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Le poète assassiné

Chapter 16: XIV Rencontres
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About This Book

A sequence of linked, often grotesque and comic vignettes traces the reputation and private collisions surrounding a mythic poetic figure, blending myth, slang, and multilingual wordplay. Episodes range from satirical accounts of international renown to a rustic seduction that produces an unwanted pregnancy, domestic gossip about childbirth, theatrical choruses and a moralizing preacher, and frequent poetic digressions. The work mixes vernacular dialogue, parody, and surreal imagery to examine fame, corporeality, reproduction, and theatricality while unsettling conventional distinctions between lyric, narrative, and farce.

Roule-toi dans les petits pois
Fais le mort... Donne à téter...
Danse la polka... la masourke maintenant...

CHOEUR DES BUVEURS

Jus de la treille
Liqueur vermeille
Buvons buvons
Si nous pouvons

CHOEUR DES MANGEURS

Tas de goulus
Il n'y a plus
Une miette
Dans l'assiette

BUVEURS

Trognes vermeilles
Buvons buvons
Le jus des treilles

R.D..RD K.PL. NG, L'ACTEUR, L'ACTRICE, LES AUTEURS
Aux spectateurs
Paye! Paye! Paye! Paye! Paye! Paye! Paye!

LE PRÉDICATEUR

Le Théâtre, mes chers frères, est une école de scandale, c'est un lieu de perdition pour les âmes et pour les corps. Au témoignage des machinistes tout est truqué dans un théâtre. Des sorcières plus vieilles que Morgane y arrivent à se faire passer pour des fillettes de quinze ans.

Que de sang versé dans un mélodrame! Je le dis en vérité, bien qu'il soit postiche, ce sang retombera par tiers sur la tête des enfants des auteurs, des acteurs, des directeurs, des spectateurs, jusqu'à la septième génération. Ne mater suam, disaient autrefois les jeunes filles à leurs mères. Aujourd'hui elles demandent: «Irons-nous au théâtre ce soir?»

Je vous le dis en vérité, mes frères. Peu de spectacles ne mettent pas les âmes en danger. Outre le spectacle de la nature, je ne sache que la baraque du pétomane où l'on puisse aller sans crainte. Ce dernier spectacle, mes chers frères, est gaulois et sain. Le bruit dilate la rate, il chasse Satan des lombes où il gîte et c'est ainsi que les Pères du désert arrivaient à s'exorciser en eux-mêmes.

UNE MÈRE D'ACTRICE

Tu p..., Charlotte?

L'ACTRICE

Non, maman, je rote

M. MAURICE BOISSARD

Les voilà bien aujourd'hui les entrailles d'une mère!

UN AUTEUR QUI A UNE PIÈCE REÇUE À LA COMÉDIE-FRANÇAISE

Mon ami, vous n'avez pas l'air très dégourdi. Je vais vous enseigner le sens de quelques mots du vocabulaire théâtral. Écoutez-les attentivement et retenez-les si vous pouvez.

Achéron (ch dur ou chuintant ad libitum).—Fleuve des Enfers et non de l'enfer.

Artistes (deux genres).—Ne s'emploie qu'en parlant d'un comédien ou d'une comédienne.

Frère.—Éviter de joindre à ce substantif le qualificatif «petit». L'adjectif «jeune» convient mieux.

NOTA BENE.—Cette remarque ne s'applique pas à l'opérette.

High-life.—Cette expression bien française se traduit en anglais par fashionable people.

Liaisons.—Elles sont toujours dangereuses au théâtre.

Papa.—Deux négations valent une affirmation.

Pommes cuites (ne s'emploie pas au singulier).—Crudité préjudiciable à l'estomac.

Zut.—Ce mot déjà vieilli remplaçait avantageusement, il y a vingt ans, le mot de Cambronne.

Voulez-vous aussi quelques titres? Ils sont importants quand on veut réussir. En voici d'infaillibles:

LE CONTOUR; Le Pourtour; LA TOUR; Autour avec Alentour; LES VAUTOURS; Louison, ta chemise n'est pas propre; HÂTE-MOI LENTEMENT; Le Bar tentaculaire; CINTIÈME À GAUCHE; La Magicienne; LA GUELFE; J'te vas tuer; MON PRINCE; L'Artichaut; L'ÉCOLE DES NOTAIRES; La Torchère.

Au revoir, monsieur, ne me remerciez pas.

UN GRAND CRITIQUE

Messieurs, je viens vous soumettre le compte rendu du triomphe d'hier soir. Y êtes-vous? Je commence:

LA POIGNE ET LE POIGNON

Pièce en trois actes, par MM. Julien Tandis, Jean de la Fente, Prosper Mordus et Mmes Nathalie de l'Angoumois, Jane Fontaine et la comtesse M. des Étangs. Décors de MM. Alfred Mone, Léon Minie, Al. de Lemère. Costumes de chez Jeannette, chapeaux de chez Wilhelmine, mobilier de la maison Mac Tead, phonographes de la maison Hernstein, serviettes hygiéniques de la maison Van Feuler et Cie.

On se souvient du captif qui osa p... devant Sésostris. Je ne connaissais pas de situation plus poignante avant d'avoir vu la pièce de MM. etc. et Mmes etc. Je veux parler de la scène qui fît tant d'effet à la première représentation et dans laquelle le financier Prominoff rouspète devant le juge d'instruction.

La pièce, qui est bonne, n'a pas, d'ailleurs, donné tout ce qu'on attendait. L'épouse courtisane qui fait ses choux gras de la verte vieillesse d'un bouilleur de cru, reste pourtant une figure inoubliable qui laisse loin derrière elle Cléopâtre et Mme de Pompadour. M. Layol est un bon comique, il s'est affirmé père de famille dans toute l'acception de l'expression. Mlle Jeannine Letrou, une jeune étoile de demain, a de bien jolies jambes. Mais la révélation fut Mme Perdreau dont nous savions le cœur sensible. Elle a mimé avec le naturel le plus émouvant la scène de la réconciliation. Une belle soirée en somme et un dîner de centième en perspective.

LES THÉÂTRES

Jeune homme, nous allons vous dire quelques sujets de pièces. S'ils étaient signés de noms connus, nous les jouerions, mais ce sont là des chefs-d'œuvre d'inconnus qui nous ont été confiés et dont, sur votre bonne mine, nous vous faisons largesse.

PIÈCE À THÈSE.—Le prince de San Meco trouve un pou sur la tête de sa femme, il lui fait une scène. La princesse n'a couché depuis six mois qu'avec le vicomte de Dendelope. Les époux font une scène au vicomte qui, n'ayant couché qu'avec la princesse et Mme Lafoulue, femme d'un secrétaire d'État, fait tomber le ministère et accable Mme Lafoulue de son mépris.

Mme Lafoulue fait une scène à son mari. Tout s'explique lorsque arrive M. Bibier, député. Il se gratte la tête. On le dépouille. Il accuse ses électeurs d'être des pouilleux. Finalement tout rentre dans l'ordre. Titre: Le Parlementarisme.

COMÉDIE DE CARACTÈRE.—Isabelle Lefaucheux promet à son mari de lui être fidèle. Elle se souvient alors d'avoir promis la même chose à Jules, garçon de la boutique. Elle souffre de ne pouvoir accorder sa foi et son amour.

Cependant, Lefaucheux met Jules à la porte. Cet événement détermine le triomphe de l'amour et nous retrouvons Isabelle caissière dans un grand magasin où Jules est commis. Titre: Isabelle Lefaucheux.

PIÈCE HISTORIQUE.—Le fameux romancier Stendhal est l'âme d'un complot bonapartiste qui se termine par la mort héroïque d'une jeune cantatrice pendant une représentation de Don Juan à la Scala de Milan. Comme Stendhal s'est dissimulé sous un pseudonyme, il s'en tire admirablement. Grands défilés, personnages historiques.

OPÉRA.—L'âne de Buridan hésite à satisfaire sa soif et sa faim. L'ânesse de Balaam prophétise que l'âne mourra. L'âne d'or vient, mange et boit. Peau-d'Ane montre sa nudité à ce troupeau asinin. En passant par là, l'âne de Sancho pensa qu'il prouverait sa robustesse en enlevant l'infante, mais le traître Mélo avertit le génie de la Fontaine. Il proclame sa jalousie et bâte l'âne d'or. Métamorphoses. Le Prince et l'Infante font leur entrée à cheval. Le roi abdique en leur faveur.

PIÈCE PATRIOTIQUE.—Le gouvernement suédois intente à la France un procès en contrefaçon des allumettes suédoises. Au dernier acte, on exhume les restes d'un alchimiste du XIVe siècle qui inventa ces allumettes à La Ferté-Gaucher.

COMÉDIE-VAUDEVILLE.—

Le bel automédon
Criait à sa voisine:
Si tu me fais voir ton salon.
Je te ferai voir ma cuisine.

Voilà de quoi alimenter toute une vie de dramaturge, monsieur.

M. LACOUFF, ÉRUDIT

Jeune homme, il importe aussi de connaître des anecdotes théâtrales, elles alimentent agréablement la conversation d'un jeune auteur dramatique; en voici quelques-unes:

Le grand Frédéric avait l'habitude de faire fouetter les actrices. Il pensait que la flagellation communique à leur peau une teinte rose qui n'est pas sans agrément.

À la cour du grand Turc, on représente le Bourgeois gentilhomme, mais accommodé au goût de l'endroit et le mamamouchi y devient un chevalier de l'ordre de la Jarretière.

Cécile Vestris, un jour qu'elle se rendait à Mayence, vit sa voiture arrêtée par le fameux brigand rhénan Schinderhannes. Elle fit contre mauvaise fortune bon cœur et dansa pour Schinderhannes dans une salle d'auberge.

Ibsen couchait une fois avec une jeune Espagnole qui s'écriait au bon moment:

«Tiens!... tiens!... Auteur dramatique!»

Un acteur érudit m'a affirmé qu'il ne goûtait qu'une seule statue: le scribe accroupi, sculpté par un Égyptien, bien avant Jésus-Christ et qui se trouve au Louvre... Mais on commence à parler un peu moins de M. Scribe. Et cependant il règne encore sur le théâtre.

LES THÉÂTRES

N'oubliez pas la scène à faire, ni le mot de la fin, ni que plus on a de fours plus on brille, ni qu'un nombre cité doit se terminer par un 7 ou un 3 pour être vraisemblable, ni de ne pas prêter d'argent à qui dit: «J'ai cinq actes à l'Odéon», ou «J'ai trois actes à la Comédie-Française», ni de dire négligemment: «Si vous voulez des billets de faveur. J'en ai tellement que je suis obligé d'en donner à ma concierge», cela n'engage à rien.

Un jeune homme ne manqua point à ce moment de venir chanter avec des gestes équivoques des chansons singulières sur des airs lascifs, bébêtes et entraînants.

M. PINGU

Quel jus, monsieur, quel jus!

M. LACOUFF

Du jus de chapeau?

M. PINGU

Nenni! je me trompe, quel fluide!

Il se trémousse comme la panse d'un archevêque.

M. LACOUFF

Employez le mot propre, il ne s'agit pas de la panse.

M. PINGU

Quel jeu, monsieur, quel jeu! il attendrirait un crocodile et a de quoi plaire à un érudit aussi bien qu'à un financier.

CRONIAMANTAL

Au revoir, messieurs, je suis votre serviteur. Et si vous le permettez, je reviendrai dans quelques jours. J'ai idée que ma pièce n'est pas encore au point.


XII

Amour

Ce matin de printemps, Croniamantal, suivant les instructions de l'oiseau du Bénin, arriva dans le bois de Meudon et s'étendit à l'ombre d'un arbre aux branches très basses.

CRONIAMANTAL

Dieu! je suis las, non de marcher, mais d'être seul. J'ai soif non de vin, d'hydromel ou de cervoise, mais d'eau, d'eau fraîche dans ce joli bois où l'herbe et les arbres ont la rosée à chaque aube, mais où mille source n'arrête le voyageur altéré. La promenade m'a creusé, j'ai faim non de chair, ni de fruits, mais de pain, de bon pain pétri et gonflé comme les mamelles, le pain rond comme la lune et doré comme elle.

Il se leva alors. Puis il s'enfonça dans le bois et arriva dans la clairière, où il devait rencontrer Tristouse Ballerinette. La donzelle n'était pas encore arrivée et Croniamantal ayant souhaité une source, sa volonté ou plutôt un talent de sourcier qu'il ne se connaissait point, fit jaillir une eau limpide qui s'écoula parmi les herbes.

Croniamantal se jeta à genoux et but avidement tandis qu'une voix de femme chantait au loin:

Dondidondaine
C'est la bergère aimée du roi
Qui est allée à la fontaine
Dondidondaine
Par les près mouillés qui verdoient

À la fontaine
Viendra-t-il ne viendra-t-il pas
Voici venir Croquemitaine
À la fontaine
Et tioupdistouc n'avancez pas

CRONIAMANTAL

Penses-tu déjà à celle qui chante? Tu ris médiocrement de cette clairière. Crois-tu qu'elle ait été arrondie comme une table ronde pour l'égalité des hommes et des semaines? Non! Croniamantal. Tu le sais, les jours ne se ressemblent pas.

Autour de la table ronde, les braves ne sont pas égaux, l'un a le soleil en face qui l'éblouit et qui le quitte bientôt pour éblouir son voisin, un autre a son ombre devant soi. Tous sont braves et brave tu l'es toi-même, ils ne sont pas plus égaux que le jour et la nuit.

LA VOIX

Croquemitaine
Porte la rose et le lilas
Le roi s'en vient—Bonjour Germaine
—Croquemitaine
Tu reviendras une autre fois

CRONIAMANTAL

Les voix de femmes sont toujours ironiques. Est-ce que le temps est toujours aussi beau? Quelqu'un est déjà damné à ma place. Il fait beau dans le bois profond. N'écoute pas la voix de femme. Demande! Demande!

LA VOIX

—Bonjour Germaine
Je viens aimer entre tes bras
—Ah! Sire notre vache est pleine
—Vraiment Germaine
—Votre servante aussi je crois

CRONIAMANTAL

Celle qui chante pour m'attirer sera ignorante comme moi-même et dansante avec des lassitudes.

LA VOIX

La vache est pleine
Quand vint l'automne elle vêla
Adieu mon roi Dondidondaine
La vache est pleine
Et mon cœur est vide sans toi

Croniamantal se dressa sur la pointe des pieds pour voir s'il n'apercevrait pas entre les branches la tant désirée qui venait.

LA VOIX

Dondidondaine
À la fontaine il fait bien froid
Mais quand viendra Croquemitaine
Dondidondaine
Après l'hiver j'aurai moins froid.

Dans la clairière parut une jeune fille, svelte et brune. Son visage était sombre et s'étoilait d'yeux remueurs comme des oiseaux au plumage brillant. Les cheveux épars, mais courts, lui laissaient le cou nu, ils étaient touffus et noirs comme une forêt nocturne et à la corde à jouer qu'elle tenait, Croniamantal reconnut Tristouse Ballerinette.

CRONIAMANTAL

Pas plus loin, fillette aux bras nus! J'irai moi-même vers vous. Quelqu'un se tait sous l'aubépine et pourrait nous entendre.

TRISTOUSE

Celui qui est issu de l'œuf comme un Tyndaride. Je me souviens, ma mère, qui est simple, m'en parle quelquefois par les longues soirées. Le chercheur d'œufs de serpentes, fils de serpent lui-même. J'ai peur de ces vieux souvenirs.

CRONIAMANTAL

N'aie aucune crainte, fillette aux bras nus.

Reste avec moi. J'ai des baisers plein les lèvres. Les voici, les voici. J'en dépose sur ton front, sur tes cheveux. Je mords tes cheveux au parfum antique. Je mords tes cheveux qui se lovent comme les vers sur le corps de la mort. Ô mort, ô mort poilue de vers. J'ai des baisers sur les lèvres. Les voici, les voici, sur tes mains, sur ton cou, sur tes yeux, sur tes yeux, sur tes yeux. J'ai des baisers plein les lèvres, les voici, les voici, brûlants comme la fièvre, appuyés pour t'ensorceler, des baisers, des baisers affolés, sur l'oreille, sur la tempe, sur la joue. Sens mes étreintes, plie sous l'effort de mon bras, sois lasse, sois lasse, sois lasse. J'ai des baisers sur les lèvres, les voici, les voici, affolés, sur ton cou, sur tes cheveux, sur ton front, sur tes yeux, sur ta bouche. Je voudrais tant t'aimer, ce jour de printemps où il n'y a plus de fleurs aux feuillards qui se préparent à fructifier.

TRISTOUSE

Laissez-moi, allez-vous-en, ceux qui s'entr'aiment sont heureux, mais je ne vous aime pas. Vous m'effrayez. Pourtant ne désespère pas, ô poète. Écoute, c'est mon meilleur proverbe: Va-t'en!

CRONIAMANTAL

Hélas! hélas! Encore partir, aller jusqu'à l'arrêt océanique à travers les bruyères, les sapinières, dans les tourbes, les boues, les poussières, à travers les forêts, les prairies, les vergers, les jardins bienheureux.

TRISTOUSE

Va-t'en. Va-t'en, loin de l'odeur antique de mes cheveux, ô toi qui m'appartiens.

Et Croniamantal s'en alla sans détourner la tête; on l'aperçut encore longtemps entre les branches, puis, lorsqu'il eut disparu, on entendit longtemps encore sa voix qui allait s'affaiblissant.

CRONIAMANTAL

Voyageur sans bâton, pèlerin sans bourdon et poète sans écritoire, je suis moins puissant que tout autre homme, je n'ai plus rien et je ne sais rien...

Et sa voix n'arriva plus jusqu'à Tristouse Ballerinette, qui se mirait dans la source.

Dans d'autres temps, des moines défrichaient la forêt de Malverne.

MOINES

Le soleil décline lentement, et en te bénissant, Seigneur, nous allons dormir au monastère, afin que l'aube nous retrouve dans la forêt.

LA FORÊT DE MALVERNE

Chaque jour, chaque jour, des envols éperdus d'oiseaux angoissés voient leurs nids s'écraser et leurs œufs se briser quand les arbres s'abattent en secouant leurs branches.

LES OISEAUX

C'est l'instant joyeux du crépuscule où viennent baller sur l'herbe filles et garçons. Et tous ont des baisers qui veulent tomber comme des fruits trop mûrs ou comme l'œuf quand il va être pondu. Les voyez-vous, les voyez-vous danser, muser, hanter, chanter de la brune à l'aube, sa sœur blanche.

UN MOINE ROUX, au milieu du Cortège.

J'ai peur de vivre et je voudrais mourir. Déchirements de la terre! Travail, ô temps perdu...

LES OISEAUX

Gai! Gai! les œufs brisés.
L'omelette toute faite a cuit sur un feu follet.
Ici, ici!
Prends à droite.
Tourne à gauche.
Devant toi.
Derrière ce chêne abattu.
Là et là.

CRONIAMANTAL, en d'autres temps et près de la forêt de Malverne, peu avant le passage des Moines.

Les vents s'écartent devant moi, les forêts s'abattent pour devenir une voie large, avec des charognes de-ci de-là. Les voyageurs rencontrent trop de charognes depuis quelque temps, des charognes bavardes.

LE MOINE ROUX

Je ne veux plus travailler, je veux rêver et prier.

Il se coucha, la face tournée vers le ciel, dans le chemin bordé de saules couleur de brume.

La nuit était venue avec le clair de lune. Croniamantal vit les moines penchés sur le corps non-chalant de leur frère. Il entendit alors un petit gémissement, un faible cri qui mourut en un dernier soupir. Et lentement ils passèrent à la queue leu leu devant Croniamantal, caché derrière un bouquet de saules.

LA FORÊT GLORIDE

J'aimerais égarer cet homme parmi les spectres qui flottent entre les bouleaux. Mais il fuit vers le temps qui vient et où le voilà revenu.

Un fracas de portes lointaines se changea en un bruit de train en marche. Une voie large, herbue, barrée de troncs, bordée d'énormes pierres fittes. La Vie se suicide. Un sentier que des gens parcourent. Ils ne se sont jamais lassés. Des souterrains où l'air est empuanti. Des cadavres. Des voix appellent Croniamantal, Il court, il court, il descend.

*
*  *

Dans le joli bois, Tristouse se promenait en méditant.

TRISTOUSE

Mon cœur est triste sans toi, Croniamantal. Je t'aimais sans le savoir. Tout est vert. Tout est vert au-dessus de ma tête et sous mes pieds. J'ai perdu celui que j'aimais. Il me faudra chercher de-ci de-là, ici et là-bas. Et parmi tous et tous il se trouvera bien quelqu'un qui me plaira.

Revenu des autres temps, Croniamantal s'écria avant d'apercevoir Tristouse et en revoyant la source:

CRONIAMANTAL

Divinité! quelle es-tu? Où est ta forme éternelle?

TRISTOUSE

Le voilà plus beau qu'auparavant et que tous... Écoute, ô poète, je t'appartiens désormais.

Sans regarder Tristouse, Croniamantal se pencha vers la source.

CRONIAMANTAL

J'aime les sources, elles sont un beau symbole d'immortalité quand elles ne tarissent point. Celle-ci n'a jamais tari. Et je cherche une divinité, mais je veux quelle me paraisse éternelle. Et ma source n'a jamais tari.

Il se mit à genoux et pria devant la source, tandis que Tristouse, éplorée, se lamentait.

TRISTOUSE

Ô poète, adores-tu la source? Ô mon Dieu, rendez-moi mon amant! Viens! je sais de si belles chansons.

CRONIAMANTAL

La source a son murmure.

TRISTOUSE

Eh bien! couche avec ton amante froide, qu'elle te noie! Mais si tu vis, tu m'appartiens et tu m'obéiras.

Elle s'en alla, et à travers la forêt aux oiseaux gazouilleurs, la source coulait et murmurait, tandis que s'élevait la voix de Croniamantal qui pleurait et dont les larmes se mêlaient à l'onde adorée.

CRONIAMANTAL

Ô source! Toi qui jaillis comme un sang intarissable. Toi qui es froide comme le marbre, mais vivante, transparente et fluide. Toi, toujours nouvelle et toujours pareille. Toi qui vivifies tes rives qui verdoient, je t'adore. Tu es ma divinité non-pareille. Tu me désaltéreras. Tu me purifieras. Tu me murmureras ton éternelle chanson et tu m'endormiras le soir.

LA SOURCE

Au fond de mon petit lit plein d'un orient de gemmes, je t'entends avec agrément, ô poète! que j'ai enchanté. Je me souviens d'un Avallon où nous aurions pu vivre, toi comme le roi Pêcheur et moi t'attendant sous les pommiers. Ô îles aux pommiers! Mais je suis heureuse dans mon petit lit précieux. Ces améthystes sont douces à mon regard. Ce lapis-lazuli est plus bleu qu'un beau ciel. Cette malachite me figure une prairie. Sardoine, onyx, agate, cristal de roche, vous scintillerez ce soir. Car je veux donner une fête en l'honneur de mon amant. J'y viendrai seule, comme il convient à une vierge. De mon amant le poète la puissance s'est déjà manifestée et ses présents sont doux à mon cœur. Il m'a donné ses yeux tout en larmes, deux sources adorables et tributaires de mon ruisseau.

CRONIAMANTAL

Ô source fécondante, tes eaux semblent ta chevelure. Les fleurs naissent autour de toi et nous nous aimerons toujours.

On n'entendait que le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles, et parfois les clapotements d'un oiseau jouant dans l'eau.

Un fopoîte parut dans le petit bois: c'était Paponat l'Algérien. Il s'approcha de la source en dansant.

CRONIAMANTAL

Je te connais. Tu es Paponat, qui étudias en Orient.

PAPONAT

Lui-même. Ô poète d'Occident, je viens te visiter. J'ai appris ta conversion, mais j'entends qu'il y a encore moyen de converser avec toi. Quelle humidité! Rien d'étonnant si ta voix est rauque, et tu aurais besoin d'une calcophane pour la clarifier. Je me suis approché de toi en dansant. N'y aurait-il pas moyen de te tirer de la situation où tu t'es mis?

CRONIAMANTAL

Pouah! Mais dis-moi qui t'a appris à danser.

PAPONAT

Les anges eux-mêmes furent mes maîtres de danse.

CRONIAMANTAL

Les bons anges ou les mauvais? Mais n'importe, n'insiste pas. J'en ai assez de toutes les danses, sauf d'une que je voudrais pouvoir danser encore, celle que les Grecs appelaient kordax.

PAPONAT

Tu es gai, Croniamantal, nous allons donc pouvoir nous amuser. Je suis heureux d'être venu ici. J'aime la gaîté. Je suis heureux!

Et Paponat, aux yeux brillants, profonds et tournoyants, se frotta les mains en riant.

CRONIAMANTAL

Tu me ressembles!

PAPONAT

Pas beaucoup. Je suis heureux de vivre, et toi tu te meurs auprès de la source.

CRONIAMANTAL

Mais le bonheur que tu proclames, l'oublies-tu? et oublies-tu le mien? Tu me ressembles! L'homme heureux se frotte les mains, tu l'as fait. Sens-les. Quelle odeur ont-elles?

PAPONAT

Une odeur de mort.

CRONIAMANTAL

Ha! ha! ha! L'homme heureux a la même odeur que le mort. Frotte tes mains. Quelle différence de l'homme heureux au cadavre! Je suis heureux aussi, quoique je ne veuille pas frotter mes mains. Sois heureux, frotte tes mains! Sois heureux! plus encore. La connais-tu maintenant, l'odeur du bonheur?

PAPONAT

Adieu; si tu ne fais plus cas des vivants, il n'y a plus moyen de parler avec toi.

Et tandis que Paponat s'éloignait dans la nuit où brillent les innombrables yeux des bêtes célestes à la chair impalpable, Croniamantal se leva tout à coup en pensant:

«En voilà assez de la nature et des souvenirs qu'elle évoque. J'en sais assez maintenant sur la vie, retournons à Paris et tâchons d'y retrouver cette exquise Tristouse Ballerinette qui m'aime à la folie.»


XIII

Mode

Le fopoîte Paponat, qui revenait, la nuit, du bois de Meudon, où il avait été chercher aventure, arriva juste à temps pour prendre le dernier bateau. Il eut la bonne fortune d'y rencontrer Tristouse Ballerinette.

—Comment allez-vous, mademoiselle? lui dit-il. J'ai rencontré dans le bois de Meudon votre amant, M. Croniamantal, qui est en train de devenir fou.

—Mon amant? dit Tristouse. Il n'est pas mon amant.

—On le dit cependant depuis hier dans nos milieux littéraires et artistiques.

—On peut dire ce qu'on veut, dit fermement Tristouse. D'ailleurs je n'aurais point à rougir d'un tel amant. N'est-il pas beau et n'a-t-il pas un grand talent?

—Vous avez raison. Mais que vous avez donc un joli chapeau, une jolie robe! Je m'intéresse beaucoup à la mode.

—Vous êtes toujours très élégant, monsieur Paponat. Donnez-moi donc l'adresse de votre tailleur, je l'indiquerai à Croniamantal.

—Inutile, il ne s'en servirait point, dit en riant Paponat. Mais dites-moi donc: que portent les femmes cette année? J'arrive d'Italie et je ne suis pas au courant. Renseignez-moi, je vous prie.

—Cette année, dit Tristouse, la mode est bizarre et familière, elle est simple et pleine de fantaisie. Toutes les matières des différents règnes de la nature peuvent maintenant entrer dans la composition d'un costume de femme. J'ai vu une robe charmante, faite de bouchons de liège. Elle valait certainement les charmantes toilettes de soirée en toile à laver qui font fureur aux premières. Un grand couturier médite de lancer les costumes tailleur en dos de vieux livres, reliés en veau. C'est charmant. Toutes les femmes de lettres voudront en porter, et l'on pourra s'approcher d'elles et leur parler à l'oreille sous prétexte de lire les titres. Les arêtes de poisson se portent beaucoup sur les chapeaux. On voit souvent de délicieuses jeunes filles habillées en pèlerines de Saint-Jacques de Compostelle; leur costume, comme il sied, est constellé de coquilles Saint-Jacques. La porcelaine, le grès et la faïence ont brusquement apparu dans l'art vestimentaire. Ces matières se portent en ceintures, sur les épingles à chapeaux, etc.; et il m'a été donné de voir un réticule adorable composé entièrement de ces œils de verre tels qu'on en voit chez les oculistes. Les plumes décorent maintenant non seulement les chapeaux, mais les souliers, les gants, et l'an prochain on en mettra sur les ombrelles. On fait des souliers en verre de Venise et des chapeaux en cristal de Baccarat. Je ne parle pas des robes peintes à l'huile, des lainages hauts en couleur, des robes bizarrement tachées d'encre. Pour le printemps, on portera beaucoup de vêtements en baudruche gonflée, formes agréables, légèreté et distinction. Nos aviatrices ne porteront pas autre chose. Pour les courses, il y aura le chapeau ballon d'enfant, composé d'une vingtaine de ballons, effet très luxueux et parfois détonations bien divertissantes. La coque de moule ne se porte que sur les bottines. Notez que l'on commence à se vêtir d'animaux vivants. J'ai rencontré une dame sur le chapeau de laquelle vingt oiseaux: serins, chardonnerets, rouges-gorges, retenus par un fil à la patte, chantaient à tue-tête en battant des ailes. La coiffure d'une ambassadrice était, lors de la dernière fête de Neuilly, composée d'une trentaine de couleuvres. «Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur ta tête?» disait avec l'accent dace à la dame un petit attaché roumain qui passe pour avoir du succès auprès des femmes. J'oubliais de vous dire que, mercredi dernier, j'ai vu sur les boulevards une rombière vêtue de petits miroirs appliqués et collés sur un tissu. Au soleil, l'effet était somptueux. On eût dit une mine d'or en promenade. Plus tard, il se mit à pleuvoir, et la dame ressembla à une mine d'argent. Les coquilles de noix font de jolies pampilles, surtout si on les entremêle de noisettes. La robe brodée de grains de café, de clous de girofles, de gousses d'ail, d'oignons et de grappes de raisins secs sera encore bien portée en visite. La mode devient pratique et ne méprise plus rien, elle ennoblit tout. Elle fait pour les matières ce que les romantiques firent pour les mots.

—Merci, dit Paponat, vous m'avez renseigné d'une façon charmante.

—Vous êtes trop aimable, répondit Tristouse.


XIV

Rencontres

Six mois passèrent. Depuis cinq mois, Tristouse Ballerinette était devenue la maîtresse de Croniamantal, qu'elle aima passionnément durant huit jours. En échange de cet amour, le lyrique garçon l'avait rendue glorieuse et immortelle à jamais en la célébrant dans des poèmes merveilleux.

«J'étais inconnue, pensait-elle, et voilà qu'il m'a faite illustre entre toutes les vivantes.

«On me tenait pour laide en général avec ma maigreur, ma bouche trop grande, mes vilaines dents, mon visage asymétrique, mon nez de travers. Me voilà belle à cette heure, et tous les hommes me le disent. On se moquait de ma démarche virile et saccadée, de mes coudes pointus qui remuaient dans la marche comme des pattes de poule. On me trouve maintenant si gracieuse que les autres femmes m'imitent.

«Quels miracles n'enfante pas l'amour d'un poète! Mais qu'il pèse lourd l'amour des poètes! Quelles tristesses l'accompagnent, quels silences à subir! Tandis que maintenant le miracle est fait, je suis belle et glorieuse. Croniamantal est laid, en peu de temps il a mangé son avoir, il est pauvre et sans élégance, il est sans gaîté, le moindre de ses gestes lui vaut cent ennemis.

«Je ne l'aime plus, je ne l'aime plus.

«Je n'ai plus besoin de lui, mes adorateurs me suffisent. Je vais me séparer de lui lentement. Mais ces lenteurs vont m'ennuyer. Il faut que je m'en aille ou qu'il disparaisse, afin qu'il ne me gêne point, qu'il ne me reproche rien.»

Et, au bout de huit jours, Tristouse devint la maîtresse de Paponat, tout en continuant à aller voir Croniamantal, avec lequel elle était de plus en plus froide. Elle l'allait voir de moins en moins et il se désespérait de plus en plus, mais de plus en plus il s'attachait à Tristouse, n'ayant de gaîté que lorsqu'elle était là, et, les jours où elle ne venait pas, passant des heures devant la maison quelle habitait dans l'espoir de la voir sortir, et si par hasard elle paraissait, se sauvant comme un voleur de peur qu'elle ne l'accusât de l'épier.

*
*  *

C'est en courant ainsi après Tristouse Ballerinette que Croniamantal continua son éducation littéraire.

Un jour qu'il cheminait à travers Paris, il se trouva soudain au bord de la Seine. Il passa un pont et marcha quelque temps encore quand tout à coup, apercevant devant lui M. François Coppée, Croniamantal regretta que ce passant fût mort. Mais rien ne s'oppose à ce qu'on parle avec un mort, et la rencontre était agréable.

«Allons, se dit Croniamantal, pour un passant c'est un passant, et l'auteur même du Passant. C'est un rimeur habile et spirituel, ayant le sentiment de la réalité. Parlons avec lui de la rime.»

Le poète du Passant fumait une cigarette noire. Il était vêtu de noir, son visage était noir; il se tenait bizarrement sur une pierre de taille, et Croniamantal vit bien, à son air pensif, qu'il faisait des vers. Il l'aborda, et après l'avoir salué lui dit à brûle-pourpoint:

«Cher maître, comme vous voilà sombre.»

Il répondit courtoisement:

—C'est que ma statue est de bronze. Elle m'expose constamment à des méprises. Ainsi, l'autre jour,

Passant auprès de moi le nègre Sam Mac Vea
Voyant que j'ai plus noir que lui s'affligea

Voyez comme ces vers sont adroits. Je suis en train de perfectionner la rime. Avez-vous remarqué comme le distique que je vous ai déclamé rime bien pour l'œil.

—En effet, dit Croniamantal, car on prononce Sam Mac Vi, comme on dit Shekspire.

—Voici quelque chose qui fera mieux votre affaire, continua la statue:

Passant auprès de moi le nègre Sam Mac Vea
Sur le socle aussitôt ces trois noms écrivit

Il y a là un raffinement qui doit vous séduire, c'est la rime riche pour l'oreille.

—Vous m'éclairez sur la rime, dit Croniamantal. Et je suis bien heureux, cher maître, de vous avoir rencontré en passant.

—C'est mon premier succès, répondit le poète métallique. Toutefois je viens de composer un petit poème portant le même titre: c'est un monsieur qui passe, le Passant, à travers un couloir de wagon de chemin de fer; il distingue une charmante personne avec laquelle, au lieu d'aller simplement jusqu'à Bruxelles, il s'arrête à la frontière hollandaise.

Ils passèrent au moins huit jours à Rosendael
Il goûtait l'idéal elle aimait le réel
En toutes choses d'elle il était différent
Par conséquent ce fut bien l'amour qu'ils connurent

Je vous signale ces deux derniers vers, bien que rimant richement, ils contiennent une dissonance qui fait contraster délicatement le son plein des rimes masculines avec la morbidesse des féminines.

—Cher maître, repris-je plus haut, parlez-moi du vers libre.

—Vive la liberté! cria la statue de bronze.

Et après l'avoir saluée, Croniamantal s'en alla plus loin dans l'espoir de rencontrer Tristouse.

*
*  *

Un autre jour, Croniamantal passait sur les boulevards, Tristouse n'était pas venue à un rendez-vous, et il espérait la rencontrer dans un thé à la mode où elle allait parfois avec des amis. Il tournait au coin de la rue Le Péletier, lorsqu'un monsieur, coiffé d'une cape gris perle, l'aborda eu disant:

«Monsieur, je vais réformer les lettres. J'ai trouvé un sujet sublime: il s'agit des sensations éprouvées par un jeune bachelier bien élevé qui a laissé échapper un bruit inqualifiable dans une assemblée de dames et de jeunes personnes de qualité.»

Croniamantal, se récriant sur la nouveauté du sujet, comprit aussitôt combien il prêtait à mettre en valeur la sensibilité de l'auteur.

Croniamantal s'en fut... Une dame lui marcha sur les pieds. Elle était auteur et ne manqua point d'affirmer que cette rencontre ou collision lui fournirait un sujet de nouvelle délicate.

Croniamantal prit ses jambes à son cou et arriva auprès du pont des Saints-Pères où trois personnes qui discutaient un sujet de roman le prièrent de juger leur cas; il s'agissait d'écrire l'histoire d'un officier.

—Beau sujet, s'écria Croniamantal.

—Attendez, dit le voisin, un homme barbu, je prétends que le sujet est encore trop neuf et trop rare pour le public actuel.

Et le troisième expliqua qu'il s'agissait d'un officier de restaurant, l'homme de l'office, celui qui essuie la vaisselle...

Mais Croniamantal ne leur répondit pas et s'en fut visiter une ancienne cuisinière qui faisait des vers, chez laquelle il espérait rencontrer Tristouse, à l'heure du thé. Tristouse n'était pas là, mais Croniamantal s'entretint avec la maîtresse de maison qui lui déclama quelques poèmes.

C'était une poésie pleine de profondeur où tous les mots avaient un sens nouveau. C'est ainsi qu'archipel n'était employé par elle que dans le sens de papier buvard.

*
*  *

À peu de temps de là, le riche Paponat, fier de pouvoir se dire l'amant de la célèbre Tristouse, et qui était désireux de ne point la perdre car elle lui faisait honneur, décida d'emmener sa maîtresse en voyage à travers l'Europe centrale.

—C'est entendu, dit Tristouse, mais nous ne voyagerons pas comme des amants, car si vous m'êtes agréable, je ne vous aime point encore ou du moins je m'efforce de ne point vous aimer. Nous voyagerons donc en camarades et je m'habillerai en garçon, mes cheveux ne sont pas longs et l'on m'a souvent dit que j'avais l'air d'un beau jeune homme.

—C'est ça, dit Paponat, et comme vous avez besoin de repos et que de mon côté je suis assez fatigué, nous irons faire une retraite en Moravie dans un couvent de Brünn où mon oncle, le prieur du Crépontois, s'est retiré après l'expulsion des congrégations. C'est un des couvents les plus riches et les plus agréables du monde. Je vous présenterai comme un de mes amis et, n'ayez crainte, nous passerons pour amants tout de même.

—J'en serai contente, dit Tristouse, car j'adore passer pour ce que je ne suis pas. Nous partirons demain.


XV

Voyage

Croniamantal devint comme fou d'avoir perdu Tristouse. Mais il commença dès cette heure à devenir célèbre, et tandis que sa réputation de poète grandissait, se déclarait aussi sa vogue de dramaturge.

Les Théâtres jouaient ses pièces et la foule applaudissait son nom, mais en même temps les ennemis des poètes et de la poésie grandissaient en nombre et croissaient en haine audacieuse.

Lui, s'attristait de plus en plus, son âme se raréfiait en son corps sans forces.

Quand il connut le départ de Tristouse il ne protesta pas, mais demanda à la concierge si elle connaissait le but de ce voyage.

—Je l'ignore, dit cette femme; tout ce que je sais, c'est qu'elle est allée dans l'Europe centrale.

— C'est bien, dit Croniamantal.

Et revenu chez lui, il réunit les quelques milliers de francs dont il disposait et prit à la gare du Nord le train pour l'Allemagne.

*
*  *

Et le lendemain, veille de la Noël, à l'heure de l'horaire, le train s'engouffra dans l'énorme gare de Cologne. Croniamantal, une petite valise à la main, descendit le dernier de son wagon de troisième. Sur le quai de la voie parallèle à celle qu'occupait son train, une casquette rouge de chef de gare, des casques à boules d'agents de police et des hauts de forme de notables, démontraient qu'on attendait par le train suivant un personnage d'importance. Et de fait, Croniamantal entendit d'un petit vieillard aux gestes secs dont la femme grasse et étonnée bayait à la casquette rouge, les casques à boule et les hauts de forme;

«Krupp... Essen... Pas de commandes... Italie.»

Croniamantal suivit la foule des voyageurs amenés par son train. Il marchait derrière deux filles qui devaient être pédauques, tant leur démarche ressemblait à celle des oies. Elles cachaient leurs mains sous des pèlerines courtes; la tête de la première s'ornait d'un chapeau minuscule et noir sur lequel étaient piqués des bouquets de roses bleues, tandis que des plumes noires, droites, à tige mince épluchée sauf à la pointe, tremblaient au-dessus comme de froid. Le chapeau de la seconde était de feutre lisse, presque brillant, un nœud énorme de satinette violette l'ombrageait de ridicule. C'étaient probablement deux bonnes sans place, car elles furent happées au passage, pour ainsi dire, par un groupe de dames chamarrées et laides qui portaient des rubans de la Société catholique pour la protection des jeunes filles. Les dames de la Société protestante ayant le même but se tenaient plus loin. Croniamantal, placé maintenant derrière un gros homme à la barbe dure, courte et roussâtre, habillé de vert, descendit l'escalier qui mène au vestibule de la gare.

Dehors il salua le Dôme solitaire au milieu de la place irrégulière qu'il emplit de sa masse. La gare tassait sa masse moderne près de la cathédrale énorme. Des hôtels étalaient des enseignes en langue hybride et proches du colosse gothique, semblaient cependant se tenir à une distance respectueuse. Croniamantal renifla longtemps l'odeur de la ville devant la cathédrale. Il semblait désappointé.

«Elle n'est point ici, se dit-il, mon nez la sentirait, mes nerfs vibreraient, mes yeux la verraient.»

Il traversa la ville, passa les fortifications à pied comme poussé par une force inconnue le long de la grand'route, en aval, sur la rive droite du Rhin. Et de fait, Tristouse et Paponat, arrivés l'avant-veille à Cologne, avaient acheté une automobile et continuaient leur voyage; ils avaient pris la rive droite du Rhin dans la direction de Coblence, et Croniamantal les suivait à la piste.

*
*  *

La nuit de Noël arriva. Un vieux rabbin prophétique de Dollendorf, au moment où il s'engageait sur le pont qui relie Ronn à Beul, fut repoussé par un violent coup de vent. La rafale de neige faisait rage. Le bruit de l'ouragan couvrait les chants de Noël, mais les mille lumières des arbres étincelaient dans chaque maison.

Le vieux juif sacra:

«Kreuzdonnerwetter... je n'arriverai jamais au Haenchen... Hiver, mon vieil ami, tu ne peux rien sur ma vieille et joyeuse carcasse, laisse-moi traverser sans encombre ce vieux Rhin qui est ivre comme trente-six ivrognes. Moi-même je ne me dirige vers la noble taverne fréquentée par les Borusses qu'afin de m'y soûler en compagnie de ces bonnets blancs et à leurs dépens comme un bon chrétien, bien que je sois juif.»

Le bruit de l'ouragan redoubla, des voix étranges se firent entendre. Le vieux rabbin tressaillit et leva la tête en s'écriant:

«Donnerkeil! Ui jeh! ch, ch, ch. Eh! dites donc, là-haut, vous feriez bien de retourner à vos affaires au lieu d'embêter les joyeux bougres que leur sort force à marcher par de pareilles nuits... Eh! les mères, n'êtes-vous plus sous la domination de Salomon?... Ohé! ohé! Tseilom Kop! Meicabl! Farwaschen Ponim! Beheime! Vous voulez m'empêcher de boire d'excellents vins de Moselle avec MM. les étudiants de la Borussia qui sont trop heureux de trinquer avec moi à cause de ma science bien connue et de mon lyrisme inimitable, sans compter tous mes dons de sorcellerie et de prophétie.

«Esprits maudits! sachez que j'aurais bu aussi des vins du Rhin, sans compter les vins de France. Je n'aurais pas négligé de sabler le champagne en votre honneur, mes vieilles amies!... À minuit, à l'heure où l'on fait Christkindchen, j'aurais roulé sous la table et aurais dormi du moins pendant la soûlerie... Mais vous déchaînez les vents, vous faites un vacarme infernal pendant cette nuit angélique qui devrait être paisible. Vous ne l'ignorez pas, nous sommes dans la période des jours alcyoniens... et, en fait de calme, vous semblez vous crêper le chignon là-haut, belles dames... Pour amuser Salomon, sans doute... Herrgottsocra,... qu'entends-je?... Lilith! Naama! Aguereth! Mahala!... Ah! Salomon, pour ton plaisir, elles vont tuer tous les poètes sur cette terre.

«Ah! Salomon! Salomon! roi jovial dont les amuseuses sont ces quatre spectres nocturnes qui se dirigent de l'Orient vers le Nord, tu veux ma mort, car je suis aussi poète comme tous les prophètes juifs et prophète comme tous les poètes.

«Adieu la soûlerie de ce soir... Vieux Rhin, il faut que je te tourne le dos. Je m'en vais me préparer à mourir en dictant mes plus lyriques et dernières prophéties...»

Un fracas inouï, pareil à un coup de tonnerre éclata. Le vieux prophète serra les lèvres en hochant la tête et regarda par terre, puis il se courba et tendit l'oreille, assez près du sol. Lorsqu'il se redressa, il murmura:

«La Terre même ne veut plus du contact insupportable des poètes.»

Alors, à travers les rues de Beuel, il se mit en route, tournant le dos au Rhin.

Lorsque le rabbin eut traversé la voie du chemin de fer, il se trouva devant deux chemins et tandis qu'il hésitait, ne sachant quel était le bon, leva de nouveau la tête par hasard. Il vit devant lui un jeune homme tenant une valise à la main et qui venait de Bonn; le vieux rabbin ne reconnut pas ce personnage et il lui cria:

—Êtes-vous fou de voyager par un temps pareil, monsieur?

—J'ai hâte de rejoindre quelqu'un que j'ai perdu et dont je suis la trace, répondit l'inconnu.

—Quelle est votre profession? cria le juif.

—Je suis un poète.

Le prophète tapa du pied et tandis que le jeune homme s'éloignait il l'injuria ignoblement à cause de la pitié qui lui venait, puis il baissa la tête et sans plus s'occuper du poète alla regarder les poteaux pour se renseigner au sujet des routes. Il prit tout droit devant lui en bougonnant.

«Heureusement que le vent est tombé... au moins on peut marcher... J'avais cru d'abord qu'il arrivait pour me tuer. Mais non, il mourra peut-être avant moi ce poète qui n'est même pas juif. Enfin, marchons vite et joyeusement pour nous préparer une mort glorieuse.»

Le vieux rabbin marcha plus vite; avec sa longue houppelande, il faisait l'effet d'un revenant, et des enfants qui, après l'arbre de Noël, revenaient de Pützchen, passèrent près de lui en criant d'épouvante, et longtemps ils jetèrent des pierres dans la direction où il avait disparu.

*
*  *

Croniamantal parcourut ainsi une partie de l'Allemagne et de l'empire autrichien; la force qui le poussait l'entraîna à travers la Thuringe, la Saxe, la Bohême, la Moravie, jusqu'à Brünn, où il dut s'arrêter.

*
*  *

Le soir même de son arrivée, il parcourut la ville. Dans les rues bordées de vieux palais, des Suisses énormes, en culotte et bicorne, se tenaient debout devant les portes. Ils s'appuyaient sur de longues cannes à pommeau de cristal. Leurs boutons d'or luisaient comme des yeux de chat.

Croniamantal ne trouvait plus son chemin; il erra pendant quelque temps et longeait des maisons pauvres où des ombres passaient vivement derrière les fenêtres éclairées. Des officiers en long manteau bleu passèrent. Croniamantal se tourna pour les suivre du regard, puis il sortit de la ville et alla, dans la nuit, contempler la masse sombre du Spielberg. Tandis qu'il examinait la vieille prison d'État, il y eut près de Croniamantal un bruit de pas, puis il vit trois moines le dépasser en gesticulant et parlant haut. Croniamantal courut après eux et leur demanda son chemin.

«Vous êtes Français, lui dirent-ils; venez avec nous.»

Croniamantal les examina et vit qu'ils portaient sur leurs frocs de petits manteaux beige fort élégants. Chacun d'eux tenait une badine et était coiffé d'un chapeau melon. En route, un des moines dit à Croniamantal:

«Vous vous êtes fort éloigné de votre hôtel, nous vous indiquerons le chemin si vous voulez. Mais, si cela vous convient, vous pouvez fort bien venir au couvent: on vous recevra convenablement, puisque vous êtes étranger, et vous pourrez y passer la nuit.»

Croniamantal accepta joyeusement en disant:

«Je le veux bien, car n'êtes-vous pas mes frères, à moi qui suis poète?»

Ils se mirent à rire. Le plus vieux, qui avait des lorgnons cerclés d'or et dont le ventre saillait hors du pet-en-l'air à la mode, leva les bras en s'écriant:

«Poète! Est-ce possible?»

Et les deux autres, plus maigres, s'esclaffèrent en se baissant et en se tenant le ventre comme s'ils avaient eu la colique.

«Soyons sérieux, dit le moine à lorgnon, nous allons traverser une rue habitée par des juifs.»

Dans les rues, à chaque pas de porte, de vieilles femmes, debout comme des sapins dans une forêt, appelaient, faisaient des signes.

—Fuyons cette puterie, dit le gros moine, qui était tchèque de nation, que ses compagnons appelaient le père Karel.

Croniamantal et les moines finirent par s'arrêter devant un grand couvent. Au son de la cloche, le portier vint ouvrir. Les deux moines maigres dirent au revoir à Croniamantal, qui resta seul avec le père Karel dans un parloir richement meublé.

«Mon enfant, dit le père Karel, vous vous trouvez dans un couvent unique. Les moines qui l'habitent sont tous des gens comme il faut. Nous avons d'anciens archiducs et même d'anciens architectes, des soldats, des savants, des poètes, des inventeurs, quelques moines venus de France après l'expulsion des congrégations et quelques hôtes laïcs de bonnes manières. Tous sont des saints. Moi-même, tel que vous me voyez, avec mes lorgnons et mon gros ventre, je suis un saint. Je vais vous indiquer votre chambre, vous y resterez jusqu'à neuf heures; alors vous entendrez la cloche du repas sonner et je viendrai vous chercher.»

Le père Karel guida Croniamantal à travers de longs corridors. Puis ils montèrent un escalier de marbre blanc et, au deuxième étage, le père Karel ouvrit une porte en disant:

«Votre chambre.»

Il lui montra le bouton de l'électricité et sortit.

La chambre était ronde, le lit et les meubles étaient ronds; sur la cheminée, une tête de mort ressemblait à un vieux fromage.

Croniamantal se mit à la fenêtre, sous laquelle s'étendait l'obscurité touffue d'un grand jardin monacal d'où semblaient monter des rires, des soupirs, des cris de joie, comme si mille couples s'y étreignaient. Alors une voix de femme, dans le jardin, chanta une chanson que Croniamantal avait entendue autrefois:

Croquemitaine
Porte la rose et le lilas
Le roi s'en vient
—Bonjour Germaine
—Croquemitaine
Tu reviendras une autre fois

Et Croniamantal se mit à chanter la suite:

—Bonjour Germaine
Je viens aimer entre tes bras

Puis il attendit que la voix de Tristouse continuât le couplet.

Et des voix d'hommes de-ci de-là chantaient sur des airs graves des chansons inconnues, tandis qu'une voix cassée de vieillard chevrotait:

Vexilla régis prodeunt...

À ce moment, le père Karel entra dans la chambre, tandis qu'une cloche sonnait à toute volée.

«Eh bien! mon garçon, on écoutait les rumeurs de notre beau jardin? Il est plein de souvenirs, ce paradis terrestre. Tychobrahé y fit l'amour autrefois avec une jolie juive qui lui disait tout le temps:—Chazer,—ce qui signifie cochon en jargon. Moi, j'y ai vu l'archiduc un tel s'y amuser avec un joli garçon qui avait le derrière fait en forme de cœur. Allons dîner, allons dîner.

*
*  *

Ils arrivèrent dans un vaste réfectoire encore vide, et le poète put examiner à son aise les fresques qui couvraient les murailles.

C'était Noé ivre-mort et couché. Son fils Cham découvrait la nudité de son père, c'est-à-dire un cep de vigne joliment et naïvement peint dont les branches servaient d'arbre généalogique ou à peu près, car c'étaient les noms des abbés du couvent que l'on avait peints en lettres rouges dans les folioles.

Les noces de Cana montraient un Mannekenpis pissant du vin dans les barriques, tandis que la mariée, enceinte d'au moins huit mois, présentait son ventre pareil à un baril à quelqu'un qui écrivait dessus, au charbon: Tokaï.

C'étaient encore les soldats de Gédéon se soulageant de l'affreuse colique causée par l'eau qu'ils avaient bue.

La longue table qui tenait le milieu de la salle, en longueur, était mise avec une rare somptuosité. Les verres et les carafes étaient de cristal taillé de Bohème, du cristal rouge le plus fin, dans lequel n'entrent que de la fougère, de l'or et des grenats. Des pièces d'argenterie superbes brillaient sur la blancheur de la nappe semée de violettes.

Les moines arrivèrent deux par deux, capuchon sur la tête, bras croisés sur la poitrine. En entrant, ils saluèrent Croniamantal et se placèrent selon leur habitude. À mesure qu'ils arrivaient, le père Karel disait à Croniamantal leur nom et leur pays d'origine. La tablée fut bientôt complète et les convives étaient au nombre de cinquante-six, Croniamantal compris. L'abbé, un Italien aux yeux bridés, dit le bénédicité, et le repas commença, mais Croniamantal attendait avec anxiété l'arrivée de Tristouse.

On servit d'abord un potage au bouillon dans lequel nageaient de petites cervelles d'oiseaux et des petits pois...

*
*  *

«Nos deux hôtes français viennent de partir, dit un moine français qui avait été le prieur du Crépontois. Je n'ai pu les retenir: le compagnon de mon neveu chantait tout à l'heure au jardin, de sa jolie voix de soprano. Il a manqué s'évanouir en entendant quelqu'un chanter, dans ce couvent, la suite de la chanson. C'est en vain que mon neveu supplia son gracieux camarade de rester ici; ils sont partis à cette heure et ont pris le train, car leur automobile n'était pas prête. Nous la leur enverrons par chemin de fer. Ils ne m'ont pas confié le but de leur voyage, mais je pense que ces pieux enfants ont affaire à Marseille. Je crois, au demeurant, les avoir entendus parler de cette ville.»

Croniamantal, pâle comme un linge, se leva alors:

«Excusez-moi, mes pères, leur dit-il, mais j'ai eu tort d'accepter votre hospitalité. Il faut que je m'en aille, ne m'en demandez pas la raison. Mais je garderai toujours un bon souvenir de la simplicité, de la gaîté, de la liberté qui régnent ici. Tout cela m'est cher au plus haut degré, pourquoi, pourquoi, hélas, n'en puis-je profiter?»


XVI

Persécution

En ce temps-là, on distribuait chaque jour des prix de poésie. Des milliers de sociétés s'étaient fondées dans ce but et leurs membres vivaient grassement en faisant, à date fixe, des largesses aux poètes. Mais le 26 janvier était le jour où les plus grandes sociétés, compagnies, conseils d'administration, académies, comités, jurys, etc., etc., du monde entier décernaient celui qu'elles avaient fondé. On attribuait ce jour-là 8,019 Prix de poésie dont le montant faisait une somme de 50 millions 3,225 fr. 75. D'autre part, le goût de la poésie ne s'étant répandu dans aucune classe de la population d'aucun pays, l'opinion publique était très montée contre les poètes que l'on appelait paresseux, inutiles, etc. Le 26 janvier de cette année-là se passa sans incidents, mais le lendemain, le grand journal La Voix, publié à Adélaïde (Australie), en langue française, contenait un article du savant chimiste-agronome Horace Tograth (un Allemand, né à Leipzig), dont les découvertes et les inventions avaient paru souvent tenir du miracle. L'article intitulé Le Laurier contenait une sorte d'historique de la culture du laurier en Judée, en Grèce, en Italie, en Afrique et en Provence. L'auteur donnait des conseils à ceux qui avaient des lauriers dans leurs jardins, il indiquait les usages multiples du laurier, dans l'alimentation, dans l'art, dans la poésie et son rôle comme symbole de la gloire poétique. Il en venait à parler mythologie, faisant des allusions à Apollon et à la fable de Daphné. À la fin, Horace Tograth changeait brusquement de ton et terminait ainsi son article: «Et puis, je le dis en vérité, cet arbre inutile est encore trop commun, et nous avons des symboles moins glorieux auxquels les peuples attribuent la saveur fameuse du laurier. Les lauriers tiennent trop de place sur notre terre trop habitée, les lauriers sont indignes de vivre. Chacun d'eux prend la place de deux hommes au soleil. Qu'on abatte les lauriers et qu'on craigne leurs feuilles comme un poison. Naguère encore symbole de poésie et de science littéraire, elles ne sont aujourd'hui que le symbole de cette morte-gloire qui est à la gloire ce que la mort est à la vie, ce que la main de gloire est à la clef.

«La vraie gloire a abandonné la poésie pour la science, la philosophie, l'acrobatie, la philanthropie, la sociologie, etc... Les poètes ne sont plus bons aujourd'hui qu'à toucher de l'argent qu'ils ne gagnent point puisqu'ils ne travaillent guère et que la plupart d'entre eux (sauf les chansonniers et quelques autres) n'ont aucun talent et par conséquent aucune excuse. Pour ceux qui ont quelque don, ils sont encore plus nuisibles, car s'ils ne touchent rien, ni à rien, ils font chacun plus de bruit qu'un régiment et nous rabattent les oreilles de ce qu'ils sont maudits. Tous ces gens-là n'ont plus de raison d'être. Les prix qu'on leur décerne sont volés aux travailleurs, aux inventeurs, aux savants, aux philosophes, aux acrobates, aux philanthropes, aux sociologues, etc. Il faut que les poètes disparaissent. Lycurgue les avait bannis de la République, il faut les bannir de la terre. Sans quoi les poètes, paresseux fieffés, seront nos princes et, sans rien faire, vivront de notre travail, nous opprimeront, se moqueront de nous. En un mot, il faut se débarrasser au plus vite de la tyrannie poétique.

«Si les républiques et les rois, si les nations n'y prennent garde, la race des poètes, trop privilégiée, croîtra dans de telles proportions et si rapidement qu'avant peu de temps personne ne voudra plus travailler, inventer, apprendre, raisonner, faire des choses dangereuses, remédier aux malheurs des hommes et améliorer leur sort.

«Sans tarder, donc, il faut aviser et nous guérir de cette plaie poétique qui ronge l'humanité.»

Un bruit énorme accueillit cet article. Il fut télégraphié ou téléphoné partout, tous les journaux le reproduisirent. Quelques journaux littéraires firent suivre la citation de l'article de Tograth de réflexions moqueuses à l'égard du savant, on avait des doutes sur l'état de sa mentalité. On riait de cette terreur qu'il manifestait à l'égard du laurier lyrique. Les journaux d'informations et d'affaires, au contraire, faisaient grand cas de l'avertissement. On y disait que l'article de La Voix était génial.

L'article du savant Horace Tograth avait été un prétexte unique, admirable pour affirmer la haine de la poésie. Et le prétexte était poétique. L'article du savant d'Adélaïde faisait appel au merveilleux de l'antiquité dont le souvenir gît dans tout homme bien né et à l'instinct de conservation que connaissent tous les êtres. C'est pourquoi presque tous les lecteurs de Tograth furent émerveillés, effrayés et ne voulurent pas manquer l'occasion de faire du tort aux poètes qui, à cause du grand nombre de prix dont ils bénéficiaient, étaient jalousés par toutes les classes de la population. La plupart des journaux concluaient en demandant que les gouvernements prissent des mesures pour qu'au moins les prix de poésie fussent supprimés.

Le soir, dans une autre édition de La Voix, le chimiste-agronome Horace Tograth, publiait un nouvel article qui, de même que le premier, télégraphié ou téléphoné partout, porta l'émotion à son comble dans la presse, parmi le public et chez les gouvernants. Le savant terminait ainsi:

«Monde, choisis entre ta vie et la poésie; si l'on ne prend pas de mesures sérieuses contre elle, c'est fait de la civilisation. Tu n'hésiteras point. Dès demain commencera l'ère nouvelle. La poésie n'existera plus, on brisera les lyres trop lourdes pour les vieilles inspirations. On massacrera les poètes.»

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Pendant la nuit la vie fut pareille dans toutes les villes du globe. L'article télégraphié partout avait été reproduit dans des éditions spéciales des journaux locaux qu'on s'arrachait. Le peuple était partout de l'avis de Tograth. Les tribuns descendirent dans la rue et se mêlant à la foule l'excitèrent. La plupart des gouvernements prirent d'ailleurs cette nuit même des décisions dont le texte affiché au fur et à mesure provoquait dans les rues un enthousiasme indescriptible. La France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal décrétèrent les premières que les poètes établis sur leur territoire seraient emprisonnés au plus tôt, en attendant qu'on décidât de leur sort. Les poètes étrangers ou absents qui tenteraient de pénétrer dans ces pays risqueraient d'être condamnés à mort. On télégraphia que les États-Unis d'Amérique avaient décidé d'électrocuter tout homme dont la profession de poète serait notoire. On télégraphia aussi qu'en Allemagne il avait été décrété que les poètes en vers ou en prose établis sur le territoire de l'empire resteraient enfermés jusqu'à nouvel ordre dans leurs demeures. À la vérité, durant cette nuit et la journée qui suivit tous les États du globe, même ceux qui ne possédaient que de mauvais petits bardes sans lyrisme, prirent des mesures contre le nom même de poète. Seuls, deux pays firent exception, c'étaient l'Angleterre et la Russie. Ces lois improvisées furent mises aussitôt à exécution. Tous les poètes qui se trouvaient sur les territoires français, italien, espagnol et portugais furent emprisonnés le lendemain, tandis que quelques journaux littéraires paraissaient encadrés de noir et se lamentaient sur la nouvelle terreur. Des dépêches arrivées à midi annoncèrent qu'Aristénète Sud-Ouest, le grand poète nègre d'Haïti, avait été coupé en morceaux le matin même et dévoré par une populace de noirs et de mulâtres ivres de soleil et de carnage. À Cologne, la Rayserglocke avait tonné toute la nuit, et le matin, le professeur docteur Stimmung, auteur d'une épopée médiévale en quarante-huit chants, étant sorti pour prendre le train, car il se rendait à Hanovre, avait été poursuivi par une troupe de fanatiques qui lui donnait des coups de bâton et criait: «À mort le poète!»

Il s'était réfugié dans la cathédrale et y demeura enfermé avec quelques bedeaux par la population déchaînée des Drikkes, des Hannes et des Marizibill. Ces dernières surtout se montraient acharnées, invoquaient la Vierge, sainte Ursule et les trois rois Mages en plat allemand, sans négliger de donner des coups de poing, afin de se frayer un passage dans la foule. Leurs patenôtres et adjurations pieuses étaient entrelardées d'insultes admirablement ignobles à l'égard du professeur-poète, qui devait surtout sa réputation à l'unisexualité de ses mœurs. Le front contre terre, il se mourait de peur sous le grand saint Christophe de bois. Il entendit les bruits des maçons qui muraient toutes les issues de la cathédrale et se prépara à mourir de faim.

Vers deux heures, on télégraphia qu'un sacristain-poète de Naples avait vu bouillonner le sang de saint Janvier dans l'ampoule. Le sacristain était sorti en proclamant le miracle et s'était empressé d'aller au port jouer à la mourre. Il avait gagné à ce jeu tout ce qu'il avait voulu et un coup de couteau à la poitrine.

Les télégrammes annonçant les arrestations de poètes se succédèrent toute la journée. L'électrocution des poètes américains fut connue vers quatre heures.

À Paris, quelques jeunes poètes de la rive gauche épargnés à cause de leur manque de notoriété organisèrent une manifestation qui partit de la Closerie des Lilas vers la Conciergerie, où était enfermé le prince des poètes.

La troupe arriva pour disperser les manifestants. La cavalerie chargea. Les poètes sortirent des armes et se défendirent, mais le peuple à cette vue se mêla à la bagarre. On étrangla les poètes et quiconque se proclamait leur défenseur.

Ainsi commença la persécution qui s'étendit rapidement dans le monde entier. En Amérique, après l'électrocution des poètes célèbres, on lyncha tous les chansonniers nègres et même beaucoup qui de leur vie n'avaient fait de chansons; ensuite on tomba sur les blancs de la bohème littéraire. On apprit aussi que Tograth, après avoir dirigé lui-même la persécution en Australie, s'était embarqué à Melbourne.


XVII

Assassinat

Comme Orphée, tous les poètes étaient près d'une malemort. Partout les éditeurs avaient été pillés et les recueils de vers brûlés. Dans chaque ville, des massacres avaient eu lieu. L'admiration universelle allait pour le moment à cet Horace Tograth qui d'Adélaïde (Australie) avait déchaîné la tempête et semblait avoir à jamais détruit la poésie. La science de cet homme, racontait-on, tenait du miracle. Il dissipait les nuages ou amenait un orage au lieu qu'il voulait. Les femmes, dès qu'elles le voyaient, étaient prêtes à faire sa volonté. Au demeurant, il ne dédaignait pas les virginités ou féminines ou masculines. Dès que Tograth avait su quel enthousiasme il avait éveillé dans tout l'univers, il avait annoncé qu'il irait dans les principales villes du globe après que l'Australie aurait été débarrassée de ses poètes érotiques ou élégiaques. En effet, on apprit à quelque temps de là le délire des populations de Tokio, de Pékin, de Yakoutsk, de Calcutta, du Caire, de Buenos-Ayres, de San Francisco, de Chicago, à l'occasion de la visite de l'infâme Allemand Tograth. Il laissa partout une impression surnaturelle à cause de ses miracles qu'il disait scientifiques, de ses guérisons extraordinaires qui portèrent au sublime sa réputation de savant et même de thaumaturge.