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Le portrait de Dorian Gray

Chapter 5: IV
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About This Book

The narrative follows a handsome young man whose portrait, painted by an admirer, becomes a supernatural ledger of his conscience after he wishes that the painted image bear the marks of age and sin in his place. Under the corrosive influence of a witty, hedonistic acquaintance, he pursues beauty and sensation, while his outward youth persists and the portrait progressively shows moral degradation and physical deformity. The story traces his descent into selfish acts, secrecy and violence, and culminates in attempts to confront or conceal the painting’s truth. A prefatory essay of epigrams frames recurring themes: aestheticism, influence, duplicity, and the consequences of divorcing art from ethics.

—Je me serais carrément révolté ce matin, lord Henry.

—Ah! ce matin!... Vous avez vécu depuis....

On frappa à la porte, et le majordome entra portant un service à thé qu'il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruit de tasses et de soucoupes et la chanson d'une bouillotte cannelée de Géorgie.... Deux plats chinois en forme de globe furent apportés par un valet. Dorian Gray se leva et servit le thé. Les deux hommes s'acheminèrent paresseusement vers la table, et examinèrent ce qui était sous les couvercles des plats.

—Allons au théâtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du nouveau quelque part.

—J'ai promis de dîner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je puis lui envoyer un télégramme pour lui dire que je suis indisposé, ou que je suis empêché de venir par suite d'un engagement postérieur. Je pense que cela serait plutôt une jolie excuse; elle aurait tout le charme de la candeur.

—C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a mis, on est parfaitement horrible.

—Oui, répondit lord Henry, rêveusement, le costume du XIXe siècle est détestable. C'est sombre, déprimant.... Le péché est réellement le seul élément de quelque couleur dans la vie moderne.

—Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry. —Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du thé ou celui du portrait?...

—Devant les deux.

—J'aimerais aller au théâtre avec vous, lord Henry, dit le jeune homme.

—Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil.

—Je ne puis pas, vraiment.... Je préfère rester, j'ai un tas de choses à faire.

—Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble.

—Je le désire beaucoup....

Le peintre se mordit les lèvres et, la tasse à la main, il se dirigea vers le portrait.

—Je resterai avec le réel Dorian Gray, dit-il tristement.

—Est-ce là le réel Dorian Gray, cria l'original du portrait, s'avançant vers lui. Suis-je réellement comme cela?

—Oui, vous êtes comme cela.

—C'est vraiment merveilleux, Basil.

—Au moins, vous l'êtes en apparence.... Mais cela ne changera jamais, ajouta Hallward.... C'est quelque chose.

—Voici bien des affaires à propos de fidélité! s'écria lord Henry. Même en amour, c'est purement une question de tempérament, cela n'a rien à faire avec notre propre volonté. Les jeunes gens veulent être fidèles et ne le sont point; les vieux veulent être infidèles et ne le peuvent; voilà tout ce qu'on en sait.

—N'allez pas au théâtre ce soir, Dorian, dit Hallward.... Restez dîner avec moi.

—Je ne le puis, Basil.

—Pourquoi?

—Parce que j'ai promis à lord Henry Wotton d'aller avec lui.

—Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer à votre parole; il manque assez souvent à la sienne. Je vous demande de n'y pas aller.

Dorian Gray se mit à rire en secouant la tête....

—Je vous en conjure....

Le jeune homme hésitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les guettait de la table où il prenait le thé, avec un sourire amusé.

—Je veux sortir, Basil, décida-t-il.

—Très bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez bien de ne pas perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian. Venez me voir bientôt, demain si possible.

—Certainement....

—Vous n'oublierez pas....

—Naturellement....

—Et...Harry?

—Moi non plus, Basil.

—Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé, quand nous étions dans le jardin ce matin....

—Je l'ai oublié....

—Je compte sur vous.

—Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-même, dit en riant lord Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous déposerai chez vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante après-midi.

Comme la porte se fermait derrière eux, le peintre s'écroula sur un sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.


III

Le lendemain, à midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait de Curzon Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux garçon bon vivant, quoique de rudes manières, qualifié d'égoïste par les étrangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais considéré comme généreux par la Société, car il nourrissait ceux qui savaient l'amuser. Son père avait été notre ambassadeur à Madrid, au temps où la reine Isabelle était jeune et Prim inconnu. Mais il avait quitté la diplomatie par un caprice, dans un moment de contrariété venu de ce qu'on ne lui offrit point l'ambassade de Paris, poste pour lequel il se considérait comme particulièrement désigné en raison de sa naissance, de son indolence, du bon anglais de ses dépêches et de sa passion peu ordinaire pour le plaisir. Le fils, qui avait été le secrétaire de son père, avait démissionné en même temps que celui-ci, un peu légèrement avait-on pensé alors, et quelques mois après être devenu chef de sa maison il se mettait sérieusement à l'étude de l'art très aristocratique de ne faire absolument rien. Il possédait deux grandes maisons en ville, mais préférait vivre à l'hôtel pour avoir moins d'embarras, et prenait la plupart de ses repas au club. Il s'occupait de l'exploitation de ses mines de charbon des comtés du centre, mais il s'excusait de cette teinte d'industrialisme en disant que le fait de posséder du charbon avait pour avantage de permettre à un gentleman de brûler décemment du bois dans sa propre cheminée. En politique, il était Tory, excepté lorsque les Tories étaient au pouvoir; à ces moments-là, il ne manquait jamais de les accuser d'être un «tas de radicaux». Il était un héros pour son domestique qui le tyrannisait, et la terreur de ses amis qu'il tyrannisait à son tour. L'Angleterre seule avait pu produire un tel homme, et il disait toujours que le pays «allait aux chiens». Ses principes étaient démodés, mais il y avait beaucoup à dire en faveur de ses préjugés.

Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis, habillé d'un épais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur un numéro du Times.

—Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amène de si bonne heure? Je croyais que vous autres dandis n'étiez jamais levés avant deux heures, et visibles avant cinq.

—Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin de vous demander quelque chose.

—De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin, asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens, aujourd'hui, s'imaginent que l'argent est tout.

—Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et quand ils deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il n'y a que ceux qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et je ne paie jamais les miennes. Le crédit est le capital d'un jeune homme et on en vit d'une façon charmante. De plus, j'ai toujours affaire aux fournisseurs de Dartmoor et ils ne m'inquiètent jamais. J'ai besoin d'un renseignement, non pas d'un renseignement utile bien sûr, mais d'un renseignement inutile.

—Bien! je puis vous dire tout ce que contient un Livre-Bleu anglais, Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-là n'écrivent que des bêtises. Quand j'étais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais j'ai entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui après des examens. Que voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout à l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il n'est pas un gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui!

—M. Dorian Gray n'appartient pas au Livre-Bleu, oncle George, dit lord Henry, languide.

—M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fronçant ses sourcils blancs et broussailleux.

—Voilà ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutôt, je sais qui il est. C'est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa mère était une Devereux, Lady Margaret Devereux; je voudrais que vous me parliez de sa mère. Comment était elle? à qui fut-elle mariée? Vous avez connu presque tout le monde dans votre temps, aussi pourriez-vous l'avoir connue. Je m'intéresse beaucoup à M. Gray en ce moment. Je viens seulement de faire sa connaissance.

—Le petit-fils de Kelso! répéta le vieux gentleman. Le petit-fils de Kelso...bien sûr...j'ai connu intimement sa mère. Je crois bien que j'étais à son baptême. C'était une extraordinairement belle fille, cette Margaret Devereux. Elle affola tous les hommes en se sauvant avec un jeune garçon sans le sou, un rien du tout, monsieur, subalterne dans un régiment d'infanterie ou quelque chose de semblable. Certainement, je me rappelle la chose comme si elle était arrivée hier. Le pauvre diable fut tué en duel à Spa quelques mois après leur mariage. Il y eut une vilaine histoire là-dessus. On dit que Kelso soudoya un bas aventurier, quelque brute belge, pour insulter son beau-fils en public, il le paya, monsieur, oui il le paya pour faire cela et le misérable embrocha son homme comme un simple pigeon. L'affaire fut étouffée, mais, ma foi, Kelso mangeait sa côtelette tout seul au club quelque temps après. Il reprit sa fille avec lui, m'a-t-on dit, elle ne lui adressa jamais la parole. Oh oui! ce fut une vilaine affaire. La fille mourut dans l'espace d'une année. Ainsi donc, elle a laissé un fils? J'avais oublié cela. Quelle espèce de garçon est-ce? S'il ressemble à sa mère ce doit être un bien beau gars.

—Il est très beau, affirma lord Henry.

—J'espère qu'il tombera dans de bonnes mains, continua le vieux gentleman. Il doit avoir une jolie somme qui l'attend, si Kelso a bien fait les choses à son égard. Sa mère avait aussi de la fortune. Toutes les propriétés de Selby lui sont revenues, par son grand-père. Celui-ci haïssait Kelso, le jugeant un horrible Harpagon. Et il l'était bien! Il vint une fois à Madrid lorsque j'y étais.... Ma foi! j'en fus honteux. La reine me demandait quel était ce gentilhomme Anglais qui se querellait sans cesse avec les cochers pour les payer. Ce fut toute une histoire. Un mois durant je n'osais me montrer à la Cour. J'espère qu'il a mieux traité son petit-fils que ces drôles.

—Je ne sais, répondit lord Henry. Je suppose que le jeune homme sera très bien. Il n'est pas majeur. Je sais qu'il possède Selby. Il me l'a dit. Et.... sa mère était vraiment belle!

—Margaret Devereux était une des plus adorables créatures que j'aie vues, Harry. Je n'ai jamais compris comment elle a pu agir comme elle l'a lait. Elle aurait pu épouser n'importe qui, Carlington en était fou: Elle était romanesque, sans doute. Toutes les femmes de cette famille le furent. Les hommes étaient bien peu de chose, mais les femmes, merveilleuses!

Carlington se traînait à ses genoux; il me l'a dit lui-même. Elle lui rit au nez, et cependant, pas une fille de Londres qui ne courût après lui. Et à propos, Harry, pendant que nous causons de mariages ridicules, quelle est donc cette farce que m'a contée votre père au sujet de Dartmoor qui veut épouser une Américaine. Il n'y a donc plus de jeunes Anglaises assez bonnes pour lui?

—C'est assez élégant en ce moment d'épouser des Américaines, oncle Georges.

—Je soutiendrai les Anglaises contre le monde entier! Harry, fit lord Fermor en frappant du point sur la table.

—Les paris sont pour les Américaines.

—Elles n'ont point de résistance m'a-t-on dit, grommela l'oncle.

—Une longue course les épuise, mais elles sont supérieures au steeple-chase. Elles prennent les choses au vol; je crois que Dartmoor n'a guère de chances.

—Quel est son monde? répartit le vieux gentleman, a-t-elle beaucoup d'argent?

Lord Henry secoua la tête.

—Les Américaines sont aussi habiles à cacher leurs parents que les Anglaises à dissimuler leur passé, dit-il en se levant pour partir.

—Ce sont des marchands de cochons, je suppose?

—Je l'espère, oncle Georges, pour le bonheur de Dartmoor. J'ai entendu dire que vendre des cochons était en Amérique, la profession la plus lucrative, après la politique.

—Est-elle jolie?

—Elle se conduit comme si elle l'était. Beaucoup d'Américaines agissent de la sorte. C'est le secret de leurs charmes.

—Pourquoi ces Américaines ne restent-elles pas dans leurs pays. Elles nous chantent sans cesse que c'est un paradis pour les femmes.

—Et c'est vrai, mais c'est la raison pour laquelle, comme Eve, elles sont si empressées d'en sortir, dit lord Henry. Au revoir, oncle Georges, je serais en retard pour déjeuner si je tardais plus longtemps; merci pour vos bons renseignements. J'aime toujours à connaître tout ce qui concerne mes nouveaux amis, mais je ne demande rien sur les anciens.

—Où déjeunez-vous Harry?

—Chez tante Agathe. Je me suis invité avec M. Gray, c'est son dernier protégé.

—Bah! dites donc à votre tante Agathe, Harry, de ne plus m'assommer avec ses oeuvres de charité. J'en suis excédé. La bonne femme croit-elle donc que je n'aie rien de mieux à faire que de signer des chèques en faveur de ses vilains drôles.

—Très bien, oncle Georges, je le lui dirai, mais cela n'aura aucun effet. Les philanthropes ont perdu toute notion d'humanité. C'est leur caractère distinctif. Le vieux gentleman murmura une vague approbation et sonna son domestique. Lord Henry prit par l'arcade basse de Burlington Street et se dirigea dans la direction de Berkeley square.

Telle était en effet, l'histoire des parents de Dorian Gray. Ainsi crûment racontée, elle avait tout à fait bouleversé lord Henry comme un étrange quoique moderne roman. Une très belle femme risquant tout pour une folle passion. Quelques semaines d'un bonheur solitaire, tout à coup brisé par un crime hideux et perfide. Des mois d'agonie muette, et enfin un enfant né dans les larmes.

La mère enlevée par la mort et l'enfant abandonné tout seul à la tyrannie d'un vieillard sans coeur. Oui, c'était un bien curieux fond de tableau. Il encadrait le jeune homme, le faisant plus intéressant, meilleur qu'il n'était réellement. Derrière tout ce qui est exquis, on trouve ainsi quelque chose de tragique. La terre est en travail pour donner naissance à la plus humble fleur.... Comme il avait été charmant au dîner de la veille, lorsqu'avec ses beaux yeux et ses lèvres frémissantes de plaisir et de crainte, il s'était assis en face de lui au club, les bougies pourprées mettant une roseur sur son beau visage ravi. Lui parler était comme si l'on eût joué sur un violon exquis. Il répondait à tout, vibrait à chaque trait.... Il y avait quelque chose de terriblement séducteur dans l'action de cette influence; aucun exercice qui y fut comparable. Projeter son âme dans une forme gracieuse, l'y laisser un instant reposer et entendre ensuite ses idées répétées comme par un écho, avec en plus toute la musique de la passion et de la jeunesse, transporter son tempérament dans un autre, ainsi qu'un fluide subtil ou un étrange parfum: c'était là, une véritable jouissance, peut être la plus parfaite de nos jouissances dans un temps aussi borné et aussi vulgaire que le nôtre, dans un temps grossièrement charnel en ses plaisirs, commun et bas en ses aspirations.... C'est qu'il était un merveilleux échantillon d'humanité, cet adolescent que, par un si étrange hasard, il avait rencontré dans l'atelier de Basil; on en pouvait faire un absolu type de beauté. Il incarnait la grâce, et la blanche pureté de l'adolescence, et toute la splendeur que nous ont conservée les marbres grecs. Il n'est rien qu'on n'en eût pu tirer. Il eût pu être un Titan aussi bien qu'un joujou. Quel malheur qu'une telle beauté fût destinée à se faner!... Et Basil, comme il était intéressant, au point de vue du psychologue! Un art nouveau, une façon inédite de regarder l'existence suggérée par la simple présence d'un être inconscient de tout cela; c'était l'esprit silencieux qui vit au fond des bois et court dans les plaines, se montrant tout à coup, Dryade non apeurée, parce qu'en l'âme qui le recherchait avait été évoquée la merveilleuse vision par laquelle sont seules révélées les choses merveilleuses; les simples apparences des choses se magnifiant jusqu'au symbole, comme si elles n'étaient que l'ombre d'autres formes plus parfaites qu'elles rendraient palpables et visibles.... Comme tout cela était étrange! Il se rappelait quelque chose d'analogue dans l'histoire. N'était-ce pas Platon, cet artiste en pensées, qui l'avait le premier analysé? N'était-ce pas Buonarotti qui l'avait ciselé dans le marbre polychrome d'une série de sonnets? Mais dans notre siècle, cela était extraordinaire.... Oui, il essaierait d'être à Dorian Gray, ce que, sans le savoir, l'adolescent était au peintre qui avait tracé son splendide portrait. Il essaierait de le dominer, il l'avait même déjà fait. Il ferait sien cet être merveilleux. Il y avait quelque chose de fascinant dans ce fils de l'Amour et de la Mort.

Soudain il s'arrêta, et regarda les façades. Il s'aperçut qu'il avait dépassé la maison de sa tante, et souriant en lui-même, il revint sur ses pas. En entrant dans le vestibule assombri, le majordome lui dit qu'on était à table. Il donna son chapeau et sa canne au valet de pied et pénétra dans la salle à manger.

—En retard, comme d'habitude, Harry! lui cria sa tante en secouant la tête.

Il inventa une excuse quelconque, et s'étant assis sur la chaise restée vide auprès d'elle, il regarda les convives. Dorian, au bout de la table, s'inclina vers lui timidement, une roseur de plaisir aux joues. En face était la duchesse de Harley, femme d'un naturel admirable et d'un excellent caractère, aimée de tous ceux qui la connaissaient, ayant ces proportions amples et architecturales que nos historiens contemporains appellent obésité, lorsqu'il ne s'agit pas d'une duchesse. Elle avait à sa droite, sir Thomas Burdon, membre radical du Parlement, qui cherchait sa voie dans la vie publique, et dans la vie privée s'inquiétait des meilleures cuisines, dînant avec les Tories et opinant avec les Libéraux, selon une règle très sage et très connue. La place de gauche était occupée par M. Erskine de Treadley, un vieux gentilhomme de beaucoup de charme et très cultivé qui avait pris toutefois une fâcheuse habitude de silence, ayant, ainsi qu'il le disait un jour à lady Agathe, dit tout ce qu'il avait à dire avant l'âge de trente ans.

La voisine de lord Henry était Mme Vandeleur, une des vieilles amies de sa tante, une sainte parmi les femmes, mais si terriblement fagotée qu'elle faisait penser à un livre de prières mal relié. Heureusement pour lui elle avait de l'autre côté lord Faudel, médiocrité intelligente et entre deux âges, aussi chauve qu'un exposé ministériel à la Chambre des Communes, avec qui elle conversait de cette façon intensément sérieuse qui est, il l'avait souvent remarqué, l'impardonnable erreur où tombent les gens excellents et à laquelle aucun d'eux ne peut échapper.

—Nous parlions de ce jeune Dartmoor, lord Henry, s'écria la duchesse, lui faisant gaiement des signes par-dessus la table. Pensez-vous qu'il épousera réellement cette séduisante jeune personne?

—Je pense qu'elle a bien l'intention de le lui proposer, Duchesse.

—Quelle horreur! s'exclama lady Agathe, mais quelqu'un interviendra.

—Je sais de bonne source que son père tient un magasin de nouveautés en Amérique, dit sir Thomas Burdon avec dédain.

—Mon oncle les croyait marchand de cochons, sir Thomas.

—Des nouveautés! Qu'est-ce que c'est que les nouveautés américaines? demanda la duchesse, avec un geste d'étonnement de sa grosse main levée.

—Des romans américains! répondit lord Henry en prenant un peu de caille.

La duchesse parut embarrassée.

—Ne faites pas attention à lui, ma chère, murmura lady Agathe, il ne sait jamais ce qu'il dit.

—Quand l'Amérique fût découverte..., dit le radical, et il commença une fastidieuse dissertation. Comme tous ceux qui essayent d'épuiser un sujet, il épuisait ses auditeurs. La duchesse soupira et profita de son droit d'interrompre.

—Plût à Dieu qu'on ne l'eut jamais découverte! s'exclama-t-elle; vraiment nos filles n'ont pas de chances aujourd'hui, c'est tout à fait injuste!

—Peut-être après tout, l'Amérique n'a-t-elle jamais été découverte, dit M. Erskine. Pour ma part, je dirai volontiers qu'elle est à peine connue.

—Oh! nous avons cependant vu des spécimens de ses habitantes, répondit la duchesse d'un ton vague. Je dois confesser que la plupart sont très jolies. Et leurs toilettes aussi. Elles s'habillent toutes à Paris. Je voudrais pouvoir en faire autant.

—On dit que lorsque les bons Américains meurent, ils vont à Paris, chuchota sir Thomas, qui avait une ample réserve de mots hors d'usage.

—Vraiment! et où vont les mauvais Américains qui meurent? demanda la duchesse.

—Ils vont en Amérique, dit lord Henry.

—Sir Thomas se renfrogna.

—J'ai peur que votre neveu ne soit prévenu contre ce grand pays, dit-il à lady Agathe, je l'ai parcouru dans des trains fournis par les gouvernants qui, en pareil cas, sont extrêmement civils, je vous assure que c'est un enseignement que cette visite.

—Mais faut-il donc que nous visitions Chicago pour notre éducation, demanda plaintivement M. Erskine.... J'augure peu du voyage.

Sir Thomas leva les mains.

—M. Erskine de Treadley se soucie peu du monde. Nous autres, hommes pratiques, nous aimons à voir les choses par nous-mêmes, au lieu de lire ce qu'on en rapporte. Les Américains sont un peuple extrêmement intéressant. Ils sont tout à fait raisonnables. Je crois que c'est la leur caractère distinctif. Oui, M. Erskine, un peuple absolument raisonnable, je vous assure qu'il n'y a pas de niaiseries chez les Américains.

—Quelle horreur! s'écria lord Henry, je peux admettre la force brutale, mais la raison brutale est insupportable. Il y a quelque chose d'injuste dans son empire. Cela confond l'intelligence.

—Je ne vous comprends pas, dit sir Thomas, le visage empourpré.

—Moi, je comprends, murmura M. Erskine avec un sourire.

—Les paradoxes vont bien...remarqua le baronnet.

—Etait-ce un paradoxe, demanda M. Erskine. Je ne le crois pas. C'est possible, mais le chemin du paradoxe est celui de la vérité. Pour éprouver la réalité il faut la voir sur la corde raide. Quand les vérités deviennent des acrobates nous pouvons les juger.

—Mon Dieu! dit lady Agathe, comme vous parlez, vous autres hommes!... Je suis sûre que je ne pourrai jamais vous comprendre. Oh! Harry, je suis tout à fait fâchée contre vous. Pourquoi essayez-vous de persuader à notre charmant M. Dorian Gray d'abandonner l'East End. Je vous assure qu'il y serait apprécié. On aimerait beaucoup son talent.

—Je veux qu'il joue pour moi seul, s'écria lord Henry souriant, et regardant vers le bas de la table il saisit un coup d'oeil brillant qui lui répondait.

—Mais ils sont si malheureux à Whitechapel, continua Lady Agathe.

—Je puis sympathiser avec n'importe quoi, excepté avec la souffrance, dit lord Henry en haussant les épaules. Je ne puis sympathiser avec cela. C'est trop laid, trop horrible, trop affligeant. Il y a quelque chose de terriblement maladif dans la pitié moderne. On peut s'émouvoir des couleurs, de la beauté, de la joie de vivre. Moins on parle des plaies sociales, mieux cela vaut.

—Cependant, l'East End soulève un important problème, dit gravement sir Thomas avec un hochement de tête.

—Tout à fait, répondit le jeune lord. C'est le problème de l'esclavage et nous essayons de le résoudre en amusant les esclaves.

Le politicien le regarda avec anxiété.

—Quels changements proposez-vous, alors? demanda-t-il.

Lord Henry se mit à rire.

—Je ne désire rien changer en Angleterre excepté la température, répondit-il, je suis parfaitement satisfait de la contemplation philosophique. Mais comme le dix-neuvième siècle va à la banqueroute, avec sa dépense exagérée de sympathie, je proposerais d'en appeler à la science pour nous remettre dans le droit chemin. Le mérite des émotions est de nous égarer, et le mérite de la science est de n'être pas émouvant.

—Mais nous avons de telles responsabilités, hasarda timidement Mme Vandeleur.

—Terriblement graves! répéta lady Agathe.

Lord Henry regarda M. Erskine.

—L'humanité se prend beaucoup trop au sérieux; c'est le péché originel du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire, l'Histoire serait bien différente.

—Vous êtes vraiment consolant, murmura la duchesse, je me sentais toujours un peu coupable lorsque je venais voir votre chère tante, car je ne trouve aucun intérêt dans l'East End. Désormais je serai capable de la regarder en face sans rougir.

—Rougir est très bien porté, duchesse, remarqua lord Henry.

—Seulement lorsqu'on est jeune, répondit-elle, mais quand une vieille femme comme moi rougit, c'est bien mauvais signe. Ah! Lord Henry, je voudrais bien que vous m'appreniez à redevenir jeune!

Il réfléchit un moment.

—Pouvez-vous vous rappeler un gros péché que vous auriez commis dans vos premières années, demanda-t-il, la regardant pardessus la table.

—D'un grand nombre, je le crains, s'écria-t-elle.

—Eh bien! commettez-les encore, dit-il gravement. Pour redevenir jeune on n'a guère qu'à recommencer ses folies.

—C'est une délicieuse théorie. Il faudra que je la mette en pratique.

—Une dangereuse théorie prononça sir Thomas, les lèvres pincées. Lady Agathe secoua la tête, mais ne put arriver à paraître amusée. M. Erskine écoutait.

—Oui! continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie. Aujourd'hui beaucoup de gens meurent d'un bon sens terre à terre et s'aperçoivent trop tard que les seules choses qu'ils regrettent sont leurs propres erreurs.

Un rire courut autour de la table....

Il jouait avec l'idée, la lançait, la transformait, la laissait échapper pour la rattraper au vol; il l'irisait de son imagination, l'ailant de paradoxes. L'éloge de la folie s'éleva jusqu'à la philosophie, une philosophie rajeunie, empruntant la folle musique du plaisir, vêtue de fantaisie, la robe tachée de vin et enguirlandée de lierres, dansant comme une bacchante par-dessus les collines de la vie et se moquant du lourd Silène pour sa sobriété. Les faits fuyaient devant elle comme des nymphes effrayées. Ses pieds blancs foulaient l'énorme pressoir où le sage Omar est assis; un flot pourpre et bouillonnant inondait ses membres nus, se répandant comme une lave écumante sur les flancs noirs de la cuve. Ce fut une improvisation extraordinaire. Il sentit que les regards de Dorian Gray étaient fixés sur lui, et la conscience que parmi son auditoire se trouvait un être qu'il voulait fasciner, semblait aiguiser son esprit et prêter plus de couleurs encore à son imagination. Il fut brillant, fantastique, inspiré. Il ravit ses auditeurs à eux-mêmes; ils écoutèrent jusqu'au bout ce joyeux air de flûte. Dorian Gray ne l'avait pas quitté des yeux, comme sous le charme, les sourires se succédaient sur ses lèvres et l'étonnement devenait plus grave dans ses yeux sombres.

Enfin, la réalité en livrée moderne fit son entrée dans la salle à manger, sous la forme d'un domestique qui vint annoncer à la duchesse que sa voiture l'attendait. Elle se tordit les bras dans un désespoir comique.

—Que c'est ennuyeux! s'écria-t-elle. Il faut que je parte; je dois rejoindre mon mari au club pour aller à un absurde meeting, qu'il doit présider aux Willis's Rooms. Si je suis en retard il sera sûrement furieux, et je ne puis avoir une scène avec ce chapeau. Il est beaucoup trop fragile. Le moindre mot le mettrait en pièces. Non, il faut que je parte, chère Agathe. Au revoir, lord Henry, vous êtes tout à fait délicieux et terriblement démoralisant. Je ne sais que dire de vos idées. Il faut que vous veniez dîner chez nous. Mardi par exemple, êtes-vous libre mardi!

—Pour vous j'abandonnerais tout le monde, duchesse, dit lord Henry avec une révérence.

—Ah! c'est charmant, mais très mal de votre part, donc, pensez à venir! et elle sortit majestueusement suivie de Lady Agathe et des autres dames.

Quand lord Henry se fut rassis, M. Erskine tourna autour de la table et prenant près de lui une chaise, lui mit la main sur le bras.

—Vous parlez comme un livre, dit-il, pourquoi n'en écrivez-vous pas?

—J'aime trop à lire ceux des autres pour songer à en écrire moi-même, monsieur Erskine. J'aimerais à écrire un roman, en effet, mais un roman qui serait aussi adorable qu'un tapis de Perse et aussi irréel. Malheureusement, il n'y a pas en Angleterre de public littéraire excepté pour les journaux, les bibles et les encyclopédies; moins que tous les peuples du monde, les Anglais ont le sens de la beauté littéraire.

—J'ai peur que vous n'ayez raison, répondit M. Erskine; j'ai eu moi-même une ambition littéraire, mais je l'ai abandonnée il y a longtemps. Et maintenant, mon cher et jeune ami, si vous me permettez de vous appeler ainsi, puis-je vous demander si vous pensiez réellement tout ce que vous nous avez dit en déjeunant.

—J'ai complètement oublié ce que j'ai dit, repartit lord Henry en souriant. Etait-ce tout à fait mal?

—Très mal, certainement; je vous considère comme extrêmement dangereux, et si quelque chose arrivait à notre bonne duchesse, nous vous regarderions tous comme primordialement responsable. Oui, j'aimerais à causer de la vie avec vous. La génération à laquelle j'appartiens est ennuyeuse. Quelque jour que vous serez fatigué de la vie de Londres, venez donc à Treadley, vous m'exposerez votre philosophie du plaisir en buvant d'un admirable Bourgogne que j'ai le bonheur de posséder.

—J'en serai charmé; une visite à Treadley est une grande faveur. L'hôte en est parfait et la bibliothèque aussi parfaite.

—Vous compléterez l'ensemble, répondit le vieux gentleman avec un salut courtois. Et maintenant il faut que je prenne congé de votre excellente tante. Je suis attendu à l'Athenaeum. C'est l'heure où nous y dormons.

—Vous tous, M. Erskine?

—Quarante d'entre nous dans quarante fauteuils. Nous travaillons à une académie littéraire anglaise.

Lord Henry sourit et se leva.

—Je vais au Parc, dit-il.

Comme il sortait, Dorian Gray lui toucha le bras.

—Laissez-moi aller avec vous, murmura-t-il.

—Mais je pensais que vous aviez promis à Basil Hallward d'aller le voir.

—Je voudrais d'abord aller avec vous; oui, je sens qu'il faut que j'aille avec vous. Voulez-vous?... Et promettez-moi de me parler tout le temps. Personne ne parle aussi merveilleusement que vous.

—Ah! j'ai bien assez parlé aujourd'hui, dit lord Henry en souriant. Tout ce que je désire maintenant, c'est d'observer. Vous pouvez venir avec moi, nous observerons, ensemble, si vous le désirez.


IV

Une après-midi, un mois après, Dorian Gray était allongé en un luxueux fauteuil, dans la petite bibliothèque de la maison de lord Henry à Mayfair. C'était, en son genre, un charmant réduit, avec ses hauts lambris de chêne olivâtre, sa frise et son plafond crème rehaussé de moulure, et son tapis de Perse couleur brique aux longues franges de soie. Sur une mignonne table de bois satiné, une statuette de Clodion à côté d'un exemplaire des «Cent Nouvelles» relié pour Marguerite de Valois par Clovis Eve, et semé des paquerettes d'or que cette reine avait choisies pour emblème. Dans de grands vases bleus de Chine, des tulipes panachées étaient rangées sur le manteau de la cheminée. La vive lumière abricot d'un jour d'été londonnien entrait à flots à travers les petits losanges de plombs des fenêtres.

Lord Henry n'était pas encore rentré. Il était toujours en retard par principe, son opinion étant que la ponctualité était un vol sur le temps. Aussi l'adolescent semblait-il maussade, feuilletant d'un doigt nonchalant une édition illustrée de Manon Lescaut qu'il avait trouvée sur un des rayons de la bibliothèque. Le tictac monotone de l'horloge Louis XIV l'agaçait. Une fois ou deux il avait voulu partir....

Enfin il perçut un bruit de pas dehors et la porte s'ouvrit.

—Comme vous êtes en retard, Harry, murmura-t-il.

—J'ai peur que ce ne soit point Harry, M. Gray, répondit une voix claire.

Il leva vivement les yeux et se dressa....

—Je vous demande pardon. Je croyais....

—Vous pensiez que c'était mon mari. Ce n'est que sa femme. Il faut que je me présente moi-même. Je vous connais fort bien par vos photographies. Je pense que mon mari en a au moins dix-sept.

—Non, pas dix-sept, lady Henry?

—Bon, dix-huit alors. Et je vous ai vu avec lui à l'Opéra la nuit dernière.

Elle riait nerveusement en lui parlant et le regardait de ses yeux de myosotis. C'était une curieuse femme dont les toilettes semblaient toujours conçues dans un accès de rage et mises dans une tempête.

Elle était toujours en intrigue avec quelqu'un et, comme son amour n'était jamais payé de retour, elle avait gardé toutes ses illusions. Elle essayait d'être pittoresque, mais ne réussissait qu'à être désordonnée. Elle s'appelait Victoria et avait la manie invétérée d'aller à l'église.

—C'était à Lohengrin, lady Henry, je crois?

—Oui, c'était à ce cher Lohengrin. J'aime Wagner mieux que personne. Cela est si bruyant qu'on peut causer tout le temps sans être entendu. C'est un grand avantage. Ne trouvez-vous pas, M. Gray?...

Le même rire nerveux et saccadé tomba de ses lèvres fines, et elle se mit à jouer avec un long coupe-papier d'écaille. Dorian sourit en secouant la tête.

—Je crains de n'être pas de cet avis, lady Henry, je ne parle jamais pendant la musique, du moins pendant la bonne musique. Si l'on en entend de mauvaise, c'est un devoir de la couvrir par le bruit d'une conversation.

—Ah! voilà une idée d'Harry, n'est-ce pas, M. Gray. J'apprends toujours ses opinions par ses amis, c'est même le seul moyen que j'aie de les connaître. Mais ne croyez pas que je n'aime pas la bonne musique. Je l'adore; mais elle me fait peur. Elle me rend par trop romanesque. J'ai un culte pour les pianistes simplement. J'en adorais deux à la fois, ainsi que me le disait Harry. Je ne sais ce qu'ils étaient. Peut-être des étrangers. Ils le sont tous, et même ceux qui sont nés en Angleterre le deviennent bientôt, n'est-il pas vrai? C'est très habile de leur part et c'est un hommage rendu à l'art de le rendre cosmopolite. Mais vous n'êtes jamais venu à mes réunions, M. Gray. Il faudra venir. Je ne puis point offrir d'orchidées, mais je n'épargne aucune dépense pour avoir des étrangers. Ils vous font une chambrée si pittoresque.... Voici Harry! Harry, je venais pour vous demander quelque chose, je ne sais plus quoi, et j'ai trouvé ici M. Gray. Nous avons eu une amusante conversation sur la musique. Nous avons tout à fait les mêmes idées. Non! je crois nos idées tout à fait différentes, mais il a été vraiment aimable. Je suis très heureux de l'avoir vu.

—Je suis ravi, ma chérie, tout à fait ravi, dit lord Henry élevant ses sourcils noirs et arqués et les regardant tous deux avec un sourire amusé. Je suis vraiment fâché d'être si en retard, Dorian; j'ai été à Wardour Street chercher un morceau de vieux brocard et j'ai dû marchander des heures; aujourd'hui, chacun sait le prix de toutes choses, et nul ne connaît la valeur de quoi que ce soit.

—Je vais être obligé de partir, s'exclama lady Henry, rompant le silence d'un intempestif éclat de rire. J'ai promis à la Duchesse de l'accompagner en voiture. Au revoir, M. Gray, au revoir Harry. Vous dînez dehors, je suppose? Moi aussi. Peut-être vous retrouverai-je chez Lady Thornbury.

—Je le crois, ma chère amie, dit lord Henry en fermant la porte derrière elle. Semblable à un oiseau de paradis qui aurait passé la nuit dehors sous la pluie, elle s'envola, laissant une subtile odeur de frangipane. Alors, il alluma une cigarette et se jeta sur le canapé.

—N'épousez jamais une femme aux cheveux paille, Dorian, dit-il après quelques bouffées.

—Pourquoi, Harry?

—Parce qu'elles sont trop sentimentales.

—Mais j'aime les personnes sentimentales.

—Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient par fatigue, les femmes par curiosité: tous sont désappointés.

—Je ne crois pas que je sois en train de me marier, Harry. Je suis trop amoureux. Voilà un de vos aphorismes, je le mets en pratique, comme tout ce que vous dites.

—De qui êtes-vous amoureux? demanda lord Henry après une pause.

—D'une actrice, dit Dorian Gray rougissant.

Lord Henry leva les épaules «C'est un début plutôt commun.»

—Vous ne diriez pas cela si vous l'aviez vue, Harry.

—Qui est-ce?

—Elle s'appelle Sibyl Vane.

—Je n'en ai jamais entendu parler.

—Ni personne. Mais on parlera d'elle un jour. Elle est géniale.

—Mon cher enfant, aucune femme n'est géniale. Les femmes sont un sexe décoratif. Elles n'ont jamais rien à dire, mais elles le disent d'une façon charmante. Les femmes représentent le triomphe de la matière sur l'intelligence, de même que les hommes représentent le triomphe de l'intelligence sur les moeurs.

—Harry, pouvez-vous dire?

—Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J'analyse la femme en ce moment, aussi dois-je la connaître. Le sujet est moins abstrait que je ne croyais. Je trouve en somme qu'il n'y a que deux sortes de femmes, les naturelles, et les fardées. Les femmes naturelles sont très utiles; si vous voulez acquérir une réputation de respectabilité, vous n'avez guère qu'à les conduire souper. Les autres femmes sont tout à fait agréables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour essayer de se rajeunir. Nos grand'mères se fardaient pour paraître plus brillantes. Le «Rouge et l'Esprit» allaient ensemble. Tout cela est fini. Tant qu'une femme peut paraître dix ans plus jeune que sa propre fille, elle est parfaitement satisfaite. Quant à la conversation, il n'y a que cinq femmes dans Londres qui vaillent la peine qu'on leur parle, et deux d'entre elles ne peuvent être reçues dans une société qui se respecte. A propos, parlez-moi de votre génie. Dopais quand la connaissez-vous?

—Ah! Harry, vos idées me terrifient.

—Ne faites pas attention. Depuis quand la connaissez-vous?

—Depuis trois semaines.

—Et comment l'avez-vous rencontrée?

—Je vous le dirai, Harry; mais il ne faut pas vous moquer de moi.... Après tout, cela ne serait jamais arrivé, si je ne vous avais rencontré. Vous m'aviez rempli d'un ardent désir de tout savoir de la vie. Pendant des jours après notre rencontre quelque chose de nouveau semblait battre dans mes veines. Lorsque je flânais dans Hyde Park ou que je descendais Piccadilly, je regardais tous les passants, imaginant avec une curiosité folle quelle sorte d'existence ils pouvaient mener. Quelques-uns me fascinaient. D'autres me remplissaient de terreur. Il y avait comme un exquis poison dans l'air. J'avais la passion de ces sensations.... Eh bien, un soir, vers sept heures, je résolus de sortir en quête de quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueux Londres, avec ses millions d'habitants, ses sordides pécheurs et ses péchés splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moi quelque chose en réserve. J'imaginais mille choses. Le simple danger me donnait une sorte de joie. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit durant cette merveilleuse soirée où nous dînâmes ensemble pour la première fois, à propos de la recherche de la Beauté qui est le vrai secret de l'existence. Je ne sais trop ce que j'attendais, mais je me dirigeai vers l'Est et me perdis bientôt dans un labyrinthe de ruelles noires et farouches et de squares aux gazons pelés. Vers huit heures et demie, je passai devant un absurde petit théâtre tout flamboyant de ses rampes de gaz et de ses affiches multicolores. Un hideux juif portant le plus étonnant gilet que j'aie vu de ma vie, se tenait à l'entrée, fumant un ignoble cigare. Il avait des boucles graisseuses et un énorme diamant brillait sur le plastron taché de sa chemise. «Voulez-vous une loge, mylord? me dit-il dès qu'il m'aperçut en ôtant son chapeau avec une servilité importante. Il y avait quelque chose en lui, Harry, qui m'amusa. C'était un vrai monstre. Vous rirez de moi, je le sais, mais en vérité j'entrai et je payai cette loge une guinée. Aujourd'hui, je ne pourrais dire comment cela se fit, et pourtant si ce n'eût été, mon cher Harry, si ce n'eût été, j'aurais manqué le plus magnifique roman de toute ma vie.... Je vois que vous riez. C'est mal à vous.»

—Je ne ris pas, Dorian; tout au moins je ne ris pas de vous, mais il ne faut pas dire: le plus magnifique roman de toute votre vie. Il faut dire le premier roman de votre vie. Vous serez toujours aimé, et vous serez toujours amoureux. Une grande passion est le lot de ceux qui n'ont rien à faire. C'est la seule utilité des classes désoeuvrées dans un pays. N'ayez crainte. Des joies exquises vous attendent. Ceci n'en est que le commencement.

—Me croyez-vous d'une nature si futile, s'écria Dorian Gray, maussade.

—Non, je la crois profonde.

—Que voulez-vous dire?

—Mon cher enfant, ceux qui n'aiment qu'une fois dans leur vie sont les véritables futiles. Ce qu'ils appellent leur loyauté et leur fidélité, je l'appelle ou le sommeil de l'habitude ou leur défaut d'imagination. La fidélité est à la vie sentimentale ce que la stabilité est à la vie intellectuelle, simplement un aveu d'impuissance. La fidélité! je l'analyserai un jour. La passion de la propriété est en elle. Il y a bien des choses que nous abandonnerions si nous n'avions peur que d'autres puissent les ramasser. Mais je ne veux pas vous interrompre. Continuez votre récit.

—Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge, face à face avec un très vulgaire rideau d'entr'acte. Je me mis à contempler la salle. C'était une clinquante décoration de cornes d'abondance et d'amours; on eut dit une pièce montée pour un mariage de troisième classe. Les galeries et le parterre étaient tout à fait bondés de spectateurs, mais les deux rangs de fauteuils sales étaient absolument vides et il y avait tout juste une personne dans ce que je supposais qu'ils devaient appeler le balcon. Des femmes circulaient avec des oranges et de la bière au gingembre; il se faisait une terrible consommation de noix.

—Ça devait être comme aux jours glorieux du drame anglais.

—Tout à fait, j'imagine, et fort décourageant. Je commençais à me demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je jetai les yeux sur le programme. Que pensez-vous qu'on jouât, Harry?

—Je suppose «L'idiot, ou le muet innocent». Nos pères aimaient assez ces sortes de pièces. Plus je vis, Dorian, plus je sens vivement que ce qui était bon pour nos pères, n'est pas bon pour nous. En art, comme en politique, les grands-pères ont toujours tort. (En français dans le texte.)

—Ce spectacle était assez bon pour nous, Harry. C'était «Roméo et Juliette»; je dois avouer que je fus un peu contrarié à l'idée de voir jouer Shakespeare dans un pareil bouiboui. Cependant, j'étais en quelque sorte intrigué. A tout hasard je me décidai à attendre le premier acte. Il y avait un maudit orchestre, dirigé par un jeune Hébreu assis devant un piano en ruines qui me donnait l'envie de m'en aller, mais le rideau se leva, la pièce commença. Roméo était un gros gentleman assez âgé, avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de tragédie et une figure comme un baril à bière. Mercutio était à peu près aussi laid. Il jouait comme ces comédiens de bas étage qui ajoutent leurs insanités a leurs rôles et semblait être dans les termes les plus amicaux avec le parterre. Ils étaient tous deux aussi grotesques que les décors; on eut pu se croire dans une baroque foraine. Mais Juliette! Harry, imaginez une jeune fille de dix-sept ans à peine, avec une figure comme une fleur, une petite tête grecque avec des nattes roulées châtain foncé, des yeux de passion aux profondeurs violettes et des lèvres comme des pétales de rose. C'était la plus adorable créature que j'aie vue de ma vie. Vous m'avez dit une fois que le pathétique vous laissait insensible. Mais cette beauté, cette simple beauté eut rempli vos yeux de larmes. Je vous assure, Harry, je ne pus à peine voir cette jeune fille qu'à travers la buée de larmes qui me monta aux paupières. Et sa voix! jamais je n'ai entendu une pareille voix. Elle parlait très bas tout d'abord, avec des notes profondes et mélodieuses: comme si sa parole ne devait tomber que dans une oreille, puis ce fut un peu plus haut et le son ressemblait à celui d'une flûte ou d'un hautbois lointain. Dans la scène du jardin, il avait la tremblante extase que l'on perçoit avant l'aube lorsque chantent les rossignols. Il y avait des moments, un peu après, où cette voix empruntait la passion sauvage des violons. Vous savez combien une voix peut émouvoir. Votre voix et celle de Sibyl Vane sont deux musiques que je n'oublierai jamais. Quand je ferme les yeux, je les entends, et chacune d'elle dit une chose différente. Je ne sais laquelle suivre. Pourquoi ne l'aimerai-je pas, Harry? Je l'aime. Elle est tout pour moi dans la vie. Tous les soirs je vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et le jour suivant, Imogène. Je l'ai vue mourir dans l'horreur sombre d'un tombeau italien, aspirant le poison aux lèvres de son amant. Je l'ai suivie, errant dans la forêt d'Ardennes, déguisée en joli garçon, vêtue du pourpoint et des chausses, coiffée d'un mignon chaperon. Elle était folle et se trouvait en face d'un roi coupable à qui elle donnait à porter de la rue et faisait prendre des herbes amères. Elle était innocente et les mains noires de la jalousie étreignaient sa gorge frêle comme un roseau. Je l'ai vue dans tous les temps et dans tous les costumes. Les femmes ordinaires ne frappent point nos imaginations. Elles sont limitées à leur époque. Aucune magie ne peut jamais les transfigurer. On connaît leur coeur comme on connaît leurs chapeaux. On peut toujours les pénétrer. Il n'y a de mystère dans aucune d'elles. Elles conduisent dans le parc le matin et babillent aux thés de l'après-midi. Elles ont leurs sourires stéréotypés et leurs manières à la mode. Elles sont parfaitement limpides. Mais une actrice! Combien différente est une actrice! Harry! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que le seul être digne d'amour est une actrice.

—Parce que j'en ai tant aimé, Dorian.

—Oh oui, d'affreuses créatures avec des cheveux teints et des figures peintes.

—Ne méprisez pas les cheveux teints et les figures peintes; cela a quelquefois un charme extraordinaire, dit lord Henry.

—Je voudrais maintenant ne vous avoir point parlé de Sibyl Vane. —Vous n'auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie, désormais, vous me direz ce que vous ferez.

—Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m'empêcher de tout vous dire. Vous avez sur moi une singulière influence. Si jamais je commettais un crime j'accourrais vous le confesser. Vous me comprendriez.

—Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil de l'existence, ne commettent point de crimes, Dorian. Mais je vous suis tout de même très obligé du compliment. Et maintenant, dites-moi—passez-moi les allumettes comme un gentil garçon...merci—où en sont vos relations avec Sibyl Vane.

Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourprées, l'oeil en feu:

—Harry! Sibyl Vane est sacrée.

—Il n'y a que les choses sacrées qui méritent d'être recherchées, Dorian, dit lord Harry d'une voix étrangement pénétrante. Mais pourquoi vous inquiéter? Je suppose qu'elle sera à vous quelque jour. Quand on est amoureux, on s'abuse d'abord soi-même et on finit toujours par abuser les autres. C'est ce que le monde appelle un roman. Vous la connaissez, en tout cas, j'imagine?

—Certes, je la connais. Dès la première soirée que je fus à ce théâtre, le vilain juif vint tourner autour de ma loge à la fin du spectacle et m'offrit de me conduire derrière la toile pour me présenter à elle. Je m'emportai contre lui, et lui dit que Juliette était morte depuis des siècles et que son corps reposait dans un tombeau de marbre à Vérone. Je compris à son regard de morne stupeur qu'il eut l'impression que j'avais bu trop de Champagne ou d'autre chose.

—Je n'en suis pas surpris.

—Alors il me demanda si j'écrivais dans quelque feuille. Je lui répondis que je n'en lisais jamais aucune. Il en parut terriblement désappointé, puis il me confia que tous les critiques dramatiques étaient ligués contre lui et qu'ils étaient tous à vendre.

—Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, a en juger par les apparences, ils ne doivent pas coûter bien cher.

—Oui, mais il paraissait croire qu'ils étaient au-dessus de ses moyens, dit Dorian en riant. A ce moment, on éteignit les lumières du théâtre et je dus me retirer. Il voulut me faire goûter des cigares qu'il recommandait fortement; je déclinais l'offre. Le lendemain soir, naturellement, je revins. Dès qu'il me vit, il me fit une profonde révérence et m'assura que j'étais un magnifique protecteur des arts. C'était une redoutable brute, bien qu'il eut une passion extraordinaire pour Shakespeare. Il me dit une fois, avec orgueil, que ses cinq banqueroutes étaient entièrement dues au «Barde» comme il l'appelait avec insistance. Il semblait y voir un titre de gloire.

—C'en était un, mon cher Dorian, un véritable. Beaucoup de gens font faillite pour avoir trop osé dans cette ère de prose. Se ruiner pour la poésie est un honneur. Mais quand avez-vous parlé pour la première fois à Miss Sibyl Vane?

—Le troisième soir. Elle avait joué Rosalinde. Je ne pouvais m'y décider. Je lui avais jeté des fleurs et elle m'avait regardé, du moins je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montra résolu à me conduire sur le théâtre, si bien que je consentis. C'est curieux, n'est-ce pas, ce désir de ne pas faire sa connaissance?

—Non, je ne trouve pas.

—Mon cher Harry, pourquoi donc?

—Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudrais savoir ce qu'il advint de la petite?

—Sibyl? Oh! elle était si timide, si charmante. Elle est comme une enfant; ses yeux s'ouvraient tout grands d'étonnement lorsque je lui parlais de son talent; elle semble tout à fait inconsciente de son pouvoir. Je crois que nous étions un peu énervés. Le vieux juif grimaçait dans le couloir du foyer poussiéreux, pérorant sur notre compte, tandis que nous restions à nous regarder comme des enfants. Il s'obstinait à m'appeler «my lord» et je fus obligé d'assurer à Sibyl que je n'étais rien de tel. Elle me dit simplement: «Vous avez bien plutôt l'air d'un prince, je veux vous appeler le prince Charmant.»

—Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner un compliment!

—Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me considérait comme un héros de théâtre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec sa mère, une vieille femme flétrie qui jouait le premier soir Lady Capulot dans une sorte de peignoir rouge magenta, et semblait avoir connu des jours meilleurs.

—Je connais cet air-là. Il me décourage, murmura lord Harry, en examinant ses bagues.

—Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui dis qu'elle ne m'intéressait pas.

—Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d'infiniment mesquin dans les tragédies des autres.

—Sibyl est le seul être qui m'intéresse. Que m'importe d'où elle vient? De sa petite tête à son pied mignon, elle est divine, absolument. Chaque soir de ma vie, je vais la voir jouer et chaque soir elle est plus merveilleuse.

—Voilà pourquoi, sans doute, vous ne dînez plus jamais avec moi. Je pensais bien que vous aviez quelque roman en train; je ne me trompais pas, mais ça n'est pas tout à fait ce que j'attendais.

—Mon cher Harry, nous déjeunons ou nous soupons tous les jours ensemble, et j'ai été à l'Opéra avec vous plusieurs fois, dit Dorian ouvrant ses yeux bleus étonnés.

—Vous venez toujours si horriblement tard.

—Mais je ne puis m'empêcher d'aller voir jouer Sibyl, s'écria-t-il, même pour un seul acte. J'ai faim de sa présence; et quand je songe à l'âme merveilleuse qui se cache dans ce petit corps d'ivoire, je suis rempli d'angoisse!

—Vous pouvez dîner avec moi ce soir, Dorian, n'est-ce pas?

Il secoua la tête.

—Ce soir elle est Imogène, répondit-il, et demain elle sera Juliette.

—Quand est-elle Sibyl Vane?

—Jamais.

—Je vous en félicite.

—Comme vous êtes méchant! Elle est toutes les grandes héroïnes du monde en une seule personne. Elle est plus qu'une individualité. Vous riez, je vous ai dit qu'elle avait du génie. Je l'aime; il faut que je me fasse aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de la vie, dites-moi comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre Roméo jaloux! Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs cendres, les réveille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je l'adore!

Il allait et venait dans la pièce en marchant; des taches rouges de fièvre enflammaient ses joues. Il était terriblement surexcité.

Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il était différent, maintenant, du jeune garçon timide, apeuré, qu'il avait rencontré dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'était développé comme une fleur, épanoui en ombelles d'écarlate. Son âme était sortie, de sa retraite cachée, et le désir l'avait rencontrée.

—Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.

—Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces soirs. Je n'ai pas le plus léger doute du résultat. Vous reconnaîtrez certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du juif. Elle est engagée avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit mois à présent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela sera fait, je prendrai un théâtre du West-End et je la produirai convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi.

—Cela serait impossible, mon cher enfant.

—Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct consommé de l'art, elle a aussi une vraie personnalité et vous m'avez dit souvent que c'étaient les personnalités et non les talents qui remuaient leur époque.

—Bien, quand irons-nous?

—Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette demain.

—Très bien, au Bristol à huit heures. J'amènerai Basil.

—Non, pas huit heures, Harry, s'il vous plaît. Six heures et demie. Il faut que nous soyons là avant le lever du rideau. Nous devons la voir dans le premier acte, quand elle rencontre Roméo.

—Six heures et demie! En voilà une heure! Ce sera comme pour un thé ou une lecture de roman anglais. Mettons sept heures. Aucun gentleman ne dîne avant sept heures. Verrez-vous Basil ou dois-je lui écrire?

—Cher Basil! je ne l'ai pas vu depuis une semaine. C'est vraiment mal à moi, car il m'a envoyé mon portrait dans un merveilleux cadre, spécialement dessiné par lui, et quoique je sois un peu jaloux de la peinture qui est d'un mois plus jeune que moi, je dois reconnaître que je m'en délecte. Peut-être vaudrait-il mieux que vous lui écriviez, je ne voudrais pas le voir seul. Il me dit des choses qui m'ennuient, il me donne de bons conseils.

Lord Henry sourit:

—On aime beaucoup à se débarrasser de ce dont on a le plus besoin. C'est ce que j'appelle l'abîme de la générosité.

—Oh! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il me semble un peu philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j'ai découvert cela.

—Basil, mon cher enfant, met tout ce qu'il y a de charmant en lui, dans ses oeuvres. La conséquence en est qu'il ne garde pour sa vie que ses préjugés, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que j'aie connus et qui étaient personnellement délicieux étaient de mauvais artistes. Les vrais artistes n'existent que dans ce qu'ils font et ne présentent par suite aucun intérêt en eux-mêmes. Un grand poète, un vrai grand poète, est le plus prosaïque des êtres. Mais les poètes inférieurs sont les plus charmeurs des hommes. Plus ils riment mal, plus ils sont pittoresques. Le simple fait d'avoir publié un livre de sonnets de second ordre, rend un homme parfaitement irrésistible. Il vit le poème qu'il ne peut écrire; les autres écrivent le poème qu'ils n'osent réaliser.

—Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant son mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la table. Cela doit être puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais. Imogène m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir.

Dès qu'il fut parti, les lourdes paupières de lord Henry se baissèrent et il se mit à réfléchir. Certes, peu d'êtres l'avaient jamais intéressé au même point que Dorian Gray et même la passion de l'adolescent pour quelque autre lui causait une affre légère d'ennui ou de jalousie. Il en était content. Il se devenait à lui-même ainsi un plus intéressant sujet d'études. Il avait toujours été dominé par le goût des sciences, mais les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru vulgaires et sans intérêt. De sorte qu'il avait commencé à s'analyser lui-même et finissait par analyser les autres. La vie humaine, voilà ce qui paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre chose par comparaison, n'avait la moindre valeur. C'était vrai que quiconque regardait la vie et son étrange creuset de douleurs et de joies, ne pouvait supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son imagination de monstrueuses fantaisies et de rêves difformes. Il y avait des poisons si subtils que pour connaître leurs propriétés, il fallait les éprouver soi-même. Il y avait des maladies si étrange qu'il fallait les avoir supportées pour en arriver à comprendre leur nature. Et alors, quelle récompense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter l'âpre et étrange logique des passions, la vie d'émotions et de couleurs de l'intelligence, observer où elles se rencontrent et où elles se séparent, comment elles vibrent à l'unisson et comment elles discordent, il y avait à cela une véritable jouissance! Qu'en importait le prix? On ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations.

Il avait conscience—et cette pensée faisait étinceler de plaisir ses yeux d'agate brune—que c'était à cause de certains mots de lui, des mots musicaux, dits sur un ton musical que l'âme de Dorian Gray s'était tournée vers cette blanche jeune fille et était tombée en adoration devant elle. L'adolescent était en quelque sorte sa propre création. Il l'avait fait s'ouvrir prématurément à la vie. Cela était bien quelque chose. Les gens ordinaires attendent que la vie leur découvre elle-même ses secrets, mais au petit nombre, à l'élite, ses mystères étaient révélés avant que le voile en fût arraché. Quelquefois c'était un effet de l'art, et particulièrement de la littérature qui s'adresse directement aux passions et à l'intelligence. Mais de temps en temps, une personnalité complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment ainsi en son genre une véritable oeuvre d'art, la vie ayant ses chefs-d'oeuvres, tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture.

Oui, l'adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. La poussée de la passion et de la jeunesse était en lui, mais il devenait peu à peu conscient de lui-même. C'était une joie de l'observer. Avec sa belle figure et sa belle âme, il devait faire rêver. Pourquoi s'inquiéter de la façon dont cela finirait, ou si cela, même devait avoir une fin!... Il était comme une de ses gracieuses figures d'un spectacle, dont les joies nous sont étrangères, mais dont les chagrins nous éveillent au sentiment de la beauté, et dont les blessures sont comme des roses rouges.

L'âme et le corps, le corps et l'âme, quels mystères! Il y a de l'animalité dans l'âme, et le corps a ses moments de spiritualité. Les sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dégrader. Qui pourrait dire où cessent les impulsions de la chair et où commencent les suggestions psychiques.

Combien sont bornées les arbitraires définitions des psychologues! Et quelle difficulté de décider entre les prétentions des diverses écoles! L'âme était-elle une ombre recluse dans la maison du péché! Ou bien le corps ne faisait-il réellement qu'un avec l'âme, comme le pensait Giordano Bruno. La séparation de l'esprit et de la matière était un mystère et c'était un mystère aussi que l'union de la matière et de l'esprit.

Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une science si absolue qu'elle pût nous révéler les moindres ressorts de la vie.... A la vérité, nous nous trompons constamment nous-mêmes et nous comprenons rarement les autres. L'expérience n'a pas de valeur éthique. C'est seulement le nom que les hommes donnent à leurs erreurs. Les moralistes l'ont regardée d'ordinaire comme une manière d'avertissement, ont réclamé pour elle une efficacité éthique dans la formation des caractères, l'ont vantée comme quelque chose qui nous apprenait ce qu'il fallait suivre, et nous montrait ce que nous devions éviter. Mais il n'y a aucun pouvoir actif dans l'expérience. Elle est aussi peu de chose comme mobile que la conscience elle-même. Tout ce qui est vraiment démontré, c'est que notre avenir pourra être ce que fut notre passé et que le péché où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous le commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.

Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale était la seule par laquelle on put arriver à quelque analyse scientifique des passions; et Dorian Gray était certainement un sujet fait pour lui et qui semblait promettre de riches et fructueux résultats. Sa passion soudaine pour Sibyl Vane n'était pas un phénomène psychologique de mince intérêt. Sans doute la curiosité y entrait pour une grande part, la curiosité et le désir d'acquérir une nouvelle expérience; cependant ce n'était pas une passion simple mais plutôt une complexe. Ce qu'elle contenait de pur instinct sensuel de puberté avait été transformé par le travail de l'imagination, et changé en quelque chose qui semblait à l'adolescent étranger aux sens et n'en était pour cela que plus dangereux. Les passions sur l'origine desquelles nous nous trompons, nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres. Nos plus faibles mobiles sont ceux de la nature desquels nous sommes conscients. Il arrive souvent que lorsque nous pensons faire une expérience sur les autres nous en faisons une sur nous-mêmes.

Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappa à la porte et son domestique entra et lui rappela qu'il était temps de s'habiller pour dîner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le soleil couchant enflammait de pourpre et d'or les fenêtres hautes des maisons d'en face. Les carreaux étincelaient comme des plaques de métal ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rose fanée. Il pensa à la vitalité impétueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela finirait.

Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un télégramme sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperçut qu'il était de Dorian Gray. Il lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage à Sibyl Vane.