Le 30 mai, Tograth débarqua à Marseille. La population était massée sur les quais, Tograth arriva du paquebot dans une chaloupe. Dès qu'on qu'on l'aperçut, les cris, les vivats, les braillements poussés par des gosiers innombrables se mêlèrent au bruit du vent, des vagues et des sirènes sur les vaisseaux. Tograth était debout dans la chaloupe, grand et maigre. À mesure que la chaloupe approchait, on distinguait mieux les traits du héros. Son visage était glabre et bleuissait à l'endroit des poils, sa bouche presque sans lèvres blessait d'une large estafilade le visage sans menton, ce qui faisait qu'on eût dit d'un requin. Au-dessus, le nez se retroussait et laissait béantes les narines. Le front montait perpendiculaire, très haut et très large. Le costume de Tograth était blanc, très collant, ses souliers également blancs avaient des talons hauts. Il ne portait pas de chapeau. Lorsqu'il posa le pied sur le sol de Marseille, l'enthousiasme fut tel qu'après que les quais se furent vidés, trois cents personnes furent trouvées mortes étouffées, foulées aux pieds, écrasées. Quelques hommes saisirent le héros et le portèrent ainsi, tandis que l'on chantait, criait et que des femmes lui jetaient des fleurs jusqu'à l'hôtel où des appartements lui avaient été préparés, et à la porte s'étaient placés les directeurs, les interprètes, les pisteurs.
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* *
Le même matin, Croniamantal, venant de Brünn, était arrivé à Marseille pour y chercher Tristouse qui s'y trouvait depuis la veille au soir avec Paponat. Tous trois s'étaient mêlés à la foule qui acclamait Tograth devant l'hôtel où il devait descendre.
—Heureuse fureur, dit Tristouse. Vous n'êtes pas poète, Paponat, vous avez appris des choses qui valent infiniment mieux que la poésie. N'est-ce pas, Paponat, que vous n'êtes nullement poète?
—En effet, ma chère, répondit Paponat, j'ai versifié pour m'amuser, mais je ne suis pas poète, je suis un homme d'affaires excellent et nul ne s'y entend mieux que moi pour gérer une fortune.
—Ce soir, vous mettrez à la poste une lettre pour La Voix d'Adélaïde, vous direz tout cela et ainsi vous serez à l'abri.
—Je n'y manquerai pas, dit Paponat. À-t-on jamais vu ça, poète! c'est bon pour Croniamantal.
—J'espère bien, dit Tristouse, qu'on va le massacrer à Brünn, où il pensait nous trouver.
—Mais justement le voilà, dit doucement Paponat. Il est dans la foule. Il se cache, il ne nous a pas vus.
—Je voudrais qu'on le massacrât sans tarder, dit Tristouse avec un soupir. J'ai idée que cela ne tardera pas.
—Regardez, dit Paponat, voici venir le héros.
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Le cortège qui amenait Tograth étant arrivé devant l'hôtel, on déposa l'agronome sur le sol. Tograth se tourna vers la foule et lui parla:
«Marseillais, je pourrais, pour vous remercier, employer des paroles plus grosses que votre célèbre sardine. Je pourrais faire un long discours. Mais ces paroles ne seraient jamais proportionnées à la magnificence de la réception que vous m'aviez réservée. Je sais qu'il y a parmi vous des maux que je puis soulager grâce à la science, non pas seulement la mienne, mais celle que les savants ont accumulée depuis des millénaires. Qu'on amène les malades, je veux les guérir.»
Un homme dont le crâne était chauve comme celui d'un habitant de Mycone cria:
«Tograth! divinité humaine, savantissime tout-puissant, donne-moi une chevelure luxuriante.»
Tograth sourit et dit qu'on laissât cet homme s'approcher, ensuite il toucha le crâne dénudé en disant:
«Ton caillou stérile se recouvrira d'une abondante végétation, mais souviens-toi de ce bienfait en haïssant à jamais le laurier.»
En même temps que le chauve, une fille s'était approchée. Elle implora Tograth:
«Bel homme, bel homme, regarde ma bouche, mon amant, à coups de poing, m'a cassé quelques dents, rends-les-moi.»
Le savant sourit et lui mit un doigt dans la bouche en disant:
«Tu peux mordre maintenant, tu as des dents superbes, Mais, en reconnaissance, montre ce que tu as dans ton sac.»
La fille rit en ouvrant la bouche où brillèrent de nouvelles dents, puis elle ouvrit son sac en s'excusant:
«C'est une drôle d'idée, devant tout le monde. Voilà mes clefs, voici la photographie sur émail de mon amant; il est mieux que ça.»
Mais les yeux de Togralh avaient brillé; il avait avisé, pliées, quelques chansons parisiennes rimées sur des airs viennois, Il prit ces papiers et après les avoir regardés:
—Ce ne sont que des chansons, dit-il, n'as-tu pas de poésies?
—J'en ai une bien jolie, dit la fille, c'est le pisteur de l'hôtel Victoria qui me l'a faite avant de partir pour la Suisse. Mais je ne l'ai pas montrée à Sossi.
Et elle tendit à Tograth un petit papier rose sur lequel se trouvait ce lamentable acrostiche:
| Mon aimée adorée avant que je m'en aille, | ||
| Avant que notre amour, Maria, ne déraille, | ||
| MARIA | Râle et meure, m'amie, une fois, une fois, | |
| Il faut nous promener tous deux seuls dans les bois, | ||
| Alors je m'en irai plein de bonheur je crois. |
«Ce n'est pas seulement de la poésie, dit Tograth, elle est, en outre, idiote.»
Il déchira le papier et le jeta dans le ruisseau, tandis que la fille claquait des dents et assurait d'un air effrayé:
«Bel homme, bel homme, je ne savais pas que ce fût mal.»
À ce moment, Croniamantal s'avança auprès de Tograth et apostropha la foule:
«Canailles, assassins!»
Des rires éclatèrent. On cria:
«À l'eau, le couillon!»
Et Tograth, regardant Croniamantal, lui dit:
«Mon ami, que cette affluence ne vous offusque point. Moi, j'aime la populace, bien que je descende dans des hôtels où elle ne fréquente point.»
Le poète laissa parler Tograth, puis il reprit, s'adressant à la foule:
«Canaille, ris de moi, tes joies sont comptées, on te les arrachera une à une. Et sais-tu, populace, quel est ton héros?»
Tograth souriait et la foule était devenue attentive. Le poète poursuivit:
«Ton héros, populace, c'est l'Ennui apportant le Malheur.»
Un cri d'étonnement sortit de toutes les poitrines. Des femmes firent le signe de la croix. Tograth voulut parler, mais Croniamantal le saisit brusquement par le cou, le jeta sur le sol et l'y maintint en posant un pied sur sa poitrine. En même temps il parla:
«C'est l'Ennui et le Malheur, le monstre ennemi de l'homme, le Léviathan gluant et immonde, le Béhémoth souillé de stupres, de viols et par le sang des merveilleux poètes. Il est le vomissement des Antipodes, ses miracles ne trompent pas plus les clairvoyants que les miracles de Simon le magicien n'en imposaient aux Apôtres. Marseillais, Marseillais, pourquoi vous dont les ancêtres s'en sont venus du pays le plus purement lyrique, vous êtes-vous solidarisés avec les ennemis des poètes, avec les barbares de toutes les nations? Le plus étrange miracle de l'Allemand revenu d'Australie, le connaissez-vous? C'est d'en avoir imposé au monde et d'avoir été un instant plus fort que la création même, que la poésie éternelle.»
Mais Tograth, qui avait pu se dégager, se dressa, sali de poussière et ivre de rage, il demanda:
«Qui es-tu?»
Et la foule cria:
«Qui es-tu, qui es-tu?»
Le poète se tourna vers l'orient et parla d'une voix exaltée:
«Je suis Croniamantal, le plus grand des poètes vivants. J'ai souvent vu Dieu face à face. J'ai supporté l'éclat divin que mes yeux humains tempéraient. J'ai vécu l'éternité. Mais les temps étant venus, je suis venu me dresser devant toi.»
Tograth accueillit d'un éclat de rire terrible ces dernières paroles. Les premiers rangs de la foule ayant vu rire Tograth rirent aussi, et le rire en éclats, en roulades, en trilles se communiqua bientôt à la populace tout entière, à Paponat et à Tristouse Ballerinette. Toutes les bouches ouvertes faisaient face à Croniamantal qui perdait contenance. On cria parmi les rires:
«À l'eau, le poète!... Au feu, Croniamantal!... Aux chiens, l'amant du laurier!»
Un homme qui était au premier rang et avait un gros gourdin en appliqua un coup à Croniamantal, dont la grimace douloureuse fit redoubler les rires de la foule. Une pierre habilement lancée vint frapper le nez du poète, dont le sang jaillit. Une marchande de poisson fendit la foule, puis, se plaçant devant Croniamantal, lui dit:
«Hou! le corbeau. Je te reconnais, Peuchaire! tu es un policier qui s'est fait poète; tiens, vache, tiens, conteur de bourdes.»
Et elle lui asséna une gifle formidable en lui crachant au visage. L'homme que Tograth avait guéri de la calvitie s'approcha en disant:
«Regarde mes cheveux, est-ce un faux miracle, ça?»
Et levant sa canne, il la poussa si adroitement qu'elle creva l'œil droit. Croniamantal tomba à la renverse, des femmes se précipitèrent sur lui et le frappèrent. Tristouse trépignait de joie, tandis que Paponat essayait de la calmer. Mais du bout de son parapluie, elle alla crever l'autre œil de Croniamantal, qui la vit en cet instant et s'écria:
«Je confesse mon amour pour Tristouse Ballerinette, la poésie divine qui console mon âme.»
Alors de la foule des hommes crièrent:
«Tais-toi, charogne! attention les madames.»
Les femmes s'écartèrent vite, et un homme qui balançait un grand couteau posé sur sa main ouverte le lança de telle façon qu'il vint se planter dans la bouche ouverte de Croniamantal. D'autres hommes firent de même. Les couteaux se fichèrent dans le ventre, la poitrine, et bientôt il n'y eut plus sur le sol qu'un cadavre hérissé comme une bogue de châtaigne marine.
XVIII
Apothéose
Croniamantal mort, Paponat avait ramené à l'hôtel Tristouse Ballerinette qui, aussitôt qu'elle y fut, se livra à une crise de nerfs dans les règles. On était dans un vieil immeuble et, par hasard, dans un placard, Paponat découvrit une bouteille d'eau de la reine de Hongrie qui remontait au XVIIe siècle. Ce remède agit rapidement. Tristouse reprit ses sens et alla sans plus tarder à l'hôpital réclamer le corps de Croniamantal, qu'on lui remit sans difficulté.
Elle lui fit des funérailles décentes et plaça sur sa tombe une pierre sur laquelle on grava, comme épitaphe:
Marchez sur la pointe des pieds
Pour ne pas troubler le bon sommeil
Ensuite elle revint à Paris avec Paponat qui l'abandonna quelques jours après pour un mannequin des Champs-Élysées.
Tristouse ne le regretta pas longtemps. Elle prit le deuil de Croniamantal et monta à Montmartre, chez l'oiseau du Bénin, qui commença par lui faire la cour, et après qu'il en eût eu ce qu'il voulait, ils se mirent à parler de Croniamantal.
—Il faut que je lui fasse une statue, dit l'oiseau du Bénin. Car je ne suis pas seulement peintre, mais aussi sculpteur.
—C'est ça, dit Tristouse, il faut lui élever une statue.
—Où ça? demanda l'oiseau du Bénin; le gouvernement ne nous accordera pas d'emplacement. Les temps sont mauvais pour les poètes.
—On le dit, répliqua Tristouse, mais ce n'est peut-être pas vrai. Que pensez-vous du bois de Meudon, monsieur l'oiseau du Bénin?
—J'y avais bien pensé, mais je n'osais le dire. Va pour le bois de Meudon.
—Une statue en quoi? demanda Tristouse. En marbre? En bronze?
—Non, c'est trop vieux, répondit l'oiseau du Bénin, il faut que je lui sculpte une profonde statue en rien, comme la poésie et comme la gloire.
—Bravo! Bravo! dit Tristouse en battant des mains, une statue en rien, en vide, c'est magnifique, et quand la sculpterez-vous?
—Demain, si vous voulez; nous allons dîner, nous passerons la nuit ensemble, et dès le matin nous irons au bois de Meudon, où je sculpterai cette profonde statue.
*
* *
Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils allèrent dîner avec l'élite montmartroise, rentrèrent se coucher vers minuit et le lendemain matin, à neuf heures, après s'être munis d'une pioche, d'une bêche, d'une pelle et d'ébauchoirs, ils prirent le chemin du joli bois de Meudon, où ils rencontrèrent, en compagnie de sa mie, le prince des poètes, tout heureux des bonnes journées qu'il avait passées à la Conciergerie.
Dans la clairière, l'oiseau du Bénin se mit à l'ouvrage. En quelques heures, il creusa un trou ayant environ un demi-mètre de largeur et deux mètres de profondeur.
Ensuite, on déjeuna sur l'herbe.
L'après-midi fut consacré par l'oiseau du Bénin à sculpter l'intérieur du monument à la semblance de Croniamantal.
Le lendemain, le sculpteur revint avec des ouvriers qui habillèrent le puits d'un mur en ciment armé large de huit centimètres, sauf le fond qui eut trente-huit centimètres, si bien que le vide avait la forme de Croniamantal, que le trou était plein de son fantôme.
*
* *
Le surlendemain, l'oiseau du Bénin, Tristouse, le prince des poètes et sa mie revinrent au monument qui fut comblé avec la terre qu'on en avait tirée et là, la nuit tombée, on planta un beau laurier des poètes, tandis que Tristouse Ballerinette dansait en chantant:
Toutes ne t'aiment pas tu mens
Palantila mila miman
Quand il fut l'amant de la reine
Il est le roi puisqu'elle est reine
C'est vrai c'est vrai je l'aime
Croniamantal au fond du puits
Est-ce lui
Cueillons la marjolaine
La nuit
À René Berthier
Le Roi-Lune
I
Le 23 février 1912, je parcourais à pied cette partie du Tyrol qui commence presque aux portes de Munich. Il gelait, le soleil avait brillé durant tout le jour et j'avais laissé loin derrière moi une région où des châteaux fabuleux se reflétaient dans des lacs roses au crépuscule. La nuit était tombée, la pleine lune l'illuminait, bloc flottant dans le firmament où scintillaient de froides étoiles. Il pouvait être cinq heures. Je me hâtais, voulant arriver pour le dîner au grand hôtel de Werp, village bien connu des alpinistes et qui, d'après la carte que j'avais en poche, ne devait plus être éloigné que de trois ou quatre kilomètres. Le chemin était devenu mauvais. J'arrivai à un carrefour où aboutissaient quatre sentiers; je voulus consulter ma carte, mais je m'aperçus que je l'avais perdue en route. D'autre part le lieu où je me trouvais ne répondait à aucun point de l'itinéraire que je m'étais tracé avant le départ et dont je me souvenais nettement: j'étais égaré. Le temps me pressait et je ne tenais pas à coucher à la belle étoile. Je pris par le sentier qui me parut orienté dans la direction de Werp. Au bout d'une demi-heure de marche je m'arrêtai en un endroit où le sentier finissait devant une muraille de rochers haute de cinquante mètres environ et derrière laquelle des montagnes s'élevaient en masses chaotiques, blanches de neige. Autour de moi de grands sapins agitaient leurs formes sombres et retombantes, car le vent s'était levé et leurs cimes s'entrechoquant, ce bruit lugubre ajoutait encore à l'horreur du désert où le hasard m'avait entraîné. Je compris qu'il serait impossible de trouver Werp avant le jour et je cherchai quelque grotte, quelque anfractuosité de rocher où m'abriter du vent jusqu'à l'aube. Comme j'examinais fort soigneusement cette sorte de falaise qui se dressait devant moi, il me sembla apercevoir une ouverture vers laquelle je me dirigeai. Je reconnus une caverne très spacieuse et m'y aventurai. Au dehors, le vent faisait rage et la plainte des sapins avait quelque chose de poignant, comme si des milliers de voyageurs égarés avaient crié leur désespoir. Au bout de quelques minutes, m'étant habitué à la caverne, je perçus un bruit lointain de musique. Je crus d'abord m'être trompé, mais bientôt, je ne doutai plus, des ondes sonores et harmonieuses parvenaient jusqu'à mes oreilles et provenaient des entrailles de la montagne. Quel étonnement et quelle terreur! je voulus fuir. Puis la curiosité l'emporta et, tâtonnant le long de la paroi, je m'acheminai dans le but d'explorer la caverne de sorcellerie. J'avançai ainsi pendant plus d'un quart d'heure et les harmonies de l'orchestre souterrain se précisaient; puis la paroi fit un angle brusque. Je tournai changeant de direction et j'aperçus, à une distance que je ne pouvais évaluer, un peu de lumière filtrant, paraissait-il, autour d'un vantail. Je hâtai le pas et arrivai bientôt devant une porte.
La musique avait cessé. J'entendais une rumeur de voix éloignées. Me disant alors que les mélomanes souterrains ne devaient pas être, après tout, des gens dangereux et, d'autre part, comme malgré les apparences je ne pouvais me résoudre à admettre que mon aventure eût une origine surnaturelle, je frappai deux fois à la porte, mais personne ne vint. Enfin, ma main ayant rencontré un loquet, je le tou ruai et n'éprouvant aucune résistance, je pénétrai dans une vaste salle dont les parois étaient revêtues de marbres de couleur, de coquillages et où régnait une demi-lumière, tandis que de l'eau ruisselait dans des vasques ou nageaient des poissons multicolores.
II
Ce n'est qu'après avoir longtemps regardé autour de moi que je vis au fond de la grotte une porte entr'ouverte par laquelle je me hasardai à jeter un coup d'œil dans la salle suivante qui était très spacieuse et très haute de plafond. C'était une sorte de salle à manger meublée au centre d'une table ronde, assez vaste, pour donner place à plus de cent convives. Pour l'instant, il s'en trouvait là une cinquantaine environ qui tous, jeunes gens de quinze à vingt-cinq ans, bavardaient avec animation.
De la porte où je me tenais, et où on ne me voyait point, je remarquai que la table n'avait point de pieds. Elle était suspendue au plafond par quatre crochets portant des poulies sur lesquelles s'enroulaient des câbles métalliques; de ces poulies les câbles filaient en sens différents le long du plafond et après avoir passé dans des anneaux fixés à la corniche descendaient le long des murailles, où l'on pouvait les baisser, les remonter et les arrêter à volonté. Il en était de même des sièges de cette singulière salle à manger: ils avaient tous l'air d'escarpolettes. Des lampes électriques brillaient dans des ampoules de teintes différentes. Je remarquai qu'il y avait toutes les couleurs du prisme et ces ampoules suspendues du bout de leur fil étaient disposées comme à plaisir et au hasard dans toute la salle et à des hauteurs différentes, il y en avait même qui semblaient sortir de la plinthe près du plancher. Ces lumières aux teintes versicolores étaient si bien distribuées qu'on eût dit qu'il régnait dans la salle la lumière même du soleil.
Je ne vis point de domestiques, mais au bout d'un instant, les convives ayant assez mangé des mets qui leur avaient été servis, les valets entrèrent par les portes du fond pour emporter le premier service et d'autres serviteurs arrivèrent poussant devant eux un petit chariot où était étendu, sur un lit de bois sec, un bœuf tout vivant qu'on y avait solidement attaché. Lorsque le chariot, dont le fond pouvait dégager une chaleur électrique suffisante à cuire un rôti, fut auprès de la table, tout s'alluma et il y eut bientôt, sous le bœuf que l'on retournait vivant, un brasier instantané et aromatique. À ce moment quatre écuyers tranchants s'avancèrent de cet air satisfait et fatigué de mon ami René Berthier lorsque avant de quitter le domaine de la science pour celui de la poésie ou inversement, au moyen d'une lime à ongles il tente l'ouverture de sa boîte d'ananas quotidienne. Les convives, qui devisaient fort agréablement, s'interrompirent aussitôt pour choisir le morceau de leur goût, comme font les journalistes d'affaires après une nouvelle conquête coloniale. Le bœuf vivant était découpé à l'endroit désigné, et telle était l'habileté du boucher que le morceau était détaché et rôti sans qu'aucun des organes essentiels ne fût touché. Bientôt il ne resta que la peau et le squelette que l'on emporta comme un contribuable dévoré par les collecteurs d'impôts.
Alors, entrèrent vingt oiseleurs, l'appeau en bouche et qui portaient chacun deux grandes cages pleines de canards plumés vivants que l'on étouffa devant chaque convive. Les sommeliers, qui se présentèrent spontanément, versèrent des rasades de vin de Hongrie et vingt trompettes, qui entrèrent par quatre portes à la fois, se mirent à sonner dans leurs instruments pavoisés.
*
* *
Ce repas d'aliments vivants m'avait paru si singulier que je fus un peu inquiet sur le sort qui m'attendait en compagnie de gens aussi avides de sang, mais ils se levèrent alors, et tandis qu ils allumaient qui des cigarettes, qui des cigares, les valets débarrassèrent la table et la hissèrent en un clin d'œil jusqu'au plafond, ainsi que les sièges. La salle demeura vide de meubles, et les trompettes s'en étant allés furent remplacés par quatre violonistes aveugles qui jouaient des airs à la mode, ce qui engagea aussitôt ces jeunes gens à danser. Mais cet exercice ne dura pas plus d'un quart d'heure, après quoi ils s'en allèrent dans une autre salle.
*
* *
La porte étant restée ouverte, je m'avançai à pas de loup: je les vis qui devisaient entre eux, tandis qu'autour d'eux de singuliers meubles semblaient danser de la façon la plus bizarre et sans musique. Ces meubles se haussaient petit à petit comme un poète de salon et se dandinaient en se haussant et grandissaient par saccades; bientôt ils prirent l'apparence de meubles confortables, fauteuils et divans de cuir; une table avait l'apparence d'un champignon, elle était recouverte de cuir comme le reste du mobilier.
Aussitôt que les meubles eurent pris cette apparence honnête et cessé de haleter, les inconnus s'assirent dans les fauteuils et continuèrent de fumer; quatre d'entre eux s'installèrent autour de la table et entamèrent une partie de bridge qui provoqua aussitôt les discussions les plus désagréables, à ce point que l'un d'eux ayant posé sur la table son cigare allumé et tandis qu'il discutait, rouge de colère, un coup de son adversaire, la table éclata soudain comme un dirigeable allemand, jetant quelque perturbation dans la partie de cartes et dans l'assistance. Un nègre accourut aussitôt pour enlever la table pneumatique qui avait éclaté au contact du cigare et qui gisait à terre comme un éléphant mort; il proposa d'apporter une autre de ces tables de caoutchouc recouvert de cuir, car il s'agissait d'un nouveau mobilier gonflable et dégonflable à volonté, et partant peu encombrant, même en voyage. Mais ces messieurs déclarèrent qu'ils n'avaient plus envie de jouer, et le nègre n'eut qu'à dégonfler le mobilier, qui s'affaissa en sifflant comme un serviteur russe sibilant devant son maître. Tout le monde quitta ensuite ce fumoir démeublé et le nègre éteignit l'électricité.
III
M'étant trouvé soudain dans l'obscurité, je gagnai la muraille et me dirigeai dans le sens où les voix s'éloignaient. En tâtonnant, je gagnai un escalier au bas duquel s'ouvrit une porte qui donnait sur un couloir étroit creusé dans le rocher et sur les parois duquel je vis, ou gravés ou écrits au crayon ou au fusain, les plus extraordinaires des grafïitti obscènes. Je cite ceux dont je me souviens, mais en voilant la crudité de quelques-uns des termes qui étaient employés.
Un double phalle monstrueux fleuronnait l'M initiale de l'inscription suivante:
MICHEL-ANGE A CAUSÉ UN VIF PLAISIR
A HANNS VON JAGOW
C'était écrit au crayon.
Plus loin, d'un cœur percé d'une flèche entourée d'un aspic sortait une banderole avec cette devise:
À CLÉOPÂTRE POUR LA VIE
Un érudit avait formulé en caractères gothiques un souhait qui m'emplit de stupéfaction et qui se rapportait à Hrotswitha, la dramaturge:
JE VOUDRAIS FAIRE L'AMOUR
AVEC
L'ABBESSE DE GANDERSHEIM
L'histoire de France avait inspiré à un anonyme, admirateur du xviii' siècle, l'exclamation la plus délirante:
IL ME FAUT
MADAME DE POMPADOUR
Ces inscriptions étaient gravées avec une pointe métallique dans la paroi.
En voici une, tracée à la craie et accompagnée de trois ctéïs ailés et d'ampleur différente:
J'AI EU LE MÊME SOIR LA MÊME
JOLIE TYROLIENNE DU XVIIe SIÈCLE
À SES AGES DE l6, 21 ET 33
ANS J'AURAIS PU ENCORE L'AVOIR
À SON AGE DE 70 ANS MAIS
J'AI PASSÉ LA MAIN À NICOLAS
L'anglomanie battait son plein dans cette déclaration catégorique au crayon bleu:
L'ANGLAISE INCONNUE
DU TEMPS DE CROMWELL
AVALE TOUT
Signé WILLY HORN
Une inscription largement tracée au fusain et presque effacée par endroits semblait un éclat de rire sarcastique qui me parut presque inconvenant dans cet inimaginable cimetière graphique:
J'AI EU HIER LA COMTESSE TERNISKA
À L'AGE DE 17 ANS ELLE QUI
EN A 45 BIEN SONNÉS
H. VON M.
Enfin je ne me crus pas trop audacieux en rapportant, eu égard aux graffitti précédents et malgré toute l'invraisemblance de la supposition, au mignon du roi Henri II cet aveu passionné et plein de franchise:
J'AIME QUÉLUS À LA FOLIE
Ces inscriptions équivoques et énigmatiques me remplirent de stupéfaction. Des cœurs percés, des cœurs enflammés, des cœurs doubles, d'autres emblèmes encore: ctéïs ailés ou non, imberbes ou toisonnés; phalles orgueilleux ou humiliés, pattus ou prenant leur vol, solitaires ou accompagnés de leurs témoins, ornaient la paroi de tout un blason indécent et capricieux.
J'avançai délibérément dans le couloir où, par une porte sans battant et que fermait à demi un rideau de lourde tapisserie, je vis ce qui se passait à l'intérieur d'une salle dont le plancher était matelassé et recouvert de tapis, de coussins, de plateaux chargés de rafraîchissements. Aux murs et assez bas, quelques vasques que surmontait un robinet avançaient en forme de proue et pouvaient servir de bidet ou de cuvette. La jeune brigade dont j'avais jusqu'alors suivi les déplacements s'était réfugiée dans cette pièce. Ces jeunes gens s'étaient couchés là. Sur le matelas qui couvrait le sol, on voyait encore quelques boîtes de bois. Chacun de ces messieurs en avait une près de lui, d'autres étaient inoccupées; l'une d'elles, placée près de la porte, se trouvait à ma portée.
Ils furent avant tout attentifs à regarder quelques albums, dont il y avait une profusion; il me parut de loin que c'étaient des albums de photographies nues: modèles d'académies, hommes, femmes et enfants.
L'effet qu'on attendait de ces nudités s'étant produit, ces jeunes gens prirent les attitudes les plus débraillées possibles. Ils firent étalage de leur vigueur et, ouvrant les boîtes, ils déclanchèrent les appareils, qui se mirent à tourner lentement, assez semblablement aux cylindres des phonographes. Les opérateurs ceignirent encore une sorte de ceinture qui par un bout tenait à l'appareil, et il me parut qu'ils devaient tous ressembler à Ixion lorsqu'il caressait le Fantôme de Nuées, l'invisible Junon. Les mains de ces jeunes gens s'égaraient devant eux comme s'ils palpaient des corps souples et adorés, leur bouche donnait à l'air des baisers enamourés. Bientôt ils devinrent plus lascifs et, pétulants, se marièrent avec le vide. J'étais déconcerté, comme si j'avais assisté aux jeux inquiétants d'un collège de fous priapiques; des sons sortaient de leur bouche, des phrases d'amour, des hoquets voluptueux, des noms si anciens où je reconnus ceux de la très sage Héloïs, de Lola Montés, d'une certaine octoronne qui devait provenir de je ne sais quelle plantation de la Louisiane au XVIIIe siècle; quelqu'un parlait d'un «page, mon beau page».
Cette orgie anachronique me rappela soudain les inscriptions du couloir. J'écoutai avec plus d'attention les termes lascifs et j'assistai à l'accomplissement de tous les désirs de ces libertins, qui trouvaient la volupté dans les bras de la mort.
«Les boîtes, me dis-je, sont des cimetières, où ces nécrophiles déterrent des cadavres amoureux.»
Cette pensée me transporta, je me trouvai à l'unisson de ces débauchés et, tendant la main, je saisis près de la porte sans que personne s'en aperçût, la boîte qui s'y trouvait; je l'ouvris, puis déclenchai le mouvement comme je l'avais vu faire aux jeunes gens, ceignis la courroie autour de mes reins et aussitôt il se forma sous mes yeux ravis un corps nu qui me souriait voluptueusement.
*
* *
Peu au fait de la mécanique il me serait difficile de m'étendre sur les caractéristiques de l'appareil et sur les données théoriques qui avaient présidé à sa construction. Toutefois, comme son apparence n'avait rien de surnaturel, j'essayai de me figurer l'opération à laquelle il présidait.
Cette machine avait pour fonction: d'une part, d'abstraire du temps une certaine portion de l'espace et de s'y fixer à un certain moment et pour quelques minutes seulement, car l'appareil n'était pas très puissant; d'autre part, de rendre visible et tangible à qui ceignait la courroie la portion du temps ressuscitée.
C'est ainsi que je pouvais regarder, palper, besogner en un mot (non sans quelque difficulté) le corps qui se trouvait à ma portée, tandis que ce corps n'avait aucune idée de ma présence, n'ayant lui-même aucune réalité actuelle.
Les appareils qui se trouvaient là avaient dû être fixés à grands frais, car la patience seule pouvait faire rencontrer dans le passé, à l'inventeur, ces personnages voluptueux en plein pouvoir de volupté, et bien des tâtonnements devaient être nécessaires, bien des cylindres n'avaient dû rencontrer que des personnages peu importants dans de toute autre action que celle de faire l'amour.
J'imagine que l'étude approfondie de l'histoire, surtout de la chronologie, devait être indispensable aux constructeurs. Ils fixaient leur appareil sur l'emplacement où ils savaient qu'à telle date tel personnage féminin avait couché et mettant la mécanique en marche lui faisaient atteindre la date et l'heure exacte où ils pensaient pouvoir rencontrer le sujet dans l'attitude convenable.
Des appareils plus puissants et construits dans un but plus en rapport avec la morale courante pourraient servir à reconstituer des scènes historiques. Nul doute qu'une combinaison avec un appareil phonétique ne permette à l'inventeur s'il veut livrer son secret au public, au lieu de le faire servir uniquement à l'amusement de quelques débauchés souterrains, ne permette, dis-je, de donner l'apparence complète du passé en ses fragments découverts et qu'il n'y ait bientôt des explorateurs des temps révolus comme il y a encore et pour peu de temps, des explorateurs de terres inconnues. Tel de ces explorateurs s'acharnera à reconstituer, rouleau par rouleau, la vie de Napoléon. Des journaux publieront des informations comme celle-ci: «M. X..., explorateur du temps, vient, par un heureux hasard, de découvrir le poète Villon dont la vie est encore si mal connue, et cylindre à cylindre il ne le lâche pas d'une semelle.»
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Mais n'anticipons point. Tout cela est encore du domaine de l'utopie, tandis que le corps que je pressais dans mes bras me paraissait si fort à mon goût que j'en usais largement sans qu'il s'en doutât.
C'était une femme brune et voluptueuse, à peau blanche où des veines délicates paraissaient en si grand nombre qu'elle semblait bleue, de l'adorable bleu marin où se condensa l'écume que fut le corps divin d'Aphrodite. Et comme de ses deux mains rapprochées devant elle à la hauteur des seins, elle semblait repousser quelque chose, j'imaginais que c'était le corps flexible et blanc du cygne qui ne chantera point et qu elle était Léda, mère des Dioscures. Elle disparut bientôt quand l'appareil s'arrêta et je me retirai à pas lents, tout bouleversé de ma bonne fortune.
IV
Dans le couloir, les graffitti sotadiques et les noms illustres me remplirent de dégoût, mais l'orgueil d'être désormais l'allié de l'horrible maison des Tyndarides m'emplit alors et je ne pus me retenir d'écrire au crayon:
J'AI COCUFIÉ LE CYGNE
Après quoi, plein d'inquiétude et ne pouvant plus supporter l'atmosphère de cette maison souterraine, où rien n'était surnaturel certes, mais où tout était si nouveau pour moi, je voulus retrouver la sortie sans que personne m'eût rencontré. Mais je m'égarai, car au lieu de revenir dans les appartements que j'avais traversés je me trouvai bientôt et tout tremblant dans une grande salle où sur une estrade à trois marches se trouvait un siège aux pieds brisés, sorte de trône démantibulé derrière lequel pendait une tapisserie figurant un écu fuselé d'argent et d'azur. Au mur où s'ouvrait la porte par où j'entrai, des tableaux étaient pendus qui représentaient la vie en zones colorées, en lumières éclatantes.
Dans le fond un orgue emplissait la muraille et côte à côte comme des chevaliers en armure veillaient les tuyaux polis. Sur l'orgue une partition fermée portait sur le plat visible de sa riche reliure:
PARTITION ORIGINALE DE «L'OR DU RHIN»
La salle était dallée de serpentine, de portor, de cuivre; il y avait aussi des dalles de verre transparent dont il montait des lumières, soit rouges, soit violettes. Ces lumières n'éclairaient point la salle qui était illuminée par de grandes fenêtres postiches d'où la lumière artificielle venait comme celle du jour même. À certaines places de ce dallage je vis des flaques de sang et dans un coin une pile de couronnes de théâtre en cuivre doré et en verroterie.
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* *
C'est ici que se place l'épisode le plus émouvant de mon voyage, car voulant sortir de ce lieu et n'osant revenir sur mes pas, j'ouvris au hasard et sans faire aucun bruit une petite porte près de l'orgue. Il était huit heures du soir environ. Je jetai un coup d'œil dans une grande salle qui n'était pas moins éclairée que celle où je me tenais et qui était toute parfumée à l'essence de roses.
Un homme au visage jeune (il avait cependant alors environ soixante-cinq ans) s'y tenait vêtu comme un grand seigneur français du règne de Louis XVI. Ses cheveux nattés à la Panurge étaient surchargés de poudre et de pommade. Comme je pus m'en rendre compte par la suite, des scènes de Richard Cœur de Lion étaient brodées sur son gilet et des boutons de deux pouces de diamètre contenaient sous verre douze miniatures, portraits des douze Césars.
Autour de la salle, de grands pavillons de cuivre sortaient de la muraille.
Le curieux personnage, dont l'aspect anachronique contrastait si fort avec la modernité métallique de cette salle, était assis devant un clavier sur une touche duquel il appuya d'un air las et elle resta enfoncée, tandis qu'il sortait d'un des pavillons une rumeur étrange et continue dont je ne distinguai d'abord pas le sens.
L'inconnu écouta un moment avec attention ces rumeurs. Tout à coup il se leva et, faisant un geste à la fois efféminé et théâtral, la main droite étendue, la gauche sur son cœur, tandis que des sites oraux s'avançait le cortège, il s'écria:
«Royaume ermite! ô pays du Matin Calme! l'aube pointe à peine sur ton territoire et déjà de tes couvents montent les prières dont cet appareil précis m'apporte le murmure. J'entends le bruissement des vestes en papier huilé des gens du peuple, l'orage des aumônes pleuvant parmi les bousculades des pauvres gens. Je t'entends aussi, cloche de bronze de Séoul. Dans ta voix on distingue la plainte d'un enfant. J'entends aussi un cortège, il suit son beau seigneur, l'Yang Ban magnifique sur sa selle. Si un jour je porte encore la pourpre pâle qui ne convient qu'à moi, le Roi-Lune, j'irai visiter ton décor et jouir de ton climat que l'on dit délicieux.»
Et tandis que s'élevaient les paroles de celui que je reconnus aussitôt pour être le roi Louis II de Bavière, je vis que l'opinion populaire des Bavarois, qui pensent que leur roi malheureux et fou n'est point mort dans les eaux sombres du Starnbergersee, était juste. Mais les rumeurs lointaines qui provenaient du triste royaume des ermitages me sollicitaient trop pour que je ne me laissasse point aller au charme qui m'arrivait de la terre des vêtements blancs et, écoutant attentivement les murmures de l'aube, il me sembla entendre le bruit des lavandières battant perpétuellement les linges et les costumes virginaux et les chocs incessants des bâtons remplaçant le fer à repasser, comme si c'était l'aube blanche elle-même qu'on lavait et qu'on repassait.
Puis l'auguste noyé postiche du lac de Starnberg appuya sur une autre touche et aux paroles murmurées par le roi je compris que les bruits qui provenaient jusqu'à nous évoquaient l'atmosphère heureuse du Japon au moment de l'aurore.
Les microphones perfectionnés que le roi avait à sa disposition, étaient réglés de façon à apporter dans ce souterrain les bruits les plus lointains de la vie terrestre. Chaque touche actionnait un microphone réglé pour telle ou telle distance. Maintenant c'étaieut les rumeurs d'un paysage japonais. Le vent souillait dans les arbres, un village devait être là, car j'entendais les rires des servantes, le rabot d'un menuisier et le jet glacial des cascades.
Puis, une autre touche abaissée, nous fûmes transportés en pleine matinée, le roi salua le labeur socialiste de la Nouvelle-Zélande, j'entendis le sifflement des geysers au jaillissement d'eaux chaudes.
Ensuite, ce beau matin se continua dans la molle Taïti. Nous voilà au marché de Papeete, les lascives vahinés de la Nouvelle-Cythère y erraient, on entendait leur beau langage guttural et presque semblable au grec antique; on entendait aussi la voix des Chinois qui vendent le thé, le café, le beurre et les gâteaux; le son des accordéons et des guimbardes...
Nous voici en Amérique, la prairie est immense, une ville sans doute a surgi, autour de cette station d'où repart le pullman dont, de concert avec le roi, j'entends le sifflement.
Bruits terribles de la rue, tramways, usines, il paraît que nous sommes à Chicago, à l'heure de midi.
Nous voici à New-York, où chantent les vaisseaux sur l'Hudson.
Des prières violentes s'élèvent devant un christ à Mexico.
Il est quatre heures. À Rio-de-Janeiro passe une cavalcade carnavalesque. Les balles de caoutchouc, lancées par des mains sûres, s'aplatissent avec bruit sur les visages et répandent les eaux de senteur comme les alcancies moresques d'autrefois, plie, ploc, rires, ah! ah!
C'est six heures sur Saint-Pierre-de-la-Martinique, les masques se rendent en chantant dans les bals décorés de grosses fleurs rouges de balisier. On entend chanter:
Ça qui pas connaîte
Bélo chabin ché,
Ça qui pas connaîte
Robelo chabin.
Sept heures, Paris, je reconnus la voix aigre de M. Ern.st L. J..n.ss., car le microphone, comme par hasard, aboutissait dans un café des grands boulevards.
L'angélus sonne au Munster de Bonn, un bateau chargé d'un double chœur chantant passe sur le Rhin, se rendant à Coblence.
Puis ce fut l'Italie, près de Naples. Les voiturins jouaient à la mourre par la nuit étoilée.
Alors vint la Tripolitaine où, autour d'un feu de bivouac, M.r.n.tt. s'exerçait à parler petit nègre, tandis que les troupes de la maison de Savoie l'entouraient martialement, prêtes à le défendre en cas d'agression improbable et tiraient quelques feux de salve onomatopéiques, cependant que de poste en poste à travers le camp se répondaient les sonneries des clairons.
«C'est la voix d'Ispahan qui arrive jusqu'à moi, issue d'une nuit noire comme le sang des pavots.»
Et tandis qu'il y songe, c'est l'odeur des jasmins que j'imagine.
Minuit! un pauvre pâtre crie dans un désert glacé: c'est l'Asie nocturne d'où le mal s'étend sur le monde.
Des éléphants barrissent. Une heure du matin! C'est l'Inde!
Puis le Thibet. On entend sonner les cloches sacerdotales.
Trois heures: le bruit des milliers de barques s'entrechoquant avec douceur sur les bords du fleuve à Saïgon.
Doum, doum, boum, doum, doum, boum, doum, doum, boum, c'est Pékin, les gongs et les tambours des rondes, les chiens innombrables qui glapissent ou aboient mêlant leurs voix au lugubre bruit des rondes. Un chant de coq éclate, annonçant l'aube qui, livide, abandonne déjà la blanche Corée.
Les doigts du roi coururent sur les touches, au hasard, faisant s'élever, simultanément en quelque sorte, toutes les rumeurs de ce monde dont nous venions, immobiles, de faire le tour auriculaire.
Tandis que je m'émerveillai, le roi leva soudain la tête. Et, tout d'abord, ma présence ne parut pas l'étonner:
«Apportez-moi, me dit-il, la partition originale de l'Or du Rhin, je veux la parcourir après avoir écouté la symphonie du monde et avant d'aller entendre l'orchestre mouvant de M. Oswald von Hartfeld... Mais, figure de criminel, où est ton masque? je ne veux devant moi personne sans masque.»
Et, le visage brusquement empreint de férocité, le roi s'avança les poings fermés; il était de stature herculéenne, il me secoua brutalement, me battit à coups de poing, à coups de pied, me cracha à la figure, criant:
«Qu'on lui coupe les testicules! Frankenstein, Eulenbourg, Jacob Ernst, Durkheim, qu'on lui coupe les testicules!»
Je n'attendis aucun de ces messieurs, et voyant que le roi s'inquiétait de ce que j'étais démasqué plutôt que de ma présence insolite, je me dis que si je savais retrouver la porte par laquelle j'étais entré dans le souterrain je ne serais recherché par personne, le roi ne pensant avoir eu affaire qu'à un des familiers de sa maison: serviteurs, subalternes, pages, seigneurs ou bateliers.
Et tandis que je me sauvais, je l'entendais qui criait:
«La partition de l'Or du Rhin, le masque sur la figure de criminel ou l'on te coupera les testicules!»
V
Je me remis à errer dans ce somptueux souterrain où vivait ce vieux noyé qui avait été un roi fou. Pendant deux heures au moins je m'avançai prudemment dans l'obscurité, ouvrant des portes, tâtonnant la muraille et ne trouvant point d'issue.
D'abord j'entendis des éclats de voix au loin, puis tout se tut.
Enfin je me retrouvai dans la grotte qui servait de vestibule à cette étonnante demeure.
Dehors éclataient des fanfares qui se turent bientôt. Je n'eus qu'à ouvrir la porte par laquelle j'avais pénétré dans l'hypogée pour me retrouver parmi les sapins.
Mais la forêt s'était illuminée; les mille lumières qui y étaient nées couraient, se haussaient, se baissaient, s'éloignaient, se rapprochaient, se groupaient, se tassaient, dégringolaient, s'étreignaient, se rallumaient, se rapetissaient, grandissaient, changeaient de couleurs, unifiaient leurs teintes, les diversifiaient, les unissaient en formes géométriques, les séparaient en lueurs, en flammes, en étincelles, les solidifiaient pour ainsi dire en d'incandescentes formes géométriques, en lettres de l'alphabet, en chiffres, en figures animées d'hommes et de bêtes, en de hautes colonnes ardentes, en lacs roulant des flots enflammés, en phosphorescences livides, en gerbes de fusées, en girandes, en lumière sans foyer visible, en rayons, en éclairs.
À certains moments, j'apercevais tout un peuple réuni au loin. En me rapprochant prudemment et me dissimulant derrière les troncs d'arbres, j'arrivai à distinguer ces personnages. Ils étaient masqués, sauf le vieux roi, dont le visage était découvert. Il avait mis un costume mi-masculin, mi-féminin, c'est-à-dire que sur son costume XVIIIe siècle il avait enfilé une robe à paniers, mais ouverte par devant et ornée d'une ceinture de gymnastique comme en ont les pompiers.
À ce moment, la musique reprit. Il y avait des musiciens très éloignés et d'autres tout proches. Leurs fanfares s'en allaient et revenaient, éclataient au loin ou tout près. On eût dît que cent orchestres se fuyaient, se cherchaient, se groupaient, se couraient après, s'éloignaient ou se rapprochaient, vite ou lentement. Il y avait là des stridences inconnues, des sonorités d'une force inouïe, des timbres d'une nouveauté impressionnante. Il venait de la musique de très haut, comme du ciel. Il en sortait de dessous terre et nous étions noyés, pour ainsi dire, dans un océan de sons magiques.
Soudain, tous ces personnages se ceignirent d'une ceinture semblable à celle du roi. Quelques-uns s'étant tournés, je vis que, sur le ventre, la ceinture était ornée d'un instrument assez semblable à un réveille-matin.
«Voilà, voilà des couleurs, disait le roi, et cet art est plus grand, il a plus de ressources que la peinture... Et cette musique mouvante, est-elle assez vivante? Maintenant, mes amis, allons nous promener.»
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Le roi Lune s'envola gracieusement. Il alla se percher dans un arbre, où il continua de parler. Mais je ne compris pas ce qu'il disait et il me sembla qu'il gazouillait en s'adressant à la lune qui luisait entre les branches, puis il reprit son vol; toute la compagnie s'envola avec lui, et ils disparurent dans les airs comme une troupe d'oiseaux migrateurs.
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Je parvins à gagner Werp dans la matinée, et durant longtemps je n'èprouvai le besoin de raconter mon aventure à personne.
À Serge Jastrebzoff
et Edouard Férat
GIOVANNI MORONI
Il y a maintenant, comme en tous pays, d'ailleurs, tant d'étrangers en France qu'il n'est pas sans intérêt d'étudier la sensibilité de ceux d'entre eux qui, étant nés ailleurs, sont cependant venus ici assez jeunes pour être façonnés par la haute civilisation française. Ils introduisent dans leur pays d'adoption les impressions de leur enfance, les plus vives de toutes, et enrichissent le patrimoine spirituel de leur nouvelle nation comme le chocolat et le café, par exemple, ont étendu le domaine du goût.
J'ai connu naguère un nommé Giovanni Moroni, personnage sans grande culture. Il était employé dans un établissement de crédit. Italien d'origine, il était venu tout jeune en France chez un de ses oncles, épicier à Montmartre. Giovanni Moroni était un homme d'une trentaine d'années, râblé, rieur et indécis. Il avait oublié l'italien. Ses propos ne sortaient généralement point de la banalité courante. Toutefois je l'entendis un jour parler de ses jeunes années, et ce récit d'un pérégrin m'a paru assez saisissant et assez savoureux pour que j'aie tenté de le reproduire.
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«Ma mère s'appelait Attilia. Mon père, Beppo Moroni, fabriquait des jouets de bois, livrés pour quelques sous aux grands marchands qui les revendaient fort cher. Il s'en plaignait souvent. J'avais toutes sortes de jouets: des chevaux, des polichinelles, des sabres, des quilles, des pantins, des soldats, des chariots. Tout était en bois, et souvent je menais un tel bruit, je faisais tant de désordre que ma mère levait les bras en s'écriant:
«Vierge sainte! quel vaurien! Ah! Giovannino, tu Tas été dès ton baptême. Pendant que le prêtre versait l'eau sur ton front, tu mouillais tes langes.»
«Et la bonne Attilia me gratifiait de taloches que j'essayais de parer en criaillant et sanglotant désespérément.
«Cette époque de mon enfance à Rome m'a laissé des souvenirs très précis.
«Les plus lointains remontent à l'âge de trois ans.
«Je me revois surveillant la combustion dans une cheminée, sur un feu de bois, d'une pomme de pin pignon et faisant ensuite sortir de leurs alvéoles les amandes à enveloppe dure comme un os et y ressemblant.
«Je me souviens des fêtes de l'Épiphanie. J'étais joyeux d'avoir de nouveaux jouets que je croyais apportés par la Befana, cette sorte de fée laide et vieille comme Morgane, mais douce aux enfants et de cœur tendre. Ces fêtes des rois mages, pendant lesquelles je mangeais tant de dragées fourrées d'écorce d'orange, tant de bonbons à l'anis m'ont laissé un arrière-goût délicieux!
«Le jour, malgré le froid, je restais avec mon père dans la baraque qu'il tenait sur la Piazza Navona et où il avait le droit, pendant cette semaine, d'écouler ses jouets. Beppo me laissait courir d'une baraque à l'autre, et le soir, Attilia, apportant le repas de son mari et venant me prendre pour me coucher, devait me chercher longtemps en se lamentant de ce que des bohémiens m'avaient peut-être enlevé.
«Je me souviens aussi du supplice des cafards, qui revenait chaque mois. Ma mère les réunissait, je ne sais comment, dans un vieux tonneau, et j'étais alors admis à assister à leur trépas. Elle versait de l'eau bouillante sur les malheureuses bêtes. dont les agitations, les courses, les bonds désordonnés avant la mort m'enchantaient.
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«Hors du temps de la Befana, ma mère me menait souvent en promenade avec elle, tandis que son mari travaillait à la maison.
«C'était une belle brune, encore jeune. Les sergents retroussaient leur moustache en passant près d'elle. Je l'aimais beaucoup, surtout parce qu'elle avait pour pendants d'oreilles de grands cercles d'or fort lourds. Par ce détail, je la jugeais supérieure à mon père, qui, lui, n'avait aux oreilles que de petits cercles, minces comme du fil.
«Lorsque nous sortions, nous allions dans les églises, au Pincio, au Corso, voir passer les belles voitures. L'hiver, avant de rentrer, ma mère m'achetait de bonnes châtaignes chaudes et, l'été, une tranche de pastèque, froide comme une glace à peine sucrée.
Souvent nous rentrions en retard, et c'étaient alors des disputes qui parfois devenaient terribles. Ma mère était jetée sur le plancher, traînée par les cheveux. Je revois nettement mon père piétiner la poitrine dénudée de ma mère, car pendant la lutte le corsage craquait ou s'ouvrait et les seins se dressaient, stigmatisés par le talon à clous.
«Malgré ces misères, assez rares d'ailleurs, mes parents faisaient bon ménage.
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«J'avais cinq ans lorsque j'eus ma première frayeur.
«Un jour, ma mère s'habilla soigneusement et me revêtit de ma plus jolie robe. Nous sortîmes ensuite. Ma mère acheta un bouquet de violettes. Nous arrivâmes dans un vilain quartier, devant une vieille maison. Nous gravîmes un escalier dont les marches de pierre étroites et gauchies étaient devenues glissantes. Une vieille femme nous fit entrer dans une pièce meublée de quelques chaises neuves; puis un homme entra. Il était maigre, assez mal vêtu; ses yeux flamboyaient étrangement et ses paupières sans cils étaient retournées. On voyait une chair vive, rouge et répugnante autour des yeux. Effrayé, je saisis les jupes de ma mère, mais elle se jeta à genoux devant l'homme, qui menaçait et commandait. Je m'évanouis et ne revins à moi que dans la rue. Ma mère me dit:
«—Que tu es bête! De quoi avais-tu peur?»
«Et moi je criais:
«—Je le dirai à papa, je le dirai à papa.»
«Elle me consola et m'apaisa en m'achetant un peu de pâte de tamarin, que j'aimais beaucoup.
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«Une autre fois, ma mère avait mal aux dents. Le soir, comme elle souffrait, son mari la lutina et plaisanta, disant:
«—C'est le mal d'amour.
«Ce soir-là, on me coucha plus tôt que de coutume. Le lendemain, le mal persista. Ma mère dut aller chez les capucins.
«Le portier nous fit entrer dans un parloir orné d'un crucifix, d'images pieuses, de branches d'olivier et de palmes bénites. Autour de la table, quelques frères rangeaient des paniers de salade menue et mêlée de petite laitue, de pourpier, de feuilles de radis, de pimprenelle et de fleurs de capucines que ces religieux ont coutume d'aller vendre dans la ville. Un vieux capucin entra et me bénit, tandis que ma mère lui baisait les mains en faisant un signe de croix. Ma mère s'assit, le capucin entoura un davier avec une serviette, se plaça derrière la patiente et lui introduisit l'instrument dans la bouche. L'opérateur fit un effort et une grimace. Ma mère poussa un hurlement et se mit à courir avec moi, qui m'accrochais à ses jupes. À la porte du couvent, elle se souvint d'avoir oublié de prendre la dent arrachée. Elle revint au parloir, et, après des paroles de remerciement, la redemanda. Le religieux nous bénit en disant que les dents qu'il arrachait étaient le seul salaire qu'il demandât. Depuis j'ai pensé que ces dents devenaient probablement et très justement des reliques révérées.
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«Ma mère donnait dans la superstition. J'avoue que je ne la dédaigne pas. Les causes s'enchaînent. La trouvaille d'un trèfle à quatre feuilles désigne peut-être l'approche d'un bonheur. Il n'y a rien d'incroyable à cela. À Strasbourg, l'arrivée des cigognes précède le printemps, l'annonce, et personne n'en voudrait douter.
«Une fois, en été, on avait donné à ma mère l'adresse d'un moine qui tirait les cartes à bon marché. Il habitait seul un couvent désert et nous fit entrer dans une bibliothèque dont le plancher même était encombré de livres. Il y avait aussi des sphères, des instruments de musique et d'astronomie. Le moine était un beau garçon qui portait une couronne de cheveux noirs et drus; sa robe était tachée de vin, de graisse et marquée de petites saletés consistantes et sèches. Il indiqua une chaise à ma mère, qui s'assit et me prit sur ses genoux. Lui-même se plaça dans un fauteuil de l'autre côté d'une table encombrée d'un fiasque à demi vide et d'un autre encore plein, à travers le goulot duquel luisait comme une topaze l'huile qui remplace le bouchon de liège. Il y avait aussi, sur cette table, une écritoire, un verre sale et un jeu de cartes crasseux. L'opération dura une demi-heure, prenant toute l'attention de ma mère, tandis que je n'étais occupé que du cartomancien, dont la robe s'était ouverte et le montrait nu au-dessous. Il eut l'audace, lorsque les cartes furent épuisées, de se relever ainsi, bestialement impudique, et de refuser les cinquante centimes que ma mère lui offrait, en faisant semblant de ne rien voir.
«Il semble que la sorcellerie de ce moine était précieuse pour ma mère puisqu'elle retourna chez lui. Mais il devait l'effrayer, car elle m'emmena toujours comme sauvegarde.
«Une fois, le moine lui remit un sachet contenant un petit morceau d'or, un autre d'argent, un petit os de mort et un aimant. Il recommanda à ma mère de ne point oublier de donner à manger chaque semaine à l'aimant un peu de mie de pain trempée dans du vin et de ne pas manquer alors de retirer les déjections de l'aimant.
«Une autre fois le moine avait préparé un triangle de bois sur lequel étaient fichées de petites chandelles. Il fit ses recommandations à ma mère qui, le soir, lorsque mon père fut sorti pour prendre l'air, alluma les chandelles et porta le triangle aux latrines en prononçant d'étranges paroles qui m'effrayaient. Lorsqu'elle l'eut jeté dans la fosse, il en sortit une grande fumée et nous nous sauvâmes aussi épouvantés l'un que l'autre.
«La dernière fois que nous allâmes chez ce moine, il donna à ma mère un morceau de miroir en disant:
«—Ceci est un morceau de miroir dans lequel s'est miré Torlonia, l'homme le plus riche de l'Italie. Et sachez que lorsqu'on se mire on devient comme la personne à qui appartient le miroir. Ainsi, si je vous avais donné un miroir de prostituée, vous deviendriez comme elle, impudique.
«Ses yeux brillaient et regardaient ardemment ma mère, qui détourna la tête en prenant le miroir.
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* *
«...Comme je n'ai plus revu Rome depuis mon enfance, je n'en ai que quelques souvenirs vagues et brisés. Je regrette de ne pouvoir mettre l'aventure suivante dans le cadre exact du carnaval romain. Mais je n'étais qu'un enfant et n'ai vu, porté dans les bras de mon père, que les chars d'où tombaient les confettacci, des bonbonnières, des fleurs.
«Un soir de Carnaval, mes parents, quatre amis et moi étions attablés devant le plat de circonstance: une timbale de macaronis au jus, mêlés de foies de poulet, à laquelle devait succéder une timbale douce de macaronis au sucre et à la cannelle.
«Tout à coup, on frappa violemment à la porte dont des voix avinées réclamaient l'ouverture:
«—Ce sont, dit mon père, de joyeux compagnons de Carnaval qui viennent faire une farce, boire à nos frais, nous intriguer, puis partir ailleurs faire de même. C'est Carnaval, il faut qu'on s'amuse.
«Et il alla ouvrir: une troupe de masques envahit l'appartement. L'un d'eux était porté par quatre de ses compagnons. Il y avait un arlequin, un paillasse, une cuisinière française, deux polichinelles, etc. Le costume de celui qu'on portait était mi-partie rouge et noir, son masque était barbu, j'eus peur et me mis à pleurer, tandis que les masques chantaient et que ma mère cherchait trois fiasques de vin. Car il n'y en avait pas sur la table, parce qu'on ne boit que de l'eau en mangeant les macaronis.
«Lorsque le vin fut là, un des porteurs cria:
«—Eh! l'homme saoul. Eh! le dormeur. Eh! l'ivre-mort. Voici du vin. Tiens-toi debout tout seul.
«Un autre porteur ajouta:
«—Ah! j'en ai assez, on va le poser sur la table. Notre ami ne peut pas boire un litre sans tomber ivre, ivre-mort...
«Ma mère avait prestement débarrassé la table. On y déposa le masque endormi. Puis, tous burent bruyamment.
«—À ta santé! dit l'un en s'adressant au dormeur, et dorénavant, supporte mieux le vin!
«Un autre lui jeta un verre plein en ricanant:
«—Ça te fera du bien, beau garçon.
«Puis, celui qui avait parlé le premier reprit d'un ton péremptoire:
«—Maintenant, veux-tu venir, oui ou non? Je sais bien que tu n'es pas plus endormi que moi. Tu fais semblant. Viens ou nous nous en irons sans toi. Je n'ai pas envie de m'éreinter à te porter. Viens! la farce a trop duré.
«Mais l'homme ne bougeait pas. Un des masques dit alors, tandis que ses compagnons se dirigeaient vers la porte:
«—Nous ne voulons pas nous embarrasser d'un fainéant. C'est jour de fête, foin des dormeurs. Il est très bien sur la table. Il ne tardera pas à se réveiller et retrouvera seul son chemin.
«—Nous ne sommes plus au temps du duc de Borso! s'écria mon père, farceurs! remportez-le, votre ivrogne!
«Et il s'élança derrière les masques qui, déjà, descendaient en chantant:
Notre bannière a trois couleurs:
Le vert est celle d'espérance.
Le blanc est pur comme nos cœurs.
Le rouge...
«Mais mon père revint bientôt en disant:
«—Ils n'entendent plus rien. Ils sont saouls. Allons, Attilia, apporte-nous de l'eau, on va bien le réveiller.
«Mais déjà un des amis de mon père arrachait le masque du dormeur. Alors, un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines. La face d'un homme brun et beau était apparue, dont les orbites étaient tachées de sang. Mon père se précipita et ouvrit le costume de l'homme. Il portait deux blessures du côté du cœur. Le meurtre devait être récent, car le sang coulait encore et avait traversé la robe de mascarade. Mais on l'avait pris jusqu'alors pour des taches de vin ou d'autre boisson.
«Un papier avait été placé sur la poitrine de l'assassiné. Mon père prit le billet et le lut à haute voix:
«—Bice t'aimait pour tes yeux bleus. Je les ai vidés comme des coques de moules.
«Ma mère avait ouvert la fenêtre et appelait à la garde. La police vint bientôt avec les voisins. Mais on m'emporta et je ne sus pas plus long de cette affaire.
*
* *
«À cette époque, j'avais sept ans. Mon père essayait de m'apprendre à épeler. Mais je ne goûtais pas ses leçons et préférais jouer à la mourre tout seul, ce qui est difficile, mais possible.
«Lorsque je ne jouais pas à la mourre, il m'arrivait de dire la messe. Une chaise devenait l'autel que je parais de petits candélabres, ciboires, ostensoirs de plomb que m'avait apportés la Befana. Parfois je chevauchais un bâton terminé à un bout par une tête de cheval. Enfin, lorsque j'étais las de tous les jeux, je me réfugiais dans un coin avec Maldino. Ce personnage tenait une grande place dans ma vie. C'était un pantin peint en vert, en jaune, en bleu et en rouge. Je l'aimais plus qu'aucun autre de mes joujoux, parce que je l'avais vu tailler par mon père nourricier.
«Sa naissance étrange, à laquelle j'avais présidé, puis son bariolage, tout concourait à en faire pour moi une sorte de génie que j'aimais croire tutélaire. Je ne sais pourquoi je l'avais appelé Maldino. Je forgeais des noms pour toutes les choses qui me frappaient. Une fois, je vis un poisson sur la table de la cuisine, J'y pensai longtemps, me le désignant du nom de Bionoulour.
«J'étais un jour en train de causer avec Maldino, car je me figurais que le pantin me répondait, lorsqu'on sonna. C'était la Saint-Joseph. Mon père était sorti. C'était sa fête et, ce jour, il le vouait aux soûleries. Ma mère ouvrit et introduisit un monsieur maigre et grisonnant. Il demanda à parler à mon père.
«—Beppo est sorti, dit ma mère, mais je suis sa femme.
«Le monsieur lui tendit une enveloppe en disant:
«—En ce cas, vous pouvez prendre connaissance de cette lettre.
«Mais Attilia éclata de rire, baissa les yeux et répondit en rougissant:
«—Je ne sais pas lire.
«À ce moment mon père entra, il était légèrement émoustillé et dès qu'il eut lu la lettre que lui tendait le visiteur, il regarda sa femme, lui parla à l'oreille. Elle éclata en sanglots.
«Le cœur de mon père était attendri par les libations, il se mit à pleurer avec ma mère, et voyant leurs larmes je me mis à sangloter plus fort qu'eux. L'étranger seul semblait de glace, mais respectait ce désespoir.
«Lorsque mes larmes furent épuisées, je m'endormis et me réveillai dans un wagon de train en marche. Je ne vis dans le compartiment que mon père. Heureusement, je sentis dans mes bras mon génie, Maldino. Mon père regardait par la portière. Je fis de même. Des paysages à chaque instant interrompus par des poteaux télégraphiques défilaient sous mes yeux. Les portées formées par les fils télégraphiques s'abaissaient, puis remontaient brusquement pour mon étonnement. Le train faisait une musique de fer massif qui me berçait: bourouboum boum boum, bourouboum boum boum. Je me rendormis et me réveillai lorsque le train s'arrêta. Je frottai mes yeux. Mon père me dit doucement:
«—Giovannino, regarde.
«Je regardai et vis derrière la gare une tour penchée.
«C'était Pise. J'en fus émerveillé et élevai Maldino afin qu'il vît cette tour qui était sur le point de tomber. Lorsque le train fut de nouveau en marche, je pris la main de mon père et lui demandai:
«—Où est maman?
«—Elle est à la maison, dit mon père, tu lui écriras quand tu sauras écrire et tu reviendras quand tu seras grand.
«—Mais, ce soir, ne la reverrai-je plus?
«—Non, répondit mon père avec tristesse, ce soir, tu ne la verras point.
«Je me mis à pleurer et à le battre en criant:
«—Méchant menteur.
«Mais il me calma en disant:
«—Giovannino, sois sage. Ce soir nous serons à Turin et je te mènerai voir Giandouia, qui ressemble en plus grand à ton pantin préféré.
«Je regardai Maldino avec tendresse, et, à l'idée que j'allais le voir en plus grand, je me consolai.
«La nuit, nous arrivâmes à Turin. Nous couchâmes à l'auberge. Je tombais de fatigue, mais tandis que mon père me déshabillait, je demandai:
«—Et Giandouia?...
«—Ce sera pour demain soir, dit mon père, tandis qu'il bordait mon lit, ce soir il est aussi fatigué que toi.
«Pour la première fois, je m'endormis sans avoir dit ma prière du soir.
«Le lendemain, mon père me mena voir Giandouia. Je n'avais encore jamais été au théâtre. Je fus aux anges pendant toute la représentation et ne perdis aucun des gestes des nombreuses marionnettes de grandeur naturelle qui s'agitaient sur la scène; mais je ne compris rien à l'intrigue de la pièce qui, autant que je me souvienne, devait en partie se passer en Orient. Lorsque tout fut fini, je ne pouvais pas le croire. Mon père me dit:
«—Les marionnettes ne reviendront plus.
«—Où sont-elles allées? demandai-je en m'assurant que Maldino était toujours dans mes bras.
«Mais mon père ne me répondit rien...
«Ensuite, je partis pour Paris avec mon oncle Je n'ai jamais revu mes parents, qui moururent peu d'années après mon départ.»
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* *
Ayant achevé son récit, Giovanni Moroni resta longtemps rêveur, J'essayai à plusieurs reprises de connaître ses souvenirs, ses impressions sur les années qui s'étaient écoulées depuis sa première enfance. Mais il me fut impossible de rien tirer de lui sur ce sujet. Au demeurant, je crois qu'il n'avait rien à dire...
À Joseph Bachès