Avec une telle politique, qui eût cru qu'un matin, en juin 1865, le même gouvernement proposerait à la France de se faire tout industrielle, de placer d'un seul coup toute la génération nouvelle dans les écoles d'industrie?
Le 21 juin 1865, le gouvernement autorise nos deux cent cinquante et un collèges communaux à supprimer l'enseignement classique, à lui substituer le nouveau qui formera des employés pour les manufactures, usines et grandes fermes, des comptables pour les maisons de commerce.
«L'ancien enseignement subsistera-t-il?» Oui, mais comme faible exception. En chaque lycée impérial sera créée une école industrielle, qui pourra s'appliquer les bourses du lycée, qui de plus assurera aux élèves sortants le spécial patronage de l'État pour leur placement. Avantages considérables par lesquels cette école, parasite si favorisée, pourra absorber le lycée.
Cette révolution, d'incalculable effet, ne va pas moins qu'à faire une autre France.
Les chaleureuses circulaires qui viennent à l'appui, rappellent que, dans la lutte des peuples industriels, le prix sera, non pas aux capitaux, aux bras les plus nombreux, mais à l'intelligence. Elles citent l'exemple de la Suisse, etc. (6 avril 1866.)
Les nouveaux règlements offrent nombre de choses véritablement excellentes. On sent partout la main de celui qui lui-même a pratiqué et enseigné. L'homme est là tout entier, de travail infini, d'ardeur prodigieuse, le plus zélé ministre qui fut jamais, avec tous les contrastes et l'impuissance d'une situation déplorable.
Les pages qui suivent étaient écrites avant qu'il ne sortît du ministère. Je n'ai pas cru devoir les effacer. Elles disent le bien, le mal, les torts, l'effort immense et la très grande volonté.
Destinée singulière! et tragique réellement! Étrange et bizarre aventure qu'on ne voit guère qu'aux gouvernements d'Orient, qu'on croirait se passer à Stamboul, à Bagdad, aux Mille et une Nuits. La fortune, cette capricieuse, voit au pays latin un homme de mérite, voué uniquement à l'étude et aux affections de famille, fort désintéressé surtout. Et, par une énorme méprise, elle l'enlève. Une nuit qu'il est là, travaillant, écrivant, il est empoigné, emporté par les airs, jeté aux palais sombres dont il connaît très bien l'histoire. Dans ces palais hantés d'ombres somnambuliques, quel contraste! un homme vivant, un homme de chair et de sang, qui a un cœur (un trop prenable cœur).
Que s'est-il passé là? Comment dans ce pays vertigineux a-t-il été leurré? Sous quel mirage a-t-il fait pacte avec l'abîme?
Que promettait-on? Tout. Que demandait-on? Peu.
Moins que peu, presque rien. Il enseignait l'histoire. Eh bien! ne pouvait-il en ôter une ligne? en effacer un jour? faire que ce jour fatal ne fût point, n'eût jamais été? Si l'histoire, mutilée ainsi, est enseignée à ce grand peuple enfant qui va nous remplacer, demain tous seront morts, et ce jour mort aussi.
Mais qui ferait cela? Quel monstrueux miracle, impossible aux mortels! impossible à Dieu même! Non, Dieu ne peut biffer un jour. Un seul jour devenant un blanc, une lacune, tout avant, tout après en serait altéré. Cette écriture d'airain qu'on appelle l'histoire a un mystère terrible, c'est que les caractères enroulés l'un dans l'autre, s'enchaînent indissolublement. Pas une lettre n'en peut être arrachée. Que peut-on? Par-dessus, faire un léger plâtrage, par un fragile enduit dissimuler l'histoire, et superposer la légende. La crédule candeur de celui qui l'écrit, fera peut-être illusion.
Vain espoir, insensé. Mais celui qu'on leurrait, était séduit au fond d'une idée non moins vaine. Introduit par surprise et par malentendu dans ce Conseil sinistre de violence militaire, il apportait, croyait faire triompher l'idée fort discordante d'une grande transformation industrielle qui eût changé la France, fait l'Empire de la paix. Lui-même issu des ouvriers artistes que Colbert appela de Flandre aux Gobelins, il avait le travail dans le sang, dans la tête cette idée fixe. Ce fut sa tentation. Punie cruellement. Que n'endura-t-il pas? Les généraux, les prêtres, n'y étaient pas trompés: «Il était l'ennemi.» Ils raisonnaient très bien; ils disaient sans ambages: «Travail, c'est liberté. L'industrie, le commerce, ont fait Juillet 1830.»—Que répondre à cela? Rien de bien sérieux. Que l'on y aurait l'œil, que les écoles nouvelles, veillées de près, transmettraient leurs notes au pouvoir, qui jugerait ainsi chaque élève, déciderait de son placement. L'État fût devenu placeur universel... Roman étrange! À qui faire avaler cela?
Seul à ce tapis vert où tout était hostile, il donna ce spectacle d'un ministre affamé, d'un budget maigrissant qu'on rognait chaque jour. Il endurait toujours, dans un espoir toujours trompé. Chaque matin, il saisissait... le vide!... Un jour il eut en main l'enseignement obligatoire, mais le soir il ne l'avait plus. Un jour il croyait faire une grande chose, l'instruction des filles. Mais les préfets, mais les fonctionnaires, bien plus intelligents de ce qu'on veut là-haut, l'ont fort peu soutenu. En ce point qui était le va-tout du clergé, l'État s'est bien gardé de défendre l'État, et le ministre est resté seul.
Seul. Ni l'État, ni le pays. Nul moyen de sortir sans livrer la place au clergé. Nul moyen de rester qu'au prix d'amers combats, dans la triste indigence d'un budget étranglé.
De là cet acharnement sombre au travail, aux détails. De là cet effort infini pour tant de petites réformes. Effort croissant. L'employé matinal qui, lui, vient avant l'aube, voit bien qu'il ne s'est pas couché. Le soir, il s'enveloppe, et ténébreusement s'en va par les collèges observer, noter, censurer. Et il n'arrive à rien. Des obstacles invisibles l'arrêtent, le captivent et le lient, obstacles faibles et mous, ces toiles d'araignées qui flottent dans les palais magiques, entravent et désespèrent. Comment sortir? Comment rester[117]?
CHAPITRE IV
École d'Agriculture.
Le grand agriculteur de Provence, M. Riondet, un regrettable ami que j'ai perdu naguère, ne désirait pas moins qu'une Université d'agriculture et tout un système d'écoles. Son esprit encyclopédique, frappé de la solidarité croissante des sciences et des arts, voulait que l'on fît à Paris une École centrale agricole, d'où rayonnerait la lumière. Elle créerait des professeurs qui, dans chaque département, au milieu d'une ferme modèle, formeraient à leur tour des maîtres pour tous les arrondissements.
Mon confrère, l'éminent historien des classes rurales, fin et profond penseur, M. Doniol, qui a pu étudier ces questions et en Auvergne et en Provence, insiste pour que la réforme, modestement commencée par en bas dans les notions d'agriculture que donnerait le maître d'école, soit seulement couronnée en haut par une section agricole ajoutée à l'École normale, et une à l'École centrale industrielle.
M. Duruy, manquant d'argent, avait eu l'idée (peu goûtée, du moins économique) de faire faire quelques cours au Jardin des Plantes. Ont-ils eu quelques résultats?
L'agriculture précède tout. C'est le fonds de la France. Et c'est par là qu'il faudrait commencer. L'industrie vient après. Fonds mobile et changeant. J'ai vu toute ma vie ses naufrages. Je vois toute la Seine-Inférieure couverte de ruines récentes. Je vois, du même coup, à l'est, au nord, cent forges ruinées. Roubaix, un moment soulevé, exagère le travail et tombe. Que d'aventures dans l'industrie! Tantôt ses propres fautes, tantôt l'encombrement la frappent, et tantôt telle fatalité du dehors qu'on ne peut prévoir.
Maintenant que penser des carrières dites libérales, qu'on encombre indéfiniment?
Assez de médecins, assez de procureurs. Trop, bien trop de fonctionnaires. Plus de soldats surtout, et plus d'écoles de soldats.
Fermons, je vous en prie, celle des destructeurs. Ouvrons, je vous en prie, celle des créateurs, des enfants de l'agriculture.
J'honore l'École de Médecine, mais si l'agriculture fait des hommes si bien portants, qu'il ne faille plus de médecins?
J'honore l'École de Droit. Seulement elle m'effraye. Lorsque j'en vois sortir tant de jeunes notaires, d'imberbes avocats, de petits avoués, qu'il faudra bien nourrir, je me dis: «Oh! que de procès!»
Un seul procès est bon, une seule guerre, un seul combat, c'est l'aimable combat de l'homme et de la terre, la guerre qu'il fait à sa grande femelle, féconde, adorée, la Nature, qui se défend, résiste, afin d'être vaincue.
Mater! Terra mater!... Ah! que n'a-t-elle pas dans son sein! et quelle force de vie pour nous faire et se faire sans cesse malgré nous, et en dépit de nos sottises!
Dès qu'il y a mariage entre elle et nous, tout fleurit, tout se peuple. Ce n'est qu'arbres et fleurs, moissons, hommes.
Voyez-moi cette Perse antique, ses cent mille canaux souterrains qu'indiquent Hérodote et Malcolm. Elle peut, un matin, envoyer à l'ouest une armée de deux millions d'hommes. Voyez cette Italie qui, devant Hannibal, fait surgir de la terre un million de soldats.
Mais les peuples du Livre (Coran, Bible, Évangile) sont venus: juifs, musulmans, chrétiens. La Perse est un désert, l'Italie se dépeuple ou vit de blé d'Afrique. Et tous les bords de la Méditerranée sont chauves.
On sue à voir ici, en France, combien de fois la terre, et combien de fois l'homme ont baissé, se sont relevés. Je l'ai dit dans le Peuple. Les moments où le paysan acquiert la terre, sont marqués d'un élan étonnant de fécondité. Vers 1500, après Louis XI, dans les ruineuses guerres d'Italie, tout devrait s'épuiser. Mais les nobles qui partent, vendent à tout prix la terre au paysan. Tout refleurit. C'est le règne du bon Louis XII. De même après les affreuses guerres de religion, nobles et bourgeois vendent; le paysan achète, et la terre en vingt ans a doublé de valeur. C'est le temps du bon Henri IV. Mais avant 1700, Boisguilbert déplore l'horrible succion fiscale du grand règne qui força le paysan de vendre. «Il a pourtant encore fréquemment un petit jardin», dit l'abbé de Saint-Pierre (1738). En 1783, l'Anglais Arthur Young s'étonne de voir ici la terre si divisée. Le mouvement ne s'arrête pas. L'effort de la Restauration pour reconstruire la grande propriété n'y a rien fait. Le paysan achète à tout prix, et il a raison. Car la terre, c'est la liberté. Quelle distance du journalier si dépendant au plus petit propriétaire! Cette terre, c'est la dignité, c'est la moralité, l'honneur.
Le vrai grand théâtre agricole, à l'ouest du vieux monde, me semble être ce pays-ci. C'est ici que la terre donne en toutes variétés sa plus fine énergie européenne, le vin (celle de l'Asie est le café). La terre de France a seule (et non pas l'Italie) la vraie forme organique, géminée, à double climat: climats océanique, méditerranéen. Le problème agricole est ici au complet, d'une complexité exigeante, qui oblige l'agriculture d'être une science. Aux grandes plaines du Nord, l'étude des engrais, la mécanique des outils suffisent; ce n'est que l'abc. Mais plus on va vers le Midi, l'énorme question des eaux s'élève, leur sage direction, leur répartition équitable, l'industrieuse irrigation; d'autre part, la question dominante des expositions qui, à chaque instant, changent tout, demandent non seulement le savoir, mais le tact, la divination, l'art supérieur et parfois le génie.
«Élargissez Dieu!» Diderot, qui dit ce mot sublime, en savait-il la profondeur, les sens divers, admirables et féconds?
Cela veut dire: Assez de temples. La Voie lactée pour temple, l'infini de Newton. Cela veut dire: Assez de dogmes. Dieu étouffe dans ces petites prisons!
Mais cela signifie surtout: Émancipons la vie divine. Elle est dans l'énergie humaine; elle y fermente; elle a hâte de s'épancher en œuvres vives. Elle est dans la Nature, y bouillonne, voudrait se verser en torrents.
Ne voyez-vous pas que la terre a envie de produire, et de vous enrichir, de donner des sources et des fruits, de créer des races nouvelles, plus saines et plus durables, de créer sans mesure des peuples et des moissons?
Soyons intelligents. Fermons un peu les livres. Rouvrons le grand livre de vie. Travaillons! Habit bas! Délivrons cet esprit fécond qui veut sortir, ouvrons-lui les barrières. Écartons les obstacles, les entraves. Élargissons Dieu!
Voici ce que j'ai vu récemment en Provence.
Un fort mauvais terrain se trouvait près d'Hyères, misérablement sec, rocailleux, qui jamais n'avait rien donné que lentisques et autres rudes plantes sauvages de végétation africaine. Point d'eau. Et tout au plein midi, rôti dès le printemps. Tout cela ne fait rien. Un habile homme voit ce que demande cette terre. Il l'achète et il la travaille, l'épierre, la brise, et la rebrise. Il lui donne ce qu'elle veut, la vigne. Que va-t-il arriver? «Elle sera brûlée, cette vigne. La culture même y aide. Les schistes durs, polis et qui semblent vernis, plus on les brise et les émiette, concentrent à chaque pied des foyers rayonnants d'innombrables petits miroirs qui tous lui lancent du soleil. Oui, sans faute sa vigne mourra.»
Tel est le mot du paysan. Et elle ne meurt pas pourtant; il y a quelque chose là-dessous. Le matin on observe; spectacle surprenant, tout est mouillé chez lui; autour tout est aride. Il pleut chez lui et pas ailleurs. C'est la toison de Gédéon qui, dans la Bible, a seule les eaux du ciel, et à côté la terre est altérée.
L'habile homme, M. Riondet, de superbe figure, une vraie tête d'ancien empereur[118], inquiète et rêveuse, et chargée de pensées, semblait un homme de mystère. Il avait particulièrement le don de trouver l'eau partout. Il la sentait, l'entendait sourdre, là où nous ne voyions qu'aridité. Lui-même fort discret, se communiquant peu, si ce n'est par des actes, il me faisait l'effet d'une source profonde, génie de la contrée, qui la sert en dessous.
Qu'avait-il vu ici? le secret de la vie pour tous ces climats africains. C'est que la nuit répare le jour. Elle verse de telles rosées que celui qui y reste, est mouillé jusqu'aux os. Pourquoi la terre n'en profite-t-elle pas? Elle est durcie par la chaleur du jour? Que faire? La briser constamment. L'émietter, c'est l'ouvrir. Et voilà ce qu'elle demandait, cette pauvre terre. Elle halète, elle a soif, et personne ne la laisse boire.
Le paysan n'a garde de labourer entre les vignes. Il occupe les lignes intermédiaires par un méchant blé qui se brûle, ne donne rien. Comment lui faire entendre qu'il faut sacrifier tant de terrain? le laisser libre au soc qui, le jour, ouvre et prépare le sol à la rosée du soir? Non, la terre crie en vain, on la laisse à son aridité. La rosée tombe en vain; trouvant ce sol de fer, elle remonte et se vaporise. Elles ne peuvent s'entendre, se marier. Et c'est un divorce éternel.
Ici l'art est bienfait. En servant la Nature, il est plus nature qu'elle-même. Elle verdoie et le remercie.
Profonde est l'amitié entre la vigne et l'homme. Elle ne sait que faire pour le remercier et le récompenser. Elle s'épanouit, déborde en fruits superbes, en grappes d'or, qu'on paye au poids de l'or.
Bref, le petit terrain qui coûta six mille francs à mon agriculteur, chaque année en donne six mille.
CHAPITRE V
Écoles de Médecine et de Droit.
L'hirondelle de nos cathédrales, le martinet qui en peuple les tours, donne une scène émouvante quand de quelque maison voisine on la voit essayer et lancer ses petits. Si légers, ils ne risquent guère. Leur vol incertain, maladroit, est soutenu, bercé dans l'air sur le profond abîme. Ils jouent sans peur. Mais quelle alarme chez la mère! Ils jouent, les petits téméraires, et l'on croirait qu'ils rient de la peur maternelle.
Combien plus légitime l'inquiétude de la mère humaine, quand son petit devient un écolier, quand l'écolier devient étudiant, quand il faut l'envoyer au danger de ces grandes villes où tant d'autres périssent, à Toulouse, à Paris! L'abîme où nous voyons voleter l'hirondelle, qu'est-ce auprès de celui que le jeune homme affronte: la dissipation vaine, les bas plaisirs, l'énervation.
Danger très grand pour tous, énorme pour les nôtres, si liants, si précoces, ouverts à toute impression. D'autres races sont moins exposées. Chez tel peuple l'orgueil, la morgue innée; chez tel autre la prédominance de la faculté digestive, le pesant narcotisme, préservent le jeune homme pour quelque temps, lui donnent au moins un masque de sagesse. Ici, rien de cela. La supériorité nerveuse de notre race est son danger aussi. Elle l'expose tout d'abord, et chez beaucoup la flamme allumée à peine s'éteint tout à coup sans retour. Plusieurs à quinze ans, à vingt ans, sont finis qui en vivront soixante encore, faibles et médiocres, incapables de grands résultats.
Remarquons, en passant, qu'il s'agit aujourd'hui de mieux déterminer l'éducation propre à chaque nation, à chaque race. Énormes sont les différences. Nos maîtres, les grands éducateurs, ne s'en occupaient pas encore. Rousseau veut élever l'homme, en général, et croit qu'il est partout le même. Pestalozzi enseigne aux Français d'Yverdon comme il a enseigné aux Allemands de Berne. Frœbel ne nous dit pas les modifications que voudrait son système, si au lieu d'élever ses petits Allemands si dociles, il formait nos enfants vifs, impétueux, du Midi.
Le capital problème ici, c'est de savoir comment on sauve la race, cet élément nerveux, cette fine flamme qui, quand elle est gardée, met au-dessus de tout—savoir comment l'enfant, qui tout d'abord est homme, sera gardé jusqu'à vingt ans et plus.
Il n'y a pas à badiner avec le jeune Français, ni croire, comme sa bonne femme de mère, que son vieux catéchisme, qu'un peu de pratique religieuse qu'il a suivie peut-être pour elle en grommelant, va le garder ici du bal Mabile. Songez-y bien. Il tournera très mal, si on ne lui fait une passion.
Au lieu de le laisser traîner sur des éléments insipides, des manuels arides et ennuyeux, il faut le jeter à la mer, dans la grande mer de science, lui mettre en main des réalités fortes. Celui qui met dans l'eau le pied droit, puis le gauche, trouve l'eau froide, s'en va, ne sait jamais nager. Il faut le mettre à l'eau la tête la première.
Voici ce que m'a conté un illustre physiologiste, M. Serres: «Lorsque je vins de Montpellier ici, mon frère, qui était médecin, me donna un scalpel, et me dit: «Point de livres. Tu vas aller tout droit à tel amphithéâtre, et là avec les autres, tu te mettras à disséquer. Tu tailleras d'abord de travers, et puis mieux. La difficulté et l'obstacle, l'effort fera la passion.» Voilà ce qui s'appelle se jeter en pleine eau.
Un sauvage, Savart, en fit autant. Sans ressources, en 1816, il vint à Paris enseigner la physique qu'il ne savait pas. Il lui fallut chercher, trouver, créer. Et un matin il trouva l'Acoustique.
Les Peaux-Rouges pour dresser l'enfant font des chasses de cinquante lieues. Mais mille lieues ne sont rien dans la grande chasse à la Nature, l'infinie poursuite des sciences. Cette chasse, autant que l'amour, donne toutes les alternatives, toutes les phases de la passion. Subite intuition, ravissement de l'objet nouveau, ses résistances et ses fuites, inquiétudes, variations, le cœur au ciel ou à l'abîme, des réveils, des retours de joie et de fureur, la proie saisie, manquée, reprise... la curée de la découverte, la joie d'avoir trouvé, et le cri Eurêka!
La grande Isis est si charmante que, si elle a la bonté de déranger son voile, de se laisser voir tant soit peu, on entre en un désir, une curiosité sans bornes qui ne vous laisse plus respirer. Certes, il faut de l'amour, et beaucoup d'amour au jeune homme. Mais quand il a goûté de celui-là, pénétré au mystère de la Dame éternelle, les menus plaisirs lui sont peu.
Sa mère est effrayée de le voir entouré du bizarre appareil de toutes les sciences et surtout (quelle horreur!) d'ossements... Hélas! il est perdu! comme le voilà matérialiste!... Mais c'est tout le contraire. Laissons les mots, cherchons les choses. Moi, je vois que l'esprit de vie en lui abonde, surabonde, tellement que tout autour de lui est vivifié, animé. Ces os ne sont pas des os; ils se mettent à parler. Cet herbier desséché pour lui est tout en fleur, et les simples y reprennent tous les parfums des Alpes. Si la pierre, si l'inorganique, si la mort, réchauffée de sa jeunesse ardente, se met à vivre et à penser, admirez avec joie, laissez vos distinguo, vos scolastiques, et taisez-vous.
Le matérialisme est un âge et de l'individu, et de l'esprit humain. Ces noms si vagues et si peu définis, la matière et l'esprit, alternent dans l'histoire des sciences, et nous donnent mille fausses lueurs. Laissez les philosophes y blêmir. Pour la vie, pour l'histoire où j'ai vécu passablement, j'y vois à chaque instant les choses retournées à l'envers, des matérialistes héroïques qui donnent leur vie pour une idée, et des spiritualistes qui vont prier Dieu chez Fanchon.
Il est fort secondaire que l'émancipateur immense, Diderot, se soit cru et nommé souvent matérialiste, s'il a pu mettre en tout, de sa brûlante vie, un souffle, une âme nouvelle. Je m'inquiète bien peu si cette flamme ailée, si légère, qu'on nomme Voltaire, qui spiritualisa tout le siècle, parfois doute de l'âme en la prouvant sans cesse, et dégageant en tous le sens vif de la liberté. C'est tout le mouvement et le processus de ce siècle, son plus haut résultat, de dire: la liberté est l'homme; l'homme est la liberté morale, et rien de plus. Toutes les libertés (au fond il n'en est qu'une) jaillirent de là par la Révolution, et constituèrent pour l'avenir le solide édifice du Droit et de la Loi. Matériel ou non, mais anti-fataliste, ce siècle nous laissa la plus grande œuvre de l'esprit.
Quoi de plus singulier, disons-le, de plus ridicule, que le désaccord, le duel des deux enseignements, des deux Écoles de Droit et de Médecine.
Allez en haut, devant le Panthéon. Entrez dans la première École. L'État y enseigne la loi, donc cette faculté qui peut obéir à la loi, liberté morale. Sans elle point de droit, point de responsabilité.
Allez en bas, à l'autre École. L'État enseigne justement le contraire. La mécanique humaine sert les fils, les ressorts de la fatalité. Ce moi, que je sentais comme un fait positif qui seul me met à même de connaître et juger tout le positif extérieur, ce moi est une illusion. Liberté, Loi ou Droit, vains mots. Donc défendre la Loi, la Liberté? sottise. Révolution? sottise. Plus de pénalité. Donc, respect au tyran. Telle est du fatalisme la conséquence rigoureuse.
Voilà les deux Écoles. Absurde discordance. Mais voici en pratique ce qui est plus absurde encore. C'est que la haute école, fondée toute sur la liberté, fournit encore en quantité des avocats sceptiques qui ne s'en soucient guère, vont plaider pour ou contre, et quantité de faibles et serviles fonctionnaires. Et l'école d'en bas, qui ne prêche que fatalité, quand le soir au café elle parle des affaires publiques, oublie entièrement son dogme fataliste, parle étourdiment d'être libre.
Fort noble inconséquence du futur médecin à vingt ans. Mais à vingt-six ou trente, il devient conséquent, très bon fataliste en pratique. Il respecte, il honore le fait uniquement, s'aplatit pour avoir une petite place, s'ouvrir un certain monde, certaine clientèle, devenir, s'il le peut, médecin d'un couvent. Sa mère l'admire alors, devient fière d'un si bon sujet.
Il est insensé, ridicule, funeste, que les deux Écoles s'ignorent à ce point l'une l'autre, que l'école d'en haut ignore le Fait et le réel vivant, que l'école d'en bas n'ait aucune notion du Droit.
Les deux étudiants semblent en vérité deux sauvages, l'un et l'autre abrutis de spécialité. Il y a ici une lacune énorme que je marquais ailleurs, l'absence d'une étude commune d'où divergent les deux Écoles.
Il y a certainement un intermédiaire à créer où elles trouvent leur concordance. Un cours doit exister où tous apprennent ce qui leur est commun, où le médecin voie ce qu'il doit connaître du droit, où le légiste voie ce qu'il doit apprendre du fait.
Je dis seulement voie. Il ne s'agit pas d'étude approfondie, mais de prévoir ce qui deviendra nécessaire, de connaître les voies et moyens par lesquels on pourra approfondir plus tard.
Le mot d'Auguste Comte, sociologie, me plaît assez pour ce cours intermédiaire. Je voudrais que,—donnant d'abord l'indispensable de la loi sociale, le droit et le devoir,—il enseignât aussi à chercher, à sonder le réel de la vie.
Partir d'en bas, montrer aux étudiants ce qui est nécessaire à l'un et à l'autre. L'économie, surtout domestique, individuelle, la vie et le ménage, alimentation, local, vêtement, etc. Avec une telle vie concordent telles mœurs nationales. Desquelles mœurs résultent telles lois.
C'est là que l'étudiant de la Nature apprendra comme il fait et prépare le monde de la Loi. C'est là que le jeune légiste sentira que son code, ce livre qui semble si froid, est une concentration de vie.
On leur montre à l'un et à l'autre (par quelque longue chaîne sur un point important, suivi du fond des âges en ses variations), comment le temps, les mœurs, la vie, font et défont la loi, font, défont (même ce qui bien moins semble changeant) la médecine.
J'ai vu en soixante ans trois Frances de tempéraments différents, et partant trois médecines.
L'histoire de l'alimentation, si nécessaire au médecin, existe dans les lois, et c'est par le légiste qu'il devrait la connaître. Les Acta de Rymer, en me parlant sans cesse du commerce des laines et des cuirs, dès le commencement du quatorzième siècle, m'ont dit l'alimentation de l'Anglais.
L'aliment nous révèle en partie ce que sont les maladies régnantes. De là de curieux problèmes, où l'économie politique, le droit, la médecine, sont également intéressés. Criminalistes et médecins, tous doivent sérieusement peser ce qui sort de nos mœurs et du nouveau régime (viande, alcool et narcotisme).
Une question énorme aujourd'hui qui s'élève de même entre les deux études, et des lois, et de la Nature, c'est celle de l'émigration. Dans l'étouffement de notre Europe, il faut bien regarder dehors, non pour faire, comme jadis, des razzias et revenir, mais pour créer de solides établissements. L'homme peut-il vivre partout? est-il vraiment le maître de ce globe? voilà le haut problème. Dans un très important article (Dict. de Médecine), le docteur Bertillon répond négativement, ce qui d'un coup supprimerait toutes conquêtes et guerres lointaines.
Où peut-on émigrer avec chance de vivre et réussir? Quelles mœurs, quelle hygiène, quelles lois, conviennent aux colonies? c'est une science nouvelle dont l'une et l'autre école doivent s'informer également.
CHAPITRE VI
L'Étudiant en Droit.
Je ne plains pas l'élève en médecine qui a toujours en main la nature, la réalité, qui la voit et en elle, et dans son mouvement, son drame (mort et vie, nouveauté éternelle). Je plains l'élève en droit, voué aux livres à perpétuité, muré dans un seul livre, si aride au premier coup d'œil. Ce livre, œuvre du temps, produit d'un long passé, n'est pas sans grandeur, certes. Sa forme froide, abstraite, est très belle souvent dans sa simplicité. Mais cette noble et pure abstraction, par cela même, ne nous montre plus rien des précédents lointains, des causes et des révolutions morales d'où les lois procédèrent. C'est l'énigmatique beauté d'un de nos magasins actuels de produits chimiques, où tant de forces naturelles, de vies latentes à l'état de cristaux, élevés à la forme qu'on dirait supérieure, font par cela même oublier et la génération première (végétale, minérale) qui les prépara, et le travail chimique qui les a dégagées, mises à ce dernier résultat.
Nos anciennes Coutumes, les formules barbares, enfantines poésies de la jurisprudence qui m'ont tant occupé, charmé (dans ma Symbolique du droit), semblent toutes vivantes, donnent partout les mœurs qui les ont faites. Entre ces éléments primitifs du vieux monde, et notre Code de 1800, que de révolutions, que de transformations, d'épurations, d'abstractions progressives! C'est l'analogue de ce travail chimique qui a porté tant de substances naturelles de l'état mixte de la vie à l'état pur de sel et de cristal (le quinquina à l'état de quinine). Seulement que de choses ont disparu en route! Et ce sont justement ces choses qui rappelaient la vie. Tels éléments supprimés au creuset représentaient l'écorce amère du végétal sauveur, nous parlaient de son sol, de son paysage natal.
Entre nos études classiques, toutes concrètes, et notre étude du Droit, tout abstraite, il y a un saut dur et brusque. L'enfant de dix-huit ans, en pleine fleur de vie, et nourri de littérature, est jeté sans préparation, non pas au jeune Droit primitif, qui est encore une poésie, non à l'histoire intermédiaire de la génération du Droit, mais au Droit arrêté et fixe d'aujourd'hui, formulé en termes austères, précis, qui lui paraissent arides.
La France, au seizième siècle, a été pour l'Europe, on peut dire, l'oracle du Droit. Les rois, dans les questions les plus hautes (de successions princières, etc.), venaient solliciter une consultation de Charles Dumoulin. Dans ses voyages la foule le suivait. À Dôle où il devait rester un jour et faire une leçon, tout un peuple accourut, et, trouvant trop étroit le local où il devait parler, le démolit au moment même. Que signifie cette fureur, ce fanatisme de science? C'est qu'il n'enseignait pas la loi faite et fixée, cristal dur ou table d'airain, mais vivante, agissante, en voie de se créer, et dans son devenir (pour dire à l'allemande). La comédie sublime de la Loi qui joue l'éternelle dans ce monde changeant, et qui (pour être juste, être vraiment la Loi) s'infuse incessamment l'esprit vivant des mœurs, voilà ce qui ravit dans son enseignement. C'était la grande crise, la transformation des Coutumes. En ce grand interprète de la Coutume, on sentit le génie futur qui les unirait toutes, et l'on adora la Patrie.
Ni le talent ni la science ne manquent à l'École actuelle. Mais ses éminents professeurs sont captifs de sa constitution. Leur auditoire est double, et mêlé de deux classes de jeunes gens. Tels étudient le Droit pour le Droit, comme science. Tels, c'est le plus grand nombre, l'étudient comme métier. Ceux-ci qui vont être demain avocats, avoués, dans le combat, la mêlée des affaires, doivent, pour cette lutte prochaine, être armés de toutes pièces, recevoir de leurs maîtres un enseignement fort technique, être avertis par eux d'un infini de cas spéciaux, d'exceptions, d'arguties, de rubriques de palais.
Tout cela fait l'ennui de l'autre classe qui cherchait le Droit pour lui-même et sans intérêt de métier.
J'ai vu un illustre Italien, mon cher Montanelli, amoureux de la France, grand admirateur de nos lois, s'asseoir à quarante ans aux bancs de notre École, et forcé d'y apprendre ce qu'on dit pour les procureurs. Il est trop évident qu'il faudrait deux Écoles, au moins des cours distincts, les uns pour le métier, les autres pour l'étude générale dont tout citoyen a besoin, pour l'étude qui montre la loi dans son rapport avec les mœurs. Lente dans ses transformations, elle est pourtant l'image, fidèle avec le temps, de la société. Aujourd'hui, nos circonstances économiques, absolument nouvelles, puissamment, sourdement modifient la jurisprudence. On change sans paraître changer. Pour donner un exemple, si la Communauté prévaut en 1800, lorsque l'on fait le Code, c'est que la propriété en ce temps est plus stable. L'immense extension des valeurs mobilières, de la spéculation, et l'incertitude croissante ont rendu aujourd'hui faveur au Régime dotal.
Montrer toujours la loi dans le cadre des mœurs qui la firent et la modifient, c'est ce qui fait la fécondité de ces études. Pour le droit romain même, l'enseignement si érudit du seizième siècle, surchargé de littérature, avait ce grand mérite de ressusciter tout autour de ce droit la société d'où il sortit. Rome fut en Cujas avec toute sa richesse de génie, sa gravité, toutes ses nuances morales et une précision incomparable de langage. D'autres, plus mêlés à la vie, les L'Hospital, les Dumoulin, eurent une connaissance profonde des hommes aussi bien que des livres, prirent la loi à travers les mœurs, dans l'orageuse société des temps où ils vivaient, y mettant leur vie même, leurs martyres et leur noble cœur.
Le monde aujourd'hui et l'école sont bien plus séparés. L'étudiant sent peu que son livre, c'est la société codifiée. Il est aveugle à leurs rapports.
«Mais, monsieur, si mon fils met un pied dans la vie, adieu pour les livres à jamais.»
Il y est des deux pieds, au moins par les plaisirs; mais nullement par l'étude active qui lui rendrait sensible l'accord des mœurs et de la loi.
«La vie y suppléera. Demain, rentré chez lui, dans la province et le métier, bon gré mal gré, il y prendra une intelligence plus nette de la société. Le maniement des choses l'initiera bien plus qu'aucune étude ne ferait aujourd'hui.»
Est-il sûr que la vie locale où vous le rappelez, supplée la vie centrale, qu'il y trouve la variété de faits, d'idées, l'extension d'esprit, que donne la grande ville?
L'étranger, le provincial qui y viennent un moment chercher les jouissances pour en médire ensuite, affectent de n'y voir qu'un gouffre de dépenses, d'excès (je le crois bien, surtout ceux qu'ils y font). Mais ceux qui y sont nés, ceux qui y ont trouvé tant de moyens de travail et d'études, un champ riche d'observations, savent que ces grands centres sont les seuls lieux qui donnent un sens sûr, profond de la vie. Chacun d'eux, bien connu, apparaît comme un organisme où elle se révèle en tout son jeu divers, ses fonctions, contrastes, harmonies et transformations.
Pour qui plane au-dessus, et qui garde des ailes, rien n'est plus curieux. Quelles ailes? une passion? une idée? bref, certaine poésie intérieure. Cela permet de voir, observer tout d'en haut, sans trop descendre. Si pourtant le vol va trop haut, on n'observe plus rien. Un voyage en ballon fait peu connaître le pays.
L'obstacle est le vertige, la variété du spectacle qui semble plus complexe qu'il ne l'est en effet. Le novice n'y voit qu'un chaos. Il faut y être orienté[119].
J'en ai vu et beaucoup, qui, au bout de dix ans passés ici, et davantage, rentraient dans leur pays sans rien connaître de Paris. Cent choses en cette immense ville lui sont communes avec bien d'autres capitales, et ne sont nullement propres à celle-ci, nullement caractéristiques du vrai Paris. Ce sont surtout ces choses, au fond non parisiennes, que regarde surtout l'étranger, le provincial. Et l'étudiant, s'il faut le dire, presque toujours reste en ce sens l'étranger. Avec des camarades, qui sont juste à son point, ne connaissent pas mieux le terrain, il croit faire des voyages infinis, des courses en tout sens, et vaguer à plaisir. Point du tout. Il se trouve au total qu'en dix années il a tourné dans un très petit cercle peu varié: cours, examens, cafés, spectacles, bals, menus plaisirs vulgaires où tout ressemble à tout. Rien qui l'ait averti de cet énorme monde d'activité diverse. Il a vécu à côté de Paris.
Un juif que je connais, très réfléchi, qui voyage sans cesse, me disait l'autre jour: «La terre n'est rien. Le voyage le plus grand qu'on puisse faire, est de la Bastille à la Madeleine.» Voyage étonnamment et prodigieusement instructif pour celui qui saurait, comme lui, dans le détail, l'origine, la fabrication de tant de choses ingénieuses, si artistement exhibées, les qualités diverses, les prix toujours changeants. Premier monde inconnu.
Pourquoi ces changements? Pour mille causes industrielles et sociales, salaires qui montent et baissent... Ah! ici nous touchons l'existence elle-même! Autre monde bien plus inconnu.
Dans la balance très précise des prix de toutes choses qu'il avait dans l'esprit, cet homme intelligent savait parfaitement pour combien y était le travail, le besoin, la misère, les vicissitudes des conditions laborieuses, la nourriture et le loyer, etc. Échelle variable qui, selon les degrés, augmente ou diminue, éteint la vie humaine.
Mais sondons cet abîme. Laissons les boulevards, et prenons la ville en largeur dans l'épaisseur énorme du quartier fabricant, Saint-Denis, Saint-Martin, le Temple et le Vieux Temple. Voilà l'un des creusets les plus grands du travail humain, le plus mobile aussi. L'immensité de Londres, ni la puissance mécanique de toutes les villes industrielles, n'offrent rien de pareil. Elles ont toutes des séries de travail très long et qui changent fort peu. Ici le mouvement infini d'arts et de procédés changeants a exigé, formé la main la plus flexible, d'une élasticité créatrice qui se fait à tout. Race à part et unique. Mais comment se fait cette race? c'est le mystère du lieu. Cela est tellement local qu'à deux lieues de Paris on ne peut rien de tel. À plus forte raison, l'ouvrier transporté à Londres, à Berlin, ne pourra plus rien.
Toucher à ce foyer unique, irréparable, c'était la chose hardie, sauvage, qu'une administration tout à fait étrangère pouvait seule hasarder. Raser nos monuments, effacer nos souvenirs, ce fut dur et cruel. Mais pour nous, Parisiens, il est plus dur encore qu'en attaquant, rasant ce centre de Paris, on ait touché à la race elle-même.
Arrive ici, jeune homme. As-tu un cœur encore? Et tes veillées du bal, énervantes, qui donnent un lendemain si fade, te laissent-elles des yeux, un esprit pour comprendre? Eh bien, regarde, vois la réalité. Hier soir, tu bâillais au drame. Voici des drames autrement saisissants.
Tu t'ennuies sur la Loi, et tu la trouves aride, froide, abstraite, insipide. Regarde ses effets. Tu vas voir à quel point elle est bienfaisante ou terrible, contient la vie, contient la mort.
De ce Code une ligne (sur l'expropriation) a détruit le Paris central et tous ses logis à bas prix. Quatre cent mille personnes n'ont point de domicile fixe, sont errantes dans la banlieue.
Voilà pourquoi tu as vu quelquefois, avant l'aube, quand tu reviens du bal à cinq heures du matin, des fantômes, des visages pâles, qui allaient à grands pas rejoindre l'atelier. La journée est ainsi doublée par la fatigue. Et ces doigts fatigués que feront-ils de nos arts délicats que seuls ils fournissent à l'Europe?
Une alimentation supérieure serait nécessaire. Mais le loyer, énorme et absorbant, affaiblit l'alimentation.
Pour détruire et bâtir, l'octroi toujours croissant rend l'aliment plus cher, donne une énorme prime aux falsifications. Le vin, bien d'autres choses n'entrent guère à Paris, et cent drogues y suppléent. Nous vivons de poisons, menons la vie de Mithridate.
Les lois municipales, et les lois financières, en vois-tu la portée?
Mon cœur regorge ici. Je ne t'en dis pas plus. Sous la loi désormais tu sentiras la vie.
LIVRE V
L'ÉDUCATION CONTINUE TOUTE LA VIE.—DE QUELQUES QUESTIONS D'AVENIR.
CHAPITRE PREMIER
Le progrès du métier.
Ce livre n'est-il pas fini? on peut le croire. Le patient jeune homme qui m'écoutait encore va me remercier. N'est-il pas quitte du dernier examen, avocat, médecin, industriel? N'entre-t-il pas dans sa carrière? La famille assemblée, qui reçoit ce docteur, voyant son assurance, ne doute pas qu'elle n'ait enfin atteint le but, poursuivi si longtemps au prix de tant de sacrifices. Sa mère l'admire, l'écoute, ravie, et croit sans peine qu'il sait tout, peut tout.
Lui qui revient du centre (quelque sage qu'il soit), regarde un peu de haut son lieu natal. Riche de l'enseignement général des hautes écoles, de formes et de formules généralisatrices, il plane, s'étonne même de sa facilité. Des obstacles infinis qu'il va rencontrer tout à l'heure, il ne se doute guère. Il croirait volontiers que l'émancipation politique (imminente) va tout aplanir devant nous. L'effet en sera grand, sans doute; la lourde machine qui pèse par en haut, s'allégeant et se relâchant, le mouvement vital va renaître, on le sent. Mais sachons bien aussi que cette vie nouvelle, délivrée d'un obstacle, crée des conditions graves, sévères, que l'on attend peu.
Elle est fort exigeante cette vie libre et forte, où vous allez demain vous gouverner vous-mêmes. Elle commande deux choses:
Que l'individu, attentif, veillant sur lui, donne au complet sa force, dégage et tourne au bien toutes ses énergies intérieures.
Deuxièmement, que, malgré cette tension individuelle, qui fortifie, augmente la personnalité, il reste associable, s'accommode et se prête aux sacrifices qu'implique toute association. Ne vous y trompez pas: plus vous desserrez la brutale machine politique, plus l'association vous devient nécessaire.
Donc, deux choses difficiles à concilier. Être soi au plus haut degré, ne pas descendre, comme font la plupart, au contraire, monter. Mais, dans cet élan ascendant, vouloir monter ensemble, harmoniser l'effort personnel à l'effort de tous.
Hautes vertus civiques, qui exigent un travail intérieur et constant, certaine éducation de soi sur soi qui dure toute la vie.
J'ai beau faire. Mon livre m'entraîne. Il ne peut s'arrêter ici, il ne peut abandonner l'homme à l'heure la plus grave peut-être.
La règle capitale de cette éducation, la maxime qui la contient toute, est celle-ci:
«On ne reste jamais au même état. Qui ne monte pas, baisse. Et qui n'augmente pas, diminue.»
C'est le point: Il faut augmenter.
«Les astres, dit Laplace, perdent, mais ils regagnent. Ils ont en eux des forces réparatrices contre l'usure du temps.» N'en est-il pas de même du petit astre humain, de la délicate planète qu'on appelle homme, qui va, vient sur la grande? Je dis Oui hardiment. Et j'affirme bien plus: conduite habilement, la vie augmente en nous; en mille choses, avoir agi, c'est acquérir la force ou la dextérité pour agir davantage. Je l'établirai tout à l'heure.
Sujet immense, énorme. Je vais sommairement (hors de toute utopie, me tenant au certain) indiquer les points essentiels, menant de l'un à l'autre, qui sont en quelque sorte l'échelle de la vie.
1o Ce qui accable l'homme souvent dès le point de départ, c'est l'uniformité inattendue de ses devoirs nouveaux, c'est (après la libre jeunesse) de se voir condamné pour jamais à la même chose. De là l'ennui immense, le découragement du métier; j'essaye de lui montrer que ce n'est pas même chose, mais plus variée qu'on ne pense; on peut y découvrir des ressources pour l'âme.
2o À côté du métier (sans lui nuire, au contraire), la culture intérieure de lecture, de réflexion, aide incessamment l'homme, et, sans qu'il y paraisse, lui fournit en dessous un cordial puissant.
3o Mais rien n'y aide plus que l'action constante, le mouvement fécond, progressif de la vie publique.
Fort au métier, fort de vie intérieure, plus fort de vie civique, l'homme, au combat du monde, augmente jour par jour, devient un point d'appui pour ceux qui flottent, qui péniblement montent. Vrai sacerdoce moderne. À ce degré moral, nul dévouement ne coûte. On ne s'isole plus. Le plus fort est tout prêt pour l'association.
Dans le présent chapitre, je parle du métier, de ce sujet maussade et pénible entre tous, l'ennui.
L'école hier, la vie peu serrée et les théories. Aujourd'hui le métier, le devoir, les obstacles, la rude réalité.
Et que dit ce réel? Que pense-t-il de cette éducation brillante qu'apporte le jeune homme? Le mot d'Hamlet: «Des mots! des mots! des mots!» Il veut des faits! il veut des choses.
Dure est l'impression.—Celle qu'on a le soir, croyant la porte ouverte, et rembarré, relancé en arrière par l'immuable chêne qui vous renvoie le nez cassé.
Plus dure est l'ironie du monde, la cruelle indulgence, la pitié accablante, certain petit sourire... Rien n'amoindrit plus l'homme. Avant d'agir, le voilà aplati.
N'eût-il point ces dégoûts, souvent le métier seul blase, énerve, alanguit. À tort. Plus il est uniforme, plus il laisse à l'esprit certaine liberté élevée. Nos tisserands de Flandre, de Lyon, ces mystiques, ces socialistes, ont été des rêveurs, souvent d'esprit fécond.
Les métiers émouvants usent infiniment plus. J'ai vu des hommes éminents (Berryer, Marjolin, Magendie) excédés de travail, et las de succès même, chercher un peu d'oubli et de repos dans la musique, assidus aux concerts. Je ne sais si pourtant c'est là le vrai remède, si l'esprit écarté dans des voies trop diverses, n'augmente pas encore son ennui, son dégoût. Chaque art, fouillé à fond, offre, sans qu'on en sorte, des échappées heureuses, souvent des mondes à part et imprévus qui vous dédommagent de tout.
Même en regardant bien les métiers que l'on croit inférieurs, on peut voir que souvent tel au fond a un côté à lui, qui est art ou qui mène à l'art. Un petit cordonnier que j'ai connu, habile, dès quinze ans, aperçut que son métier touchait la sculpture, était un fin moulage qui implique un grand sens de la forme vivante, mobile, le sens du mouvement. Il est entré par là dans les arts du dessin. C'est un des plus charmants artistes.
Mais sans sortir ainsi de sa voie, sans chercher ailleurs, en restant dans son art, par le progrès du temps, on prend dans la pratique des procédés faciles, et souvent plus rapides, infiniment plus simples. La simplicité d'exécution ajoute étonnamment de force, souvent des effets grandioses. Pour parler encore des vivants, de celui qui sera nommé dans l'avenir le Michel-Ange de la caricature, quel chemin étonnant Daumier a fait depuis ses essais compliqués, infiniment spirituels, mais un peu grimaçants encore, jusqu'à ses puissantes gravures d'aujourd'hui même, d'un effet colossal. J'ai sous les yeux son Peuple du 24 mai. (Il reçoit ses sujets.)
Donc, le temps qui défait, nous fait aussi, ajoute à nos puissances. Nous nous sentons grandir. Cela mêle une joie virile à la mélancolie de l'âge. Nos maîtres ont hardiment exprimé cette joie, et il est curieux de la suivre dans leur progrès. Rubens, sorti de sa première manière, sombre, tout italienne, s'égaye étonnamment aux foudroyants tableaux du milieu de sa vie, dans les puissances exquises, suaves, qu'il atteignit enfin. Les portraits que Rembrandt nous a faits de lui-même (le Musée du Louvre en a cinq) marquent cela très bien. Au plus âgé, le grand magicien, arrivé à la toute-puissance, exprime une sérieuse mais ineffable joie de pouvoir dire au Temps: «Ah! tu as trouvé là ton maître!»
C'est le fruit de la vie. Il n'est pas réservé à ces géants-là seuls. Dans une sphère plus humble, ou d'art, ou de métier, celui qui se concentre et ramasse sa force, qui suit de près sa voie, qui ne s'est pas jeté aux quatre vents, et qui a profité du monde sans se donner à lui, celui-là dit au Temps, sans colère, avec dignité:
«Tu m'uses, mais de cette usure même je sais tirer parti, augmenter mon savoir pratique, croître d'expérience, et souvent de facilité.
«Tu m'uses, et tu me limes au bord. Cela n'empêche pas que, dans certaine enceinte où tu n'arrives point, je ne sente qu'en perdant l'on gagne, atteignant dans l'idée telle sphère inaccessible aux essais du jeune âge, même à l'âge moyen, trop absorbé encore au combat de la vie.»
Je dis encore au Temps: «Que tu le veuilles ou non, moqueur, respecte-moi. Car avec ces années où tu veux qu'on descende, je vais bâtir l'échelle des degrés ascendants, des puissances plus hautes que je sais me créer. La mort couronnera. Cela n'y gâte rien.»
CHAPITRE II
«Mon livre.»
Dans ma jeunesse un mot me frappait quelquefois, un mot que l'ouvrier, le pauvre, répétaient volontiers: «Mon livre.»
On n'était pas, comme aujourd'hui, inondé de journaux, de romans, d'un déluge de papiers. On n'avait guère qu'un livre (ou deux), et on y tenait fort, comme le paysan tient à son almanach. Ce livre unique inspirait confiance. C'était comme un ami. À tel moment de vide, où un ami vous eût mené au cabaret, on restait près des siens, et on prenait «son livre».
On lisait beaucoup moins, avec un esprit neuf, on y mettait du sérieux, et la disposition qu'on avait ce jour-là. Selon qu'il faisait beau ou laid, selon qu'on était gai ou triste, heureux ou non, plus ou moins pauvre, ce livre complaisant se colorait diversement. Nul ami plus docile. Le camarade souvent qui vient vous voir est discordant; il vous vient gai quand on est triste. L'ami imprimé? non. Je ne sais comment il se faisait qu'il se mettait toujours à l'unisson.
On l'avait lu vingt fois. Il ne dominait point par l'attrait de la nouveauté, comme tant de livres d'aujourd'hui qui prétendent être neufs et s'imposent à ce titre. Ce livre aimé était réellement un texte élastique, qui laissait le lecteur broder dessus. Il ne pouvait donner l'information diverse des livres d'aujourd'hui. Mais en revanche il stimulait, éveillait l'initiative. La pensée solitaire, se lisant à travers, souvent entre les lignes, voyait, trouvait, créait. C'est ainsi que Rousseau, qui eut si peu de livres, ressassant son Plutarque, finit par y trouver et l'Inégalité, et le Contrat social, et tant d'autres de ses écrits.
Pour bien des jeunes cœurs qui ont besoin du rythme, le livre unique, su par cœur, est un récitatif qui soutient, qui anime, qui fait comme la chaîne du tissu des pensées, sur laquelle l'ingegno surajoute sa trame féconde. Pour beaucoup d'Italiens (un peu légers) suffit le Tasse. Pour moi, c'était Virgile; son demi-chant, très bas, me roulant dans l'esprit, n'interrompait jamais, harmonisait plutôt, soutenait l'incessant effort du travailleur.
Le curieux dans le livre unique, c'est qu'on y lit parfois bien mieux que ce qu'il dit, parfois tout le contraire. Voyez l'Américain avec sa Bible juive. De ce livre souvent servile et de passive attente, il déduit en pratique juste son opposé, l'élan illimité du moi et l'esprit d'action.
Un des grands stoïciens, fondateur du Portique, était un ouvrier qui travaillait la nuit de ses mains, gagnait sa vie, pour librement philosopher le jour. J'ai vu avec vénération un ouvrier (Ponty) qui ne voulut jamais que des métiers de nuit. Longtemps chiffonnier, puis veilleur au chemin de Saint-Germain, le matin, après un court somme, proprement habillé, il se mettait à lire, à penser, à écrire. Nature forte et sérieuse à qui la volonté si haute donnait une vraie distinction.
Que lisait-on alors? Les réimpressions de Voltaire furent avidement achetées sous la Restauration. Lecture assez confuse. Pour dégager l'esprit et le résultat net de ces grandes bibles polémiques du siècle précédent, il faut un degré rare de jugement, de lucidité.
Juillet et les années suivantes furent un volcan de livres, une éruption trouble d'utopies, de romans socialistes. Bibles nouvelles, bien plus confuses encore, mêlées d'idées ingénieuses et de chimères souvent touchantes par un sentiment vrai. Les hommes valaient mieux que les livres. Plusieurs furent des natures excellentes, adorables. En 1839, à Lyon, conduit par un homme très bon qui n'inspirait nulle défiance, je vis une chose attendrissante et dont le souvenir m'émeut toujours. Je vis la chambre nue d'un apôtre de ces idées, pauvre ouvrier sans pain, ses enfants maigres et chétifs. La femme (une vraie lionne) rôdait pour la pâture de la famille. Il s'était épuisé d'argent et de santé pour acheter, donner, répandre ces petits livres qui allaient nous faire tous heureux. Tout l'accablait, surtout sa femme qui haussait les épaules. Mais sa sérénité, sa douceur, étaient incomparables. Jamais je n'avais vu un cœur plus généreux, plus tendre. Son communisme était de tout donner, de se donner et sa vie même. C'était fait. Il était perdu, fort malade de la poitrine, mais toujours souriant, aimable et bon, sans haine pour la société.
Un tas de ces brochures était sur sa table. J'en lus. Ce qui me frappa, c'est que toutes partaient de l'idée d'un miracle qu'elles proposaient sérieusement: d'un trait biffer un monde et en refaire un autre.
Maladie singulière, incurable, de l'esprit humain. Depuis le 2 décembre, le grand flot des romans qui nous ont envahis, bien autrement fangeux, est dominé surtout par l'idée d'aventures, de bonheur improbable, de loterie grossière, l'idée californienne, de gros lot et de lingot d'or. Toujours la foi aveugle au miracle, au hasard, au coup d'État du sort, qui dispense d'effort, de travail, de persévérance.
Les livres qu'il nous faut, ce sont précisément les plus contraires à l'idée de miracle. Ce sont les livres d'action.
J'entends par là ceux qui apprennent à agir, à compter sur soi, la foi aux seuls effets du travail, de la volonté.
Des livres vrais d'abord. La vie est courte. Nous n'avons pas le temps de nous farcir l'esprit d'un tas de vains mensonges qu'il faudra oublier demain. Les enfants ont ici l'instinct droit de nature. Quand vous leur racontez quelque chose: «Est-ce vrai?» C'est le mot qu'ils disent d'abord.
Les voyages sont bons, sauf pourtant les mirages, les espérances vaines. Ils sont bons quand ils donnent la réalité crue, non l'idée romanesque des fortunes gagnées sans effort. Le héros du travail, lutteur infatigable, vainqueur de la nature, le Robinson est une histoire très vraie, et compilée de faits réels.
Les Robinsons de l'industrie, qui, sans bouger, ont fait des voyages si durs à travers tout obstacle, ce sont nos saints. J'adore ces sublimes voyages de nos grands travailleurs, ces montées admirables des Jacquart et des Stephenson.
Comment du lourd abîme où sur nous pèse un monde, on monte en soulevant la terre avec son front, leur vie le fait connaître. Mais avec ces légendes, ces bibles du travail, je voudrais avant tout la Bible de la France, l'histoire du long effort par lequel ce grand ouvrier, le peuple, d'âge en âge, a pu se faire lui-même. Nul pauvre travailleur, s'il refait en esprit le chemin de nos pères et les suit, ne succombera. Il sera soutenu et agrandi de la grande âme, la voyant dans ses luttes, heurtant, tombant souvent, souvent se relevant, et toujours inspirée d'indomptable courage et de jeune espérance.
Si l'on ouvre mon cœur à ma mort, on lira l'idée qui m'a suivi: «Comment viendront les livres populaires?»
Qui en fera? Difficulté énorme. Trois choses y sont requises qui vont bien peu ensemble. Le génie et le charme (ne croyez pas qu'on puisse faire avaler au peuple rien de faible, de fade). Un tact d'expérience, très fin, très sûr. Et enfin (quelle contradiction!) il y faudrait la divine innocence, l'enfantine sublimité, qu'on entrevoit parfois dans certaines jeunes créatures, mais pour un court moment, comme un éclair du ciel.
Ô problème! être vieux et jeune, tout à la fois, être un sage, un enfant!
J'ai roulé ces pensées toute ma vie. Elles se représentaient toujours et m'accablaient. Là, j'ai senti notre misère, l'impuissance des hommes de lettres, des subtils. Je me méprisais.
Je suis né peuple, j'avais le peuple dans le cœur, les monuments de ses vieux âges ont été mon ravissement. J'ai pu, en 1846, poser le droit du peuple plus qu'on ne fit jamais; en 1864 sa longue tradition religieuse. Mais sa langue, sa langue, elle m'était inaccessible. Je n'ai pas pu le faire parler.
Après l'horrible et ténébreuse affaire du 24 juin 1848, courbé, accablé de douleurs, je dis à Béranger: «Oh! qui saura parler au peuple? lui faire les nouveaux évangiles? Sans cela nous mourons.» Cet esprit ferme et froid répondit: «Patience! ce sont eux qui feront leurs livres.»
Dix-huit ans sont passés. Et ces livres où sont-ils?
CHAPITRE III
La vie publique.—L'autorité morale.—La magistrature spontanée.
Le plus fécond des livres, c'est l'action, l'action sociale. Le grand livre vivant, c'est la Patrie. On l'épelle dans la commune; puis, lisant couramment aux feuillets supérieurs, départements, provinces, on embrasse l'ensemble, on s'imprègne de la grande âme.
Grâce à Dieu, c'est chose jugée. Le réveil actuel renvoie dans leurs brouillards les sots humanitaires qui dirent en 1848: «Supprimons la caste Patrie.» De même les artistes étourdis qui dirent plus récemment: «Plus de France! le monde!»
Chaque patrie a deux caractères: premièrement celui d'un organe spécial de la vie de l'Europe, une corde de sa grande lyre, nécessaire et indispensable à l'harmonie totale,—et deuxièmement, le caractère d'un système éducatif pour ses nationaux. La France pour les siens est une éducation. De même l'Angleterre, l'Allemagne.
Cela sera réel de plus en plus, à mesure que chaque pays se créera librement son administration du plus bas au plus haut (depuis la petite commune jusqu'à l'assemblée souveraine), l'échelle progressive de la magistrature publique où chacun, en montant, se forme et se prépare au degré supérieur.
«Y faut-il beaucoup d'art?» C'est œuvre de nature, quand on laisse la nature agir. Dans les nobles pays de vie normale, comme aux États-Unis, cela se fait de soi. Très simple éducation, mais si puissante! et d'efficacité superbe! On l'a vu récemment; l'Europe, tellement supérieure en culture, a vu avec surprise, avec saisissement, sur la rive opposée, ces hommes, peu instruits, point du tout élevés (pour parler comme ici), un batelier, un tailleur, un brasseur, mener un grand empire, des armées de cinq cent mille hommes, des assemblées encore plus difficiles à manœuvrer. On voudrait bien savoir, dans le détail, au vrai, sans satire, sans panégyrique, comment, de degré en degré, chacun d'eux a pu tellement se faire l'esprit, le caractère. Lisaient-ils? Oh! bien peu, certainement; trop occupés d'agir, partagés entre le métier et les fonctions publiques. Et un matin, les voilà appelés à cette position terrible. Et ils firent face à tout. Ces hommes simples et rudes se trouvaient au niveau des énormes hauteurs où la Patrie les appela.
Spectacle magnifique, fait pour être envié. Je crois que cependant les sociétés plus cultivées (France, Allemagne, etc.) auront leurs procédés à elles, leurs arts de développement social; que l'éducation, par exemple en toutes ses formes et ses degrés y jouera un bien autre rôle qu'en Amérique, où elle s'arrête à une certaine moyenne d'utilité pratique. L'école, en notre Europe, sera organisée pour préparer, servir et l'action et la spéculation.
Turgot, avec génie, envisageant la vie entière comme une éducation, eût voulu que l'école préparât la commune, que de l'une à l'autre on passât sans secousse naturellement, que l'école fût déjà un degré de la vie publique, la commune un second, la province un troisième, de façon que l'on s'élevât, par un progrès sérieux, aux grandes vues sur l'intérêt général du pays.
Quelqu'un qui a bien de l'esprit (Dupont-White) fait cette objection aux idées de Turgot: «La commune moderne, dans sa petite vie municipale, simple partie d'un tout, est-elle bien la préparation naturelle aux fonctions gouvernementales? Ne resserre-t-elle pas les esprits dans le souci des menus intérêts et des misères locales?»
Il n'est rien de petit en ce qui fait le sort de l'homme. Il est fort nécessaire, selon moi, de connaître ces misères de localités. Ce détail, c'est le réel même, c'est la vie, l'homme vivant. Tant pis pour qui l'ignore; tant pis pour le jeune lord qui, sortant d'Oxford ou de Cambridge, ira tout droit s'asseoir à la Chambre des Pairs. Pour notre étudiant français (vif et impatient, généralisateur), il est infiniment utile qu'à son retour dans sa localité, il plie et brise son esprit à la connaissance des choses qu'on prend sur le vif une à une. Toutes particulières qu'elles soient, elles n'en sont pas moins générales en ce sens qu'une localité ressemble fort à l'autre; celui qui la sait bien, a beaucoup profité dans l'intelligence du tout. Plus le cercle est petit, les ressources minimes, plus l'ordre est nécessaire, la sage économie, la patience aussi et la dextérité pour le ménagement des personnes, si difficile entre voisins. Les plus hauts intérêts, la diplomatie des empires, sont souvent bien moins épineux. En regardant de près, on voit mieux; on distingue que sous les chiffres sont des hommes. On prend le respect de la vie. L'esprit formé à cette école n'arrivera jamais à ces cruelles abstractions de nos grosses têtes politiques dont le sauvage orgueil souvent abstrait un monde, l'extermine en bataille ou en révolution.
Ce livre n'est point de politique. Je n'entreprendrai pas de suivre l'influence que chaque fonction (administrative, judiciaire, etc.) aura sur l'homme qui la traversera. Je ne note qu'un point, c'est que presque toujours c'est justement au degré inférieur, la vie locale et communale, que se trouve le plus grand combat. Là, tout est serré et gêné. Famille et voisinage, ces mots aimables et doux qui semblent désigner des liens naturels, des facilités d'action, le plus souvent couvrent réellement ses obstacles et les épines où elle se débat à grand'peine. Mais là aussi la volonté s'exerce, le caractère se fixe, et s'il se forme en bien, la force en reste immuable et puissante, et la vie en montant ne semble plus qu'un jeu.
Je prends l'homme au moment où, déjà engagé dans sa carrière et établi dans sa localité, marié récemment ou près de l'être, il se consulte entre lui et les siens, regarde comme il se posera. Moment très capital, d'où suit la vie entière et privée et publique. Il n'a nulle part encore à celle-ci. Le rôle qu'il y jouera dépend du caractère qu'il va se faire, du plus ou moins d'autorité morale qu'il pourra prendre. Donc, avant la commune, avant la vie publique, regardons-le bien au foyer.
Le dirai-je? à notre époque soucieuse, inquiète, ce qu'il y a souvent de pire pour le conseil, c'est la famille. Elle tremble, aux débuts de «ce cher ami» et, dans la passion qu'elle a pour son avancement, lui inculque mille choses misérables, timides aujourd'hui, demain lâches. Ce serait le crime de Cham, si l'on découvrait trop ce qui se dit le soir au foyer en ce genre par la bouche la plus respectée. Répond-il quelque chose, défend-il quelque peu son âme, sa conscience, ce qu'il aurait encore d'idée noble, élevée? Rarement. S'il avait cependant tant de cœur qu'il hésitât et réclamât un peu, on dirait sans détour: «Oh! tu en reviendras. La vie, l'expérience guériront ces chimères... Garde-les, au reste, en un coin, à la rigueur, si tu y tiens, mais pour toi seul. Tu peux bien démêler qu'ici tous ne sont pas en dessous tout à fait ce qu'ils montrent en dessus.»
Jeune homme! fais-toi un ferme cœur contre ces bas conseils et la basse sagesse qui vont venir de toutes parts. La petite prudence souvent c'est l'imprudence qui ne voit qu'aujourd'hui. Demain peut tout changer. Le monde va et vient. Les puissances pour qui on veut que tu sois lâche, sont les joujoux du sort qui les fait, qui les casse. Ce préfet, cet évêque, pour qui on te demande de te déshonorer et de faire l'imbécile, qui sait où ils seront dans quelques jours? Des vents, de grands vents sont dans l'air que l'on entend d'en bas. Est-ce trombe ou tempête? Le grand balayage de Dieu? Quand cela vient, nul ne résiste. Cela rase et emporte tout... le monde même!... Mais non pas l'honneur.
Je sais la longue guerre que tu vas soutenir, attaqué du dehors et souvent du dedans. Pendant que tu regardes fièrement et sans peur le monde, l'ennemi, souvent c'est ton cœur même, tes chères affections qui travaillent et conjurent en toi. Il faut tout à la fois aimer, et te défendre, garder au plus profond des barrières, des remparts, comme un fort où ton âme te reste en sûreté.
Au Moyen-âge, quand un tel abri sûr existait, du dehors beaucoup venaient et campaient tout autour. Cela t'arrivera. Plus d'un viendra chercher l'exemple, le conseil, l'appui d'un ferme caractère. Dans tous les groupes d'hommes, bourg, village, atelier, quelqu'un est en avant, comme type ou modèle. Qu'il l'ait voulu ou non, on le suit. Il a charge d'âmes.
Le but où nous tendons, c'est l'association égale et fraternelle. Quelque égale qu'elle soit, elle ne se fait guère sans avoir un noyau autour duquel l'ensemble tourbillonne et s'agrège. La nature n'emploie pas un autre procédé. Au centre d'un cristal, vous rencontrez toujours le premier nucleus sur lequel s'est groupée la seconde formation, et puis la troisième, et tout ce qui s'est ajouté après.
L'esprit de défiance (souvent trop légitime), craignant tout centre fort d'attraction, est l'obstacle aujourd'hui. On se groupe; on se ligue; on ne s'associe guère. Ceux qui peuvent aider, restent souvent suspects, ayant bien rarement ce qui rassurerait, le sérieux accord des actes et des paroles. Même honnêtes, sincères et désintéressés (ce qui déjà est rare), ils sont inharmoniques, ne vivent pas uno tenore, conséquents à eux-mêmes, et par légèreté ils varient, se démentent. Ils n'obtiennent dès lors ni le respect ni l'ascendant.
L'autorité morale appartiendra surtout à ceux qui ne l'ont pas cherchée, qui, sans l'avoir voulu, sont devenus un centre par la gravité simple et la dignité de leur vie. Le monde, si flottant, s'arrange de lui-même autour de ce qui varie peu et peut servir de point d'appui.
Voici ce que j'ai vu en regardant de près en toutes conditions, et les plus humbles même.
Ce n'est pas le talent éclatant qui faisait cela. L'homme d'autorité était celui qui, outre le sérieux du caractère, avait deux qualités solides. Il était efficace (mot excellent du Moyen-âge), riche en œuvres et sobre en paroles, souvent très fort au métier spécial. Mais, à côté du métier et de l'œuvre, il y avait en lui l'homme, l'homme de sens et de raison qui planait au-dessus, et jugeait largement (pour lui-même et les autres) en bien des choses qu'il n'avait pas apprises, qui n'étaient point de son métier.