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Le portrait de Dorian Gray

Chapter 16: XV
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About This Book

The narrative follows a handsome young man whose portrait, painted by an admirer, becomes a supernatural ledger of his conscience after he wishes that the painted image bear the marks of age and sin in his place. Under the corrosive influence of a witty, hedonistic acquaintance, he pursues beauty and sensation, while his outward youth persists and the portrait progressively shows moral degradation and physical deformity. The story traces his descent into selfish acts, secrecy and violence, and culminates in attempts to confront or conceal the painting’s truth. A prefatory essay of epigrams frames recurring themes: aestheticism, influence, duplicity, and the consequences of divorcing art from ethics.

Sur une gamme chromatique.

Le sein de perles ruisselant,

La Vénus de l'Adriatique

Sort de l'eau son corps rose et blanc.

Les dômes, sur l'azur des ondes,

Suivant la phrase au pur contour,

S'enflent comme des gorges rondes

Que soulève un soupir d'amour.

L'esquif aborde et me dépose,

Jetant son amarre au pilier,

Devant une façade rose,

Sur le marbre d'un escalier.

Comme cela était exquis! Il semblait en le lisant qu'on descendait les vertes lagunes de la cité couleur de rose et de perle, assis dans une gondole noire à la proue d'argent et aux rideaux traînants. Ces simples vers lui rappelaient ces longues bandes bleu turquoise se succèdant lentement à l'horizon du Lido. L'éclat soudain des couleurs évoquait ces oiseaux à la gorge d'iris et d'opale qui voltigent autour du haut campanile fouillé comme un rayon de miel, ou se promènent avec tant de grâce sous les sombres et poussiéreuses arcades. Il se renversa les yeux mi-clos, se répétant à lui même:

Devant une façade rose,

Sur le marbre d'un escalier....

Toute Venise était dans ces doux vers.... Il se remémora l'automne qu'il y avait vécu et le prestigieux amour qui l'avait poussé à de délicieuses et délirantes folies. Il y a des romans partout. Mais Venise, comme Oxford, était demeuré le véritable cadre de tout roman, et pour le vrai romantique, le cadre est tout ou presque tout. Basil l'avait accompagné une partie du temps et s'était féru du Tintoret. Pauvre Basil! quelle horrible mort!...

Il frissonna de nouveau et reprit le volume s'efforçant d'oublier. Il lut ces vers délicieux sur les hirondelles du petit café de Smyrne entrant et sortant, tandis que les Hadjis assis tout autour comptent les grains d'ambre de leurs chapelets et que les marchands enturbannés fument leurs longues pipes à glands, et se parlent gravement; ceux sur l'Obélisque de la place de la Concorde qui pleure des larmes de granit sur son exil sans soleil, languissant de ne pouvoir retourner près du Nil brûlant et couvert de lotus où sont des sphinx, et des ibis roses et rouges, des vautours blancs aux griffes d'or, des crocodiles aux petits yeux de béryl qui rampent dans la boue verte et fumeuse; il se mit à rêver sur ces vers, qui chantent un marbre souillé de baisers et nous parlent de cette curieuse statue que Gautier compare à une voix de contralto, le «monstre charmant» couché dans la salle de porphyre du Louvre. Bientôt le livre lui tomba des mains.... Il s'énervait, une terreur l'envahissait. Si Alan Campbell allait être absent d'Angleterre? Des jours passeraient avant son retour. Peut-être refuserait-il de venir. Que faire alors? Chaque moment avait une importance vitale. Ils avaient été grands amis, cinq ans auparavant, presque inséparables, en vérité. Puis leur intimité s'était tout à coup interrompue. Quand ils se rencontraient maintenant dans le monde, Dorian Gray seul soudait, mais jamais Alan Campbell.

C'était un jeune homme très intelligent, quoiqu'il n'appréciât guère les arts plastiques malgré une certaine compréhension de la beauté poétique qu'il tenait entièrement de Dorian. Sa passion dominante était la science. A Cambridge, il avait dépensé la plus grande partie de son temps à travailler au Laboratoire, et conquis un bon rang de sortie pour les sciences naturelles. Il était encore très adonné à l'étude de la chimie et avait un laboratoire à lui, dans lequel il s'enfermait tout le jour, au grand désespoir de sa mère qui avait rêvé pour lui un siège au Parlement et conservait une vague idée qu'un chimiste était un homme qui faisait des ordonnances. Il était très bon musicien, en outre, et jouait du violon et du piano, mieux que la plupart des amateurs. En fait, c'était la musique qui les avait rapprochés, Dorian et lui; la musique, et aussi cette indéfinissable attraction fine Dorian semblait pouvoir exercer chaque fois qu'il le voulait et qu'il exerçait souvent même inconsciemment. Ils s'étaient rencontrés chez lady Berkshire le soir où Rubinstein y avait joué et depuis on les avait toujours vus ensemble à l'Opéra et partout où l'on faisait de bonne musique. Cette intimité se continua pendant dix-huit mois. Campbell était constamment ou à Selby Royal ou à Grosvenor Square. Pour lui, comme pour bien d'autres, Dorian Gray était le parangon de tout ce qui est merveilleux et séduisant dans la vie. Une querelle était-elle survenue entre eux, nul ne le savait.... Mais on remarqua tout à coup qu'ils se parlaient à peine lorsqu'ils se rencontraient et que Campbell partait toujours de bonne heure des réunions où Dorian Gray était présent. De plus, il avait changé; il avait d'étranges mélancolies, semblait presque détester la musique, ne voulait plus jouer lui-même, alléguant pour excuse, quand on l'en priait, que ses études scientifiques l'absorbaient tellement qu'il ne lui restait plus le temps de s'exercer. Et cela était vrai. Chaque jour la biologie l'intéressait davantage et son nom fut prononcé plusieurs fois dans des revues de science à propos de curieuses expériences.

C'était là l'homme que Dorian Gray attendait. A tout moment il regardait la pendule. A mesure que les minutes s'écoulaient, il devenait horriblement agité. Enfin il se leva, arpenta la chambre comme un oiseau prisonnier; sa marche était saccadée, ses mains étrangement froides.

L'attente devenait intolérable. Le temps lui semblait marcher avec des pieds de plomb, et lui, il se sentait emporter par une monstrueuse rafale au-dessus des bords de quelque précipice béant. Il savait ce qui l'attendait, il le voyait, et frémissant, il pressait de ses mains moites ses paupières brûlantes comme pour anéantir sa vue, ou renfoncer à jamais dans leurs orbites les globes de ses yeux. C'était en vain.... Son cerveau avait sa propre nourriture dont il se sustentait et la vision, rendue grotesque par la terreur, se déroulait en contorsions, défigurée douloureusement, dansant devant lui comme un mannequin immonde et grimaçant sous des masques changeants. Alors, soudain, le temps s'arrêta pour lui, et cette force aveugle, à la respiration lente, cessa son grouillement.... D'horribles pensées, dans cette mort du temps, coururent devant lui, lui montrant un hideux avenir.... L'ayant contemplé, l'horreur le pétrifia....

Enfin la porte s'ouvrit, et son domestique entra. Il tourna vers lui ses yeux effarés....

—M. Campbell, monsieur, dit l'homme.

Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres desséchées et la couleur revint à ses joues.

—Dites-lui d'entrer, Francis.

Il sentit qu'il se ressaisissait. Son accès de lâcheté avait disparu.

L'homme s'inclina et sortit.... Un instant après, Alan Campbell entra, pâle et sévère, sa pâleur augmentée par le noir accusé de ses cheveux et de ses sourcils.

—Alan! que c'est aimable à vous!... je vous remercie d'être venu.

—J'étais résolu à ne plus jamais mettre les pieds chez vous, Gray. Mais comme vous disiez que c'était une question de vie ou de mort....

Sa voix était dure et froide. Il parlait lentement. Il y avait une nuance de mépris dans son regard assuré et scrutateur posé sur Dorian. Il gardait ses mains dans les poches de son pardessus d'astrakan et paraissait ne pas remarquer l'accueil qui lui était fait....

—Oui, c'est une question de vie ou de mort, Alan, et pour plus d'une personne. Asseyez-vous.

Campbell prit une chaise près de la table et Dorian s'assit en face de lui. Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Une infinie compassion se lisait dans ceux de Dorian. Il savait que ce qu'il allait faire était affreux!...

Après un pénible silence, il se pencha sur la table et dit tranquillement, épiant l'effet de chaque mot sur le visage de celui qu'il avait fait demander:

—Alan, dans une chambre fermée à clef, tout en haut de cette maison, une chambre où nul autre que moi ne pénétra, un homme mort est assis près d'une table. Il est mort, il y a maintenant dix heures. Ne bronchez pas et ne me regardez pas ainsi.... Qui est cet homme, pourquoi et comment il est mort, sont des choses qui ne vous concernent pas. Ce que vous avez à faire est ceci....

—Arrêtez, Gray!... Je ne veux rien savoir de plus.... Que ce que vous venez de me dire soit vrai ou non, cela ne me regarde pas.... Je refuse absolument d'être mêlé a votre vie. Gardez pour vous vos horribles secrets. Ils ne m'intéressent plus désormais....

—Alan, ils auront à vous intéresser.... Celui-ci vous intéressera. J'en suis cruellement fâché pour vous, Alan. Mais je n'y puis rien moi-même. Vous êtes le seul homme qui puisse me sauver. Je suis forcé de vous mettre dans cette affaire; je n'ai pas à choisir.... Alan, vous êtes un savant. Vous connaissez la chimie et tout ce qui s'y rapporte. Vous avez fait des expériences. Ce que vous avez à faire maintenant, c'est de détruire ce corps qui est là-haut, de le détruire pour qu'il n'en demeure aucun vestige. Personne n'a vu cet homme entrer dans ma maison. On le croit en ce moment à Paris. On ne remarquera pas son absence avant des mois. Lorsqu'on la remarquera, aucune trace ne restera de sa présence ici. Quant à vous, Alan, il faut que vous le transformiez, avec tout ce qui est à lui, en une poignée de cendres que je pourrai jeter au vent.

—Vous êtes fou, Dorian!

—Ah! j'attendais que vous m'appeliez Dorian!

—Vous êtes fou, vous dis-je, fou d'imaginer que je puisse lever un doigt pour vous aider, fou de me faire une pareille confession!... Je ne veux rien avoir à démêler avec cette histoire quelle qu'elle soit. Croyez-vous que je veuille risquer ma réputation pour vous?... Que m'importe cette oeuvre diabolique que vous faites?...

—Il s'est suicidé, Alan....

—J'aime mieux cela!... Mais qui l'a conduit là? Vous, j'imagine?

—Refusez-vous encore de faire cela pour moi?

—Certes, je refuse. Je ne veux absolument pas m'en occuper. Je ne me soucie guère de la honte qui vous attend. Vous les méritez toutes. Je ne serai pas fâché de vous voir compromis, publiquement compromis. Comment osez-vous me demander à moi, parmi tous les hommes, de me mêler à cette horreur? J'aurais cru que vous connaissiez mieux les caractères. Votre ami lord Henry Wotton aurait pu vous mieux instruire en psychologie, entre autre choses qu'il vous enseigna.... Rien ne pourra me décider à faire un pas pour vous sauver. Vous vous êtes mal adressé. Voyez quelqu'autre de vos amis; ne vous adressez pas à moi....

—Alan, c'est un meurtre!... Je l'ai tué.... Vous ne savez pas tout ce qu'il m'avait fait souffrir. Quelle qu'ait été mon existence, il a plus contribué à la faire ce qu'elle fut et à la perdre que ce pauvre Harry. Il se peut qu'il ne l'ait pas voulu, le résultat est le même.

—Un meurtre, juste ciel! Dorian, c'est à cela que vous en êtes venu? Je ne vous dénoncerai pas, ça n'est pas mon affaire.... Cependant, même sans mon intervention, vous serez sûrement arrêté. Nul ne commet un crime sans y joindre quelque maladresse. Mais je ne veux rien avoir à faire avec ceci....

—Il faut que vous ayez quelque chose à faire avec ceci.... Attendez, attendez un moment, écoutez-moi.... Ecoutez seulement, Alan.... Tout ce que je vous demande, c'est de faire une expérience scientifique. Vous allez dans les hôpitaux et dans les morgues et les horreurs que vous y faites ne vous émeuvent point. Si dans un de ces laboratoires fétides ou une de ces salles de dissection, vous trouviez cet homme couché sur une table de plomb sillonnée de gouttières qui laissent couler le sang, vous le regarderiez simplement comme un admirable sujet. Pas un cheveu ne se dresserait sur votre tête. Vous ne croiriez pas faire quelque chose de mal. Au contraire, vous penseriez probablement travailler pour le bien de l'humanité, ou augmenter le trésor scientifique du monde, satisfaire une curiosité intellectuelle ou quelque chose de ce genre.... Ce que je vous demande, c'est ce que vous avez déjà fait souvent. En vérité, détruire un cadavre doit être beaucoup moins horrible que ce que vous êtes habitué à faire. Et, songez-y, ce cadavre est l'unique preuve qu'il y ait contre moi. S'il est découvert, je suis perdu; et il sera sûrement découvert si vous ne m'aidez pas!...

—Je n'ai aucun désir de vous aider. Vous oubliez cela. Je suis simplement indifférent à toute l'affaire. Elle ne m'intéresse pas....

—Alan, je vous en conjure! Songez quelle position est la mienne! Juste au moment où vous arriviez, je défaillais de terreur. Vous connaîtrez peut-être un jour vous-même cette terreur.... Non! ne pensez pas a cela. Considérez la chose uniquement au point de vue scientifique. Vous ne vous informez point d'où viennent les cadavres qui servent à vos expériences?... Ne vous informez point de celui-ci. Je vous en ai trop dit là-dessus. Mais je vous supplie de faire cela. Nous fûmes amis, Alan!

—Ne parlez pas de ces jours-là, Dorian, ils sont morts.

—Les morts s'attardent quelquefois.... L'homme qui est là-haut ne s'en ira pas. Il est assis contre la table, la tête inclinée et les bras étendus. Alan! Alan! si vous ne venez pas à mon secours, je suis perdu!... Quoi! mais ils me pendront, Alan! Ne comprenez-vous pas? Ils me pendront pour ce que j'ai fait!...

—Il est inutile de prolonger cette scène. Je refuse absolument de me mêler à tout cela. C'est de la folie de votre part de me le demander.

—Vous refusez?

—Oui.

—Je vous en supplie, Alan!

—C'est inutile.

Le même regard de compassion se montra dans les yeux de Dorian Gray. Il étendit la main, prit une feuille de papier et traça quelques mots. Il relut ce billet deux fois, le plia soigneusement et le poussa sur la table. Cela fait, il se leva et alla à la fenêtre.

Campbell le regarda avec surprise, puis il prit le papier et l'ouvrit. A mesure qu'il lisait, une pâleur affreuse décomposait ses traits, il se renversa sur sa chaise. Son coeur battait à se rompre.

Après deux ou trois minutes de terrible silence, Dorian se retourna et vint se poser derrière lui, la main appuyée sur son épaule.

—Je le regrette pour vous, Alan, murmura-t-il, mais vous ne m'avez laissé aucune alternative. J'avais une lettre toute prête, la voici. Vous voyez l'adresse. Si vous ne m'aidez pas, il faudra que je l'envoie; si vous ne m'aidez pas, je l'enverrai.... Vous savez ce qui en résultera.... Mais vous allez m'aider. Il est impossible que vous me refusiez maintenant. J'ai essayé de vous épargner. Vous me rendrez la justice de le reconnaître.... Vous fûtes sévère, dur, offensant. Vous m'avez traité comme nul homme n'osa jamais le faire—nul homme vivant, tout au moins. J'ai tout supporté. Maintenant c'est à moi à dicter les conditions.

Campbell cacha sa tête entre ses mains; un frisson le parcourut....

—Oui, c'est à mon tour à dicter mes conditions, Alan. Vous les connaissez. La chose est très simple. Venez, ne vous mettez pas ainsi en fièvre. Il faut que la chose soit faite. Envisagez-la et faites-la....

Un gémissement sortit des lèvres de Campbell qui se mit à trembler de tout son corps. Le tic-tac de l'horloge sur la cheminée lui parut diviser le temps en atomes successifs d'agonie, dont chacun était trop lourd pour être porté. Il lui sembla qu'un cercle de fer enserrait lentement son front, et que la honte dont il était menacé l'avait atteint déjà. La main posée sur son épaule lui pesait comme une main de plomb, intolérablement. Elle semblait le broyer.

—Eh bien!... Alan! il faut vous décider.

—Je ne peux pas, dit-il machinalement, comme si ces mots avaient pu changer la situation....

—Il le faut. Vous n'avez pas le choix.... N'attendez plus.

Il hésita un instant.

—Y a-t-il du feu dans cette chambre haute?

—Oui, il y a un appareil au gaz avec de l'amiante.

—Il faut que j'aille chez moi prendre des instruments au laboratoire.

—Non, Alan, vous ne sortirez pas d'ici. Ecrivez ce qu'il vous faut sur une feuille de papier et mon domestique prendra un cab, et ira vous le chercher.

Campbell griffonna quelques lignes, y passa le buvard et écrivit sur une enveloppe l'adresse de son aide. Dorian prit le billet et le lut attentivement; puis il sonna et le donna à son domestique avec l'ordre de revenir aussitôt que possible et de rapporter les objets demandés.

Quand la porte de la rue se fut refermée, Campbell se leva nerveusement et s'approcha de la cheminée. Il semblait grelotter d'une sorte de fièvre. Pendant près de vingt minutes aucun des deux hommes ne parla. Une mouche bourdonnait bruyamment dans la pièce et le tic-tac de l'horloge résonnait comme des coups de marteau....

Le timbre sonna une heure.... Campbell se retourna et regardant Dorian, vit que ses yeux étaient baignés de larmes. Il y avait dans cette face désespérée une pureté et une distinction qui le mirent hors de lui.

—Vous êtes infâme, absolument infâme, murmura-t-il.

—Fi! Alan, vous m'avez sauvé la vie, dit Dorian.

—Votre vie, juste ciel! quelle vie! Vous êtes allé de corruptions en corruptions jusqu'au crime. En faisant ce que je vais faire, ce que vous me forcez à faire, ce n'est pas à votre vie que je songe....

—Ah! Alan! murmura Dorian avec un soupir. Je vous souhaite d'avoir pour moi la millième partie de la pitié que j'ai pour vous.

Il lui tourna le dos en parlant ainsi et alla regarder à la fenêtre du jardin.

Campbell ne répondit rien....

Après une dizaine de minutes, on frappa à la porte et le domestique entra, portant avec une grande boîte d'acajou pleine de drogues, un long rouleau de fil d'acier et de platine et deux crampons de fer d'une forme étrange.

—Faut-il laisser cela ici, monsieur, demanda-t-il à Campbell.

—Oui, dit Dorian. Je crois, Francis, que j'ai encore une commission à vous donner. Quel est le nom de cet homme de Richmond qui fournit les orchidées à Selby?

—Harden, monsieur.

—Oui, Harden.... Vous allez aller à Richmond voir Harden lui-même, et vous lui direz de m'envoyer deux fois plus d'orchidées que je n'en avais commandé, et d'en mettre aussi peu de blanches que possible.... Non, pas de blanches du tout.... Le temps est délicieux, Francis, et Richmond est un endroit charmant; autrement je ne voudrais pas vous ennuyer avec cela.

—Pas du tout, monsieur. A quelle heure faudra-t-il que je revienne?

Dorian regarda Campbell.

—Combien de temps demandera votre expérience, Alan? dit-il d'une voix calme et indifférente, comme si la présence d'un tiers lui donnait un courage inattendu.

Campbell tressaillit et se mordit les lèvres....

—Environ cinq heures, répondit-il.

—Il sera donc temps que vous rentriez vers sept heures et demie, Francis. Ou plutôt, attendez, préparez-moi ce qu'il faudra pour m'habiller. Vous aurez votre soirée pour vous. Je ne dîne pas ici, de sorte que je n'aurai plus besoin de vous.

—Merci, monsieur, répondit le valet en se retirant.

—Maintenant, Alan, ne perdons pas un instant.... Comme cette caisse est lourde!... Je vais la monter, prenez les autres objets.

Il parlait vite, d'un ton de commandement. Campbell se sentit dominé. Ils sortirent ensemble.

Arrivés au palier du dernier étage, Dorian sortit sa clef et la mit dans la serrure. Puis il s'arrêta, les yeux troublés, frissonnant....

—Je crois que je ne pourrai pas entrer, Alan! murmura-t-il.

—Ça m'est égal, je n'ai pas besoin de vous, dit Campbell froidement.

Dorian entr'ouvrit la porte.... A ce moment il aperçut en plein soleil les yeux du portrait qui semblaient le regarder. Devant lui, sur le parquet, le rideau déchiré était étendu. Il se rappela que la nuit précédente il avait oublié pour la première fois de sa vie, de cacher le tableau fatal; il eut envie de fuir, mais il se retint en frémissant.

Quelle était cette odieuse tache rouge, humide et brillante qu'il voyait sur une des mains comme si la toile eût suinté du sang? Quelle chose horrible, plus horrible, lui parut-il sur le moment, que ce paquet immobile et silencieux affaissé contre la table, cette masse informe et grotesque dont l'ombre se projetait sur le tapis souillé, lui montrant qu'elle n'avait pas bougé et était toujours là, telle qu'il l'avait laissée....

Il poussa un profond soupir, ouvrit la porte un peu plus grande et les yeux à demi fermés, détournant la tête, il entra vivement, résolu à ne pas jeter même un regard vers le cadavre.... Puis, s'arrêtant et ramassant le rideau de pourpre et d'or, il le jeta sur le cadre....

Alors il resta immobile, craignant de se retourner, les yeux fixés sur les arabesques de la broderie qu'il avait devant lui. Il entendit Campbell qui rentrait la lourde caisse et les objets métalliques nécessaires à son horrible travail. Il se demanda si Campbell et Basil Hallward s'étaient jamais rencontrés, et dans ce cas ce qu'ils avaient pu penser l'un de l'autre.

—Laissez-moi maintenant, dit une voix dure derrière lui.

Il se retourna et sortit en hâte, ayant confusément entrevu le cadavre renversé sur le dos du fauteuil et Campbell contemplant sa face jaune et luisante. En descendant il entendit le bruit de la clef dans la serrure.... Alan s'enfermait....

Il était beaucoup plus de sept heures lorsque Campbell rentra dans la bibliothèque. Il était pâle, mais parfaitement calme.

—J'ai fait ce que vous m'avez demandé, murmura-t-il. Et maintenant, adieu! Ne nous revoyons plus jamais!

—Vous m'avez sauvé, Alan, je ne pourrai jamais l'oublier, dit Dorian, simplement.

Dès que Campbell fut sorti, il monta.... Une odeur horrible d'acide nitrique emplissait la chambre. Mais la chose assise ce matin devant la table avait disparu....


XV

Ce soir-là, à huit heures trente, exquisément vêtu, la boutonnière ornée d'un gros bouquet de violettes de Parme Dorian Gray était introduit dans le salon de lady Narborough par des domestiques inclinés.

Les veines de ses tempes palpitaient fébrilement et il était dans un état de sauvage excitation, mais l'élégante révérence qu'il eut vers la main de la maîtresse de la maison fut aussi aisée et aussi gracieuse qu'à l'ordinaire. Peut-être n'est-on jamais plus à l'aise que lorsqu'on a quelque comédie à jouer. Certes, aucun de ceux qui virent Dorian Gray ce soir-là, n'eût pu imaginer qu'il venait de traverser un drame aussi horrible qu'aucun drame de notre époque. Ces doigts délicats ne pouvaient avoir tenu le couteau d'un assassin, ni ces lèvres souriantes blasphémé Dieu. Malgré lui il s'étonnait du calme de son esprit et pour un moment il ressentit profondément le terrible plaisir d'avoir une vie double.

C'était une réunion intime, bientôt transformée en confusion par lady Narborough, femme très intelligente dont lord Henry parlait comme d'une femme qui avait gardé de beaux restes d'une remarquable laideur. Elle s'était montrée l'excellente épouse d'un de nos plus ennuyeux ambassadeurs et ayant enterré son mari convenablement sous un mausolée de marbre, qu'elle avait elle-même dessiné, et marié ses filles à des hommes riches et mûrs, se consacrait maintenant aux plaisirs de l'art français, de la cuisine française et de l'esprit français quand elle pouvait l'atteindre....

Dorian était un de ses grands favoris; elle lui disait toujours qu'elle était ravie de ne l'avoir pas connue dans sa jeunesse.

—Car, mon cher ami, je suis sûre que je serai devenue follement amoureuse de vous, ajoutait-elle, j'aurais jeté pour vous mon bonnet par dessus les moulins! Heureusement que l'on ne pensait pas à vous alors! D'ailleurs nos bonnets étaient si déplaisants et les moulins si occupés à prendre le vent que je n'eus jamais de flirt avec personne. Et puis, ce fut de la faute de Narborough. Il était tellement myope qu'il n'y aurait eu aucun plaisir à tromper un mari qui n'y voyait jamais rien!...

Ses invités, ce soir-là, étaient plutôt ennuyeux.... Ainsi qu'elle l'expliqua à Dorian, derrière un éventail usé, une de ses filles mariées lui était tombée à l'improviste, et pour comble de malheur, avait amené son mari avec elle.

—Je trouve cela bien désobligeant de sa part, mon cher, lui souffla-t-elle à l'oreille.... Certes, je vais passer chaque été avec eux en revenant de Hombourg, mais il faut bien qu'une vieille femme comme moi aille quelquefois prendre un peu d'air frais. Au reste, je les réveille réellement. Vous n'imaginez pas l'existence qu'ils mènent. C'est la plus complète vie de campagne. Ils se lèvent de bonne heure, car ils ont tant à faire, et se couchent tôt ayant si peu à penser. Il n'y a pas eu le moindre scandale dans tout le voisinage depuis le temps de la Reine Elizabeth, aussi s'endorment-ils tous après dîner. Il ne faut pas aller vous asseoir près d'eux. Vous resterez près de moi et vous me distrairez....

Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui. C'était certainement une fastidieuse réunion. Deux personnages lui étaient inconnus et les autres étaient: Ernest Harrowden, un de ces médiocres entre deux âges, si communs dans les clubs de Londres qui n'ont pas d'ennemis, mais qui n'en sont pas moins détestés de leurs amis; Lady Ruxton, une femme de quarante-sept ans, à la toilette tapageuse, au nez recourbé, qui essayait toujours de se trouver compromise, mais était si parfaitement banale qu'à son grand désappointement, personne n'eut jamais voulu croire à aucune médisance sur son compte; Mme Erlynne, personne aux cheveux roux vénitiens, très réservée, affectée d'un délicieux bégaiement; Lady Alice Chapman, la fille de l'hôtesse, triste et mal fagotée, lotie d'une de ces banales figures britanniques qu'on ne se rappelle jamais; et enfin son mari, un être aux joues rouges, aux favoris blancs, qui, comme beaucoup de ceux de son espèce, pensait qu'une excessive jovialité pouvait suppléer au manque absolu d'idées....

Dorian regrettait presque d'être venu, lorsque lady Narborough regardant la grande pendule qui étalait sur la cheminée drapée de mauve ses volutes prétentieuses de bronze doré, s'écria:

—Comme c'est mal à Henry Wotton d'être si en retard! J'ai envoyé ce matin chez lui à tout hasard et il m'a promis de ne pas nous manquer.

Ce lui fut une consolation de savoir qu'Harry allait venir et quand la porte s'ouvrit et qu'il entendit sa voix douce et musicale, prêtant son charme à quelque insincère compliment, l'ennui le quitta.

Pourtant, à table, il ne put rien manger. Les mets se succédaient dans son assiette sans qu'il y goûtât. Lady Narborough ne cessait de le gronder pour ce qu'elle appelait: «une insulte à ce pauvre Adolphe qui a composé le menu exprès pour vous.» De temps en temps lord Henry le regardait, s'étonnant de son silence et de son air absorbé. Le sommelier remplissait sa coupe de Champagne; il buvait avidement et sa soif semblait en augmenter.

—Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu'on servit le chaud-froid, qu'avez-vous donc ce soir?... Vous ne paraissez pas à votre aise?

—Il est amoureux, s'écria lady Narborough, et je crois qu'il a peur de me l'avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il a raison, je le serais certainement....

—Chère lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n'ai pas été amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol a quitté Londres.

—Comment les hommes peuvent-ils être amoureux de cette femme, s'écria la vieille dame. Je ne puis vraiment le comprendre!

—C'est tout simplement parce qu'elle vous rappelle votre enfance, lady Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul trait d'union entre nous et vos robes courtes.

—Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry. Mais je me souviens très bien de l'avoir vue à Vienne il y a trente ans.... Etait-elle assez décolletée alors!

—Elle est encore décolletée, répondit-il, prenant une olive de ses longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elle ressemble à une édition de luxe d'un mauvais roman français. Elle est vraiment extraordinaire et pleine de surprises. Son goût pour la famille est étonnant: lorsque son troisième mari mourut, ses cheveux devinrent parfaitement dorés de chagrin!

—Pouvez-vous dire, Harry!... s'écria Dorian.

—C'est une explication romantique! s'exclama en riant l'hôtesse. Mais, vous dites son troisième mari, lord Henry.... Vous ne voulez pas dire que Ferrol est le quatrième?

—Certainement, lady Narborough.

—Je n'en crois pas un mot.

—Demandez plutôt à M. Gray, c'est un de ses plus intimes amis.

—Est-ce vrai, M. Gray?

—Elle me l'a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui ai demandé si comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pas leurs coeurs embaumés et pendus à sa ceinture. Elle me répondit que non, car aucun d'eux n'en avait.

—Quatre maris!... Ma parole c'est trop de zèle!...

Trop d'audace, lui ai-je dit, repartit Dorian.

—Oh! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment est Ferrol?... Je ne le connais pas.

—Les maris des très belles femmes appartiennent à la classe des criminels, dit lord Henry en buvant à petits coups.

Lady Narborough le frappa de son éventail.

—Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouve extrêmement méchant!...

—Mais pourquoi le monde dit-il cela? demanda lord Henry en levant la tête. Ce ne peut être que le monde futur. Ce monde-ci et moi nous sommes en excellents termes.

—Tous les gens que je connais vous trouvent très méchant, s'écria la vieille dame, hochant la tête.

Lord Henry redevint sérieux un moment.

—C'est tout à fait monstrueux, dit-il enfin, cette façon qu'on a aujourd'hui de dire derrière le dos des gens ce qui est.... absolument vrai!...

—N'est-il pas incorrigible? s'écria Dorian, se renversant sur le dossier de sa chaise.

—Je l'espère bien! dit en riant l'hôtesse. Mais si en vérité, vous adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, il faudra que je me remarie aussi, afin d'être à la mode.

—Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompit lord Henry. Vous fûtes beaucoup trop heureuse la première fois. Quand une femme se remarie c'est qu'elle détestait son premier époux. Quand un homme se remarie, c'est qu'il adorait sa première femme. Les femmes cherchent leur bonheur, les hommes risquent le leur.

—Narborough n'était pas parfait! s'écria la vieille dame.

—S'il l'avait été, vous ne l'eussiez point adoré, fut la réponse. Les femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avons pas mal, elles nous passeront tout, même notre intelligence.... Vous ne m'inviterez plus, j'en ai peur, pour avoir dit cela, lady Narborough, mais c'est entièrement vrai.

—Certes, c'est vrai, lord Henry.... Si nous autres femmes, ne vous aimions pas pour vos défauts, que deviendriez-vous? Aucun de vous ne pourrait se marier. Vous seriez un tas d'infortunés célibataires.... Non pas cependant, que cela vous changerait beaucoup: aujourd'hui, tous les hommes mariés vivent comme des garçons et tous les garçons comme des hommes mariés.

—«Fin de siècle!...», murmura lord Henry.

—«Fin de globe!...», répondit l'hôtesse.

—Je voudrais que ce fut la Fin du globe, dit Dorian avec un soupir. La vie est une grande désillusion.

—Ah, mon cher ami! s'écria lady Narborough mettant ses gants, ne me dites pas que vous avez épuisé la vie. Quand un homme dit cela, on comprend que c'est la vie qui l'a épuisé. Lord Henry est très méchant et je voudrais souvent l'avoir été moi-même; mais vous, vous êtes fait pour être bon, vous êtes si beau!... Je vous trouverai une jolie femme. Lord Henry, ne pensez-vous pas que M. Gray devrait se marier?...

—C'est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquiesça lord Henry en s'inclinant.

—Bien. Il faudra que nous nous occupions d'un parti convenable pour lui. Je parcourrai ce soir le «Debrett» avec soin et dresserai une liste de toutes les jeunes filles à marier.

—Avec leurs âges, lady Narborough? demanda Dorian.

—Certes, avec leurs âges, dûment reconnus.... Mais il ne faut rien faire avec précipitation. Je veux que ce soit ce que le Morning Post appelle une union assortie, et je veux que vous soyez heureux!

—Que de bêtises on dit sur les mariages heureux! s'écria lord Henry. Un homme peut être heureux avec n'importe quelle femme aussi longtemps qu'il ne l'aime pas!...

—Ah! quel affreux cynique vous faites!... fit en se levant la vieille dame et en faisant un signe vers lady Ruxton.

—Il faudra bientôt revenir dîner avec moi. Vous êtes vraiment un admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m'a proscrit. Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriez rencontrer. Je veux que ce soit un choix parfait.

—J'aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé, répondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puisse faire une bonne compagnie?

—Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte...Mille pardons, ma chère lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n'avais pas vu que vous n'aviez pas fini votre cigarette.

—Ce n'est rien, lady, Narborough, je fume beaucoup trop. Je me limiterai à l'avenir.

—N'en faites rien, lady Ruxton, dit lord Henry. La modération est une chose fatale. Assez est aussi mauvais qu'un repas; plus qu'assez est aussi bon qu'une fête.

Lady Ruxton le regarda avec curiosité.

—Il faudra venir m'expliquer cela une de ces après-midi, lord Henry; la théorie me parait séduisante, murmura-t-elle en sortant majestueusement....

—Maintenant songez à ne pas trop parler de politique et de scandales, cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nous querellerons.

Les hommes éclatèrent de rire et M. Chapman remonta solennellement du bout de la table et vint s'asseoir à la place d'honneur. Dorian Gray alla se placer près de lord Henry. M. Chapman se mit a parler très haut de la situation à la Chambre des Communes. Il avait de gros rires en nommant ses adversaires. Le mot doctrinaire—mot plein de terreurs pour l'esprit britannique—revenait de temps en temps dans sa conversation. Un préfixe allitéré est un ornement à l'art oratoire. Il élevait l'«Union Jack» sur le pinacle de la Pensée. (Nom familier donné au drapeau anglais. (N.D.T.)) La stupidité héréditaire de la race—qu'il dénommait jovialement le bon sens anglais—était, comme il le démontrait, le vrai rempart de la Société.

Un sourire vint aux lèvres de lord Henry qui se retourna vers Dorian.

—Etes-vous mieux, cher ami? demanda-t-il.... vous paraissiez mal à votre aise à table?

—Je suis très bien, Harry, un peu fatigué, voilà tout.

—Vous fûtes charmant hier soir. La petite duchesse est tout à fait folle de vous. Elle m'a dit qu'elle irait à Selby.

—Elle m'a promis de venir le vingt.

—Est-ce que Monmouth y sera aussi?

—Oh! oui, Harry....

—Il m'ennuie terriblement, presque autant qu'il ennuie la duchesse. Elle est très intelligente, trop intelligente pour une femme. Elle manque de ce charme indéfinissable des faibles. Ce sont les pieds d'argile qui rendent précieux l'or de la statue. Ses pieds sont fort jolis, mais ils ne sont pas d'argile; des pieds de porcelaine blanche, si vous voulez. Ils ont passé au feu et ce que le feu ne détruit pas, il le durcit. Elle a eu des aventures....

—Depuis quand est-elle mariée? demanda Dorian.

—Depuis une éternité, m'a-t-elle dit. Je crois, d'après l'armorial, que ce doit être depuis dix ans, mais dix ans avec Monmouth peuvent compter pour une éternité. Qui viendra encore?

—Oh! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notre hôtesse, Geoffroy Clouston, les habitués.... J'ai invité Lord Grotrian.

—Il me plaît, dit lord Henry. Il ne plaît pas à tout le monde, mais je le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois exagérée et son éducation toujours trop parfaite. C'est une figure très moderne.

—Je ne sais s'il pourra venir, Harry. Il faudra peut-être qu'il aille à Monte-Carlo avec son père.

—Ah! quel peste que ces gens! Tâchez donc qu'il vienne. A propos, Dorian, vous êtes parti de bien bonne heure, hier soir. Il n'était pas encore onze heures. Qu'avez-vous fait?... Etes-vous rentré tout droit chez vous?

Dorian le regarda brusquement.

—Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentré chez moi que vers trois heures.

—Etes-vous allé au club?

—Oui, répondit-il. Puis il se mordit les lèvres.... Non, je veux dire, je ne suis pas allé au club.... Je me suis promené. Je ne sais plus ce que j'ai fait.... Comme vous êtes indiscret, Harry! Vous voulez toujours savoir ce qu'on fait; moi, j'ai toujours besoin d'oublier ce que j'ai fait.... Je suis rentré à deux heures et demie, si vous tenez à savoir l'heure exacte; j'avais oublié ma clef et mon domestique a dû m'ouvrir. S'il vous faut des preuves, vous les lui demanderez.

Lord Henry haussa les épaules.

—Comme si cela m'intéressait, mon cher ami! Montons au salon—Non, merci, M. Chapman, pas de sherry....

—Il vous est arrivé quelque chose, Dorian.... Dites-moi ce que c'est. Vous n'êtes pas vous-même ce soir.

—Ne vous inquiétez pas de moi, Harry, je suis irritable, nerveux. J'irai vous voir demain ou après demain. Faites mes excuses à lady Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre.

—Très bien, Dorian. J'espère que je vous verrai demain au thé; la Duchesse viendra.

—Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s'en allant.

En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu'il avait chassée l'envahissait de nouveau. Les questions imprévues de lord Henry, lui avaient fait perdre un instant tout son sang-froid, et il avait encore besoin de calme. Des objets dangereux restaient à détruire. Il se révoltait à l'idée de les toucher de ses mains.

Cependant il fallait que ce fut fait. Il se résigna et quand il eut fermé à clef la porte de sa bibliothèque il ouvrit le placard secret où il avait jeté le manteau et la valise de Basil Hallward. Un grand feu brûlait dans la cheminée; il y jeta encore une bûche. L'odeur de cuir roussi et du drap brûlé était insupportable. Il lui fallut trois quarts d'heure pour consumer le tout. A la fin, il se sentit faiblir, presque malade; et ayant allumé des pastilles d'Alger dans un brûle-parfums de cuivre ajouré, il se rafraîchit les mains et le front avec du vinaigre de toilette au musc.

Soudain il frissonna.... Ses yeux brillaient étrangement, il mordillait fiévreusement sa lèvre inférieure. Entre deux fenêtres se trouvait un grand cabinet florentin, en ébène incrusté d'ivoire et de lapis. Il le regardait comme si c'eût été un objet capable de le ravir et de l'effrayer tout à la fois et comme s'il eût contenu quelque chose qu'il désirait et dont il avait peur. Sa respiration était haletante. Un désir fou s'empara de lui. Il alluma une cigarette, puis la jeta. Ses paupières s'abaissèrent, et les longues franges de ses cils faisaient une ombre sur ses joues. Il regarda encore le cabinet. Enfin, il se leva du divan où il était étendu, alla vers le meuble, l'ouvrit et pressa un bouton dissimulé dans un coin. Un tiroir triangulaire sortit lentement. Ses doigts y plongèrent instinctivement et en retirèrent une petite boîte de laque vieil or, délicatement travaillée; les côtés en étaient ornés de petites vagues en relief et de cordons de soie où pendaient des glands de fils métalliques et des perles de cristal. Il ouvrit la boîte. Elle contenait une pâte verte ayant l'aspect de la cire et une odeur forte et pénétrante....

Il hésita un instant, un étrange sourire aux lèvres.... Il grelottait, quoique l'atmosphère de la pièce fut extraordinairement chaude, puis il s'étira, et regarda la pendule. Il était minuit moins vingt. Il remit la boîte, ferma la porte du meuble et rentra dans sa chambre.

Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans la nuit épaisse, Dorian Gray, mal vêtu, le cou enveloppé d'un cache-nez, se glissait hors de sa maison. Dans Bond Street il rencontra un hansom attelé d'un bon cheval. Il le hêla, et donna à voix basse une adresse au cocher.

L'homme secoua la tête.

—C'est trop loin pour moi, murmura-t-il.

—Voilà un souverain pour vous, dit Dorian; vous en aurez un autre si vous allez vite.

—Très bien, monsieur, répondit l'homme, vous y serez dans une heure, et ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit faire demi-tour à son cheval qui partit rapidement dans la direction du fleuve.


XVI

Une pluie froide commençait à tomber, et les réverbères luisaient fantômatiquement dans le brouillard humide. Les public-houses se fermaient et des groupes ténébreux d'hommes et de femmes se séparaient aux alentours. D'ignobles éclats de rire fusaient des bars; en d'autres, des ivrognes braillaient et criaient....

Etendu dans le hansom, son chapeau posé en arrière sur sa tête, Dorian Gray regardait avec des yeux indifférents la honte sordide de la grande ville; il se répétait à lui-même les mots que lord Henry lui avait dits le jour de leur première rencontre: «Guérir l'âme par le moyen des sens et les sens au moyen de l'âme...» Oui, là était le secret; il l'avait souvent essayé et l'essaierait encore. Il y a des boutiques d'opium où l'on peut acheter l'oubli, des tanières d'horreur où la mémoire des vieux péchés s'abolit par la folie des péchés nouveaux.

La lune se levait basse dans le ciel, comme un crâne jaune.... De temps à autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, la cachait. Les réverbères devenaient de plus en plus rares, et les rues plus étroites et plus sombres.... A un certain moment le cocher perdit son chemin et dut rétrograder d'un demi-mille; une vapeur enveloppait le cheval, trottant dans les flaques d'eau.... Les vitres du hansom étaient ouatées d'une brume grise....

«Guérir l'âme par le moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme.» Ces mots sonnaient singulièrement à son oreille.... Oui, son âme était malade à la mort.... Etait-il vrai que les sens la pouvaient guérir?... Un sang innocent avait été versé.... Comment racheter cela? Ah! il n'était point d'expiation!... Mais quoique le pardon fut impossible, possible encore était l'oubli, et il était déterminé à oublier cette chose, à en abolir pour jamais le souvenir, à l'écraser comme on écrase une vipère qui vous a mordu.... Vraiment de quel droit Basil lui avait-il parlé ainsi? Qui l'avait autorisé à se poser en juge des autres? Il avait dit des choses qui étaient effroyables, horribles, impossibles à endurer....

Le hansom allait cahin-caha, de moins en moins vite, semblait-il.... Il abaissa la trappe et dit à l'homme de se presser. Un hideux besoin d'opium commençait à le ronger. Sa gorge brûlait, et ses mains délicates se crispaient nerveusement; il frappa férocement le cheval avec sa canne.

Le cocher ricana et fouetta sa bête.... Il se mit à rire à son tour, et l'homme se tut....

La route était interminable, les rues lui semblaient comme la toile noire d'une invisible araignée. Cette monotonie devenait insupportable, et il s'effraya de voir le brouillard s'épaissir.

Ils passèrent près de solitaires briqueteries.... Le brouillard se raréfiait, et il put voir les étranges fours en forme de bouteille d'où sortaient des langues de feu oranges en éventail. Un chien aboya comme ils passaient et dans le lointain cria quelque mouette errante. Le cheval trébucha dans une ornière, fit un écart et partit au galop....

Au bout d'un instant, ils quittèrent le chemin glaiseux, et éveillèrent les échos des rues mal pavées.... Les fenêtres n'étaient point éclairées, mais ça et là, des ombres fantastiques se silhouettaient contre des jalousies illuminées; il les observait curieusement. Elles se remuaient comme de monstrueuses marionnettes, qu'on eût dit vivantes; il les détesta.... Une rage sombre était dans son coeur.

Au coin d'une rue, une femme leur cria quelque chose d'une porte ouverte, et deux hommes coururent après la voiture l'espèce de cent yards; le cocher les frappa de son fouet.

Il a été reconnu que la passion nous fait revenir aux mêmes pensées.... Avec une hideuse réitération, les lèvres mordues de Dorian Gray répétaient et répétaient encore la phrase captieuse qui lui parlait d'âme et de sens, jusqu'à ce qu'il y eût trouvé la parfaite expression de son humeur, et justifié, par l'approbation intellectuelle, les sentiments qui le dominaient.... D'une cellule à l'autre de son cerveau rampait la même pensée; et le sauvage désir de vivre, le plus terrible de tous les appétits humains, vivifiait chaque nerf et chaque fibre de son être. La laideur qu'il avait haïe parce qu'elle fait les choses réelles, lui devenait chère pour cette raison; la laideur était la seule réalité.

Les abominables bagarres, l'exécrable taverne, la violence crue d'une vie désordonnée, la vilenie des voleurs et des déclassés, étaient plus vraies, dans leur intense actualité d'impression, que toutes les formes gracieuses d'art, que les ombres rêveuses du chant; c'était ce qu'il lui fallait pour l'oubli.... Dans trois jours il serait libre....

Soudain, l'homme arrêta brusquement son cheval à l'entrée d'une sombre ruelle. Par-dessus les toits bas, et les souches dentelées des cheminées des maisons, s'élevaient des mâts noirs de vaisseaux; des guirlandes de blanche brume s'attachaient aux vergues ainsi que des voiles de rêve....

—C'est quelque part par ici, n'est-ce pas, m'sieu? demanda la voix rauque du cocher par la trappe.

Dorian tressaillit et regarda autour de lui....

—C'est bien comme cela, répondit-il; et après être sorti hâtivement du cab et avoir donné au cocher le pourboire qu'il lui avait promis, il marcha rapidement dans la direction du quai.... De ci, de là, une lanterne luisait à la poupe d'un navire de commerce; la lumière dansait et se brisait dans les flots. Une rouge lueur venait d'un steamer au long cours qui faisait du charbon. Le pavé glissant avait l'air d'un mackintosh mouillé.

Il se hâta vers la gauche, regardant derrière lui de temps à autre pour voir s'il n'était pas suivi. Au bout de sept à huit minutes, il atteignit une petite maison basse, écrasée entre deux manufactures misérables.... Une lumière brillait à une fenêtre du haut. Il s'arrêta et frappa un coup particulier.

Quelques instants après, des pas se firent entendre dans le corridor, et il y eut un bruit de chaînes décrochées. La porte s'ouvrit doucement, et il entra sans dire un mot à la vague forme humaine, qui s'effaça dans l'ombre comme il entrait. Au fond du corridor, pendait un rideau vert déchiré que souleva le vent venu de la rue. L'ayant écarté, il entra dans une longue chambre basse qui avait l'air d'un salon de danse de troisième ordre. Autour des murs, des becs de gaz répandaient une lumière éclatante qui se déformait dans les glaces pleines de chiures de mouches, situées en face. De graisseux réflecteurs d'étain à côtes se trouvaient derrière, frissonnants disques de lumière.... Le plancher était couvert d'un sable jaune d'ocre, sali de boue, taché de liqueur renversée.

Des Malais étaient accroupis près d'un petit fourneau à charbon de bois jouant avec des jetons d'os, et montrant en parlant des dents blanches. Dans un coin sur une table, la tête enfouie dans ses bras croisés était étendu un matelot, et devant le bar aux peintures criardes qui occupait tout un côté de la salle, deux femmes hagardes se moquaient d'un vieux qui brossait les manches de son paletot, avec une expression de dégoût....

—Il croit qu'il a des fourmis rouges sur lui, dit l'une d'elles en riant, comme Dorian passait.... L'homme les regardait avec terreur et se mit à geindre.

Au bout de la chambre, il y avait un petit escalier, menant à une chambre obscure. Alors que Dorian en franchit les trois marches détraquées, une lourde odeur d'opium le saisit. Il poussa un soupir profond, et ses narines palpitèrent de plaisir....

En entrant, un jeune homme aux cheveux blonds et lisses, en train d'allumer à une lampe une longue pipe mince, le regarda et le salua avec hésitation.

—Vous ici, Adrien, murmura Dorian.

—Où pourrais-je être ailleurs, répondit-il insoucieusement. Personne ne veut plus me fréquenter à présent....

—Je croyais que vous aviez quitté l'Angleterre.

—Darlington ne veut rien faire.... Mon frère a enfin payé la note.... Georges ne veut pas me parler non plus. Ça m'est égal, ajouta-t-il avec un soupir.. Tant qu'on a cette drogue, on n'a pas besoin d'amis. Je pense que j'en ai eu de trop....

Dorian recula, et regarda autour de lui les gens grotesques, qui gisaient avec des postures fantastiques sur des matelas en loques.... Ces membres déjetés, ces bouches béantes, ces yeux ouverts et vitreux, l'attirèrent.... Il savait dans quels étranges cieux ils souffraient, et quels ténébreux enfers leur apprenaient le secret de nouvelles joies; ils étaient mieux que lui, emprisonné dans sa pensée. La mémoire, comme une horrible maladie, rongeait son âme; de temps à autre, il voyait les yeux de Basil Hallward fixés sur lui.... Cependant, il ne pouvait rester là; la présence d'Adrien Singleton le gênait; il avait besoin d'être dans un lieu où personne ne sût qui il était; il aurait voulu s'échapper de lui-même....

—Je vais dans un autre endroit, dit-il au bout d'un instant.

—Sur le quai?...

—Oui....

—Cette folle y sera sûrement; on n'en veut plus ici..

Dorian leva les épaules.

—Je suis malade des femmes qui aiment: les femmes qui haïssent sont beaucoup plus intéressantes. D'ailleurs, cette drogue est encore meilleure....

—C'est tout à fait pareil....

—Je préfère cela. Venez boire quelque chose; j'en ai grand besoin.

—Moi, je n'ai besoin de rien, murmura le jeune homme.

—Ça ne fait rien.

Adrien Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian au bar.

Un mulâtre, dans un turban déchiré et un ulster sale, grimaça un hideux salut en posant une bouteille de brandy et deux gobelets devant eux. Les femmes se rapprochèrent doucement, et se mirent à bavarder. Dorian leur tourna le dos, et, à voix basse, dit quelque chose à Adrien Singleton.

Un sourire pervers, comme un kriss malais, se tordit sur la face de l'une des femmes:

—Il paraît que nous sommes bien fiers ce soir, ricana-t-elle.

—Ne me parlez pas, pour l'amour de Dieu, cria Dorian, frappant du pied. Que désirez-vous? de l'argent? en voilà! Ne me parlez plus....

Deux éclairs rouges traversèrent les yeux boursouflés de la femme, et s'éteignirent, les laissant vitreux et sombres. Elle hocha la tête et rafla la monnaie sur le comptoir avec des mains avides.... Sa compagne la regardait envieusement....

—Ce n'est point la peine, soupira Adrien Singleton. Je ne me soucie pas de revenir? A quoi cela me servirait-il? Je suis tout à fait heureux maintenant....

—Vous m'écrirez si vous avez besoin de quelque chose, n'est-ce pas? dit Dorian un moment après.

—Peut-être!...

—Bonsoir, alors.

—Bonsoir...répondit le jeune homme, en remontant les marches, essuyant ses lèvres desséchées avec un mouchoir.

Dorian se dirigea vers la porte, la face douloureuse; comme il tirait le rideau, un rire ignoble jaillit des lèvres peintes de la femme qui avait pris l'argent.

—C'est le marché du démon! hoqueta-t-elle d'une voix éraillée.

—Malédiction, cria-t-il, ne me dites pas cela!

Elle fit claquer ses doigts....

—C'est le Prince Charmant que vous aimez être appelé, n'est-ce pas? glapit-elle derrière lui.

Le matelot assoupi, bondit sur ses pieds à ces paroles, et regarda autour de lui, sauvagement. Il entendit le bruit de la porte du corridor se fermant.... Il se précipita dehors en courant....

Dorian Gray se hâtait le long des quais sous la bruine.

Sa rencontre avec Adrien Singleton l'avait étrangement ému; il s'étonnait que la ruine de cette jeune vie fut réellement son fait, comme Basil Hallward le lui avait dit d'une manière si insultante. Il mordit ses lèvres et ses yeux s'attristèrent un moment. Après tout, qu'est-ce que cela pouvait lui faire?... La vie est trop courte pour supporter encore le fardeau des erreurs d'autrui. Chaque homme vivait sa propre vie, et la payait son prix pour la vivre.... Le seul malheur était que l'on eût à payer si souvent pour une seule faute, car il fallait payer toujours et encore.... Dans ses marchés avec les hommes, la Destinée ne ferme jamais ses comptes.

Les psychologues nous disent, quand la passion pour le vice, ou ce que les hommes appellent vice, domine notre nature, que chaque fibre du corps, chaque cellule de la cervelle, semblent être animés de mouvements effrayants; les hommes et les femmes, dans de tels moments, perdent le libre exercice de leur volonté; ils marchent vers une fin terrible comme des automates. Le choix leur est refusé et la conscience elle-même est morte, ou, si elle vit encore, ne vit plus que pour donner à la rébellion son attrait, et son charme à la désobéissance; car tous les péchés, comme les théologiens sont fatigués de nous le rappeler, sont des péchés de désobéissance. Quand cet Ange hautain, étoile du matin, tomba du ciel, ce fut en rebelle qu'il tomba!...

Endurci, concentré dans le mal, l'esprit souillé, l'âme assoiffée de révolte, Dorian Gray hâtait le pas de plus en plus.... Comme il pénétrait sous une arcade sombre, il avait accoutumé souvent de prendre pour abréger son chemin vers l'endroit mal famé où il allait, il se sentit subitement saisi par derrière, et avant qu'il eût le temps de se défendre, il était violemment projeté contre le mur; une main brutale lui étreignait la gorge!...

Il se défendit follement, et par un effort désespéré, détacha, de son cou les doigts qui l'étouffaient.... Il entendit le déclic d'un revolver, et aperçut la lueur d'un canon poli pointé vers sa tête, et la forme obscure d'un homme court et rablé....

—Que voulez-vous? balbutia-t-il.

—Restez tranquille! dit l'homme. Si vous bougez, je vous tue!...

—Vous êtes fou! Que vous ai-je fait?

—Vous avez perdu la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane était ma soeur! Elle s'est tuée, je le sais.... Mais sa mort est votre oeuvre, et je jure que je vais vous tuer!... Je vous ai cherché pendant des années, sans guide, sans trace. Les deux personnes qui vous connaissaient sont mortes. Je ne savais rien de vous, sauf le nom favori dont elle vous appelait. Par hasard, je l'ai entendu ce soir. Réconciliez-vous avec Dieu, car, ce soir, vous allez mourir!...

Dorian Gray faillit s'évanouir de terreur....

—Je ne l'ai jamais connue, murmura-t-il, je n'ai jamais entendu parler d'elle, vous êtes fou....

—Vous feriez mieux de confesser votre péché, car aussi vrai que je suis James Vane, vous allez mourir!

Le moment était terrible!... Dorian ne savait que faire, que dire!...

—A genoux! cria l'homme. Vous avez encore une minute pour vous confesser, pas plus. Je pars demain pour les Indes et je dois d'abord régler cela.... Une minute! Pas plus!...

Les bras de Dorian retombèrent. Paralysé de terreur, il ne pouvait penser.... Soudain, une ardente espérance lui traversa l'esprit!...

—Arrêtez! cria-t-il. Il y a combien de temps que votre soeur est morte? Vite, dites-moi!...

—Dix huit ans, dit l'homme. Pourquoi cette question? Le temps n'y fait rien....

—Dix-huit ans, répondit Dorian Gray, avec un rire triomphant.... Dix-huit ans! Conduisez-moi sous une lanterne et voyez mon visage!...

James Vane hésita un moment, ne comprenant pas ce que cela voulait dire, puis il saisit Dorian Gray et le tira hors de l'arcade....

Bien que la lumière de la lanterne fut indécise et vacillante, elle suffit cependant à lui montrer, lui sembla-t-il, l'erreur effroyable dans laquelle il était tombé, car la face de l'homme qu'il allait tuer avait toute la fraîcheur de l'adolescence et la pureté sans tache de la jeunesse. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans, à peine plus; il ne devait guère être plus vieux que sa soeur, lorsqu'il la quitta, il y avait tant d'années.... Il devenait évident que ce n'était pas l'homme qui avait détruit sa vie....

Il le lâcha, et recula....

—Mon Dieu! Mon Dieu, cria-t-il!... Et j'allais vous tuer!

Dorian Gray respira....

—Vous avez failli commettre un crime horrible, mon ami, dit-il, le regardant sévèrement. Que cela vous soit un avertissement de ne point chercher à vous venger vous-même.

—Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane.... On m'a trompé. Un mot que j'ai entendu dans cette maudite taverne m'a mis sur une fausse piste.

—Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de serrer ce revolver qui pourrait vous attirer des ennuis, dit Dorian Gray en tournant les talons et descendant doucement la rue.

James Vane restait sur le trottoir, rempli d'horreur, tremblant de la tête aux pieds.... Il ne vit pas une ombre noire, qui, depuis un instant, rampait le long du mur suintant, fut un moment dans la lumière, et s'approcha de lui à pas de loup.. Il sentit une main qui se posait sur son bras, et se retourna en tressaillant.... C'était une des femmes qui buvaient au bar.

—Pourquoi ne l'avez-vous pas tué, siffla-t-elle, en approchant de lui sa face hagarde. Je savais que vous le suiviez quand vous vous êtes précipité de chez Daly. Fou que vous êtes! Vous auriez dû le tuer! Il a beaucoup d'argent, et il est aussi mauvais que mauvais!..

—Ce n'était pas l'homme que je cherchais, répondit-il, et je n'ai besoin de l'argent de personne. J'ai besoin de la vie d'un homme! L'homme que je veux tuer a près de quarante ans. Celui-là était à peine un adolescent. Dieu merci! Je n'ai pas souillé mes mains de son sang.

La femme eut un rire amer....

—A peine un adolescent, ricana-t-elle.... Savez-vous qu'il y a près de dix-huit ans que le Prince Charmant m'a fait ce que je suis?

—Vous mentez! cria James Vane.

Elle leva les mains au ciel.

—Devant Dieu, je dis la vérité! s'écria-t-elle....

—Devant Dieu!...

—Que je devienne muette s'il n'en est ainsi. C'est le plus mauvais de ceux qui viennent ici. On dit qu'il s'est vendu au diable pour garder sa belle figure! Il y a près de dix-huit ans que je l'ai rencontré. Il n'a pas beaucoup changé depuis. C'est comme je vous le dis, ajouta-t-elle avec un regard mélancolique.

—Vous le jurez?...

—Je le jure, dirent ses lèvres en écho. Mais ne me trahissez pas, gémit-elle. Il me fait peur.... Donnez-moi quelque argent pour trouver un logement cette nuit.

Il la quitta avec un juron, et se précipita au coin de la rue, mais Dorian Gray avait disparu.... Quand il revint, la femme était partie aussi....