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Le portrait de Dorian Gray

Chapter 11: X
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About This Book

The narrative follows a handsome young man whose portrait, painted by an admirer, becomes a supernatural ledger of his conscience after he wishes that the painted image bear the marks of age and sin in his place. Under the corrosive influence of a witty, hedonistic acquaintance, he pursues beauty and sensation, while his outward youth persists and the portrait progressively shows moral degradation and physical deformity. The story traces his descent into selfish acts, secrecy and violence, and culminates in attempts to confront or conceal the painting’s truth. A prefatory essay of epigrams frames recurring themes: aestheticism, influence, duplicity, and the consequences of divorcing art from ethics.

Le peintre le regarda en face....

—Mon cher enfant, quelle bêtise! Voudriez-vous dire que ce que j'ai fait de vous ne vous plaît pas? Où est-ce, à propos?... Pourquoi avez-vous poussé le paravent devant votre portrait? Laissez-moi le regarder. C'est la meilleure chose que j'aie jamais faite. Otez ce paravent, Dorian. C'est vraiment désobligeant de la part de votre domestique de cacher ainsi mon oeuvre. Il me semblait que quelque chose était changé ici quand je suis entré.

—Mon domestique n'y est pour rien, Basil. Vous n'imaginez pas que je lui laisse arranger mon appartement. Il dispose mes fleurs, quelquefois, et c'est tout. Non, j'ai fait cela moi-même. La lumière tombait trop crûment sur le portrait.

—Trop crûment, mais pas du tout, cher ami. L'exposition est admirable. Laissez-moi voir....

Et Hallward se dirigea vers le coin de la pièce.

Un cri de terreur s'échappa des lèvres de Dorian Gray. Il s'élança entre le peintre et le paravent.

—Basil, dit-il, en pâlissant vous ne regarderez pas cela, je ne le veux pas.

—Ne pas regarder ma propre oeuvre! Vous n'êtes pas sérieux. Pourquoi ne la regarderais-je pas? s'exclama Hallward en riant.

—Si vous essayez de la voir, Basil, je vous donne ma parole d'honneur que je ne vous parlerai plus de toute ma vie!... Je suis tout à fait sérieux, je ne vous offre aucune explication et il ne faut pas m'en demander. Mais, songez-y, si vous touchez au paravent, tout est fini entre nous!...

Hallward était comme foudroyé. Il regardait Dorian avec une profonde stupéfaction. Il ne l'avait jamais vu ainsi. Le jeune homme était blême de colère. Ses mains se crispaient et les pupilles de ses yeux semblaient deux flammes bleues. Un tremblement le parcourait....

—Dorian!

—Ne parlez pas!

—Mais qu'y-a-t-il? Certainement je ne le regarderai pas si vous ne le voulez pas, dit-il un peu froidement, tournant sur ses talons et allant vers la fenêtre, mais il me semble plutôt absurde que je ne puisse voir mon oeuvre, surtout lorsque je vais l'exposer à Paris cet automne. Il faudra sans doute que je lui donne une nouvelle couche de vernis d'ici-là; ainsi, devrai-je l'avoir quelque jour; pourquoi pas maintenant?

—L'exposer!... Vous voulez l'exposer? s'exclama Dorian Gray envahi d'un étrange effroi.

Le monde verrait donc son secret? On viendrait bâiller devant le mystère de sa vie? Cela était impossible! Quelque chose—il ne savait quoi—se passerait avant....

—Oui, je ne suppose pas que vous ayez quelque chose à objecter. Georges Petit va réunir mes meilleures toiles pour une exposition spéciale qui ouvrira rue de Sèze dans la première semaine d'octobre. Le portrait ne sera hors d'ici que pour un mois; je pense que vous pouvez facilement vous en séparer ce laps de temps. D'ailleurs vous serez sûrement absent de la ville. Et si vous le laissez toujours derrière un paravent, vous n'avez guère à vous en soucier.

Dorian passa sa main sur son front emperlé de sueur. Il lui semblait qu'il courait un horrible danger.

—Vous m'avez dit, il y a un mois, que vous ne l'exposeriez jamais, s'écria-t-il. Pourquoi avez-vous changé d'avis? Vous autres qui passez pour constants vous avez autant de caprices que les autres. La seule différence, c'est que vos caprices sont sans aucune signification. Vous ne pouvez avoir oublié que vous m'avez solennellement assuré que rien au monde ne pourrait vous amener à l'exposer. Vous avez dit exactement la même chose à Harry.

Il s'arrêta soudain; un éclair passa dans ses yeux. Il se souvint que lord Henry lui avait dit un jour à moitié sérieusement, à moitié en riant: «Si vous voulez passer un curieux quart d'heure, demandez à Basil pourquoi il ne veut pas exposer votre portrait. Il me l'a dit, et cela a été pour moi une révélation.» Oui, Basil aussi, peut-être, avait son secret. Il essaierait de le connaître....

—Basil, dit-il en se rapprochant tout contre lui et le regardant droit dans les yeux, nous avons chacun un secret. Faites-moi connaître le vôtre, je vous dirai le mien. Pour quelle raison refusiez-vous d'exposer mon portrait?

Le peintre frissonna malgré lui.

—Dorian, si je vous le disais, vous pourriez m'en aimer moins et vous ririez sûrement de moi; je ne pourrai supporter ni l'une ni l'autre de ces choses. Si vous voulez que je ne regarde plus votre portrait, c'est bien.... Je pourrai, du moins, toujours vous regarder, vous.... Si vous voulez que la meilleure de mes oeuvres soit à jamais cachée au monde, j'accepte.... Votre amitié m'est plus chère que toute gloire ou toute renommée.

—Non, Basil, il faut me le dire, insista Dorian Gray, je crois avoir le droit de le savoir.

Son impression de terreur avait disparu et la curiosité l'avait remplacée. Il était résolu à connaître le secret de Basil Hallward.

—Asseyons-nous, Dorian, dit le peintre troublé, asseyons-nous; et répondez à ma question. Avez-vous remarqué dans le portrait une chose curieuse? Une chose qui probablement ne vous a pas frappé tout d'abord, mais qui s'est révélée à vous soudainement?

—Basil! s'écria le jeune homme étreignant les bras de son fauteuil de ses mains tremblantes et le regardant avec des yeux ardents et effrayés.

—Je vois que vous l'avez remarqué.... Ne parlez pas! Attendez d'avoir entendu ce que j'ai à dire. Dorian, du jour où je vous rencontrai, votre personnalité eut sur moi une influence extraordinaire. Je fus dominé, âme, cerveau et talent, par vous. Vous deveniez pour moi la visible incarnation de cet idéal jamais vu, dont la pensée nous hante, nous autres artistes, comme un rêve exquis. Je vous aimai; je devins jaloux de tous ceux à qui vous parliez, je voulais vous avoir à moi seul, je n'étais heureux que lorsque j'étais avec vous. Quant vous étiez loin de moi, vous étiez encore présent dans mon art....

«Certes, je ne vous laissai jamais rien connaître de tout cela. C'eût été impossible. Vous n'auriez pas compris; je le comprends à peine moi-même. Je connus seulement que j'avais vu la perfection face à face et le monde devint merveilleux à mes yeux, trop merveilleux peut-être, car il y a un péril dans de telles adorations, le péril de les perdre, non moindre que celui de les conserver.... Les semaines passaient et je m'absorbais en vous de plus en plus. Alors commença une phase nouvelle. Je vous avais dessiné en berger Paris, revêtu d'une délicate armure, en Adonis armé d'un épieu poli et en costume de chasseur. Couronné de lourdes fleurs de lotus, vous aviez posé sur la proue de la trirème d'Adrien, regardant au-delà du Nil vert et bourbeux. Vous vous étiez penché sur l'étang limpide d'un paysage grec, mirant dans l'argent des eaux silencieuses, la merveille de votre propre visage. Et tout cela avait été ce que l'art pouvait être, de l'inconscience, de l'idéal, de l'à-peu prés. Un jour, jour fatal, auquel je pense quelquefois, je résolus de peindre un splendide portrait de vous tel que vous êtes maintenant, non dans les costumes des temps révolus, mais dans vos propres vêtements et dans votre époque. Fût-ce le réalisme du sujet ou la simple idée de votre propre personnalité, se présentant ainsi à moi sans entours et sans voile, je ne puis le dire. Mais je sais que pendant que j'y travaillais, chaque coup de pinceau, chaque touche de couleur me semblaient révéler mon secret. Je m'effrayais que chacun pût connaître mon idolâtrie. Je sentis, Dorian, que j'avais trop dit, mis trop de moi-même dans cette oeuvre. C'est alors que je résolus de ne jamais permettre que ce portrait fut exposé. Vous en fûtes un peu ennuyé. Mais alors vous ne vous rendiez pas compte de ce que tout cela signifiait pour moi. Harry, à qui j'en parlai, se moqua de moi, je ne m'en souciais pas. Quand le tableau fut terminé et que je m'assis tout seul en face de lui, je sentis que j'avais raison.... Mais quelques jours après qu'il eût quitté mon atelier, dès que je fus débarrassé de l'intolérable fascination de sa présence, il me sembla que j'avais été fou en imaginant y avoir vu autre chose que votre beauté et plus de choses que je n'en pouvais peindre. Et même maintenant je ne puis m'empêcher de sentir l'erreur qu'il y a à croire que la passion éprouvée dans la création puisse jamais se montrer dans l'oeuvre créée. L'art est toujours plus abstrait que nous ne l'imaginons. La forme et la couleur nous parlent de forme et de couleur, voilà tout. Il me semble souvent que l'oeuvre cache l'artiste bien plus qu'il ne le révèle. Aussi lorsque je reçus cette offre de Paris, je résolus de faire de votre portrait le clou de mon exposition. Je ne soupçonnais jamais que vous pourriez me le refuser. Je vois maintenant que vous aviez raison. Ce portrait ne peut être montré. Il ne faut pas m'en vouloir, Dorian, de tout ce que je viens de vous dire. Comme je le disais une fois à Harry, vous êtes fait pour être aimé....

Dorian Gray poussa un long soupir. Ses joues se colorèrent de nouveau et un sourire se joua sur ses lèvres. Le péril était passé. Il était sauvé pour l'instant. Il ne pouvait toutefois se défendre d'une infinie pitié pour le peintre qui venait de lui faire une si étrange confession, et il se demandait si lui-même pourrait jamais être ainsi dominé par la personnalité d'un ami. Lord Henry avait ce charme d'être très dangereux, mais c'était tout. Il était trop habile et trop cynique pour qu'on put vraiment l'aimer. Pourrait-il jamais exister quelqu'un qui le remplirait d'une aussi étrange idolâtrie? Etait-ce là une de ces choses que la vie lui réservait?...

—Cela me paraît extraordinaire, Dorian, dit Hallward que vous ayez réellement vu cela dans le portrait. L'avez-vous réellement vu?

—J'y voyais quelque chose, répondit-il, quelque chose qui me semblait très curieux.

—Bien, admettez-vous maintenant que je le regarde?

Dorian secoua la tête.

—Il ne faut pas me demander cela, Basil, je ne puis vraiment vous laisser face à face avec ce tableau.

—Vous y arriverez un jour?

—Jamais!

—Peut-être avez-vous raison. Et maintenant, au revoir, Dorian. Vous avez été la seule personne dans ma vie qui ait vraiment influencé mon talent. Tout ce que j'ai fait de bon, je vous le dois. Ah! vous ne savez pas ce qu'il m'en coûte de vous dire tout cela!...

—Mon cher Basil, dit Dorian, que m'avez-vous dit? Simplement que vous sentiez m'admirer trop.... Ce n'est pas même un compliment.

—Ce ne pouvait être un compliment. C'était une confession; maintenant que je l'ai faite, il me semble que quelque chose de moi s'en est allé. Peut-être ne doit-on pas exprimer son adoration par des mots.

—C'était une confession très désappointante.

—Qu'attendiez-vous donc, Dorian? Vous n'aviez rien vu d'autre dans le tableau? Il n'y avait pas autre chose à voir....

—Non, il n'y avait rien de plus à y voir. Pourquoi le demander? Mais il ne faut pas parler d'adoration. C'est une folie. Vous et moi sommes deux amis; nous devons nous en tenir là....

—Il vous reste Harry! dit le peintre tristement.

—Oh! Harry! s'écria l'adolescent avec un éclat de rire; Harry passe ses journées à dire des choses incroyables et ses soirées à faire des choses invraisemblables. Tout à fait le genre de vie que j'aimerais. Mais je ne crois pas que j'irai vers Harry dans un moment d'embarras; je viendrai à vous aussitôt, Basil.

—Vous poserez encore pour moi?

—Impossible!

—Vous gâtez ma vie d'artiste en refusant, Dorian. Aucun homme ne rencontre deux fois son idéal; très peu ont une seule fois cette chance.

—Je ne puis vous donner d'explications, Basil; je ne dois plus poser pour vous. Il y a quelque chose de fatal dans un portrait. Il a sa vie propre.... Je viendrai prendre le thé avec vous. Ce sera tout aussi agréable.

—Plus agréable pour vous, je le crains, murmura Hallward avec tristesse. Et maintenant au revoir. Je suis fâché que vous ne vouliez pas me laisser regarder encore une fois le tableau. Mais nous n'y pouvons rien. Je comprends parfaitement ce que vous éprouvez.

Lorsqu'il fut parti, Dorian se sourit à lui-même. Pauvre Basil! Comme il connaissait peu la véritable raison! Et comme cela était étrange qu'au lieu d'avoir été forcé de révéler son propre secret, il avait réussi presque par hasard, à arracher le secret de son ami! Comme cette étonnante confession l'expliquait à ses yeux! Les absurdes accès de jalousie du peintre, sa dévotion farouche, ses panégyriques extravagants, ses curieuses réticences, il comprenait tout maintenant et il en éprouva une contrariété. Il lui semblait qu'il pouvait y avoir quelque chose de tragique dans une amitié aussi empreinte de romanesque.

Il soupira, puis il sonna. Le portrait devait être caché à tout prix. Il ne pouvait courir plus longtemps le risque de le découvrir aux regards. Ç'avait été de sa part une vraie folie que de le laisser, même une heure, dans une chambre où tous ses amis avaient libre accès.


X

Quand le domestique entra, il l'observa attentivement, se demandant si cet homme avait eu la curiosité de regarder derrière le paravent. Le valet était parfaitement impassible et attendait ses ordres. Dorian alluma une cigarette et marcha vers la glace dans laquelle il regarda. Il y pouvait voir parfaitement la face de Victor qui s'y reflétait. C'était un masque placide de servilisme. Il n'y avait rien à craindre de ce côté. Cependant, il pensa qu'il était bon de se tenir sur ses gardes.

Il lui dit, d'un ton très bas, de demander à la gouvernante de venir lui parler et d'aller ensuite chez l'encadreur le prier de lui envoyer immédiatement deux de ses hommes. Il lui sembla, lorsque le valet sortit, que ses yeux se dirigeaient vers le paravent. Ou peut-être était-ce un simple effet de son imagination?

Quelques instants après Mme Leaf, vêtue de sa robe de soie noire, ses mains ridées couvertes de mitaines à l'ancienne mode, entrait dans la bibliothèque. Il lui demanda la clef de la salle d'étude.

—La vieille salle d'étude M. Dorian? s'exclama-t-elle, mais elle est toute pleine de poussière! Il faut que je la fasse mettre en ordre et nettoyer avant que vous y alliez. Elle n'est pas présentable pour vous, monsieur, pas du tout présentable.

—Je n'ai pas besoin qu'elle soit en ordre, Leaf. Il me faut la clef, simplement....

—Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d'araignées si vous y allez. Comment! On ne l'a pas ouverte depuis cinq ans, depuis que Sa Seigneurie est morte.

Il tressaillit à cette mention de son grand-père. Il en avait gardé un souvenir détestable.

—Ça ne fait rien, dit-il, j'ai seulement besoin de voir cette pièce, et c'est tout. Donnez-moi la clef.

—Voici la clef, monsieur, dit la vieille dame cherchant dans son trousseau d'une main fiévreuse. Voici la clef. Je vais tout de suite l'avoir retirée du trousseau. Mais je ne pense pas que vous vous proposez d'habiter là-haut, monsieur, vous êtes ici si confortablement.

—Non, non, s'écria-t-il avec impatience.... Merci, Leaf. C'est très bien.

Elle s'attarda un moment, très loquace sur quelques détails du ménage. Il soupira et lui dit de faire pour le mieux suivant son idée. Elle se retira en minaudant.

Lorsque la porte se fut refermée, Dorian mit la clef dans sa poche et regarda autour de lui. Ses regards s'arrêtèrent sur un grand couvre-lit de satin pourpre, chargé de lourdes broderies d'or, un splendide travail vénitien du dix-septième siècle que son grand-père avait trouvé dans un couvent, près de Bologne. Oui, cela pourrait servir à envelopper l'horrible objet. Peut-être cette étoffe avait-elle déjà servi de drap mortuaire. Il s'agissait maintenant d'en couvrir une chose qui avait sa propre corruption, pire même que la corruption de la mort, une chose capable d'engendrer l'horreur et qui cependant, ne mourrait jamais. Ce que les vers sont au cadavre, ses péchés le seraient à l'image peinte sur la toile. Ils détruiraient sa beauté, et rongeraient sa grâce. Ils la souilleraient, la couvriraient de honte.... Et cependant l'image durerait; elle serait toujours vivante.

Il rougit et regretta un moment de n'avoir pas dit à Basil la véritable raison pour laquelle il désirait cacher le tableau. Basil l'eût aidé à résister à l'influence de lord Henry et aux influences encore plus empoisonnées de son propre tempérament. L'amour qu'il lui portait—car c'était réellement de l'amour—n'avait rien que de noble et d'intellectuel. Ce n'était pas cette simple admiration physique de la beauté qui naît des sens et qui meurt avec la fatigue des sens. C'était un tel amour qu'avaient connu Michel Ange, et Montaigne, et Winckelmann, et Shakespeare lui-même. Oui, Basil eût pu le sauver. Mais il était trop tard, maintenant. Le passé pouvait être anéanti. Les regrets, les reniements, ou l'oubli pourrait faire cela. Mais le futur était inévitable. Il y avait en lui des passions qui trouveraient leur terrible issue, des rêves qui projetteraient sur lui l'ombre de leur perverse réalité.

Il prit sur le lit de repos la grande draperie de soie et d'or qui le couvrait et la jetant sur son bras, passa derrière le paravent. Le portrait était-il plus affreux qu'avant? Il lui sembla qu'il n'avait pas changé et son aversion pour lui en fut encore augmentée. Les cheveux d'or, les yeux bleus, et les roses rouges des lèvres, tout s'y trouvait. L'expression seulement était autre. Cela était horrible dans sa cruauté. En comparaison de tout ce qu'il y voyait de reproches et de censures, comme les remontrances de Basil à propos de Sibyl Vane, lui semblaient futiles! Combien futiles et de peu d'intérêt! Sa propre âme le regardait de cette toile et le jugeait. Une expression de douleur couvrit ses traits et il jeta le riche linceul sur le tableau. Au même instant on frappa à la porte, il passait de l'autre côté du paravent au moment où son domestique entra.

—Les encadreurs sont là, monsieur.

Il lui sembla qu'il devait d'abord écarter cet homme. Il ne fallait pas qu'il sût où la peinture serait cachée. Il y avait en lui quelque chose de dissimulé, ses yeux étaient inquiets et perfides. S'asseyant à sa table il écrivit un mot à lord Henry, lui demandant de lui envoyer quelque chose à lire et lui rappelant qu'ils devaient se retrouver à huit heures un quart le soir.

—Attendez la réponse, dit-il en tendant le billet au domestique, et faites entrer ces hommes.

Deux minutes après, on frappa de nouveau à la porte et M. Hubbard lui-même, le célèbre encadreur de South Audley Street, entra avec un jeune aide à l'aspect rébarbatif. M. Hubbard était un petit homme florissant aux favoris roux, dont l'admiration pour l'art était fortement atténuée par l'insuffisance pécuniaire des artistes qui avaient affaire à lui. D'habitude il ne quittait point sa boutique. Il attendait qu'on vint à lui. Mais il faisait toujours une exception en faveur de Dorian Gray. Il y avait en Dorian quelque chose qui charmait tout le monde. Rien que le voir était une joie.

—Que puis-je faire pour vous, M. Gray? dit-il en frottant ses mains charnues et marquées de taches de rousseur; j'ai cru devoir prendre pour moi l'honneur de vous le demander en personne; j'ai justement un cadre de toute beauté, monsieur, une trouvaille faite dans une vente. Du vieux florentin. Cela vient je crois de Fonthill.... Conviendrait admirablement à un sujet religieux, M. Gray.

—Je suis fâché que vous vous soyez donné le dérangement de monter, M. Hubbard, j'irai voir le cadre, certainement, quoique je ne sois guère en ce moment amateur d'art religieux, mais aujourd'hui je voulais seulement faire monter un tableau tout en haut de la maison. Il est assez lourd et je pensais à vous demander de me prêter deux de vos hommes.

—Aucun dérangement, M. Gray. Toujours heureux de vous être agréable. Quelle est cette oeuvre d'art?

—La voici, répondit Dorian en repliant le paravent. Pouvez-vous la transporter telle qu'elle est là, avec sa couverture. Je désire qu'elle ne soit pas abîmée en montant.

—Cela est très facile, monsieur, dit l'illustre encadreur se mettant, avec l'aide de son apprenti, à détacher le tableau des longues chaînes de cuivre auxquelles il était suspendu. Et où devons-nous le porter, M. Gray?

—Je vais vous montrer le chemin, M. Hubbard, si vous voulez bien me suivre. Ou peut-être feriez-vous mieux d'aller en avant. Je crains que ce ne soit bien haut, nous passerons par l'escalier du devant qui est plus large.

Il leur ouvrit la porte, ils traversèrent le hall et ils commencèrent à monter. Les ornements du cadre rendaient le tableau très volumineux et de temps en temps, en dépit des obséquieuses protestations de M. Hubbard, qui éprouvait comme tous les marchands un vif déplaisir à voir un homme du monde faire quelque chose d'utile, Dorian leur donnait un coup de main.

—C'est une vraie charge à monter, monsieur, dit le petit homme, haletant, lorsqu'ils arrivèrent au dernier palier. Il épongeait son front dénudé.

—Je crois que c'est en effet très lourd, murmura Dorian, ouvrant la porte de la chambre qui devait receler l'étrange secret de sa vie et dissimuler son âme aux yeux des hommes.

Il n'était pas entré dans cette pièce depuis plus de quatre ans, non, vraiment pas depuis qu'elle lui servait de salle de jeu lorsqu'il était enfant, et de salle d'étude un peu plus tard. C'était une grande pièce, bien proportionnée, que lord Kelso avait fait bâtir spécialement pour son petit-fils, pour cet enfant que sa grande ressemblance avec sa mère, et d'autres raisons lui avaient toujours fait haïr et tenir à distance. Il sembla à Dorian qu'elle avait peu changé. C'était bien là, la vaste cassone italienne avec ses moulures dorées et ternies, ses panneaux aux peintures fantastiques, dans laquelle il s'était si souvent caché étant enfant. C'étaient encore les rayons de bois vernis remplis des livres de classe aux pages cornées. Derrière, était tendue au mur la même tapisserie flamande déchirée, où un roi et une reine fanés jouaient aux échecs dans un jardin, tandis qu'une compagnie de fauconniers cavalcadaient au fond, tenant leurs oiseaux chaperonnés au bout de leurs poings gantés. Comme tout cela revenait à sa mémoire! Tous les instants de son enfance solitaire s'évoquait pendant qu'il regardait autour de lui. Il se rappela la pureté sans tache de sa vie d'enfant et il lui sembla horrible que le fatal portrait dût être caché dans ce lieu. Combien peu il eût imaginé, dans ces jours lointains, tout ce que la vie lui réservait!

Mais il n'y avait pas dans la maison d'autre pièce aussi éloignée des regards indiscrets. Il en avait la clef, nul autre que lui n'y pourrait pénétrer. Sous son linceul de soie la face peinte sur la toile pourrait devenir bestiale, boursouflée, immonde. Qu'importait? Nul ne la verrait. Lui-même ne voudrait pas la regarder.... Pourquoi surveillerait-il la corruption hideuse de son âme? Il conserverait sa jeunesse, c'était assez. Et, en somme, son caractère ne pouvait-il s'embellir? Il n'y avait aucune raison pour que le futur fut aussi plein de honte.... Quelque amour pouvait traverser sa vie, la purifier et la délivrer de ces péchés rampant déjà autour de lui en esprit et en chair—de ces péchés étranges et non décrits auxquels le mystère prête leur charme et leur subtilité. Peut-être un jour l'expression cruelle abandonnerait la bouche écarlate et sensitive, et il pourrait alors montrer au monde le chef-d'oeuvre de Basil Hallward.

Mais non, cela était impossible. Heure par heure, et semaine par semaine, l'image peinte vieillirait: elle pourrait échapper à la hideur du vice, mais la hideur de l'âge la guettait. Les joues deviendraient creuses et flasques. Des pattes d'oies jaunes cercleraient les yeux flétris, les marquant d'un stigmate horrible. Les cheveux perdraient leur brillant; la bouche affaissée et entr'ouverte aurait cette expression grossière ou ridicule qu'ont les bouches des vieux. Elle aurait le cou ridé, les mains aux grosses veines bleues, le corps déjeté de ce grand père qui avait été si dur pour lui, dans son enfance. Le tableau devait être caché aux regards. Il ne pouvait en être autrement.

—Faites-le rentrer, s'il vous plaît, M. Hubbard, dit-il avec peine en se retournant, je regrette de vous tenir si longtemps, je pensais à autre chose.

—Toujours heureux de se reposer, M. Gray, dit l'encadreur qui soufflait encore; où le mettrons-nous?

—Oh! n'importe où, ici.... cela ira. Je n'ai pas besoin qu'il soit accroché. Posez-le simplement contre le mur; merci.

—Peut-on regarder cette oeuvre d'art, monsieur?

Dorian tressaillit....

—Cela ne vous intéresserait pas, M. Hubbard, dit-il ne le quittant pas des yeux. Il était prêt à bondir sur lui et à le terrasser s'il avait essayé de soulever le voile somptueux qui cachait le secret de sa vie.

—Je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Je vous suis très obligé de la bonté que vous avez eue de venir ici.

—Pas du tout, pas du tout, M. Gray. Toujours prêt à vous servir!

Et M. Hubbard descendit vivement les escaliers, suivi de son aide qui regardait Dorian avec un étonnement craintif répandu sur ses traits grossiers et disgracieux. Jamais il n'avait vu personne d'aussi merveilleusement beau.

Lorsque le bruit de leurs pas se fut éteint, Dorian ferma la porte et mit la clef dans sa poche. Il était sauvé. Personne ne pourrait regarder l'horrible peinture. Nul oeil que le sien ne pourrait voir sa honte.

En regagnant sa bibliothèque il s'aperçut qu'il était cinq heures passées et que le thé était déjà servi. Sur une petite table de bois noir parfumé, délicatement incrustée do nacre,—un cadeau de lady Radley, la femme de son tuteur, charmante malade professionnelle qui passait tous les hivers au Caire—se trouvait un mot de lord Henry avec un livre relié de jaune, à la couverture légèrement déchirée et aux tranches salles. Un numéro de la troisième édition de la St-James Gazette était déposée sur le plateau à thé. Victor était évidemment revenu. Il se demanda s'il n'avait pas rencontré les hommes dans le hall alors qu'ils quittaient la maison et s'il ne s'était pas enquis auprès d'eux de ce qu'ils avaient fait. Il remarquerait sûrement l'absence du tableau, l'avait même sans doute déjà remarquée en apportant le thé. Le paravent n'était pas encore replacé et une place vide se montrait au mur. Peut-être le surprendrait-il une nuit se glissant en haut de la maison et tâchant de forcer la porte de la chambre. Il était horrible d'avoir un espion dans sa propre maison. Il avait entendu parler de personnes riches exploitées toute leur vie par un domestique qui avait lu une lettre, surpris une conversation, ramassé une carte avec une adresse, ou trouvé sous un oreiller une fleur fanée ou un lambeau de dentelle.

Il soupira et s'étant versé du thé, ouvrit la lettre de lord Henry. Celui-ci lui disait simplement qu'il lui envoyait le journal et un livre qui pourrait l'intéresser, et qu'il serait au club à huit heures un quart. Il ouvrit négligemment la St-James Gazette et la parcourut. Une marque au crayon rouge frappa son regard à la cinquième page. Il lut attentivement le paragraphe suivant:

«ENQUÊTE SUR UNE ACTRICE— Une enquête a été faite ce matin à Bell-Tavern, Hoxton Road, par M. Danby, le Coroner du District, sur le décès de Sibyl Vane, une jeune actrice récemment engagée au Théâtre Royal, Holborn. On a conclu à la mort par accident. Une grande sympathie a été témoignée à la mère de la défunte qui se montra très affectée pendant qu'elle rendait son témoignage, et pendant celui du Dr Birrell qui a dressé le bulletin de décès de la jeune fille.»

Il s'assombrit et déchirant la feuille en deux, se mit à marcher dans la chambre en piétinant les morceaux du journal. Comme tout cela était affreux! Quelle horreur véritable créaient les choses! Il en voulut un peu à lord Henry de lui avoir envoyé ce reportage. C'était stupide de sa part de l'avoir marqué au crayon rouge. Victor pouvait l'avoir lu. Cet homme savait assez d'anglais pour cela.

Peut-être même l'avait-il lu et soupçonnait-il quelque chose? Après tout, qu'est-ce que cela pouvait faire? Quel rapport entre Dorian Gray et la mort de Sibyl Vane? Il n'y avait rien à craindre. Dorian Gray ne l'avait pas tuée.

Ses yeux tombèrent sur le livre jaune que lord Henry lui avait envoyé. Il se demanda ce que c'était. Il s'approcha du petit support octogonal aux tons de perle qui lui paraissait toujours être l'oeuvre de quelques étranges abeilles d'Egypte travaillant dans de l'argent; et prenant le volume, il s'installa dans un fauteuil et commença à le feuilleter; au bout d'un instant, il s'y absorba. C'était le livre le plus étrange qu'il eut jamais lu. Il lui sembla qu'aux sons délicats de flûtes, exquisément vêtus, les péchés du monde passaient devant lui en un muet cortège. Ce qu'il avait obscurément rêvé prenait corps à ses yeux; des choses qu'il n'avait jamais imaginées se révélaient à lui graduellement.

C'était un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple étude psychologique d'un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de réaliser, au dix-neuvième siècle, toutes las passions et les modes de penser des autres siècles, et de résumer en lui les états d'esprit par lequel le monde avait passé, aimant pour leur simple artificialité ces renonciations que les hommes avaient follement appelées Vertus, aussi bien que ces révoltes naturelles que les hommes sages appellent encore Péchés. Le style en était curieusement ciselé, vivant et obscur tout à la fois, plein d'argot et d'archaïsmes, d'expressions techniques et de phrases travaillées, comme celui qui caractérise les ouvrages de ces fins artistes de l'école française; les Symbolistes. Il s'y trouvait des métaphores aussi monstrueuses que des orchidées et aussi subtiles de couleurs. La vie des sans y était décrite dans des termes de philosophie mystique. On ne savait plus par instants si on lisait les extases spirituelles d'un saint du moyen âge ou les confessions morbides d'un pécheur moderne. C'était un livre empoisonné. De lourdes vapeurs d'encens se dégageaient de ses pages, obscurcissant le cerveau. La simple cadence des phrases, l'étrange monotonie de leur musique toute pleine de refrains compliqués et de mouvements savamment répétés, évoquaient dans l'esprit du jeune homme, à mesure que les chapitres se succédaient, une sorte de rêverie, un songe maladif, le rendant inconscient de la chute du jour et de l'envahissement des ombres. Un ciel vert-de-grisé sans nuages, piqué d'une étoile solitaire, éclairait les fenêtres. Il lut à cette blême lumière tant qu'il lui fut possible de lire. Enfin, après que son domestique lui eut plusieurs fois rappelé l'heure tardive, il se leva, alla dans la chambre voisine déposer le livre sur la petite table florentine qu'il avait toujours près de son lit, et s'habilla pour dîner.

Il était près de neuf heures lorsqu'il arriva au club, où il trouva lord Henry assis tout seul, dans le salon, paraissant très ennuyé.

—J'en suis bien fâché, Harry! lui cria-t-il, mais c'est entièrement de votre faute. Le livre que vous m'avez envoyé m'a tellement intéressé que j'en ai oublié l'heure.

—Oui, je pensais qu'il vous aurait plu, répliqua son hôte en se levant.

—Je ne dis pas qu'il m'a plu, je dis qu'il m'a intéressé, il y a une grande différence.

—Ah! vous avez découvert cela! murmura lord Henry.

Et ils passèrent dans la salle à manger.


XI

Pendant des années, Dorian Gray ne put se libérer de l'influence de ce livre; il serait peut-être plus juste de dire qu'il ne songea jamais à s'en libérer. Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à grande marge de la première édition, et les avait fait relier de différentes couleurs, en sorte qu'ils pussent concorder avec ses humeurs variées et les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il semblait, par moments, avoir perdu tout contrôle.

Le héros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les influences romanesques et scientifiques s'étaient si étrangement confondues, lui devint une sorte de préfiguration de lui-même; et à la vérité, ce livre lui semblait être l'histoire de sa propre vie, écrite avant qu'il ne l'eût vécue.

A un certain point de vue, il était plus fortuné que le fantastique héros du roman. Il ne connut jamais—et jamais n'eut aucune raison de connaître—cette indéfinissable et grotesque horreur des miroirs, des surfaces de métal polies, des eaux tranquilles, qui survint de si bonne heure dans la vie du jeune Parisien à la suite du déclin prématuré d'une beauté qui avait été, jadis, si remarquable....

C'était presque avec une joie cruelle—la cruauté ne trouve-t-elle sa place dans toute joie comme en tout plaisir?—qu'il lisait la dernière partie du volume, avec sa réellement tragique et quelque peu emphatique analyse de la tristesse et du désespoir de celui qui perd, lui-même, ce que dans les autres et dans le monde, il a le plus chèrement apprécié.

Car la merveilleuse beauté qui avait tant fasciné Basil Hallward, et bien d'autres avec lui, ne sembla jamais l'abandonner. Même ceux qui avaient entendu sur lui les plus insolites racontars, et quoique, de temps à autres, d'étranges rumeurs sur son mode d'existence courussent dans Londres, devenant le potin des clubs, ne pouvaient croire à son déshonneur quand ils le voyaient. Il avait toujours l'apparence d'un être que le monde n'aurait souillé. Les hommes qui parlaient grossièrement entre eux faisaient silence quand ils l'apercevaient. Il y avait quelque chose dans la pureté de sa face qui les faisait se taire. Sa simple présence semblait leur rappeler la mémoire de l'innocence qu'ils avaient ternie. Ils s'émerveillaient de ce qu'un être aussi gracieux et charmant, eût pu échapper à la tare d'une époque à la fois aussi sordide et aussi sensuelle.

Souvent, en revenant à la maison d'une de ses absences mystérieuses et prolongées qui donnèrent naissance à tant de conjectures parmi ceux qui étaient ses amis, ou qui pensaient l'être, il montait à pas de loup là-haut, à la chambre fermée, en ouvrait la porte avec une clef qui ne le quittait jamais, et là, un miroir à la main, en face du tableau de Basil Hallward, il confrontait la face devenue vieillissante et mauvaise, peinte sur la toile avec sa propre face qui lui riait dans la glace.... L'acuité du contraste augmentait son plaisir. Il devint de plus en plus enamouré de sa propre beauté, de plus en plus intéressé à la déliquescence de son âme.

Il examinait avec un soin minutieux, et parfois, avec de terribles et monstrueuses délices, les stigmates hideux qui déshonoraient ce front ridé ou se tordaient autour de la bouche épaisse et sensuelle, se demandant quels étaient les plus horribles, des signes du péché ou des marques de l'âge.... Il plaçait ses blanches mains à côté des mains rudes et bouffies de la peinture, et souriait.... Il se moquait du corps se déformant et des membres las.

Des fois, cependant, le soir, reposant éveillé dans sa chambre imprégnée de délicats parfums, ou dans la mansarde sordide de la petite taverne mal famée située près des Docks, qu'il avait accoutumé de fréquenter, déguisé et sous un faux nom, il pensait à la ruine qu'il attirait sur son âme, avec un désespoir d'autant plus poignant qu'il était purement égoïste. Mais rares étaient ces moments.

Cette curiosité de la vie que lord Henry avait insufflée le premier en lui, alors qu'ils étaient assis dans le jardin du peintre leur ami, semblait croître avec volupté. Plus il connaissait, plus il voulait connaître. Il avait des appétits dévorants, qui devenaient plus insatiable à mesure qu'il les satisfaisait.

Cependant, il n'abandonnait pas toutes relations avec le monde. Une fois ou deux par mois durant l'hiver, et chaque mercredi soir pendant la saison, il ouvrait aux invités sa maison splendide et avait les plus célèbres musiciens du moment pour charmer ses hôtes des merveilles de leur art. Ses petits dîners, dans la composition desquels lord Henry l'assistait, étaient remarqués, autant pour la sélection soigneuse et le rang de ceux qui y étaient invités, que pour le goût exquis montré dans la décoration de la table, avec ses subtils arrangements symphoniques de fleurs exotiques, ses nappes brodées, sa vaisselle antique d'argent et d'or.

Il y en avait beaucoup, parmi les jeunes gens, qui virent ou crurent voir dans Dorian Gray, la vraie réalisation du type qu'ils avaient souvent rêvé jadis à Eton ou à Oxford, le type combinant quelque chose de la culture réelle de l'étudiant avec la grâce, la distinction ou les manières parfaites d'un homme du monde. Il leur semblait être de ceux dont parle le Dante, de ceux qui cherchent à se rendre «parfaits par le culte de la Beauté». Comme Gautier, il était «celui pour qui le monde visible existe»...

Et certainement, la Vie lui était le premier, le plus grand des arts, celui dont tous les autres ne paraissent que la préparation. La mode, par quoi ce qui est réellement fantastique devient un instant universel, et le Dandysme, qui, à sa manière, est une tentative proclamant la modernité absolue de la Beauté, avaient, naturellement, retenu son attention. Sa façon de s'habiller, les manières particulières que, de temps à autre, il affectait, avaient une influence marquée sur les jeunes mondains des bals de Mayfair ou des fenêtres de clubs de Pall Mall, qui le copiaient en toutes choses, et s'essayaient à reproduire le charme accidentel de sa grâce; cela lui paraissait d'ailleurs secondaire et niais.

Car, bien qu'il fût prêt à accepter la position qui lui était offerte à son entrée dans la vie, et qu'il trouvât, à la vérité, un plaisir curieux à la pensée qu'il pouvait devenir pour le Londres de nos jours, ce que dans l'impériale Rome de Néron, l'auteur du Satyricon avait été, encore, au fond de son coeur, désirait-il être plus qu'un simple Arbiter Elegantiarum, consulté sur le port d'un bijou, le noeud d'une cravate ou le maniement d'une canne.

Il cherchait à élaborer quelque nouveau schéma de vie qui aurait sa philosophie raisonnée, ses principes ordonnés, et trouverait dans la spiritualisation des sens, sa plus haute réalisation.

Le culte des sens a, souvent, et avec beaucoup de justice, été décrié, les hommes se sentant instinctivement terrifiés devant les passions et les sensations qui semblent plus fortes qu'eux, et qu'ils ont conscience d'affronter avec des formes d'existence moins hautement organisées.

Mais il semblait à Dorian Gray que la vraie nature des sens n'avait jamais été comprise, que les hommes étaient restés brutes et sauvages parce que le monde avait cherché à les affamer par la soumission ou les anéantir par la douleur, au lieu d'aspirer à les faire les éléments d'une nouvelle spiritualité, dont un instinct subtil de Beauté était la dominante caractéristique. Comme il se figurait l'homme se mouvant dans l'histoire, il fut hanté par un sentiment de défaite.... Tant avaient été vaincus et pour un but si mesquin.

Il y avait eu des défections volontaires et folles, des formes monstrueuses de torture par soi-même et de renoncement, dont l'origine était la peur, et dont le résultat avait été une dégradation infiniment plus terrible que cette dégradation imaginaire, qu'ils avaient, en leur ignorance, cherché à éviter, la Nature, dans son ironie merveilleuse, faisant se nourrir l'anachorète avec les animaux du désert, et donnant à l'ermite les bêtes de la plaine pour compagnons. Certes, il pouvait y avoir, comme lord Harry l'avait prophétisé, un nouvel Hédonisme qui recréerait la vie, et la tirerait de ce grossier et déplaisant puritanisme revivant de nos jours. Ce serait l'affaire de l'intellectualité, certainement; il ne devait être accepté aucune théorie, aucun système impliquant le sacrifice d'un mode d'expérience passionnelle. Son but, vraiment, était l'expérience même, et non les fruits de l'expérience quels qu'ils fussent, doux ou amers. Il ne devait pas plus être tenu compte de l'ascétisme qui amène la mort des sens que du dérèglement vulgaire qui les émousse; mais il fallait apprendre à l'homme à concentrer sa volonté sur les instants d'une vie qui n'est elle-même qu'un instant.

Il est peu d'entre nous qui ne se soient quelquefois éveillés avant l'aube, ou bien après l'une de ces nuits sans rêves qui nous rendent presque amoureux de la mort, ou après une de ces nuits d'horreur et de joie informe, alors qu'à travers les cellules du cerveau se glissent des fantômes plus terribles que la réalité elle-même, animés de cette vie ardente propre à tous les grotesques, et qui prête à l'art gothique son endurante vitalité—cet art étant, on peut croire, spécialement l'art de ceux dont l'esprit a été troublé par la maladie de la rêverie....

Graduellement, des doigts blancs rampent par les rideaux qui semblent trembler.... Sous de ténébreuses formes fantastiques, des ombres muettes se dissimulent dans les coins de la chambre et s'y tapissent....

Au dehors, c'est l'éveil des oiseaux parmi les feuilles, le pas des ouvriers se rendant au travail, ou les soupirs et les sanglots du vent soufflant des collines, errant autour de la maison silencieuse, comme s'il craignait d'en éveiller les dormeurs, qui auraient alors à rappeler le sommeil de sa cave de pourpre.

Des voiles et des voiles de fine gaze sombre se lèvent, et par degrés, les choses récupèrent leurs formes et leurs couleurs, et nous guettons l'aurore refaisant à nouveau le monde.

Les miroirs blêmes retrouvent leur vie mimique. Les bougies éteintes sont où nous les avons laissées, et à côté, gît le livre à demi-coupé que nous lisions, ou la fleur montée que nous portions au bal, ou la lettre que nous avions peur de lire ou que nous avons lue trop souvent.... Rien ne nous semble changé.

Hors des ombres irréelles de la nuit, resurgit la vie réelle que nous connûmes. Il nous faut nous souvenir où nous la laissâmes; et alors s'empare de nous un terrible sentiment de la continuité nécessaire de l'énergie dans quelque cercle fastidieux d'habitudes stéréotypées, ou un sauvage désir, peut-être, que nos paupières s'ouvrent quelque matin sur un monde qui aurait été refait à nouveau dans les ténèbres pour notre plaisir—un monde dans lequel les choses auraient de nouvelles formes et de nouvelles couleurs, qui serait changé, qui aurait d'autres secrets, un monde dans lequel le passé aurait peu ou point de place, aucune survivance, même sous forme consciente d'obligation ou de regret, la remembrance même des joies ayant son amertume, et la mémoire des plaisirs, ses douleurs.

C'était la création de pareils mondes qui semblait à Dorian Gray, l'un des seuls, le seul objet même de la vie; dans sa course aux sensations, ce serait nouveau et délicieux, et posséderait cet élément d'étrangeté si essentiel au roman; il adopterait certains modes de pensée qu'il savait étrangers à sa nature, n'abandonnerait à leurs captieuses influences, et ayant, de cette façon, saisi leurs couleurs et satisfait sa curiosité intellectuelle, les laisserait avec cette sceptique indifférence qui n'est pas incompatible avec une réelle ardeur de tempérament et qui en est même, suivant certains psychologistes modernes, une nécessaire condition.

Le bruit courut quelque temps qu'il allait embrasser la communion catholique romaine; et certainement le rituel romain avait toujours eu pour lui un grand attrait. Le Sacrifice quotidien, plus terriblement réel que tous les sacrifices du monde antique, l'attirait autant par son superbe dédain de l'évidence des sens, que par la simplicité primitive de ses éléments et l'éternel pathétique de la Tragédie humaine qu'il cherche à symboliser.

Il aimait à s'agenouiller sur les froids pavés de marbre, et à contempler le prêtre, dans sa rigide dalmatique fleurie, écartant lentement avec ses blanches mains le voile du tabernacle, ou élevant l'ostensoir serti de joyaux, contenant la pâle hostie qu'on croirait parfois être, en vérité, le panis coelestis, le pain des anges—ou, revêtu des attributs de la Passion du Christ, brisant l'hostie dans le calice et frappant sa poitrine pour ses péchés. Les encensoirs fumants, que des enfants vêtus de dentelles et d'écarlate balançaient gravement dans l'air, comme de grandes fleurs d'or, le séduisaient infiniment. En s'en allant, il s'étonnait devant les confessionnaux obscurs, et s'attardait dans l'ombre de l'un d'eux, écoutant les hommes et les femmes souffler à travers la grille usée l'histoire véritable de leur vie.

Mais il ne tomba jamais dans l'erreur d'arrêter son développement intellectuel par l'acceptation formelle d'une croyance ou d'un système, et ne prit point pour demeure définitive, une auberge tout juste convenable au séjour d'une nuit ou de quelques heures d'une nuit sans étoiles et sans lune.

Le mysticisme, avec le merveilleux pouvoir qui est en lui de parer d'étrangeté les choses vulgaires, et l'antinomie subtile qui semble toujours l'accompagner, l'émut pour un temps....

Pour un temps aussi, il inclina vers les doctrines matérialistes du darwinisme allemand, et trouva un curieux plaisir à placer les pensées et les passions des hommes dans quelque cellule perlée du cerveau, ou dans quelque nerf blanc du corps, se complaisant à la conception de la dépendance absolue de l'esprit à certaines conditions physiques, morbides ou sanitaires, normales ou malades.

Mais, comme il a été dit déjà, aucune théorie sur la vie ne lui sembla avoir d'importance comparée à la Vie elle-même. Il eût profondément conscience de la stérilité de la spéculation intellectuelle quand on la sépare de l'action et de l'expérience. Il perçut que les sens, non moins que l'âme, avaient aussi leurs mystères spirituels et révélés.

Il se mit à étudier les parfums, et les secrets de leur confection, distillant lui-même des huiles puissamment parfumées, ou brûlant d'odorantes gommes venant de l'Orient. Il comprit qu'il n'y avait point de disposition d'esprit qui ne trouva sa contrepartie dans la vie sensorielle, et essaya de découvrir leurs relations véritables; ainsi l'encens lui sembla l'odeur des mystiques et l'ambregris, celle des passionnés; la violette évoque la mémoire des amours défuntes, le musc rend dément et le champac pervertit l'imagination. Il tenta souvent d'établir une psychologie des parfums, et d'estimer les diverses influences des racines douces-odorantes, des fleurs chargées de pollen parfumé, des baumes aromatiques, des bois de senteur sombres, du nard indien qui rend malade, de l'hovenia qui affole les hommes, et de l'aloès dont il est dit qu'il chasse la mélancolie de l'âme.

D'autres fois, il se dévouait entièrement à la musique et dans une longue chambre treillissée, au plafond de vermillon et d'or, aux murs de laque vert olive, il donnait d'étranges concerts où de folles gypsies tiraient une ardente musique de petites cithares, où de graves Tunisiens aux tartans jaunes arrachaient des sons aux cordes tendues de monstrueux luths, pendant que des nègres ricaneurs battaient avec monotonie sur des tambours de cuivre, et qu'accroupis sur des nattes écarlates, de minces Indiens coiffés de turbans soufflaient dans de longues pipes de roseau ou d'airain, en charmant, ou feignant de charmer, d'énormes serpents à capuchon ou d'horribles vipères cornues.

Les âpres intervalles et les discords aigus de cette musique barbare le réveillaient quand la grâce de Schubert, les tristesses belles de Chopin et les célestes harmonies de Beethoven ne pouvaient l'émouvoir.

Il recueillit de tous les coins du monde les plus étranges instruments qu'il fut possible de trouver, même dans les tombes des peuples morts ou parmi les quelques tribus sauvages qui ont survécu à la civilisation de l'Ouest, et il aimait à les toucher, à les essayer.

Il possédait le mystérieux juruparis des Indiens du Rio Negro qu'il n'est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuvent même contempler les jeunes gens que lorsqu'ils ont été soumis au jeûne et à la flagellation, les jarres de terre des Péruviens dont on tire des sons pareils à des cris perçants d'oiseaux, les flûtes faites d'ossements humains pareilles à celles qu'Alfonso de Olvalle entendit au Chili, et les verts jaspes sonores que l'on trouve près de Cuzco et qui donnent une note de douceur singulière.

Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, qui résonnaient quand on les secouait, le long clarin des Mexicains dans lequel le musicien ne doit pas souffler, mais en aspirer l'air, le ture rude des tribus de l'Amazone, dont sonnent les sentinelles perchées tout le jour dans de hauts arbres et que l'on peut entendre, dit-on, à trois lieues de distance; le teponaztli aux deux langues vibrantes de bois, que l'on bat avec des joncs enduits d'une gomme élastique obtenu du suc laiteux des plantes; des cloches d'Astèques, dites yolt, réunies en grappes, et un gros tambour cylindrique, couvert de peaux de grands serpents semblables à celui que vit Bernal Diaz quand il entra avec Cortez dans le temple mexicain, et dont il nous a laissé du son douloureux une si éclatante description.

Le caractère fantastique de ces instruments le charmait, et il éprouva un étrange bonheur à penser que l'art comme la nature, avait ses monstres, choses de formes bestiales aux voix hideuses.

Cependant, au bout de quelque temps, ils l'ennuyèrent, et il allait dans sa loge à l'Opéra, seul ou avec lord Henry, écouter, extasié de bonheur, le Tannhauser, voyant dans l'ouverture du chef-d'oeuvre comme le prélude de la tragédie de sa propre âme.

La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans un bal déguisé en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant un costume couvert de cinq cent soixante perles. Ce goût l'obséda pendant des années, et l'on peut croire qu'il ne le quitta jamais.

Il passait souvent des journées entières, rangeant et dérangeant dans leurs boîtes les pierres variées qu'il avait réunies, par exemple, le chrysobéryl vert olive qui devient rouge à la lumière de la lampe, le cymophane aux fils d'argent, le péridot couleur pistache, les topazes roses et jaunes, les escarboucles d'un fougueux écarlate aux étoiles tremblantes de quatre rais, les pierres de cinnamome d'un rouge de flamme, les spinelles oranges et violacées et les améthystes aux couches alternées de rubis et de saphyr.

Il aimait l'or rouge de la pierre solaire, la blancheur perlée de la pierre de lune, et l'arc-en-ciel brisé de l'opale laiteuse. Il fit venir d'Amsterdam trois émeraudes d'extraordinaire grandeur et d'une richesse incomparable de couleur, et il eut une turquoise de la vieille roche qui fit l'envie de tous les connaisseurs.

Il découvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries.... Dans la «Cléricalis Disciplina» d'Alphonso, il est parlé d'un serpent qui avait des yeux en vraie hyacinthe, et dans l'histoire romanesque d'Alexandre, il est dit que le conquérant d'Emathia trouva dans la vallée du Jourdain des serpents «portant sur leurs dos des colliers d'émeraude.»

Philostrate raconte qu'il y avait une gemme dans la cervelle d'un dragon qui faisait que «par l'exhibition de lettres d'or et d'une robe de pourpre» on pouvait endormir le monstre et le tuer.

Selon le grand alchimiste, Pierre de Boniface, le diamant rendait un homme invisible, et l'agate des Indes le faisait éloquent. La cornaline apaisait la colore, l'hyacinthe provoquait le sommeil et l'améthyste chassait les fumées de l'ivresse. Le grenat mettait en fuite les démons et l'hydropicus faisait changer la lune de couleur. La sélénite croissait et déclinait de couleur avec la lune, et le meloceus, qui fait découvrir les voleurs, ne pouvait être terni que par le sang d'un chevreau.

Léonardus Camillus a vu une blanche pierre prise dans la cervelle d'un crapaud nouvellement tué, qui était un antidote certain contre les poisons; le bezoard que l'on trouvait dans le coeur d'une antilope était un charme contre la peste; selon Democritus, les aspilates que l'on découvrait dans les nids des oiseaux d'Arabie, gardaient leurs porteurs de tout danger venant du feu.

Le roi de Ceylan allait à cheval par la ville avec un gros rubis dans sa main, pour la cérémonie de son couronnement. Les portes du palais de Jean-le-Prêtre étaient «faites de sardoines, au milieu desquelles était incrustée la corne d'une vipère cornue, ce qui faisait que nul homme portant du poison ne pouvait entrer.» Au fronton, l'on voyait «deux pommes d'or dans lesquelles étaient enchâssées deux escarboucles» de sorte que l'or luisait dans le jour et que les escarboucles éclairaient la nuit.

Dans l'étrange roman de Lodge «Une perle d'Amérique» il est écrit que dans la chambre de la reine, on pouvait voir «toutes les chastes femmes du monde, vêtues d'argent, regardant à travers de beaux miroirs de chrysolithes, d'escarboucles, de saphyrs et d'émeraudes vertes». Marco Polo a vu les habitants du Zipango placer des perles roses dans la bouche des morts.

Un monstre marin s'était enamouré de la perle qu'un plongeur rapportait au roi Perozes, avait tué le voleur, et pleuré sept lunes sur la perte du joyau. Quand les Huns attirèrent le roi dans une grande fosse, il s'envola, Procope nous raconte, et il ne fut jamais retrouvé bien que l'empereur Anastasius eut offert cinq cent tonnes de pièces d'or à qui le découvrirait.... Le roi de Malabar montra à un certain Vénitien un rosaire de trois cent quatre perles, une pour chaque dieu qu'il adorait.

Quand le duc de Valentinois, fils d'Alexandre VI, fit visite à Louis XII de France, son cheval était bardé de feuilles d'or, si l'on en croit Brantôme, et son chapeau portait un double rang de rubis qui répandaient une éclatante lumière. Charles d'Angleterre montait à cheval avec des étriers sertis de quatre cent vingt et un diamants. Richard II avait un costume, évalué à trente mille marks, couvert de rubis balais.

Hall décrit Henry VIII allant à la Tour avant son couronnement, comme portant «un pourpoint rehaussé d'or, le plastron brodé de diamants et autres riches pierreries, et autour du cou, un grand baudrier enrichi d'énormes balais.»

Les favoris de Jacques Ier portaient des boucles d'oreilles d'émeraudes retenues par des filigranes d'or. Edouard II donna à Piers Gaveston une armure d'or rouge semée d'hyacinthes, un collier de roses d'or serti de turquoises et un heaume emperlé.... Henry II portait des gants enrichis de pierreries montant jusqu'au coude et avait un gant de fauconnerie cousu de vingt rubis et de cinquante-deux perles. Le chapeau ducal de Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne, était chargé de perles piriformes et semé de saphyrs.

Quelle exquise vie que celle de jadis! Quelle magnificence dans la pompe et la décoration! Cela semblait encore merveilleux à lire, ces fastes luxueux des temps abolis!

Puis il tourna son attention vers les broderies, les tapisseries, qui tenaient lieu de fresques dans les salles glacées des nations du Nord. Comme il s'absorbait dans ce sujet—il avait toujours eu une extraordinaire faculté d'absorber totalement son esprit dans quoi qu'il entreprît—il s'assombrit à la pensée de la ruine que le temps apportait sur les belles et prestigieuses choses. Lui, toutefois, y avait échappé....

Les étés succédaient aux étés, et les jonquilles jaunes avaient fleuri et étaient mortes bien des fois, et des nuits d'horreur répétaient l'histoire de leur honte, et lui n'avait pas changé!... Nul hiver n'abîma sa face, ne ternit sa pureté florale. Quelle différence avec les choses matérielles! Où étaient-elles maintenant?

Où était la belle robe couleur de crocus, pour laquelle les dieux avaient combattu les géants, que de brunes filles avaient tissé pour le plaisir d'Athèné?... Où, l'énorme velarium que Néron avait tendu devant le Colisée de Rome, cette voile titanesque de pourpre sur laquelle étaient représentés les cieux étoilés et Apollon conduisant son quadrige de blancs coursiers aux rênes d'or?...

Il s'attardait à regarder les curieuses nappes apportées pour le Prêtre du Soleil, sur lesquelles étaient déposées toutes les friandises et les viandes dont on avait besoin pour les fêtes, le drap mortuaire du roi Chilpéric brodé de trois cents abeilles d'or, les robes fantastiques qui excitèrent l'indignation de l'évêque de Pont, où étaient représentés «des lions, des panthères, des ours, des dogues, des forêts, des rochers, des chasseurs, en un mot tout ce qu'un peintre peut copier dans la nature» et le costume porté une fois par Charles d'Orléans dont les manches étaient adornées des vers d'une chanson commençant par