la paix... Enfin, par-dessus tout, pour suprême leçon, l'immense faculté de dévouement, de sacrifice, que nos pères ont montrée, et comme tant de fois la France a donné sa vie pour le monde.

Enfant, que ce soit là ton premier évangile, le soutien de ta vie, l'aliment de ton cœur. Tu te le rappelleras dans les travaux ingrats, pénibles, où la nécessité va te jeter bientôt. Il sera pour toi un cordial puissant qui par moments viendra te raviver. Il charmera ton souvenir dans les longues journées du labour, dans le mortel ennui de la manufacture; tu le retrouveras au désert d'Afrique, pour remède au mal du pays, à l'abattement des marches et des veilles, sentinelle perdue à deux pas des Barbares.

L'enfant saura le monde; mais d'abord qu'il se sache lui-même, en ce qu'il a de meilleur, je veux dire en la France. Le reste, il l'apprendra par elle. À elle de l'initier, de lui dire sa tradition. Elle lui dira les trois révélations qu'elle a reçues, comment Rome lui apprit le juste, et la Grèce le beau, et la Judée le saint. Elle reliera son enseignement suprême à la première leçon que lui donna la mère; celle-ci lui apprit Dieu, et la grande mère lui apprendra le dogme de l'amour, Dieu en l'homme, le christianisme,—et comment l'amour, impossible aux temps haineux, barbares, du Moyen-âge, fut écrit dans les lois par la Révolution, en sorte que le Dieu intérieur de l'homme pût se manifester.

Si je faisais un livre sur l'éducation, je montrerais comment l'éducation générale, suspendue par l'éducation spéciale (du collège ou de l'atelier), doit reprendre sous le drapeau pour le jeune soldat. C'est ainsi que la patrie doit lui payer le temps qu'il donne. Rentré dans son foyer, elle doit le suivre, non comme loi seulement, pour gouverner et punir, mais comme providence civile, comme culture religieuse, morale, agissant par les assemblées, les bibliothèques populaires, les spectacles, les fêtes de tout genre, surtout musicales.

Combien l'éducation durera-t-elle? Juste autant que la vie.

Quelle est la première partie de la politique? L'éducation. La seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation.—J'ai trop vieilli dans l'histoire, pour croire aux lois quand elles ne sont pas préparées, quand de longue date les hommes ne sont point élevés à aimer, à vouloir la loi. Moins de lois, je vous prie, mais par l'éducation fortifiez le principe des lois; rendez-les applicables et possibles; faites des hommes, et tout ira bien[110].

La politique nous promet l'ordre, la paix, la sécurité publique. Mais pourquoi tous ces biens? Pour jouir, pour nous endormir dans un calme égoïste, pour nous dispenser de nous aimer, de nous associer?... Qu'elle périsse, si c'est là son but. Quant à moi, je croirais plutôt que si cet ordre, cette grande harmonie sociale a un but, c'est d'aider le libre progrès, de favoriser l'avancement de tous par tous. La Société ne doit être qu'une initiation, de la naissance à la mort, une éducation qui embrasse notre vie de ce monde, et prépare les vies ultérieures.

L'éducation, ce mot si peu compris, ce n'est pas seulement la culture du fils par le père, mais autant, et parfois bien plus, celle du père par le fils. Si nous pouvons nous relever de notre défaillance morale, c'est par nos enfants et pour eux que nous ferons effort. Le plus mauvais de tous veut que son fils soit bon; celui qui ne ferait nul sacrifice à l'humanité, à la patrie, en fait encore à la famille. S'il n'a perdu à la fois et le sens moral et le sens, il a pitié de cet enfant qui risque de lui ressembler... Creusez loin dans cette âme, tout est gâté et vide, et pourtant, à la dernière profondeur, vous trouveriez presque toujours un fond solide, l'amour paternel.

Eh bien! au nom de nos enfants, ne laissons pas, je vous prie, périr cette patrie. Voulez-vous leur léguer le naufrage, emporter leur malédiction... celle de tout l'avenir, celle du monde, perdu peut-être pour mille ans, si la France succombe?

Vous ne sauverez vos enfants, et avec eux la France, le monde, que par une seule chose: Fondez en eux la foi!

La foi au dévouement, au sacrifice,—à la grande association où tous se sacrifient à tous: je veux dire la Patrie.

C'est là, je le sais bien, un enseignement difficile, parce que les paroles n'y suffisent pas, il y faut les exemples. La force, la magnanimité du sacrifice, si commune chez nos pères, semble perdue chez nous. C'est la vraie cause de nos maux, de nos haines, de la discorde intérieure qui rend ce pays faible à en mourir, qui en fait la risée du monde.

Si je prends à part les meilleurs, les plus honorables, si je les presse un peu, je vois que chacun d'eux, désintéressé en apparence, a au fond quelque petite chose en réserve qu'il ne voudrait pour rien sacrifier. Demandez-lui le reste... Tel donnerait sa vie à la France; il ne donnerait pas tel amusement, telle habitude, tel vice...

Il y a encore des hommes purs du côté de l'argent, quoi qu'on dise; mais d'orgueil? le sont-ils? ôteront-ils leurs gants pour tendre la main au pauvre homme qui grimpe dans le rude sentier de la fatalité!... Et pourtant, je vous le dis, monsieur, votre main blanche et froide, si elle ne touche l'autre, forte, chaude et vivante, elle ne fera pas des œuvres de vie.

Nos habitudes, plus chères encore que nos jouissances, il faudra pourtant bien les sacrifier, dans quelque temps. Voici venir le temps des combats...

Et le cœur a ses habitudes, ses chers liens, qui sont maintenant si bien mêlés en lui à ses vivantes fibres, qu'ils sont d'autres fibres vivantes... Cela est dur à arracher... Je l'ai senti parfois en écrivant ce livre, où j'ai blessé plus d'un qui m'était cher.

Le Moyen-âge, d'abord, où j'ai passé ma vie, dont j'ai reproduit dans mes histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai dû lui dire: Arrière! aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa tombe et mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans la voie de l'avenir.

Une autre religion, le rêve humanitaire de la philosophie qui croit sauver l'individu en détruisant le citoyen, en niant les nations, abjurant la patrie.., je l'ai immolé de même. La patrie, ma patrie peut seule sauver le monde.

De la poétique légende à la logique, et de celle-ci à la foi, au cœur, voilà quelle fut ma route.

Dans ce cœur même et cette foi, je trouvais des choses respectables et antiques qui réclamaient... des amitiés, derniers obstacles qui ne m'ont pas arrêté devant la patrie en péril... Qu'elle accepte ce sacrifice! Ce que j'ai en ce monde, mes amitiés, je les lui offre, et, pour donner à la Patrie le beau nom que trouva l'ancienne France, je les dépose à l'autel de la grande Amitié.

FIN DU PEUPLE.

NOS FILS

INTRODUCTION
De la situation.—Du principe moderne.—Actualité de ce livre.

Depuis le 24 mai, la parole est aux événements. Nous sommes embarqués. Le vaisseau est en mer. Rien ne l'arrêtera. Est-ce encore le temps des discours?

C'est le temps de bien regarder devant soi, et de voir la route. Il ne faut pas, comme en Juillet, en Février, heurter tant d'écueils sous-marins. Nous serons plus heureux. Je n'augure pas trop mal de la navigation. J'y vois déjà trois choses:

La guerre était possible le 23 mai, le 25 impossible. Nous avons coupé court, évité ce malheur immense. Le monde doit reconnaître cela et nous bénir. Il allait nager dans le sang. La guerre c'était la nuit. Elle eût fait les ténèbres, embrouillé tout, comme au temps de nos pères qui luttèrent à la fois au dehors, au dedans. Aujourd'hui l'affaire est plus simple. Si nous nous disputons, ce sera en plein jour, sans panique nocturne et sans malentendu.

Et déjà le bon sens des masses tranche la question qui nous eût divisés, et la plus dangereuse. Des millions d'ouvriers (tous ici, et presque tous en Allemagne) ont dit: «La liberté avant tout, et surtout. C'est la première des réformes sociales.» Donc, le grand piège est évité, le bon tyran, le socialisme de César.

Cette fois nous ne verrons pas réussir l'autre embûche, l'Arbre de liberté béni du Sacré-Cœur. Les élections éloquentes de Paris, de Toulouse, etc., montrent suffisamment qu'on comprend aujourd'hui ce qu'en vain nous disions aux nôtres en Février, la funeste unité des deux autorités, l'identité des deux tyrans.

Nous sommes bien moins qu'en Février crédules et chimériques. La vue s'est éclaircie. On n'entend plus des fous humanitaires crier: «Vive le monde! Supprimons la Patrie!» Nombre de questions sont décidément écartées, d'autres remises à demain. Savoir ce qui est d'aujourd'hui, ce qui est de demain, c'est le vrai sens pratique dans les révolutions.

«Mais l'éducation, direz-vous, n'est-elle pas une de ces questions de demain?» Je la crois actuelle. Et voici mes raisons.

Celle de l'éducation nous oblige d'examiner, d'approfondir notre principe, la foi pour laquelle on combat, le fond de notre idée politique et religieuse. Notre marche sera indécise si cette idée vacille: il nous faut la fixer, bien savoir ce que nous voulons, prendre un parti.

En politique on divague aisément, et même dans l'action on ne se rend pas toujours bien compte de ses principes d'action. On se contente trop souvent d'à peu près. Cela ne se peut pas dans la question d'éducation. Elle nous force de voir clair. On n'en peut dire un mot sans savoir ce qu'on veut transmettre, on ne peut enseigner sans bien savoir sa règle et son idéal d'avenir.

L'actualité de ce livre est en ceci: que l'enfant c'est déjà tout l'homme. Pour savoir comment on l'élève, il faut dégager nettement, formuler la pensée du temps, la haute idée commune qui (depuis cent années surtout) a élevé l'Humanité, en a fait la puissance, l'activité, la prodigieuse force créatrice.

Comment se fait et refait l'homme, dans la voie qu'ouvrit cette idée? C'est ce que l'on cherche dans ce livre, et ce qui touche, non seulement l'homme de demain, mais celui d'aujourd'hui, et le jeune homme, et l'homme mûr, et tous ceux qui liront ceci.

Existe-t-il un fond d'idées, de croyances communes, dont on puisse déduire le credo de l'homme, et l'éducation de l'enfant? En ne voyant que la surface, on peut douter, on peut élever cette question.

Dix jours avant l'élection, le 14 mai, un homme politique, jeune et sage, un penseur, était venu chez moi, et causait avec moi de l'incertitude du temps, de cette crise encore obscure. Avec beaucoup de sens, il insistait sur la question la plus grave en effet: «Où sont les hommes? Le personnel est pauvre. Beaucoup fuient la vie publique par indécision ou faiblesse. L'énervation des mœurs et la dissipation font le désaccord de l'esprit.»

«J'ai traversé des temps bien variés, lui dis-je, j'ai vécu par l'histoire en bien des âges. Et je n'en ai guère vu dont on ne pût en dire autant. Même 89, si beau d'élan et si jeune, ce semble, était fort gâté, croyez-le. Mais une grande idée purifie, une vive lumière enlève les brouillards, les miasmes. Il suffit d'un orage pour que l'eau trouble s'éclaircisse. Attendez tout à l'heure, vous verrez que nous vaudrons mieux.

«Nul peuple n'aurait supporté ce qu'a traversé celui-ci, tant d'événements violents, tant de circonstances énervantes, le mélange surtout de tant d'idées diverses, l'intrusion des mœurs, des littératures étrangères. L'entrée du paysan au monde politique par le suffrage universel, heureux événement d'avenir, eut pour premier effet le terrible vertige d'une grande invasion de millions de barbares. Et la France en revient à peine. De tout cela restent des dissonances que nos petits douteurs, négatifs, impuissants, s'amusent à faire ressortir, et que l'Europe envieuse se plaît fort à exagérer. Elle cite tel tableau de notre Exposition de 1869, beau, savant et obscur. Elle cite tel ouvrage d'un charmant écrivain qui s'afflige lui-même de ne pas savoir ce qu'il croit. Voyez, dit l'étranger, dans quel chaos moral est cette France.

«Qu'il apprenne une chose de moi, c'est que l'artiste généralement exprime non le moment présent, non pas aujourd'hui, mais hier. Le théâtre de 93 était une bergerie et jouait Florian. Nos indécis de 1869 expriment le nuage des débuts de l'Empire, le faux et le brouillard d'alors. Ce temps, vous l'allez voir, est bien autrement net, et bien autrement résolu. Un fond neuf s'est fait en dessous. Quand je frappe du pied, je ne sais quoi tressaille. L'Europe est arriérée; elle nous croit encore dans l'ancien marécage. Je vois un sol vivant (comme on en voit en Chine); touchez-le... il échappe en petits jets de feu.»

Et cela s'est vu à la lettre dix jours après, le 24 mai. Tous agirent comme un seul, dans les grands centres où on pouvait agir. Tous parlèrent comme un seul. La Presse, étincelante, d'unanimité redoutable, montra le fond commun d'idées, de sentiments, qui était en dessous.

Dans mon Histoire de France au dix-huitième siècle, j'ai dit la simplicité vigoureuse avec laquelle nos pères posèrent le principe moderne, dont nous vivons, qui est notre grandeur.

Quel est le but de l'homme? D'être homme, au vrai et au complet, de dégager de lui tout ce qui est dans la nature humaine. Quelle voie et quel moyen pour cela? L'action.

Voltaire écrit ce mot en 1727, l'imprime en 1734. Sans le savoir, il renouvelle le principe de l'Antiquité, la tradition de la Grèce, la philosophie de l'énergie, de l'action.

Du jour que l'action est rentrée dans le monde, non seulement il en est résulté une prodigieuse création de sciences, d'arts, d'industries, de puissances, de forces mécaniques,—mais une nouvelle force morale.

L'action est moralisante. L'action productive, le bonheur de créer, sont d'un attrait si grand que chez les travailleurs sérieux ils dominent aisément toute petite passion personnelle. Créer, c'est être Dieu. À mesure que cela est senti, mille choses deviennent secondaires. Les inventeurs, les créateurs, ceux qui sont les vrais types du caractère nouveau, sans faire mépris de la vie inférieure, vivent tout naturellement de la grande vie. Raisonnent-ils incessamment la passion, lui cherchent-ils querelle? Point du tout. Ils sont à côté. Ils ont la leur, plus haut. Ils planent.

Le saint, l'élu de Dieu, autrefois fut l'ascète, constamment occupé à éplucher son âme, combattre sa nature, à lui demander compte, la gronder, la punir. Éducation intime qu'ils nommaient très bien castoiement. Mais il est incroyable combien l'arbre émondé profite; la passion, ainsi travaillée, combattue, étant l'unique idée de l'homme, fleurissait à merveille. Car c'est là ce qu'elle veut, qu'on s'occupe incessamment d'elle, qu'on la manie, qu'on la touche et retouche. Elle n'en est que plus forte de cette irritation constante, plus âcre, plus contagieuse.

L'action! l'action! c'est le salut. En trois siècles elle a transfiguré le monde, l'a enrichi, l'a doublé, centuplé, mais elle n'a pas moins été féconde dans l'homme même; elle a créé, dans le marais peu sûr où nous flottions, un grand courant.

Dans le plan encyclopédique d'éducation que nous donne le seizième siècle, le plan savant, immense, trop chargé du Gargantua, on voit pourtant déjà avec étonnement le but très nettement marqué. Non seulement l'élève saura tout, mais il saura tout faire. L'action apparaît comme son plus haut développement. On l'initie non seulement à tous les exercices, mais à tout art pratique.

Même pensée (faiblement indiquée, il est vrai) dans le livre médiocre et judicieux de Locke. Mais elle éclate admirablement dans le grand livre anglais, le Robinson. Elle se reproduit dans l'Émile. L'homme moderne agit, travaille; il peut être, il est ouvrier.

Ces livres de génie, les grands éducateurs pratiques qui sont venus depuis, accueillis tout d'abord avec enthousiasme, ont-ils eu les effets, les résultats durables que l'on pouvait attendre? Qu'est-il resté de ce grand mouvement? Toute chose, en notre siècle, a avancé. La seule éducation a eu un mouvement rétrograde.

Cette lenteur, cet ajournement constant d'un intérêt si cher (notre espoir de demain!), s'expliquent-ils assez par nos distractions extérieures, les guerres atroces au début de ce siècle, et depuis, la vie soucieuse, affairée, inquiète, du grand mouvement industriel? Une autre explication doit se chercher aussi, il faut le dire, dans ces grands livres même qui ont ouvert la voie au dernier siècle. Leur action n'a pas été assez simple pour être forte. Ce qui fait une chose organique, puissante, féconde, c'est principalement la simplicité de son germe, l'unité de son principe.

Ils n'eurent pas un seul germe, un principe. Ils en avaient deux.

Esprits indépendants, encore faibles de cœur, par certaine fibre de famille, ils restent plus ou moins engagés au passé. Le Robinson est tout biblique. L'Émile, en disant tant de mots forts, hardis, les énerve et recule. On verra dans ce livre la légende d'un saint, le martyre de Pestalozzi, hélas! si discordant et divisé contre lui-même.

Quand on bâtit le Capitole, pour base fondamentale, centrale, où tout se rallierait, on ne mit pas deux pierres, deux pièces différentes. On n'en mit qu'une: une tête d'homme vivante. Vivante fut la construction.

Aux fondements de l'éducation que mettrons-nous pour base? Une seule base, la Nature humaine.

Ces grands éducateurs, n'ayant pu nettement se détacher du vieux principe, flottent encore entre deux esprits. Double est leur édifice. Du point de départ incertain vient l'incertain de tout le reste. Ils bâtissent sans avoir fondé. Leur jeune monde, ils le placent sur ce sol hésitant. On demeure inquiet en voyant la faiblesse de ce qui est dessous. Le berceau porte en l'air, que deviendra l'enfant?

Faibles pour le principe et la base de l'éducation, ils ne le furent pas moins pour ce qu'on peut nommer le corps et la substance, la matière de l'enseignement.

Ils étaient à l'excès occupés de méthodes. Mais la meilleure méthode n'est qu'un procédé, une forme. Qu'apprendra-t-on dans cette forme, par ce procédé? C'est ce qu'il faut savoir. Il faut que la jeune âme ait un substantiel aliment. Il y faut une chose vivante. Quelle chose? La Patrie, son âme, son histoire, la tradition nationale. Quelle chose? La Nature, l'universelle patrie. Voilà une nourriture, ce qui réjouira, remplira le cœur de l'enfant.

Si nous n'avons la force et le génie, nous avons la lucidité d'une méthode supérieure. Notre étude, plus compliquée, est cependant plus claire. Par la persévérance et par des efforts gradués, nous préparons légitimement les questions. Je ne suis arrivé à celle de l'Éducation que par des travaux successifs.

Sa substance, je l'ai dit, c'est la tradition nationale. Ce que l'enfant doit apprendre d'abord, c'est la Patrie, sa mère. «Ta mère, c'est toi, et tu en es le fruit. Que fit-elle? comment vécut-elle? C'est là ce qu'il te faut savoir. Tu y liras ton âme, te connaîtras toi-même.»

Cela est long, était peu préparé, quand je m'en occupai. Je trouvai la Patrie déplorablement effacée par nos tragiques événements, par la cruelle légende de l'idolâtrie militaire, la superstition monarchique, le culte de la Force, l'oubli du Droit. Combien d'années je mis à refaire tout de fond en comble, c'est ce qui importe peu. Mais il faut dire l'effort persévérant dont j'eus besoin pour arracher, extirper sur ma route cette forêt d'erreurs qui nous tue de son ombre. Je fus récompensé. Je vis distinctement ce qui simplifie tout: la parfaite unité des deux idolâtries, et l'injuste arbitraire du système de la faveur et de la Grâce;—d'autre part, la Justice, le Dieu nouveau, que de son nom de guerre nous nommons la Révolution.

Une éducation de justice, fondée en liberté, égalité, fraternité: voilà l'idéal même, nettement dégagé de ce travail immense qui le premier donna et la substance, et le principe pur, l'âme vivante de l'éducation.

«Justice? qu'est-ce que c'est? dit la femme. On ne m'a rien appris que la Grâce incertaine, qui aime ou hait, sauve ou perd qui lui plaît

Si nous n'en venons pas à lui faire accepter la justice, à réconcilier la justice et l'amour, la patrie périclite et le foyer chancelle. Mariage est divorce. Or (songez-y bien, mères), si le foyer n'est ferme, l'enfant ne vivra pas.

Un enfant à deux têtes, à deux corps, ne vit guère. Pas davantage celui qui a deux âmes. C'est en vertu de cette loi, dans cette prévoyance que la nature a fait la profonde unité physique du mariage. L'enfant naît un fatalement, et quand il prend deux âmes par le désaccord des parents, il meurt, ou il reste fruit sec. Ne parlons plus d'éducation.

Dans ce temps singulier, deux courants existaient: celui de la Science dont les découvertes établissent la force du mariage, celui de la Littérature qui fort tranquillement à l'envers allait son chemin. Lorsque mes livres avertirent, celle-ci s'indigna presque autant que le prêtre. Je répondais: «Il faut que l'enfant vive. Or, il ne vivra pas, si nous ne replaçons le foyer sur un terrain ferme.»

Les trois livres attaqués (l'Amour, la Femme, le Prêtre et la Famille), qui soutenaient ce paradoxe énorme, la fixité du mariage, restent et resteront, ayant deux fortes bases, la base scientifique, la nature elle-même, et la base morale, le cœur d'un citoyen. Car, sans mœurs, point de vie publique. Je disais dans L'Amour à tant d'hommes légers qui parlent de Patrie: «Pouvez-vous être libres avec des mœurs d'esclaves?»

Ainsi gravitaient tous mes livres vers celui d'aujourd'hui. Ceux d'Histoire naturelle, qu'on croyait diverger de mes voies morales, historiques, étaient exactement dans ma ligne et dans mon sillon. Au début de la Femme, j'ai dit combien l'éducation, de nos filles surtout, se fera doucement dans cette aimable communion de la Nature. Et vers la fin de la Montagne, rentrant dans ce sujet, surtout pour le jeune homme, je le menais moi-même aux Alpes, aux Pyrénées, l'affermissant, lui grandissant le cœur par ces courses viriles, ces nobles gymnastiques, la fière aspiration qui dit toujours: Plus haut!

Ces petits livres (au reste sortis du foyer même) ont été adoptés et en France et ailleurs, comme livres du Dimanche, livres du soir et des après-soupers, donc (au plus haut degré) comme des livres d'éducation.

En résumé, j'arrive au but, au grand problème, par les voies légitimes, patientes, dont mes prédécesseurs crurent devoir se passer.

Longue fut mon expérience, mes trente années d'enseignement. Plus longue mon étude, qui a rempli toute ma vie.

De notre grande histoire nationale, du travail progressif qui a fait l'âme de la France, j'ai tiré notre foi, ce credo social qui sera l'aliment et la vie de nos fils.

Au Foyer raffermi dans ce credo commun, dans la gravité forte des mœurs républicaines, l'exemple des parents, j'ai donné la base solide où l'enfant s'harmonise, prend l'unité morale, qui seule permet l'éducation.

Mais dans ces longs travaux d'exigence infinie, qui chaque jour prenaient le meilleur de moi-même et le sang de mon cœur, comment ai-je duré, produit, fourni toujours? Par quel ravivement toujours je renaissais? Demandez à la mère, la grande nourrice, la Nature, à l'âme maternelle qui ne se lasse pas d'allaiter, raviver, de consoler le monde. Ce qu'elle a fait pour moi, j'aurais voulu le faire pour nos fils et pour tous, asseoir l'enfant et l'homme à ce riche banquet de jeunesse éternelle.

Ce livre, préparé tant d'années, vient à point, et dans le grand moment que j'aurais demandé, au jour grave de la transformation sociale. Plus tôt, c'était un livre. Aujourd'hui, c'est un acte. Il intervient dans l'action.

Prenant l'homme au premier, pur et profond miroir de la nature, l'enfance, le suivant dans la voie si puissamment féconde de notre humanité moderne, il l'initie jeune homme aux débuts difficiles, même ne le quitte pas à l'entrée de la rude gymnastique de la vie publique. Telle est l'éducation, identique à la vie, l'obligeant de savoir et de développer son principe.

L'objet ici c'est l'homme,—non pas seulement l'homme qui dort dans ce berceau, qui s'essaye aux écoles,—mais l'homme au grand combat, mais vous, moi, et nous tous, qui tombons aujourd'hui dans un monde imprévu.

Paris, 19 octobre 1869.

LIVRE PREMIER
DE L'ÉDUCATION AVANT LA NAISSANCE.

CHAPITRE PREMIER
L'homme naît-il innocent ou coupable?—Deux éducations opposées.

Dans l'histoire de la Renaissance, j'ai décrit une œuvre sublime, les Prophètes et Sibylles que peignit Michel-Ange aux voûtes de la chapelle Sixtine. Je n'ai pas dit assez avec quelle vigueur il y pose les deux esprits contraires qui se disputent le monde.

Tous ont vu ces figures, au moins gravées. Chacun a remarqué la plus violente, celle d'Ézéchiel, qui, le bonnet au vent, soutient une dispute acharnée contre quelqu'un qu'on ne voit pas, un rabbin, un docteur sans doute. Ézéchiel et Jérémie sont les prophètes de la Captivité. Les captifs se croyaient punis des péchés de leurs pères. Jérémie et Ézéchiel le nient dans les versets célèbres: «Ne dites plus: Nos pères mangèrent du raisin vert; c'est ce qui nous fait mal aux dents. Non, cela n'est pas vrai. Chacun répond pour soi. Chacun sera sauvé ou perdu par ses propres œuvres.»

Plus de péché originel. Point de fils puni pour le père. L'enfant naît innocent, et non marqué d'avance par le péché d'Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. À sa place solidement se fondent la Justice et l'Humanité.

Ceux qui ont, comme nous, la gravure sous les yeux, voient qu'aux pieds des prophètes de petites figures occupent les compartiments inférieurs de la voûte, et traduisent, expliquent les grandes figures d'en haut. Aux pieds d'Ézéchiel et sous la violente dispute, est l'objet du combat, une jeune femme enceinte, d'un visage ingénu. Elle ne se doute guère de la bataille qui se fait pour elle là-haut. Quel serait son effroi si elle entendait ces docteurs qui jurent qu'on naît damné, qui vouent l'enfant et elle aux flammes éternelles! Par bonheur, elle dort. Elle en mourrait de peur.

Michel-Ange, qui agrandit tout, n'a pas suivi la Bible de trop près. Il n'a pas fait la créature avilie dont parle le texte. Il a fait une femme, une vraie femme, un être doux, fragile, touchant, quelque jeune Italienne, je pense, qu'il a vue au repos de midi. En elle est tout le genre humain. Oui, voilà bien la femme et l'enfant et le monde. On est ému, on fait des vœux pour elle. Le ciel et la terre prient...

La figure est plus fine qu'il ne les fait communément. Ses formes sveltes et peu nourries seraient plutôt d'une fille. Elle est à son premier enfant, et peut-être au cinquième mois. Si c'est pécher que de continuer cette race coupable et condamnée d'Adam, elle ne peut nier; on le voit trop. Mais a-t-elle voulu pécher? qui le saura? Elle n'a guère d'assiette solide. Du corps elle est assise, elle pose sur un siège très haut, mais ses jambes sont flottantes. L'enfant déjà l'opprime, et pour mieux respirer, sans détourner le corps, elle incline vers nous sur l'épaule sa tête et ses yeux clos, son visage très doux.

Elle a si peu d'aplomb! c'est un vaisseau en mer. Puisse Dieu te sauver, pauvre petite!... et ta fragile barque où l'humanité flotte, chancelante en ton jeune sein! Quelle horrible tempête je vois autour de toi! Mais je me fie à lui, ton pilote, ton fort défenseur. Contre le dogme absurde il a le Droit, la Piété et Dieu même. Contre l'armée des prêtres, rabbins, docteurs, évêques, et leurs textes barbares, il a la Loi plus haute, écrite au fond des cœurs. Il couvre la faiblesse, il absout la nature. Il jure qu'ici est l'innocence, qu'elle est en cet enfant, que, si, la terre, le ciel, le monde la perdaient, on la retrouverait entière en ce berceau.

Toute l'Église est contre Ézéchiel. Tous les tribunaux sont pour lui.

L'Église tout entière enseigne l'hérédité du crime, tous coupables d'avance par le péché d'Adam.

Si le juge y croyait, il descendrait du siège, fermerait le prétoire. Mais la loi, mais le droit, mais la jurisprudence repoussent l'hérédité du crime. Nul ne paye pour son père ou ses parents, chacun pour ses faits personnels.

Tous étant nés coupables, Dieu de sa pleine grâce arbitraire gracie qui lui plaît.

Qui dit cela? saint Paul? Non, d'abord l'Évangile[111]. Dans cinq ou six textes fort clairs est formulé l'exclusif privilège des élus, de ceux qui plaisent à Dieu. Et quels? L'ouvrier du matin qui travailla dès l'aube, plaît-il plus que l'oisif qui ne vint que le soir? Le juste a-t-il l'espoir d'être reçu au ciel mieux que l'injuste? Non. C'est le pécheur qui plaît, n'ayant aucun mérite, devant tout à la Grâce.

Cet arbitraire terrible, qui a autorisé tous les arbitraires de ce monde, n'a osé se produire dans cette audace solennelle qu'à la faveur du vieux dogme barbare que l'homme naît damné, qu'à ce damné l'on ne doit rien. «Nous naissons enfants de colère», dit saint Paul. Et Augustin: «Tous naissent pour la damnation.»

Terrible arrêt!... épouvantable aux mères!... «Quoi! mon enfant aussi? Cet ange en ce berceau?...» Plusieurs mollissaient, voulaient faire pour les petits un lieu intermédiaire, où, privés de la vue de Dieu, mais exempts de supplices, ils resteraient gémissants, vagissants, et rêvant de leur mère encore. Augustin ne le permet pas. Il dit: «Ne promettez ce lieu entre le Ciel et la damnation.» Et ailleurs: «Gardez d'imaginer un soulagement à ces petits. L'Enfer seul les attend. C'est la ferme foi de l'Église.» Robustissima ac fundatissima Ecclesiæ fides. (Voir tous ces textes dans Bossuet, t. XI, p. 191, éd. 1836.)

Saint Augustin a raison de le dire. Il a tous les conciles pour lui. Conciles de Lyon et de Florence, concile de Trente, tous damnent les enfants. «C'est la ferme foi de l'Église.»

Pas un mot de pitié, mais la froide logique quelquefois réclamait. Le grand distingueur, saint Thomas, osa un heureux distinguo. Le mot Enfer ne dit pas toujours flammes: l'enfant damné peut n'être pas brûlé. Noris, au dix-septième siècle, y cherche un moyen terme: «Brûlés? non. Chauffés seulement.»

À quel degré chauffés? Humanité atroce. Voulez-vous dire roussis? voulez-vous dire grillés?... Quoi qu'il en soit, ce mot maladroit ne fit pas fortune. Il parut trop humain. Les Dominicains mirent Noris à l'index de l'Inquisition.

Autre essai, plus hardi encore, plus mal reçu. Sfondrata avait dit: «L'enfant mort sans baptême ne verra pas le Ciel, mais il a mieux. Dieu lui a sauvé le péché et l'éternel supplice; cela vaut mieux que le Ciel même.» À quoi Bossuet, Noailles et nos évêques opposent avec indignation l'unanimité de l'Église.

Ils donnent tous les textes, la perpétuité de cette opinion, et l'avis du grand théologien officiel du pontificat, de Bellarmin, qui la résume ainsi: «L'enfant sera dans un lieu noir, dans un cachot d'enfer, sub potestate diaboli

Bellarmin ajoute aigrement: «Ne suivons pas le sentiment humain (qui entraîne la plupart). Notre pitié ne servirait de rien.»—Dures paroles. Mais c'est qu'il s'agit du point essentiel, de la pierre angulaire sur laquelle repose l'Église. Elle est suspendue à ce mythe du premier, du second Adam, du Pécheur qui perd tout, du Sauveur qui rachète tout. Cela se tient d'une seule pièce. Si la chute d'Adam ne nous a pas perdus, n'a pas damné d'avance tout enfant qui naîtra, pourquoi faut-il un Rédempteur? Si l'enfant ne naît pas plein du souffle du Diable, pourquoi l'exorciser au baptême du nom de Jésus pour expulser ce souffle (Exsufflatur. Bossuet, ibidem)? De la faute d'Adam tout procède. Grâce au péché d'Adam, nous dit encore Bossuet, nous chantons avec toute l'Église: «Heureuse faute!»—Et encore: «Ô péché vraiment nécessaire!» (T. XI, 188.)—Nécessaire pour damner l'humanité entière, moins le nombre minime, imperceptible des élus! nécessaire pour jeter l'innocence à l'Enfer! nécessaire pour créer les exorcismes du Baptême, le premier sacrement qui constitue l'Église. Sans Adam, plus d'Église, plus d'évêques, et plus de Bossuet.

Nul progrès n'est possible sur ce point, que l'on ne peut toucher sans que tout le dogme ne croule. Le temps a beau marcher, l'humanité se fait jour en toute chose. Ici un mur existe. Elle n'entrera pas, restera dehors à jamais.

Au Petit Catéchisme du diocèse de Paris, aujourd'hui 1er mai 1868, je lis: «Le péché d'Adam s'est communiqué à tous ses descendants, en sorte qu'ils naissent coupables du péché de leur premier père.» Au Catéchisme de la Doctrine chrétienne, celui des missions des deux mondes, Catéchisme approuvé par la Propagande romaine, je lis: «Pourquoi les hommes naissent-ils coupables du péché originel?—Parce que leur volonté était renfermée dans celle d'Adam leur chef.»

Le dogme est immuable. Aujourd'hui aussi bien qu'aux temps de Paul et d'Augustin, la volonté humaine, renfermée dans celle d'Adam, est serve du péché, non libre.

C'est exactement le contraire de la foi de nos juges et du principe de nos lois.—Toute leur autorité repose sur cette idée unique: Que l'homme est libre, responsable.—Autrement comment lui ordonner ceci, lui défendre cela?—Autrement, comment le punir?

La liberté de l'homme, qui, proclamée ou non, fut la foi intérieure, la base de toute société, a été formulée, promulguée souverainement par la Révolution française. C'est le premier mot qu'elle ait dit.

Donc deux principes en face: le principe chrétien, le principe de 89.

Quelle conciliation? aucune.

Jamais le pair, l'impair, ne se concilieront; jamais le juste avec l'injuste, jamais 89 avec l'hérédité du crime.

Car à quel prix le Juste pourrait-il pactiser? En quittant sa nature, devenant l'arbitraire, et se faisant l'Injuste, c'est-à-dire en n'existant plus.