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Le portrait de Dorian Gray

Chapter 6: V
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About This Book

The narrative follows a handsome young man whose portrait, painted by an admirer, becomes a supernatural ledger of his conscience after he wishes that the painted image bear the marks of age and sin in his place. Under the corrosive influence of a witty, hedonistic acquaintance, he pursues beauty and sensation, while his outward youth persists and the portrait progressively shows moral degradation and physical deformity. The story traces his descent into selfish acts, secrecy and violence, and culminates in attempts to confront or conceal the painting’s truth. A prefatory essay of epigrams frames recurring themes: aestheticism, influence, duplicity, and the consequences of divorcing art from ethics.

V

—Mère, mère, que je suis contente! soupirait la jeune fille, ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits fatigués et flétris qui, le dos tourné à la claire lumière des fenêtres, était assise dans l'unique fauteuil du petit salon pauvre. «Je suis si contente! répétait-elle, il faut que vous soyez contente aussi!

Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth sur la tête de sa fille.

—Contente! répéta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que lorsque je vous vois jouer. Vous ne devez pas penser à autre chose. M. Isaacs a été très bon pour nous et nous lui devons de l'argent.

La jeune fille leva une tête boudeuse.

—De l'argent! mère, s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça veut dire? L'amour vaut mieux que l'argent.

—M. Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos dettes et pour acheter un costume convenable à James. Vous ne devez pas oublier cela, Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a été très aimable.

—Ce n'est pas un gentleman, mère, et je déteste la manière dont il me parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers la fenêtre.

—Je ne sais pas comment nous nous en serions tirés sans lui, répliqua la vieille femme en gémissant.

Sibyl Vane secoua la tête et se mit à rire.

—Nous n'aurons plus besoin de lui désormais, mère. Le Prince Charmant s'occupe de nous.

Elle s'arrêta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une respiration haletante entr'ouvrit les pétales de ses lèvres tremblantes. Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux de sa robe.

—Je l'aime! dit-elle simplement.

—Folle enfant! folle enfant! fut la réponse accentuée d'un geste grotesque des doigts recourbés et chargés de faux bijoux de la vieille.

L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage était dans sa voix. Ses yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leur éclat; puis ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils s'ouvrirent de nouveau, la brume d'un rêve avait passé sur eux. La Sagesse aux lèvres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui soufflant cette prudence inscrite au livre de couardise sous le nom de sens commun. Elle n'écoutait pas. Elle était libre dans la prison de sa passion. Son prince, le Prince Charmant était avec elle. Elle avait recouru à la Mémoire pour le reconstituer. Elle avait envoyé son âne à sa recherche et il était venu. Ses baisers brûlaient ses lèvres. Ses paupières étaient chaudes de son souffle.

Alors la Sagesse changea de méthode et parla d'enquête et d'espionnage. Le jeune homme pouvait être riche, et dans ce cas on pourrait songer au mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aperçut que les lèvres fines remuaient, et elle sourit....

Soudain elle éprouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la gênait.

—Mère, mère, s'écria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant? Moi, je sais pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait être l'Amour lui-même. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort inférieure à lui, je ne me sens pas humble. Je suis fière, extrêmement fière.... Mère, aimiez-vous mon père comme j'aime le prince Charmant?

La vieille femme pâlit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues, et ses lèvres desséchées se tordirent dans un effort douloureux. Sibyl courut à elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa.

—Pardon, mère, je sais que cela vous peine de parler de notre père. Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste. Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'étiez il y a vingt ans. Ah! puisse-je être toujours heureuse!

—Mon enfant, vous êtes beaucoup trop jeune pour songer à l'amour. Et puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez même son nom. Tout cela est bien fâcheux et vraiment, au moment où James va partir en Australie et où j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous montrer moins inconsidérée. Cependant, comme je l'ai déjà dit, s'il est riche....

—Ah! mère, mère! laissez-moi être heureuse!

Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes scéniques qui deviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle serra sa fille entre ses bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un jeune garçon aux cheveux bruns hérissés entra dans la chambre. Il avait la figure pleine, de grands pieds et de grandes mains et quelque chose de brutal dans ses mouvements. Il n'avait pas la distinction de sa soeur. On eût eu peine à croire à la proche parenté qui les unissait. Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua son sourire. Elle élevait mentalement son fils à la dignité d'un auditoire. Elle était certaine que ce tableau devait être touchant.

—Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le jeune homme avec un grognement amical.

—Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'écria-t-elle; vous êtes un vilain vieil ours. Et elle se mit à courir dans la chambre et à le pincer.

James Vane regarda sa soeur avec tendresse.

—Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois bien que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y tiens pas.

—Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane, ramassant en soupirant un prétentieux costume de théâtre et en se mettant à le raccommoder. Elle était un peu désappointée de ce qu'il était arrivé trop tard pour se joindre au groupe de tout à l'heure. Il aurait augmenté le pathétique de la situation.

—Pourquoi pas, mère, je le pense.

—Vous me peinez, mon fils. J'espère que vous reviendrez d'Australie avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune société dans les colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une société, aussi quand vous aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place à Londres.

—La société, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en connaître. Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le théâtre, vous et Sibyl. Je le hais.

—Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous êtes peu aimable! Mais venez-vous réellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais que vous n'alliez dire au revoir à quelques-uns de vos amis, à Tom Hardy, qui vous a donné cette horrible pipe, ou à Ned Langton qui se moque de vous quand vous la fumez. C'est très aimable de votre part de m'avoir conservé votre dernière après-midi. Où irons-nous? Si nous allions au Parc!

—Je suis trop râpé, répliqua-t-il en se renfrognant. Il n'y a que les gens chics qui vont au Parc.

—Quelle bêtise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche de son veston.

Il hésita un moment.

—Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps à votre toilette.

Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant l'escalier et ses petits pieds trottinèrent au-dessus....

Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la vieille, immobile dans son fauteuil:

—Mère, mes affaires sont-elles préparées? demanda-t-il.

—Tout est prêt, James, répondit-elle, les yeux sur son ouvrage.

Pendant des mois elle s'était sentie mal a l'aise lorsqu'elle se trouvait seule avec ce fils, dur et sévère. Sa légèreté naturelle se troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait toujours s'il ne soupçonnaît rien. Comme il ne faisait aucune observation, le silence lui devint intolérable. Elle commença à geindre. Les femmes se défendent en attaquant, de même qu'elles attaquent par d'étranges et soudaines défaites.

—J'espère que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer, James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie vous-même. Vous auriez pu entrer dans l'étude d'un avoué. Les avoués sont une classe très respectable et souvent, à la campagne, ils dînent dans les meilleures familles.

—Je hais les bureaux et je hais les employés, répliqua-t-il. Mais vous avez tout à fait raison. J'ai choisi moi-même mon genre de vie. Tout ce que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas qu'il lui arrive malheur. Mère, il faut que vous veilliez sur elle.

—James, vous parlez étrangement. Sans doute, je veille sur Sibyl.

—J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au théâtre et passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que cela veut dire?

—Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre profession, nous sommes habituées à recevoir beaucoup d'hommages. Moi-même, dans le temps, j'ai reçu bien des fleurs. C'était lorsque notre art était vraiment compris. Quant à Sibyl, je ne puis encore savoir si son attachement est sérieux ou non. Mais il n'est pas douteux que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est toujours extrêmement poli avec moi. De plus, il a l'air d'être riche et les fleurs qu'il envoie sont délicieuses.

—Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il âprement.

—Non, répondit placidement sa mère. Il n'a pas encore révélé son nom. Je crois que c'est très romanesque de sa part. C'est probablement un membre de l'aristocratie.

James Vane se mordit la lèvre....

—Veillez sur Sibyl, mère, s'écria-t-il, veillez sur elle!

—Mon fils, vous me désespérez. Sibyl est toujours sous ma surveillance particulière. Sûrement, si ce gentleman est riche, il n'y a aucune raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que c'est un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela pourrait être un très brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un charmant couple. Ses allures sont tout à fait à son avantage. Tout le monde les a remarquées.

Le jeune homme grommela quelques mots et se mit à tambouriner sur les vitres avec ses doigts épais. Il se retournait pour dire quelque chose lorsque Sibyl entra en courant....

—Comme vous êtes sérieux tous les deux! dit-elle. Qu'y a-t-il?

—Rien, répondit-il, je crois qu'on doit être sérieux quelquefois. Au revoir, mère, je dînerai à cinq heures. Tout est emballé excepté mes chemises; aussi ne vous inquiétez pas.

—Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut théâtral.

Elle était très ennuyée du ton qu'il avait pris avec elle et quelque chose dans son regard l'avait effrayée.

—Embrassez-moi, mère, dit la jeune fille.

Ses lèvres en fleurs se posèrent sur les joues flétries de la vieille et les ranimèrent.

—Mon enfant! mon enfant! s'écria Mme Vane, les yeux au plafond cherchant une galerie imaginaire.

—Venez, Sibyl, dit le frère impatienté.

Il détestait les affectations maternelles.

Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une légère brise s'élevait; le soleil brillait gaîment. Les passants avaient l'air étonnés de voir ce lourdaud vêtu d'habits râpés en compagnie d'une aussi gracieuse et distinguée jeune fille. C'était comme un jardinier rustaud marchant une rose à la main.

Jim fronçait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le regard inquisiteur de quelque passant. Il éprouvait cette aversion d'être regardé qui ne vient que tard dans la vie aux hommes célèbres et qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant était parfaitement inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour épanouissait ses lèvres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir d'autant plus y rêver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du bateau où Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il découvrirait sûrement et de la merveilleuse héritière à qui il sauverait la vie en l'arrachant aux méchants bushrangers aux chemises rouges. Car il ne serait pas toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bientôt être. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. Etre claquemuré dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent à vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et déchire les voiles en longues et sifflantes lanières! Il quitterait le navire à Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers. Avant une semaine il trouverait une grosse pépite d'or, la plus grosse qu'on ait découverte et l'apporterait à la côte dans une voiture gardée par six policemen à cheval. Les bushrangers les attaqueraient trois fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il n'irait pas du tout aux placers. C'étaient de vilains endroits où les hommes s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il serait un superbe éleveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa voiture, il rencontrerait la belle héritière qu'un voleur serait en train d'enlever sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la sauverait. Elle deviendrait sûrement amoureuse de lui; ils se marieraient et reviendraient à Londres où ils habiteraient une maison magnifique. Oui, il aurait des aventures charmantes. Mais il faudrait qu'il se conduisit bien, n'usât point sa santé et ne dépensât pas follement son argent. Elle n'avait qu'un an de plus que lui, mais elle connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui écrivit à chaque courrier et qu'il dit ses prières tous les soirs avant de se coucher. Dieu était très bon et veillerait sur lui. Elle prierait aussi pour lui, et dans quelques années il reviendrait parfaitement riche et heureux.

Le jeune homme l'écoutait avec maussaderie, et ne répondait rien. Il était plein de la tristesse de quitter son home.

Encore n'était-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout inexpérimenté qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait rien de bon. C'était un gentleman et il le détestait pour cela, par un curieux instinct de race dont il ne pouvait lui-même se rendre compte, et qui pour cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi la futilité et la vanité de sa mère et il y voyait un péril pour Sibyl et pour le bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs parents; en vieillissant ils les jugent; quelquefois ils les oublient. Sa mère! Il avait en lui-même une question à résoudre à propos d'elle, une question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase hasardée qu'il avait entendue au théâtre, un ricanement étouffé qu'il avait saisi un soir en attendant à la porte des coulisses, lui avaient suggéré d'horribles pensées. Tout cela lui revenait à l'esprit comme un coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans une contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la lèvre inférieure.

—Vous n'écoutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'écria Sibyl, et je fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque chose....

—Que voulez-vous que je vous dise?

—Oh! que vous serez un bon garçon et que vous ne nous oublierez pas, répondit-elle en lui souriant.

Il haussa les épaules.

—Vous êtes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier, Sibyl.

Elle rougit....

—Que voulez-vous dire, Jim?

—Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en avez-vous pas encore parlé? Il ne vous veut pas de bien.

—Arrêtez, Jim! s'écria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui. Je l'aime!

—Comment, vous ne savez même pas son nom, répondit le jeune homme. Qui est-il? j'ai le droit de le savoir.

—Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. Méchant garçon, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez jugé l'être le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le monde l'aime, et moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir au théâtre ce soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je jouerai! Pensez donc, Jim! être amoureuse et jouer Juliette! Et le voir assis en face de moi! Jouer pour son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer le public, de l'effrayer ou de le subjuguer. Etre amoureuse, c'est se surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au génie à tous ses fainéants du bar. Il me prêchait comme un dogme; ce soir, il m'annoncera comme une révélation, je le sens. Et c'est son oeuvre à lui seul, au Prince Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de grâces. Mais je suis pauvre auprès de lui. Pauvre? Qu'est-ce que ça fait? Quand la pauvreté entre sournoisement par la porte, l'amour s'introduit par la fenêtre. On devrait refaire nos proverbes. Ils ont été inventés en hiver et maintenant voici l'été, c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie ronde de fleurs dans le ciel bleu.

—C'est un gentleman, dit le frère revêche.

—Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus?

—Il veut faire de vous une esclave!

—Je frémis à l'idée d'être libre!

—Il faut vous méfier de lui.

—Quand on le voit, on l'estime; quand on le connaît, on le croit.

—Sibyl, vous êtes folle!

Elle se mit à rire et lui prit le bras.

—Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous étiez centenaire. Un jour, vous serez amoureux vous-même, alors vous saurez ce que c'est. N'ayez pas l'air si maussade. Vous devriez sûrement être content de penser que, bien que vous partiez, vous me laissez plus heureuse que je n'ai jamais été. La vie a été dure pour nous, terriblement dure et difficile. Maintenant ce sera différent. Vous allez vers un nouveau monde, et moi j'en ai découvert un!... Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons passer tout ce beau monde.

Ils s'assirent au milieu d'un groupe de badauds. Les plants de tulipes semblaient de vibrantes bagues de feu. Une poussière blanche comme un nuage tremblant d'iris se balançait dans l'air embrasé. Les ombrelles aux couleurs vives allaient et venaient comme de gigantesques papillons.

Elle fit parler son frère de lui-même, de ses espérances et de ses projets. Il parlait doucement avec effort. Ils échangèrent les paroles comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl était oppressée, ne pouvant communiquer sa joie. Un faible sourire ébauché sur des lèvres moroses était tout l'écho qu'elle parvenait à éveiller. Après quelque temps, elle devint silencieuse, Soudain elle saisit au passage la vision d'une chevelure dorée et d'une bouche riante, et dans une voiture découverte, Dorian Gray passa en compagnie de deux dames.

Elle bondit sur ses pieds.

—Le voici! cria-t-elle.

—Qui? dit Jim Vane.

—Le Prince Charmant! répondit-elle regardant la victoria.

Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras:

—Montrez-le moi avec votre doigt! Lequel est-ce? je veux le voir! s'écria-t-il; mais au même moment le mail du duc de Berwick passa devant eux, et lorsque la place fut libre de nouveau, la victoria avait disparu du Pare.

—Il est parti, murmura tristement Sibyl, j'aurais voulu vous le montrer.

—Je l'aurais voulu également, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, s'il vous fait quelque tort, je le tuerai!...

Elle le regarda avec horreur! Il répéta ces paroles qui coupaient l'air comme un poignard.... Les passants commençaient à s'amasser. Une dame tout près d'eux ricanait.

—Venez, Jim, venez, souffla-t-elle.

Et il la suivit comme un chien à travers la foule. Il semblait satisfait de ce qu'il avait dit.

Arrivés à la statue d'Achille, ils tournèrent autour du monument. La tristesse qui emplissait ses yeux se changea en un sourire. Elle secoua la tête.

—Vous êtes fou, Jim, tout à fait fou!... Vous avez un mauvais caractère, voilà tout. Comment pouvez-vous dire d'aussi vilaines choses? Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous êtes simplement jaloux et malveillant. Ah! je voudrais que vous fussiez amoureux. L'amour rend meilleur et tout ce que vous dites est très mal.

—J'ai seize ans, répondit-il, et je sais ce que je suis. Mère ne vous sert à rien. Elle ne sait pas comment il faut vous surveiller; je voudrais maintenant ne plus aller en Australie. J'ai une grande envie d'envoyer tout promener. Je le ferais si mon engagement n'était pas signé.

—Oh! ne soyez pas aussi sérieux, Jim! Vous ressemblez à un des héros de ces absurdes mélodrames dans lesquelles mère aime tant à jouer. Je ne veux pas me quereller avec vous. Je l'ai vu, et le voir est le parfait bonheur. Ne nous querellons pas; je sais bien que vous ne ferez jamais de mal à ceux que j'aime, n'est-ce pas?

—Non, tant que vous l'aimerez, fut sa menaçante réponse.

—Je l'aimerai toujours, s'écria-t-elle.

—Et lui?

—Lui aussi, toujours!

—Il fera bien!

Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Ce n'était après tout qu'un enfant....

A l'Arche de Marbre, ils hélèrent un omnibus qui les déposa tout près de leur misérable logis de Euston Road. Il était plus de cinq heures, et Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer. Jim insista pour qu'elle n'y manquât pas. Il voulut de suite lui faire ses adieux pendant que leur mère était absente; car elle ferait une scène et il détestait les scènes quelles qu'elles fussent.

Ils se séparèrent dans la chambre de Sibyl. Le coeur du jeune homme était plein de jalousie, et d'une haine ardente et meurtrière contre cet étranger qui, lui semblait-il, venait se placer entre eux. Cependant lorsqu'elle lui mit les bras autour du cou et que ses doigts lui caressèrent les cheveux, il s'attendrit et l'embrassa avec une réelle affection. Ses yeux étaient pleins de larmes lorsqu'il descendit.

Se mère l'attendait en bas. Elle bougonna sur son retard lorsqu'il entra. Il ne répondit rien, et s'assit devant son maigre repas. Les mouches voletaient autour de la table et se promenaient sur la nappe tachée. A travers le bruit des omnibus et des voitures qui montait de la rue, il percevait le bourdonnement qui devorait chacune des minutes lui restant à vivre là....

Après un moment, il écarta son assiette et cacha sa tête dans ses mains. Il lui semblait qu'il avait le droit de savoir. On le lui aurait déjà dit si c'était ce qu'il pensait. Sa mère le regardait, pénétrée de crainte. Les mots tombaient de ses lèvres, machinalement. Un mouchoir de dentelle déchiré s'enroulait à ses doigts. Lorsque six heures sonnèrent, il se leva et alla vers la porte. Il se retourna et la regarda. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle semblait demander pardon. Cela l'enragea....

—Mère, j'ai quelque chose à vous demander, dit-il. Elle ne répondit pas et ses yeux vaguèrent par la chambre.

—Dites-moi la vérité, j'ai besoin de la connaître. Etiez-vous mariée avec mon père?

Elle poussa un profond soupir. C'était un soupir de soulagement. Le moment terrible, ce moment que jour et nuit, pendant des semaines et des mois, elle attendait craintivement était enfin venu et elle ne se sentait pas effrayée. C'était vraiment pour elle comme un désappointement. La question ainsi vulgairement posée demandait une réponse directe. La situation n'avait pas été amenée graduellement. C'était cru. Cela lui semblait comme une mauvaise répétition.

—Non, répondit-elle, étonnée de la brutale simplicité de la vie.

—Mon père était un gredin, alors! cria le jeune homme en serrant les poings.

Elle secoua la tête:

—Je savais qu'il n'était pas libre. Nous nous aimions beaucoup tous deux. S'il avait vécu, il aurait amassé pour nous. Ne parlez pas contre lui, mon fils. C'était votre père, et c'était un gentleman; il avait de hautes relations.

Un juron s'échappa de ses lèvres:

—Pour moi, ça m'est égal, s'écria-t-il, mais ne laissez pas Sibyl.... C'est un gentleman, n'est-ce pas, qui est son amoureux, du moins il le dit. Il a aussi de belles relations sans doute, lui!

Une hideuse expression d'humiliation passa sur la figure de la vieille femme. Sa tête se baissa, elle essuya ses yeux du revers de ses mains.

—Sibyl a une mère, murmura-t-elle. Je n'en avais pas. Le jeune homme s'attendrit. Il vint vers elle, se baissa et l'embrassa.

—Je suis fâché de vous avoir fait de la peine en vous parlant de mon père, dit-il, mais je n'en pouvais plus. Il faut que je parte maintenant. Au revoir! N'oubliez pas que vous n'avez plus qu'un enfant à surveiller désormais, et croyez-moi, si cet homme fait du tort à ma soeur, je saurai qui il est, je le poursuivrai et le tuerai comme un chien. Je le jure!...

La folle exagération de la menace, le geste passionné qui l'accompagnait et son expression mélodramatique, rendirent la vie plus intéressante aux yeux de la mère. Elle était familiarisée avec ce ton. Elle respira plus librement, et pour la première fois depuis des mois, elle admira réellement son fils. Elle aurait aimé à poursuivre cette scène dans cette note émouvante, mais il coupa court. On avait descendu les malles et préparé les couvertures. La bonne de la logeuse allait et venait, il fallut marchander le cocher. Les instants étaient absorbés par de vulgaires détails. Ce fut avec un nouveau désappointement qu'elle agita le mouchoir de dentelle par la fenêtre quand son fils partit en voiture. Elle sentait qu'une magnifique occasion était perdue. Elle se consola en disant à Sibyl la désolation qui serait désormais, dans sa vie, maintenant qu'elle n'aurait plus qu'un enfant à surveiller. Elle se rappelait cette phrase qui lui avait plu; elle ne dit rien de la menace; elle avait été vivement et dramatiquement exprimée. Elle sentait bien qu'un jour ils en riraient tous ensemble.


VI

—Vous connaissez la nouvelle, Basil, dit lord Henry, un soir que Hallward venait d'arriver dans un petit salon particulier de l'hôtel Bristol, où un dîner pour trois personnes avait été commandé.

—Non, répondit l'artiste en remettant son chapeau et son pardessus au domestique incliné. Quoi de nouveau? Ce n'est pas sur la politique, j'espère; elle ne m'intéresse d'ailleurs pas. Il n'y a sûrement point une seule personne à la Chambre des Communes digne d'être peinte, bien que beaucoup de nos honorables aient grand besoin d'être reblanchis.

—Dorian Gray se marie, dit lord Henry, guettant l'effet de sa réponse.

Hallward sursauta en fronçant les sourcils....

—Dorian Gray se marie, cria-t-il.... Impossible!

—C'est ce qu'il y a de plus vrai.

—Avec qui?

—Avec une petite actrice ou quelque chose de pareil.

—Je ne puis le croire.... Lui, si raisonnable!...

—Dorian est trop sage, effectivement, pour ne pas faire de sottes choses de temps à autre, mon cher Basil.

—Le mariage est une chose qu'on ne peut faire de temps à autre, Harry.

—Excepté en Amérique, riposta lord Henry rêveusement. Mais je n'ai pas dit qu'il était marié. J'ai dit qu'il allait se marier. Il y a là une grande différence. Je me souviens parfaitement d'avoir été marié, mais je ne me rappelle plus d'avoir été fiancé. Je crois plutôt que je n'ai jamais été fiancé.

—Mais, je vous en prie, pensez à la naissance de Dorian, à sa position, à sa fortune.... Ce serait absurde de sa part d'épouser une personne pareillement au-dessous de lui.

—Si vous désirez qu'il épouse cette fille, Basil, vous n'avez qu'à lui dire ça. Du coup, il est sûr qu'il le fera. Chaque fois qu'un homme fait une chose manifestement stupide, il est certainement poussé à la faire pour les plus nobles motifs.

—J'espère pour lui, Harry, que c'est une bonne fille. Je n'aimerais pas voir Dorian lié à quelque vile créature, qui dégraderait sa nature et ruinerait son intelligence.

—Oh! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmura lord Henry, sirotant un verre de vermouth aux oranges amères. Dorian dit qu'elle est belle, et il ne se trompe pas sur ces choses. Son portrait par vous a singulièrement hâté son appréciation sur l'apparence physique des gens; oui, il a eu, entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce soir, si notre ami ne manque pas au rendez-vous.

—Vous êtes sérieux?

—Tout à fait, Basil. Je ne l'ai jamais été plus qu'en ce moment.

—Mais approuvez-vous cela, Harry? demanda le peintre, marchant de long en large dans la chambre, et mordant ses lèvres. Vous ne pouvez l'approuver! Il y a là un paradoxe de votre part.

—Je n'approuve jamais quoi que ce soit, et ne désapprouve davantage. C'est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous ne sommes pas mis au monde pour combattre nos préjugés moraux. Je ne fais pas attention à ce que disent les gens vulgaires, et je n'interviens jamais dans ce que peuvent faire les gens charmants. Si une personnalité m'attire, quel que soit le mode d'expression que cette personnalité puisse choisir, je le trouve tout à fait charmant. Dorian Gray tombe amoureux d'une belle fille qui joue Juliette et se propose de l'épouser. Pourquoi pas?... Croyez-vous que s'il épousait Messaline, il en serait moins intéressant? Vous savez que je ne suis pas un champion du mariage. Le seul mécompte du mariage est qu'il fait celui qui le le consomme un altruiste; et les altruistes sont sans couleur; ils manquent d'individualité. Cependant, il est certains tempéraments que le mariage rend plus complexes. Ils gardent leur égoïsme et y ajoutent encore. Ils sont forcés d'avoir plus qu'une seule vie. Ils deviennent plus hautement organisés, et être plus hautement organisé, je m'imagine, est l'objet de l'existence de l'homme. En plus, aucune expérience n'est à mépriser, et quoi que l'on puisse dire contre le mariage, ce n'est point une expérience dédaignable. J'espère que Dorian Gray fera de cette jeune fille sa femme, l'adorera passionnément pendant six mois, et se laissera ensuite séduire par quelque autre. Cela nous va être une merveilleuse étude.

—Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, Harry; vous le savez mieux que moi. Si la vie de Dorian Gray était gâtée, personne n'en serait plus désolé que vous. Vous êtes meilleur que vous ne prétendez l'être.

Lord Henry se mit à rire.

—La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, est que nous sommes effrayés pour nous-mêmes. La base de l'optimisme est la terreur, tout simplement. Nous pensons être généreux parce que nous gratifions le voisin de la possession de vertus qui nous sont un bénéfice. Nous estimons notre banquier dans l'espérance qu'il saura faire fructifier les fonds à lui confiés, et nous trouvons de sérieuses qualités au voleur de grands chemins qui épargnera nos poches. Je pense tout ce que je dis. J'ai le plus grand mépris pour l'optimisme. Aucune vie n'est gâtée, si ce n'est celle dont la croissance est arrêtée. Si vous voulez gâter un caractère, vous n'avez qu'à tenter de le réformer; quant au mariage, ce serait idiot, car il y a d'autres et de plus intéressantes liaisons entre les hommes et les femmes; elles ont le charme d'être élégantes.... Mais voici Dorian lui-même. Il vous en dira plus que moi.

—Mon cher Harry, mon cher Basil, j'attends vos félicitations, dit l'adolescent en se débarrassant de son mac-farlane doublé de soie, et serrant les mains de ses amis. Je n'ai jamais été si heureux! Comme tout ce qui est réellement délicieux, mon bonheur est soudain, et cependant il m'apparaît comme la seule chose que j'aie cherchée dans ma vie.

Il était tout rose d'excitation et de plaisir et paraissait extraordinairement beau.

—J'espère que vous serez toujours très heureux, Dorian, dit Hallward, mais je vous en veux de m'avoir laissé ignorer vos fiançailles. Harry les connaissait.

—Et je vous en veux d'arriver en retard, interrompit lord Henry en mettant sa main sur l'épaule du jeune homme et souriant à ce qu'il disait. Allons, asseyons-nous et voyons ce que vaut le nouveau chef; vous nous raconterez comment cela est arrivé.

—Je n'ai vraiment rien à vous raconter, s'écria Dorian, comme ils prenaient place autour de la table. Voici simplement ce qui arrive. En vous quittant hier soir, Harry, je m'habillai et j'allai dîner à ce petit restaurant italien de Rupert Street où vous m'avez conduit, puis me dirigeai vers les huit heures au théâtre. Sibyl jouait Rosalinde. Naturellement les décors étaient ignobles et Orlando absurde. Mais Sibyl!... Ah! si vous l'aviez vue! Quand elle vint habillée dans ses habits de garçon, elle était parfaitement adorable. Elle portait un pourpoint de velours mousse avec des manches de nuance cannelle, des hauts-de-chausses marron-clair aux lacets croisés, un joli petit chapeau vert surmonté d'une plume de faucon tenue par un diamant et un capuchon doublé de rouge foncé. Elle ne me sembla jamais plus exquise. Elle avait toute la grâce de cette figurine de Tanagra que vous avez dans votre atelier, Basil. Ses cheveux autour de sa face lui donnaient l'air d'une pâle rose entourée de fouilles sombres. Quant à son jeu!... vous la verrez ce soir!... Elle est née artiste. Je restais dans la loge obscure, absolument sous le charme.... J'oubliais que j'étais à Londres, au XIXe siècle. J'étais bien loin avec mon amour dans une forêt que jamais homme ne vit. Le rideau tombé, j'allais dans les coulisses et lui parlai. Comme nous étions assis l'un à côté de l'autre, un regard brilla soudain dans ses yeux que je n'avais encore surpris. Je lui tendis mes lèvres. Nous nous embrassâmes. Je ne puis vous rapporter ce qu'alors je ressentis. Il me sembla que toute ma vie était centralisée dans un point de joie couleur de rose. Elle fut prise d'un tremblement et vacillait comme un blanc narcisse; elle tomba à mes genoux et me baisa les mains.... Je sens que je ne devrais vous dire cela, mais je ne puis m'en empêcher. Naturellement notre engagement est un secret; elle ne l'a même pas dit à sa mère. Je ne sais pas ce que diront mes tuteurs; lord Radley sera certainement furieux. Ça m'est égal! J'aurai ma majorité avant un an et je ferai ce qu'il me plaira. J'ai eu raison, n'est-ce pas, Basil, de prendre mon amour dans la poésie et de trouver ma femme dans les drames de Shakespeare. Les lèvres auxquelles Shakespeare apprit à parler ont soufflé leur secret à mon oreille. J'ai eu les bras de Rosalinde autour de mon cou et Juliette m'a embrassé sur la bouche.

—Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit Hallward lentement.

—L'avez-vous vue aujourd'hui? demanda lord Henry. Dorian Gray secoua la tête.

—Je l'ai laissée dans la forêt d'Ardennes, je la retrouverai dans un verger à Vérone.

Lord Henry sirotait son Champagne d'un air méditatif.

—A quel moment exact avez-vous prononcé le mot mariage, Dorian? Et que vous répondit-elle?... Peut-être l'avez-vous oublié!...

—Mon cher Harry, je n'ai pas traité cela comme une affaire, et je ne lui ai fait aucune proposition formelle. Je lui dis que je l'aimais, et elle me répondit qu'elle était indigne d'être ma femme. Indigne!... Le monde entier n'est rien, comparé a elle.

—Les femmes sont merveilleusement pratiques, murmura lord Henry, beaucoup plus pratiques que nous. Nous oublions souvent de parler mariage dans de semblables situations et elles nous en font toujours souvenir.

Hallward lui mit la main sur le bras.

—Finissez, Harry.... Vous désobligez Dorian. Il n'est pas comme les autres et ne ferait de peine à personne; sa nature est trop délicate pour cela.

Lord Henry regarda par dessus la table.

—Je n'ennuie jamais Dorian, répondit-il. Je lui ai fait cette question pour la meilleure raison possible, pour la seule raison même qui excuse toute question, la curiosité. Ma théorie est que ce sont toujours les femmes qui se proposent à nous et non nous, qui nous proposons aux femmes...excepté dans la classe populaire, mais la classe populaire n'est pas moderne.

Dorian Gray sourit et remua la tête.

—Vous êtes tout à fait incorrigible, Harry, mais je n'y fais pas attention. Il est impossible de se fâcher avec vous.... Quand vous verrez Sibyl Vane, vous comprendrez que l'homme qui lui ferait de la peine serait une brute, une brute sans coeur. Je ne puis comprendre comment quelqu'un peut humilier l'être qu'il aime. J'aime Sibyl Vane. J'ai besoin de l'élever sur un piédestal d'or, et de voir le monde estimer la femme qui est mienne. Qu'est-ce que c'est que le mariage? Un voeu irrévocable. Vous vous moquez?... Ah! ne vous moquez pas! C'est un voeu irrévocable que j'ai besoin de faire. Sa confiance me fera fidèle, sa foi me fera bon. Quand je suis avec elle, je regrette tout ce que vous m'avez appris. Je deviens différent de ce que vous m'avez connu. Je suis transformé, et le simple attouchement des mains de Sibyl Vane me fait vous oublier, vous et toutes vos fausses, fascinantes, empoisonnées et cependant délicieuses théories.

—Et quelles sont-elles? demanda lord Henry en se servant de la salade.

—Eh! vos théories sur la vie, vos théories sur l'amour, celles sur le plaisir. Toutes vos théories, en un mot, Harry....

—Le plaisir est la seule chose digne d'avoir une théorie, répondit-il de sa lente voix mélodieuse. Je crois que je ne puis la revendiquer comme mienne. Elle appartient à la Nature, et non pas à moi. Le plaisir est le caractère distinctif de la Nature, son signe d'approbation.... Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand nous sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux.

—Ali! qu'entendez-vous par être bon, s'écria Basil Hallward.

—Oui, reprit Dorian, s'appuyant au dossier de sa chaise, et regardant lord Henry par dessus l'énorme gerbe d'iris aux pétales pourprés qui reposait au milieu de la table, qu'entendez-vous par être bon, Harry?

—Etre bon, c'est être en harmonie avec soi-même, répliqua-t-il en caressant de ses fins doigts pâles la tige frêle de son verre, comme être mauvais c'est être en harmonie avec les autres. Sa propre vie—voilà la seule chose importante. Pour les vies de nos semblables, si on désire être un faquin ou un puritain, on peut étendre ses vues morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. En vérité, l'individualisme est réellement le plus haut but. La moralité moderne consiste à se ranger sous le drapeau de son temps. Je considère que le fait par un homme cultivé, de se ranger sous le drapeau de son temps, est une action de la plus scandaleuse immoralité.

—Mais, parfois, Harry, on paie très cher le fait de vivre uniquement pour soi, fit remarquer le peintre.

—Bah! Nous sommes imposés pour tout, aujourd'hui.... Je m'imagine que le côté vraiment tragique de la vie des pauvres est qu'ils ne peuvent offrir autre chose que le renoncement d'eux-mêmes. Les beaux péchés, comme toutes les choses belles, sont le privilège des riches.

—On paie souvent d'autre manière qu'en argent....

—De quelle autre manière, Basil?

—Mais en remords, je crois, en souffrances, en...ayant la conscience de sa propre infamie....

Lord Henry leva ses épaules....

—Mon cher ami, l'art du moyen âge est charmant, mais les médiévales émotions sont périmées.... Elles peuvent servir à la fiction, j'en conviens.... Les seules choses dont peut user la fiction sont, en fait, les choses qui ne peuvent plus nous servir.... Croyez-moi, un homme civilisé ne regrette jamais un plaisir, et jamais une brute ne saura ce que peut être un plaisir.

—Je sais ce que c'est que le plaisir! cria Dorian Gray. C'est d'adorer quelqu'un.

—Cela vaut certainement mieux que d'être adoré, répondit-il, jouant avec les fruits. Être adoré est un ennui. Les femmes nous traitent exactement comme l'Humanité traite ses dieux. Elles nous adorent, mais sont toujours à nous demander quelque chose.

—Je répondrai que, quoi que ce soit qu'elles nous demandent, elles nous l'ont d'abord donné, murmura l'adolescent, gravement; elles ont créé l'amour en nous; elles ont droit de le redemander.

—Tout à fait vrai, Dorian, s'écria Hallward.

—Rien n'est jamais tout à fait vrai, riposta lord Henry.

—Si, interrompit Dorian; vous admettez, Harry, que les femmes donnent aux hommes l'or même de leurs vies.

—Possible, ajouta-t-il, mais elles exigent invariablement en retour un petit change. Là est l'ennui. Les femmes comme quelque spirituel Français l'a dit, nous inspirent le désir de faire des chefs-d'oeuvres, mais nous empêchent toujours d'en venir à bout.

—Quel terrible homme vous êtes, Harry! Je ne sais pourquoi je vous aime autant.

—Vous m'aimerez toujours, Dorian, répliqua-t-il.... Un peu de café, hein, amis!... Garçon, apportez du café, de la fine-champagne, et des cigarettes.... Non, pas de cigarettes, j'en ai.... Basil, je ne vous permets pas de fumer des cigares.... Vous vous contenterez de cigarettes. La cigarette est le type parfait du parfait plaisir. C'est exquis, et ça vous laisse insatisfait. Que désirez-vous de plus? Oui, Dorian, vous m'aimerez toujours. Je vous représente tous les péchés que vous n'avez eu le courage de commettre.

—Quelle sottise me dites-vous, Harry?» dit le jeune homme en allumant sa cigarette au dragon d'argent vomissant du feu que le domestique avait placé sur la table. «Allons au théâtre. Quand Sibyl apparaîtra, vous concevrez un nouvel idéal de vie. Elle vous représentera ce que vous n'avez jamais connu.»

—J'ai tout connu, dit lord Henry avec un regard fatigué, mais toute nouvelle émotion me trouve prêt. Hélas! Je crains qu'il n'y en ait plus pour moi. Cependant, votre merveilleuse jeune fille peut m'émouvoir. J'adore le théâtre. C'est tellement plus réel que la vie. Allons-nous-en.... Dorian, vous monterez avec moi.... Je suis désolé, Basil, mais il n'y a seulement place que pour deux dans mon brougham. Vous nous suivrez dans un hansom.

Ils se levèrent et endossèrent leurs pardessus, en buvant debout leurs cafés. Le peintre demeurait silencieux et préoccupé; un lourd ennui semblait peser sur lui. Il ne pouvait approuver ce mariage, et cependant cela lui semblait préférable à d'autres choses qui auraient pu arriver.... Quelques minutes après, ils étaient en bas. Il conduisit lui-même, comme c'était convenu, guettant les lanternes brillantes du petit brougham qui marchait devant lui. Une étrange sensation de désastre l'envahit. Il sentait que Dorian Gray ne serait jamais à lui comme par le passé. La vie était survenue entre eux....

Ses yeux s'embrumèrent, et ils ne virent plus les rue populeuses étincelantes de lumière.... Quand la voiture s'arrêta devant le théâtre, il lui sembla qu'il était plus vieux d'années....


VII

Par hasard, il se trouva que la salle, ce soir-là était pleine de monde, et le gras manager juif, qui les reçut à la porte du théâtre rayonnait d'une oreille à l'autre d'un onctueux et tremblotant sourire. Il les escorta jusqu'à leur loge avec une sorte d'humilité pompeuse, en agitant ses grasses mains chargées de bijoux et parlant de sa voix la plus aiguë.

Dorian Gray se sentit pour lui une aversion plus prononcée que jamais; il venait voir Miranda, pensait-il, et il rencontrait Caliban....

Il paraissait, d'un autre côté, plaire à lord Henry; ce dernier même se décida à lui témoigner sa sympathie d'une façon formelle en lui serrant la main et l'affirmant qu'il était heureux d'avoir rencontré un homme qui avait découvert un réel talent et faisait banqueroute pour un poëte.

Hallward s'amusa à observer les personnes du parterre.... La chaleur était suffocante et le lustre énorme avait l'air, tout flambant, d'un monstrueux dahlia aux pétales de feu jaune. Les jeunes gens des galeries avaient retiré leurs jaquettes et leurs gilets et se penchaient sur les balustrades. Ils échangeaient des paroles d'un bout à l'autre du théâtre et partageaient des oranges avec des filles habillées de couleurs voyantes, assises à côté d'eux. Quelques femmes riaient au parterre. Leurs voix étaient horriblement perçantes et discordantes. Un bruit de bouchons sautant arrivait du bar.

—Quel endroit pour y rencontrer sa divinité, dit lord Henry.

—Oui, répondit Dorian Gray. C'est ici que je la rencontrai, et elle est divine au-delà de tout ce qu'on peut concevoir. Vous oublierez toute chose quand elle jouera. On ne fait plus attention à cette populace rude et commune, aux figures grossières et aux gestes brutaux dès qu'elle entre en scène; ces gens demeurent silencieux et la regardent; ils pleurent, et rient comme elle le veut; elle joue sur eux comme sur un violon; elle les spiritualise, en quelque sorte, et l'on sent qu'ils ont la même chair et le même sang que soi-même.

—La même chair et le même sang que soi-même! Oh! je ne crois pas, s'exclama lord Henry qui passait en revue les spectateurs de la galerie avec sa lorgnette.

—Ne faites pas attention à lui, Dorian, dit le peintre. Je sais, moi, ce que vous voulez dire et je crois en cette jeune fille. Quiconque vous aimez doit le mériter et la personne qui a produit sur vous l'effet que vous nous avez décrit doit être noble et intelligente. Spiritualiser ses contemporains, c'est quelque chose d'appréciable.... Si cette jeune fille peut donner une âme à ceux qui jusqu'alors ont vécu sans en avoir une, si elle peut révéler le sens de la Beauté aux gens dont les vies furent sordides et laides, si elle peut les dépouiller de leur égoïsme, leur prêter des larmes de tristesse qui ne sont pas leurs, elle est digne de toute votre admiration, digne de l'adoration du monde. Ce mariage est normal; je ne le pensai pas d'abord, mais maintenant je l'admets. Les dieux ont fait Sibyl Vane pour vous; sans elle vous auriez été incomplet.

—Merci, Basil, répondit Dorian Gray en lui pressant la main. Je savais que vous me comprendriez. Harry est tellement cynique qu'il me terrifie parfois.... Ah! voici l'orchestre; il est épouvantable, mais ça ne dure que cinq minutes. Alors le rideau se lèvera et vous verrez la jeune fille à laquelle je vais donner ma vie, à laquelle j'ai donné tout ce qu'il y a de bon en moi....

Un quart d'heure après, parmi une tempête extraordinaire d'applaudissements, Sibyl Vane s'avança sur la scène.... Certes, elle était adorable à voir—une des plus adorables créatures même, pensait lord Henry, qu'il eut jamais vues. Il y avait quelque chose d'animal dans sa grâce farouche et ses yeux frémissants. Un sourire abattu, comme l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, vint à ses lèvres en regardant la foule enthousiaste emplissant le théâtre. Elle recula de quelques pas, et ses lèvres semblèrent trembler.

Basil Hallward se dressa et commença à l'applaudir. Sans mouvement, comme dans un rêve, Dorian Gray la regardait; Lord Henry la lorgnant à l'aide de sa jumelle murmurait: «Charmante! Charmante!»

La scène représentait la salle du palais de Capulet, et Roméo, dans ses habits de pélerin, entrait avec Mercutio et ses autres amis. L'orchestre attaqua quelques mesures de musique, et la danse commença....

Au milieu de la foule des figurants gauches aux costumes râpés, Sibyl Vane se mouvait comme un être d'essence supérieure. Son corps s'inclinait, pendant qu'elle dansait, comme dans l'eau s'incline un roseau. Les courbes de sa poitrine semblaient les courbes d'un blanc lys. Ses mains étaient faites d'un pur ivoire.

Cependant, elle était curieusement insouciante; elle ne montrait aucun signe de joie quand ses yeux se posaient sur Roméo. Le peu de mots qu'elle avait à dire: