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Le portrait de Dorian Gray

Chapter 10: IX
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About This Book

The narrative follows a handsome young man whose portrait, painted by an admirer, becomes a supernatural ledger of his conscience after he wishes that the painted image bear the marks of age and sin in his place. Under the corrosive influence of a witty, hedonistic acquaintance, he pursues beauty and sensation, while his outward youth persists and the portrait progressively shows moral degradation and physical deformity. The story traces his descent into selfish acts, secrecy and violence, and culminates in attempts to confront or conceal the painting’s truth. A prefatory essay of epigrams frames recurring themes: aestheticism, influence, duplicity, and the consequences of divorcing art from ethics.

Good pilgrim, you do wrong your hand too much

Which mannerly dévotion shows in this;

For saints have hands that pilgrims' hands do touch

And palm to palm is holy palmers' kiss....

(Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre main

Qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dévotion.

Les saintes mêmes ont des mains

que peuvent toucher les mains des pèlerins

Et cette étreinte est un pieux baiser....)

et le bref dialogue qui suit, furent dits d'une manière plutôt artificielle.... Sa voix était exquise, mais au point de vue de l'intonation, c'était absolument faux. La couleur n'y était pas. Toute la vie du vers était enlevée; on n'y sentait pas la réalité de la passion.

Dorian pâlit en l'observant, étonné, anxieux.... Aucun de ses amis n'osait lui parler; elle leur semblait sans aucun talent; ils étaient tout à fait désappointés.

Ils savaient que la scène du balcon du second acte était l'épreuve décisive des actrices abordant le rôle de Juliette; ils l'attendaient tous deux; si elle y échouait, elle n'était bonne à rien.

Elle fut vraiment charmante quand elle surgit dans le clair de lune; c'était vrai; mais l'hésitation de son jeu était insupportable et il devenait de plus en plus mauvais à mesure qu'elle avançait dans son rôle. Ses gestes étaient absurdement artificiels. Elle emphatisait au-delà des limites permises ce qu'elle avait à dire. Le beau passage.

Thou knowest the mask of night is on my face,

Else would a maiden blush bepaint my cheek

For that which thou hast heard me speak to-night....

(Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage,

Sans cela tu verrais une virginale rougeur colorer ma joue

Quand je songe aux paroles que tu m'as entendu dire cette nuit.)

fut déclamé avec la pitoyable précision d'une écolière instruite dans la récitation par un professeur de deuxième ordre. Quand elle s'inclina sur le balcon et qu'elle eut à dire les admirables vers:

Although I joy in thee,

I have no joy of this contract to-night:

It is too rash, too unadvised, too sudden;

Too like the lightning, which doth cease to be

Eve one can say: «It lightens!» Sweet, good-night!

This bud of love by Summer's ripening breath

May prove a beauteous flower when next we meet....

(Quoique tu fasses ma joie

Je ne puis goûter cette nuit toutes

les joies de notre rapprochement

Il est trop brusque, trop imprévu trop soudain,

Trop semblable à l'éclair qui a cessé d'être

Avant qu'on ait pu dire. «Il brille!» Doux, ami, bonne nuit.

Ce bouton d'amour, mûri par l'haleine de l'été.

Pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue....)

Elle les dit comme s'ils ne comportaient pour elle aucune espèce de signification; ce n'était pas nervosité, bien au contraire; elle paraissait absolument consciente de ce qu'elle faisait. C'était simplement du mauvais art; l'échec était parfait.

Même les auditeurs vulgaires et dépourvus de toute éducation, du parterre et des galeries, perdaient tout intérêt à la pièce. Ils commencèrent à s'agiter, à parler haut, à siffler.... Le manager israëlite, debout au fond du parterre, frappait du pied et jurait de rage. L'on eût dit que la seule personne calme était la jeune fille.

Un tonnerre de sifflets suivit la chute du rideau.... Lord Henry se leva et mit son pardessus....

—Elle est très belle, Dorian, dit-il, mais elle ne sait pas jouer. Allons-nous-en....

—Je veux voir entièrement la pièce, répondit le jeune homme d'une voix rauque et amère. Je suis désespéré de vous avoir fait perdre votre soirée, Harry. Je vous fais mes excuses à tous deux.

—Mon cher Dorian, miss Vane devait être indisposée. Nous viendrons la voir quelque autre soir.

—Je désire qu'elle l'ait été, continua-t-il; mais elle me semble, à moi, insensible et froide. Elle est entièrement changée. Hier, ce fut une grande artiste; ce soir, c'est une actrice médiocre et commune.

—Ne parlez pas ainsi de ce que vous aimez, Dorian. L'amour est une plus merveilleuse chose que l'art.

—Ce sont tous deux de simples formes d'imitation, remarqua lord Henry.... Mais allons-nous-en!... Dorian, vous ne pouvez rester ici davantage. Ce n'est pas bon pour l'esprit de voir jouer mal. D'ailleurs, je suppose que vous ne désirez point que votre femme joue; par conséquent, qu'est-ce que cela peut vous faire qu'elle joue Juliette comme une poupée de bois.... Elle est vraiment adorable, et si elle connaît aussi peu la vie que...l'art, elle fera le sujet d'une expérience délicieuse. Il n'y a que deux sortes de gens vraiment intéressants: ceux qui savent absolument tout et ceux qui ne savent absolument rien.... Par le ciel! mon cher ami, n'ayez pas l'air si tragique! Le secret de rester jeune est de ne jamais avoir une émotion malséante. Venez au club avec Basil et moi, nous fumerons des cigarettes en buvant à la beauté de Sibyl Vane; elle est certainement belle: que désirez-vous de plus?

—Allez-vous-en, Harry! cria l'enfant. J'ai besoin d'être seul. Hasil, vous aussi, allez-vous-en! Ah! ne voyez-vous que mon coeur éclate!

Des larmes brûlantes lui emplirent les yeux; ses lèvres tremblèrent et se précipitant au fond de la loge, il s'appuya contre la cloison et cacha sa face dans ses mains....

—Allons-nous-en, Basil, dit lord Henry d'une voix étrangement tendre. Et les deux jeunes gens sortirent ensemble.

Quelques instants plus tard, la rampe s'illumina, et le rideau se leva sur le troisième acte. Dorian Gray reprit son siège; il était pâle, mais dédaigneux et indifférent. L'action sa traînait, interminable. La moitié de l'auditoire était sortie, en faisant un bruit grossier de lourds souliers, et en riant. Le fiasco était complet. Le dernier acte fut joué devant les banquettes. Le rideau s'abaissa sur des murmures ou des grognements.

Aussitôt que ce fut fini, Dorian Gray se précipita par les coulisses vers le foyer.... Il y trouva la jeune fille seule; un regard de triomphe éclairait sa face. Dans ses yeux brillait une flamme exquise; une sorte de rayonnement semblait l'entourer. Ses lèvres demi ouvertes souriaient à quelque mystérieux secret connu d'elle seule.

Quand il entra, elle le regarda, et sembla soudainement possédée d'une joie infinie.

—Ai-je assez mal joué, ce soir, Dorian? cria-t-elle.

—Horriblement! répondit-il, la considérant avec stupéfaction.... Horriblement! Ce fut affreux! Vous étiez malade, n'est-ce pas? Vous ne vous doutez point de ce que cela fut!... Vous n'avez pas idée de ce que j'ai souffert!

La jeune fille sourit....

—Dorian, répondit-elle, appuyant sur son prénom d'une voix traînante et musicale, comme s'il eût été plus doux que miel aux rouges pétales de sa bouche, Dorian, vous auriez dû comprendre, mais vous comprenez maintenant, n'est-ce pas?

—Comprendre quoi? demanda-t-il, rageur....

—Pourquoi je fus si mauvaise ce soir! Pourquoi je serai toujours mauvaise!... Pourquoi je ne jouerai plus jamais bien!...

Il leva les épaules.

—Vous êtes malade, je crois; quand vous êtes malade, vous ne pouvez jouer: vous paraissez absolument ridicule. Vous nous avez navrés, mes amis et moi.

Elle ne semblait plus l'écouter; transfigurée de joie, elle paraissait en proie à une extase de bonheur!...

—Dorian! Dorian, s'écria-t-elle, avant de vous connaître, je croyais que la seule réalité de la vie était le théâtre: c'était seulement pour le théâtre que je vivais; je pensais que tout cela était vrai; j'étais une nuit Rosalinde, et l'autre, Portia: la joie de Béatrice était ma joie, et les tristesses de Cordelia furent miennes!... Je croyais en tout!... Les gens grossiers qui jouaient avec moi me semblaient pareils à des dieux! J'errais parmi les décors comme dans un monde à moi: je ne connaissais que des ombres, et je les croyais réelles! Vous vîntes, ô mon bel amour! et vous délivrâtes mon âme emprisonnée.... Vous m'avez appris ce qu'était réellement la réalité! Ce soir, pour la première fois de ma vie, je perçus le vide, la honte, la vilenie de ce que j'avais joué jusqu'alors. Ce soir, pour la première fois, j'eus la conscience que Roméo était hideux, et vieux, et grimé, que faux était le clair de lune du verger, que les décors étaient odieux, que les mots que je devais dire étaient menteurs, qu'ils n'étaient pas mes mots, que ce n'était pas ce que je devais dire!... Vous m'avez élevée dans quelque chose de plus haut, dans quelque chose dont tout l'art n'est qu'une réflexion. Vous m'avez fait comprendre ce qu'était véritablement l'amour! Mon amour! Mon amour! Prince Charmant! Prince de ma vie! Je suis écoeurée des ombres! Vous m'êtes plus que tout ce que l'art pourra jamais être! Que puis-je avoir de commun avec les fantoches d'un drame? Quand j'arrivai ce soir, je ne pus comprendre comment cela m'avait quittée. Je pensais que j'allais être merveilleuse et je m'aperçus que je ne pouvais rien faire. Soudain, la lumière se fit en moi, et la connaissance m'en fut exquise.... Je les entendis siffler, et je me mis à sourire.... Pourraient-ils comprendre un amour tel que le nôtre? Emmène-moi, Dorian, emmène-moi, quelque part où nous puissions être seuls. Je hais la scène! Je puis mimer une passion que je ne ressens pas, mais je ne puis mimer ce quelque chose qui me brûle comme le feu! Oh! Dorian! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie. Même si je parvenais à le faire, ce serait une profanation, car pour moi, désormais, jouer, c'est d'être amoureuse! Voilà ce que tu m'as faite!...

Il tomba sur le sofa et détourna la tête.

—Vous avez tué mon amour! murmura-t-il.

Elle le regarda avec admiration et se mit à rire.... Il ne dit rien. Elle vint près de lui et de ses petits doigts lui caressa les cheveux. Elle s'agenouilla, lui baisant les mains.... Il les retira, pris d'un frémissement.

Il se dressa soudain et marcha vers la porte.

—Oui, clama-t-il, vous avez tué mon amour! Vous avez dérouté mon esprit! Maintenant vous ne pouvez même exciter ma curiosité! Vous n'avez plus aucun effet sur moi! Je vous aimais parce que vous étiez admirable, parce que vous étiez intelligente et géniale, parce que vous réalisiez les rêves des grands poëtes et que vous donniez une forme, un corps, aux ombres de l'Art! Vous avez jeté tout cela! vous êtes stupide et bornée!... Mon Dieu! Combien je fus fou de vous aimer! Quel insensé je fus!... Vous ne m'êtes plus rien! Je ne veux plus vous voir! Je ne veux plus penser à vous! Je ne veux plus me rappeler votre nom! Vous ne pouvez vous douter ce que vous étiez pour moi, autrefois.... Autrefois!... Ah! je ne veux plus penser à cela! Je désirerais ne vous avoir jamais vue.... Vous avez brisé le roman de ma vie! Comme vous connaissez peu l'amour, pour penser qu'il eût pu gâter votre art!... Vous n'êtes rien sans votre art.... Je vous aurais faite splendide, fameuse, magnifique! le monde vous aurait admirée et vous eussiez porté mon nom!... Qu'êtes-vous maintenant?... Une jolie actrice de troisième ordre!

La jeune fille pâlissait et tremblait. Elle joignit les mains, et d'une voix qui s'arrêta dans la gorge:

—Vous n'êtes pas sérieux, Dorian, murmura-t-elle; vous jouez!...

—Je joue!... C'est bon pour vous, cela; vous y réussissez si bien, répondit-il amèrement.

Elle se releva, et une expression pitoyable de douleur sur la figure, elle traversa le foyer et vint vers lui. Elle mit la main sur son bras et le regarda dans les yeux. Il l'éloigna....

—Ne me touchez pas, cria-t-il.

Elle poussa un gémissement triste, et s'écroulant à ses pieds, elle resta sans mouvement, comme une fleur piétinée.

—Dorian, Dorian, ne m'abandonnez pas, souffla-t-elle. Je suis désolée d'avoir si mal joué; je pensais à vous tout le temps; mais j'essaierai...oui, j'essaierai.... Cela me vint si vite, cet amour pour vous.... Je pense que je l'eusse toujours ignoré si vous ne m'aviez pas embrassé.... Si nous ne nous étions pas embrassés.... Embrasse-moi encore, mon amour.... Ne t'en va pas! Je ne pourrais le supporter! Oh! ne t'en va pas!... Mon frère.... Non, ça ne fait rien! Il ne voulait pas dire cela.... il plaisantait!... Mais vous, pouvez-vous m'oublier à cause de ce soir? Je veux tant travailler et essayer de faire des progrès. Ne me sois pas cruel parce que je t'aime mieux que tout au monde! Après tout, c'est la seule fois que je t'ai déplu.... Tu as raison, Dorian.... J'aurais dû me montrer mieux qu'une artiste.... C'était fou de ma part ... et cependant, je n'ai pu faire autrement.... Oh! ne me quitte pas! Ne m'abandonne pas!...

Une rafale de sanglots passionnés la courba.... Elle s'écrasa sur le plancher comme une chose blessée. Dorian Gray la regardait à terre, ses lèvres fines retroussées en un suprême dédain. Il y a toujours quelque chose de ridicule dans les émotions des personnes que l'on a cessé d'aimer; Sibyl Vane lui semblait absurdement mélodramatique. Ses larmes et ses sanglots l'ennuyaient....

—Je m'en vais, dit-il, d'une calme voix claire. Je ne veux pas être cruel davantage, mais je ne puis vous revoir. Vous m'avez dépouillé de toutes mes illusions....

Elle pleurait silencieusement, et ne fit point de réponse; rampante, elle se rapprocha; ses petites mains se tendirent comme celles d'un aveugle et semblèrent le chercher.... Il tourna sur ses talons et quitta le foyer. Quelques instants après, il était dehors....

Où il alla?... il ne s'en souvint. Il se rappela vaguement avoir vagabondé par des rues mal éclairées, passé sous des voûtes sombres et devant des maisons aux façades hostiles.... Des femmes, avec des voix enrouées et des rires éraillés l'avaient appelé. Il avait rencontré de chancelants ivrognes jurant, se grommelant à eux-mêmes des choses comme des singes monstrueux. Des enfants grotesques se pressaient devant des seuils; des cris, des jurons, partaient des cours obscures.

A l'aube, il se trouva devant Covent Garden.... Les ténèbres se dissipaient, et coloré de feux affaiblis, le ciel prit des teintes perlées.... De lourdes charettes remplies de lys vacillants roulèrent doucement sur les pavés des rues désertes.... L'air était plein du parfum des fleurs, et leur beauté sembla apporter un reconfort à sa peine. Il entra dans un marché et observa les hommes déchargeant les voitures.... Un charretier en blouse blanche lui offrit des cerises; il le remercia, s'étonnant qu'il ne voulut accepter aucun argent, et les mangea distraitement. Elles avaient été cueillies dans la nuit; et la fraîcheur de la lune les avaient pénétrées. Une bande de garçons portant des corbeilles de tulipes rayées, de jaunes et rouges roses, défila devant lui, à travers les monceaux de légumes d'un vert de jade. Sous le portique aux piliers grisâtres, musait une troupe de filles têtes nues attendant la fin des enchères.... D'autres, s'ébattaient aux alentours des portes sans cesse ouvertes des bars de la Piazza. Les énormes chevaux de camions glissaient ou frappaient du pied sur les pavés raboteux, faisant sonner leurs cloches et leurs harnais.... Quelques conducteurs gisaient endormis sur des piles de sacs. Des pigeons, aux cous irisés, aux pattes roses, voltigeaient, picorant des graines....

Au bout de quelques instants, il héla un hansom et se fit conduire chez lui.... Un moment, il s'attarda sur le seuil, regardant devant lui le square silencieux, les fenêtres fermées, les persiennes claires.... Le ciel s'opalisait maintenant, et les toits des maisons luisaient comme de l'argent.... D'une cheminée en face, un fin filet de fumée s'élevait; il ondula, comme un ruban violet à travers l'atmosphère couleur de nacre....

Dans la grosse lanterne dorée vénitienne, dépouille de quelque gondole dogale, qui pendait au plafond du grand hall d'entrée aux panneaux de chêne, trois jets vacillants de lumière brillaient encore; ils semblaient de minces pétales de flamme, bleus et blancs. Il les éteignit, et après avoir jeté son chapeau et son manteau sur une table, traversant la bibliothèque, il poussa la porte de sa chambre à coucher, une grande pièce octogone située au rez-de-chaussée que, dans son goût naissant de luxe, il avait fait décorer et garnir de curieuses tapisseries Renaissance qu'il avait découvertes dans une mansarde délabrée de Selby Royal où elles s'étaient conservées.

Comme il tournait la poignée de la porte, ses yeux tombèrent sur son portrait peint par Basil Hallward; il tressaillit d'étonnement!... Il entra dans sa chambre, vaguement surpris.... Après avoir défait le premier bouton de sa redingote, il parut hésiter; finalement il revint sur ses pas, s'arrêta devant le portrait et l'examina.... Dans le peu de lumière traversant les rideaux de soie crême, la face lui parut un peu changée.... L'expression semblait différente. On eût dit qu'il y avait comme une touche de cruauté dans la bouche.... C'était vraiment étrange!...

Il se tourna, et, marchant vers la fenêtre, tira les rideaux.... Une brillante clarté emplit la chambre et balaya les ombres fantastiques des coins obscurs où elles flottaient. L'étrange expression qu'il avait surprise dans la face y demeurait, plus perceptible encore.... La palpitante lumière montrait des lignes de cruauté autour de la bouche comme si lui-même, après avoir fait quelque horrible chose, les surprenait sur sa face dans un miroir.

Il recula, et prenant sur la table une glace ovale entourée de petits amours d'ivoire, un des nombreux présents de lord Henry, se hâta de se regarder dans ses profondeurs polies.... Nulle ligne comme celle-là ne tourmentait l'écarlate de ses lèvres.... Qu'est-ce que cela voulait dire?

Il frotta ses yeux, s'approcha plus encore du tableau et l'examina de nouveau.... Personne n'y avait touché, certes, et cependant, il était hors de doute que quelque chose y avait été changé.... Il ne rêvait pas! La chose était horriblement apparente....

Il se jeta dans un fauteuil et rappela ses esprits.... Soudainement, lui revint ce qu'il avait dit dans l'atelier de Basil le jour même où le portrait avait été terminé. Oui, il s'en souvenait parfaitement. Il avait énoncé le désir fou de rester jeune alors que vieillirait ce tableau.... Ah! si sa beauté pouvait ne pas se ternir et qu'il fut donné à ce portrait peint sur cette toile de porter le poids de ses passions, de ses péchés!... Cette peinture ne pouvait-elle donc être marquée des lignes de souffrance et de doute, alors que lui-même garderait l'épanouissement délicat et la joliesse de son adolescence!

Son voeu, pardieu! ne pouvait être exaucé! De telles choses sont impossibles! C'était même monstrueux de les évoquer.... Et, cependant, le portrait était devant lui portant à la bouche une moue de cruauté!

Cruauté! Avait-il été cruel? C'était la faute de cette enfant, non la sienne.... Il l'avait rêvée une grande artiste, lui avait donné son amour parce qu'il l'avait crue géniale.... Elle l'avait désappointé. Elle s'était montrée quelconque, indigne.... Tout de même, un sentiment de regret infini l'envahit, en la revoyant dans son esprit, prostrée à ses pieds, sanglotant comme un petit enfant!... Il se rappela avec quelle insensibilité il l'avait regardée alors.... Pourquoi avait-il été fait ainsi? Pourquoi une pareille âme lui avait-elle été donnée? Mais n'avait-il pas souffert aussi? Pendant les trois heures qu'avait duré la pièce, il avait vécu des siècles de douleur, des éternités sur des éternités de torture!... Sa vie valait bien la sienne.... S'il l'avait blessée, n'avait-elle pas, de son côté, enlaidi son existence?... D'ailleurs, les femmes sont mieux organisées que les hommes pour supporter les chagrins.... Elle vivent d'émotions; elles ne pensent qu'à cela.... Quand elles prennent des amants, c'est simplement pour avoir quelqu'un à qui elles puissent faire des scènes. Lord Henry le lui avait dit et lord Henry connaissait les femmes. Pourquoi s'inquiéterait-il de Sibyl Vane? Elle ne lui était rien.

Mais le portrait?... Que dire de cela? Il possédait le secret de sa vie, en révélait l'histoire; il lui avait appris à aimer sa propre beauté. Lui apprendrait-il à haïr son âme?... Devait-il le regarder encore?

Non! c'était purement une illusion de ses sens troublés; l'horrible nuit qu'il venait de passer avait suscité des fantômes!... Tout d'un coup, cette même tache écarlate qui rend les hommes déments s'était étendue dans son esprit.... Le portrait n'avait pas changé. C'était folie d'y songer....

Cependant, il le regardait avec sa belle figure ravagée, son cruel sourire.... Sa brillante chevelure rayonnait dans le soleil du matin. Ses yeux d'azur rencontrèrent les siens. Un sentiment d'infinie pitié, non pour lui-même, mais pour son image peinte, le saisit. Elle était déjà changée, et elle s'altérerait encore. L'or se ternirait.... Les rouges et blanches roses de son teint se flétriraient. Pour chaque péché qu'il commettrait, une tache s'ajouterait aux autres taches, recouvrant peu à peu sa beauté.... Mais il ne pècherait pas!...

Le portrait, changé ou non, lui serait le visible emblême de sa conscience. Il résisterait aux tentations. Il ne verrait jamais plus lord Henry—il n'écouterait plus, de toute façon, les subtiles théories empoisonnées qui avaient, pour la première fois, dans le jardin de Basil, insufflé en lui la passion d'impossibles choses.

Il retournerait à Sibyl Vane, lui présenterait ses repentirs, l'épouserait, essaierait de l'aimer encore. Oui, c'était son devoir. Elle avait souffert plus que lui. Pauvre enfant! Il avait été égoïste et cruel envers elle. Elle reprendrait sur lui la fascination de jadis; ils seraient heureux ensemble. La vie, à côté d'elle, serait belle et pure.

Il se leva du fauteuil, tira un haut et large paravent devant le portrait, frissonnant encore pendant qu'il le regardait.... «Quelle horreur!» pensait-il, en allant ouvrir la porte-fenêtre.... Quand il fut sur le gazon, il poussa un profond soupir. L'air frais du matin parut dissiper toutes ses noires pensées, il songeait seulement à Sibyl. Un écho affaibli de son amour lui revint. Il répéta son nom, et le répéta encore. Les oiseaux qui chantaient dans le jardin plein de rosée, semblaient parler d'elle aux fleurs....


VIII

Midi avait sonné depuis longtemps, quand il s'éveilla. Son valet était venu plusieurs fois sur la pointe du pied dans la chambre voir s'il dormait encore, et s'était demandé ce qui pouvait bien retenir si tard au lit son jeune maître. Finalement, Victor entendit retentir le timbre et il arriva doucement, portant une tasse de thé et un paquet de lettres sur un petit plateau de vieux Sèvres chinois; il tira les rideaux de satin olive, aux dessins bleus, tendus devant les trois grandes fenêtres....

—Monsieur a bien dormi ce matin, remarqua-t-il souriant.

—Quelle heure est-il, Victor, demanda Dorian Gray, paresseusement.

—Une heure un quart, Monsieur.

Si tard!... Il s'assit dans son lit, et après avoir bu un peu de thé, se mit à regarder les lettres; l'une d'elles était de lord Henry, et avait été apportée le matin même. Il hésita un moment et la mit de côté. Il ouvrit les autres, nonchalamment. Elles contenaient la collection ordinaire de cartes, d'invitations à dîner, de billets pour des expositions privées, des programmes de concerts de charité, et tout ce que peut recevoir un jeune homme à la mode chaque matin, durant la saison. Il trouva une lourde facture, pour un nécessaire de toilette Louis XV en argent ciselé, qu'il n'avait pas encore eu le courage d'envoyer à ses tuteurs, gens de jadis qui ne comprenaient point que nous vivons dans un temps ou les choses inutiles sont les seules choses nécessaires; il parcourut encore quelques courtoises propositions de prêteurs d'argent de Jermyn-Street, qui s'offraient à lui avancer n'importe quelle somme aussitôt qu'il le jugerait bon et aux taux les plus raisonnables.

Dix minutes après, il se leva, mit une robe de chambre en cachemire brodée de soie et passa dans la salle de bains, pavée en onyx. L'eau froide le ranima après ce long sommeil; il sembla avoir oublié tout ce par quoi il venait de passer.... Une obscure sensation d'avoir pris part à quelque étrange tragédie, lui traversa l'esprit une fois ou deux, mais comme entourée de l'irréalité d'un rêve....

Aussitôt qu'il fut habillé, il entra dans la bibliothèque et s'assit devant un léger déjeuner à la française, servi sur une petite table mise près de la fenêtre ouverte.

Il faisait un temps délicieux; l'air chaud paraissait chargé d'épices.... Une abeille entra et bourdonna autour du bol bleu-dragon, rempli de roses d'un jaune de soufre qui était posé devant lui. Il se sentit parfaitement heureux.

Ses regards tout à coup, tombèrent sur le paravent qu'il avait placé devant le portrait et il tressaillit....

—Monsieur a froid, demanda le valet en servant une omelette. Je vais fermer la fenêtre....

Dorian secoua la tête.

—Je n'ai pas froid, murmura-t-il.

Etait-ce vrai? Le portrait avait-il réellement changé? Ou était-ce simplement un effet de sa propre imagination qui lui avait montré une expression de cruauté, là où avait été peinte une expression de joie. Sûrement, une toile peinte ne pouvait ainsi s'altérer? Cette pensée était absurde. Ça serait un jour une bonne histoire à raconter à Basil; elle l'amuserait.

Cependant, le souvenir lui en était encore présent.... D'abord, dans la pénombre, ensuite dans la pleine clarté, il l'avait vue, cette touche de cruauté autour de ses lèvres tourmentées.... Il craignit presque que le valet quittât la chambre, car il savait, il savait qu'il courrait encore contempler le portrait, sitôt seul.... Il en était sûr.

Quand le domestique, après avoir servi le café et les cigarettes, se dirigea vers la porte, il se sentit un violent désir de lui dire de rester. Comme la porte se fermait derrière lui, il le rappela.... Le domestique demeurait immobile, attendant les ordres.... Dorian le regarda.

—Je n'y suis pour personne, Victor, dit-il avec un soupir.

L'homme s'inclina et disparut....

Alors, il se leva de table, alluma une cigarette, et s'étendit sur un divan aux luxueux coussins placé en face du paravent; il observait curieusement cet objet, ce paravent vétuste, fait de cuir de Cordoue doré, frappé et ouvré sur un modèle fleuri, datant de Louis XIV,—se demandant s'il lui était jamais arrivé encore de cacher le secret de la vie d'un homme.

Enlèverait-il le portrait après tout? Pourquoi pas le laisser là? A quoi bon savoir? Si c'était vrai, c'était terrible?... Sinon, cela ne valait la peine que l'on s'en occupât....

Mais si, par un hasard malheureux, d'autres yeux que les siens découvraient le portrait et en constataient l'horrible changement?... Que ferait-il, si Basil Hallward venait et demandait à revoir son propre tableau. Basil le ferait sûrement.

Il lui fallait examiner à nouveau la toile.... Tout, plutôt que cet infernal état de doute!...

Il se leva et alla fermer les deux portes. Au moins, il serait seul à contempler le masque de sa honte.... Alors il tira le paravent et face à face se regarda.... Oui, c'était vrai! le portrait avait changé!...

Comme souvent il se le rappela plus tard, et toujours non sans étonnement, il se trouva qu'il examinait le portrait avec un sentiment indéfinissable d'intérêt scientifique. Qu'un pareil changement fut arrivé, cela lui semblait impossible...et cependant cela était!... Y avait-il quelques subtiles affinités entre les atomes chimiques mêlés en formes et en couleurs sur la toile, et l'âme qu'elle renfermait? Se pouvait-il qu'ils l'eussent réalisé, ce que cette âme avait pensé; que ce qu'elle rêva, ils l'eussent fait vrai? N'y avait-il dans cela quelque autre et...terrible raison? Il frissonna, effrayé.... Retournant vers le divan, il s'y laissa tomber, regardant, hagard, le portrait en frémissant d'horreur!...

Cette chose avait eu, toutefois, un effet sur lui.... Il devenait conscient de son injustice et de sa cruauté envers Sibyl Vane.... Il n'était pas trop tard pour réparer ses torts.

Elle pouvait encore devenir sa femme. Son égoïste amour irréel cèderait à quelque plus haute influence, se transformerait en une plus noble passion, et son portrait par Basil Hallward lui serait un guide à travers la vie, lui serait ce qu'est la sainteté à certains, la conscience à d'autres et la crainte de Dieu à tous.... Il y a des opiums pour les remords, des narcotiques moraux pour l'esprit.

Oui, cela était un symbole visible, de la dégradation qu'amenait le péché!... C'était un signe avertisseur des désastres prochains que les hommes préparent à leurs âmes!

Trois heures sonnèrent, puis quatre. La demie tinta son double carillon.... Dorian Gray ne bougeait pas....

Il essayait de réunir les fils vermeils de sa vie et de les tresser ensemble; il tentait de trouver son chemin à travers le labyrinthe d'ardente passion dans lequel il errait. Il ne savait quoi faire, quoi penser?... Enfin, il se dirigea vers la table et rédigea une lettre passionnée à la jeune fille qu'il avait aimée, implorant son pardon, et s'accusant de démence.

Il couvrit des pages de mots de chagrin furieux, suivis de plus furieux cris de douleur....

Il y a une sorte de volupté à se faire des reproches.... Quand nous nous blâmons, nous pensons que personne autre n'a le droit de nous blâmer. C'est la confession, non le prêtre, qui nous donne l'absolution. Quand Dorian eût terminé sa lettre, il se sentit pardonné.

On frappa tout à coup à la porte et il entendit en dehors la voix de lord Henry:

—Mon cher ami, il faut que je vous parle. Laissez-moi entrer. Je ne puis supporter de vous voir ainsi barricadé....

Il ne répondit pas et resta sans faire aucun mouvement. On cogna à nouveau, puis très fort....

Ne valait-il pas mieux laisser entrer lord Henry et lui expliquer le nouveau genre de vie qu'il allait mener, se quereller avec lui si cela devenait nécessaire, le quitter, si cet inévitable parti s'imposait.

Il se dressa, alla en hâte tirer le paravent sur le portrait, et ôta le verrou de la porte.

—Je suis vraiment fâché de mon insistance, Dorian, dit lord Henry en entrant. Mais vous ne devez pas trop songer à cela.

—A Sibyl Vane, voulez-vous dire, interrogea le jeune homme.

—Naturellement, répondit lord Henry s'asseyant dans un fauteuil, en retirant lentement ses gants jaunes.... C'est terrible, à un certain point de vue mais ce n'est pas votre faute. Dites-moi, est-ce que vous êtes allé dans les coulisses après la pièce?

—Oui....

—J'en étais sûr. Vous lui fîtes une scène?

—Je fus brutal, Harry, parfaitement brutal. Mais c'est fini maintenant. Je ne suis pas fâché que cela soit arrivé. Cela m'a appris à me mieux connaître.

—Ah! Dorian, je suis content que vous preniez ça de cette façon. J'avais peur de vous voir plongé dans le remords, et vous arrachant vos beaux cheveux bouclés....

—Ah, non, j'en ai fini!... dit Dorian, secouant la tête en souriant.... Je suis à présent parfaitement heureux.... Je sais ce qu'est la conscience, pour commencer; ce n'est pas ce que vous m'aviez dit; c'est la plus divine chose qui soit en nous.... Ne vous en moquez plus, Harry, au moins devant moi. J'ai besoin d'être bon.... Je ne puis me faire à l'idée d'avoir une vilaine âme....

—Une charmante base artistique pour la morale, Dorian. Je vous en félicite, mais par quoi allez-vous commencer.

—Mais, par épouser Sibyl Vane....

—Epouser Sibyl Vane! s'écria lord Henry, sursautant et le regardant avec un étonnement perplexe. Mais, mon cher Dorian....

—Oui, Harry. Je sais ce que vous m'allez dire: un éreintement du mariage; ne le développez pas. Ne me dites plus rien de nouveau là-dessus. J'ai offert, il y a deux jours, à Sibyl Vane de l'épouser; je ne veux point lui manquer de parole: elle sera ma femme....

—Votre femme, Dorian!... N'avez-vous donc pas reçu ma lettre?... Je vous ai écrit ce matin et vous ai fait tenir la lettre par mon domestique.

—Votre lettre?... Ah! oui, je me souviens! Je ne l'ai pas encore lue, Harry. Je craignais d'y trouver quelque chose qui me ferait de la peine. Vous m'empoisonnez la vie avec vos épigrammes.

—Vous ne connaissez donc rien?...

—Que voulez-vous dire?...

Lord Henry traversa la chambre, et s'asseyant à côté de Dorian Gray, lui prit les deux mains dans les siennes, et les lui serrant étroitement:

—Dorian, lui dit-il, ma lettre—ne vous effrayez pas!—vous informait de la mort de Sibyl Vane!...

Un cri de douleur jaillit des lèvres de l'adolescent; il bondit sur ses pieds, s'arrachant de l'étreinte de lord Henry:

—Morte!... Sibyl morte!... Ce n'est pas vrai!... C'est un horrible mensonge! Comment osez-vous dire cela?

—C'est parfaitement vrai, Dorian, dit gravement lord Henry. C'est dans les journaux de ce matin. Je vous écrivais pour vous dire de ne recevoir personne jusqu'à mon arrivée. Il y aura une enquête dans laquelle il ne faut pas que vous soyez mêlé. Des choses comme celle-là, mettent un homme a la mode à Paris, mais à Londres on a tant de préjugés.... Ici, on ne débute jamais avec un scandale; on réserve cela pour donner un intérêt à ses vieux jours. J'aime à croire qu'on ne connaît pas votre nom au théâtre; s'il en est ainsi, tout va bien. Personne ne vous vit aux alentours de sa loge? Ceci est de toute importance?

Dorian ne répondit point pendant quelques instants. Il était terrassé d'épouvante.... Il balbutia enfin d'une voix étouffée:

—Harry, vous parlez d'enquête? Que voulez-vous dire? Sibyl aurait-elle...? Oh! Harry, je ne veux pas y penser! Mais parlez vite! Dites-moi tout!...

—Je n'ai aucun doute; ce n'est pas un accident, Dorian, quoique le public puisse le croire. Il paraîtrait que lorsqu'elle allait quitter le théâtre avec sa mère, vers minuit et demie environ, elle dit qu'elle avait oublié quelque chose chez elle.... On l'attendit quelque temps, mais elle ne redescendait point. On monta et on la trouva morte sur le plancher de sa loge. Elle avait avalé quelque chose par erreur, quelque chose de terrible dont on fait usage dans les théâtres. Je ne sais ce que c'était, mais il devait y avoir de l'acide prussique ou du blanc de céruse là-dedans. Je croirais volontiers à de l'acide prussique, car elle semble être morte instantanément....

—Harry, Harry, c'est terrible! cria le jeune homme.

—Oui, c'est vraiment tragique, c'est sûr, mais il ne faut pas que vous y soyez mêlé. J'ai vu dans le Standard qu'elle avait dix-sept ans; j'aurais cru qu'elle était plus jeune, elle avait l'air d'une enfant et savait si peu jouer.... Dorian, ne vous frappez pas!... Venez dîner avec moi, et après nous irons à l'Opéra. La Patti joue ce soir, et tout le monde sera là. Vous viendrez dans la loge de ma soeur; il s'y trouvera quelques jolies femmes....

—Ainsi, j'ai tué Sibyl Vane, murmurait Dorian, je l'ai tuée aussi sûrement que si j'avais coupé sa petite gorge avec un couteau...et cependant les roses pour cela n'en sont pas moins belles les oiseaux n'en chanteront pas moins dans mon jardin.... Et ce soir, je vais aller dîner avec vous: j'irai de là à l'Opéra, et, sans doute, j'irai souper quelque part ensuite.... Combien la vie est puissamment dramatique!... Si j'avais lu cela dans un livre, Harry, je pense que j'en aurais pleuré.... Maintenant que cela arrive, et à moi, cela me semble beaucoup trop stupéfiant pour en pleurer!... Tenez, voici la première lettre d'amour passionnée que j'ai jamais écrite de ma vie; ne trouvez-vous pas étrange que cette première lettre d'amour soit adressée à une fille morte!... Peuvent-elles sentir, ces choses blanches et silencieuses que nous appelons les morts? Sibyl! Peut-elle sentir, savoir, écouter? Oh! Harry, comme je l'aimais! Il me semble qu'il y a des années!...

«Elle m'était tout.... Vint cet affreux soir—était-ce la nuit dernière?—où elle joua si mal, et mon coeur se brisa! Elle m'expliqua pourquoi? Ce fut horriblement touchant! Je ne fus pas ému: je la croyais sotte!... Quelque chose arriva soudain qui m'épouvanta! Je ne puis vous dire ce que ce fut, mais ce fut terrible.... Je voulus retourner à elle; je sentis que je m'étais mal conduit...et maintenant elle est morte! Mon Dieu! Mon Dieu! Harry, que dois-je faire? Vous savez dans quel danger je suis, et rien n'est là pour m'en garder! Elle aurait fait cela pour moi! Elle n'avait point le droit de se tuer.... Ce fut égoïste de sa part.

—Mon cher Dorian, répondit lord Henry, prenant une cigarette et tirant de sa poche une boîte d'allumettes dorée, la seule manière dont une femme puisse réformer un homme est de l'importuner de telle sorte qu'il perd tout intérêt possible à l'existence. Si vous aviez épousé cette jeune fille, vous auriez été malheureux; vous l'auriez traitée gentiment; on peut toujours être bon envers les personnes desquelles on attend rien. Mais elle aurait bientôt découvert que vous lui étiez absolument indifférent, et quand une femme a découvert cela de son mari, ou elle se fagote terriblement, ou bien elle porte de pimpants chapeaux que paie le mari...d'une autre femme. Je ne dis rien de l'adultère, qui aurait pu être abject, qu'en somme je n'aurais pas permis, mais je vous assure en tous les cas, que tout cela eut été un parfait malentendu.

—C'est possible, murmura le jeune homme horriblement pâle, en marchant de long en large dans la chambre; mais je pensais que cela était de mon devoir; ce n'est point ma faute si ce drame terrible m'a empêché de faire ce que je croyais juste. Je me souviens que vous m'avez dit une fois, qu'il pesait une fatalité sur les bonnes résolutions, qu'on les prenait toujours trop tard. La mienne en est un exemple....

—Les bonnes résolutions ne peuvent qu'inutilement intervenir contre les lois scientifiques. Leur origine est de pure vanité et leur résultat est nil. De temps à autre, elles nous donnent quelques luxueuses émotions stériles qui possèdent, pour les faibles, un certain charme. Voilà ce que l'on peut en déduire. On peut les comparer à des chèques qu'un homme tirerait sur une banque où il n'aurait point de compte ouvert.

—Harry, s'écria Dorlan Gray venant s'asseoir près de lui, pourquoi est-ce que je ne puis sentir cette tragédie comme je voudrais le faire; je ne suis pas sans coeur, n'est-ce pas?

—Vous avez fait trop de folies durant la dernière quinzaine pour qu'il vous soit permis de vous croire ainsi, Dorian, répondit lord Henry avec son doux et mélancolique sourire.

Le jeune homme fronça les sourcils.

—Je n'aime point cette explication, Harry, reprit-il, mais cela me fait plaisir d'apprendre que vous ne me croyez pas sans coeur; je ne le suis vraiment pas, je le sais.... Et cependant je me rends compte que je ne suis affecté par cette chose comme je le devrais être; elle me semble simplement être le merveilleux épilogue d'un merveilleux drame. Cela a toute la beauté terrible d'une tragédie grecque, une tragédie dans laquelle j'ai pris une grande part, mais dans laquelle je ne fus point blessé.

—Oui, en vérité, c'est une question intéressante, dit lord Henry qui trouvait un plaisir exquis à jouer sur l'égoïsme inconscient de l'adolescent, une question extrêmement intéressante.... Je m'imagine que la seule explication en est celle-ci. Il arrive souvent que les véritables tragédies de la vie se passent d'une manière si peu artistique qu'elles nous blessent par leur violence crue, leur incohérence absolue, leur absurde besoin de signifier quelque chose, leur entier manque de style. Elles nous affectent tout ainsi que la vulgarité; elles nous donnent une impression de la pure force brutale et nous nous révoltons contre cela. Parfois, cependant, une tragédie possédant des éléments artistiques de beauté, traverse notre vie; si ces éléments de beauté sont réels, elle en appelle a nos sens de l'effet dramatique. Nous nous trouvons tout à coup, non plus les acteurs, mais les spectateurs de la pièce, ou plutôt nous sommes les deux. Nous nous surveillons nous mêmes et le simple intérêt du spectacle nous séduit.

«Qu'est-il réellement arrivé dans le cas qui nous occupe? Une femme s'est tuée par amour pour vous. Je suis ravi que pareille chose ne me soit jamais arrivée; cela m'aurait fait aimer l'amour pour le restant de mes jours. Les femmes qui m'ont adoré—elles n'ont pas été nombreuses, mais il y en a eu—ont voulu continuer, alors que depuis longtemps j'avais cessé d'y prêter attention, ou elles de faire attention à moi. Elles sont devenues grasses et assommantes et quand je les rencontre, elles entament le chapitre des réminiscences.... Oh! la terrible mémoire des femmes! Quelle chose effrayante! Quelle parfaite stagnation intellectuelle cela révèle! On peut garder dans sa mémoire la couleur de la vie, mais on ne peut se souvenir des détails, toujours vulgaires....

—Je sèmerai des pavots dans mon jardin, soupira Dorian.

—Je n'en vois pas la nécessité, répliqua son compagnon. La vie a toujours des pavots dans les mains. Certes, de temps à autre, les choses durent. Une fois, je ne portais que des violettes toute une saison, comme manière artistique de porter le deuil d'une passion qui ne voulait mourir. Enfin, elle mourut, je ne sais ce qui la tua. Je pense que ce fut la proposition de sacrifier le monde entier pour moi; c'est toujours un moment ennuyeux: cela vous remplit de la terreur de l'éternité. Eh bien! le croyez-vous, il y a une semaine, je me trouvai chez lady Hampshire, assis au dîner près de la dame en question et elle insista pour recommencer de nouveau, en déblayant le passé et ratissant le futur. J'avais enterré mon roman dans un lit d'asphodèles; elle prétendait l'exhumer et m'assurait que je n'avais pas gâté sa vie. Je suis autorisé à croire qu'elle mangea énormément; aussi ne ressentis-je aucune anxiété.... Mais quel manque de goût elle montra!

«Le seul charme du passé est que c'est le passé, et les femmes ne savent jamais quand la toile est tombée; elles réclament toujours un sixième acte, et proposent de continuer le spectacle quand l'intérêt s'en est allé.... Si on leur permettait d'en faire à leur gré, toute comédie aurait une fin tragique, et toute tragédie finirait en farce. Elles sont délicieusement artificielles, mais elles n'ont aucun sens de l'art.

«Vous êtes plus heureux que moi. Je vous assure Dorian, qu'aucune des femmes que j'ai connues n'aurait fait pour moi ce que Sibyl Vane a fait pour vous. Les femmes ordinaires se consolent toujours, quelques-unes en portant des couleurs sentimentales. Ne placez jamais votre confiance en une femme qui porte du mauve, quelque soit son âge, ou dans une femme de trente-cinq ans affectionnant les rubans roses; cela veut toujours dire qu'elles ont eu des histoires. D'autres trouvent une grande consolation à la découverte inopinée des bonnes qualités de leurs maris. Elles font parade de leur félicité conjugale, comme si c'était le plus fascinant des péchés. La religion en console d'autres encore. Ses mystères ont tout le charme d'un flirt, me dit un jour une femme, et je puis le comprendre. En plus, rien ne vous fait si vain que de vous dire que vous êtes un pécheur. La conscience fait de nous des égoïstes.... Oui, il n'y a réellement pas de fin aux consolations que les femmes trouvent dans la vie moderne, et je n'ai point encore mentionné la plus importante.

—Quelle est-elle, Harry? demanda indifféremment le jeune homme.

—La consolation évidente: prendre un nouvel adorateur quand on en perd un. Dans la bonne société, cela vous rajeunit toujours une femme.... Mais réellement, Dorian, combien Sibyl Vane devait être dissemblable des femmes que nous rencontrons. Il y a quelque chose d'absolument beau dans sa mort.

«Je suis heureux de vivre dans un siècle où de pareils miracles se produisent. Ils nous font croire à la réalité des choses avec lesquelles nous jouons, comme le roman, la passion, l'amour....»

—Je fus bien cruel envers elle, vous l'oubliez....

—Je suis certain que les femmes apprécient la cruauté, la vraie cruauté, plus que n'importe quoi. Elles ont d'admirables instincts primitifs. Nous les avons émancipées, mais elles n'en sont pas moins restées des esclaves cherchant leurs maîtres; elles aiment être dominées. Je suis sûr que vous fûtes splendide! Je ne vous ai jamais vu dans une véritable colère, mais je m'imagine combien vous devez être charmant. Et d'ailleurs, vous m'avez dit quelque chose avant-hier, qui me parut alors quelque peu fantaisiste, mais que je sens maintenant parfaitement vrai, et qui me donne la clef de tout....

—Qu'était-ce, Harry?

—Vous m'avez dit que Sibyl Vane vous représentait toutes les héroïnes de roman, qu'elle était un soir Desdemone, et un autre, Ophélie, qu'elle mourait comme Juliette, et ressuscitait comme Imogéne!

—Elle ne ressuscitera plus jamais, maintenant, dit le jeune homme, la face dans ses mains.

—Non, elle ne ressuscitera plus; elle a joué son dernier rôle.... Mais il vous faut penser à cette mort solitaire dans cette loge clinquante comme si c'était un étrange fragment lugubre de quelque tragédie jacobine, comme à une scène surprenante de Webster, de Ford ou de Cyril Tourneur. Cette jeune fille n'a jamais vécu, à la réalité, et elle n'est jamais morte.... Elle vous fut toujours comme un songe..., comme ce fantôme qui apparaît dans les drames de Shakespeare, les rendant plus adorables par sa présence, comme un roseau à travers lequel passe la musique de Shakespeare, enrichie de joie et de sonorité.

«Elle gâta sa vie au moment où elle y entra, et la vie la gâta; elle en mourut.... Pleurez pour Ophélie, si vous voulez; couvrez-vous le front de cendres parce que Cordélié a été étranglée; invectivez le ciel parce que la fille de Brabantio est trépassée, mais ne gaspillez pas vos larmes sur le cadavre de Sibyl Vane; celle-ci était moins réelle que celles-là....»

Un silence suivit. Le crépuscule assombrissait la chambre; sans bruit, à pas de velours, les ombres se glissaient dans le jardin. Les couleurs des objets s'évanouissaient paresseusement.

Après quelques minutes, Dorian Gray releva la tête....

—Vous m'avez expliqué à moi-même, Harry, murmura-t-il avec un soupir de soulagement. Je sentais tout ce que vous m'avez dit, mais en quelque sorte, j'en étais effrayé et je n'osais me l'exprimer à moi-même. Comme vous me connaissez bien!... Mais nous ne parlerons plus de ce qui est arrivé; ce fut une merveilleuse expérience, c'est tout. Je ne crois pas que la vie me réserve encore quelque chose d'aussi merveilleux.

—La vie a tout en réserve pour vous, Dorian. Il n'est rien, avec votre extraordinaire beauté, que vous ne soyez capable de faire.

—Mais songez, Harry, que je deviendrai grotesque, vieux, ridé!... Alors?...

—Alors, reprit lord Henry en se levant, alors, mon cher Dorian, vous aurez à combattre pour vos victoires; actuellement, elles vous sont apportées. Il faut que vous gardiez votre beauté. Nous vivons dans un siècle qui lit trop pour être sage et qui pense trop pour être beau. Nous ne pouvons nous passer de vous.... Maintenant, ce que vous avez de mieux à faire, c'est d'aller vous habiller et de descendre au club. Nous sommes plutôt en retard comme vous le voyez.

—Je pense que je vous rejoindrai à l'Opéra, Harry. Je suis trop fatigué pour manger quoi que ce soit. Quel est le numéro de la loge de votre soeur?

—Vingt-sept, je crois. C'est au premier rang; vous verrez son nom sur la porte? Je suis désolé que vous ne veniez dîner.

—Ça ne m'est point possible, dit Dorian nonchalamment.... Je vous suis bien obligé pour tout ce que vous m'avez dit; vous êtes certainement mon meilleur ami; personne ne m'a compris comme vous.

—Nous sommes seulement au commencement de notre amitié, Dorian, répondit lord Henry, en lui serrant la main. Adieu. Je vous verrai avant neuf heures et demie, j'espère. Souvenez-vous que la Patti chante....

Comme il fermait la porte derrière lui, Dorian Gray sonna, et au bout d'un instant, Victor apparut avec les lampes et tira les jalousies. Dorian s'impatientait, voulant déjà être parti, et il lui semblait que Victor n'en finissait pas....

Aussitôt qu'il fut sorti, il se précipita vers le paravent et découvrit la peinture.

Non! Rien n'était changé de nouveau dans le portrait; il avait su la mort de Sibyl Vane avant lui; il savait les événements de la vie alors qu'ils arrivaient. La cruauté méchante qui gâtait les fines lignes de la bouche, avait apparu, sans doute, au moment même où la jeune fille avait bu le poison.... Ou bien était-il indifférent aux événements? Connaissait-il simplement ce qui se passait dans l'âme. Il s'étonnait, espérant que quelque jour, il verrait le changement se produire devant ses yeux et cette pensée le fit frémir.

Pauvre Sibyl! Quel roman cela avait été! Elle avait souvent mimé la mort au théâtre. La mort l'avait touchée et prise avec elle. Comment avait-elle joué cette ultime scène terrifiante? L'avait-elle maudit en mourant? Non! elle était morte par amour pour lui, et l'amour, désormais, lui serait un sacrement. Elle avait tout racheté par le sacrifice qu'elle avait fait de sa vie. Il ne voulait plus songer à ce qu'elle lui avait fait éprouver pendant cette terrible soirée, au théâtre.... Quand il penserait à elle, ce serait comme à une prestigieuse figure tragique envoyée sur la scène du monde pour y montrer la réalité suprême de l'Amour. Une prestigieuse figure tragique! Des larmes lui montèrent aux yeux, en se souvenant de son air enfantin, de ses manières douces et capricieuses, de sa farouche et tremblante grâce. Il les refoula en hâte, et regarda de nouveau le portrait.

Il sentit que le temps était venu, cette fois, de faire son choix. Son choix n'avait-il été déjà fait? Oui, la vie avait décidé pour lui...la vie, et aussi l'âpre curiosité qu'il en avait.... L'éternelle jeunesse, l'infinie passion, les plaisirs subtils et secrets, les joies ardentes et les péchés plus ardents encore—toutes ces choses il devait les connaître. Le portrait assumerait le poids de sa honte, voilà tout!...

Une sensation de douleur le poignit on pensant à la désagrégation que subirait sa belle face peinte sur la toile. Une fois, moquerie gamine de Narcisse, il avait baisé, ou feint de baiser ces lèvres peintes, qui, maintenant, lui souriaient si cruellement. Des jours et des jours, il s'était assis devant son portrait, s'émerveillant de sa beauté, presque énamouré d'elle comme il lui sembla maintes fois.... Devait-elle s'altérer, à présent, à chaque péché auquel il céderait? Cela deviendrait-il un monstrueux et dégoûtant objet à cacher dans quelque chambre cadenassée, loin de la lumière du soleil qui avait si souvent léché l'or éclatant de sa chevelure ondée? Quelle dérision sans mesure!

Un instant, il songea à prier pour que cessât l'horrible sympathie existant entre lui et le portrait. Une prière l'avait faite; peut-être une prière la pouvait-elle détruire?...

Cependant, qui, connaissant la vie, hésiterait pour garder la chance de rester toujours jeune, quelque fantastique que cette chance pût paraître, à tenter les conséquences que ce choix pouvait entraîner?... D'ailleurs cela dépendait-il de sa volonté?...

Etait-ce vraiment la prière qui avait produit cette substitution? Quelque raison scientifique ne pouvait-elle l'expliquer? Si la pensée pouvait exercer une influence sur un organisme vivant, cette influence ne pouvait-elle s'exercer sur les choses mortes ou inorganiques? Ne pouvaient-elles, les choses extérieures à nous-mêmes, sans pensée ou désir conscients, vibrer à l'unisson de nos humeurs ou de nos passions, l'atome appelant l'atome dans un amour secret ou une étrange affinité. Mais la raison était sans importance. Il ne tenterait plus par la prière un si terrible pouvoir. Si la peinture devait s'altérer, rien ne pouvait l'empêcher. C'était clair. Pourquoi approfondir cela? Car il y aurait un véritable plaisir à guetter ce changement? Il pourrait suivre son esprit dans ses pensées secrètes; ce portrait lui serait le plus magique des miroirs. Comme il lui avait révélé son propre corps, il lui révélerait sa propre âme. Et quand l'hiver de la vie viendrait, sur le portrait, lui, resterait sur la lisière frissonnante du printemps et de l'été. Quand le sang lui viendrait à la face, laissant derrière un masque pallide de craie aux yeux plombés, il garderait la splendeur de l'adolescence. Aucune floraison de sa jeunesse ne se flétrirait; le pouls de sa vie ne s'affaiblirait point. Comme les dieux de la Grèce, il serait fort, et léger et joyeux. Que pouvait lui faire ce qui arriverait à l'image peinte sur la toile? Il serait sauf: tout était là!...

Souriant, il replaça le paravent dans la position qu'il occupait devant le portrait, et passa dans la chambre où l'attendait son valet. Une heure plus tard, il était à l'Opéra, et lord Henry s'appuyait sur le dos de son fauteuil.


IX

Le lendemain matin, tandis qu'il déjeunait, Basil Hallward entra.

—Je suis bien heureux de vous trouver, Dorian, dit-il gravement. Je suis venu hier soir et on m'a dit que vous étiez à l'Opéra. Je savais que c'était impossible. Mais j'aurais voulu que vous m'eussiez laissé un mot, me disant où vous étiez allé. J'ai passé une bien triste soirée, craignant qu'une première tragédie soit suivie d'une autre. Vous auriez dû me télégraphier dès que vous en avez entendu parler. Je l'ai lu par hasard dans la dernière édition du Globe au club. Je vins aussitôt ici et je fus vraiment désolé de ne pas vous trouver. Je ne saurais vous dire combien j'ai eu le coeur brisé par tout cela. Je sais ce que vous devez souffrir. Mais où étiez-vous? Êtes-vous allé voir la mère de la pauvre fille? Un instant. J'avais songé à vous y chercher. On avait mis l'adresse dans le journal. Quelque part dans Euston Road, n'est-ce pas? Mais j'eus peur d'importuner une douleur que je ne pouvais consoler. Pauvre femme! Dans quel état elle devait être! Son unique enfant!... Que disait-elle?

—Mon cher Basil, que sais-je? murmura Dorian Gray en buvant à petits coups d'un vin jaune pâle dans un verre de Venise, délicatement contourné et doré, en paraissant profondément ennuyé. J'étais à l'Opéra, vous auriez dû y venir. J'ai rencontré pour la première lois lady Gwendoline, la soeur d'Harry. Nous étions dans sa loge. Elle est tout à fait charmante et la Patti a chanté divinement. Ne parlez pas de choses horribles. Si l'on ne parlait jamais d'une chose, ce serait comme si elle n'était jamais arrivée. C'est seulement l'expression, comme dit Harry, qui donne une réalité aux choses. Je dois dire que ce n'était pas l'unique enfant de la pauvre femme. Il y a un fils, un charmant garçon je crois. Mais il n'est pas au théâtre. C'est un marin, ou quelque chose comme cela. Et maintenant parlez-moi de vous et de ce que vous êtes en train de peindre?

—Vous avez été à l'Opéra? dit lentement Hallward avec une vibration de tristesse dans la voix. Vous avez été à l'Opéra pendant que Sibyl Vane reposait dans la mort en un sordide logis? Vous pouvez me parler d'autres femmes charmantes et de la Patti qui chantait divinement, avant que la jeune fille que vous aimiez ait même la quiétude d'un tombeau pour y dormir?... Vous ne songez donc pas aux horreurs réservées a ce petit corps lilial!

—Arrêtez-vous, Basil, je ne veux pas les entendre! s'écria Dorian en se levant. Ne me parlez pas de ces choses. Ce qui est fait est fait. Le passé est le passé.

—Vous appelez hier le passé?

—Ce qui se passe dans l'instant actuel va lui appartenir. Il n'y a que les gens superficiels qui veulent des années pour s'affranchir d'une émotion. Un homme maître de lui-même, peut mettre fin à un chagrin aussi facilement qu'il peut inventer un plaisir. Je ne veux pas être à la merci de mes émotions. Je veux en user, les rendre agréable et les dominer.

—Dorian, ceci est horrible!... Quelque chose vous a changé complètement. Vous avez toujours les apparences de ce merveilleux jeune homme qui venait chaque jour à mon atelier poser pour son portrait. Mais alors vous étiez simple, naturel et tendre. Vous étiez la moins souillée des créatures. Maintenant je ne sais ce qui a passé sur vous. Vous parlez comme si vous n'aviez ni coeur ni pitié. C'est l'influence d'Harry qui a fait cela, je le vois bien....

Le jeune homme rougit et allant à la fenêtre, resta quelques instants à considérer la pelouse fleurie et ensoleillée.

—Je dois beaucoup à Harry, Basil, dit-il enfin, plus que je ne vous dois. Vous ne m'avez appris qu'à être vain.

—Parfait?... aussi en suis-je puni, Dorian, ou le serai-je quelque jour.

—Je ne sais ce que vous voulez dire, Basil, s'écria-t-il en se retournant. Je ne sais ce que vous voulez! Que voulez-vous?

—Je voudrais retrouver le Dorian Gray que j'ai peint, dit l'artiste, tristement.

—Basil, fit l'adolescent, allant à lui et lui mettant la main sur l'épaule, vous êtes venu trop tard. Hier lorsque j'appris que Sibyl Vane s'était suicidée....

—Suicidée, mon Dieu! est-ce bien certain? s'écria Hallward le regardant avec une expression d'horreur....

—Mon cher Basil! Vous ne pensiez sûrement pas que ce fut un vulgaire accident. Certainement, elle s'est suicidée.

L'autre enfonça sa tête dans ses mains.

—C'est effrayant, murmura-t-il, tandis qu'un frisson le parcourait.

—Non, dit Dorian Gray, cela n'a rien d'effrayant. C'est une des plus grandes tragédies romantiques de notre temps. A l'ordinaire, les acteurs ont l'existence la plus banale. Ils sont bons maris, femmes fidèles, quelque chose d'ennuyeux; vous comprenez, une vertu moyenne et tout ce qui s'en suit. Comme Sibyl était différente! Elle a vécu sa plus belle tragédie. Elle fut constamment une héroïne. La dernière nuit qu'elle joua, la nuit où vous la vites, elle joua mal parce qu'elle avait compris la réalité de l'amour. Quand elle connut ses déceptions, elle mourut comme Juliette eût pu mourir. Elle appartint encore en cela au domaine d'art. Elle a quelque chose d'une martyre. Sa mort a toute l'inutilité pathétique du martyre, toute une beauté de désolation. Mais comme je vous le disais, ne croyez pas que je n'aie pas souffert. Si vous étiez venu hier, à un certain moment—vers cinq heures et demie peut-être ou six heures moins le quart—, vous m'auriez trouvé en larmes.... Même Harry qui était ici et qui, au fait, m'apporta la nouvelle, se demandait où j'allais en venir. Je souffris intensément. Puis cela passa. Je ne puis répéter une émotion. Personne d'ailleurs ne le peut, excepté les sentimentaux. Et vous êtes cruellement injuste, Basil: vous venez ici pour me consoler, ce qui est charmant de votre part; vous me trouvez tout consolé et vous êtes furieux!... Tout comme une personne sympathique! Vous me rappelez une histoire qu'Harry m'a racontée à propos d'un certain philanthrope qui dépensa vingt ans de sa vie à essayer de redresser quelque tort, ou de modifier une loi injuste, je ne sais plus exactement. Enfin il y réussit, et rien ne put surpasser son désespoir. Il n'avait absolument plus rien à faire, sinon à mourir d'ennui et il devint un misanthrope résolu. Maintenant, mon cher Basil, si vraiment vous voulez me consoler, apprenez-moi à oublier ce qui est arrivé ou à le considérer à un point de vue assez artistique. N'est-ce pas Gautier qui écrivait sur la «Consolation des arts»? Je me rappelle avoir trouvé un jour dans votre atelier un petit volume relié en vélin, où je cueillis ce mot délicieux. Encore ne suis-je pas comme ce jeune homme dont vous me parliez lorsque nous fûmes ensemble à Marlow, ce jeune homme qui disait que le satin jaune pouvait nous consoler de toutes les misères de l'existence. J'aime les belles choses que l'on peut toucher et tenir: les vieux brocarts, les bronzes verts, les laques, les ivoires, exquisément travaillés, ornés, parés; il y a beaucoup à tirer de ces choses. Mais le tempérament artistique qu'elles créent ou du moins révèlent est plus encore pour moi. Devenir le spectateur de sa propre vie, comme dit Harry, c'est échapper aux souffrances terrestres. Je sais bien que je vous étonne en vous parlant ainsi. Vous n'avez pas compris comment je me suis développé. J'étais un écolier lorsque vous me connûtes. Je suis un homme maintenant, j'ai de nouvelles passions, de nouvelles pensées, des idées nouvelles. Je suis différent, mais vous ne devez pas m'en aimer moins. Je suis changé, mais vous serez toujours mon ami. Certes, j'aime beaucoup Harry; je sais bien que vous êtes meilleur que lui.... Vous n'êtes pas plus fort, vous avez trop peur de la vie, mais vous êtes meilleur. Comme nous étions heureux ensemble! Ne m'abandonnez pas, Basil, et ne me querellez pas, je suis ce que je suis. Il n'y a rien de plus à dire!

Le peintre semblait singulièrement ému. Le jeune homme lui était très cher, et sa personnalité avait marqué le tournant de son art. Il ne put supporter l'idée de lui faire plus longtemps des reproches. Après tout, son indifférence pouvait n'être qu'une humeur passagère; il y avait en lui tant de bonté et tant de noblesse.

—Bien, Dorian, dit-il enfin, avec un sourire attristé; je ne vous parlerai plus de cette horrible affaire désormais. J'espère seulement que votre nom n'y sera pas mêlé. L'enquête doit avoir lieu cette après-midi. Vous a-t-on convoqué?

Dorian secoua la tète et une expression d'ennui passa sur ses traits à ce mot d'«enquête.» Il y avait dans ce mot quelque chose de si brutal et de si vulgaire!

—Ils ne connaissent pas son nom, répondit-il.

—Mais elle, le connaissait certainement?

—Mon prénom seulement et je suis certain qu'elle ne l'a jamais dit à personne. Elle m'a dit une fois qu'ils étaient tous très curieux de savoir qui j'étais et qu'elle leur répondait invariablement que je m'appelais le «Prince Charmant.» C'était gentil de sa part. Il faudra que vous me fassiez un croquis de Sibyl, Basil. Je voudrais avoir d'elle quelque chose de plus que le souvenir de quelques baisers et de quelques lambeaux de phrases pathétiques.

—J'essaierai de faire quelque chose, Dorian, si cela vous fait plaisir. Mais il faudra que vous veniez encore me poser. Je ne puis me passer de vous.

—Je ne peux plus poser pour vous, Basil. C'est tout à fait impossible! s'écria-t-il en se reculant.