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Le Peuple / Nos Fils

Chapter 47: CHAPITRE VII Le Devoir.
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About This Book

The author combines personal memory, long practical experience, and on-the-ground interviews to examine the lives of urban and rural laboring communities, their family economies, domestic habits, and moral resources. He contrasts statistical or salon accounts with first-hand conversations, highlights the stabilizing influence of household thrift—especially the role of women—in improving cleanliness and family life, and traces economic and social transformations through observed details. Interwoven with historical reflection, the narrative challenges literary depictions that magnify national defects, urges truthful representation of popular realities, and argues that authentic understanding requires attentive listening to ordinary people.

CHAPITRE IV
Le foyer ébranlé.—Grand danger de l'enfant.

L'enfant est né de l'unité. Son danger capital, c'est que l'unité ne se rompe, que, ses parents se refroidissant l'un pour l'autre, le mariage ne soit plus qu'apparence, un divorce décent.

On oublie trop, en parlant de l'enfant, qu'il n'est point un être isolé. C'est un fruit sur un arbre (la famille). Et si cet arbre sèche, le fruit sèche, et peut-être meurt.

Notre race, entre toutes, électrique et nerveuse, avec ce don brillant, a un défaut fatal, la mobile imagination. Souvent bien peu de temps après le mariage les époux deviennent distraits. Sans s'écarter beaucoup, ils regardent ailleurs, ils courent un peu le monde. Si la dame n'allaite, cela se voit bientôt. Ou, peu après l'allaitement, elle se dédommage de sa servitude, prend son vol, veut l'amusement. Elle a vingt-deux ans, je suppose, et elle est dans sa haute fleur. On l'admire et on la jalouse. Elle se croit, à tort, peu utile à l'enfant. Et son mari aussi, tenu un peu à part pendant l'allaitement, est sorti de ses habitudes, ne lui est pas indispensable. Aussi léger, et plus (tout au moins en paroles), il l'émancipe, et lui fait dire: «Il s'amuse... Je m'amuse aussi.»

Un homme d'esprit a fort bien dit: «Entre l'amour de nouveauté, et l'amour d'habitude que ramène le temps, il y a un entr'acte, une lacune. C'est l'abîme où souvent sombre le mariage, et qu'il faudrait tâcher de combler à tout prix.»

Tant que l'on est très jeune, les distractions comptent moins. On s'éloigne, et on se rapproche. On oublie, on se passe certaines choses. Souvent un peu plus tard, quand l'enfant est déjà absent, va aux écoles (la mère a vingt-cinq ans peut-être), alors des crises graves peuvent troubler à fond le ménage, mettre en péril la maison, la fortune, briser violemment la famille. Là, c'est la perte de l'enfant.

Une gravure anglaise de l'autre siècle, faible et fade, mais d'un effet très doux, m'arrêta l'autre jour. C'était un étroit intérieur, une chambre à vieille fenêtre dont les petits carreaux ne montraient au delà que toits et cheminées, une maussade rue de Londres. Sur une chaise, une dame, une belle grasse Paméla, y dort de tout son cœur. Sa nurse, une jeune Irlandaise, garde un petit qui marche et un nourrisson au berceau. La dame (de vingt-huit ans, je crois) a très probablement un enfant plus âgé, mais il est aux écoles. Elle est un peu forte déjà, un peu trop bien nourrie. La bonne créature a une figure honnête; elle est et elle veut être sage. La voilà bien seule pourtant. Elle dort, elle rêve innocemment, et sa nature sanguine rêve pour elle. Où est son mari? que fait-il? soigne-t-il assez son trésor? Il est aux affaires, je le veux. Mais s'il la laisse trop longtemps, cette belle ennuyée, elle peut s'échapper dans un petit roman, fatal à la maison, briser tous les plans du mari, ses romans de fortune, ses ambitions de famille.

C'est sur l'enfant alors que d'aplomb tout retombe. Il pâtit de mille choses qu'il ne peut deviner.

La personnalité féminine, d'abord subordonnée, modifiée fatalement, se dédommage, réagit, veut s'étendre et prendre sa place. De là, chez la plus douce, certain esprit d'opposition. Les défauts du mari apparaissent alors, et fort grossis. Elle a en ce moment une excessive clairvoyance. Elle voit mille détails fâcheux, réels, mais les voit trop. Que serait-ce, madame, si vous subissiez cette épreuve, si votre fine peau rosée était mise sous un microscope? vous en auriez l'effroi vous-même.

Je vois d'ici deux ennuyés, un couple sombre au coin du feu. Quel est-il? Quelles sont ces personnes? De classe, je suppose, moyenne, laborieuse. C'est le samedi soir, dimanche demain. On est quitte de la semaine, et on a plus de temps. L'homme n'est pas un pilier de café. Mais il rentre chez lui un peu tard. On l'a attendu. Premier point qui dispose assez mal. Il est préoccupé, ne dit guère ses pensées. Mais moi je vais les dire. Il a rencontré tel ami. On a causé d'élections, de la stagnation des affaires. Il arrive plein de tout cela, et comme toujours, songeant à changer sa situation, à monter, à se cultiver. Il a acheté un livre.

On allume la lampe, et il lit. Elle respecte son étude; cependant elle est blessée fort justement de ce mutisme. Et moi aussi j'en suis blessé. Il y a si peu de bons livres, vraiment utiles. Et c'est pour ce bouquin sans rapport à son temps qu'il oublie son livre vivant, bien autrement intéressant, où il eût lu mille choses du cœur, de la nature.

Elle coud, mais qu'elle est sombre!

Lui, s'il pose son livre, il regarde le feu. Gravement. Et cependant, sa mobile idée n'est guère grave: «Cette femme est ennuyeuse. Comme elle est nerveuse, tendue! Garçon, j'eus meilleur temps. Les petites d'alors étaient tout au moins amusantes.» Et il aperçoit dans le feu la Closerie, etc. Son ami, à cette heure, y mène sa rieuse maîtresse.

Que ne voit-on pas dans le feu? Dans la braise, les petits jets bleus, de légers lutins dansent et attirent les yeux de la femme. C'est le riant visage de la dame d'en bas, qui a tant de bontés pour elle, qui l'invite sans cesse, son salon cramoisi, et près de la dame son fils, si élégant et si aimable. Mais le salon se fait chapelle, une chapelle de charbons cerise, d'où un fin petit prêtre l'observe de ses yeux ardents!

Vaines figures! vaines pensées! Laissez cela, madame, pensez plutôt au fils qui vous revient demain dimanche. Vous n'êtes point gâtée, vous êtes vaniteuse, blessée, un peu crédule. Avec des flatteries, on peut vous mener loin. C'est votre mari, je le sais, qui a le plus grand tort. Les heures passent et il lit. Cela est irritant. Ma foi, elle perd patience, se lève; elle a mis son chapeau...

«Non, madame, ne sortez pas.» Je l'arrête, et dis au mari: «Vous êtes inexcusable. Voyons, ne soyez pas si sot! Vous lui avez fait mal. Son pauvre cœur est tout gonflé. Laissez votre bouquin, laissez la dignité. Rompez la glace, allez, et retenez-la dans vos bras.» Que l'enfant eût été utile ici, près de la mère! Quelle sottise a-t-on fait de lui ôter son enfant! Si la longue journée lui laisse au moins l'espoir de le voir revenir pour le souper, elle prend patience. Et si dans la soirée certain moment d'humeur rend les époux muets, pour lui on ne peut l'être. Le mauvais charme du mutisme est rompu. On lui parle, et bientôt on se parle aussi l'un à l'autre; c'est à cause de lui, pour son souper, pour ses devoirs. Il ne sait rien du froid qui a existé tout à l'heure; il parle haut, il conte et il rit. S'il voit que l'on est froid, usant de la liberté de son âge, il s'empare de la main de sa mère, et la donne au père.

CHAPITRE V
L'enfant raffermit le foyer.

Balzac, sur le plus beau sujet, a fait un pauvre livre, un très faible roman. Mais le titre seul vaut un livre. Il fait songer: La femme de trente ans.

C'est, pour une Française surtout, le grand moment et l'apogée réel pour l'agrément, l'esprit, la grâce. La grâce qu'on peut définir la beauté du mouvement, dans ses aspects divers, sa variété infinie, est aussi riche d'effets que la simple beauté des lignes est monotone. Elle promet; on espère une âme, et la statue ne vous rend rien. Mais la grâce donne sans cesse, et de cent manières elle éveille.

La vie sanguine est peut-être moins forte. Celle des nerfs prévaut. Ils se sont assouplis, ils ont leur libre jeu. Ils vibrent à tout, avec une délicatesse infinie. Ce don, comme tout autre, vient peu à peu, s'accroît, se nuance surtout par la vie cérébrale, de cent manières, et centuple l'effet par les échos de la pensée.

De vingt à trente, il s'est fait une autre âme, une personne toute nouvelle. Si le mari était absent quelques années, il verrait au retour que c'est une autre femme. Combien au-dessus des maîtresses, des petites filles insipides qu'il serait tenté de chercher! La jeune dame qui sent sa valeur, est très justement exigeante. Elle s'étonne de ce qu'il sent peu un si grand changement. Elle est blessée de voir que, l'ayant eue enfant, il s'imagine sottement la connaître, n'avoir rien à apprendre. L'amant en voit-il davantage? Cela n'arrive guère; il est léger, mobile; il veut un succès, et c'est tout.

Ce moment où la jeunesse a gagné tellement en dons charmants, brillants, c'est celui au contraire où l'homme (entre trente et quarante) semble enterré dans le métier, dans l'étroite spécialité, concentré dans l'effort qui peut le mener à son but (de fortune, d'ambition, d'idées, d'inventions, n'importe). Il le faut bien, dans la concurrence terrible où nous vivons. Malheur à lui, s'il restait l'homme agréable, le parleur de salon qu'il fut à vingt-cinq ans peut-être. Une femme d'esprit doit songer à cela. Pour l'homme, la beauté, c'est la force, c'est la poursuite persévérante d'un même but, c'est la grandeur des résultats, au moins celle de la volonté. Et pour qui cet effort? pour elle, pour l'enfant, la famille. Elle ne peut l'oublier: s'il ne perd dans la grâce qu'en augmentant dans la puissance, elle doit s'en réjouir, s'unir à lui de cœur. Il pâtit aujourd'hui, et il vaincra demain.

Je dois le lui dire à l'oreille. Demain, elle perdra, et il aura gagné. Le temps est contre elle et pour lui. Elle aura moins d'éclat, sera moins admirée. Et lui, ayant atteint son but et le prix de sa vie, sera entouré à son tour. Alors, elle pourra regretter de n'avoir pas eu patience, d'avoir peu pardonné l'alibi du travail. Il aura peu changé alors, elle beaucoup. Les grands succès d'affaires ou d'art (on le voit par la vie de tous les gens connus) n'arrivent guère à l'homme qu'à l'âge où le succès de la femme est fini.

Le salut pour l'enfant, la maison, et eux-mêmes, c'est qu'en ce temps de froid et de malentendu, ils ne s'éloignent pas, ne se déshabituent pas l'un de l'autre. Ils sont encore unis beaucoup plus qu'ils ne pensent. Le lien intérieur est fort. Cela se voyait bien quand le divorce était permis. Ceux qui croyaient avoir rompu, et (chose pire) qui semblaient l'un pour l'autre à jamais refroidis, dès qu'ils vivaient à part, se regrettaient souvent. On sentait qu'on s'aimait, dès qu'on s'était perdu.

Rien de plus bizarre que le cœur. Des sots disent que le sentiment éteint ne peut revivre. Je vois tout le contraire. Il est curieux d'observer combien des circonstances imprévues le réveillent. Parfois une perte de famille, le deuil d'un enfant, d'une mère qui seule avait rempli le cœur, rendent la femme à son mari. Parfois un danger que l'on court; exemple, au dernier siècle où la petite vérole était si meurtrière, des époux séparés se rapprochaient alors; ils se souvenaient qu'ils s'aimaient. Parfois une perte de fortune y suffira et un simple changement de milieu. Un grand et vaste hôtel où l'on est éloigné, est un demi-divorce; dans un petit local, rapproché, peu à peu on revient à l'intimité.

Les revers font beaucoup. Un échec dans le monde ramène à l'intérieur. Parfois la brillante étourdie, moins coupable que vaine, vrai papillon, brûle son aile au premier vol, retombe. Elle sent bien alors où est son ami sûr. La tendresse indulgente émeut profondément. Un vif réveil du cœur a lieu, le plus tendre retour au doux foyer, à l'enfant, au bonheur.

«Assez! assez du monde! qu'on ne m'en parle plus!... Je reprends mon enfant. À nous de l'élever. Je ne peux pas le voir en larmes tous les jours au retour de l'école. Je serai son école, son précepteur et tout.»

Mais, ma chère, songez-y. L'éducation exige de la suite. Vous voudrez bien deux jours, puis vous vous lasserez?...

«Moi! jamais!»

Dans cet excès de zèle, il n'en obtiendra qu'avec peine, mais (il le faut) il obtiendra qu'elle partage avec l'école, que l'enfant absent quelques heures, et rentrant plusieurs fois par jour, ait en elle un répétiteur, qui aide, adoucisse les choses, simplifie les difficultés.

Sais-tu bien à quoi tu t'engages?... S'il te reste le soir, adieu les salons! les spectacles!...

«Oh! mon spectacle est mon enfant!... c'est ma joie, ma gaieté, ma divine comédie.»

«Eh bien! c'est ton affaire. Pour moi, cela m'arrange. Fatigué tout le jour, j'aime assez le repos du soir.»

Quel heureux changement pour le mari! Quel affranchissement! Combien sa vie, son travail gagneront! Je suppose un véritable homme, occupé, sérieux, qui marche vers un but. Les salons servent peu. Le gaspillage immense de temps et de paroles qu'on fait le soir, énerve pour la journée du lendemain. Qui ne voit en toute grande ville des galériens qu'on nomme des maris, traînés constamment en soirées. Ils expient rudement la faute d'avoir épousé une femme dotée, orgueilleuse et mondaine, qui les force de travailler double. Le jour aux affaires, la nuit au monde, et jamais de repos. Tel, un avoué que je connais, parle ou écrit dix heures par jour. Il finit au moment où sa femme, levée fort tard, achève sa toilette. Allons, vite au bal! Partons!... Il peut commander son tombeau.

L'homme est un animal diurne. La vie nocturne du chat ou du hibou le tue, ou le rend imbécile.

Quel gain de temps immense, de vie et de santé, peut donner une femme! Adorez celle-ci. Bénissez-la, bénissez Dieu.

Ceci est-ce un roman? Point du tout. À Paris, dont on dit tant de mal, j'ai cela sous les yeux. Notre paisible rive gauche m'offre fréquemment ce tableau. Dans une seule maison où il se fait d'excellents cours, je vois trois ou quatre cents dames, amenant leurs petites filles, travaillant pour elles, avec elles, changeant leurs habitudes, acceptant tout à fait la vie la moins mondaine, concentrées tout entières dans l'idée de l'enfant. «De quelle classe ces dames?» Surtout de la moyenne, femmes de magistrats, de professeurs et de négociants.

Les très longues absences de l'homme, occupé tout le jour, sont ainsi saintement et admirablement remplies.

La mère est bien payée de tous ses sacrifices. Elle a l'enfant à elle, et le jour et la nuit, et surtout (c'est sa fête) pour le repas du soir.

Vers dix heures du matin quand il revient de classe, ou vers quatre heures encore, elle est à la fenêtre, l'aperçoit de loin et palpite. Elle s'étonne un peu de le voir qui revient à petits pas, si lent, s'amusant à toute chose.

Lui absent, elle étudie fort. Chose peu difficile, après tout. La mère intelligente peut sans se fatiguer se tenir en avant toujours, marcher devant l'enfant.

L'hiver seulement il est dur de se lever si tôt. Son mari a compassion. Mais elle a si grand cœur! L'enfant serait grondé s'il n'avait appris ses leçons. «Eh bien! chère, dit-il, je me lève.—Non, tu es fatigué d'hier. C'est moi qui le ferai répéter, et je veux d'ailleurs l'arranger à ma guise et le faire déjeuner. C'est le Chaperon rouge. Moi seule, je puis lui bien arranger son panier.»

Se levant ainsi de bonne heure, dans sa vie toute nouvelle, le soir aussi, comme l'enfant, de très bonne heure elle a sommeil. Innocemment elle s'endort, et parfois d'un jeune sommeil si fort que, non sans peine, elle et lui on les met au lit.

«Monotone existence», me diront les mondaines; mais combien celle-ci y gagne en fraîcheur, en beauté! Combien elle en est rajeunie!

Si ces gens-là avaient le malheur d'être riches, ils ne pourraient avoir cet intérieur. Le fils aurait un précepteur. Un étranger, un témoin, serait là. L'éducation n'exigeant pas leur concours, ils pourraient à leur aise continuer la vie mondaine, qui ne manquerait pas de les éloigner l'un de l'autre.

Que ce tiers entre ici, tout va se compliquer. En les supposant sages, et dans la meilleure hypothèse, tous souffriront. S'il est très bon et excellent, ce précepteur, il prendra fortement l'enfant, l'accaparera, il l'aura volé aux parents et il deviendra le vrai père. Pauvre célibataire, devant la jeune dame, pleine de grâce, peut-il crever ses yeux? peut-il s'empêcher d'admirer? Qu'elle lui dise un mot de bonté, le voilà troublé et malade, hélas! et bientôt amoureux.

«Il est timide. Et elle est sage; elle est fière, et tout ira bien», me dit l'homme du monde.

Eh bien! je vous l'avoue, si vous mettez ce tiers près d'eux, mes plans avortent, mon projet est manqué.

Qu'ai-je voulu? deux choses, et non pas une.

En élevant l'enfant par les parents, je songe à une seconde éducation dont jamais on ne parle, celle que les parents reçoivent de l'enfant même. Je songe à la grande influence morale qu'il exerce sur eux. Leur forte unité fait sa vie, ainsi que je l'ai dit; elle assure son bonheur, son développement. Et c'est lui, à son tour, qui charme et qui resserre cette unité, en double l'intérêt. Le mariage n'est pas, comme on peut croire, un état immobile; s'il n'a un mouvement, un progrès, il languit, il s'ennuie, il se dissout au fond. La coopération d'affaires ou d'idées, de travail, donne à l'intimité des aspects imprévus, du renouvellement. Mais de toutes les œuvres communes, celle qui peut le plus raviver nos puissances aimantes, c'est l'éducation de l'enfant.

Nécessité heureuse! Si les parents avaient la moindre dissidence, il leur faut la cacher, lui imposer silence. C'est la condition absolue de l'éducation, sans laquelle elle avorterait. Ce sentiment auquel on ne se livre pas, qu'on n'irrite point par l'aigreur du débat, n'a jamais même force; souvent il s'étouffe ou s'oublie. Ainsi, sans le savoir ni le vouloir, l'enfant devant qui l'on s'observe, fait plus qu'aucun arbitre. Pour lui et dans son intérêt, on comprime, on supprime bien des divergences naissantes qui, manifestées librement, rompraient, troubleraient l'union.

Un point très capital, c'est que le père maintienne, relève en toute occasion l'autorité maternelle que l'enfant n'est que trop porté à traiter légèrement. Il doit, par le tendre respect qu'il manifeste lui-même, bien faire sentir au fils que cette douce personne, faible pour lui et désarmée pour lui, la mère, n'en est pas moins le saint des saints.

Une jeune créature est toute en soi d'abord, comme un simple élément. Elle semble indifférente à tout, plus même qu'elle ne l'est en effet. Il est bon qu'il en soit ainsi. Mais cela est dur à la mère. Le garçon, en naissant presque, a l'orgueil du mâle. Il méprise les petites filles. Il se croit fort et sa mère faible. Il dirait, s'il osait: «Je suis homme. Elle n'est qu'une femme.»

Les soins même excessifs qu'elle prend de lui, le servant et l'aidant en tout, lui donnent l'attitude d'un maître. De là certaines sécheresses, des duretés. S'il s'en souvient à un autre âge, il en aura des regrets, des remords. Mais alors le petit tyran est bien loin de sentir les très réelles piqûres qu'il fait.

À mesure qu'il devient leste et vif, il s'en va avec ses camarades. Elle voudrait bien l'être; elle essaye et ne peut; aux jeux, aux exercices, elle est un peu lente, un peu molle. Et c'est son charme même, sa grâce que d'y échouer. La femme ne naît pas avec l'aile au talon. Court-elle? Il est déjà au but, revenu à moitié, qu'il la trouve en chemin.

Qu'elle travaille, étudie pour lui, se donne de la peine, il le trouve si naturel qu'il n'en tient aucun compte. Il garde certain doute du savoir de sa mère. S'il revient de l'école avec une dictée mauvaise, un texte estropié, s'il est embarrassé et qu'elle fasse effort pour l'aider, il la croit ignorante. Le père voit à son tour, et le plus souvent trouve qu'un mot capital est passé.

J'ai vu parfois une scène d'intérieur qui n'est pas rare et qui donne à songer sur la nature humaine. Une mère, une jeune dame, très capable, mettait une coquetterie innocente à bien montrer au père les progrès de l'enfant, ses efforts, son petit succès. Et elle se faisait une fête de donner leçon devant lui. Elle y était de cœur, de volonté, attentive à veiller, à soutenir l'enfant s'il déviait. Et elle y mettait tant de zèle, d'ardeur, qu'elle se troublait, s'embrouillait elle-même. Les rôles étaient changés. Bégayant, rougissante, elle était très charmante (et si touchante à ce moment!). Le pis, c'est que l'enfant riait. Profond courroux du père, qui pourtant, contenu, d'un mot bien jeté, la sauvait, la remettait en route. Mais tout était gâté! Elle continuait, triste, ayant bien envie de pleurer.

Et elle pleurait en effet dès que l'enfant était parti. Le mari avait peine à la calmer, la consoler. La consolation la meilleure, c'était l'émotion qu'il avait témoignée, son vif empressement à la tirer de là, sans qu'il y parût trop. «Ah! je l'ai vu!... Tu m'aimes donc?... Mais lui, hélas! est-ce qu'il m'aime?» Les pleurs redoublaient là-dessus.

Pénible occasion, favorable pourtant, de lui expliquer ce qu'elle est à cent lieues de savoir: «Ce que c'est que l'éducation.»

Toute femme imagine que l'éducation et l'amour sont même chose, que l'un veut, comme l'autre, faire un être de deux, que la mère et l'enfant, par exemple, seront même cœur.

Mais c'est tout autre chose. Le sublime de l'éducation, c'est que, toute désintéressée, elle consiste à faire un être indépendant, et non semblable, souvent fort différent, et qui soit vraiment lui; un être, s'il se peut, qui vous soit supérieur, qui ne vous copie pas, qui dépasse, éclipse le maître.

L'élève continue, mais contredit l'éducateur, le plus souvent en suit très peu la voie, sans quoi tout mourrait de routine.

Si la mère réussissait trop près de son fils et l'imprégnait trop d'elle, elle aurait un succès bien contraire à ses vues: elle en aurait fait une femme.

Aurait-il les dons de sa mère, ses finesses, ses délicatesses? Je ne sais. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il aurait perdu les dons du mâle, les vives énergies par lesquelles son sexe est fécond.

Donc l'enfant, pour son bien, doit être un peu à part, observé et tenu tendrement, mais toujours à certaine distance, non mêlé indiscrètement à la vie des parents, comme on fait aujourd'hui. Il sera plus modeste, s'il croit que la famille est en deux personnes seulement, et qu'il en est un accessoire. L'intimité intime doit lui être fermée. Si la mère, par exemple, veut, près de son mari, dans l'intérêt de l'enfant même, se cultiver, étudier, il est mieux qu'il l'ignore et ne la voie pas écolière. Serait-il assez sage pour n'en tirer parti! Il faut qu'elle lui soit, autant que le père même, l'autorité sacrée, idéal de raison autant que de bonté, premier objet de culte, et pour toute la vie comme un temple, un autel.

CHAPITRE VI
Culture supérieure de la mère.—Savoir trop pour savoir assez.

Les mères commencent souvent, mais rarement elles persistent; la lassitude vient bientôt, le découragement. C'est qu'elles n'étudient juste que dans la mesure de l'enfant, n'apprennent que ce qui peut l'aider, traînent dans ces éléments d'intolérable aridité. Elles sont un peu paresseuses, s'en tiennent là, disant: «C'est bien assez.» La chose ainsi réduite est trop fastidieuse, elle excède la mesure de toute patience.

Il faut planer sur ce qu'on fait. Il faut savoir bien plus, et au-dessus et au-dessous, à côté et de tous côtés, envelopper son objet et s'en rendre maître; alors, on peut le pénétrer, alors on s'y attache par la facilité que l'on y trouve. On en saisit tous les aspects.

Il ne faut pas rester à mi-chemin, aux degrés inférieurs, dans les fades lectures que l'on impose aux femmes, sous prétexte de les ménager. C'est une honte qu'on leur interdise toujours la haute culture, qu'on leur donne les livres secondaires, imités des grandes œuvres, qui n'en sont que de faux reflets, des formes affaiblies. On leur fait lire le Tasse, plutôt qu'Homère et Dante, le faible Télémaque, au lieu de son modèle l'Odyssée, ce poème et si jeune et si sage, d'un éternel amusement. Quoique écrites dans la décadence, les Vies de Plutarque nous gardent mille choses grandes, héroïques, de la belle Antiquité, intéressantes, et plus qu'aucun roman. Mais elles lisent plutôt Walter Scott, auteur très inégal, fort dans ses romans écossais, ailleurs presque toujours faible et banal. Innocente lecture qu'on donne aux demoiselles, et qui pourtant éloigne des livres sérieux, qui développe en elles le goût de l'aventure et la maladie du roman. Elles en boivent bientôt l'alcool, les romans d'adultère; puis les tristes romans de filles et de camélias; puis (tel est le progrès de ces honteuses habitudes) toutes sortes de compilations grossières, les unes sales et les autres fades, de même que plus d'une, par un goût dépravé, avale du plâtre et du charbon. Ainsi débilitées, fanées, elles perdent tout sens de la nature, souvent de l'amour même! Qu'espérer pour l'enfant de cette mère vieillie et tarie?

Quel roman cependant peut avoir plus de charme que l'enfant, cette histoire vivante, que l'on fait de soi jour par jour? Le bonheur le plus vif, ici-bas, c'est créer. Comment se priver de cela? Comment s'y rendre impropre par cette sèche alimentation? La vraie nourrice se respecte, ne mange pas pour elle-même, craint les funestes friandises, les indigestes sucreries.

Parfois la solitude fait ces goûts dépravés. En pays protestant, où la femme n'est pas préparée au roman par la confession, où elle vit renfermée, elle a pourtant ses tentations, déguste volontiers le mysticisme galant-dévot des livres catholiques. Le mari, moins subtil et qui a plus de sens, mais qui est dans la prose des affaires, est mis un peu à part comme un être inférieur. Elle se croit plus haut, se sent plus délicate. Elle a tort cependant de méconnaître tout ce que peut apporter à la communauté un esprit positif, hors de ces vains raffinements. Elle a tort d'oublier que cet homme, aujourd'hui tout au métier, a reçu une éducation forte, énormément plus forte que la sienne. Il s'est rouillé sans doute, et il a oublié, moins pourtant qu'il ne semble. Ce qu'on apprit enfant peut disparaître quelque temps, puis souvent reparaît et nous suit dans la vie.

«Mais, monsieur, mon mari a peu de temps. Il est occupé tout le jour. Et le soir, il sort.»

Sortirait-il s'il avait près de vous, madame, un doux foyer, sans humeur, sans caprice, s'il était retenu par une bonne communication de cœur et de pensées, par le besoin surtout que vous avez de lui pour l'éducation de l'enfant?

Pour le temps, pourquoi en parler? Il en aura beaucoup si vous savez le retenir. Les six heures qu'il perdrait au dehors chaque soir, c'est un temps bien considérable. Quel présent je lui fais en lui donnant ces heures! J'ajoute réellement des années à sa vie.

«Idée bizarre qui ne pouvait, dit mon censeur, venir qu'à un homme étranger au monde! Supposer qu'un mari reste près de sa femme, avec elle passe ses soirées! Où a-t-on vu cela?» Et il ferme, il jette le livre.

Le monde? mais, cher critique, vous-même, savez-vous ce que c'est? savez-vous bien que les quelques oisifs qui, dans nos capitales, traînent le soir aux cafés, aux spectacles, c'est bien peu de monde en Europe? Savez-vous que ce petit point d'un quart de lieue, ce boulevard d'éternelle promenade, où vous allez, venez, vous cache l'infini du monde réel?

Vous voyez, revoyez toujours ce même point. Vous ne connaissez pas deux cents millions d'Européens qui tous mènent une vie absolument contraire. Je vois partout le Nord, Allemagne, Suède, Suisse, Hollande, Angleterre, en parfait contraste avec vous. Ces nations actives, qui vont en cent pays où vous n'allez jamais, n'en ont pas moins la vie serrée, fermée, le grand attachement du home.

«Mais le soir, que fait-on?» On songe, on couve l'affaire du lendemain. Ou on lit quelque peu. Ou on fait un peu de musique (du moins en Allemagne). L'homme revient parfois à ses études. D'éminents personnages d'Angleterre, d'Allemagne, des politiques, des ministres reprennent un Homère, un Horace. Un de mes amis, helléniste distingué de Genève, étant de passage à Berlin, vers 1860, est invité par un ministre à sa soirée. Et là que trouve-t-il? le conseil au complet des ministres de Prusse, qui, pour délassement, s'assemblait deux fois par semaine pour lire, devinez quoi? Thucydide, dans l'original.

Cela empêche-t-il les affaires? Point du tout. Vous l'avez vu à Sadowa.

Un excès de culture, érudite, parfois pédantesque, est le défaut du Nord. Si l'homme est sédentaire, reste au foyer le soir, c'est trop souvent pour quelque étude solitaire, et la famille y gagne peu. Entre ses livres et sa bière, un peu narcotisé, est-il un homme encore? Non, de bonne heure un livre. Il épaissit souvent. Faust croit beaucoup trop à cet esprit qui rôde dans ses livres enfumés, au noir barbet du poêle. Ce barbet est deux choses, tantôt vain ergoteur, tantôt compilateur, Faust en apprendrait cent fois plus avec Marguerite.

Ici, je ne ris point. Elle est peu préparée, et on ne peut lui lire aucun livre érudit, mais pour les grandes œuvres capitales du génie humain, la femme les comprend, même vous les fait voir sous un aspect nouveau. Ces livres que vous savez d'enfance, que souvent, malgré vous, vous appreniez par cœur, vous y êtes endurci, blasé. Elle qui y vient toute neuve, elle sent tout. C'est un très délicat plaisir de voir comme à tel mot qui ne vous frappait plus, elle s'arrête et elle est touchée. Son cœur, plus fin, plus tendre, plus près de la nature, a vibré; elle essaye de cacher une larme.

Charmant enseignement de l'ignorance à la science! La femme enseigne l'homme tour à tour, et donne et reçoit. Tout cela tôt ou tard reviendra à l'enfant. Rien de leur a parte, de leur secrète étude, qui ne puisse par sa mère lui arriver, et mieux que par les maîtres. C'est ce qui la rend studieuse. Pour lui elle lit et elle écoute.

Quel bonheur de pouvoir lui expliquer Virgile! C'est tout exprès pour elle qu'il chanta, ce grand Italien. Elle pleurera sur Didon, Eurydice, sur la Lycoris de Gallus. Mais il est dans Virgile un bien autre mystère, sa douleur contenue, ses larmes étouffées sur le destin de l'Italie. On le sent en dessous. Elle n'y sera pas insensible. Elle y prendra un sens élevé, tout nouveau, que les femmes ont bien peu: la pitié pour les nations.

Le Moyen-âge avait reconnu dans Virgile le magicien qui ouvre les deux mondes. Est-ce à dire qu'il est le plus fort? point du tout. Mais il est au milieu des choses. Il a le rameau d'or, et comme la Sibylle il vous conduit partout. Il tient de l'Évangile et du Ramayana. De lui on peut monter dans le lumineux Orient. De lui on peut descendre au clair-obscur des temps chrétiens. D'où viennent-ils, ces temps? sinon de la même origine, du soir du monde antique, du soupir résigné des nations, finissant dans l'Empire, qui saluaient la fin et le repos.

Mais ces mélancolies sont un peu maladives, énervantes souvent, comme les sons de l'harmonica. Elle veut être mère avant tout; elle veut s'affermir, donner force à son fils. Elle dit: «Tout ceci me va trop, mon ami. Assez de ces belles tristesses. Ces grands effets du soir, ces dernières heures du monde, m'affaibliraient aussi. Mon cœur, associé à l'essor d'un enfant, de la vie qui commence, voudrait plutôt des chants d'héroïsme et d'aurore.»

Un grand livre viendra de lecture populaire, qui nous ouvre à tous l'Orient, qui rende à la femme, à l'enfant, au peuple (et qui n'est peuple?) les belles régions de la lumière. Comment nous retient-on toujours dans ce triste Occident, aux brouillards de l'Europe? Tout au plus on nous mène dans l'Arabie Pétrée, au désert Sinaïque, au paysage lugubre de Judée. J'ai pitié de l'espèce humaine.

Oui, il faut lire la Bible. Mais pourquoi la seule Bible juive, sombre toujours, souvent morbide? de lecture si scabreuse? Elle a les dangers du désert. Souvent, quand tout est plane, quand vous suivez avec votre candide épouse, votre innocente fille, un beau récit empreint de sainteté, au détour d'un verset (comme derrière un noir genévrier) l'impur esprit paraît... La voilà bien troublée, qui ne veut pas comprendre. On continue de lire... Mais entend-elle encore? Elle dormira mal cette nuit.

Donnez-lui bien plutôt le poème de la fidélité, la jeune, l'admirable Odyssée, Ulysse et Pénélope. Lisez-lui le Ramayana, le délicieux poème, la Pénélope indienne, sa fidélité héroïque et l'amour de Rama, sa guerre, et sa victoire où ce dieu de bonté associe toute la nature. Qu'elle ait en main surtout la Bible de la Perse, sans danger, sans détour et lumineuse autant que l'hébraïque est sombre. Ici tout est honnête, tout est dans le grand jour de la vraie sainteté. C'est le pays des purs. Le purificateur, le tout-puissant soleil, illumine tout de son regard. Et que voit-il qui ne soit aussi pur? le labeur, le labour, le travail héroïque du Juste. Un parfum sain, salubre, s'élève de ces livres de labourage, «comme la bonne odeur de la terre, dit un ancien, quand, après la pluie, la charrue ouvre le sillon».

Il y a aujourd'hui un siècle depuis que Anquetil, le héros voyageur, nous conquit ce trésor. Pourquoi l'a-t-on peu lu? c'est qu'il est dispersé dans ces chants fragmentaires et peu liés de l'Avesta.

Les poèmes qui en seraient l'interprétation naturelle, ne nous sont arrivés qu'à travers les mains musulmanes, l'or pêle-mêle avec le gravier.

N'importe, je le crois, ces trésors dispersés seront repris, et réunis, largement expliqués par un grand cœur tout plein de la flamme sacrée.

Dix mille ans ne sont rien. Ni le soleil, ni l'homme, ni la terre n'ont changé. L'idéal est le même. Cet antique génie se retrouve encore jeune. Les batailleurs passèrent, grecs et romains. Et les pleureurs chrétiens. L'humanité reprend sa vraie voie: le travail dans la lumière et la justice.

Que j'aurais volontiers brûlé mes livres pour écrire celui-là. Il est tard, et trop tard. Je ne sais point ces langues, ces hautes origines. Des grands fleuves de vie qui ont tombé de là, je n'ai point vu la source, et n'ai mouillé mes lèvres qu'à leur dernier ruisseau. J'y venais altéré, des poudreux chemins de l'Histoire où chemina ma vie, âprement et aveuglément. L'Histoire, cette violente fée, m'a traîné par cent choses de fâcheuse réalité: j'ai revécu trop de misères. Pèlerin attardé, j'y viens à temps pour boire, non pas pour rétablir le cours des grandes eaux. Un plus jeune, un plus digne le fera, et sera béni.

Quel charme y trouveront les jeunes cœurs en leur primitive pureté! Et les femmes le sont toujours bien plus que nous, quand elles sont vraies femmes, quand elles ont gardé le foyer, presque ignoré le monde (chose si ordinaire dans les classes laborieuses). Entre ce saint foyer et le berceau de son enfant, l'épouse est toujours jeune, d'un cœur tout virginal. La fécondité n'y fait rien. Remontrez-lui ces choses; elle se reconnaît, dit: «C'est moi.» Elle est toujours l'épouse qui, unie avec toi, priait au feu de Zoroastre, celle qui, d'un même cœur, avec toi trouvait, chantait l'hymne, le premier chant du Rig-Véda.

CHAPITRE VII
Le Devoir.

Le père est pour l'enfant une révélation de justice.

Et cela dans les classes pauvres, laborieuses. Non pas ailleurs.

Avantage si grand en leur faveur qu'à lui seul il compense les mille facilités d'instruction qu'ont les classes riches et oisives. Le pauvre tout d'abord naît homme, ayant constamment sous les yeux la sérieuse image du travail et du dévouement, ayant la notion d'un devoir de reconnaissance que l'enfant riche n'aura que tard et faiblement. Bref, en ouvrant les yeux, il a le meilleur de la vie humaine, l'enseignement de la justice.

Il faut le dire, la mère n'y plaint pas la leçon, c'est le spectacle le plus touchant du monde.

Aux grands froids de l'hiver, vers six heures du matin, le père se lève et part. La mère, à la faible lumière d'une petite lampe, lui a donné la soupe chaude. Le petit ouvre l'œil. Il voit les ramages aux carreaux; il voit l'hiver, s'il ne le sent, et se renfonce. Il entend, il comprend à merveille ce que dit la mère: «Ton père va travailler pour toi.»

Il a sa soupe aussi: «Mange, grandis, petit. Dépêche-toi. Tu dois, en récompense, à ton tour travailler pour lui.»

La vraie grandeur du Judaïsme, ce qui fait qu'il dure et durera, c'est qu'il s'accorde avec cet ordre naturel, conserve parmi nous le beau trait supérieur des religions antiques, de nous représenter la hiérarchie du devoir. Du père qui crée et nourrit la famille, à la mère qui la soigne, descend l'autorité. C'est toute une morale et une éducation, et l'enfant n'a qu'à regarder. Le père est prêtre à son foyer. Et même au temple, quand la bénédiction commune descend sur lui, retourné vers les siens, il les bénit, les couve, les embrasse de ses bras ouverts, c'est-à-dire est leur prêtre encore.

La faiblesse du Christianisme, ce qui fait qu'il est vieux déjà (n'ayant que dix-huit siècles, temps si court pour la longue vie des religions!), c'est qu'il a amoindri, rendu douteuse cette grande image du Père, qui fit la vie, et la fera toujours.

D'une part, il a caché le soleil du monde, Dieu-le-Père, derrière sa lune blafarde. Jusqu'à l'an 1200, le Père n'a plus ni temple, ni autel, ni symbole. (Voy. Didron.)—D'autre part, au foyer et à la table de famille, le père n'a plus autorité. Est-il père? qui le sait? La légende de Joseph, le martyr du mariage, plane sur tous les temps chrétiens. De là la déplorable littérature de l'adultère, si riche au Moyen-âge, et si riche depuis. Phénomène tout particulier aux sociétés chrétiennes, ver dont elles sont piquées au cœur et qui rend surprenant qu'elles vivent. Mais rien ne peut durer de ce qui est anti-social. C'est, nous le répétons, une des choses qui rendent le Christianisme déjà vieux, et très peu viable (selon la prédiction de Montesquieu).

Dans la douloureuse légende de Joseph que j'ai citée ailleurs d'après les Évangiles (mal nommés Apocryphes), le père, bon travailleur qui nourrit la famille, en est le serviteur; la mère, l'enfant, paraissent de caste supérieure. Quel renversement de nature! Il aime cet enfant, il adore cette femme, mais jusqu'à la mort doute de ce qu'ils sont pour lui. Et le pis, par moments, doutant de ce doute même, il s'accuse, n'accuse que lui! Image prophétique, trop cruellement vraie, de la famille au Moyen-âge. Tableau révoltant d'injustice! Leçon d'ingratitude!... Et tout cela dans la Sainte-Famille, et placé sur l'autel, proposé à l'imitation!

Les noëls et les fabliaux en rient ouvertement. Dans les tableaux d'église, la malice des peintres, un peu plus contenue, plus corruptrice encore, en mille traits adroits et perfides enseigne la risée du nourricier, du bienfaiteur, autrement le mépris du père.

Par bonheur, la nature, dans la famille pauvre (le pauvre, c'est le peuple, c'est presque tout le monde) domine et écarte le dogme. Notre famille humaine y présente l'envers de la Sainte-Famille: un enseignement de justice. La réelle table de famille est le véritable idéal. Elle dément le ciel, et lui fait honte.

La mère est admirable, constamment relève le père, marque à l'enfant ce qu'il lui doit.

Tu dois. Est-ce une idée compliquée qui demande explication? On le croirait d'après nos subtils esprits de ce temps, excellents pour embrouiller tout. Cette idée de devoir est-elle un résultat tardif, la dernière fleur d'un enseignement raffiné? Nullement. S'il en était ainsi, bien peu y arriveraient, les seuls enfants des classes qui ont le temps de raisonner. Mais c'est, tout au contraire, dans le monde du travail que, sans éducation et sans raisonnement, par cette simple intuition apparaît de bonne heure la lumière du Devoir.

Si nos premières activités étaient des résultats tardifs d'éducation, nous aurions le temps de mourir cent fois avant d'y arriver.

La mère enseigne-t-elle réellement? transmet-elle ces premières facultés? Nullement. Elle dirige un peu, corrige, rectifie. Mais elles existent d'elles-mêmes. Observez. Vous verrez qu'elle n'enseigne point à marcher. Elle aide un peu, soutient la marche et surtout l'encourage. L'enfant se traîne, puis se dresse, il marche debout de lui-même, avec plus d'assurance parce qu'il croit être soutenu. Il crie, puis articule et parle de lui-même. La mère le rectifie, à ses interjections peu à peu substitue des mots. À proprement parler, elle n'enseigne point le langage (il lui est naturel), mais bien sa langue à elle et l'idiome du pays.

De même, elle n'enseigne aucunement le Juste, mais fait appel au sens du Juste, qui est en lui du fait de sa nature. S'il lui fallait créer ce sens par la voie du raisonnement, il ne viendrait que tard et peut-être jamais.

L'irréprochable pierre de touche qui essaye les systèmes, les éprouve en bien ou en mal, c'est l'enfant. Très naïvement, il les couronne ou il les tue.

À mes amis Saint-Simoniens, aux apôtres de la femme libre, je n'opposai jamais de très longs plaidoyers. Je disais seulement: «Avec la mère errante et le foyer mobile, qu'arrive-t-il? L'enfant ne vit pas».

À mon illustre et cher voisin, M. Littré, qui nie le libre arbitre, qui nie le sens moral comme instinct primitif, n'y voit qu'une culture tardive, certaine fleur de luxe qui couronne le tout à la fin,—au lieu de disputer, je dis: «Vous ne construirez point une morale, une éducation. Votre culture tardive n'aboutira à rien. L'âme en attendant séchera. La famille sera impossible. Moralement, l'enfant ne vivra point

Le rapport de la mère à l'enfant est si étroit, si naturel, l'enfant croit tellement que sa mère est à lui, et d'abord se distingue si peu d'elle, qu'en cette identité l'intuition du devoir naît à peine. Il y faut l'opposition nette de deux personnes, la dualité forte. Et c'est ce que donne le père.

Le père fait ce qu'il peut pour que l'opposition soit moindre. Il se fait doux, gentil et presque mère. Et même il a un avantage, c'est que, voyant bien moins l'enfant, à ses heures de repos où il joue avec lui, il peut le gâter à son aise. Aussi il est aimé. Cela n'empêche pas qu'il ne reste une autre personne, un non-moi (et la mère c'est moi). Cette personne aimée, pourtant si différente, à barbe noire, à gestes forts et brusques, par moments peut-être un peu colère (comme un jeune homme sanguin), cela ressemble peu à maman dont la voix est si douce, le menton si uni. Le père le plus aimé (pour le garçon surtout) est un homme et un personnage avec qui il faut bien compter, avec qui l'on comprend le rapport du Devoir.

C'est une morale très complète qu'il trouve en ce Devoir vivant.

1o Ton père travaille. Si tu travaillais, mon petit? Il ne demande pas mieux. Il touche volontiers, manie les outils de son père. Ils sont trop lourds. On lui donne de légers objets. Pour jouer? Oui, sans doute. Mais le jeu est plus beau s'il laisse un résultat. Plus beau s'il est long, patient. Plus beau s'il n'est plus jeu, mais un travail voulu, comme celui du père. La mère lui donne ainsi une idée haute: le mérite du labeur.

2o Mais pour qui travaille le père? Pour lui seul? Nullement. Pour sa femme et pour son petit. Il leur gagne le pain, et le lait, et les fruits, etc.

Qu'il est bon! Mais comment fait-il pour leur donner cela? Il se donne moins à lui-même. Il pouvait manger tout, et il aime mieux ne pas le faire.

Voilà l'idée du sacrifice. L'enfant le plus léger l'entend parfaitement. Et je n'en ai guère vu qui n'en parût touché.

Il faut voir à quel point une femme aimante s'émeut de ses idées, et les rend émouvantes, ineffaçables, chez l'enfant. Dans vingt ans, dans trente ans (et mille, s'il les vivait), il reverra toujours l'œil humide et si tendre de sa mère quand elle dit, à la table du soir: «C'est lui qui nous nourrit», et son sourire charmant, quand, se mettant son châle, et l'abritant dessous, elle dit: «Que c'est chaud! que c'est bon! Je sens, c'est encore de ton père!»

Cette table du soir, ce souper, l'attente du jour, c'est la plus forte école qui puisse être jamais. Le père apporte les nouvelles du dehors, les dit à la femme qui les commente sérieusement. Le temps est difficile, la vie est dure, l'enfant l'entrevoit bien, aux tristesses de sa mère. Le père craint d'en avoir trop dit, et voudrait être gai. «Oh! on s'en tirera!» De là, entre eux, certain débat sur les espoirs, les craintes, les remèdes, les voies et moyens. L'enfant regarde ailleurs, ou joue avec le chat. Mais rien ne lui échappe.

Mes souvenirs là-dessus sont extrêmement nets, confirmés, jamais démentis, par les observations que j'ai pu faire plus tard. L'enfant prend là l'idée de deux autorités. Le père, plus informé, en rapport avec le dehors, apporte ce qu'on pense, ce qu'on dit dans ce vaste inconnu qu'on appelle le monde; il ne parle pas seul; il semble être la voix de tous. Cela peut ajouter grand poids à ce qu'il dit. La mère qui en sait moins, mais qui, craintive de tendresse, regarde en tout les suites, les inconvénients ou dangers qui peuvent en résulter, sans contredire, pourtant balance ce qui vient de se dire. L'enfant muet, sans s'en apercevoir, écoute et songe. À peine, il en a la notion. Mais plusieurs jours après, que par hasard un mot fasse allusion à tout cela, il éclate et dit vivement ce qu'il en a pensé... Il avait pris parti, il avait son idée à lui.

La soirée est déjà avancée. Laissons les affaires. Une petite lecture ferait du bien, calmerait tout, avant qu'on s'endormît. Les plus calmes seraient les lectures d'Histoire naturelle. L'enfant en est avide. Les animaux, ses amis, camarades, l'intéressent beaucoup, lui ouvrent des côtés spéciaux de la vie, que l'homme résume comme dans une sphère générale. Les Voyages sont bons (mais pas trop les naufrages qui le feraient rêver). Très bel enseignement, et meilleur que l'Histoire, miroir de tant de vices, récit de tant de fautes. Ajournons-la un peu. La Géographie nous vaut mieux, avec les bons voyages, l'excellent Robinson.

Peu de lectures, mais simples, fortes, qui laissent trace, qui lui servent de texte pour ses rêves et ses questions. Souvent on croit qu'il dort; il songe. Il est dans tel pays, et il repasse tel beau fait d'histoire naturelle, d'instinct des animaux, telle singularité de mœurs humaines. Et tout à coup il en parle à sa mère, demande explication. C'est à elle, sage et prudente, de lui montrer combien toute cette diversité d'usages est extérieure, combien au fond tout se rapproche, se ressemble réellement. À elle de lui donner l'idée, heureuse et consolante, ce grand appui du cœur, l'accord du genre humain.

Donc, nul trouble dans son esprit. Tout s'harmonise en lui, pour y justifier son trésor intérieur, né avec lui, mais toujours agrandi: le sens du Bon moral, du Juste.

En son père, en sa mère, il en voit les deux formes, les deux pôles, si bien concordants. Lui, la justice exacte, la loi en action, énergique et austère, l'héroïque bonté rectiligne. Elle, la douce justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que conseille le cœur et qu'autorise la raison. Elle ne s'oppose en rien à l'autre, mais parfois tourne autour, l'adoucit, la fléchit. L'image la plus belle en est dans l'Odyssée, dans cette chère figure d'Arétè, si bonne à son mari, à ses enfants, à tous, conseillère excellente des ménages, sage arbitre des pauvres, qui leur arrange leurs affaires et leur épargne les procès. Cette Arétè me plaît encore plus que la Femme forte des livres juifs. Aussi sage, elle touche par l'aspect surtout de bonté.

La lecture était courte, et la voilà finie. Neuf heures n'ont pas sonné. Un quart d'heure (davantage peut-être), reste encore. Levant les yeux du livre, tous deux s'adressent un regard, qui ensuite se tourne vers l'enfant. Mais entre eux ils conversent, et pour eux, sans plus s'informer s'il est là. Des paroles du cœur viennent alors et parfois touchantes. La mère, naïvement sur son bonheur présent, laisse échapper un mot tendre et pieux. «Que d'autres sont plus mal!» L'excellent travailleur, sur qui porte pourtant le poids de la vie, ne disconvient en rien du grand ordre du monde, qui sans doute ira vers le mieux. Chacun d'eux, dans sa forme, a la parole religieuse.

Moment fort grave pour l'enfant, et qui doit influer sur la vie tout entière. Nul sermon, nul symbole, n'en feront autant, sachez-le, que ce sursum corda des parents, la voix grave du père louant la Loi du monde, et le soupir profond de sa mère adressé à la Cause (aimante, sans nul doute) par qui nous sommes et nous durons.

Mais ne vaut-il pas mieux que l'enfant soit couché avant cet épanchement de tendresse religieuse? Je le croirais. Il ne faut rien précipiter. Sans ajourner, comme Rousseau, si longuement, il est sûr que cette haute pensée, qui prête tant au malentendu, peut être très funeste si on la donne avant l'éveil de la conscience, l'idée fixée du Juste. Que Dieu reste caché tant qu'on ne peut comprendre qu'il doit être un Dieu de justice.

Cela vient peu à peu. Aux maladies, l'enfant peut apprendre déjà la patience, la résignation, accepter les effets, même pénibles, des lois générales. À mesure qu'il agit, travaille et crée, il sent qu'il faut agir, d'accord avec la puissance aimante et juste en qui la nature se crée elle-même. Jeune homme et citoyen, il s'associera volontiers de cœur et de raison à la grande Cité, à son âme sublime, le dieu de Marc-Aurèle. Mais tout cela doit venir à la longue.

Pour aujourd'hui, j'aime autant le coucher. Le mystère est encore bien haut pour lui. Dans la plus antique formule (et la plus belle aussi) de culte qui reste sur la terre, dans celle qu'on lit au Rig-Véda, je ne vois point l'enfant. Je sens bien qu'il est là, mais sans doute endormi, déjà dans son berceau.

LIVRE III
HISTOIRE DE L'ÉDUCATION.—AVÈNEMENT DE L'HUMANITÉ.

CHAPITRE PREMIER
Anti-Nature.—Inhumanité.—École des Frères.

Les mille années du Moyen-âge doivent de leur vrai nom s'appeler l'âge des pleurs.

Ce qui est bien cruel, c'est que l'Âge des pleurs, fini pour l'homme, continue pour l'enfance.

Barbare persévérance! Nous exigeons toujours que le petit enfant, pour entrée dans la vie, accomplisse une chose énorme et impossible, et, pour premier essai d'intelligence, nous imposons une entorse au cerveau.

C'est un miracle qu'on veut de lui d'abord, que sa petite tête, avant son développement, forcée, écartelée, subisse l'intrusion violente d'un credo condensé de tous les dogmes byzantins.

Demain, on le mettra à la manufacture. Il sera ouvrier à dix ans. Mais, avant, il sera métaphysicien.

Qui veut cela? qui est l'auxiliaire inflexible du prêtre pour exiger l'absurde épreuve? C'est le chef d'atelier. L'enfant troublerait tout, ne serait point exact, s'il n'était quitte de l'église. Donc il faut «qu'il ait fait sa première communion» avant d'être admis au travail. Même obstacle pour des millions d'enfants dans le monde chrétien. Les plus pressants besoins de la famille n'exemptent pas de passer par cette filière. Elle est la même pour toute classe, toute race, pour l'enfant de campagne le moins formé, pour l'enfant affiné des villes.

Si cela se faisait sérieusement, la plupart en resteraient fous. Mais il y a une certaine connivence. Le père ne tient guère à la chose. Et celui même qui gravement enseigne ces entités creuses, qui les fait répéter, songe bien moins à les faire comprendre qu'à plier la jeune âme, à mettre sous le joug toutes les générations nouvelles. Si l'enfant n'entend rien, et mot pour mot répète servilement, au fond, c'est tout ce que l'on veut.

Il oubliera ces mots; deux choses en resteront. Premièrement la servilité; il sera bon sujet pour toute autorité, dressé pour le tyran. Deuxièmement, son crâne ayant été forcé par cette opération barbare, il ne sera pas fou, mais infirme d'esprit, disposé à traîner dans les voies de routine, sans initiative, sans vigueur, sans invention.

On ne viole pas impunément l'humanité et la justice, la logique, le simple bon sens. Que nous dit le bon sens? Que la culture humaine, comme toute culture, doit se faire par degrés, non par un violent coup d'État, qu'il faut laisser d'abord à leur essor les facultés actives, que la spéculation doit terminer, non commencer.

J'ai dit ailleurs la merveilleuse échelle du développement de la vie grecque, comment l'enfant montait sans s'en apercevoir par les degrés de l'action. Le jeune Hermès ailé, et le petit gymnase, l'accueillait, l'invitait, le remettait jeune homme au dieu de l'art et de la lyre, Apollon, au travailleur Hercule. L'idée pure couronnait, Socrate et la Pallas. Enfin la vie publique, la vraie Pallas, Athènes, la Cité comme éducation.

Heureux développement, et si bien gradué! L'enfant monte sans savoir qu'il monte! Rien de plus fort, rien de plus simple, et aussi rien de plus fécond. Quels brillants résultats! Quelle scintillation de génies!

Renversez cette échelle. Commencez par Pallas, la philosophie, la grammaire, la sophistique et l'éristique. Athènes deviendra Charenton.

Notez que ce système est d'une pièce. Tout est grec, et rien d'étranger. La Grèce a tout au plus emprunté quelques noms des dieux, mais elle les a faits elle-même, d'elle et à son image. Si elle eût ramassé des dieux d'ici et là, compilé un credo, il eût été stérile.

Combien laborieuse est l'œuvre de Judée, la bizarre alliance qui s'y fait des mythes et des dogmes! Jéhovah, l'âpre esprit «qui est dans le vent» du désert, se mêle aux dieux colombes de la molle Syrie. Les anges de lumière, empruntés à la Perse, rencontrent le funèbre Adonis et la mort des dieux. Chaos barbare qu'on hellénise en le nommant du Logos grec!

Mais cela est trop clair. L'énigme Trinitaire et le nœud de la Grâce l'embrouillent, l'enténèbrent à jamais. Mille années de disputes n'y font rien, n'éclaircissent rien. Au lieu d'achever, on ajoute. Sur cet entassement on jette et on empile quelque dogme nouveau, hier l'Immaculée, naguère le Sacré-Cœur et le Précieux-Sang.

Prodigieuse chimère! qui éblouit de sa complexité. D'un côté si subtile, de l'autre si grossière, accouplant hardiment tant de contradictions. La tête, en y songeant, fait mal, et les oreilles tintent. Hélas! qu'en sera-t-il du cerveau d'un enfant?

Quand on traîne à l'église le premier jour la triste créature, un frémissement instinctif la saisit. Le petit garçon est muet, comme stupide. Mais la petite fille dit très bien qu'elle a peur; elle tremble de tous ses membres. La robe noire et l'obscure sacristie, le vieux confessionnal, un corps mort mis en croix et son côté saignant, d'atroces exhibitions d'ossements, comme il se fait au Midi, en Bretagne, toute cette fantasmagorie effrayante la fait reculer. Elle veut s'en retourner, tire sa mère, se cache derrière.

On ne l'écoute guère, et la voilà assise au banc avec les autres, immobile de longues heures, faisant semblant d'entendre. En esprit qu'elle est loin, au jeu, à la maison! On a beau la punir.—Mais voici tout à coup que vraiment elle écoute. On parle de l'Enfer. Qu'est-ce cela? Des feux, des démons, des brûlures, des grils et des griffes. Horreur! quel saisissement pour la petite âme crédule! Elle en rêve, et même éveillée. Voilà une prise forte, infaillible, qu'on a sur elle, et que l'on gardera, et que nul n'aura d'elle. Quelle? Les prémices de la peur.

Et le garçon? et l'homme! celui qui doit bientôt faire face à tous les hasards de la vie, celui qui aura la famille à protéger, la patrie à défendre, quel crime de le briser ainsi, de courber en lui l'homme presque avant qu'il soit homme! Les lois antiques frappaient de mort celui qui mutilait un mâle, lui ôtait l'énergie. Ici, n'est-ce pas la même chose? Que devons-nous à ceux qui reçoivent de nous nos fils gais et hardis, et nous rendent un troupeau de gazelles effrayées!

«Laissez approcher les petits.»

Douce parole. Ils approcheraient, mais s'ils voient la verge derrière?...

Dans les quatre Évangiles, ces livres compilés de doctrines si divergentes, je vois rapprochées pêle-mêle la douceur, la sévérité.

«Approchez.» Mais je vois la géhenne éternelle, le monopole des élus, de ceux qui plaisent à Dieu et pour qui seuls parle Jésus (voyez plus haut). Quel sujet d'épouvante pour tout le genre humain! pour tant d'autres qui n'ont pas plu!

Nul innocent en ce système. Tous en naissant sont deux fois condamnés.

Condamnés pour Adam, pour le péché durable qui a gâté la race pour toujours;

Condamnés comme fils de la concupiscence, du plaisir où ils sont conçus.

La femme qui rougit de son corps et de sa funeste beauté, rougira plus encore de la revoir plus belle dans l'enfant, cette éblouissante et tendre fleur de sang, le triomphe de la chair même.

Dompter la chair, la pâlir, l'amortir, c'est la vocation du chrétien. Scandaleuse est la vie luxuriante de ce petit païen. Il faudra la réduire, en comprimer l'essor par une pauvre alimentation, tranchons le mot, un demi-jeûne.

Il a grandi à peine que déjà perce sa malice. Qu'a servi le baptême? Le démon, que ce sacrement adjurait de sortir, n'est pas sorti du tout. On le reconnaît à vingt signes.

Le grand signe, c'est de voir pousser, monter en lui, cette chose dangereuse entre toutes, l'essence du démon, qu'on aura tant de mal à extirper, la Liberté, cette force tenace de libre volonté. Mauvaise herbe qui trace. On arrache. Il en reste autant.

Ne perdons pas une minute pour combattre cela. Quelque petit qu'il soit, ne le ménageons pas, appliquons-y des remèdes héroïques.

«Si l'on raisonnait? si l'on faisait appel à ses bons sentiments, à son intelligence? Pitoyable méthode. Ce serait justement le moyen d'éveiller ce que l'on veut éteindre, ce mauvais Esprit, la Raison.

«Aux maladies du corps, consultez-vous l'enfant? Non. Bon gré ou mal gré, vous lui ingérez les remèdes. Faire avaler le bien, faire expulser le mal, c'est tout. Eh bien! ici, rien autre chose à faire.

«Qu'il avale, en formules, le dogme condensé, la divine parole. Mieux encore, sans parole, que Dieu lui soit sans cesse ingéré dans l'hostie, pendant qu'incessamment par la verge et le fouet on expulsera le Démon.»

Le Démon est sensible. Il crie—c'est ce qu'il faut—il rage, il se renverse... Je le crois bien. C'est signe que l'opération réussit. On conçoit le combat si, dans ce petit corps, le Diable poursuivi sent Dieu. C'est l'eau frémissante au fer rouge.

Et cela dans toute la vie. Car le Démon, en dépit de cette éducation terrible, ne lâche pas prise; il faut continuer le supplice. Ce n'est pas à l'école seulement, mais partout. Le Moyen-âge n'est rien que cette guerre au Diable. Du prêtre à vous, des parents à l'enfant, du pédagogue à l'écolier, par cataractes et cascades, tombe un torrent de coups. Des écoliers de trente ans (on le voit par l'histoire fameuse d'Ignace de Loyola) n'en sont point exemptés.

Passant devant l'église, devant la maison, le collège, vous entendez partout des cris. Montaigne même, à une époque moins sauvage déjà, dit que l'école est un enfer. La chambre de la question, où le juge d'alors fait torturer, n'en différait en rien. Et en effet, dans ce système, l'homme est l'éternel accusé, avec l'aggravation de terrible équivoque qu'en frappant on ne sait si c'est sur le Diable ou sur l'homme.

Saint-Cyran, fort, profond, sévère, vrai janséniste, ne craint pas d'avouer le système dans sa vérité. Il exprime vigoureusement l'idée même du Christianisme, de la guerre de Dieu et du Diable, la fluctuation effroyable de l'âme battue et rebattue du ciel en terre, et relancée tour à tour de l'abîme au ciel. Il le dit sans détour: «L'éducation chrétienne est une tempête de l'esprit

On ne peut amoindrir le combat, la tempête, qu'en éreintant l'un ou l'autre parti. Saint Louis y emploie des chaînettes de fer, battant l'âme à travers le corps, la réduisant comme un forçat. Le jeûne est bon aussi, mais Pascal, plus directement, arrive au but avec des purgatifs violents de deux jours en deux jours.

Forte éducation de la mort, qui vaudrait mieux que les supplices, qui sur l'enfant manquerait peu son coup. Je jure que la tempête, ainsi traitée, ne résisterait pas.

On nous conte doucereusement les réformes humaines du second Port-Royal qui eut si peu d'élèves, ou les éducations princières de Fénelon, etc. Mais rien n'était changé dans le grand courant général. Le Moyen-âge poursuivait son chemin. Les hauts collèges des Jésuites qui gâtaient tant leurs écoliers, ne les battaient pas moins, et jusqu'à nous. M. de La Rochejacquelein, qui en était, me l'a dit à moi-même.

L'excellent De La Salle, le créateur des Frères de la Doctrine chrétienne, qui eut le bon esprit de bannir le latin des petites écoles, de faire lire en français, pour les punitions suit très exactement la méthode du Moyen-âge, de chasser la malice par la verge et le fouet (1724, réimprimé encore en 1828). Il le dit avec un détail fort cru et fort choquant.

Les férules, frappées dans la main, plus décentes, plus cruelles peut-être, avaient un avantage. Elles aidaient le maître à se régler et à compter les coups. Ce bois dur, impassible, interposé froidement, le gardait de l'horrible ivresse qui trop souvent l'aveugle. On a supprimé les férules, et nominalement toute punition corporelle. Cela est-il possible dans ce système du vieil enseignement? Les pénitences plus longues, moins simples, sont impraticables.

Hors de Paris et des écoles modèles qu'on montre aux étrangers, entrez dans la première école, vous le verrez, le maître frappe, et il ne peut faire autrement.

Par ce faux adoucissement, on l'a cruellement exposé. Dans ses pénibles fonctions, dans cette éternité des jours interminables, dans le bruit des marmots, dans sa dure vie de moine, isolé, sans consolation, il est aigre, irrité, ouvert à tout instinct mauvais. Est-il de bois? de pierre? S'il s'emporte, s'égare, et si de la victime le Démon passe à lui, se saisit du bourreau, peut-on s'en étonner?

Les lettres du supérieur Étienne (1854, 1860, 1861) et les innombrables procès qui ont suivi, n'ont que trop éclairé ce sujet lamentable. Nous n'ajouterons pas à la honte de ces malheureux. Leur vie est un enfer. Ils nous conservent ici l'image douloureuse de ce qui (moins connu, mais non pas moins cruel et non pas moins souillé) a duré de longs siècles aux ténèbres du Moyen-âge.