Il était charpentier, je suppose. Et tel camarade le consultait, lui disait: «J'ai tel mal... Comment guérir?—Quand tu ne boiras plus.»
Il était avoué. Il voyait arriver le plaideur jaune, étique, d'âcre humeur militante, voulant se ruiner. Il refusait l'affaire, voyait que le procès n'était rien que sa bile, son foie, l'envoyait se guérir.
De même, un médecin (que j'ai connu) avait pour voisin un jeune charbonnier, fort malade. La charbonnière, jolie, un peu légère, pleurait. Le docteur, sèchement: «Mais c'est de vous qu'il meurt, coquette!» Elle pleura plus fort, mais changea. Il guérit.
Ainsi, on ne peut plus isoler le métier. La spécialité ne nous enferme plus. On sent mieux que tout tient à tout, et dessous on pénètre l'âme. L'homme moderne, qui a autorité, est pour ainsi dire prêtre au sens antique, et obligé de répondre à mille choses. Le sacerdoce primitif implique l'universalité. Au Moyen-âge, lorsque les grandes fêtes amenaient la foule au parvis, les malades entouraient le prêtre sur le seuil, le consultaient. Pour les procès, on entrait dans l'église, et le même homme, autour du bénitier, devenait arbitre, légiste, disait la coutume du lieu. Mais l'affaire est morale, un secret; entrez, déposez-le. Souvent la maladie ou le procès tenait à ce secret du cœur.
Ainsi, le prêtre alors était tout, suffisait à tout. Mais comment? Disons-le. À force d'ignorance. Aveugle qui menait des aveugles, juge aussi incertain qu'ignorant médecin, il jetait à la foule l'oracle du hasard. Aujourd'hui, bien autrement forts dans nos spécialités diverses, nous pouvons mieux aussi en saisir les rapports, l'ensemble même par un sens élevé, et souvent par le cœur, qui nous étend aussi l'esprit.
Le peuple sait cela d'instinct, et il s'adresse à celui où il sent la sûreté morale,—le sens compréhensif, libre de préjugé de caste et de métier,—enfin un cœur vivant qui pénètre et devine.
Quel que soit son métier, il a le sacerdoce. Sa maison, c'est l'église, et c'est là que l'on porte ses doutes ou ses secrets. Bien des choses que pour rien au monde on n'aurait dites au prêtre (au membre dangereux de ce corps écrasant), on les dit au vrai prêtre, l'homme vraiment désintéressé.
Le difficile, ainsi que je l'ai dit, c'est la contradiction qu'un tel homme souvent trouve parmi les siens, et les tiraillements qu'il aura dans son intérieur. Rarement ils comprennent l'abnégation, le sacrifice. Un médecin qui renvoie le malade, un avocat qui renvoie le client et prévient les procès, pour la famille, c'est chose dure. Aux débuts surtout, quels obstacles et quelles réclamations! Son père croit qu'il est fou. Sa mère souvent en pleure. Que sera-ce si elle s'appuie d'une personne bien chère, mais innocente, aveugle, ta jeune femme que tu viens d'épouser? Combien sera pénible ce combat du foyer! Elle est tout naturellement avec ta mère, dans les idées prudentes, timides même. Que devient-elle quand tu donnes un conseil courageux d'honnêteté à l'électeur flottant? ou quand tu prends la cause du pauvre homme contre une puissance? Ne dira-t-elle pas le mot d'anxiété qu'on lui souffle: «Ami! tu nous perds!»
Elle est jeune pourtant, et elle aime. Aux premiers temps surtout, elle donne prise. Son cœur n'est pas formé au beau, au saint, au grand. Il y suffit parfois d'une émotion noble qui tranche tout. Rousseau, dans un doute moral, fut fixé tout à coup, et sans raisonnement, par la sublime vue du pont du Gard. Souvent, il suffit d'avoir lu en famille le Cid ou Horace pour se trouver vaillant, pour que la femme dise: «Tu as raison, ami... Oui, sois grand! Garde ton cœur haut!»
À mesure que la vie avance, les choses changent peu à peu. On commence à le croire moins fou. Quand tout varie, et que lui seul il reste ce qu'il fut, on s'y fait; on prend même un certain respect pour lui.
Son père finit par dire: «C'est son tempérament. On n'y changera rien. Il restera un juste.»
Sa mère dit: «Quel dommage qu'il ne pratique pas! Sa vie enseignerait ce qu'il faut faire pour le salut.»
Et sa femme elle-même, témoin de toute chose, dans l'intime intérieur, le trouvant immuable, si ferme, mais si doux, ne regarde qu'en lui, y voit la loi vivante. Elle dit aux amies qui ne manquent jamais pour troubler le foyer: «Il est pour moi l'église. C'est ma religion.» Et à lui seul: «Je suis tout à toi!... Tu es fort!»
Quand un tel homme existe, son exemple, son influence, même indirecte, agit immensément, souvent en profondeur, avec une efficacité que les grands moyens collectifs ont infiniment moins. S'il est modeste et sage, ne se met pas trop en avant légèrement, d'autant plus chacun le regarde, le suit instinctivement[120].
L'action personnelle, la propagande orale qui se fait d'homme à homme par la conversation, est encore l'influence la plus sûre, la plus forte. Deux mots en tête-à-tête, dits par l'homme estimé, ont souvent un effet décisif et durable. Ni le sermon, ni le journal, ni le livre n'allaient directement à la situation, au tour d'esprit, au besoin actuel de l'individu. Il est surpris de voir que très précisément ces deux mots vont à lui, à lui et à nul autre. C'est là ce qui agit.
L'étincelle électrique, la communication du lumineux fluide fait ainsi son chemin. Elle a tous les effets de l'association expresse et formulée. L'assimilation d'intérêts, d'idées, de sentiments, doit d'ailleurs toujours précéder.
Le foyer primitif est toujours un cœur d'homme. De là procéderont la flamme et la lumière. Ce ne sont pas les mots, la formule verbale, le cadre artificiel qui feront l'association. Il y faut pour ciment de bonnes et de riches natures, vivantes, solides et généreuses.
C'est ce qu'il faut créer d'abord.
CHAPITRE IV
Avenir.—Littérature nouvelle.—Libres écoles.
Je n'ai promis que le présent, ce que l'on peut faire aujourd'hui, ou tout au plus demain. Vous voulez davantage? vous seriez curieux de ce que nous garde le temps futur? Rien de plus simple. D'innombrables utopistes sont prêts à vous le dire. Le métier de prophète n'est point du tout le mien. Il est, en vérité, trop aisé de prophétiser.
L'homme sérieux, le travailleur qui chaque jour se fait son avenir par le travail et l'effort personnel, s'attache aux choses très prochaines que créera son activité, qui dépendent de lui et de sa volonté. «À chaque jour sa peine», dit le proverbe. Vouloir, agir pour aujourd'hui, c'est le moyen d'agir d'une manière efficace. Voir trop loin, c'est souvent chose vaine et même dangereuse. Préoccupé de ces lointains mirages, on n'a pas forte prise sur ce qu'on tient, et parfois on le lâche. Même en le voyant bien, on ne distingue pas les obstacles intermédiaires qui nous séparent encore du but, les fossés à franchir avant d'y arriver[121].
Donc ne prédisons rien de lointain avenir. Ne nous amusons pas aux fantasques portraits des paradis futurs. Regardons au plus près ce qu'il faut faire demain, ce que, dès aujourd'hui, nous pouvons faire nous-mêmes.
Le premier point dont on ne parle guère, qui presse, qui doit tout précéder, c'est la création d'une littérature toute nouvelle, et vraiment sociale, c'est-à-dire fort contraire à la littérature malsaine, romanesque et bouffie, morbide, qui a dominé jusqu'ici. Elle était impossible, tant que nous pataugions dans la situation que le 2 Décembre avait faite. Elle l'est moins aujourd'hui. Un courant d'idées net et fort, parti du 24 mai, a commencé certainement, qui déjà épure, éclaircit. J'ai vu avec bonheur, dès le lendemain, jaillir de tous côtés des talents ignorés, tous indépendants du passé, nullement dominés (comme nous autres le fûmes souvent) par les efforts de l'art qui faisaient tort à l'art. Plusieurs choses admirables ont paru, qu'on ne peut comparer qu'à Camille Desmoulins, supérieures à Courier, si laborieux, supérieures aux Paroles d'un croyant, qui ont le tort d'être un pastiche biblique, etc.
Ce n'est encore, je le sais bien, qu'une littérature de combat; c'est la joie de détruire, démolir le monde du Mal. Mais la jeune chaleur qui est dans tout cela s'étendra peu à peu et deviendra féconde, concevra le monde du Bien.
Oserai-je le dire? mais c'est ma vraie pensée,—tout livre est à refaire. Je ne veux pas dire que les nôtres doivent être absolument brûlés; mais, même en ce qu'ils ont de bon, ils manquent du fort caractère populaire que demande ce temps, et qui va signaler les œuvres de ceux-ci. Ce que j'ai dit plus haut de la difficulté énorme de faire des livres pour le peuple se modifie beaucoup par nos circonstances présentes, par les milieux nouveaux où se trouvent nos successeurs. L'air était si épais que nous (les hommes de mon âge), dans nos essais, dans nos élans sincères, nous étions comme en un solide où chaque pas exige un effort. Ceux-ci ont le bonheur d'agir, écrire, parler, dans un air respirable, léger et volatilisé, où tout mouvement sera facile.
Peut-on dire qu'on n'ait fait rien encore jusqu'ici? Oh! on a fait beaucoup, en sens inverse, pour faire haïr l'instruction. Rien de plus rebutant, de plus nauséabond que les petits livres techniques ou fadement sentimentaux qu'on veut faire avaler au peuple. Il les vomit, il s'en détourne, et s'en va boire plutôt l'acre absinthe des romans corrosifs et des cours d'assises.
Cela changera-t-il? Oui, je n'en doute pas. Ces aliments de mort paraîtront dégoûtants dès que le peuple aura en abondance le cordial de vie. J'entends les livres sains, chaleureux, où il sentira l'âme amie, où il se trouvera lui-même en sa meilleure réalité; les livres où s'effacera la ligne déplorable qui sépare l'écrivain du peuple, où celui-ci dira en lisant: «C'est moi-même. Il me semble que je suis l'auteur.»
Qui fera ces livres? L'homme jeune, à ce premier élan de nature si facile. J'en vois de tels, très neufs, dans ces vifs esprits polémiques, sous forme militante pleins d'amour et de bienveillance. D'autres, ajournés jusqu'ici, ont, dans la seconde jeunesse, réservé, préparé des trésors de force organique. De ceux-ci, de ceux-là nous viendront des torrents de vie[122].
Le livre doit précéder l'école. Qu'est-ce que savoir lire? Rien du tout, si l'on n'a des livres à lire. Et j'entends des livres attachants, attrayants, qui fassent désirer la lecture.
Sous la Restauration, on essaya les écoles mutuelles. Et sous Louis-Philippe il y eut velléité d'organiser l'enseignement primaire. Beaucoup apprirent à lire, lesquels n'ont jamais lu. Pourquoi? Mon Dieu, faute de livres!
Il faut des livres pour l'enfant. Mais il est plus urgent peut-être encore qu'il y en ait pour celui qui l'instruit; qu'à côté de l'école préexiste la petite bibliothèque où le maître d'école aura son appui, son soutien, et puisera la vie chaque jour. Un enseignement tout oral, s'il était excellent, ne me déplairait pas. Les choses, avec un très bon maître, inspiré de bons livres, arriveraient vivantes à l'enfant et plus efficaces peut-être que par la voie du petit livre élémentaire.
La chose selon moi sacro-sainte, le lendemain du jour où la cruelle machine autoritaire se détendra, c'est la réparation due à son martyr, sa victime. Je soutiens que, de tous, celui qui a souffert le plus, c'est le maître d'école.
Dix mille, après le 2 Décembre, furent destitués du premier coup, et j'allais dire tués. Vraie Saint-Barthélemi de la faim. Ce furent les plus heureux. Comment dire les misères de ceux qu'on épargna, infortunés hilotes, devenus les valets (sonneurs, bedeaux, portiers), serfs tremblants du curé! Ce pauvre peuple (de. 70,000 hommes si méritants) lorsqu'il pourra parler, dira ce qu'il souffrit dans la captivité si dure dont jamais n'approchèrent celles d'Israël et de Juda.
Si malheureux, si humble, il a vaincu pourtant. Comment? En restant respectable. Il s'est montré, dans son abaissement et dans les tentations de la misère, très honnête, très pur, si vous le comparez aux Frères que chaque jour les tribunaux nous ont fait connaître si bien.
Le prêtre, c'est la monarchie. En 1850, il le dit clairement en appelant le 2 Décembre le messie militaire, l'épée. (Dupanloup, Éducation, Préface.)
Et vainqueur, que fit-il? Il brisa le maître d'école. Cela dit clairement le nom de celui-ci: il est la République même.
De la liberté sortiront des écoles tout indépendantes, qui, selon les contrées, les futures professions, etc., donneront un enseignement heureusement varié, moins uniforme que celui d'aujourd'hui. Les localités comprendront combien leur seront profitables les dépenses de l'école. Cela viendra. Mais aujourd'hui se fier au village pour nourrir le maître d'école, c'est sans nul doute le faire mourir de faim.
Affranchi, relevé, il va être l'organe nécessaire de l'idée nouvelle, très zélé (ayant tant souffert). C'est par lui que la France pourra parler à ses enfants.
Il faut largement l'adopter, lui dire: «Tu es le fils légitime de la République», assurer son foyer, faire pour lui ce qu'on fait en Hollande et en Angleterre, autant qu'on peut, le marier. Sa femme enseignera les filles.
Cela ne suffit pas. Il faut (et c'est l'essentiel) entrer plus qu'on n'a fait dans l'intelligence de son sort. Il faut être à la fois et plus humain, et plus sévère qu'on ne l'a été jusqu'ici.
Quel est son mal? Quelle est la cause du blasement et de l'énervation où il tombe souvent de bonne heure, et qui rendent son enseignement fade et sans efficacité? Ce mal, c'est la monotonie intolérable de sa vie. Le mariage déjà y mettra des diversions (non nuisibles, utiles). Mais ce qui très directement le tirera de ce marais, c'est d'exiger de lui certain progrès, certaine étude nouvelle, qui, dûment constatée, lui vaudront un avancement. Vous allez dire: «Cela le distraira, et il enseignera moins bien?» Tout au contraire. Si l'âme est en santé, si l'esprit est vivant, cette énergie salubre se sentira en tout, vivifiera l'école. Avec l'homme ennuyé elle s'ennuie, elle n'est que langueur, rien que torpeur et bâillement.
M. de Lamennais, qui, dans son dernier âge plus nerveux que jamais, trouvait souvent des mots vifs et forts, à pointes d'acier, m'en dit un, certain jour, qui m'entra dans l'esprit. On parlait du prêtre, du haut état de l'âme qu'il y faudrait et qui se soutient peu. «Oh! dit-il, être prêtre!... on le sera de temps en temps.»
Enseignement, c'est sacerdoce. L'enseignement, pour bien agir, avoir son efficacité, exige une verdeur, une vigueur qu'on n'a pas toujours. On peut se demander si c'est un métier d'être maître. Peut-on l'être toute la vie?
On a de grands moments où l'on est digne d'enseigner. Toute parole alors porte coup, est sentie et reste ineffaçable. Mais ces moments sont rares; ils ont peine à se soutenir. La détente vient, certaine lassitude. On se trouve au-dessous de soi.
L'enseignement devrait, dans une société avancée, être la fonction de tous ou presque tous. Il n'est presque personne qui, à certains moments, parlant avec plaisir et force, aimant à épancher son âme, n'enseigne à son insu et excellemment bien.
Deux âges y sont très propres. Aux grands enseignements civiques, qui doivent mettre au cœur la patrie et l'humanité, il faut le chaleureux jeune homme, dans la force entière d'un âge non encore entamé par la vie, d'un âge riche de passions, et trop heureux de s'épancher.
Mais souvent au retour l'homme qui a agi, souffert, l'homme mûr qui sera vieux demain, trouve un sérieux plaisir à transmettre aux jeunes le fruit de son expérience, mille notions positives qu'il a recueillies par la vie. Le vieux n'aime que trop à parler; le prolixe Nestor n'est point un idéal d'enseignement. Mais quelle merveille, quelle belle aventure c'eût été, si Ulysse, au retour, le sage et le héros, bienveillant, se fût enseigné lui-même à Télémaque, à tous, eût transmis ce riche trésor de faits, de découvertes, et surtout sa grande âme invincible et sa patience!
Dans une société supérieure à la nôtre, et telle qu'elle sera un jour, l'enseignement intermittent sera, je n'en fais doute, un puissant moyen d'action. On saura profiter de ces puissances diverses, de l'élan du jeune homme, du recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de l'autre.
On ne sait point tirer parti de la jeunesse[123]. On ne remarque pas qu'aux vacances des hautes écoles, souvent dans l'intervalle, entre l'école et le métier, les jeunes cœurs bouillonnent, souffrent de l'inaction. Ils voudraient se répandre. Leur chaleur naturelle d'elle-même alors est éloquente. Moments fort dangereux qui seraient fort utiles. Le volcan embarrasse, parce qu'on ne sait qu'en faire. Au lieu des jeux cruels de la chasse, lançons le jeune homme dans la propagande civique, scientifique, l'enseignement des choses qu'il aime, et qui, nouvelles pour lui, ont toute la fraîcheur, le charme de la nouveauté.
C'est cela justement qui serait efficace. Ce maître passager serait plus écouté qu'aucun professeur fixe. Pourquoi le théâtre d'Athènes avait-il tant d'effet? Il était passager, ne durait qu'un moment, aux fêtes de Bacchus. Et, pour citer aussi une chose bien sérieuse: ce qui rend la justice anglaise efficace et de grand effet, c'est qu'en chaque lieu ses assises durent peu et d'autant plus saisissent toute l'attention.
CHAPITRE V
De l'école comme propagande civique et comme échelle sociale.
L'enseignement un jour aura mille formes. La liberté sera féconde. Des instituts très différents répondront aux mille exigences, aux nuances infinies de la nature. Même dans l'enseignement élémentaire qui peut moins varier, certaines choses pourront différer. On n'enseignera pas un enfant de la Creuse, futur maçon, comme on enseignerait le petit marin de Marseille ou son jeune commerçant.
Plus nombreuses seront les écoles, plus on pourra se dispenser du système des grandes classes, très funeste, on le sait fort bien, et qui ne commença vers 1600 que par le nombre immense des écoliers entassés aux collèges. Combien il vaudrait mieux prendre les écoliers par petits groupes, élastiques et changeants, en raison des aptitudes et des progrès! Mais ceux qui suivent ce système avouent qu'il n'est possible que dans l'école peu nombreuse, comme furent celles de Pestalozzi.
La variété est féconde incontestablement. Mais elle l'est surtout quand elle se produit dans l'élasticité d'une harmonie vivante. La variété du chaos, diversifiant à l'infini des éléments sans rapport ni lien, serait stérile. Il n'est pas inutile de rappeler cela au moment où la grande machine de centralisation (forcée, tendue à mort par le gouvernement) va éclater. En ce jour elle est l'ennemi. Le spectacle va être singulier quand elle cassera. Imaginez le tonneau d'Heidelberg qui contient trois cents muids, perdant tous ses cercles à la fois. La rouge mer échappe de tous côtés. Il faut s'arranger pour qu'elle ne soit pas en vain dissipée, écoulée, perdue.
Centralisation, tyrannie, ces deux mots sont-ils synonymes?
Nullement en histoire naturelle. La vie centralisée, c'est la vie harmonique dans l'accord libre et doux de tous les organes à la fois. Chez l'homme bien portant, le mammifère, l'oiseau, etc., la centralisation est organique, un travail sympathique de toutes les parties et leur bonheur d'agir en parfaite unanimité.
Est-il sûr qu'au lendemain, quand nous aurons brisé le monstre, nous aurons tout à coup les éléments associables, les organes concordants qui peuvent nous donner l'unité supérieure, cette unité de vie qui dispense de la machine? Non, sans doute, non pas sans effort. Comment y arriver? À quelles conditions?
C'est qu'à mesure que l'unité mécanique et brutale va se desserrer, se dissoudre, nous formions par l'association spontanée, par l'éducation (et celle de l'enfance, et celle de toute la vie) une puissante unité morale. Plus la vie locale reprendra, plus il faut rapprocher les âmes, et garder, tout en faisant notre patrie de village, le sens de la grande Patrie.
La supériorité terrible et dangereuse de la France est celle que l'on voit chez les animaux les plus élevés et aussi les plus vulnérables. Nous vivons par la vie centrale.
Songez-y bien: l'Italie, dans sa mort, a vécu par l'individu; elle eut des Pergolèse, des Vico, des Leopardi. L'Allemagne, en sa dispersion, sa nullité de vie nationale, vivait en ses étoiles, les Goethe et les Schiller, les Mozart et les Beethoven.
Ici, tout périrait avec l'âme commune. Sans la France, le Français n'est plus.
Il faut que la Patrie soit sentie dans l'École, présente, non seulement par l'enseignement direct de la tradition nationale, mais présente maternellement par sa justice exacte et attentive. La liberté locale sera chose excellente, avec certaine surveillance qui ne la laisse pas trop libre d'être injuste, inégale, au profit de l'aristocratie.
L'école, c'est déjà la commune en petit. L'on ne peut dire assez combien y pèse l'influence locale. La libre école, non payée par l'État, est celle justement qui tient le plus de compte des parents riches et importants. C'est un champ préalable où l'inégalité commence. Le maître n'est pas toujours injuste, mais souvent faible, trop indulgent, trop mou pour les enfants des puissants de l'endroit, de ceux qui lui nuiraient et le feraient mourir de faim.
L'école ne sera vraiment libre qu'autant que le maître verra auprès de lui une association active et énergique, qui s'intéresse à l'école et à lui, le soutienne au besoin et l'aide à être juste.
Les notables dont M. Duruy composait ce conseil dans la localité, ne rassurent point du tout. Il les veut ex-fonctionnaires ou anciens militaires, autrement dit gens faits à obéir et généralement routiniers. Je me fierais bien plus aux négociants retirés, au médecin surtout, au pharmacien, aux cultivateurs quelque peu instruits et beaucoup plus indépendants que les marchands (souvent serfs de la clientèle, chapeau bas devant les bourgeois). J'adjoindrais bien à ce conseil une dame veuve et sans famille, d'un esprit ferme et sage, surtout libre des prêtres, qui mettrait dans l'école ses soins et sa maternité.
Dans l'Allemagne protestante du Nord, le pasteur s'occupe fort de l'école, la domine, parfois y enseigne à certain jour, ce qui humilie le maître. Je veux, tout au contraire, que mon petit conseil l'honore, relève sa position. Certainement ce maître, dans l'uniformité de ses fonctions, peut rarement se cultiver lui-même, et il aurait beaucoup à apprendre avec ces personnes d'expérience (telles que le médecin, l'ancien négociant qui a voyagé, etc.). C'est en amis, et d'égal à égal, que par moments ils peuvent l'éclairer en cent choses utiles, qu'il n'aurait pas le temps d'apprendre, chercher pour lui et lui prêter tels livres qui peuvent élever son esprit,—sans le faire bel esprit,—et le fortifier dans sa voie.
La décoration de l'école, les cartes qui en couvrent et en égayent les murs, les globes si utiles, les papiers et crayons pour faire des cartes, les modèles de dessin, etc., tout cela dans nos communes pauvres demande l'attention du conseil, telles petites cotisations. Quelques couleurs, utiles aux cartes, mettraient le comble à la joie des enfants.
Mais ce que je demande bien plus, ce que je considère comme un très haut devoir et le premier de tous, c'est qu'assistant souvent aux leçons, par une observation discrète, on distingue, on pressente les enfants méritants, qui réellement seront les fils de la commune, encouragés, aidés, pour arriver à un degré supérieur d'instruction. C'est là que la justice est difficile à maintenir, parfois contre le maître même. Ménageant les coqs du village, il pourrait être bien tenté de croire que le plus digne est «un enfant bien né, le fils d'une bonne famille», celui de M. le notaire ou celui de M. le maire, de tel ancien fonctionnaire «qui fait bien honneur au pays». Je suis sans préjugés; je vois que les bonnes familles ont souvent des enfants délicats, affinés. Mais la sève presque toujours manque. Leurs pères l'ont d'avance épuisée.
D'autre part, ce n'est pas la forte race grossière à son premier degré qui donne l'enfant en question. Mais parfois au second, le fils du rude travailleur apporte avec la force entière d'une race toute nouvelle, l'étincelle de l'ingegno. Ce n'est pas tout maître d'école qui saura voir cela. Mais les hommes de tact et d'expérience, la sage dame surtout dont je parlais, le sentiront très bien. Celle surtout qui n'a plus de famille, de partialité maternelle, verra bien par le cœur, distinguera sur son banc la modeste petite créature (fille ou garçon, n'importe), et, sans parler, se dira: «La voici.»
S'agit-il d'une adoption? Non pas expressément. Les fils adoptifs, trop certains de leur sort, deviennent aussi mous que les fils. Avouons-le, l'hérédité a de nos jours des effets pitoyables. Pour éteindre un enfant, il suffirait de l'adopter.
Retenez votre cœur. Que l'enfant ne se sente pas trop soutenu et désigné. Qu'on le suive de près et sans mollesse, lui montrant seulement que, s'il continue, persévère, on le mettra à même d'apprendre davantage, même d'être envoyé à une école supérieure. C'est au jour décisif que sans détour on agira pour lui. Comment? En mettant bien au jour les titres solides qu'il a et qui pourraient être éludés. «Mais tel a tant d'esprit! a si bien répondu!» Fiez-vous aux épreuves écrites et aux notes de toute l'année.—«Mais le père de tel autre a rendu des services...» Cela ne suffit pas; si l'enfant ne mérite, son père n'est pas un titre pour qu'il écarte le plus digne.
Il a aussi un père, celui-ci. Et combien ce père, pauvre manœuvre peut-être, va sentir son cœur relevé, si vous vainquez dans la bataille, si l'enfant qui mérite est envoyé par la commune à une école plus haute (celle du département).
Mais ce père, sans moyens, attaché au travail, ne peut guère l'y aider, ne peut l'y visiter souvent. Là, je me fie encore à la persévérante tutelle de mon conseil local. Que de choses manquent à un boursier! et combien misérable est sa condition!
Les gens qui s'intéressent à lui, qui le suivent des yeux, ne manquent pas d'occasion d'aller à la grande ville, de parler à ses chefs, de sorte que ceux-ci voient bien qu'il n'est pas isolé, oublié, un enfant perdu. La dame a bonne grâce en lui continuant, sans le gâter, son intérêt, l'animant et l'encourageant, lui faisant désirer de rester ce qu'il fut à son village: le plus digne.
L'école secondaire eût suffi autrefois. Elle eût appris tout ce que doit savoir l'ouvrier supérieur, le contre-maître, etc. Les choses ont fort changé. Dans bien des arts, la main de l'homme, l'ouvrier habile était tout. Dans les arts du fer, par exemple, mille choses étaient faites à la main, qui aujourd'hui le sont par la machine. C'est ce qui a permis de les donner à bon marché. Mais la machine est l'œuvre du calcul, de l'ingénieur. Voilà une aristocratie. L'éducation coûteuse qui mène là concentrerait cette haute classe dans les seuls enfants des gens riches.
Chose injuste! et de plus funeste! car la plupart des riches sont épuisés de race, n'ont que des enfants faibles (de corps et souvent d'esprit). De sorte que cette classe supérieure, les ingénieurs, se recruterait de plus en plus chez ceux qui ont le moins d'ingegno.
Chère commune! ne lâchez pas prise. Il faut que votre enfant, ce petit paysan envoyé à l'école secondaire du département et qui deviendrait contre-maître, monte encore. Ne lâchez pas prise. Est-on juste pour lui? Surveillez bien cela. S'il est là ce qu'il fut chez vous, s'il reste le plus digne, il faut qu'on le soutienne, que, dans cette grande ville de chef-lieu, l'influence aristocratique ne prévale pas sur ses titres, et qu'en vertu de son travail soutenu, de ses examens, il aille à l'École centrale.
J'entends la haute école, Centrale, Polytechnique, Normale, ou autre. Je veux dire qu'il faut qu'il arrive au plus haut.
Songez bien que le cœur de cent mille ouvriers, de cent mille paysans en sera relevé, mille haines et mille envies calmées. Ce que son père disait tout à l'heure, fier et résigné, ils le diront de même. La fatalité du travail, de l'inégalité (trop dure loi de ce monde!) pèsera moins s'ils disent: «Mon fils au moins peut être grand.»
CHAPITRE VI
De l'éducation par les fêtes.
L'élan de la fraternité, entravé, retardé jusqu'ici, sera la beauté et la force de la société à venir. Les concurrences étroites, les oppositions d'intérêts, qui rendent tout si difficile, diminueront. Comment? Par un changement subit de l'âme humaine? Il faudrait être bien simple pour le croire.
Elles disparaîtront beaucoup plus par un changement des milieux, des conditions matérielles. Nous ne resterons pas entassés, étouffés sur cet espace étroit, ce sombre petit coin de l'ouest de l'Europe. L'homme prendra décidément possession de la planète. Il y a de l'air et de la terre pour tous. Les problèmes sociaux qui nous accablent et nous semblent l'énigme du monde, ne touchent réellement que ce tout petit monde, extrêmement artificiel, que nous avons fait sur un point par l'accumulation de l'industrie. L'humanité en masse ne sait rien de cela. La nature n'en sait rien; elle est riche, immense, prodigue, nous invite de tous côtés. Nous sommes sourds et nous l'accusons; nous restons là serrés, à nous manger les uns les autres.
Je suis ravi de voir que les travailleurs commencent à embrasser l'Europe du regard, l'Amérique, la terre. Ils jugeront bien mieux du possible et de l'impossible. Mille choses difficiles ou impossibles sur les vieilles terres d'industrie sont très faciles ailleurs, ouvertes à notre activité.
Qu'augurer de l'avenir moral du monde? Sera-t-il opposé au passé autant qu'on le croit? Les grands organes éducatifs, les mobiles très énergiques qui l'ont développé, changeront-ils? J'en doute. La propriété, l'art, la religion, etc., ces formes dans lesquelles a marché, progressé l'activité humaine, disparaîtront-ils tout à l'heure? Jusqu'ici on a vu par les yeux, ouï par l'oreille et digéré par l'estomac. Vieilles méthodes. Peut-on les changer?
Certaines choses se modifieront. Les Américains, par exemple, voyant que la propriété stimule, mais que l'hérédité endort, commencent à tenir compte de celle-ci beaucoup moins que nous. Ils augmentent ainsi l'action stimulante, l'industrie et l'effort qui tend à la propriété.
L'art, un autre principe éducatif de l'homme, ne disparaît pas plus que celle-ci. De nos jours, il a oscillé de la peinture à la musique. Mais, dans la peinture même, il a eu par le paysage un réveil, une vie nouvelle, originale, inattendue.
La religion n'est-elle qu'un berceau, un âge d'enfance où l'humanité bégaya? ou faut-il la considérer comme un de ces organes éducatifs inhérents à l'instinct humain et qui incessamment font l'échelle ascendante, le progrès des masses profondes? Toute l'histoire appuie cette dernière thèse. Et les adversaires de l'histoire, ceux qui en contestent l'autorité et ne se fient qu'à la logique, ceux-là, dis-je, dans leur logique, trouvent contre eux-mêmes un argument. Ces fins, ces délicats qui nous proposent leur régime (d'air pur et de raisonnement) avouent qu'une nourriture si légère ne peut aller qu'à certaines natures d'élite, qu'elle ne contentera qu'une école, une académie. Et l'humanité, je vous prie, qu'en ferons-nous? Que ferons-nous des femmes et des enfants? «Ce ne sont que des femmes.» Et des simples, des ignorants, des paysans? Direz-vous: «Ce n'est que le peuple.» Mais c'est à peu près tout le monde.
Pour moi, je vous avoue, rien ne m'est triste comme cet a parte, ce fin repas, ce délicat breuvage d'eau distillée et pure de tout principe vivant, qu'on déguste solitairement dans de petites tasses chinoises. Je suis grossier. Je veux des mets d'hommes et des aliments abondants et surabondants qui remontent le cœur, refassent la vie humaine; je veux une grande et vaste table où le genre humain soit assis.
Si je suis heureux d'une chose, c'est d'avoir, dans le Peuple, montré le droit des simples, qui est que leur instinct se trouve (à l'épreuve sérieuse) identique avec la raison. Dans ma petite Bible (non de moi, mais du genre humain), on voit que ces formules religieuses, non seulement furent la vie des nations, mais qu'elles restent vivantes en ce qu'elles eurent d'effectif, et aussi reviennent toujours (l'Inde dans sa tendresse pour toute vie, l'Égypte en son espoir, son effort d'immortalité, la Perse dans le labeur qui dompte, féconde la nature, etc.). Elles étaient la grande médecine, pharmacopée de l'âme, où, par des remèdes divers, on lui guérissait sa blessure, qui est le désaccord apparent de ce monde, le contraste affligeant qu'offrent à la première vue (mal compris) la nature et l'homme.
Le procédé connu de ceux qui biffent la religion, l'éliminent de ce monde, tient à ce qu'ils ne veulent en reconnaître qu'une, celle qui fit Dieu homme, supprima la Nature, ne chercha plus l'accord. C'est trop simplifier le problème. Si Nature est le mal, si le Bien, l'Être même est tout en l'homme Dieu, on arrive très vite par un chemin logique à voir en Dieu un simple reflet de la pensée humaine. La religion n'est rien qu'un miroir facile à casser.
Les religions robustes qui ne supprimèrent pas la moitié du problème, qui admirent la Nature, enseignèrent son accord avec l'homme, avec l'âme, pouvaient donner la paix. Nulle paix hors l'harmonie. Repousser la Nature et la mettre à la porte, c'est rendre la vie impossible, éterniser l'orage, la stérile agitation de l'âme humaine.
Le retour de la paix, la réconciliation des deux puissances, leur mutuel amour, depuis trois siècles éclate par une succession de grandes découvertes dont chacune nous donne ce qu'on peut appeler un dogme de Nature, une base fixe et vraie de religion.
Galilée a dit sa grandeur et Newton sa constance; Lavoisier révélé son échange intérieur, son mouvement éternel de transformation, etc. L'invariabilité des lois n'est point contraire, comme on le dit à tort, à l'idée raisonnable d'une Cause commune et de l'universel Amour.
Croire le monde harmonique, se sentir harmonique à lui, voilà la paix. C'est la fête intérieure. Peuple, femmes, enfants, les ignorants, les simples, par un très sage instinct, ont en cette pensée leur vrai repos du cœur. L'Unité aimante du monde est la consécration du banquet fraternel. Ils y trouvent l'agape du dévouement commun, des ailes au-dessus des misères, du mesquin égoïsme. Le cœur dilaté devient grand.
Savez-vous bien, de tous les maux du monde d'aujourd'hui, celui qui me frappe le plus? C'est la contraction du cœur.
Phénomène physiologique désolant. Et à quoi tient-il? au sérieux de notre activité. Mais je le vois chez les oisifs.—Au souci des affaires? ceux qui n'ont pas d'affaires, n'en ont pas plus d'expansion.
Il tient réellement, ainsi que je l'ai dit, à notre triste éducation. Cette tristesse nous continue. Pourquoi? Nous n'avons pas de fêtes qui détendent, dilatent le cœur.
De froids salons et d'affreux bals! c'est le contraire des fêtes. On est plus sec le lendemain, on est plus contracté encore.
Regardez les moyens impuissants, ridicules, qu'on a imaginés pour nous en tenir lieu, les fausses fêtes maussades d'Epsom, la cohue d'un grand peuple qui va là, non fraterniser, mais se coudoyer, parier. Nulle part l'Anglais n'est plus morose que dans cette entreprise, cet effort de gaieté, ce grimaçant sourire.
Que dire des mortes fêtes religieuses! ici désertes et là bouffonnes. Dans l'église anglicane, je me vis parfois seul. Dans l'église italienne, la farce populaire, mêlée cyniquement, avilissait les rites. Ici, le convenu, la froide hypocrisie est plus choquante encore. Les revirements brusques que montre notre histoire, ceux que nous avons vus, nous disent à quel point ce vieux culte monte ou baisse selon le thermomètre politique. L'église, pleine en 1713 pour le vieux roi, est vide sous la Régence, un an après. En 1830, elle est pleine en juin, et déserte en juillet.
Quel spectacle mélancolique de voir l'homme traîné à l'église par la femme, par la famille, l'intérêt de sa place, etc.! Que pense-t-il pendant qu'elle est là, distraite, regardant les toilettes? Aujourd'hui que ce culte n'a plus son mystère, son énigme, bien compris, et percés à jour, ses fêtes peuvent-elles être des fêtes? Comment me réjouir à ce Noël d'un Dieu qui n'est pas né pour tous (mais pour le petit nombre, imperceptible, des élus)? Comment être joyeux à Pâques? Ce jour de délivrance et de résurrection, qui a-t-il délivré? L'accord des deux tyrans prêtre et roi, au contraire, n'a-t-il pas enfermé, scellé l'humanité, le vrai Christ, au tombeau?
Ainsi rien dans l'église. Et rien dehors pour le cœur de la femme, pour l'enfant, l'ignorant. L'homme qui a en lui la lumière de l'idée nouvelle, y trouve sa fête intérieure. Mais, pour elle, la femme fidèle qui ne se sépare pas de lui, et qui reste au foyer, comme il est long ce jour, éternel ce dimanche! Lui-même, en pensant et lisant, ne sent-il pas que quelque chose manque, la communication humaine et fraternelle?
La vie grecque, si terrible d'action, de lutte, de péril, de guerres, eut cela d'admirable et qui compensait tout: Elle était une fête. Du berceau, par les fêtes, on allait au tombeau. Elles égayaient le mort même. Fêtes de la nature et de l'humanité. Fêtes de fiction dramatique et d'histoire nationale. Fêtes des exercices et de gymnastiques charmantes, de force et de beauté, qui créait l'homme même, faisait les dieux vivants qu'imita Phidias. Comment, avec une existence si radieuse, n'être pas gai? Peut-être on mourait tôt? n'importe. La vie n'avait été qu'un sourire héroïque.
Cela reviendra-t-il? Nulle raison d'en douter. L'éducation de l'homme se fera par les fêtes encore. La sociabilité est un sens éternel qui se réveillera. Nous verrons reparaître cette heureuse initiation qui, dès le premier âge, offrait à l'œil charmé du jeune citoyen un grand peuple d'amis, aimables, joyeux, bienveillants. En eux il avait vu Athènes. Jusqu'à son dernier jour, il emportait l'image de cette belle Patrie vivante. Ce n'était pas un être de raison. C'était une Amitié née des fêtes d'enfance, continuée dans les gymnases, aux spectacles où les cœurs battaient des mêmes émotions, amitié très fidèle à qui si volontiers on immolait sa vie, dans ces combats qui furent des fêtes, Marathon, Salamine, illuminées de la victoire.
«Comment fait-on des fêtes?» Quelle vaine question! Comment fait-on un dogme civique et une religion? Mais on ne les fait pas. Cela naît de soi-même. Un matin, on s'éveille... Tout a jailli du cœur. C'est fait. Hier, qui s'en serait douté?
Il faut peu pour faire une fête. On le voit bien en Suisse. Les jolis exercices des enfants, sous les yeux des parents attendris, cela, c'est une fête. Le théâtre civique qui plus tard jouera les héros, Tell ou Garibaldi, donnera une foule de fêtes. Les hospitalités amicales des grands peuples entre eux seront les divines fêtes de la paix, le concert, par exemple, que mille exécutants français et allemands nous donneront sur le pont du Rhin.
L'âme humaine est la même, infiniment féconde, on le verra. Des sots veulent faire croire qu'elle est finie, stérile. Même en ce temps fort dur, et dans des circonstances qui pouvaient nous glacer, en un demi-siècle s'est fait un progrès remarquable de goûts délicats, élevés, qui tiennent de bien près (qu'on me passe ce mot) à une augmentation de l'âme. Le goût des fleurs, de certains aménagements, inconnu en 1815, dit combien a gagné l'amour de l'intérieur. Le soin (souvent extrême) qu'on met à habiller l'enfant, même dans les conditions pauvres, est fort attendrissant. Mais ce qui a gagné surtout, c'est le culte des morts. Au commencement de ce siècle, on n'y faisait nul sacrifice, nulle dépense, et, s'il faut le dire, les tombes étaient peu visitées. Elles le sont peu encore dans les campagnes (surtout du Midi catholique). Le peuple de Paris, que les provinciaux croient à tort sec et égoïste, est de tous ceux que j'ai connus, celui qui fait le plus pour ses morts. La foule, au 2 novembre, est énorme aux cimetières. Chaque famille, il est vrai, va à part. Dès qu'on aura l'idée d'y aller avec ordre, d'ensemble, à certaines heures, et d'y communier ainsi dans le regret, ce sera une fête réelle, au sens antique, d'excellente influence sur les générations nouvelles et puissamment éducative[124].
Sans que l'on institue des fêtes, elles se feront, surtout aux jours émus, et le lendemain des grands événements. D'elle-même se fit cette fête des fêtes, la plus belle qui fut jamais, la Fédération de 91 (que j'ai eu le bonheur de conter tout au long), cette sublime agape où l'Europe assista, où tous (de près, de loin) communièrent avec la France.
La clémente, la douce Révolution de Février, sans calcul, en faisait autant. Sans le complot qui changea tout en juin, nos banquets devenaient des fêtes religieuses. Les mères y apportaient leurs enfants. Les familles y étaient tout entières, unies de cœur, de voix, de touchante espérance. Tous pour la première fois devenus citoyens, réglant leur propre sort! La sainte égalité, la patrie pour hostie!
Qu'il eût été facile au 4 mars, dans la cérémonie qui se fit en l'honneur des morts de Février, d'avoir une vraie fête annuelle, vraiment nationale! Mais le gouvernement fort divisé d'alors eut l'idée pitoyable de tout faire à La Madeleine. Sûr moyen d'étouffer et d'étrangler la chose. Le détail m'est présent. Je vois encore à la place de La Concorde nos gardes nationales, mon maire David (d'Angers) à la tête de sa légion. Beaucoup de gens de lettres, d'artistes, de figures populaires, étaient là (on peut dire la France). Ce jour était encore très beau. Mais l'on se resserrait, on s'alignait en longue colonne, pour monter et entrer à l'étroite porte du temple grec. Je n'eusse pas respiré, et je ne montai pas.
Au bas d'ailleurs une chose retenait mes regards; tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie (Italia mater), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!). Jamais je n'avais vu le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et or... Je fus attendri et ravi... Ah! je ne montai pas. J'avais là mon église, grande église du ciel... Je fis tout seul ma fête sous le ciel et en moi, attristé cependant d'avoir vu cette France rétrécie faire effort pour entrer au petit tombeau. Je m'en allai rêveur, roulant maintes pensées de lointaine espérance, me disant que le peuple se fera par les fêtes, aura sa grande école dans les Fédérations, les Fraternités d'avenir.
FIN DE NOS FILS.