LA FAVORITE
C'était à Beausoleil, près de la frontière monégasque, dans cette partie du Carnier appelée le Tonkin et presque entièrement habitée par des Piémontais.
Un bourreau invisible ensanglantait l'après-midi. Deux hommes suaient et soufflaient en portant une civière. Ils se tournaient parfois vers le cou tranché du soleil et l'injuriaient, les yeux presque fermés.
Ces hommes et cette civière allaient péniblement comme un scorpion qui fuit le danger, et lorsqu'ils s'arrêtèrent près d'une bicoque basse et infecte, celui qui venait le dernier s'étant penché, le scorpion eut l'air d'être sur le point de se suicider avec la queue. Le porteur d'arrière écarta la couverture et découvrit la tête blessée d'un mort.
*
* *
Par la porte ouverte d'une maison pleine d'hommes venait une voix monotone qui appelait les numéros sortis au lotto. Accroupie sur le seuil, une fille de treize ou quatorze ans, en haillons, les cheveux courts rongés par la pelade, répétait sans cesse, en les chantonnant, ces mots d'affamé: La polenta molla, la polenta molla..» Les porteurs frappèrent à la porte et à l'unique fenêtre de la bicoque en appelant:
«Cichina. Eh! la Cichina!»
Aussitôt, un ouvrier débraillé bouscula la fille qui chantait et sortit de la maison que les numéros du lotto traversaient au hasard:
«Qu'y a-t-il?»
Les porteurs répondirent en s'épongeant le front:
«Le roc qu'il minait s'est détaché; il est tombé de cent mètres sur la route en se déchirant aux cactus.»
*
* *
La porte de la bicoque s'ouvrit et la Cichina, c'est-à-dire Françoise, parut, propre, avec un tablier rose, empesé et festonné.
Elle était brune, encore belle et bien faite; elle souriait, l'air faux, en minaudant et sa peau sèche et mate comme la paille de maïs attestait seule l'approche de la cinquantaine. Sur le cou et sur la face couraient les ombres de ses années. Et sur ses yeux encore humides comme le velours d'une loutre nageant à la surface de l'eau, les durs frissons du regret et d'une fin d'espoir mettaient parfois les miroitements bleus et froids de l'acier.
Les passions impétueuses de cette femme du peuple ne se traduisaient chez elle par aucune émotion. Elle le sentait, et s'efforçait, par la mobilité de la bouche, des yeux, par des gestes dramatiques, de montrer la violence de ses sentiments auxquels elle n'obéissait pas naturellement.
Ses attitudes étaient nobles, mais étudiées.
Elle dit: «Il est mort!» et avec un grand cri cacha sa figure dans son tablier et il n'y eut rien dans sa douleur qui ne parût feint. Vite, elle abaissa son tablier et s'adressa à cet homme qui se tenait devant la maison du lotto:
«C'est aujourd'hui le 3, Costantzing!... Il est mort le 3! Joue sur le 3, Costantzing, joue sur le 3!»
*
* *
On commençait à se rasse,bler autour de la civière. Il y avait de petits gamins qui parlaient fort avec des voix d'hommes. Il y avait des gamines qui portaient des bébés dans les bras. Il y avait quelques ouvriers qui s'étaient mis à jouer à la morra en face du mort.
Un monsieur bien habillé s'arrêta près de la civière.
La Cichina le regarda en minaudant et en pleurnichant:
«Il était si brave, si brave! Je lui ferai faire une belle couronne.»
*
* *
Les porteurs reprirent la civière et la portèrent dans la bicoque de la Cichina. Le mort entra non-chalamment comme un souverain oriental. On le déposa au centre de l'unique chambre qui sentait l'encens, la pâte aigre et la puanteur de la morue sèche qui dessalait dans l'eau d'une cuvette de terre vernissée, posée sur le sol. Au fond de la pièce était le lit; au-dessus, un rosaire suspendu à la muraille, sous une palme tressée, encadrait une lithographie qui représentait Victor-Emmanuel entre Garibaldi et Cavour.
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* *
Le monsieur bien vêtu s'était approché; il examinait, apitoyé, l'intérieur misérable de la maison mortuaire. La Cichina le regarda encore en minaudant:
«Mouchu, disait-elle, en corrompant le mot monsieur, il est mortl il est mort!... Je n'ai pas de chance... Mais je vois bien qu'un galant homme comme vous ne me prend pas pour une femme de rien: la misère, mouchu, me force à vivre parmi les malheurs et les malheureux... Et qui sait? Nous allons peut-être gagner de l'argent. Il est mort le 3 et Costantzing a pris ce numéro au lotto. Ah! oui, j'en ai eu aussi de la chance... Quand on est belle!... Il n'y avait pas de plus belle que moi à Pinéreul.»
Et elle éclata en sanglots, parlant de Pignerol, hoquetant des phrases entrecoupées et magnifiques où il re galantuomo, ce Victor-Emmanuel, qui est le Vert Galant de l'Italie, revivait brusquement avec ses grosses moustaches conquérantes, ses goûts populaires et ses favorites d'un jour.
«Vittorio Émmanuele!... Oui, mouchu. Pendant un voyage à Pinéreul... Il était le premier, je vous le jure... J'ai eu quatre marenghi, oui, mouchu, quatre pièces d'or... Il était si beau et il était le roi... Quatre marenghi...»
Et elle pleurait, cette favorite, ne s'observant plus, laissant brusquement toutes ses années lui froisser le visage. Son souvenir les avait toutes rappelées, ses années à elle et de plus anciennes encore qui la vieillissant davantage évoquaient les aventures galantes des prisonniers de jadis à Pignerol. C'était Lauzun, vieille ombre frivole qui revenait pour courtiser cette femme, et, avec le surintendant Fouquet et le Masque de Fer, formait une cour merveilleuse et séculaire à cet ouvrier mort à qui le hasard avait donné pour compagne la favorite d'un roi.
*
* *
Mais Costantzing, qui avait perdu son argent au lotto, chassa ces ombres lorsqu'il revint. Il s'avança, les poings fermés:
«Vous savez, la Cichina m'appartient! Ce n'est pas parce que vous êtes habillé en monsieur que vous pouvez vous mêler de ce qui ne vous regarde pas... Foutez le camp et tchaû!»
Et il répéta plusieurs fois le dur adieu piémontais «Tchaû!... Tchaû!...» Mais la Cichina mit les mains sur les hanches:
«À la couche, Costantzing, à la couche! Tu n'es pas jaloux de celui-là?»
Elle montrait la lithographie qui représentait Victor-Emmanuel.
«Ni de celui-là?»
Elle désignait le mort au milieu de la pièce.
«Alors, tu n'as pas besoin d'être jaloux du mouchu qui s'intéresse à moi. Je fais ce que je veux, tu m'entends, plandrong, ce que je veux!... J'ai eu un roi quand j'ai voulu et des maçons quand il m'a plu et des messieurs, si ça me faisait plaisir...»
Et Costantzing était un botcha, c'est-à-dire un manœuvre, roux et vigoureux, ayant à peine vingt ans et plus orgueilleux de sa Cichina qu'elle n'était fière de sa propre destinée. La jalousie sortit de lui comme l'écume sort d'une vague brisée contre un rocher.
Il se jeta sur sa maîtresse qui, butant contre la civière, la renversa et tomba sur le mort.
Sauvagement, ce rival d'un roi piétinait la favorite par-dessus le cadavre, en fixant d'un air de défi le portrait souverain suspendu à la muraille.
À Mademoiselle Segré
LE DÉPART DE L'OMBRE
«C'était il y a plus de dix ans, et tout cela n'est point passé, puisque je revois, quand je le veux, les choses et les gens de ce temps-là. Je sens leur consistance et j'entends les bruits et les voix. Ces souvenirs m'importunent, comme des mouches que l'on chasse et qui, aussitôt, se posent de nouveau sur la face ou sur les mains.
«Quand Louise Ancelette mourut, je ne l'aimais plus. Sa tendresse, depuis un an déjà, glissait sur moi comme l'eau de pluie sur l'imperméable. Mon désamour, que je ne voulais pas montrer, brillait soudain, en éclair labial, devant nos amis, à qui mes inquiétudes mentales donnaient, j'en étais sûr, un sujet de conversation que je devinais sans les entendre, comme, sans le voir, on devine le cadavre d'une jeune fille lorsqu'on passe devant une maison mortuaire à la porte ornée de tentures blanches.
«On me l'a dit depuis. Près d'un mois avant le trépas de Louise, je disais qu'elle allait mourir, qu'elle n'en avait plus que pour trois semaines, pour quinze jours, qu'elle périrait le mercredi prochain, qu'elle mourrait le lendemain. On avait pris cela pour des plaisanteries, car Louise était bien portante, pleine de jeunesse et de gaieté.
«Mais le boucher peut dire le jour où telle génisse sera abattue. Ma haine était savante, je connaissais bien le jour de la mort de Louise et elle mourut à la date que j'avais indiquée.
«Elle mourut brusquement et sa mort ne fut point une énigme pour les médecins. Mais je ne pus empêcher que mes amis me soupçonnassent d'un crime. Leurs questions m'enlaçaient comme des serpents sibilants que je ne savais pas charmer.
«Tourments de jadis, je vous ressens encore...
*
* *
«Un mois avant la mort de Louise, nous étions sortis ensemble; c'était un samedi. Silencieux, nous errions dans le Marais, et je m'en souviens, je regardais nos ombres qui nous précédaient en se mêlant.
«Dans la rue des Francs-Bourgeois, nous nous arrêtâmes devant une boutique sur laquelle on pouvait lire: Marchandises provenant du mont-de-piété. À travers les vitres, on voyait, étalés, des objets disparates. Le monde entier et toutes les époques étaient les fournisseurs de cette boutique où bijoux, robes, tableaux, bronzes, bibelots, livres voisinaient comme les morts voisinent au cimetière. Je lisais mélancoliquement le lamentable précis d'histoire civile que formait toute cette brocante, quand Louise me demanda de lui acheter un bijou qui lui plaisait. Nous entrâmes. En ouvrant la porte vitrée je lus le nom qui s'y dessinait en lettres blanches: David Bakar, et je vis que, brusquement séparées, nos ombres n'entrèrent qu'à notre suite.
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* *
«David Bakar était assis à son comptoir. Il nous dit de prendre le bijou dans la vitrine et lorsque après avoir marchandé je voulus payer, il me dit qu'il n'avait pas de monnaie à me rendre et d'aller en faire dans le voisinage. Je compris que cet homme ne voulait pas travailler le jour du sabbat, et quand, de retour, j'eus payé ce que je devais, la monnaie resta sur le comptoir.
«—Quelle belle journée, nous dit ensuite Bakar. Il est vrai que c'est aujourd'hui samedi: le soleil brille toujours ce jour-là. Et c'est le jour où l'on peut le mieux examiner une ombre. Chaque samedi me rappelle aussi un des détails les plus émouvants de ma longue vie. Le beau souvenir que d'avoir été le hasard même! Les chrétiens n'ont point de ces souvenirs d'enfance!
«Je naquis à Rome et ne suis à Paris que depuis l'âge de vingt-cinq ans.
«Vous savez qu'à Rome on tire le lotto chaque samedi, sur la piazza Ripetta, et que le soin de prendre les numéros au hasard est dévolu à un enfant juif qu'on choisit, de préférence, gracieux de visage et à cheveux bouclés.
«Une fois c'est moi qui tirai le lotto. Ma mère, qui était très belle, me conduisit. Alors, au centre de la place, je devins le hasard. Et depuis, je n'ai jamais vu tant de regards me considérer anxieusement. À la fin, il y avait de ces yeux qui flamboyaient de colère et d'autres de joie. Des hommes me montraient le poing en m'insultant tandis que quelques-uns jubilaient en m'appelant Jésus, agneau pascal, sauveur, ou me donnaient d'autres noms chrétiennement flatteurs.
«Et je me souviens très nettement d'un homme en redingote et sans chapeau qui se tenait au premier rang de la foule. Il paraissait triste et accablé et tandis qu'elle s'écoulait, je vis, qu'au soleil, cet homme n'avait point d'ombre. Vite et discrètement, il sortit un revolver de sa poche et se tira une balle dans la bouche.
«Épouvanté, je regardai un moment les gens emporter le cadavre; ensuite je cherchai ma mère, mais je ne la retrouvai pas et je retournai seul au logis où elle ne rentra pas cette nuit-là.
«Le lendemain, quand ma mère fut de retour, mon père lui fit des reproches que nous trouvâmes très mérités mes sœurs et moi. Mais il se tut bientôt lorsqu'elle eut prononcé durement quelques paroles que je ne compris pas.
«Mon oncle Penso, le rabbin, vint le soir, il était irrité contre mes parents qui m'avaient laissé tenir le lotto.—J'ai vu David, disait-il, il était pareil au veau d'or que nos maîtres adorèrent en l'absence de Moïse. J'attendais l'instant où les gagnants organiseraient des danses autour de David.—Et ces objurgations étaient mêlées de citations de Maïmonide et du Talmud.»
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«J'offris à Bakar un cigare qu'il refusa en prétextant le sabbat.
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«—Oï, dit Bakar, je ne me sens pas très bien. Avant de vous en aller, prêtez-moi vos ombres... Je voudrais savoir si j'ai longtemps à vivre. Je connais un peu la sciomancie ou devination par les ombres. Je tiens les principes de cette science de ce même oncle qui n'aimait pas qu'on adorât le veau d'or, mais qui, fort riche et fort avare, ne voyageait qu'en troisième clssse. Un de ses amis lui demandait un jour la raison de cette lésinerie.—Parce qu'il n'y a pas de quatrième, répondit mon oncle. Dans la suite, il émigra en Allemagne, où les trains ont des wagons de quatrième classe.
«Sortons de la boutique et au soleil du sabbat soyons sciomanciens.
«Avez-vous tous votre ombre, au moins?
«Car ne l'ignorez pas, d'après nos croyances certaines, l'ombre quitte le corps trente jours avant qu'il ne meure.»
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* *
«Hors de la boutique, nous vîmes avec bonheur que nous possédions encore notre ombre. Bakar nous plaça de façon à ce que les ombres se mêlassent à la sienne, puis il examina cette tache trembleuse. Il disait:
«—Oï, le signe du feu! Oï, le feu, asch! Oï, Adonaï! Asch qui est le feu en hébreu donne Aschen en allemand. Ce sont les cendres, les cendres des morts. Oï, et haschisch est de là vraisemblablement. Ce sera le bon sommeil. Oï! le signe du feu. Asch, Aschen, haschich et assassin que j'oubliais vient de là aussi. Oï, oï! Asch, aschen, haschich, assassin, oï, Adonaï, Adonaï!»
«Et comme il était sorti sans chapeau et peut-être en confirmation d'un présage mortel figuré par asch, le signe du feu, Bakar éternua bruyamment:
«—Atchi! Atchi!»
«Fort ému, je lui dis:
«—Dieu vous bénisse!
«Mais Bakar rentra dans sa boutique en disant:
«—J'ai encore longtemps à vivre.»
«Puis, voyant que le soleil allait disparaître, il nous dit:
«—À une autre fois.»
«Car c'était l'heure de la prière, et en nous en allant, nous pûmes le voir, tandis que, couvert d'un vieux chapeau haut de forme, il lisait, debout sur le seuil de sa boutique, un livre hébreu qu'il commença régulièrement par la fin.
*
* *
«Nous marchions sans parler, et lorsque au bout d'un moment je voulus revoir nos ombres, je vis avec un plaisir singulièrement atroce que celle de Louise l'avait quittée.»
À Louis Chadourne
LA FIANCÉE POSTHUME
Un jeune Russe qui voyageait sur le continent alla passer l'hiver à Cannes. Il prit pension chez un professeur qui, pendant la saison, donnait des leçons de français aux étrangers.
Ce professeur, d'une cinquantaine d'années, se nommait Muscade. Il avait des mœurs simples et aurait passé partout inaperçu s'il n'eût toujours empesté l'ail.
Mme Muscade était une douce créature qui âgée de trente-huit à quarante ans n'en accusait pas plus de trente à trente-deux. Elle était blonde, de chairs épanouies, la taille mince, mais sa poitrine et ses hanches saillaient. Pourtant rien en elle n'était provocant et elle paraissait triste.
Le jeune Russe la remarqua et il la trouvait jolie.
Les Muscade habitaient une petite villa située du côté de Suquet, et d'où l'on avait vue sur la mer, les îles de Lérins et les longues plages de sable sur lesquelles des troupes d'enfants nus et minces s'ébattent l'été, avant le crépuscule. La villa avait un jardin planté de mimosas, d'iris, de roses et de grands eucalyptus.
Le pensionnaire des Muscade passa tout l'hiver à se promener, à fumer et à lire. Il ne voyait pas les jolies filles dont la ville est pleine, il ne regardait pas les belles étrangères. Ses yeux ne gardaient que l'éblouissement du mica qui scintille partout, sur le sable marin, sur le sol des rues et sur les murs, et sa pensée, tandis qu'il marchait repoussé par le vent qui vient de la mer, était toute à Mme Muscade. Mais cet amour était doux, exquis, sans fièvre, et il n'osait en faire l'aveu.
*
* *
Les eucalyptus tapissèrent le sol de petits cheveux odoriférants. Il y en avait tant, qu'éteignant l'éclat du mica, ils recouvraient entièrement les allées des jardins, et le mimosa enflammait toutes ses fleurs embaumées.
Un soir, dans la pénombre d'une chambre dont la fenêtre était ouverte, le jeune homme vit Mme Muscade allumer une lampe. Elle avait des gestes lents; sa silhouette paraissait une vision gracieuse et nonchalante. Il pensa: «Ne différons plug». Et s'approchant d'elle, il lui dit:
«Quel joli nom, Mme Muscade. C'est presque un petit nom. Il vous sied ce nom à vous dont les cheveux sont un peu de soleil à l'orient. À vous qui êtes aromatique comme ces noix muscades les plus parfumées; celles qu'un pigeon a digérées et rendues intactes. Tout ce qui a bonne odeur a votre odeur. Et vous devez avoir la saveur de tout ce qui est délectable. Je vous aime, Madame Muscade!»
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* *
Mme Muscade ne manifesta aucune émotion de de courroux ni de gaieté, et après avoir jeté un coup d'œil par la fenêtre, quitta la chambre.
Le jeune homme demeura un instant tout interdit; il eut ensuite envie de rire, puis alluma une cigarette et sortit.
Vers cinq heures, il revint et vit M. et Mme Muscade appuyés à la grille de la villa. Dès que ceux-ci l'aperçurent ils sortirent dans la rue qui était toujours déserte. Mme Muscade ferma la grille de la villa et vint se placer près de son mari qui parla:
—Monsieur, yai quelque chose à vous dire.
—Dans la rue? fit le jeune homme.
Et il regarda Mme Muscade qui, placide, ne bronchait pas.
—Oui, dans la rue, affirma M. Muscade.
Et il commença:
«Monsieur, soyez assez bon pour écouter mon histoire jusqu'au bout, notre histoire, puisque c'est aussi celle de Mme Muscade.
«J'ai cinquante-trois ans, monsieur, et Mme Muscade en a quarante. Il y a vingt-trois ans aujourd'hui que nous nous fiançâmes, ma femme et moi. Elle était la fille d'un maître de danse; moi j'étais orphelin, mais mon état me fournissait l'aisance nécessaire à un ménage. Ce fut un mariage d'amour, monsieur.
«Vous la voyez maintenant jolie et encore désirable. Mais si vous l'aviez vue alors, monsieur, avec ses cheveux en torsades dont on ne trouverait la teinte dans aucun tableau! Tout passe, monsieur, et ses cheveux d'à présent, je vous le jure, ne donnent aucune idée de ce qu'ils étaient lorsqu'elle avait dix-sept ans. Ces cheveux, c'était alors du miel. Ou bien encore on eût hésité à dire s'ils se rapportaient à la lune ou au soleil.
«Je l'adorais, monsieur. Et j'ose affirmer que de son côté elle m'aimait. Nous nous épousâmes. Ce fut une joie sans limites, une allégresse de tous nos sens, un bonheur pareil à un rêve, un rêve sans désillusion. Nos affaires prospéraient et nos amours durèrent.
*
* *
«Au bout de quelques années, monsieur, il plut à Dieu de remplir la coupe de notre bonheur déjà si pleine. Mme Muscade me rendit père d'une fillette adorable que nous appelâmes Théodorine, parce que Dieu nous l'avait donnée. Mme Muscade voulut la nourrir et, le croiriez-vous, monsieur, je devins encore plus heureux d'aimer cette nourrice adorable d'un bébé angélique. Ah! quel charmant tableau lorsque, le soir, sous la lampe, après avoir donné à teter à l'enfantelette, Mme Muscade la déshabillait! Nos bouches se rencontraient souvent sur le corps doux, poli, odoriférant de la petite et des baisers joyeux claquaient sur ses petites fesses, sur ses jambettes, sur ses cuissettes potelées, partout, partout. Et nous trouvions des mots adorables: petite démone, pupille de mon œil, belette, hermine, et tant d'autres!
«Puis ce fut le premier pas, la première parole et puis, hélas, monsieur, elle mourut à l'âge de cinq ans.
«Je la vois encore sur son petit lit, morte et belle comme une petite martyre. Je revois le petit cercueil. Et on nous l'enleva, monsieur, et nous avons perdu toute joie, tout notre bonheur, que nous ne retrouverons qu'au ciel où notre Théodorine continue à vivre.
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* *
«Du jour de sa mort, nos âmes se sont senties vieilles et nous n'avons plus rien aimé de la vie. Et pourtant nous ne voulons pas la perdre. Notre existence est devenue triste, mais elle est si calme qu'elle en est délicieuse.
«Les années ont passé, atténuant une douleur toujours présente et qui nous fait pleurer quand nous parlons de notre fille.
«Souvent nous parlions d'elle:
«—Elle aurait maintenant douze ans, ce serait l'année de sa première communion.»
«Et cette fois-là nous pleurâmes toute la journée sur sa tombe dans notre cimetière parfumé.
«—Elle aurait aujourd'hui quinze ans et serait déjà peut-être demandée en mariage.»
*
* *
«C'est moi qui ai dit cela, il y a deux ans; ma femme sourit tristement et nous eûmes la même idée. Le lendemain, nous mettions une pancarte: Chambre à louer pour monsieur seul. Et nous eûmes plusieurs jeunes gens comme locataires, des Anglais, un Danois, un Roumain. Et nous pensions:
«—Elle aurait seize ans. Qui sait? notre pensionnaire lui plairait peut-être?—»
«Puis vous êtes venu, monsieur, et nous avons souvent pensé:
«—Théodorine aurait dix-sept ans et sûrement si elle n'était pas encore mariée, son cœur élirait ce jeune homme doux, bien élevé et de tout point digne d'elle.»
«Vous êtes ému, monsieur, je vois cela. Vous avez bon cœur...
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* *
«Hélas! je me trompais. Voyez-vous, monsieur, ce que vous avez voulu faire cet après-midi, c'était presque un crime. Car voilà la vérité, monsieur, Mme Muscade m'a tout dit. Vous avez désolé le cœur de cette femme exquise. Vous désolez mon âme, monsieur, et vous comprenez vous-même qu'après ce qui s'est passé il n'est plus possible que vous entriez dans ma maison. Voyez, la grille est close et c'est fini: jamais plus vous ne passerez dans mon jardin. Vous le pensiez un jardin de délices défendues, monsieur, et cette pensée vous en a chassé. Vous ne voudriez pas rentrer dans cette maison calme où vous avez contristé cette femme qui vous aimait déjà, je le sais, comme une mère aime son fils. Hélas! j'aurais voulu vous voir dans ma maison longtemps encore, mais, vous le sentez, vous en êtes persuadé, c'est impossible, c'est fini. Cette nuit vous trouverez à vous loger dans un hôtel et vous me ferez dire où vous êtes descendu. Je vous enverrai votre bagage. Adieu, monsieur. Venez, Madame Muscade, la nuit tombe. Adieu, Monsieur, soyez heureux, adieu!»
À Louis Dumur
L'ŒIL BLEU
J'aime entendre les vieilles dames parler du temps où elles étaient petites filles.
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«J'avais douze ans et j'étais pensionnaire dans un couvent du Midi de la France, m'a raconté une de ces respectables dames à bonne mémoire. Nous vivions là, séparées du monde, et nos parents seuls pouvaient nous visiter, une fois par mois.
«Nos vacances elles-mêmes se passaient dans ce oouvent qu'entouraient d'immenses jardins, un verger et des vignes.
«Je puis dire que je ne suis sortie de cette enceinte de calme que pour me marier, à l'âge de dix-neuf ans, et j'y étais depuis l'âge de huit ans. Je m'en souviens encore: lorsque j'eus franchi le seuil de la grande porte qui s'ouvrait sur l'univers, le spectacle de la vie, l'air que je respirais et qui me semblait si nouveau, le soleil qui me parut plus lumineux qu'il n'avait jamais été, la liberté enfin me saisit à la gorge. J'étouffais et je serais tombée éblouie, étourdie, si mon père, à qui je donnais le bras, ne m'eût retenue et ne m'eût ensuite menée vers un banc qui se trouvait là et où je m'assis un instant pour reprendre mes esprits.
*
* *
«À douze ans donc, j'étais une petite fille espiègle et innocente et toutes mes compagnes étaient comme moi.
«Les études, les récréations, les exercices de dévotion se partageaient notre temps.
«Cependant c'est vers cette époque que le démon de la coquetterie pénétra dans la classe où j'étais, et je n'ai pas oublié la ruse dont il se servit pour nous apprendre que les petites filles que nous étions deviendraient bientôt des jeunes filles.
«Aucun homme ne pénétrait dans l'enceinte du couvent, sinon le vénérable aumônier qui disait la messe, prêchait, et auquel nous disions nos peccadilles. Il y avait encore trois vieux jardiniers, peu faits pour nous donner une haute idée du sexe fort. Nos pères venaient nous voir aussi, et celles qui avaient des frères en parlaient comme d'êtres surnaturels.
«Un soir, à la tombée de la nuit, nous revenions de la chapelle et nous marchions à la queue leu leu, nous dirigeant vers le dortoir.
«Soudain, au loin, derrière les murs qui entouraient les jardins du couvent, un son de cor se fit entendre. Je m'en souviens comme si cela s'était passé hier: la fanfare héroïque et mélancolique éclata dans le profond silence, au crépuscule, tandis que le cœur de chaque petite fille battait plus fort qu'auparavant. Et cette fanfare qui, répercutée par les échos, mourait dans le lointain, évoquait pour nous je ne sais quel cortège fabuleux...
«C'est d'eux que nous rêvâmes cette nuit-là...
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* *
«Le lendemain, une petite blonde, qui s'appelait Clémence de Pambré, étant sortie un instant de la classe, revint toute pâle et chuchota à sa voisine, Louise de Presséc, que dans le couloir sombre elle avait rencontré un œil bleu. Et bientôt toute la classe connut l'existence de l'œil bleu.
«On n'écoutait plus la Mère qui nous enseignait l'histoire. Les élèves faisaient à présent des réponses saugrenues, et moi-même, qui n'étais pas très forte en cette branche-là, comme on me demandait à qui avait succédé François Ier, je dis à tout hasard, mais sans conviction, que c'était à Charlemagne, et ma voisine, chargée d'éclairer mon ignorance, fut d'avis qu'il avait succédé à Louis XIV. On avait bien autre chose à faire que de penser à la chronologie des rois de France: on songeait à l'œil bleu.
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* *
«Et en moins d'une semaine, chacune de nous eut l'occasion de le rencontrer, cet œil bleu.
«Nous avions toutes la berlue, c'est certain, mais nous le vîmes toutes. Il passait vite, tachant l'ombre dans les couloirs de son bel azur. Nous en étions épouvantées et aucune de nous n'osait en parler aux religieuses.
«On se creusait la tête pour savoir à qui cet œil effrayant pouvait appartenir. Je ne sais plus laquelle de nous émit l'opinion que ce devait être l'œil d'un des chasseurs qui avaient passé quelques soirs auparavant au milieu des fanfares de cors, dont les éclats lyriques à faire pleurer persistaient en nos mémoires. Et il en fut ainsi décidé.
«Nous nous persuadâmes toutes qu'un des chasseurs était caché dans le couvent et l'œil bleu était son œil. Nous ne songeâmes point que l'œil unique dénotait un borgne ni que les yeux ne volent point à travers les corridors des vieux couvents et n'errent point détachés de leurs corps.
«Et cependant nous ne pensions qu'à cet œil bleu et au chasseur qu'il évoquait.
«C'était fini d'avoir peur de l'œil bleu. On aurait bien voulu qu'il s'arrêtât pour nous fixer et nous faisions en sorte de sortir souvent seules dans les couloirs pour rencontrer l'œil merveilleux qui nous charmait désormais.
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«Bientôt la coquetterie s'en mêla. Aucune de nous n'aurait voulu être vue par l'œil bleu tandis qu'elle avait les mains tachées d'encre. Chacune faisait son possible pour paraître à son avantage en traversant les couloirs.
«Il n'y avait ni glace ni miroir au couvent, et notre ingéniosité naturelle y suppléa bientôt. Chaque fois que l'une de nous passait près d'une porte vitrée qui donnait sur un palier, un pan de tablier noir plaqué derrière la vitre formait ainsi un miroir improvisé où l'on se regardait vite, vite, en s'arrangeant la chevelure, en se demandant si l'on était jolie.
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«L'histoire de l'œil bleu dura bien deux mois; puis on le rencontra de moins en moins, et enfin l'on n'y pensa plus que très rarement, et quand on en parlait encore, de loin en loin, ce n'était jamais sans frissonner.
«Mais dans ce frisson il entrait de la crainte et aussi quelque chose qui ressemblait à du plaisir, le plaisir secret de parler d'une chose défendue.»
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Vous n'avez jamais vu passer l'œil bleu, ô petites filles d'aujourd'hui!
Au docteur Palazzoli
L'INFIRME DIVINISÉ
Par une matinée de printemps, une automobile qui passait sur la route de Paris à Cherbourg fit explosion dans la commune de Chatou, sur la limite du Vésinet. Les deux voyageurs qui occupaient le coupé furent tués. Quant au chauffeur, on le ramassa à moitié mort; il demeura trois mois sans connaissance, et lorsque, dans une petite voiture poussée par sa femme, il put enfin quitter l'hôpital, il lui manquait la jambe gauche, le bras gauche, l'œil gauche et il était devenu sourd de l'oreille gauche.
Dès lors, il vécut dans une maisonnette qu'il possédait au bord de la mer, près de Toulon, et grâce à la petite aisance procurée par le montant de l'assurance qu'il avait touchée. Les cicatrices laissées par la section de ses membres étant toujours douloureuses, il lui avait été impossible de supporter une jambe en bois ni un bras postiche, et il s'était, en peu de semaines, accoutumé à sautiller au lieu de marcher.
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Les voisins et les passants regardaient curieusement cet infirme qui, en se promenant, paraissait sauter à la corde, et cette sorte de danse communiqua à son intelligence une telle vivacité que le renom de son esprit, de l'à-propos de ses réparties, de la finesse de ses plaisanteries se répandit très vite. On venait le voir, l'interroger non seulement de Toulon, mais encore de tous les villages environnants, et l'on comprit bientôt que cet homme, nommé Justin Couchot et qu'on ne tarda pas à surnommer l'Éternel, avait, avec ses membres de gauche, entièrement perdu la notion du temps.
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Les deux mois qu'il avait passés sans connaissance avaient aboli en lui tout souvenir de sa vie antérieur à l'accident dont il était sorti estropié, et s'il avait retrouvé en partie l'usage du langage qu'il entendait autour de lui, il lui était maintenant impossible de relier entre eux les divers événements qui remplissaient désormais son existence. De ses actions saccadées il n'apercevait plus la succession.
À vrai dire, il semble impossible de croire qu'elles lui parussent simultanées et le seul mot qui, dans la pensée des hommes accoutumés à l'idée du temps, puisse rendre ce qui se passait dans le cerveau de Justin Couchot est celui d'éternité. Ses actions, ses gestes, les impressions qui frappaient son œil, son oreille uniques lui semblaient éternelles et ses membres solitaires étaient impuissants à créer pour lui, entre les divers actes de la vie, cette liaison que deux jambes, deux bras, deux yeux, deux oreilles suscitent dans l'esprit des hommes normaux et de quoi résulte la notion du temps.
Bizarre infirmité, qui méritait qu'on l'appelât divine!
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Sa popularité augmentait chaque jour et il prit l'habitude d'exciter la curiosité publique. Quand le temps était beau, il s'en allait par bonds, s'élançant vers le firmament, où l'on place Dieu, auquel il ressemblait mentalement, et retombait sur la terre aussitôt, divinité sans puissance qu'emprisonnait un corps infirme et faible à faire pitié.
Et si on l'interpellait pour l'interroger, il s'arrêtait et demeurait des heures entières perché sur sa jambe comme un échassier.
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On lui demandait:
«Eh! l'Éternel, qu'as-tu fait hier?»
Il répondait:
«Enfants, je crée la vie. Je veux que la lumière soit et l'obscurité se tient auprès, mais hier n'est pas pour moi, non plus que demain, et rien n'existe qu'aujourd'hui.»
Et il s'accordait si bien avec la nature qu'elle lui était un effet de sa volonté, à quoi l'événement répondait sans cesse avant qu'il pût connaître le regret ou le désir.
Une belle jeune femme minauda un jour:
«L'Éternel, que pensez-vous de moi?»
Il lui dit:
«Million d'êtres que tu es, de toute taille et de tant de visages: d'enfant, de jeune fille, de femme et de vieille, vous vivez et tu es morte, vous riez et vous pleurez, vous aimez et vous haïssez et tu n'es rien et vous êtes tout.»
Un homme politique voulut savoir à quel parti allaient ses sympathies.
«À tous, répondit l'Éternel, et à aucun, car ils sont comme l'ombre et la lumière et doivent vivre ensemble sans que rien puisse changer.»
Il arriva qu'on lui raconta l'histoire de Napoléon:
«Sacré Bonaparte! s'écria Justin Couchot. Il ne cesse de gagner des batailles, d'être vaincu et de mourir à Sainte-Hélène.»
Et comme quelqu'un, étonné, le questionnait sur la mort, il s'en alla à petits sauts, disant:
«Des mots, des mots! Comment voulez-vous mourir? On est, cela suffit; on est comme le vent, la pluie, la neige, Napoléon, Alexandre, la mer, les arbres, les villes, les fleuves, les montagnes.»
Le monde entier et toutes les époques étaient ainsi pour lui un instrument bien accordé que son unique main touchait avec justesse.
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Justin Couchot disparut il y a un an et l'on n'a jamais pu savoir ce qu'il est devenu. Les autorités. non sans raison, supposèrent qu'il s'était noyé, mais son corps bizarre à membres uniques n'a pas été retrouvé. Ses parents, voisins et ceux qui l'avaient rencontré ne croient pas à la mort de l'Éternel et n'y croiront jamais.
À Ferdinand Molina
SAINTE ADORATA
Je visitai, un jour, la petite église de Szepeny, en Hongrie, et l'on m'y montra une châsse très vénérée.
«Elle contient, me dit le guide, le corps de sainte Adorata. Voilà près de soixante ans qu'on découvrit son tombeau tout près d'ici. Sans doute fut-elle martyrisée aux premiers temps du christianisme, à l'époque de l'occupation romaine, où la région de Szepeny fut évangélisée par le diacre Marcellin, qui avait assisté à la crucifixion de saint Pierre.
«Selon toute vraisemblance, sainte Adorata se convertit à la voix du diacre, et après le martyre des prêtres romains enterrèrent le corps de la bienheureuse. On suppose qu'Adorata n'est que la traduction latine d'un nom païen qui était le sien, car on ne pense pas qu'elle ait reçu d'autre baptême que celui du sang. Un tel nom n'éveille point d'idées chrétiennes; cependant la bonne conservation du corps, qui fut retrouvé intact après tant de siècles où il avait été sous terre, montrait assez qu'il s'agissait d'une des élues qui, mêlées à la troupe des vierges, chantent, dans le paradis, la gloire divine. Et voici dix ans que sainte Adorata a été canonisée à Rome.»
J'écoutai distraitement ces explications. Sainte Adorata ne m'intéressait pas outre mesure et j'allais sortir de l'église quand mon attention fut attirée par un profond soupir qui se mourait auprès de moi. Celui qui l'avait exhalé était un petit vieillard coquettement habillé qui s'appuyait sur une canne à pommeau de corail en regardant fixement la châsse.
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Je quittai l'église et le petit vieillard sortit derrière moi. Je me retournai pour apercevoir encore une fois sa silhouette élégante et surannée. Il me sourit. Je le saluai.
—Croyez-vous, monsieur, aux explications que vous a fournies le sacristain? me demanda-t-il enfin en un français où les R roulaient à la hongroise.
«Mon Dieu! lui répondis-je, je n'ai aucune opinion sur ces questions dévotes.»
Il reprit:
«Vous n'êtes que de passage parmi nous, monsieur, et je désire depuis si longtemps révéler la vérité de tout cela à quelqu'un que je veux vous la dire, sous condition que vous n'en parlerez à personne dans ce pays.»
Ma curiosité s'était éveillée et je promis tout ce qu'il voulut.
«Eh bien! monsieur, me dit le petit vieillard, sainte Adorata a été ma maîtresse.»
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Je me reculai, pensant avoir affaire à un insensé. Mon étonnement le fit sourire, tandis qu'il me disait d'une voix un peu tremblante:
«Je ne suis pas fou, monsieur, et je vous ai dit la vérité. Sainte Adorata a été ma maîtresse!
«Que dis-je? Si elle l'avait voulu, je l'aurais épousée!...
«J'avais dix-neuf ans quand je la connus. J'en ai aujourd'hui plus de quatre-vingts et je n'ai jamais aimé d'autre femme qu'elle.
«J'étais le fils d'un riche châtelain des environs de Szepeny. J'étudiais la médecine. Et un labeur acharné m'avait épuisé à un tel point que les médecins m'engagèrent à me reposer et à voyager pour changer d'air.
«J'allai en Italie. C'est à Pise que je rencontrai celle à qui aussitôt je donnai ma vie. Elle me suivit à Rome, à Naples. Ce fut un voyage où l'amour embellissait les sites... Nous remontâmes jusqu'à Gênes et je pensais à l'emmener ici, en Hongrie, pour la présenter à mes parents et l'épouser, lorsqu'un matin je la trouvai morte auprès de moi...»
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* *
Le vieillard interrompit un instant son récit. Lorsqu'il le reprit, sa voix chevrotait plus qu'auparavant et on l'entendait à peine.
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«...Je parvins à cacher le décès de ma maîtresse aux gens de l'hôtel, mais je n'y parvins qu'en employant des ruses d'assassin. Et quand je pense à tout cela, je frissonne encore. On ne me soupçonnait d'aucun crime et l'on crut que ma compagne était partie le matin de très bonne heure.
«Je ne vous donne point le détail des heures affreuses passées auprès du corps, que j'avais enfermé dans une malle. Bref, je fus si habile que l'opération de l'embaumement passa inaperçue. Le va-et-vient, le nombre important des voyageurs dans un grand hôtel leur laisse une liberté relative, une impersonnalité qui me furent très utiles dans la circonstance.
«Ensuite ce fut le voyage et les difficultés suscitées par la douane, que je pus, grâce au Ciel, franchir sans encombre. C'est une histoire miraculeuse, monsieur!... Et quand je fus de retour chez moi, j'étais devenu maigre, pâle, méconnaissable.
«En passant à Vienne, j'avais acheté, chez un antiquaire, un sarcophage de pierre qui provenait de je ne sais plus quelle collection célèbre. Chez moi, on me laissait faire ce que je voulais, sans s'inquiéter de mes desseins, et personne ne s'étonna ni du poids, ni de la quantité des bagages que j'avais rapportés d'Italie.
«Je gravai moi-même l'inscription ADORATA et une croix sur le sarcophage où j'enfermai, entouré de bandelettes, le corps de l'adorée...
«Une nuit, par un effort insensé, je transportai mon amour dans un champ voisin, de façon à retrouver l'emplacement que j'étais seul à connaître. Et, seul, je venais chaque jour prier à cet endroit.
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* *
«Un an s'écoula... Un jour, je dus partir pour Budapest... Et quel ne fut point mon désespoir quand je revins, au bout de deux ans, de voir qu'une usine s'était élevée à la place même où j'avais enterré le trésor que j'aimais plus que ma vie!...
«Je devins à peu près fou et je songeais à me tuer lorsque, le soir, le curé, étant venu nous visiter, me raconta comment, pendant qu'on creusait le champ voisin pour y établir les fondations de l'usine, on avait trouvé le sarcophage d'une martyre chrétienne de l'époque romaine, nommée Adorata, et que l'on avait transporté cette châsse précieuse dans la modeste église du village.
«D'abord je fus sur le point de révéler au curé sa méprise. Mais je me ravisai, pensant que, dans l'église, j'aurais mon trésor sous les yeux quand je voudrais.
«Mon amour me disait que l'adorée n'était pas indigne des honneurs dévots qu'on lui rendait. Et, encore aujourd'hui, je l'en crois digne, à cause de sa grande beauté, de sa grâce unique et de l'amour profond qui l'a peut-être fait mourir. Au demeurant, elle était bonne, douce et pieuse, et si elle n'était pas morte je l'aurais épousée.
«Je laissai les événements suivre leur cours et mon amour se changea en dévotion.
«Celle que j'avais tant aimée fut déclarée vénérable. Ensuite on la béatifia et, cinquante ans après la découverte de son corps, elle fut canonisée. Je me rendis moi-même à Rome pour assister à la cérémonie, qui est le plus beau spectacle qu'il m'ait été donné de contempler.
«Par cette canonisation, mon amour entrait au ciel. J'étais heureux comme un ange du paradis et vite je m'en revins ici, plein du bonheur le plus sublime et le plus étrange qui soit au monde, prier devant l'autel de sainte Adorata...»
...Les larmes aux yeux, le petit vieillard coquettement vêtu s'éloigna, frappant le sol de sa canne à pommeau de corail et répétant encore: «sainte Adorata!... sainte Adorata!»
À Maurice Raynal
LES SOUVENIRS BAVARDS
Lorsque je fus à Londres, je pris pension dans un boarding-house qui m'avait été recommandé et l'on me donna une chambre confortable où je dormis très bien.
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Le lendemain, je fus réveillé de bonne heure par le bruit d'une conversation qui avait lieu dans la chambre voisine.
Je comprenais bien ce qui s'y disait, en anglais d'Amérique prononcé avec le mol accent de l'Ouest. Le dialogue avait lieu entre un homme et une femme qui parlaient passionnément.
—Olly, pourquoi être partie sans me prévenir: pourquoi, pourquoi?
—Pourquoi, Chislam? Parce que mon amour pour vous eût entravé ma liberté et qu'elle m'est plus chère que l'amour.
—Ainsi, blonde Olly, vous m'aimiez et cet amour est cause que je vous ai perdue?
—Oui, Chislam, j'eusse fini par céder à vos instances et je vous eusse épousé. Mais en le faisant, c'est à mon art que j'aurais renoncé.
—Sauvage Olly, je vous attendrai toujours.
Et le dialogue continuait sur ce ton: l'indépendante Olly se refusant à accepter les propositions matrimoniales de l'amoureux Chislam.
Ce que je savais de la pruderie anglo-saxonne me força d'abord à m'étonner que dans la pension l'on tolérât des visites de femme chez mon voisin; puis je n'y pensai plus.
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Mon étonnement augmenta lorsque le matin suivant je fus réveillé par une nouvelle conversation qui s'échangeait cette fois en français, mais avec l'accent particulier des Américains de l'Ouest.
Chislam parlait encore avec une femme.
—Vous ne m'aimez plus, monsieur Chislam! Vous êtes toujours autour d'Olly, la petite dresseuse de chiens, qui est maigre comme un manche à balai. Il y a un mois encore, vous tombiez en extase pendant que je chantais ma romance et c'est bien l'amour qui vous poussait à cela, car je n'ai pas la voix très juste.
—J'ai fini par m'en apercevoir, mademoiselle Criquette. En outre, vous ne m'aimez pas. Vous vous jouez de moi par coquetterie.
—Ainsi, vous avez oublié la promesse de mariage que vous me fîtes et cette maison de campagne dans un village au bord de la Loire où nous devions passer notre lune de miel?
—Mademoiselle Criquette, j'ai décidé que si je me mariais, je me retirerais dans le Maine, mais le Maine des États-Unis d'Amérique.
—Et puis vous avez raison, allez, monsieur Chislam, car je ne vous aurais pas épousé avec votre bobine, votre bobine, votre bobine!...
Suivaient d'autres répliques, et en m'habillant je pensais: «Cette Française a un drôle d'accent. Elle a dû séjourner longtemps en Californie... Dieu! quelle prédilection elle marque pour le mot de bobine et que ce Chislam est inconstant! Mais ce boarding house, en somme, est une pension peu recommandable.»
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* *
Le jour qui suivit, je fus brusquement éveillé comme je l'avais été la veille. Cette fois, la conversation s'échangeait en Italien et toujours avec le déplorable accent des Yankees de l'Ouest.
—Belle Locatelli, cédez à mon amour. Marions-nous! Nous renoncerons aux voyages et irons cacher notre bonheur dans une villa que j'achèterai en Californie, à San-Diégo. Je veux une vue sur la baie qui est admirable et nous cultiverons des orangers.
—C'est impossible, signor Chislam, je suis fiancée à un de mes compatriotes qui est officier à Bologne. Il n'a que sa solde et nous attendons, pour nous marier, que j'aie réuni la dot réglementaire.
—Ainsi, adieu, signorina Locatelli; un pauvre pitre comme moi n'espère point l'emporter dans votre cœur sur un brillant officier. Adieu, signorina. Et pour que vous soyez heureuse le plus tôt possible, permettez-moi de compléter la dot dont vous me parlez.
Je pensai:
«Ce singulier Lovelace est un brave homme; toutefois, sa manie du mariage quotidien est fort incommode: elle m'éveille en sursaut et bien avant l'heure où j'ai coutume de me lever.»
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* *
Mais la nuit suivante je ne pus fermer l'œil. M. Ghislam s'entretenait avec un homme, en nouvel anglais des États-Unis et avec l'accent de l'Ouest.
—Oui, Chislam, vous n'êtes qu'un malheureux qui mourrez seul, sans famille, sans amour.
—Vous avez raison, Chislam, et il faut bien que je me résigne. J'ai amusé dans ma vie des millions d'êtres dans les cinq parties du monde et je n'ai pas trouvé une épouse.
—Chislam, vous avez été la joie universelle, le rire même du monde tout entier. C'était trop pour une femme. Ce qui est pour tous peut bien, par l'énormité, effrayer un seul.
—Ainsi, Chislam, moi qui me croyais le plus comique des hommes, j'en suis le plus navré!
—Hélas! Chislam, je pense comme vous! Votre fantaisie qui déchaînait une allégresse inouïe jusqu'alors chez tous les peuples n'a pas suffi pour qu'une simple fille vous trouvât aimable. Perdue dans le public, elle pouvait rire avec lui; mais si, en tête à tête, vous parliez d'amour, vous n'inspiriez plus qu'une infinie tristesse.
—C'est donc ainsi que va le monde, Chislam?
—Chislam, ainsi va le monde!
—Et je n'ai plus personne pour me consoler, Chislam, sinon moi-même.
—Personne, sinon vous-même, Chislam.
Ce dialogue mélancolique entre les mystérieux Chislam aurait vraisemblablement duré longtemps encore, si, impatienté, je n'avais frappé très fort contre la cloison qui me séparait de mon voisin, en criant:
—Gentlemen, il se fait tôt! il est temps de dormir.
Les deux Chislam se turent aussitôt et je tombai bientôt dans un profond sommeil.
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* *
Mais, vers huit heures, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, réveillé en sursaut, j'entendis que mon voisin avait repris son marivaudage matrimonial avec l'indépendante Olly, celle qui avait été la première dont j'eusse entendu la voix.
Je m'habillai le plus vite qu'il me fut possible et allai trouver la respectable hôtesse du boarding house:
—Il m'est impossible de dormir dans la chambre que vous m'avez donnée. Dès l'aube, mon voisin parle avec des visiteuses et la nuit il s'entretient avec des visiteurs.
—Vous avez le sommeil léger, monsieur. On vous donnera une autre chambre à un autre étage que celui où vous êtes logé.
«Votre voisin est un homme estimable.
«C'est le fameux comique Chislam Borrow. Il est né en Californie et ses tours, ses grimaces, les scènes que sa ventriloquie et sa hâte à changer de déguisement lui permettaient de jouer seul l'avaient rendu célèbre sur toute la terre. Il est très instruit et il connaît plusieurs langues.
«Puis, l'âge est venu avec la fortune. Chislam Borrow est maintenant un vieux célibataire. Il n'a ni parents ni amis. Il a pris pension ici, voici déjà trois ans, et ne parle à personne sinon avec lui-même. Sa ventriloquie lui fournit le moyen d'avoir de la compagnie quand il lui plaît.
«Il lui arrive souvent de converser avec une de celles qu'il aurait voulu épouser; parfois encore, il parle avec lui-même et ce sont ses dialogues les plus tristes.
«Chislam Borrow est bien à plaindre, monsieur, car vous le pensez comme moi, ces souvenirs bavards ne valent point, malgré leur variété, le simple langage d'une épouse dont les cheveux auraient blanchi en même temps que ceux de l'ancien comique, si désolé—et qui consolerait maintenant sa vieille vie...»
Quelque temps après je quittai Londres, sans avoir vu Chislam Borrow.
Au docteur Chapeyron
LA RENCONTRE AU CERCLE MIXTE
Après avoir gagné dans les mines de la Colombie une assez grosse fortune, l'ingénieur hollandais Van der Vissen s'embarqua pour Paris qu'il avait visité dans sa jeunesse. Il voulait s'y amuser à quarante-cinq ans, dont plus de vingt s'étaient écoulés en Amérique.
Van der Vissen était un homme de grande taille, blond, fort, querelleur, joueur et dépourvu de scrupules. Son établissement à Paris avait été le but de sa vie. Il pensait que les plaisirs que l'on y trouve sont supérieurs à ceux qui s'offrent aux voluptueux sur les autres points du globe.
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Le lendemain de son arrivée, l'ingénieur hollandais rencontra sur le boulevard un ancien ouvrier de Panama qui, vêtu en gentleman, paraissait fort cossu. Et, s'il n'avait pas fait fortune, il fréquentait où elle se défait, car il était devenu rabatteur d'un grand tripot, un cercle mixte qui fonctionnait toutes les nuits, non loin du Trocadéro. Décider Van der Vissen à s'y faire présenter fut une chose aisée. Attiré par la passion du jeu et celle des femmes, le Hollandais, qui avait dans son portefeuille, en billets de banque, tout ce qu'il possédait, vint, un soir, au cercle.
Les formalités ayant été facilitées par l'administration du tripot, Van der Vissen pénétra dans la salle de jeu où la partie battait son plein. Il se mit à jouer et, le hasard secondant son audace, il gagna d'abord avec une veine insolente. Ensuite, il prit la banque et, la chance tournant soudain, il connut la déveine la plus noire. Quand il céda la place, la malchance le poursuivit, et plus il perdait plus il s'entêtait à jouer gros jeu. Les billets de banque lui fondaient dans les doigts comme s'ils avaient été de neige. Puis, lorsqu'il fut décavé, il s'efforçait de ne point le montrer, et c'est en souriant qu'il essuyait la sueur de son visage.
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Près de lui, grande et souple, se tenait une jeune femme brune, aus yeux cernés, minaudière à souhait, élégante et couverte de bijoux. Van der Vissen l'observa. Elle jouait furieusement et gagnait tout ce qu'elle voulait.
La beauté de la femme et sa veine extraordinaire firent une vive impression sur l'esprit du Hollandais. Comme il s'était montré joueur et qu'il la fixait avec obstination, la belle joueuse lui sourit.
Van der Vissen la désira de toutes ses forces, elle, ses bijoux et le gain qu'elle emporterait. Ses instincts d'aventurier se réveillèrent. Il ressentait maintenant pour cette femme, son or et ses joyaux une passion folle qu'il fallait assouvir.
La vie d'aventures prolonge la jeunesse et Van der Vissen n'avait rien d'un vieillard. Avec une galanterie de sauvage, pleine de gaucherie, avec des phrases emphatiques, il attira la jeune femme et proposa de l'accompagner là où elle demeurait.
Elle répondait d'une voix langoureuse dont les inflexions enflammèrent davantage la passion du Hollandais.
Et mêlant les louanges aux promesses, il fit tant qu'à la fin ils partirent ensemble.
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Elle habitait, rue de la Pompe, un appartement élégant où, dès qu'ils y furent entrés et que la pièce dans laquelle ils pénétrèrent fut éclairée, Van der Vissen se renseigna sur la domesticité; mais la bonne était couchée dans son sixième.
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Ils se trouvaient maintenant dans un boudoir meublé de divans larges et bas, de poufs où l'on avait posé, pêle-mêle, des gants, des lettres, des boîtes de cigarettes égyptiennes, des livres de vers modernes.
Comme un joueur affolé qui, pour la première fois, se décide à tricher, Van der Vissen hésita un moment sur ce qu'il allait faire.
Puis, tandis que les bras levés devant la glace, la jeune femme enlevait son chapeau, il se jeta sur elle et tenta de la saisir au cou. Mais elle se retourna vivement et il reçut en pleine figure un coup de poing vraiment viril. En même temps, d'une voix mâle, n'ayant plus rien de commun avec celle qu'on avait affectée jusqu'alors, on injuria crûment l'ingénieur dans les termes les plus grossiers, les plus ignobles.
Il avait affaire à un jeune homme solidement musclé, qui pouvait, en faisant le chichi convenable à son infâme condition, singer la délicatesse d'une femmelette, mais qui, au moment de la lutte, était un peu là.
Et Van der Vissen désira encore cet être, quel qu'il fût.
Désespérément, puisqu'il n'avait plus rien à perdre, et qu'il avait dévoilé ses desseins, désespérément, il voulait au moins avoir le dernier mot dans cette aventure. Et une volupté épouvantable s'empara de lui tandis qu'ils se battaient sauvagement...
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Il y eut des cris, on entendit des coups de revolver. Et, le lendemain, on trouva ces étranges ennemis morts l'un près de l'autre, comme si le trépas seul pouvait être l'enfant criminel d'une passion si brutale, d'un aussi stérile amour.
À Jean Mollet
PETITES RECETTES DE MAGIE MODERNE
Le manuscrit suivant a été trouvé devant le bureau d'omnibus de la place Pereire, le 10 juillet de celle année.
Je le tiens à la disposition de son propriétaire s'il peut m'en faire la description exacte.
Je n'ai pas idée de la valeur réelle des recettes que l'on va lire. Mais elles m'ont paru suffisamment singulières pour exciter la curiosité.
L'industrie du magicien qui de nos jours s'élève aux proportions de l'un des arts les plus agréables, je dirais presque les plus utiles au monde élégant, la magie, a dû subir de nombreuses transformations pour sortir de l'ornière que le charlatanisme et la routine lui avaient tracée. L'abus que dans le dernier siècle on avait vu faire des tables tournantes, des médiums de toutes sortes, de l'hypnotisme, des cartes, de la chiromancie impromptue, du marc de café souvent nuisible à la santé comme en Turquie par exemple, avait fait naître des préventions fâcheuses et souvent exagérées. Le magicien avait été remplacé par la tireuse de cartes, quand ce n'était pas par la voyante.
Mais depuis que le magicien, dédaignant de rivaliser avec ces concurrents ridicules, demande à la science et aux beaux-arts des combinaisons surprenantes, se préoccupe avant tout de l'hygiène, étudie les matières premières, les coordonne d'une manière rationnelle, depuis enfin que la magie a revêtu des formes nouvelles en parfaite harmonie avec le bon goût et la raison, ces préventions ont beaucoup diminué. Elles disparaîtront complètement quand on voudra distinguer les créations à l'usage des théâtres et des fêtes travesties de celles destinées à la bonne compagnie. À ceux-là, les recettes à résultat immédiat, mais trop violent pour être durable. Aux salons, les combinaisons simples et suaves, les méthodes sérieuses qui, sans qu'il y paraisse, domptent le destin, qui, en un mot, confèrent la puissance et le talent.
L'art du magicien considéré à ce double point de vue, mérite l'estime et l'intérêt des gens sensés. J'espère en apporter une preuve dans ces recettes choisies à l'usage des gens du monde.
Pommade pour éviter les pannes en automobile
Elle est très facile à faire. On prend plusieurs écorces de melon, il n'est pas besoin d'acheter de chapeaux neufs, les vieux étant excellents pour cet usage; ces melons doivent être très mûrs en effet. Évitez le plus possible que les écorces ne s'imprègnent de votre odeur en les épluchant et pour cela trempez au préalable vos mains dans de la farine. Coupez les écorces par morceaux et mettez-les dans une corbeille au four. Quand elles auront perdu toute leur humidité, pilez-les dans un mortier et passez la poussière dans un tamis très fin. Mélangez enfin à une solution de graisse de cheval. Vous m'en direz des nouvelles.
Santonine des poètes
Il arrive parfois que tel ou tel jeune homme—presque un enfant—obtient un grand succès dans les salons avec ses vers ou ceux des autres, et l'on voudrait en faire autant.
Prenez un peu de santonine et vous ferez des vers; si la recette ne vous réussit point, allez à l'Institut Pasteur où l'on a étudié très sérieusement les helminthes et, en général, tout ce qui se rapporte à la versification.
Autre recette pour la poésie
On doit toujours porter avec soi un parapluie que l'on n'ouvrira point. Cette recette dévoilée par M. André B. lui aurait été confiée par notre cher M. P. F., prince des poètes.
N. B.—Cette recette des plus efficaces ne s'utilise pas facilement.
Vinaigre pour trouver les pièces de cent sous
Vous prendrez trois livres de glace en branches fraîchement cueillies. Vous les éplucherez et les étalerez pour les faire un peu sécher, ayant soin de les remuer de temps à autre de crainte qu'elles ne s'échauffent. Vous les mettrez ensuite infuser dans douze litres de bon vinaigre d'Orléans. Puis vous distillerez au bain-marie, feu modéré en commençant. Vous tirerez aisément huit litres de cette opération et les pièces de cent sous afflueront à merveille.