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Le poète assassiné

Chapter 37: LA CHASSE À L'AIGLE
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About This Book

A sequence of linked, often grotesque and comic vignettes traces the reputation and private collisions surrounding a mythic poetic figure, blending myth, slang, and multilingual wordplay. Episodes range from satirical accounts of international renown to a rustic seduction that produces an unwanted pregnancy, domestic gossip about childbirth, theatrical choruses and a moralizing preacher, and frequent poetic digressions. The work mixes vernacular dialogue, parody, and surreal imagery to examine fame, corporeality, reproduction, and theatricality while unsettling conventional distinctions between lyric, narrative, and farce.

Poudre antihygiénique
pour avoir beaucoup d'enfants
Haricots de l'année en poudre  3 kg.
Sucre tamisé      1 kg
Magnésie      11 cg.

Parfumez le tout avec des pétales de roses sèches. Saupoudrez les draps de votre lit et ne vous levez point avant d'avoir réussi.

Eau-de-vie pour bien parler
Cresson de Para (spilanthus oleiacenus) fleuri et
émondé de sa tige125 gr.
Alcool à 33 degrés500 gr.
Macaroni  10 gr.

Agiter avant de s'en servir, puis s'en bien laver les pieds.

Conjuration pour gagner à la Bourse

Mangerez chaque matin un hareng saur en prononçant quarante fois avant et après l'opération: «Pèse et chique, trinque et bois.» Et au bout du dixième jour le diable sortira de la Bourse.

Recette pour la gloire

Portez sur vous quatre stylographes, buvez eau claire, ayez le miroir d'un grand homme et regardez-vous souvent dedans sans sourire.

Remède pour les arthritiques

Buvez gin à l'eau et en verrez l'effet avant deux mois.

FIN DE LA PETITE MÉTHODE

*
*  *

Il est juste d'ajouter que des personnes dignes de foi, parmi lesquelles M. René Dalize, ont fait usage de quelques-unes de ces recettes et en ont reconnu la parfaite efficacité.


À Paul Lombard

LA CHASSE À L'AIGLE

Je me trouvais à Vienne, en Autriche, depuis huit jours. La pluie ne cessait de tomber, mais le temps était tiède, bien que l'on fût au cœur de l'hiver.

Je tins à visiter Schœnbrunn, et, plein d'émotion, parcourus le parc mouillé et mélancolique où erra ce tragique roi de Home tombé au rang de duc de Reichstadt.

Du haut de la Gloriette, dont le nom—diminutif ironique—devait le faire songer à la gloire de son père et de la France, je contemplai longtemps la capitale des Habsbourg et, la nuit venue, lorsque les lumières s'allumèrent, je me mis en route pour revenir à mon hôtel, situé au centre de la ville.

*
*  *

Je m'égarai dans les faubourgs, et, après bien des détours, j'arrivai dans une rue déserte, large et mal éclairée. J'avisai une boutique et, quoiqu'elle fût très sombre et parût abandonnée, je me préparais à y entrer afin de demander mon chemin, quand mon attention fut attirée par un passant qui me dépassa en me bousculant légèrement. Il était petit de taille et une pèlerine d'officier flottait sur ses épaules. Je marchai plus vite et je le rattrapai. Il m'apparut de profil et dès qu'il me fut donné de distinguer ses traits, je reculai. Au lieu de face humaine, l'être qui se tenait à côté de moi avait un bec d'aigle recourbé, solide, épouvantable et infiniment majestueux.

*
*  *

Surmontant mon effroi, je repris ma marche en avant, en examinant attentivement l'étrange personnage à corps humain supportant une tête d'oiseau rapace. Il se tourna aussi de mon côté et, tandis que ses yeux me fixaient, une voix chevrotante de vieillard prononça, en allemand, des paroles dont voici le sens:

«Ne craignez rien, monsieur. Je ne suis pas méchant. Je suis très malheureux.»

Hélas! la réponse me manqua, aucun son ne sortit de mon gosier, desséché par l'angoisse. La voix reprit, mais impérieuse et avec une nuance de mépris:

«Mon masque vous fait peur? Ma véritable face vous effrayerait davantage. Aucun Autrichien ne saurait la contempler sans terreur, car, je le sais, je ressemble parfaitement à mon grand-père...»

*
*  *

À ce moment, une troupe envahit la rue, courant et criant; d'autres gens sortirent des boutiques et des têtes se penchèrent aux fenêtres. Je m'arrêtai et regardai derrière moi. Je vis que ceux qui venaient étaient des soldats, des officiers vêtus de blanc, des laquais en livrée et un Suisse gigantesque qui brandissait une longue canne à pommeau argenté. Quelques valets d'écurie couraient autour d'eux et portaient des torches enflammées. J'étais curieux de savoir quel pouvait être l'objet de leur poursuite et je portai mon regard du côté vers lequel ils se dirigeaient. Mais je ne vis devant moi que la silhouette fantastique de l'homme au masque en bec d'aigle qui fuyait, les bras écartés et la tête tournée comme s'il avait voulu se rendre compte du danger qui le menaçait.

Et, à cet instant, j'eus une vision précise et particulièrement émouvante.

Le fuyard, vu ainsi de dos, les coudes écartant la pèlerine et le bec profilé au-dessus de l'épaule droite, figurait parfaitement l'aigle héraldique qui meuble les armoiries de l'Empire Français. Ce prodige glorieux apparut une seconde à peine; néanmoins je connus que je n'avais pas été seul la dupe d'une illusion d'optique. Les chasseurs qui poursuivaient l'Aigle s'arrêtèrent, interdits, à son aspect, mais leur hésitation ne dura que le temps de l'apparition.

*
*  *

Cependant, le pauvre oiseau humain détourna son bec et nous n'eûmes plus devant nous qu'un malheureux faisant des efforts désespérés pour échapper à des ennemis implacables. Ils l'eurent bientôt rejoint. À la lueur des torches, je vis leurs mains sacrilèges s'abattre sur l'Aigle traqué. Il cria des paroles qui m'affolèrent et me paralysèrent au point que je n'eus même pas la pensée de me porter à son secours.

Voici ce que signifiait son cri suprême:

—Au secours! Je suis l'héritier des Buonaparte...

*
*  *

Mais des coups de poing s'abattirent sur son bec, sur sa tête et interrompirent sa plainte. Il tomba inanimé, et ceux qui l'avaient ainsi assommé le ramassèrent promptement et l'emportèrent en courant. Leur troupe disparut à un tournant. Je tentai de les rattraper, mais ce fut en vain et longtemps, à l'angle de la rue où ils s'étaient engagés, je demeurai immobile, regardant les lueurs vacillantes des torches qui s'éloignaient...

*
*  *

Peu de temps après cette rencontre extraordinaire, j'allai en soirée chez un grand seigneur autrichien que j'avais connu à Paris. Il y avait là des femmes admirablement belles, beaucoup de diplomates et d'officiers. Je me trouvai un moment avec le maître de la maison qui me dit:

«Il court en ce moment à Vienne, avec persistance, une légende bizarre. Les journaux n'en parlent pas, car elle a un caractère trop manifestement absurde pour trouver créance auprès de quelqu'un de sensé. Toutefois, elle est de nature à intéresser les Français, et c'est pourquoi je veux vous la faire connaître. On prétend qu'un mariage secret aurait uni le duc de Reichstadt à une demoiselle de notre grande noblesse et qu'un fils issu de cette union aurait été élevé à l'insu même des familiers de la cour. Cet illustre personnage, héritier authentique de Napoléon Bonaparte, aurait ainsi vécu jusque dans un âge avancé et à en croire les bruits qui circulent, il serait mort, il y a deux ou trois jours à peine, dans des circonstances particulièrement tragiques, mais sur lesquelles manquent tous les détails...»

Je restai muet, ne sachant pas que répondre. Et, dans cette fête mondaine, j'évoquai la douloureuse apparition du vieil Aigle qui m'avait parlé et qui, portant sur sa face masquée par raison d'État le signe superbe d'une race auguste, était peut-être le fils de l'Aiglon.


À Blaise Cendrares

ARTHUR ROI PASSÉ ROI FUTUR

Le 4 janvier 2105, on vit dans les rues de Londres un Merveilleux Chevalier d'Airain Étincelant et Magnifique. Les passants pensèrent: «Quelle est cette mascarade?» et les femmes de toutes classes qui le virent frissonnèrent jusqu'à la racine des cheveux en chuchotant: «Le beau Baladin!» car elles le prenaient pour quelque montreur de tours.

Le bel inconnu se dirigea vers Buckingham Palace. À la grille, les gardes à cheval voulurent lui interdire le passage, mais le preux, d'un seul regard qu'il leur jeta, leur en imposa, et ils le laissèrent.

À la porte du palais, on demanda:

«Qui êtes-vous?»

Il répondit:

—Le Chevalier du Papegaut.

—Que demandez-vous?

—L'Aventure de ce Château.

*
*  *

À ce moment, la fille du roi, avertie par une suivante de la venue du Chevalier Merveilleux, vint à la fenêtre et pensa défaillir à la vue du paladin. La suivante dut soutenir sa maîtresse et lui taper dans les mains, et en se remettant, la princesse regarda encore le Chevalier d'Airain, sans pouvoir en croire ses yeux. Tout à coup elle s'échappa, mince et légère comme une abeille, et fut trouver le roi. Georges IX, dit en Angleterre le Sonneux, parce que son visage était couvert de taches de rousseur comme si on l'avait trempé dans un sac de son, et appelé dans les pays de langue française le Breneux, par suite d'un détestable jeu de mots sur bran, qui signifie son en anglais, fut mis par sa fille au courant de l'arrivée du Merveilleux Chevalier d'Airain Étincelant et Magnifique. Le roi sourit, en disant que c'était sans doute quelque prestidigitateur qui demandait à faire des tours au château et qu'il n'avait pas à s'en occuper personnellement. Mais la princesse insista pour que son père fît monter le Chevalier.

Pour contenter sa fille, Georges IX céda. Il sonna et ordonna qu'on amenât le bouffon.

*
*  *

Le Chevalier du Papegaut fut introduit auprès du roi, qui était assis dans un bon vieux fauteuil, les jambes croisées. À sa vue, Georges IX, ébloui, se leva et demanda:

«N'êtes-vous pas le bouffon?»

Le Chevalier du Papegaut, l'air froissé, répondit:

«Je suis votre roi.»

Georges IX se prépara à boxer, mais la princesse sa fille s'avança, cambrée, un poing sur la hanche, vers le Chevalier en disant:

«Et moi je serai la reine.»

Georges cria:

«À l'anarchiste!»

Et de toutes parts, à cet appel, les offciers, les chambellans, les pages et la valetaille accoururent. Parmi ceux qui vinrent, il y eut aussi un vieux valet de chambre qui était fort savant et qui avait lu autant de romans de chevalerie que Don Quichotte; ce vieillard, en apercevant le Chevalier, ne put s'empêcher de s'écrier:

«Est-ce Arthur?

«Roi passé.

«Roi futur.»

Et celui-ci dit gravement, tandis qu'il pressait chastement la princesse sur sa poitrine:

«Je suis Arthur, votre roi, fils d'Igerne, frère d'Uter Pandragon, et je tins cour jadis à Camalot. Je suis ressuscité, et depuis quelques jours je suis venu à pied jusqu'ici, ne me montrant qu'à des paysans, qui me prirent pour une apparition et desquels, en ce peu de temps, grâce à mes dons naturels, j'ai appris à m'exprimer en votre langage.»

Si Arthur ne dit pas un mot de son épouse Genièvre, c'est d'abord parce qu'il en était veuf et se trouvait avoir une nouvelle fiancée dans les bras. Et puis aussi parce que cette reine l'avait fait cocu.

*
*  *

Georges appela un page qui, après avoir écouté son maître, fit diligence. Quelques moments après, un médecin et un orfèvre furent introduits dans la salle. Georges IX les prit à part et leur parla fort bas. Le médecin, qui ressemblait à M. J.cqu.s C.p... dans le rôle de Thomas Pollock Nageoire, et l'orfèvre, dont la figure rappelait celle de M. F.l.x F.n..n, s'approchèrent ensuite du Chevalier d'Airain et le saluèrent. Le paladin sourit, il ôta son armure et laissa le médecin étudier curieusement différentes parties de son corps vigoureux, tandis que l'orfèvre examinait le travail des métaux qui le vêtaient. Le premier, le médecin se tourna vers Georges IX et lui dit, après avoir épuisé les formules d'usage:

«Sire, ce gentilhomme est certainement d'une origine plus ancienne qu'il n'est possible d'imaginer. Je ne serais même pas étonné s'il m'assurait avoir vu le jour avant Sésostris. Sa chair est plus antique que la plus vieille carne d'éléphant plusieurs fois centenaire; c'est à peine si un bifteck de mammouth congelé dans les glaces éternelles du nord de la Sibérie peut se comparer, pour sa saine vieillesse, à ces fesses miraculeuses.»

Et, disant cela, il tapotait le derrière du Chevalier.

L'orfèvre fut moins explicite:

«Évidemment, disait-il, ces armes paraissent de l'époque, mais je dois ajouter que j'en ai déjà fabriqué dans ce goût qui sont honorablement exposées dans plusieurs musées réputés. Pourtant, si ce gentilhomme est aussi vieux que le prétend le médecin, il n'y a point de raison pour que les armes ne soient point antiques elles-mêmes.»

Mais à ce moment arriva une réponse à un télégramme que le page avait lancé, selon l'ordre de Georges IX. Celui-ci, après avoir lu le télégramme à voix basse, prononça ces paroles:

«Ce télégramme lève tous mes doutes. En voici la teneur:—Tombeau Arthur vide.»

Il mit un genou à terre et dit:

—Sire, je vous rends votre royaume et ne veux être que le plus loyal de vos sujets. Vous me comblez d'honneur en faisant de ma fille la reine.

—À ce propos, dit Arthur en relevant le roi détrôné, je vais commencer par me marier.

Et tandis que les assistants criaient: «Hourah! longue vie au roi Arthur! longue vie à la reine!» des hérauts couraient dans Londres annoncer la nouvelle au peuple.

L'abdication de Georges IX fut bientôt connue dans le monde entier. Pendant ce temps, Arthur se mariait, il passa une nuit de noces délicieuse.

Au réveil, après de nouveaux ébats innombrables et indescriptibles, Arthur fît venir un tailleur qui lui prit mesure pour des vêtements modernes. Comme on pense, il n'y eut pas de couronnement à Westminster, Arthur étant roi depuis des siècles. On célébra seulement dans les églises catholiques du royaume des services funèbres comme il convenait pour l'âme de la défunte reine Genièvre et pour celle de Lohok, le fils du roi Arthur qui l'engendra de la belle demoiselle Lisanoz, avant qu'il n'épousât la reine. Ce Lohok eut une vie assez malheureuse. Il avait tenté l'aventure du château de la Douloureuse-Garde et échoua comme firent beaucoup d'autres chevaliers. Il fut délivré par Lancelot et mourut d'une maladie prise dans les prisons du château.

Les jours suivants furent employés par le roi Arthur à écouter les historiens du royaume, qui firent un récit succinct de ce qui s'était passé depuis sa mort, et la vie reprit son cours ordinaire cette année même 1914, à la date du 1er avril, où j'écris cette chronique, Georges V régnant en Angleterre, et M. Raymond Poincaré, présidant à la troisième République Française, cependant que Paul Fort, prince des poètes, visite ses peuples des régions les plus reculées de la Scythie, et qu'étendu sur un divan du salon où je me tiens, mon ami André Billy ronfle avec art.


À José Théry

L'AMI MÉRITARTE

L'ami Méritarte, qui voyait dans l'homme un animal artistique, s'efforçait de créer un art culinaire qui satisfit non seulement l'appétit et la gourmandise, mais s'adressât encore à l'intelligence comme font les autres arts.

Il y a près de deux ans que, dans sa petite salle à manger donnant sur la cour, au cinquième, rue Nollet, nous savourâmes à quatre le spectacle émouvant du premier drame comestible.

*
*  *

Les hors-d'œuvre, composés d'andouille de Vire et de filets de harengs saurs, avaient une apparence sinistre qui nous serrait le cœur tout en éveillant notre appétit, et la funèbre soupe aux lentilles qui parut ensuite ne laissait point de nous inquiéter touchant la façon dont se terminerait cette singulière fête. On craignait un coup de théâtre. Il eut lieu sous forme d'un canard à la rouennaise dont les sanglants lambeaux, que les convives dévorants se disputaient entre eux, eurent l'effet dramatique qu'on en attendait. Et lorsque après une lugubre salade Rachel, composée des pommes de terre les plus jaunes et des truffes les plus noires, l'ami Méritarte eut, d'un air déterminé, troublé notre âme par les détonations d'un grand nombre de bouteilles de champagne, l'émotion fut à son comble, et comme il n'y eut ni fromage ni dessert d'aucune sorte, mais seulement un peu de café tiède sans sucre, nous partîmes dans un état de malaise difficile à décrire, et l'impression que nous causa ce premier drame culinaire ne disparaîtra jamais de nos mémoires.

*
*  *

Quelque temps après cette sombre tragédie, l'ami Méritarte nous convia à un régal de comédie. Il y eut d'abord une soupe madrilène à la glace qui provoqua des sourires. Mais tout le monde éclata de rire quand notre hôte nous eut renseignés sur l'origine taurine des criadillas qui suivirent. Les plaisanteries reprirent de plus belle autour d'une tête de veau dont la bouffonnerie nous plut au point que nous ne laissâmes que le persil dont on l'avait parée. Un gigot bien saignant ne fut pas moins goûté, l'ail qui le parfumait et les haricots de Soissons sur lesquels il reposait mollement nous ayant paru des ressorts éminemment comiques. Bref, nous rîmes comme des bossus, et le petit vin blanc que nous versait Méritarte favorisait notre gaîté.

*
*  *

Mais l'ami Méritarte voulait élever son art jusqu'au lyrisme. Il nous servit, un soir, un potage aux vermicelles, des œufs à la coque, une salade de laitue aux fleurs de capucines et du fromage à la crème. Nous déclarâmes que c'était là de la poésie sentimentale et, dépité, l'ami Méritarte affirma qu'il s'élèverait jusqu'au ton de l'ode. Il est vrai qu'un mois plus tard il nous servait un cassoulet par lequel son art atteignait enfin au sublime. Il s'essaya même à l'épopée, avec une bouillabaisse dont la saveur méditerranéenne nous rappela sur-le-champ les poèmes d'Homère.

*
*  *

Mais que devînmes-nous lorsque l'ami Méritarte nous annonça qu'il se livrait désormais à la philosophie et qu'il nous invitait à devenir ses disciples le jeudi suivant. Nous fûmes exacts au rendez-vous, mais à voir nos mines inquiètes, on eût deviné que la métaphysique des fourneaux nous inspirait peu de confiance. Nous avions raison, car on servit un plat d'os de bœuf dont nous eûmes bien de la peine à retirer la moelle; il y eut encore des têtes de lapin que nous dûmes briser pour en sucer la cervelle; en fait de dessert, on eut des amandes, des noix, et, comme c'était le jour des Rois, un gâteau dont la fève ne servit point à désigner un monarque, mais évoquait simplement la sagesse pythagoricienne, à la fin de ce banquet philosophique.

On craignait que, désabusé, l'ami Méritarte ne se réfugiât dans une sorte de dévotion, à la faveur de quoi il nous eût servi des repas mystiques. Nous nous trompions: Méritarte, qui s'était élevé jusqu'à l'épopée, descendit jusqu'au roman et finit par épouser sa cuisinière, qui était une belle fille. Ayant abandonné ses fourneaux, la nouvelle Mme Méritarte, qui s'accommodait mal de n'avoir plus rien à faire, se mit à tromper son mari outre mesure. Pendant quelque temps, celui-ci sembla avoir renoncé à son art. Mais, un jour, il décida de donner un grand dîner satirique auquel il n'invita que les amants de sa femme.

*
*  *

Nous étions là une dizaine de personnes outre Méritarte et sa femme, Le repas fut aussi dramatique que possible: potage funèbre, viandes saignantes, etc. On servit des champignons, dont, je ne sais par quel hasard, je m'abstins de manger. Le plat était copieux et tout le monde s'en régala, sauf moi qui les laissai sur mon assiette. Et bien m'en prit, car, dès la fin du repas, les convives, y compris l'ami Méritarte, pâlirent, se plaignirent de douleurs épouvantables et moururent dans la nuit, empoisonnés par les champignons vénéneux.

*
*  *

Ainsi, la satire de l'ami Méritarte atteignit véritablement son but et tua ceux qui en étaient l'objet, y compris lui-même qui était las de la vie et qui croyait avoir épuisé toutes les ressources de son art.

*
*  *

Pour ma part, j'ai souvent tenté d'initier des cuisiniers à ce sublime culinaire qu'avait découvert l'ami Méritarte, mais ils ne m'ont point compris. De longtemps encore, pensé-je, les tentatives artistiques de cet homme de génie ne seront pas reprises. Cependant, tous les domaines de cet art nouveau n'ont pas été explorés et, pour ma part, j'ai toujours été étonné en pensant que l'ami Méritarte n'eût rien tenté dans le genre historique. Il est vrai que ce n'était nullement un érudit ni un savant, mais avant tout un homme d'imagination, un poète tout particulièrement doué pour le genre satirique.


À la mémoire d'André Dupont

CAS DU BRIGADIER MASQUÉ

c'est-à-dire

LE POÈTE RESSUSCITÉ

Le nouveau Lazare se secoua comme un chien mouillé et quitta le cimetière. C'était trois heures de l'après-midi et partout on collait les affiches relatives à la mobilisation.

VOICI
LE CE
RCUEI
L DAN
S  LEQ
UEL  I
L  GIS
AIT  P
 OURR
 ISSA
 NT  E
  T   P
  ALE

Il réclama un duplicata de son livret militaire à la gendarmerie et étant dans l'auxiliaire se fit verser dans le service armé.

Il vivait depuis trois mois environ au dépôt du NNe Régiment d'Artillerie de campagne à N.m.s.

Un soir, vers six heures, il lisait mélancoliquement cette curieuse annonce qui décore un pan de mur dans une petite rue proche des Arènes,

LA

MAISON PLATON

N'A PAS DE SUCCURSALE

quand devant lui se dressa un singulier brigadier qui faisait partie de son régiment et dont le visage était couvert d'un masque aveugle.

—Suivez-moi, lui dit le masque étrange. Et attention au pastisse!... Aviss!

—Je vous suis, brigadier, dit le nouveau Lazare, mais, dites-moi, êtes-vous blessé?

—J'ai un masque, canonnier, dit le brigadier mystérieux, et ce masque cache tout ce que vous voudriez savoir, tout ce que vous voudriez voir, il occulte la réponse à toutes vos questions depuis que vous vous êtes revenu à la vie, il rend muettes toutes les prophéties et grâce à lui, il ne vous est plus possible de connaître la vérité.

*
*  *

Et le canonnier ressuscité suivit le brigadier masqué, ils arrivèrent à l'église des Carmes et prirent le chemin d'Uzès qui menait aux casernes.

Ils entrèrent, traversèrent la cour d'honneur, allèrent derrière les bâtiments jusqu'au parc où s'étant appuyé contre la roue gauche d'un 75, le brigadier se démasqua soudain et le poète ressuscité vit devant lui tout ce qu'il voulait savoir, tout ce qu'il voulait voir.

Dans de grands paysages de neige et de sang il vit la dure vie des fronts; la splendeur des obus éclatés; le regard éveillé des guetteurs épuisés de fatigue; l'infirmier donnant à boire au blessé; le maréchal des logis d'artillerie agent de liaison d'un colonel d'infanterie attendant avec impatience la lettre de son amie; le chef de section prenant le quart dans la nuit couverte de neige; le Roi-Lune flottait au-dessus des tranchées et criait non pas en allemand, mais en langue française:

«C'est à moi de lui enlever la couronne que j'ai donnée à son grand-père.»

En même temps, il jetait de petites bombes pleines d'angoisse et de folie sur ses régiments bavarois; dans le corps des Garibaldiens, Giovanni Moroni recevait une balle dans le ventre et mourait en pensant à sa mère Attilia; à Paris, David Bakar tricotait des passe-montagnes pour les soldats et lisait l'Écho de Paris; Viersélin Tigoboth, à cheval sur le porteur d'arrière, conduisait une voiture-canon belge vers Ypres; Mme Muscade soignait les blessés dans un hôpital de Cannes; le fopoîte Paponat était sergent fourrier dans un dépôt d'infanterie à Lisieux; René Dalize commandait à une compagnie de mitrailleuses; l'oiseau du Bénin camouflait des pièces d'artillerie lourde; à Szepeny, en Hongrie, un petit vieillard élégant se suicidait devant l'autel où repose la châsse de sainte Adorata; À Vienne, le comte Polaski, dont le château est aux environs de Cracovie, marchandait chez un brocanteur un singulier masque en forme de bec d'aigle; le feldwebel Hannés Irlbeck ordonnait à ses recrues de massacrer un vieux prêtre ardennais et quatre jeunes filles sans défense; le vieux ventriloque comique Chislam Borrow allait donner des séances dans les hôpitaux de Londres pour distraire les blessés. Et les obus éclataient en gerbes merveilleuses.

Puis le poète ressuscité vit les mers profondes, les mines flottantes, les sous-marins, les flottes redoutables. Il vit les champs de bataille de la Prusse orientale, de la Pologne, le calme d'une petite ville sibérienne, des combats en Afrique, Anzac et Sédul-Bar, Salonique, l'élégance dépouillée et infiniment terrible de la mer des tranchées dans la Champagne Pouilleuse, le sous-lieutenant blessé que l'on porte à l'ambulance, des joueurs de base-bail dans le Connecticut et des batailles, des batailles; mais au moment où il allait voir la fin de tout cela et ce qu'il avait surtout le désir de connaître, le brigadier remit son masque aveugle et dit avant de s'en aller:

«Canonnier, vous avez manqué l'appel. Vous êtes porté manquant.»

Et à ce moment le trompette sonna la tendre, la mélancolique sonnerie de l'extinction des feux.

Levant la tète avant de regagner sa chambrée, le poète ressuscité vit qu'au ciel les étoiles s'étaient groupées, qui sans se ternir s'effeuillaient en pétales odoriférants, et points d'impact de millions de cris poussés par la terre et le ciel, formaient cette inscription éclatante:

VIVE LA FRANCE!

*
*  *

                  IL  DORT  DANS  SON
                  PETIT  LIT  DE  SOL
                  DAT  MON  POÈTE   R
                  E       S         S
                  U                 S
                  C                 I
                  T                 É

Puis il partit comme les autres avec un détachement...

*
*  *

Et le front s'illuminait, les hexaèdres roulaient, les fleurs d'acier s'épanouissaient, les fils de fer barbelés maigrissaient de désirs sanglants, les tranchées s'ouvraient comme des femelles devant les mâles.

Tandis que le poète écoutait les obus miauler au-dessus des hypogées que creusent les soldats, une Dame merveilleuse caressait son collier d'hommes attentifs, ce collier sans égal, rivière panethnique qui ruisselle de feux sans nombre.

Et les chevaux de frise écumaient sous la pluie.

Ô glauque jour où va le régiment de sites.

Ô tranchées, sœurs profondes des murailles.

Venu à cheval jusqu'aux lignes, avec une corvée de rondins, et enveloppé de vapeurs asphyxiantes, le brigadier au masque aveugle souriait amoureusement à l'avenir, lorsqu'un éclat d'obus de gros calibre le frappa à la tête d'où il sortit, comme un sang pur, une Minerve triomphale.

Debout, tout le monde, afin d'accueillir courtoisement la victoire!

1910-1915.

Ce livre était sous presse au moment de

la guerre. On y a ajouté la dernière

nouvelle.


TABLE DES MATIÈRES

Le Poète assassiné

I. Renommée
II. Procréation
III. Gestation
IV. Noblesse
V. Papauté
VI. Gambrinus
VII. Accouchement
VIII. Mammon
IX. Pédagogie
X. Poésie
XI. Dramaturgie
XII. Amour
XIII. Mode
XIV. Rencontres
XV. Voyage
XVI. Persécution
XVII. Assassinat
XVIII. Apothéose">Apothéose

Le Roi-Lune
IIIIIIIV
Giovanni Moroni
La Favorite
Le Départ de l'Ombre
La Fiancée posthume
L'Œil bleu
L'Infirme divinisé
Sainte Adorata
Les Souvenirs bavards
La Rencontre au Cercle mixte
Petites Recettes de Magie moderne
La Chasse à l'Aigle
Arthur Roi passé Roi futur
L'ami Méritarte
Cas du Brigadier masqué, c'est-à-dire le Poète ressuscité


DU MÊME AUTEUR

L'ENCHANTEUR POURRISSANT, in-4° tiré à 106 exemplaires, Paris, KAHNWEILES 1909, avec bois gravés par André Derain.
LA POÉSIE SYMBOLISTE, en collaboration avec P. N. Roinard et V. E. Michelet, in-18, Paris, L'Édition, 1909.
LE THÉÂTRE ITALIEN, pet. in-8° illustré, Paris, P. V. Stock, 1910.
L'HÉRÉSIARQUE ET Cie, nouvelles, in-18, Paris, P. V. Stock 1910.
LE BESTIAIRE OU COURTÈGE D'ORPHÉE, in-4° tiré à 120 exemplaires, Paris, Deplanche, 1911, avec bois gravés par Raoul Dufy.
L'ENFER DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, en collaboration avec F. Fleuret et L. Perceau, in-8°, Paris, Mercure de France, 1912.
MÉDITATIONS ESTHETIQUES, LES PEINTRES CUBISTES, petit in-5° avec des portraits et des nombreuses reproductions, Paris, Figuière et Cie, 1912.
ALCOOLS, poèmes avec un portrait de l'auteur par Pablo Picasso, in-18, Paris, Mercure de France, 1913.
LA FIN DE BABYLONE, roman, in-8° illustré, Paris, L'Édition, 1913.
LES TROIS DON JUAN, in-8° illustré, Paris, L'Édition, 1914.
CASE D'ARMONS, in-4° autographié à 25 exemplaires sur papier quadrillé, Aux Armées de la République, 1915.