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Le pilote du Danube

Chapter 12: IX LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH.
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About This Book

The narrative begins with a boisterous Danube fishing contest that brings together rival anglers and local rituals, then shifts into a tighter mystery centered on Serge Ladko, who experiences disorientation after interrogations, abduction and imprisonment on a barge. Returning briefly to apparent freedom, he confronts a baffling case of mistaken identity when a second Ilia Brusch is discovered in Szalka, prompting questions about doubles and unseen conspirators. The work alternates vivid depictions of river life and communal customs with suspenseful episodes of investigation, confinement, and identity uncertainty.




VIII

UN PORTRAIT DE FEMME.

Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un mensonge prémédité, ou bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les renseignements fournis par lui sur son itinéraire se trouvèrent être de la plus notoire inexactitude..

Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 août, il ne s'arrêta pas à Presbourg, comme il l'avait annoncé. Vingt heures de godille acharnée le menèrent d'une seule traite à plus de quinze kilomètres au delà de cette ville, et il recommença cet effort surhumain après quelques brefs instants de repos.

Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si fébrile d'écourter son voyage, Ilia Brusch ne se crut pas obligé d'en faire confidence à M. Jaeger, dont les intérêts étaient ainsi gravement compromis cependant, et, de son côté, celui-ci, respectueux de la foi jurée, ne manifesta par aucun signe le désappointement que tant de précipitation devait lui faire éprouver.

Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, d'ailleurs, l'attention de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier.

Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch venait, en effet, de faire une remarque du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant à celles des jours précédents, achevait de le troubler profondément. C'est vers dix heures du matin que la chose était arrivée. A ce moment, Dragoch, plongé dans ses pensées, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout à l'arrière de la barge, avec un entêtement de boeuf au labour. A cause d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait à se diriger, pour quelques instants, vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors le soleil en plein derrière lui. Il était tête nue, car, ruisselant littéralement de sueur, il avait rejeté à ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait d'ordinaire, et la lumière éclairait vivement par transparence son abondante et noire chevelure.

Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé par une particularité des plus singulières. Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était pas contestable, il ne l'était du moins que partiellement. Noirs à leur extrémité, ses cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques millimètres, du plus indéniable blond.

Phénomène naturel que cette diversité de teintes? Peut-être. Mais, plus vraisemblablement, simple résultat d'une vulgaire teinture dont on aurait négligé de renouveler l'application.

Quand bien même un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister à ce sujet dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à être exactement renseigné, puisque, dès le lendemain matin, les cheveux d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pêcheur, évidemment, s'était aperçu de sa négligence et y avait remédié pendant la nuit.

Ces yeux que leur propriétaire dissimulait avec tant de soin derrière d'impénétrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale à Vienne, cette hâte incompréhensible si peu compatible avec le but avoué du voyage, ces cheveux blonds transformés en cheveux noirs, tout cela formait un faisceau de présomptions dont on devait nécessairement conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, après tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce n'était que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en tirer?

Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée d'abord, finit par s'imposer à Karl Dragoch qui ne cessait de réfléchir au problème posé à sa sagacité. Et cette hypothèse, c'était celle-là même que, par deux fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux Serbe, Michael Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne, ensuite, n'avaient-ils pas, moitié sérieusement, moitié sous forme de plaisanterie, émis l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du lauréat, se cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la région? Fallait-il donc en arriver à examiner sérieusement une supposition à laquelle ceux-mêmes qui l'avaient formulée n'accordaient sûrement pas la moindre créance?

Pourquoi pas, après tout? Certes, les faits observés jusqu'ici n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les soupçons. Et, en vérité, si des observations subséquentes établissaient le bien-fondé de ces soupçons, ce serait une plaisante aventure que le même bateau eût transporté pendant un si grand nombre de kilomètres ce chef de bandits et le policier chargé de l'arrêter.

Par ce côté, le drame avait tendance à tourner au vaudeville, et Karl Dragoch répugnait fort à admettre la possibilité d'une si merveilleuse coïncidence. Mais les procédés techniques du vaudeville ne consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un même lieu et en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie réelle, à cause de leur éparpillement et, pour ainsi parler, de leur état de dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter de plano un fait, sous prétexte qu'il parait anormal ou invraisemblable. Il convient d'être plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des combinaisons du hasard.

C'est sous l'empire de ces préoccupations que Karl Dragoch, le matin du 28, après une nuit passée en pleine campagne à quelques kilomètres en aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais été effleuré jusqu'alors.

«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-là, de la cabine, où il venait de dresser à loisir son plan d'attaque.

—Bonjour, monsieur Jaeger répondit le pêcheur qui godillait avec son énergie coutumière.

—Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?

—Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?

—Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça.

—Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez été souffrant, ne pas m'avoir appelé?

—Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, répondit M. Jaeger. Cela n'empêche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas fâché, je l'avoue, d'en avoir vu la fin.

—Parce que?..

—Parce que j'étais un peu inquiet, je peux le reconnaître maintenant.

—Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton de sincère étonnement.

—Ce n'est même pas la première fois que je suis inquiet, expliqua M. Jaeger. Je n'ai jamais été très à mon aise, quand la fantaisie vous a pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village.

—Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le dire, et je me serais arrangé autrement.

—Vous oubliez que je me suis engagé à vous laisser toute liberté d'agir à votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empêche pas que je n'aie pas toujours été très rassuré. Que voulez-vous? Je suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette solitude de la campagne.

—Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, répliqua gaiement Ilia Brusch. Vous vous y feriez, si notre voyage devait être plus long. En réalité, il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville où pullulent les assassins et les rôdeurs.

—Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger, mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne sont pas tout à fait déraisonnables dans le cas présent, puisque nous traversons une région particulièrement mal famée.

—Mal famée!.. se récria Ilia Brusch. Où prenez-vous ça, monsieur Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais entendu dire que le pays fût mal famé!

Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise.

—Parlez-vous sérieusement, monsieur Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez le seul, alors, à ignorer ce que tout le monde sait de la Bavière à la Roumanie.

—Quoi donc? demanda Ilia Brusch.

—Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe réglée les deux rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.

—C'est la première fois que j'entends parler de ça, déclara Ilia Brusch avec l'accent de la sincérité.

—Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre chose d'un bout à l'autre du fleuve.

—On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commencé?

—Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait que de vols!..

Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au moins dix meurtres dont les auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier de ces meurtres, précisément, a été accompli à moins de cinquante kilomètres d'ici.

—Je comprends maintenant vos inquiétudes, dit Ilia Brusch. Peut-être même les aurais-je partagées, si j'avais été mieux renseigné. A l'avenir, nous nous arrêterons, le soir, autant que possible à proximité d'un village ou d'une ville, à commencer par notre halte d'aujourd'hui, que nous ferons à Gran.

—Oh! approuva M. Jaeger, là nous serons tranquilles. Gran est une ville importante.

—Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y trouviez en sûreté, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine.

—Vous avez l'intention de vous absenter?

—Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, où j'espère bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe jusqu'à Szalka, qui n'en est pas fort éloigné. C'est là que j'habite, comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et notre départ, demain matin, n'en sera nullement retardé.

—A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je conçois que vous ayez le désir de faire un tour chez vous, et à Gran, je le répète, il n'y a rien à redouter.

Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Après cet entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.

—C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est particulièrement occupé de cette affaire quelques jours après le concours de pêche de Sigmaringen.

—A quel propos? demanda Ilia Brusch.

—A propos de la constitution d'une brigade de police spéciale sous les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl Dragoch, détective de Budapest.

—Il aura fort à faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien.

—C'est ce qui vous trompe, répliqua M. Jaeger. La police ne serait pas sans renseignements. De l'ensemble des témoignages recueillis résulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la bande.

—Comment est-il fait, ce particulier-là? demanda Ilia Brusch.

—Comme aspect général, c'est un homme dans votre genre...

—Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch.

—Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à peu près de votre taille et de votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport.

—Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui voulait être comique.

—Il aurait, dit-on, de très beaux yeux bleus, et ne serait pas obligé comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous êtes très brun et soigneusement rasé, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde. Sur ce dernier point, notamment, les témoignages recueillis sont formels, à ce qu'on prétend.

—C'est une indication, évidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au crible!..

—On sait encore autre chose. D'après les on dit, ce chef serait de nationalité bulgare... comme vous-même, monsieur Brusch!

—Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix troublée.

—D'après votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis trompé, peut-être?.

—Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut Ilia Brusch après une courte hésitation.

—Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court même de bouche en bouche.

—Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..

—Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.

—Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien.

—A tort ou à raison, les riverains du fleuve mettent les méfaits dont ils ont à souffrir au compte d'un certain Ladko.

—Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en proie à une évidente émotion, arrêta brusquement le va-et-vient de sa godille.

—Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son interlocuteur.

Mais déjà celui-ci s'était ressaisi.

—C'est drôle, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre ses mains son éternel travail.

—Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl Dragoch. Connaîtriez-vous ce Ladko?

—-Moi? protesta le pêcheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un nom bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois de drôle là-dedans.»

Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus clair, risquait de devenir dangereux, et dont les résultats pouvaient d'ores et déjà être considérés comme satisfaisants. La surprise du pêcheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en connaissant la nationalité probable de celui-ci, son émotion en en apprenant le nom, tout cela était indéniable et donnait une force nouvelle aux présomptions antérieures, sans apporter toutefois aucune preuve décisive.

Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il n'était pas encore deux heures de l'après-midi lorsque la barge arriva à Gran. Cinq cents mètres avant les premières maisons, le pêcheur prit terre sur la rive gauche, afin d'éviter, dit-il, d'être retardé par la curiosité populaire, et pria M. Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, où il s'arrêterait au coeur de la ville, ce à quoi le passager consentit avec obligeance.

Son travail terminé, celui-ci se transforma en détective. La barge amarrée, il sauta sur le quai, en quête de l'un de ses hommes.

Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait à Friedrick Ulhmann. Un dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers.

«Tout va bien?

—Tout.

—Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes à un kilomètre l'un de l'autre désormais.

—Ça chauffe, alors?

—Oui.

—Tant mieux.

—Demain, tâche de ne pas me perdre des yeux. J'ai idée que nous brûlons.

—-Compris.

—Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille!

—Comptez sur moi.

—Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas?

—Entendu.»

Les deux interlocuteurs se séparèrent, et Karl Dragoch réintégra l'embarcation.

Si son repos ne fut pas troublé par l'inquiétude qu'il prétendait éprouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme des éléments déchaînés. A minuit, une tempête de l'Est se leva, en effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage.

Au moment où, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge, la pluie tombait toujours à torrents et le vent soufflait avec fureur dans une direction nettement opposée à celle du courant. Le pêcheur n'hésita pas, cependant, à partir. Son amarre larguée, il poussa aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. Il lui fallait un véritable courage pour se mettre au travail dans de telles conditions, après une nuit qui n'avait pu manquer d'être fatigante.

La tempête ne montra, pendant les premières heures de la matinée, aucune tendance à décroître, au contraire. La barge, malgré l'aide du courant, ne gagnait que péniblement contre ce terrible vent debout, et c'est à peine si, après quatre heures d'efforts, elle était parvenue à une dizaine de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur la rive droite duquel est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être rendu la nuit précédente, ne pouvait plus alors être bien éloigné.

A ce moment, la tempête redoubla de fureur, au point de rendre la situation réellement critique. Si le Danube n'est pas comparable à la mer, il est toutefois assez vaste pour que de véritables lames réussissent à s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence. Il en était ainsi, ce jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch faisait preuve, force lui fut de se réfugier près de la rive gauche.

Il ne devait pas l'atteindre..

Plus de cinquante mètres l'en séparaient encore, quand surgit un effrayant phénomène. A quelque distance en amont, les arbres qui garnissaient la berge furent tout à coup précipités dans le fleuve, cassés net au ras du sol, comme s'ils eussent été rasés par une faux gigantesque. En même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable puissance, monta à l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame énorme qui roula en déferlant à la poursuite de la barge.

Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches atmosphériques et promenait à la surface du fleuve son irrésistible ventouse.

Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un énergique coup d'aviron, il s'efforça de se rapprocher de la rive droite. Si cette manoeuvre n'eut pas tout le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant à elle que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut.

Rattrapée par le météore continuant sa course furieuse, la barge évita du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est pourquoi elle ne fut pas submergée, ce qui eût été fatal sans la manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de grand rayon.

A peine effleurée par la pieuvre aérienne, dont la tentacule avait, cette fois, manqué le but, l'embarcation fut presque aussitôt lâchée qu'aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la résistance de l'eau neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge.

Malheureusement, avant que ce résultat fût complètement atteint, un nouveau danger se révéla à l'improviste. Droit devant l'étrave, qui fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pêcheur aperçut tout à coup un des arbres arrachés, qui, les racines en l'air, suivait lentement le courant. L'embarcation, lancée dans l'enchevêtrement de ces racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'être gravement endommagée tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en découvrant cet obstacle imprévu.

Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris l'imminence. Sans hésiter, il s'élança à l'avant de la barge, ses mains saisirent les racines qui s'échevelaient hors de l'eau, et, s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse.

Il y parvint. La barge, déviée de sa route, passa comme une flèche, en raclant les racines, puis la tête de l'arbre encore couverte de ses feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derrière elle l'épave verdoyante mollement entraînée par le courant, lorsque Karl Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernières ramures. En vain, il voulut résister au choc. Perdant l'équilibre, il culbuta par-dessus bord et disparut sous les eaux.

A sa chute en succéda immédiatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia Brusch, en voyant tomber son passager, s'était sans hésiter élancé à son secours.

Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir quoi que ce fût dans ces eaux limoneuses tout agitées par le passage d'un furieux météore. Pendant une minute, Ilia Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait à désespérer de découvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux, flottant; évanoui, entre deux eaux.

A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se débat d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulté du sauvetage. Un homme évanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut dépend uniquement de l'habileté du sauveteur.

Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors de l'eau la tête de M. Jaeger, puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce temps, s'était éloignée d'une trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en quelques brasses, qui semblaient être un jeu pour le robuste nageur, et, d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le passager toujours privé de sentiment.

Restait maintenant à hisser M. Jaeger à bord de l'embarcation, et ce n'était pas besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de mille efforts, réussit toutefois à la mener à bonne fin.

Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des couchettes du tôt, il le dépouilla de ses vêtements, et, ayant retiré de l'un des coffres quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner, énergiquement. M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux et à revenir au sentiment du réel. L'immersion n'avait pas été longue, en somme, et il était à espérer qu'elle n'aurait pas de suites fâcheuses.

«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia Brusch, dès qu'il vit son malade reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!

M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.

—Ça ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses énergiques frictions. Rien de meilleur pour la santé qu'un bain au mois d'août!

—Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch.

—Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua gaiement le pêcheur. C'est à moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donné l'occasion d'un excellent bain.

Les forces de Karl Dragoch revenaient à vue d'oeil. Un bon coup d'eau-de-vie, et il n'y paraîtrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch, plus ému qu'il ne voulait le paraître, bouleversa en vain tous ses coffres. La provision d'alcool était épuisée, et il n'en restait pas une goutte à bord de la barge.

—Voilà qui est vexant! s'écria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps dans notre cambuse!

—Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible. Je m'en passerai fort bien, je vous assure.

Karl Dragoch grelottait, cependant, en dépit de ses assurances, et un cordial ne lui eût certes pas été inutile.

—C'est ce qui vous trompe, répondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait pas sur l'état de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long.

En un tour de mains, le pêcheur eut échangé ses vêtements trempés contre des vêtements secs, puis quelques coups de godille amenèrent la barge à la rive gauche où elle fut amarrée solidement.

—Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant à terre. Ici, je connais le pays, puisque voilà le confluent de l'Ipoly. A moins de quinze cents mètres, il y a un village, où je trouverai tout ce qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour.»

Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre la réponse.

Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette. Il était plus brisé qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un instant, il ferma les yeux avec lassitude.

Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses artères. Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un regard plus ferme de minute eh minute.

La première chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des coffres, qu'Ilia Brusch, dans la précipitation de son départ, avait oublié de refermer. Bouleversé par la recherche infructueuse du pêcheur, l'intérieur de ce coffre n'offrait à la vue qu'un amas d'objets hétéroclites. Linge rude, grossiers vêtements, fortes chaussures y étaient entassés dans le plus grand désordre.

Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils à briller tout à coup? Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'intéressait-il donc à ce point qu'il se soulevât sur le coude, après quelques secondes d'attention, de manière a voir plus commodément dans le coffre béant?

Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni le linge qui pouvaient exciter ainsi la curiosité de l'indiscret passager, mais, entre ces divers objets d'habillement, l'oeil fureteur du détective venait de découvrir un objet plus digne de retenir son attention.

Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille à demi entr'ouvert, et laissant fuir les nombreux papiers dont il était bourré. Un portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire une réponse, sans doute, aux questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours.

Le détective n'y put tenir. Après une courte hésitation, au risque de trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalité, sa main s'allongea et plongea dans le coffre, d'où elle ressortit avec le portefeuille tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt commencé.

Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas à lire, mais que leur suscription montrait adressées à M. Ilia Brusch à Szalka; puis des reçus, parmi lesquels des quittances de loyer libellées au même nom. Rien d'intéressant dans tout cela.

Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, quand un dernier document le fit tressaillir. Rien ne pouvait être plus innocent cependant, et il fallait être un policier pour éprouver, devant un tel «document», un autre sentiment qu'une sympathique émotion.

C'était un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite beauté eût enthousiasmé un peintre. Mais un policier n'est pas un artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que battait le coeur de Karl Dragoch. A peine même s'il en avait regardé les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien qu'une simple ligne d'écriture en langue bulgare tracée au bas de la photographie. « A mon cher mari, Natcha Ladko », tels étaient les mots que pouvait lire Karl Dragoch éperdu.

Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et logiques ses déductions basées sur les singularités observées. Ladko! C'était bien avec Ladko, qu'il descendait le Danube depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux malfaiteur, vainement pourchassé jusqu'alors, qui se cachait sous l'inoffensive personnalité du lauréat de la Ligue Danubienne.

Quelle allait être la conduite de Karl Dragoch après une pareille constatation? Il n'avait pas encore pris de décision, quand un bruit de pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait être Ilia Brusch parti depuis dix minutes à peine.

« Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors.

—Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint péniblement à se mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.

—Excusez-moi de vous avoir appelé, dit Friedrick Ulhmann dès qu'il aperçut son chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner tout à l'heure et je vous savais seul.

—Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.

—Du nouveau, Monsieur. Un crime a été commis cette nuit.

—Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en pensant aussitôt à l'absence d'Ilia Brusch au cours de la nuit précédente.

—Une villa a été pillée à proximité d'ici. Le gardien a été frappé.

—Mort?

—Non, mais grièvement blessé.

—C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence à son subordonné.

Il réfléchissait profondément. Que convenait-il de faire? Agir certes, et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait d'apprendre était le meilleur des remèdes. Il ne lui restait plus de traces de l'accident dont il venait d'être victime. Il n'avait plus besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous le coup de fouet des nerfs, le sang revenait à flots à son visage.

Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia Brusch, ou plutôt de Ladko, puisque tel était le véritable nom de son compagnon de route, et lui mettre à l'improviste la main sur l'épaule au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque désormais il ne pouvait subsister aucun doute sur la culpabilité du soi-disant pêcheur. Le soin avec lequel il dissimulait sa véritable personnalité, le mystère dont il s'entourait, ce nom qui était le sien et, en même temps, celui par lequel la rumeur publique désignait le chef des bandits, son absence de la nuit dernière concordant avec la découverte d'un nouveau crime, tout disait à Karl Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit recherché.

Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!.. Voilà qui compliquait étrangement la situation!

Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se fût jeté à l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien même cette chose invraisemblable serait vraie, était-il possible, à qui venait d'être arraché à la mort, de reconnaître ainsi le dévouement de son sauveur? Quel risque, d'ailleurs, à surseoir à une arrestation? Maintenant que le faux Ilia Brusch était démasqué, que sa personnalité était connue, il lui serait impossible d'échapper aux forces de police disséminées le long du fleuve, et, dans le cas où l'enquête aboutirait en effet au soi-disant pêcheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel, et l'arrestation serait opérée plus sûrement pour avoir été différée.

Karl Dragoch, pendant cinq minutés, retourna sous toutes ses faces le cas de conscience qui s'imposait à lui. Partir sans avoir revu Ilia Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, sauter sur lui sans crier gare, quitte à s'expliquer après?... Non, décidément. Répondre par cette trahison à un tel acte de dévouement, cela lui soulevait le coeur. Mieux valait, au risque de laisser à un coupable une chance de salut, commencer l'enquête en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir. Si cette enquête le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son devoir l'obligeait alors à traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins face à face qu'il le combattrait, et après lui avoir donné le temps de se mettre en défense.

Acceptant du geste toutes les conséquences de sa décision, Karl Dragoch, son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot déposé en évidence il avertit Ilia Brusch de la nécessité où il était de s'absenter, en priant son hôte de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se disposa à partir.

—Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.

—Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel. Nous en aurons une dizaine avant ce soir.

—Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le théâtre du crime n'était pas éloigné?

—Deux kilomètres à peu près, répondit Ulhmann.

—Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.




IX

LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH.

Les Karpathes décrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un immense arc de cercle, dont l'extrémité occidentale se divise en deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube à la hauteur de Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, où elle se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mètres du mont Pilis.

C'est au pied de cette médiocre montagne qu'un crime venait d'être commis, et c'est là que Karl Dragoch allait pour la première fois se trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission de poursuivre.

Quelques heures avant le moment où, faussant compagnie à son hôte, il se faisait violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à l'invitation de Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargée s'était arrêtée devant une misérable auberge construite à la base de l'une des collines par lesquelles le mont Pilis se raccorde à la vallée du Danube.

La position de cette auberge avait été judicieusement choisie au point de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube, celle du Nord à la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis, celle du Sud-Est au bourg de Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville de Gran, l'auberge était située, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant la batellerie.

Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest à l'Est, s'infléchit, en effet, vers le Sud, à quelque distance du confluent de l'Ipoly, puis remonte au Nord, après avoir dessiné une demi-circonférence de faible rayon. Mais, presque aussitôt, il se replie sur lui-même, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera plus, en aval, pendant un très grand nombre de kilomètres.

Au moment où le véhicule faisait halte, le soleil se levait à peine. Tout dormait encore dans la maison, dont les épais volets étaient hermétiquement fermés.

«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette.

—On y va! répondit de l'intérieur l'aubergiste réveillé en sursaut.

Un instant plus tard, une tête embroussaillée se montrait à une fenêtre du premier.

—Que voulez-vous? interrogea sans aménité l'aubergiste.

IV

—Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier.

—On y va, répéta l'hôte qui disparut dans l'intérieur.

Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pénétré dans la cour, ses conducteurs s'empressèrent de dételer leurs deux chevaux et de les conduire à l'écurie, où une large provende leur fut distribuée. Pendant ce temps, l'hôte ne cessait de tourner autour de ces clients matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé mieux que d'engager la conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu désireux de lui donner la réplique.

—Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez donc voyagé pendant la nuit?

—Il parait, fit l'un des charretiers.

—Et vous allez loin comme ça?

—Loin ou près, c'est notre affaire, lui fut-il répliqué.

L'aubergiste se le tint pour dit.

—Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de cacher que nous allons à Saint-André.

—Possible que nous n'ayons pas à le cacher, répliqua Vogel d'un ton bourru, mais ça ne regarde personne, j'imagine.

—Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon commerçant.

Ce que j'en disais, c'était histoire de parler, simplement.... Ces messieurs désirent manger?

—Oui, répondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras.»

La charrette avait dû parcourir une longue route, car ses conducteurs affamés firent largement honneur au repas. Ils étaient fatigués aussi, et c'est pourquoi ils ne s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée prise, ils s'empressèrent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la paille de l'écurie, près des chevaux, l'autre sous la bâche de la charrette.

Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour réclamer aussitôt un second repas qui leur fut servi comme le précédent dans la grande salle de l'auberge. Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au dessert succédèrent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau dans ces rudes gosiers.

Au cours de l'après-midi, plusieurs voitures s'arrêtèrent à l'auberge et de nombreux piétons entrèrent boire un coup. Des paysans, pour la plupart, qui, la besace au dos, le bâton à la main, se rendaient à Gran ou en revenaient. Presque tous étaient des habitués et l'hôtelier ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée, par sa profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns après les autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en trinquant, et parler assèche le gosier, ce qui excite à de nouvelles libations.

Ce jour-là précisément la conversation ne manquait pas d'aliment. Le crime commis pendant la nuit mettait les cervelles à l'envers. La nouvelle en avait été apportée par les premiers passants, et chacun racontait un détail inédit ou émettait son avis personnel.

L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa possédée par le comte Hagueneau à cinq cents mètres de la rive du Danube avait été complètement dévalisée et que le gardien Christian était grièvement blessé; que ce crime était sans doute l'oeuvre de l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et que les criminels étaient recherchés par la brigade récemment créée pour la surveillance du fleuve.

Les deux rouliers ne se mêlaient pas aux conversations que suscitait l'événement, conversations qui se développaient à grand accompagnement d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient à l'écart, mais sans doute ils ne perdaient rien des propos échangés autour d'eux, car ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à ce qui passionnait tout le monde.

Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu, et, vers six heures et demie du soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'où le dernier consommateur venait de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt l'aubergiste fort activé à rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci s'empressa d'accourir.

«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.

—Dîner, répondit un charretier.

—Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste.

—Non, mon maître, répliqua celui des deux rouliers qui paraissait le plus sociable. Nous comptons repartir à la nuit...

—A la nuit!... s'étonna l'aubergiste.

—Afin, continua son client, d'être dès l'aube sur la place du marché.

—De Saint-André?

—Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. Nous attendons ici un ami qui est allé aux informations. Il nous dira où nous avons le plus de chances de nous défaire avantageusement de nos marchandises.»

L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprêts du repas.

«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix basse le plus jeune des deux rouliers en se penchant vers son compagnon.

—Oui.

—Le coup est découvert.

—Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il demeurerait caché?

—Et la police bat la campagne.

—Qu'elle la batte.

—Sous la conduite de Dragoch, à ce qu'on prétend.

—Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n'ont que Dragoch à craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.

—Que veux-tu dire?

—Ce que je dis, Vogel.

—Dragoch serait donc?...

—Quoi?

—Supprimé?

—Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» conclut le roulier, en voyant revenir l'aubergiste.

Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'à la nuit close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons.

«On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse Kaiserlick.

—Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.

—Et Dragoch?

—Bouclé.

—Qui s'est chargé de l'opération?

—Titcha.

—Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire?

—Atteler sans tarder.

—Pour?...

—Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d'ici vous rebrousserez chemin. L'auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez inaperçus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira d'un côté, vous serez de l'autre.

—Où est donc, le chaland?

—A l'anse de Pilis.

—C'est là qu'est le rendez-vous?

—Non, un peu plus près, à la clairière, sur la gauche de la route. Tu la connais?

—Oui.

—Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre.

—Et toi?

—Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j'ai laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi.

—En route donc,» approuvèrent les charretiers.

Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. L'hôte, tout en maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochère, salua poliment ses clients.

« Alors, décidément, c'est-il à Gran que vous allez? interrogea-t-il.

—Non, répondirent les rouliers, c'est à Saint-André, l'ami.

—Bon voyage, les gars! formula l'hôte.

—Merci, camarade. »

La charrette tourna à droite et prit, vers l'Est, le chemin de Saint-André. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journée, s'éloigna à son tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran.

L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. Sans plus s'occuper de ces passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de fermer la maison et de gagner son lit.

La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait au pas tranquille de ses chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait de parcourir.

Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur de l'auberge, tout y était clos, en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien, qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s'était enfui tout à coup en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par un brusque écart jusque sur le bas côté de la route. Les charretiers eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.

Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé, elle pénétra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres s'élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue.

«Qui va là? questionna une voix dans les ténèbres.

—Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers.

—Passez,» dit la voix.

En arrière des premiers rangs d'arbres la charrette déboucha dans une clairière, où une quinzaine d'hommes dormaient, étendus sur la mousse. «Le chef est là? s'enquit Kaiserlick.

—Pas encore.

—Il nous a dit de l'attendre ici.»

L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure à peine après la voiture, le chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l'auberge, arriva à son tour, accompagné d'une dizaine de compagnons, ce qui portait à plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.

«Tout le monde est là? demanda-t-il.

—Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans la bande.

—Et Titcha?

—Me voici, prononça une voix sonore.

—Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef.

—Réussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage à bord du chaland.

—Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en éclaireurs, le reste à l'arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube n'est pas à cinq cents mètres d'ici, et le déchargement sera fait en un tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le chaland.

On allait exécuter ces ordres, quand un des hommes laissés en surveillance au bord de la route accourut en toute hâte.

—Alerte! dit-il en étouffant sa voix.

—Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande.

—Ecoute.

Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de toises.

—Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront sans nous voir.»

Assurément, étant donnée l'obscurité profonde, ils ne seraient pas aperçus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'était une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne découvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les précautions étaient prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y trouveraient rien de suspect. Mais, même en admettant que cette escouade ne soupçonnât pas l'existence du chaland, peut-être resterait-elle en embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eût été très imprudent de faire sortir la charrette.

Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les événements. Après avoir attendu dans cette clairière toute la journée suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, à la nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de police.

Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas être dépistés, et que rien ne donnât l'éveil à cette troupe qui s'approchait.

Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point où la route longeait la clairière. Malgré la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des hommes armés.

Déjà, elle avait dépassé la clairière, lorsqu'un incident vint modifier les choses du tout au tout.

Un des deux chevaux, effrayé par ce passage d'hommes sur la route, s'ébroua et poussa un long hennissement qui fut répété par son congénère.

La troupe en marche s'arrêta sur place.

C'était bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous le commandement de Karl Dragoch complètement remis des suites de son accident de la matinée.

Si les gens de la clairière avaient connu ce détail, peut-être leur inquiétude en eût-elle été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur chef croyait hors de combat le policier redouté. Pourquoi il commettait cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir à compter avec un adversaire qu'il avait précisément en face de lui, c'est ce que la suite du récit ne tardera pas à faire comprendre au lecteur.

Lorsque, dans la matinée de ce même jour, Karl Dragoch eut sauté sur la berge, où l'attendait son subordonné, celui-ci l'avait entraîné vers l'amont. Après deux ou trois cents mètres de marche, les deux policiers étaient arrivés à un canot, dissimulé dans les herbes de la rive, à bord duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, les avirons, vigoureusement maniés par Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement la légère embarcation de l'autre côté du fleuve.

«C'est donc sur la rive droite que le crime a été commis? demanda à ce moment Karl Dragoch.

—Oui, répondit Friedrick Ulhmann.

—Dans quelle direction?

—En amont. Dans les environs de Gran.

—Comment! Dans les environs de Gran, se récria Dragoch. Ne me disais-tu pas tout à l'heure que nous n'avions que peu de chemin à faire?

—Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-être bien trois kilomètres, tout de même.»

Il y en avait quatre, en réalité, et cette longue étape ne put être franchie sans difficulté par un homme qui venait à peine d'échapper à la mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre le souffle qui lui manquait. Il était près de trois heures de l'après-midi, quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, où l'appelait sa fonction.

Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial qu'il s'empressa de réclamer, en possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoël. Pansé quelques heures plus tôt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face blanche, les yeux clos, haletait péniblement. Bien que sa blessure fût des plus graves et intéressât le poumon, il subsistait toutefois un sérieux espoir de le sauver, à la condition que la plus légère fatigue lui fût épargnée.

Karl Dragoch put néanmoins obtenir quelques renseignements, que le gardien lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes largement espacés. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de malfaiteurs, composée de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au milieu de la nuit dernière, fait irruption dans la villa, après en avoir enfoncé la porte. Le gardien Christian Hoël, réveillé par le bruit, avait eu à peine le temps de se lever, qu'il retombait frappé d'un coup de poignard entre les deux épaules. Il ignorait par conséquent ce qui s'était passé ensuite, et il était incapable de donner aucune indication sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel était leur chef, un certain Ladko, dont ses compagnons avaient, à plusieurs reprises, prononcé le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à ce Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'était un grand gaillard aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde.

Ce dernier détail, de nature à infirmer les soupçons qu'il avait conçus touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia Brusch fût blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond était déguisé en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait là une sérieuse difficulté que Dragoch se réserva d'élucider à loisir.

Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples détails. Il n'avait rien remarqué concernant ses autres agresseurs, ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la précaution de se masquer.

Muni de ces renseignements, le détective posa ensuite quelques questions touchant la villa même du comte Hagueneau. C'était, ainsi qu'il l'apprit, une très riche habitation meublée avec un luxe princier. Les bijoux, l'argenterie et les objets précieux abondaient dans les tiroirs, les objets d'art sur les cheminées et les meubles, les tapisseries anciennes et les tableaux de maître sur les murs. Des titres avaient même été laissés en dépôt dans un coffre-fort, au premier étage. Nul doute par conséquent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire un merveilleux butin.

C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisément en parcourant les diverses pièces de l'habitation. C'était un pillage en règle, accompli avec une parfaite méthode. Les voleurs, en gens de goût, ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. La plupart des objets de prix avaient disparu; à la place des tapisseries arrachées, de grands carrés de muraille apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles toiles découpées avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les pillards s'étaient approprié jusqu'à des tentures choisies évidemment parmi les plus somptueuses et jusqu'à des tapis sélectionnés parmi les plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait été forcé, et son contenu avait disparu.

«On n'a pas emporté tout cela à dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en constatant cette dévastation. Il y avait là de quoi charger une voiture. Reste à dénicher la voiture.»

Cet interrogatoire et ces premières recherches avaient nécessité un temps fort long. La nuit était prochaine. Il importait, avant qu'elle fût complète, de retrouver trace, si faire se pouvait, du véhicule dont les voleurs, d'après le policier, avaient dû nécessairement faire usage. Celui-ci se hâta donc de sortir.

Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la preuve qu il recherchait. Sur le sol de la vaste cour ménagée devant la villa, de larges roues avaient laissé de profondes empreintes juste en face de la porte brisée, et, à quelque distance, la terre était piétinée, comme elle aurait pu l'être par des chevaux qui eussent longtemps attendu.

Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de l'endroit où des chevaux paraissaient avoir stationné et examina le sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procéda, aux abords immédiats de la grille donnant sur la route, à un nouvel et minutieux examen, à l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine de mètres, pour revenir ensuite sur ses pas.

«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.

—Monsieur? répondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de son chef.

—Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci.

—Onze.

—C'est peu, fit Dragoch.

—Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'à cinq ou six le nombre de ses agresseurs.

—Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, répliqua Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ça fera douze. C'est quelque chose.

—Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann.

—Je sais, où sont nos voleurs ... de quel côté ils sont du moins.

—Oserai-je vous demander?.. commença Ulhmann.

—D'où me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus simple. C'est même véritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule et je l'ai trouvé. C'est une charrette à quatre roues, attelée de deux chevaux, dont l'un, celui de flèche, offre cette particularité qu'il manque un clou au fer de son pied antérieur droit.

—Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ébahi.

—Parce qu'il a plu la nuit dernière et que la terre encore mal séchée a gardé fidèlement les empreintes. J'ai appris de la même manière que la charrette, on quittant la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire dans une direction opposée à celle de Gran. Nous allons nous diriger du même côté et suivre au besoin à la piste le cheval dont le fer est incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyagé pendant le jour. Ils se sont sans doute terrés quelque part jusqu'au soir. Or, la région est peu habitée et les maisons ne sont pas bien nombreuses. Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la route. Réunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit commencer à se donner de l'air.»

Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de découvrir un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au croisement des trois routes, à l'auberge où les deux rouliers avaient passé la journée et d'où ils venaient de partir trois quarts d'heure plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte.

«Au nom de la loi! prononça Dragoch lorsqu'il vit apparaître à sa fenêtre l'aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé ce jour-là.

—Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, épouvanté en voyant sa demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?

—Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,» répliqua Dragoch d'une voix impatiente.

Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette était-elle venue ici dans la matinée? Combien d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée? Était-elle repartie? De quel côté s'était-elle dirigée?

Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par deux hommes était venue à l'auberge de bon matin. Elle y avait séjourné jusqu'au soir, et n'était repartie qu'après la venue d'un troisième personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée dans la direction de Saint-André.

«De Saint-André? insista Karl Dragoch. Tu en es sûr?

—Sûr, affirma l'aubergiste.

—On te l'a dit, ou tu l'as vu?

—Je l'ai vu.

—Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher maintenant, mon brave, et tiens ta langue.»

L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et l'escouade de police demeura seule sur la route.

«Un instant!» commanda Karl Dragoch à ses hommes qui restèrent immobiles, tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait minutieusement le sol.

D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules, et, d'ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de plasticité. Du premier regard, Karl Dragoch découvrit l'empreinte d'un sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, ni vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est donc par ce chemin que Dragoch s'avança à son tour à la tête de ses hommes.

Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers un pays complètement désert, quand, sur la gauche de la route, le hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl Dragoch s'avança jusqu'à la lisière d'un petit bois qu'on distinguait confusément dans l'ombre.

«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.

Nulle réponse n'étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre, alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif éclat dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas, impuissante à percer l'obscurité rendue plus épaisse encore par le feuillage des arbres.

«En avant!» commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de l'escouade.

Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la lisière, qu'une voix impérieuse prononça:

«Un pas de plus, et nous faisons feu!»

Cette menace n'était pas pour arrêter Karl Dragoch, d'autant plus qu'à la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaître le nombre.

«En avant!» commanda-t-il de nouveau.

Obéissant à cet ordre, l'escouade de police continua sa marche fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à s'aggraver. Tout à coup, la torche fut arrachée des mains de l'agent qui la portait. L'obscurité redevint profonde.

«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumière, Frantz!.. De la lumière!..»

Son dépit était d'autant plus vif qu'au dernier éclat jeté par la torche en s'éteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de retraite et s'éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait être question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait été tiré, ni d'un côté, ni de l'autre.

«Titcha!.. appela à ce moment une voix dans la nuit.

—Présent! répondit une autre voix.

—La voiture?

—Partie.

—Alors, il faut en finir.»

Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais les oublier.

Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la partie, ébranlant l'atmosphère de leurs sèches détonations. Quelques agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant compte qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se résoudre à ordonner la retraite.

L'escouade de police regagna donc la route, où les vainqueurs ne se risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant troublé.

Il fallut d'abord s'occuper des blessés. Ils étaient au nombre de trois, très légèrement frappés, d'ailleurs. Après un sommaire pansement, ils furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades. Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois derniers agents, il s'élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant légèrement dans la direction de Gran.

Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures plus tôt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le fleuve. Les cinq hommes s'y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.

Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme, cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci, après avoir mis son butin à l'abri, se hâterait de reprendre la personnalité d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour et qui lui avait permis de déjouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant l'aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y attendrait son passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur qu'il prétendait être.

Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son rôle d'Ilia Brusch.

Ce plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable. Karl Dragoch et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait disparu, et Ilia Brusch avec elle.

Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l'emplissait de fureur.

«Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me serait impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et remonter à Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.

Friedrick Ulhmann obéit en silence:

«Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland. Exercer rigoureusement visites prescrites.»

—Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.

Il dicta de nouveau:

«Mandat d'amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de Sigmaringen, ledit Ladko, alias Ilia Brusch, inculpé des crimes de vols et de meurtres.»

—Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes riveraines sans exception,» commanda Karl Dragoch, en s'étendant épuisé sur le sol.