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Le portrait de monsieur W. H.

Chapter 8: L'ÂME HUMAINE SOUS LE RÉGIME SOCIALISTE [34]
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About This Book

The collection gathers a short novelistic investigation into a debated set of sonnets centered on a mysterious portrait and a controversial forgery; a comic ghost story about a family encountering an uncanny household; concise tales that probe secrecy, mistaken identity, and acts of unexpected generosity; a series of lyrical prose poems reflecting on the artist's temperament and aesthetic experience; and a polemical essay that defends personal autonomy against collectivist doctrines. Across its pieces, recurring concerns include artifice versus authenticity, the nature of artistic creation, social satire, and tensions between individual desire and public opinion.

V — La maison du jugement

Et le silence régnait dans la maison du jugement et l'homme parut nu devant Dieu.

Et Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit à l'homme:

- Ta vie a été mauvaise, et tu t'es montré cruel envers ceux qui avaient besoin de secours et envers ceux qui étaient dénués d'appui. Tu as été rude et dur de coeur. Le pauvre t'a appelé, et tu ne l'as pas entendu, et tes oreilles ont été fermées au cri de l'homme affligé. Tu t'es emparé pour ton propre usage de l'héritage de l'orphelin et tu as envoyé les renards dans la vigne du champ de ton voisin. Tu as pris le pain des enfants et tu l'as donné à manger aux chiens et mes lépreux qui vivaient dans les marécages, et qui me louaient, tu les as pourchassés sur les grandes routes, sur ma terre, cette terre dont je t'avais formé, et tu as versé le sang innocent.

Et l'homme répondit et dit:

- J'ai également fait cela.

Et derechef Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit à l'homme:

- Ta vie a été mauvaise et tu as caché la beauté que j'ai montrée et le bien que j'ai caché, tu l'as négligé. Les murailles de ta chambre étaient d'images peintes et, de ton lit d'abomination, tu te levais au son des flûtes. Tu as bâti sept autels aux péchés que j'ai soufferts, et tu as mangé ce que l'on ne doit pas manger, et la pourpre de tes vêtements était brodée de trois signes de honte. Tes idoles n'étaient ni d'or ni d'argent qui subsiste, mais de chair qui périt. Tu baignais leur chevelure de parfums et tu mettais des grenades dans leurs mains. Tu oignais leurs pieds de safran et tu déployais des tapis devant eux. Avec de l'antimoine, tu peignais leurs paupières et, avec la myrrhe, tu enduisais leurs corps. Devant elles tu t'es incliné jusqu'à terre et les trônes de tes idoles se sont élevés au soleil. Tu as montré au soleil ta honte et à la lune ta folie. Et l'homme répondit et dit:

- J'ai également fait cela.

Et pour la troisième fois, Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit à l'homme:

- Ta vie a été mauvaise, et avec le mal tu as payé le bien et avec l'imposture la bonté. Tu as blessé les mains qui t'ont nourri et tu as méprisé les seins qui t'avaient donné leur lait. Celui qui vint à toi avec de l'eau est parti altéré et les hommes hors la loi qui t'ont caché dans leurs tentes la nuit, tu les as livrés avant l'aube. Tu as tendu une embuscade à ton ennemi qui t'avait épargné et l'ami qui marchait avec toi, tu l'as vendu pour de l'argent, et à ceux qui t'ont apporté l'amour, tu as en échange donné la luxure.

Et l'homme répondit et dit:

- J'ai également fait cela.

Et Dieu ferma le livre de la vie de l'homme et dit:

- Vraiment je devrais t'envoyer en enfer. C'est en enfer que je dois t'envoyer.

Et l'homme s'écria:

- Tu ne le peux pas.

Et Dieu dit à l'homme:

- Pourquoi ne puis-je t'envoyer en enfer et pour quelle raison?

- Parce que j'ai toujours vécu en enfer, répondit l'homme.

Et le silence régna dans la maison du jugement.

Et après un moment Dieu parla et dit à l'homme:

- Puisque je ne puis t'envoyer en enfer, vraiment je t'enverrai au ciel. C'est au ciel que je t'enverrai.

Et l'homme s'écria:

- Tu ne le peux pas.

Et Dieu dit à l'homme:

- Pourquoi ne puis-je t'envoyer au ciel et pour quelle raison?

- Parce que jamais et nulle part je n'ai pu m'imaginer un ciel, répliqua l'homme.

Et le silence régna dans la maison du jugement.

VI — Le maître de sagesse

Depuis son enfance, il avait été, comme quiconque, bourré de la parfaite connaissance de Dieu et, même quand il n'était qu'un gamin, bien des saints, comme aussi certaines saintes femmes qui habitaient la libre cité, dans laquelle il était né, avaient été saisis d'un grand émerveillement à ses réponses graves et sages.

Et quand ses parents lui eurent donné la robe et l'anneau de l'âge viril, il les embrassa et les quitta pour aller courir le monde, car il voulait parler de Dieu au monde.

Car il y avait, en ce temps-là, dans le monde, bien des gens qui ne connaissaient aucunement Dieu ou n'avaient de lui qu'une connaissance incomplète ou adoraient les faux dieux qui habitent les bois sacrés et ne se soucient pas de leurs adorateurs.

Et il fit face au soleil et voyagea, marchant sans sandales, comme il avait vu marcher les saints, et portant à sa ceinture une besace de cuir et une petite gourde d'argile brunie.

Et comme il marchait le long de la grande route, il était plein de cette joie qui naît de la parfaite connaissance de Dieu, et il chantait les louanges de Dieu sans interrompre ses chants et, après quelque temps, il entra dans un pays inconnu où s'élevaient bien des cités.

Et il traversa onze cités.

Et quelques-unes de ces cités étaient dans les vallées, d'autres sur les bords de grandes rivières et d'autres assises sur des collines.

Et, dans chaque cité, il trouva un disciple qui l'aima et le suivit, et une grande multitude de peuple de chaque cité le suivit aussi et la connaissance de Dieu se répandit sur toute la terre et bien des chefs de gouvernement furent convertis.

Et les prêtres des temples, dans lesquels il y avait des idoles, trouvèrent que la moitié de leur gain était perdu et, quand, à midi, ils battaient leurs tambours, personne ou bien peu de gens venaient avec des pains et des offrandes de viande, comme ç'avait été l'habitude du pays avant l'arrivée du pèlerin.

Cependant, plus la foule qui le suivait s'accroissait, plus le nombre de ses disciples grandissait, plus son affliction augmentait.

Et il ne savait pas pourquoi son affliction était si grande, car il parlait toujours de Dieu et selon la plénitude de parfaite connaissance de Dieu que Dieu lui avait donnée.

Et, un soir, il sortit de la onzième cité qui était une cité d'Arménie; et ses disciples et une grande foule de peuple le suivirent, et il monta sur une montagne et s'assit sur un rocher qu'il y avait sur la montagne.

Et ses disciples se rangèrent autour de lui et la multitude s'agenouilla dans la vallée.

Et il plongea sa tête dans ses mains et pleura, et dit à son âme:

- Pourquoi suis-je plein d'affliction et de crainte et pourquoi chacun de mes disciples est-il comme un ennemi qui s'avance en pleine lumière?

Et son âme lui répondit et dit:

- Dieu t'a rempli de la pleine connaissance de lui-même et tu as donné cette science aux autres. Tu as divisé la perle de grand prix et tu as partagé en fragments le vêtement sans couture. Celui qui répand la sagesse se vole lui-même. Il est comme celui qui donne un trésor à un voleur. Dieu n'est-il pas plus sage que ce que tu l'es? Qui es-tu pour répandre le secret que Dieu t'a confié? J'étais riche un jour et tu m'as appauvrie. J'ai vu Dieu un jour et maintenant tu me l'as caché.

Et de nouveau il pleura, car il savait que son Âme lui disait la vérité et qu'il avait donné aux autres la parfaite connaissance de Dieu et qu'il était comme un homme qui s'est accroché aux pans de la robe de Dieu et que sa foi l'abandonnait en raison du nombre de ceux qui croyaient en lui.

Et il se dit à lui-même:

- Je ne parlerai plus de Dieu. Celui qui répand la sagesse se vole lui-même.

Et, quelques heures plus tard, ses disciples vinrent près de lui et, s'inclinant jusqu'à terre, lui dirent:

- Maître, parle de Dieu, car tu as la parfaite connaissance de
Dieu et nul homme autre que toi n'a cette connaissance.

Et il leur répondit et leur dit:

- Je vous parlerai de toutes les autres choses qui sont dans le ciel et sur la terre, mais de Dieu je ne vous en parlerai pas. Ni maintenant ni en aucun temps je ne vous parlerai plus de Dieu.

Et ils s'irritèrent contre lui et lui dirent:

- Tu nous as conduits dans le désert pour que nous puissions t'écouter. Veux-tu nous renvoyer affamés, nous et la grande foule que tu as invitée à te suivre.

Et il leur répondit et leur dit:

- Je ne vous parlerai pas de Dieu.

Et la multitude murmura contre lui et lui dit:

- Tu nous as conduits dans le désert et tu ne nous as pas donné de nourriture à manger. Parle-nous de Dieu et cela nous suffira.

Mais il ne leur répondit pas un mot, car il savait que s'il parlait de Dieu il leur donnerait un trésor.

Et les disciples s'en furent tristement et la multitude retourna dans ses maisons. Et beaucoup moururent en route.

Et, quand il fut seul, il se leva et se tourna vers la lune et voyagea pendant sept lunes, ne parlant à aucun homme et ne répondant à aucune question.

Et quand la septième lune fut à son déclin, il atteignit ce désert qui est le désert de la grande Rivière.

Et ayant trouvé vide une caverne qu'habitait jadis un Centaure, il la prit pour abri et s'y fit une natte de jonc pour y coucher et mener la vie d'un ermite.

Et, chaque heure, l'ermite louait Dieu qui avait permis qu'il apprît à le connaître et à connaître son admirable grandeur.

Or, un soir, comme l'ermite était assis devant la caverne où il s'était organisé un lieu de repos, il aperçut un jeune homme au visage pervers et beau qui passait en habits simples et les mains vides.

Chaque soir, le jeune homme repassa les mains vides et, chaque matin, il revint les mains pleines de pourpre et de perles, car c'était un voleur, et il volait les caravanes de marchands.

Et l'ermite le regarda et il eut pitié de lui. Mais il ne lui dit pas un mot, car il savait que celui qui dit un mot perd la foi.

Et, un matin, comme le jeune homme revenait les mains pleines de pourpre et de perles, il s'arrêta, fronça les sourcils, frappa du pied sur la table et dit à l'ermite:

- Pourquoi me regardez-vous toujours de la sorte quand je passe? Qu'est-ce donc que je vois dans vos yeux? Car aucun homme ne m'a regardé auparavant de cette façon. Et c'est pour moi un aiguillon et un chagrin.

Et l'ermite lui répondit et dit:

- Ce que vous voyez dans mes yeux, c'est de la pitié. C'est la pitié qui vous regarde par mes yeux.

Et le jeune homme ricana d'un rire méprisant et cria à l'ermite d'une voix amère.

Il lui dit:

- J'ai de la pourpre et des perles dans mes mains et vous n'avez pour vous coucher qu'une natte de jonc. Quelle pitié auriez-vous pour moi? Et pour quelle raison avez-vous cette pitié?

- J'ai pitié de vous, dit l'ermite, parce que vous ne connaissez pas Dieu.

- La connaissance de Dieu est-elle une chose précieuse? demanda le jeune homme.

Et il s'approcha de l'entrée de la caverne.

- Elle est plus précieuse que toute la pourpre et toutes les perles du monde, répondit l'ermite.

- Et la possédez-vous? dit le jeune voleur.

Et il s'approcha encore.

- Jadis, répondit l'ermite, j'ai possédé vraiment la parfaite connaissance de Dieu, mais dans ma folie je l'ai partagée et je l'ai divisée entre bien d'autres hommes. Même encore maintenant pareille ressouvenance est et demeure pour moi plus précieuse que la pourpre et les perles.

Et quand le jeune voleur entendit cela, il jeta la pourpre et les perles qu'il portait dans ses mains et, tirant une épée pointue d'acier recourbé, il dit à l'ermite:

- Donnez-moi sur l'heure cette connaissance de Dieu que vous possédez ou je vais vous tuer sans hésiter? Pourquoi ne tuerai-je pas celui qui possède un trésor plus grand que mon trésor?

Et l'ermite étendit ses bras et dit:

- Ne vaudrait-il pas mieux pour moi d'aller dans les cours les plus éloignées de la maison de Dieu et le louer que de vivre dans le monde et de ne pas le connaître? Tuez-moi si c'est votre volonté. Mais je ne livrerai pas ma connaissance de Dieu.

Et le jeune voleur tomba à genoux et le supplia, mais l'ermite ne voulut ni lui parler de Dieu ni lui donner son trésor.

Et le jeune voleur se leva et dit à l'ermite:

- Qu'il en soit comme vous le voulez. Pour moi, je vais aller à la Ville des Sept Péchés qui n'est qu'à trois jours de marche d'ici, et pour ma pourpre on me donnera du plaisir et pour mes perles on me vendra de la joie.

Et il reprit la pourpre et les perles et s'en fut rapidement.

Et l'ermite l'appela à grands cris. Il le suivit et l'implora.

Durant trois jours, il suivit le jeune voleur sur la route, et il le supplia de revenir, de ne pas entrer dans la cité des Sept Péchés.

Et, à tout moment, le jeune voleur regardait l'ermite, et l'appelait, et lui disait:

- Voulez-vous me donner cette connaissance de Dieu qui est plus précieuse que la pourpre et les perles? Si vous voulez me donner cela, je n'entrerai pas dans la Cité.

Et toujours l'ermite répondait:

- Je vous donnerai tout ce que j'ai, à l'exception d'une seule chose, car cette chose-là il ne m'est pas permis de la donner.

Et, au crépuscule du troisième jour, ils arrivèrent près des grandes portes écarlates de la Cité des Sept Péchés.

Et de la Cité le bruit de mille éclats de rire vint jusqu'à eux.

Et le jeune voleur rit en réponse et s'efforça de frapper à la porte.

Et comme il y frappait, l'ermite courut sur lui, et le saisit par les pans de ses vêtements et lui dit:

- Étendez vos mains et mettez vos bras autour de mon cou; approchez votre oreille de mes lèvres et je vous donnerai ce qu'il me reste de la connaissance de Dieu.

Et le jeune voleur s'arrêta.

Et, quand l'ermite lui eut livré sa connaissance de Dieu, il tomba sur le sol et pleura, et de grandes ténèbres lui cachèrent la ville et le jeune voleur si bien qu'il ne les vit plus.

Et comme il était là courbé tout en larmes, il s'aperçut que quelqu'un était debout à côté de lui et celui qui était debout à côté de lui avait des pieds d'airain et des cheveux comme de la laine fine.

Et il releva l'ermite et lui dit:

- Jusqu'ici tu as eu la parfaite connaissance de Dieu; maintenant tu as le parfait amour de Dieu. Pourquoi pleures-tu?

Et il le baisa.

L'ÂME HUMAINE SOUS LE RÉGIME SOCIALISTE [34]

Le principal avantage qui résulterait de rétablissement du socialisme serait, à n'en pas douter, que nous serions délivrés par lui de cette sordide nécessité de vivre pour d'autres, qui dans l'état actuel des choses, pèse d'un poids si lourd sur tous presque sans exception. En fait, on ne voit pas qui peut s'y soustraire.

Çà et là, dans le cours du siècle, un grand homme de science, tel que Darwin; un grand poète, comme Keats; un subtil critique comme Renan; un artiste accompli, comme Flaubert, ont su s'isoler, se placer en dehors de la zone où le reste des hommes fait entendre ses clameurs, se tenir à l'abri du mur, que décrit Platon[35] réaliser ainsi la perfection de ce qui était en chacun, avec un avantage incalculable pour eux, à l'avantage infini et éternel du monde entier.

Néanmoins, ce furent des exceptions.

La majorité des hommes gâchent leur existence par un altruisme malsain, exagéré, et en somme, ils le font par nécessité. Ils se voient au milieu d'une hideuse pauvreté, d'une hideuse laideur, d'une hideuse misère. Ils sont fortement impressionnés par tout cela, c'est inévitable.

L'homme est plus profondément agité par ses émotions que par son intelligence, et comme je l'ai montré en détail dans un article que j'ai jadis publié sur _la Critique et l'Art__[36]_, il est bien plus facile de sympathiser avec ce qui souffre, que de sympathiser avec ce qui pense. Par suite, avec des intentions admirables, mais mal dirigées, on se met très sérieusement, très sentimentalement à la besogne de remédier aux maux dont on est témoin. Mais vos remèdes ne sauraient guérir la maladie, ils ne peuvent que la prolonger, on peut même dire que vos remèdes font partie intégrante de la maladie.

Par exemple, on prétend résoudre le problème de la pauvreté, en donnant aux pauvres de quoi vivre, ou bien, d'après une école très avancée, en amusant les pauvres.

Mais par là, on ne résout point la difficulté; on l'aggrave, le but véritable consiste à s'efforcer de reconstruire la société sur une base telle que la pauvreté soit impossible. Et les vertus altruistes ont vraiment empêché la réalisation de ce plan.

Tout de même que les pires possesseurs d'esclaves étaient ceux qui témoignaient le plus de bonté à leurs esclaves, et empêchaient ainsi d'une part les victimes du système d'en sentir toute l'horreur, et de l'autre les simples spectateurs de la comprendre, ainsi, dans l'état actuel des choses en Angleterre, les gens qui font le plus de mal, sont ceux qui s'évertuent à faire le plus de bien possible. C'est au point qu'à la fin nous avons été témoins de ce spectacle: des hommes qui ont étudié sérieusement le problème, et qui connaissent la vie, des hommes instruits, et qui habitent East-End, en arrivent à supplier le public de mettre un frein à ses impulsions altruistes de charité, de bonté, etc. Et ils le font par ce motif que la Charité dégrade et démoralise. Ils ont parfaitement raison.

La Charité est créatrice d'une multitude de péchés.

Il reste encore à dire ceci: c'est chose immorale que d'employer la propriété privée à soulager les maux affreux que cause la privation de propriété privée; c'est à la fois immoral et déloyal.

Sous le régime socialiste, il est évident que tout cela changera.

Il n'y aura plus de gens qui habiteront des tanières puantes, seront vêtus de haillons fétides, plus de gens pour procréer des enfants malsains, et émaciés par la faim, au milieu de circonstances impossibles et dans un entourage absolument repoussant.

La sécurité de la société ne sera plus subordonnée, comme elle l'est aujourd'hui, au temps qu'il fait. S'il survient de la gelée, nous n'aurons plus une centaine de mille hommes forcés de chômer, vaguant par les rues dans un état de misère répugnante, geignant auprès des voisins pour en tirer des aumônes ou s'entassant à la porte d'abris dégoûtants pour tâcher d'y trouver une croûte de pain et un logement malpropre pour une nuit. Chacun des membres de la société aura sa part de la prospérité générale et du bonheur social, et s'il survient de la gelée, personne n'en éprouvera d'inconvénient réel.

Et d'autre part, le socialisme en lui-même aura pour grand avantage de conduire à l'individualisme.

Le socialisme, le communisme, - appelez comme vous voudrez le fait de convertir toute propriété privée en propriété publique, de substituer la coopération à la concurrence, - rétablira la société dans son état naturel d'organisme absolument sain, il assurera le bien-être matériel de chaque membre de la société. En fait, il donnera à la vie sa vraie base, le milieu qui lui convient. Mais pour que la vie atteigne son mode le plus élevé de perfection, il faut quelque chose de plus.

Ce qu'il faut, c'est l'individualisme. Si le socialisme est autoritaire, s'il existe des gouvernements armés du pouvoir économique, comme il y en a aujourd'hui qui sont armés du pouvoir politique, en un mot, si nous devons avoir des tyrannies industrielles, alors ce nouvel état de choses sera pire pour l'homme que le premier.

Actuellement, grâce à l'existence de la propriété privée, beaucoup d'hommes sont en état de produire une somme extrêmement restreinte d'individualisme.

Les uns sont soustraits à la nécessité de travailler pour vivre, les autres sont libres de choisir la sphère d'activité où ils se sentent réellement dans leur élément, où ils trouvent leur plaisir: tels sont les poètes, les philosophes, les hommes de science, les hommes cultivés, en un mot les hommes qui sont parvenus à se définir, ceux en qui toute l'humanité réussit à se réaliser partiellement.

D'autre part, il existe bon nombre d'hommes qui, dépourvus de toute propriété personnelle, toujours sur le point de tomber dans l'abîme de la faim, sont contraints à faire des besognes bonnes pour les bêtes de somme, à faire des besognes absolument désagréables pour eux, et la tyrannie de la nécessité, qui donne des ordres, qui ne raisonne pas, les y force. Tels sont les pauvres, et on ne trouve chez eux nulle grâce dans les manières, nul charme dans le langage, rien qui rappelle la civilisation, la culture, la délicatesse dans le plaisir, la joie de vivre.

Leur force collective est d'un grand profit pour l'humanité. Mais ce qu'elle y gagne se réduit au résultat matériel.

Quant à l'individu, s'il est pauvre, il n'a pas la moindre importance. Il fait partie, atome infinitésimal, d'une force qui, bien loin de l'apercevoir, l'écrase, et d'ailleurs préfère le voir écrasé, car cela le rend bien plus obéissant.

Naturellement, on peut dire que l'individualisme tel que le produit un milieu où existe la propriété privée, n'est pas toujours, que même, en règle générale, il est rarement d'une qualité bien fine, d'un type bien merveilleux, et qu'à défaut de culture et de charme, les pauvres ont encore bien des vertus.

Ces deux assertions seraient tout à fait vraies.

La possession de la propriété privée est souvent des plus démoralisantes, et il est tout naturel que le socialisme voie là une des raisons de se délivrer de cette institution. En fait, la propriété est un vrai fléau.

Il y a quelque temps des hommes parcoururent le pays en disant que la propriété a des devoirs. Ils le dirent si souvent d'une façon si ennuyeuse, que l'Église s'est mise à le dire. On l'entend répéter dans toutes les chaires.

Cela est parfaitement vrai. Non seulement la propriété a des devoirs, mais elle a des devoirs si nombreux, qu'au delà de certaines limites, sa possession est une source d'ennuis. Elle comporte des servitudes à n'en plus finir pour les uns; pour d'autres une continuelle application aux affaires: ce sont des ennuis sans fin.

Si la propriété ne comportait que des plaisirs, nous pourrions nous en accommoder, mais les devoirs qui s'y rattachent la rendent insupportable. Nous devons la supprimer, dans l'intérêt des riches.

Quant aux vertus des pauvres, il faut les reconnaître, elles n'en sont que plus regrettables.

On nous dit souvent que les pauvres, sont reconnaissants de la charité. Certains le sont, nul n'en doute, mais les meilleurs d'entre eux ne sont jamais reconnaissants. Ils sont ingrats, mécontents, indociles, ingouvernables, et c'est leur droit strict.

Ils sentent que la Charité est un moyen de restitution partielle ridiculement inadéquat, ou une aumône sentimentale, presque toujours aggravée d'une impertinente indiscrétion que l'homme sentimental se permet pour diriger tyranniquement leur vie privée.

Pourquoi ramasseraient-ils avec reconnaissance les croûtes de pain qui tombent de la table du riche?

Leur place serait à cette même table, et ils commencent à le savoir.

On parle de leur mécontentement. Un homme qui ne serait pas mécontent dans un tel milieu, dans une existence aussi basse, serait une parfaite brute.

Aux yeux de quiconque a lu l'histoire, la désobéissance est une vertu primordiale de l'homme. C'est par la désobéissance que s'est accompli le progrès, par la désobéissance et la révolte.

Parfois on loue les pauvres d'être économes. Mais recommander l'économie aux pauvres, c'est chose à la fois grotesque et insultante. Cela revient à dire à un homme qui meurt de faim: «ne mangez pas tant». Un travailleur de la ville ou des champs qui pratiquerait l'économie serait un être profondément immoral. On devrait se garder de donner la preuve qu'on est capable de vivre comme un animal réduit à la portion congrue. On devrait se refuser à vivre de cette façon; il est préférable de voler ou de recourir à l'assistance publique, ce que bien des gens regardent comme une forme du vol. Quant à mendier, c'est plus sûr que de prendre, mais prendre est plus beau que mendier. Non, un bomme pauvre qui est ingrat, dépensier, mécontent, rebelle, est probablement quelqu'un, et il y a en lui bien des choses. Dans tous les cas, il est une protestation saine.

Quant aux pauvres vertueux, nous pouvons les plaindre, mais pour rien au monde nous ne les admirerons. Ils ont traité pour leur compte personnel avec l'ennemi, et vendu leur droit d'aînesse pour un très méchant plat. Il faut donc que ce soient des gens extrêmement bornés.

Je comprends fort bien qu'on accepte des lois protectrices de la propriété privée, qu'on en admette l'accumulation, tant qu'on est capable soi-même de réaliser dans de telles conditions quelque forme de vie esthétique et intellectuelle. Mais ce qui me paraît tout à fait incroyable, c'est qu'un homme dont l'existence est entravée, rendue hideuse par de telles lois puisse se résigner à leur permanence.

Et pourtant la vraie explication n'est point malaisée à trouver, la voici dans toute sa simplicité.

La misère, la pauvreté ont une telle puissance dégradante, elles exercent un effet paralysant si énergique sur la nature humaine, qu'aucune classe n'a une conscience nette de ses propres souffrances. Il faut qu'elle en soit avertie par d'autres, et souvent elle refuse totalement de les croire.

Ce que les grands employeurs de travail disent contre les agitateurs est d'une incontestable vérité.

Les agitateurs sont une bande de gens qui se mêlent à tout, se fourrent partout; ils s'en prennent à une classe qui jusqu'alors était parfaitement satisfaite, et ils sèment chez elle les germes, du mécontentement. C'est là ce qui fait que les agitateurs sont des plus nécessaires. Sans eux, dans notre état d'imperfection sociale, on ne ferait pas un seul progrès vers la civilisation.

Si l'esclavage a disparu d'Amérique, cela n'est nullement dû à l'initiative des esclaves et ils n'ont pas même exprimé formellement le désir d'être libres. Sa suppression est entièrement due à la conduite grossièrement illégale de certains agitateurs de Boston et d'ailleurs, qui n'étaient point eux-mêmes des esclaves, ni des possesseurs d'esclaves, qui n'avaient aucun intérêt réellement engagé dans la question. Ce sont les abolitionnistes, certainement, qui ont allumé la torche, l'ont tenue en l'air, qui ont mis en marche toute l'affaire. Et, chose assez curieuse, ils n'ont trouvé qu'un très faible concours chez les esclaves eux-mêmes, ils n'ont guère éveillé en ceux-là de sympathies, et quand la guerre fut terminée, quand les esclaves se trouvaient libres, en possession même d'une liberté tellement complète qu'ils étaient libres de mourir de faim, beaucoup parmi eux déplorèrent le nouvel état de choses.

Pour le penseur, l'événement le plus tragique, dans toute la Révolution française, n'est point que Marie-Antoinette ait été mise à mort comme Reine, mais que les paysans affamés de la Vendée aient couru volontairement se faire tuer pour la cause affreuse de la féodalité.

Il est donc clair qu'un socialisme autoritaire ne fera pas l'affaire. En effet, dans le système actuel, un très grand nombre de gens peuvent mener une existence qui comporte une certaine somme de liberté, d'expression, de bonheur. Dans une société composée de casernes industrielles, sous un régime de tyrannie économique, personne ne serait en état de jouir de cette liberté.

Il est fâcheux qu'une partie de notre population soit dans un état équivalent à l'esclavage, mais il serait puéril de prétendre résoudre le problème par l'asservissement de toute la population.

Il faut que chacun ait la liberté de choisir son travail. On ne doit exercer sur personne aucune contrainte, quelle qu'en soit la forme.

S'il s'en produit, son travail ne sera pas bon pour lui, ne sera pas bon en soi, ne sera pas bon pour les autres. Et par travail, j'entends simplement toute sorte d'activité.

J'ai peine à croire qu'il se trouve aujourd'hui un seul socialiste pour proposer que chaque matin un inspecteur aille dans chaque maison s'assurer que le citoyen qui l'occupe est levé, et fait ses huit heures de travail manuel.

L'humanité a dépassé cette phase et réserve ce genre de vie à ceux que, pour des raisons fort arbitraires, elle juge à propos d'appeler les criminels.

Mais j'avoue que bien des plans de socialisme, qui me sont tombés sous les yeux, me paraissent viciés d'idées autoritaires, sinon de contrainte effectuée. Naturellement il ne saurait être question d'autorité ni de contrainte. Toute association doit être entièrement volontaire. C'est seulement par l'association volontaire que l'homme se développe dans toute sa beauté.

On se demandera peut-être comment l'individualisme, plus ou moins subordonné de nos jours à l'existence de la propriété privée, trouvera son profit à l'abolition de toute propriété privée.

La réponse est très simple.

Il est vrai que dans les conditions actuelles, un petit nombre d'hommes, qui possédaient en propre, des moyens d'existence, comme Byron, Shelley, Browning, Victor Hugo, Baudelaire, et d'autres ont été en mesure de réaliser plus ou moins complètement leur personnalité. Pas un de ces hommes n'a travaillé un seul jour pour un salaire. Ils étaient à l'abri de la pauvreté. Ils avaient un immense avantage.

Il s'agit de savoir si l'individualisme gagnerait à la suppression d'un tel avantage.

Qu'advient-il alors de l'individualisme?

Quel bénéfice en retirera-t-il?

Il en profitera de la façon suivante:

Dans le nouvel état de choses, l'individualisme sera bien plus libre, bien plus affiné, bien plus intensifié qu'il ne l'est actuellement.

Je ne parle point de l'individualisme grandiose que ces poètes réalisent dans leur imagination, mais du grand individualisme qui existe à l'état latent, potentiel dans l'humanité en général. Car l'acceptation de la propriété a fait un tort véritable à l'individualisme, et l'a rendu nébuleux par suite de la confusion entre l'homme et ce qu'il possède.

Elle a fait dévier entièrement l'individualisme. Elle lui a donné pour but le gain et non la croissance. Par suite, on a cru que le point important était d'avoir, et l'on a ignoré que le point important, c'était d'être.

La véritable perfection de l'homme consiste non dans ce qu'il a, mais dans ce qu'il est.

La propriété privée a écrasé le vrai individualisme et fait surgir un individualisme illusoire. Elle a interdit à une partie de la population l'accès de l'individualisme par la barrière de la faim. Elle a interdit cet accès au reste de la population, en lui faisant suivre une mauvaise route et la surchargeant inutilement.

Et, en effet, la personnalité de l'homme s'est si complètement fondue en ses possessions, que la loi anglaise a traité les attaques contre les propriétés individuelles bien plus sévèrement que les attaques contre les personnes, et que la propriété est restée la condition des droits civiques.

L'activité nécessaire pour gagner de l'argent est aussi des plus démoralisantes.

Dans un pays comme le nôtre, où la propriété confère des avantages immenses, position sociale, honneurs, respect, titres, et autres agréments de même sorte, l'homme, ambitieux par nature, se donne pour but l'accumulation de cette propriété. Il s'acharne, s'exténue à cet ennuyeux labeur d'accumuler, longtemps après qu'il a acquis bien au delà de ce qui lui est nécessaire, de ce dont il peut faire quelque usage, tirer quelque plaisir, bien au delà même de ce qu'il croit avoir. Un homme se surmènera jusqu'à en mourir pour s'assurer la possession, et vraiment quand on considère les avantages énormes que donne la propriété, on ne s'en étonne guère.

On regrette que la société soit construite sur une base telle que l'homme ait été engagé par force dans une rainure, et mis ainsi dans l'impossibilité de développer librement ce qui, en lui, est merveilleux, fascinant, exquis, - mis par là même hors d'état de sentir le vrai plaisir, la joie de vivre.

En outre, dans les conditions actuelles, l'homme jouit de très peu de sécurité.

Un négociant qui possède une fortune énorme, peut être, et il est en effet, à chaque instant de sa vie, à la merci de choses sur lesquelles il n'a aucune influence. Que la direction du vent se déplace de quelques points, que le temps change brusquement, qu'il se produise un incident trivial, que son vaisseau coule, que ses spéculations tournent mal, et il se trouvera dans le rang des pauvres: sa situation sociale disparaîtra complètement.

Or, il faudrait qu'un homme ne souffre que du mal qu'il se fait à lui-même. Il faudrait qu'il soit impossible de voler un homme. Ce que l'on possède réellement, on l'a en soi. Il faudrait que ce qui est en dehors d'un homme soit entièrement dépourvu d'importance.

Abolissons la propriété privée, et nous aurons alors le vrai, le beau, le salutaire individualisme.

Personne ne gâchera sa vie à accumuler des choses, et des symboles de choses.

On vivra.

Vivre, c'est ce qu'il y a de plus rare au monde. La plupart des hommes existent, voilà tout.

On peut se demander si nous avons jamais vu la complète expression d'une personnalité, si ce n'est sur le plan où évolue l'imagination de l'artiste.

Dans l'action, nous ne l'avons jamais vu.

César, dit Mommsen, était l'homme complet, parfait. Mais au milieu de quelle tragique insécurité ne vivait-il pas?

Partout où l'homme exerce l'autorité, il en est un qui résiste à l'autorité.

César était très parfait, mais sa perfection voyageait sur une route trop dangereuse.

Marc-Aurèle était l'homme parfait, dit Renan. Oui, le grand empereur était un homme parfait, mais quel intolérable fardeau de charges infinies on lui imposait! Il chancelait sous le poids de l'empire. Il avait conscience de l'impossibilité où un seul homme se trouvait de porter le faix de ce monde titanique, trop vaste.

L'homme que j'appelle parfait, c'est l'homme qui se développe au milieu de conditions parfaites, l'homme qui n'est point blessé, tracassé, mutilé, ou en danger.

La plupart des personnalités ont été contraintes à la rébellion. La moitié de leur force s'est usée en frottement.

La personnalité de Byron, par exemple, a été terriblement gaspillée dans sa bataille avec la stupidité, l'hypocrisie, le philistinisme des Anglais. De telles batailles n'ont pas toujours pour résultat d'accroître les forces. Byron ne fut jamais en état de donner ce qu'il eût pu donner.

Shelley s'en tira mieux. Comme Byron, il avait quitté l'Angleterre dès que la chose avait été possible. Mais il n'était pas aussi connu. Si les Anglais s'étaient tant soit peu douté de sa valeur, de sa supériorité réelle comme poète, ils seraient tombés sur lui à coups de dents, à coups de griffes, et ils auraient fait l'impossible pour lui rendre la vie insupportable. Mais il ne faisait pas assez grande figure dans le monde, aussi fut-il relativement tranquille. Néanmoins, même en Shelley, la marque de la rébellion est parfois très forte. Le trait caractéristique de la personnalité parfaite, n'est pas la rébellion, mais la paix.

Ce sera une chose bien merveilleuse, que la vraie personnalité humaine, quand nous la verrons. Elle croîtra naturellement et simplement, comme la fleur, comme l'arbre poussent. Elle ne sera jamais en état discordant. Elle n'argumentera pas, ne disputera pas. Elle ne fera pas de démonstrations. Elle saura toutes choses. Et, néanmoins, elle ne s'acharnera point après la connaissance. Elle possédera la sagesse. Sa valeur n'aura point pour mesures des choses matérielles. Elle ne possédera rien, et néanmoins elle possédera tout, et quoi qu'on lui prenne, elle continuera à le posséder, tant elle sera riche. Elle ne sera pas sans cesse occupée à se mêler des affaires d'autrui ou à vouloir que les autres lui soient semblables. Elle aimera les autres, à raison même de leur différence. Néanmoins, tout en se refusant à intervenir chez les autres, elle les aidera tous, comme nous est secourable une belle chose, simplement parce qu'elle est telle.

La personnalité de l'homme sera une vraie merveille. Elle sera aussi merveilleuse que la personnalité de l'enfant.

À son développement concourra le Christianisme, si les hommes le désirent; mais si les hommes ne le désirent pas, elle ne se développera pas avec moins de sûreté. Car elle ne se souciera guère du passé. Il ne lui importera guère que des choses aient eu lieu ou non. De plus, elle n'admettra pas d'autres lois que celles qu'elle se sera faites, pas d'autre autorité que la sienne à elle. Néanmoins, elle aimera ceux qui cherchèrent à la rendre plus intense, elle parlera souvent d'eux. Et le Christ fut l'un d'eux.

«Connais-toi toi-même», lisait-on sur un portique dans le monde ancien. Sur le portique du monde nouveau on lira: «Sois toi-même». Et le message que le Christ apportait à l'homme se réduisait à ceci: «Sois toi-même». C'est là le secret du Christ.

Quand Jésus parle de pauvres, il entend simplement par là des personnalités, tout comme sa mention de riches s'applique à des hommes qui n'ont pas développé leurs personnalités.

Jésus se mouvait au milieu d'un peuple qui admettait l'accumulation de la propriété tout comme on l'admet parmi nous. L'Évangile qu'il prêchait ne tendait point à faire regarder comme avantageux à l'homme un genre de vie où l'on se nourrirait chichement d'aliments malsains, où l'on se vêtirait de haillons malsains, où l'on coucherait dans des chambres horribles et malsaines. Il ne trouvait point désavantageux pour l'homme de vivre dans des conditions salubres, agréables et décentes.

Une telle manière de voir eût été faussée en ce pays, en ce temps- là et le serait bien davantage de nos jours et en Angleterre, car plus l'homme remonte vers le nord, plus les nécessités matérielles de la vie prennent une importance vitale; notre société est infiniment plus compliquée, et recule bien plus loin les extrêmes du luxe et du paupérisme, qu'aucune autre société du monde ancien.

Ce que Jésus voulait dire, c'était ceci:

Il disait à l'homme: «Vous avez une personnalité merveilleuse; développez-la, soyez vous-même. Ne vous imaginez pas que la perfection consiste à accumuler ou posséder des choses extérieures. C'est en dedans de vous-même qu'est votre perfection. Dès que vous aurez bien saisi cela, vous n'aurez plus besoin d'être riche. Les richesses ordinaires, on peut les voler à un homme. Les richesses réelles, on ne saurait les prendre. Dans le trésor intérieur de votre âme, il y a une infinité de choses précieuses qu'on ne saurait vous voler. Aussi, efforcez-vous de donner à votre vie une forme telle que les choses du dehors ne puissent vous faire du mal. Essayez aussi de vous défaire de la propriété privée. Celle-ci comporte des préoccupations sordides, une activité sans fin, des maux sans nombre. La propriété privée entrave à chaque pas l'individualisme.»

Il faut le remarquer, Jésus n'a jamais dit que les gens appauvris sont nécessairement des gens honnêtes, ni que les gens aisés sont forcément mauvais.

Cela n'aurait pas été vrai. En tant que classe, les gens aisés valent mieux que les gens appauvris. Ils sont plus moraux, plus intellectuels. Ils ont plus de tenue.

Il y a dans une nation, une seule classe qui pense plus à l'argent que les riches, et ce sont les pauvres.

Les pauvres ne peuvent penser à autre chose. C'est en cela que consiste la malédiction de la pauvreté.

Ce que dit Jésus, c'est que l'homme arrive à la perfection non point par ce qu'il a, ni même par ce qu'il fait, mais uniquement par ce qu'il est.

Et ainsi le jeune homme riche, qui vient à Jésus, est représenté comme un citoyen profondément honnête, qui n'a enfreint aucune des lois de son pays, aucun des commandements de sa religion. Il est tout à fait respectable, dans le sens qu'on donne d'ordinaire à ce mot extraordinaire.

Jésus lui dit:

- Vous devriez renoncer à votre propriété personnelle. Cela vous empêche de réaliser votre perfection; c'est un poids mort que vous traînez; c'est un fardeau. Votre personnalité n'en a pas besoin. C'est en votre intérieur, et non en dehors de vous, que vous trouverez ce que vous êtes réellement, et ce qui vous est réellement nécessaire.

À ses amis, il tient le même langage.

Il leur dit d'être eux-mêmes, et de ne pas se tracasser incessamment au sujet de choses qui leur sont étrangères. Et qu'importent les autres choses?

L'homme forme un tout complet.

Quand ils se mêleront au monde, le monde entrera en conflit avec eux. Cela est inévitable. Le monde hait l'individualisme. Mais qu'ils ne s'en troublent point.

Ils doivent être calmes, concentrés sur eux-mêmes.

Si quelqu'un leur prend leur manteau, qu'ils lui donnent leur habit, rien que pour montrer que les choses matérielles n'ont pas d'importance. Si les gens les injurient, qu'ils s'abstiennent de riposter. Qu'est-ce que cela signifie? Ce qu'on dit d'un homme ne change rien en cet homme. Il est ce qu'il est. L'opinion publique n'a pas la moindre valeur.

Même quand on use de violence, ils ne doivent pas y opposer la violence. Ce serait s'abaisser au même niveau.

Après tout, jusque dans une prison, un homme peut être tout à fait libre. Son âme peut être libre. Sa personnalité peut échapper à toute agitation.

Et qu'ils s'abstiennent, par dessus toutes choses, de vouloir agir sur les autres, de porter sur eux un jugement quelconque. La personnalité est chose très mystérieuse. On ne peut pas toujours apprécier un homme d'après ses actes. Il se peut qu'il observe la loi, et soit néanmoins un être indigne. Il se peut qu'il enfreigne la loi, et soit néanmoins honorable. Il se peut qu'il soit mauvais, sans jamais rien faire de mal. Il peut commettre une faute envers la société et néanmoins réaliser par cette faute sa véritable perfection.

Un jour une femme fut prise en flagrant délit d'adultère. Nous ne connaissons pas l'histoire de son amour, mais cet amour doit avoir été bien grand, car Jésus lui dit que ses péchés lui étaient pardonnés, et non point parce qu'elle se repentait, mais parce que son amour était si intense, si admirable[37].

Plus tard, un peu avant sa mort, comme il était assis à un repas de fête, la femme entra et vint lui répandre sur la chevelure des parfums de grand prix. Les amis de Jésus voulurent s'y opposer. Ils dirent que c'était là de l'extravagance, et que le prix de ces parfums aurait dû être employé à secourir charitablement des gens dans le besoin ou à quelque autre usage analogue. Jésus n'agréa point cette manière de voir. Il fit remarquer que les besoins matériels de l'homme sont nombreux et très constants, mais que les besoins spirituels de l'homme sont plus grands encore, que, dans un moment divin, une personnalité peut se rendre parfaite, en choisissant elle-même son mode d'expression. Et aujourd'hui encore le monde honore cette femme comme une sainte.

Oui, il y a dans l'individualisme des choses suggestives.

Par exemple le socialisme anéantit la vie de famille.

Quand disparaîtra la propriété privée, le mariage, sous sa forme actuelle, devra disparaître.

Cela fait partie du programme.

L'individualisme y adhère et ennoblit cette thèse. À la contrainte légale, qui est abolie, il substitue une forme libre qui favorisera le développement total de la personnalité, rendra plus admirable l'amour de l'homme et de la femme, embellira cet amour, l'ennoblira.

Jésus savait cela. Il se refusa aux exigences familiales, bien que, dans son temps et dans son pays, elles eussent une forme très précise.

- Où est ma mère? où sont mes frères? dit-il quand on l'informa qu'ils demandaient à lui parler.

Lorsqu'un de ses disciples lui demanda la permission de s'en aller pour donner la sépulture à son père, il lui fit cette réponse terrible:

- Laissez les morts ensevelir les morts. Il n'admettait aucune exigence qui pût entamer la personnalité.

Ainsi donc, l'homme qui voudrait imiter l'existence du Christ, c'est l'homme qui veut être parfaitement, exclusivement lui-même. Ce peut être un grand poète, un grand savant, un jeune étudiant de l'Université; ce peut être un pâtre qui garde les moutons sur la lande; ou bien un faiseur de drames, comme Shakespeare, ou un homme qui sonde la nature divine, comme Spinosa; ou bien un enfant qui joue dans un jardin, ou un pêcheur qui jette ses filets dans la mer. Il importe peu qu'il soit ceci, ou cela, du moment qu'il réalise la perfection de l'âme qui est en lui.

Toute imitation en morale et dans la vie est mauvaise.

À l'heure actuelle, il y a dans les rues de Jérusalem un fou qui les parcourt péniblement, et porte sur les épaules une croix de bois. Il est le symbole des existences que déforme l'imitation.

Le Père Damien agissait comme le Christ, quand il partit pour aller vivre avec les lépreux, parce qu'en assumant cette tâche, il réalisait entièrement ce qui était le meilleur en lui, mais il n'était pas plus semblable au Christ que Richard Wagner, exprimant son Âme par la musique; que Shelley, exprimant son âme par les vers. Il n'y a pas qu'un type pour l'homme.

Le nombre des perfections égale le nombre des hommes imparfaits. Et si un homme peut céder aux exigences de la charité tout en restant libre, les exigences de l'uniformité ne sauraient se réaliser qu'à la condition d'anéantir toute liberté.

L'individualisme est donc le but que nous atteindrons en passant par le Socialisme. Une conséquence naturelle, c'est que l'État doit renoncer à toute idée de gouvernement. Il doit y renoncer parce que, s'il est possible de concevoir l'homme laissé à lui- même, il n'est pas possible de concevoir un gouvernement pour l'espèce humaine, ainsi que l'a dit un sage avant le Christ.

Tous les systèmes de gouvernement sont des avortements.

Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-même, qui probablement était destiné à faire mieux que cela.

Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les ochlocraties le sont envers la minorité.

On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le peuple à coups de triques dans l'intérêt du peuple.

On a fait cette découverte.

Je dois dire qu'il était grand temps, car toute autorité est profondément dégradante. Elle dégrade ceux qui l'exercent. Elle dégrade ceux qui en subissent l'exercice.

Lorsqu'on en use violemment, brutalement, cruellement, cela produit un bon effet, en créant, et toujours en faisant éclater l'esprit de révolte», d'individualisme qui la tuera.

Lorsqu'on la manie avec une certaine douceur, qu'on y ajoute l'emploi de primes et de récompenses, elle est terriblement démoralisante. Dans ce cas, les gens s'aperçoivent moins de l'horrible pression qu'on exerce sur eux, et ils vont jusqu'au bout de leur vie dans une sorte de bien-être grossier, pareils à des animaux qu'on choie; jamais ils ne se rendent compte qu'ils pensent probablement la pensée d'autrui, qu'ils vivent selon l'idéal conçu par d'autres, qu'en définitive, ils portent ce qu'on peut appeler des vêtements d'occasion, que jamais, pas une minute, ils ne sont eux-mêmes.

«Quiconque veut être libre, dit un fin penseur, doit se soustraire à l'uniformité.» Et l'autorité, en encourageant par des appâts le peuple à l'uniformité, produit parmi nous un clan de grossiers barbares abondamment gavés.

Avec l'autorité, disparaîtront les châtiments.

On aura alors gagné beaucoup; on aura fait en réalité, un gain inestimable.

Quand on lit l'histoire, non pas celle des éditions émondées qui s'écrivent pour les écoliers et les cancres d'Université, mais les documents originaux de chaque époque, on est absolument écoeuré, non point par les crimes commis par les gredins, mais par les châtiments qu'ont infligés les honnêtes gens.

Un peuple est infiniment plus abruti par l'emploi habituel des punitions que par les crimes qui s'y commettent de temps à autre.

La conséquence qui saute aux yeux, c'est que plus il s'inflige de châtiments, plus il se commet de crimes.

La plupart des législateurs modernes l'ont très bien remarqué, et se sont imposé la tâche de réduire les peines dans la mesure qu'ils croient possible. Et partout où cette réduction a été réelle, elle a toujours produit d'excellents résultats.

Moins il y a de peines, moins il y a de crimes.

Quand on aura totalement supprimé les châtiments, ou bien il n'y aura plus de crimes, ou bien s'il s'en produit, leurs auteurs seront soignés par les médecins pour une forme de folie très fâcheuse, qui doit être traitée par l'attention et la bonté.

En effet, ceux que de nos jours on qualifie de criminels ne le sont aucunement.

Ce qui engendre le crime moderne, c'est la misère et non la méchanceté.

On a, il est vrai, le droit de regarder nos criminels, en tant que classe, comme des gens absolument dépourvus de tout ce qui pourrait intéresser un psychologue. Ce ne sont point des merveilleux Macbeth, des Vautrin bien terribles. Ils sont tout bonnement ce que seraient des hommes ordinaires, respectables, terre à terre, s'ils n'avaient pas de quoi manger.

La propriété privée étant abolie, il ne sera plus nécessaire de commettre des crimes. Le besoin ne s'en fera plus sentir; il ne s'en commettra plus.

Il est vrai, sans doute, que tous les crimes ne sont pas commis contre la propriété, bien que la loi anglaise, attachant plus d'importance à ce qu'un homme possède qu'à ce qu'il est, réserve ses châtiments les plus sévères, les plus horribles à ce genre de crimes, l'assassinat mis à part, et bien qu'elle regarde la mort comme pire que la servitude pénale, sur quoi, je crois, les opinions de nos criminels sont partagées. Mais il peut arriver qu'un crime, sans être commis contre la propriété, ait pour cause la misère, la rage, l'abattement produit par les défauts de notre système de propriété; dès lors il ne s'en commettra plus, après l'abolition de ce système.

Lorsque chaque membre de la Société a tout ce qui est nécessaire à ses besoins, et que son prochain le laisse tranquille, il n'a lui- même aucun motif de se mêler des affaires d'autrui.

La jalousie, source extraordinairement féconde de crimes en notre temps, est une émotion qui se rattache de fort près à nos conceptions de propriété, et qui s'effacera bientôt sous le régime du socialisme et de l'individualisme.

Il est assez remarquable que la jalousie soit inconnue dans les tribus communistes.

Maintenant l'État, n'ayant plus à gouverner, on peut se demander ce que l'État fera.

L'État deviendra une association volontaire qui organisera le travail, qui fabriquera et distribuera les objets nécessaires.

L'État a pour objet de faire ce qui est utile.

Le rôle de l'individu est de faire ce qui est beau.

Et puisque j'ai prononcé le mot de travail, je ne puis me dispenser de dire qu'on a écrit et dit un nombre infini de sottises, de nos jours, à propos de la dignité du travail manuel. Le travail manuel n'a en soi rien qui soit nécessairement digne, et il est en grande partie absolument dégradant.

L'homme éprouve un dommage à la fois mental et moral, quand il fait quelque chose où il ne trouve aucun plaisir. Bien des formes de travail sont de l'activité tout à fait dépourvue d'attrait, et devraient être regardées comme telles. Balayer pendant huit heures par jour un passage boueux quand le vent souffle de l'est, c'est une occupation dégoûtante. Faire ce nettoyage avec une dignité intellectuelle, ou morale, ou physique, me parait impossible. Le faire avec joie, ce serait terrifiant.

L'affaire de l'homme est autre que de déplacer de la boue. Tous les travaux de ce genre devraient être exécutés par des machines.

Et je suis convaincu qu'on en arrivera là.

Jusqu'à présent, l'homme a été, jusqu'à un certain point, l'esclave de la machine, et il y a quelque chose de tragique dans ce fait que l'homme a souffert de la faim dès le jour où il a inventé une machine pour le remplacer dans son travail.

Un homme possède une machine qui exécute la besogne de cinq cents hommes.

En conséquence, voilà cinq cents hommes jetés sur le pavé, n'ayant rien à faire, rien à manger, et qui se mettent à voler.

Quant au premier, il récolte les produits de la machine, et il les garde. Il a cinq cents fois plus de temps qu'il ne devrait en avoir, et très probablement, beaucoup plus qu'il ne lui en faut, en réalité, ce qui est bien plus important.

Si la machine appartenait à tout le monde, chacun en profiterait.

Ce serait là un avantage immense pour la société.

Tout travail non intellectuel, tout travail monotone et ennuyeux, tout travail où l'on manipule des substances dangereuses et qui comporte des conditions désagréables, doit être fait par la machine.

C'est la machine qui doit travailler pour nous dans les mines de houille, qui doit faire les besognes d'assainissement, faire le service des chauffeurs à bord des steamers, balayer les rues, faire les courses quand il pleut, en un mot, accomplir toutes les besognes ennuyeuses ou pénibles.

Actuellement, la machine fait concurrence à l'homme.

Dans des conditions normales, la machine sera pour l'homme un serviteur.

Il est hors de doute que tel sera un jour le rôle de la machine, de même que les arbres poussent pendant que le gentleman campagnard dort, de même l'Humanité passera son temps à s'amuser, ou à jouir d'un loisir raffiné, - car sa destination est telle, et non le labeur - ou à faire de belles oeuvres, ou à lire de belles choses, ou à contempler simplement l'univers avec admiration, avec enchantement - pendant que la machine fera tout le travail nécessaire et désagréable.

Il est certain que la civilisation a besoin d'esclaves.

Sur ce point, les Grecs avaient tout à fait raison. Faute d'esclaves pour faire la besogne laide, horrible, assommante, toute culture, toute contemplation devient impossible. Et quand les savants ne seront plus forcés d'aller dans les vilains quartiers d'East-End, distribuer du méchant cacao, et des couvertures plus méchantes encore aux affamés, ils auront de charmants loisirs pour combiner des choses admirables, merveilleuses, qui feront leur joie et la joie de tous.

On aura de grandes accumulations de force pour chaque ville, au besoin pour chaque maison. Cette force, l'homme la convertira en chaleur, en lumière, en mouvement, selon ses besoins.

Est-ce de l'Utopie, cela?

Une carte du monde où l'Utopie ne serait pas marquée, ne vaudrait pas la peine d'être regardée, car il y manquerait le pays où l'Humanité atterrit chaque jour.

Et quand l'Humanité y a débarqué, elle regarde au loin, elle aperçoit une terre plus belle, et elle remet à la voile.

Progresser, c'est réaliser des Utopies.

J'ai donc dit qu'en organisant le travail des machines, la société fournira les choses utiles, pendant que les belles choses seront faites par l'individu. Non seulement il faut qu'il en soit ainsi, mais encore il n'y a pas d'autre moyen pour que nous ayons l'une et l'autre chose.

Un individu qui a pour tâche de fabriquer des objets destinés à l'usage des autres, et qui doit tenir compte de leurs besoins et de leurs désirs, ne saurait s'intéresser à ce qu'il fait, et par conséquent, il ne peut mettre en son oeuvre ce qu'il y a de meilleur en lui.

D'un autre côté, quand une société, ou une puissante majorité de cette société, quand un gouvernement de n'importe quelle sorte, attentent de dicter à l'artiste ce qu'il a à faire, l'art se dissipe à l'instant, ou bien il prend une forme stéréotypée, ou bien il dégénère en une sorte de métier, basse et ignoble.

Une oeuvre d'art est le résultat unique d'un tempérament unique. Elle doit sa beauté à ce que l'auteur est ce qu'il est. Elle ne doit rien à ce fait que d'autres ont besoin de ce dont ils ont besoin.

Et en réalité, dès que l'artiste tient compte de ce que les autres demandent, dès qu'il s'efforce de satisfaire à cette demande, il cesse d'être un artiste, devient un artisan morne ou amusant, un commerçant honnête ou malhonnête.

Il n'a plus aucun droit au nom d'artiste.

L'art est le mode d'individualisme le plus intense que le monde ait connu. J'irais même jusqu'à dire que c'est le seul mode d'individualisme que le monde ait connu.

Le crime, qui dans certaines circonstances, peut paraître la source de l'individualisme, est obligé de tenir compte d'autres hommes, et de se mettre en rapport avec eux. Il appartient à la sphère de l'action.

L'artiste, seul, est exempt de la nécessité de s'occuper de ses voisins. Seul, il peut façonner une belle chose sans intervenir dans quoi que ce soit d'extérieur, et s'il ne la travaille pas pour son propre plaisir, il n'est pas du tout un artiste.

Et il faut noter ceci:

Le fait que l'Art est cette forme intense de l'individualisme est justement ce qui incite le public à vouloir lui imposer une autorité aussi immorale que ridicule, aussi corruptrice que méprisable.

Et ce n'est pas tout à fait sa faute.

Le public a toujours, et dans tous les siècles, été mal éduqué. Il demande constamment à l'Art d'être populaire, de flatter son manque de goût, d'aduler son absurde vanité, de lui dire ce qui lui a déjà été dit, de lui montrer ce qu'il devrait être las de voir, de l'amuser quand il se sent alourdi par un trop copieux repas, de lui distraire l'esprit quand il est accablé par sa propre stupidité.

Or, l'Art ne doit jamais chercher à être populaire. C'est au public lui-même à tâcher de se rendre artistique.

C'est là une différence très profonde.

Dites à un homme de science que les résultats de ses expériences, les conclusions auxquelles il est arrivé doivent être de nature à ne point bouleverser les notions que possède le public sur le sujet, de nature à ne point déranger les préjugés populaires, ne point froisser la sensibilité de gens qui n'entendent rien à la science, - dites à un philosophe qu'il a le droit absolu de porter ses spéculations dans les plus hautes sphères de la pensée, mais qu'il doit arriver aux mêmes conclusions qu'admettent ceux qui n'ont jamais promené leur pensée dans aucune sphère, - certes l'homme de sciences et le savant modernes seraient considérablement amusés.

Et cependant, il n'y a réellement que bien peu d'années, philosophie et science étaient également sujettes à subir le brutal contrôle du public, à subir en fait l'autorité, l'autorité fondée soit sur l'ignorance générale qui régnait dans la société, soit sur la terreur et l'avidité de pouvoir de la classe ecclésiastique ou gouvernementale.

Certes, nous avons repoussé avec un assez grand succès toute tentative faite par la société, par l'Église ou par le gouvernement pour pénétrer dans le domaine de l'individualisme qui poursuit la pensée abstraite, mais il reste encore quelques traces de cette tendance à envahir l'individualisme dans l'art de l'imagination.

Même, il en reste plus que des traces; elle est agressive, offensive, abrutissante.

En Angleterre, les arts qui ont le mieux réussi à s'y soustraire, ce sont les arts auxquels le public ne prend aucun intérêt.

La poésie est un exemple qui me permettra de me faire comprendre.

Si nous avons été en mesure d'avoir en Angleterre de belle poésie, c'est parce que le public n'en lit point, et par conséquent, ne saurait exercer d'influence sur elle.

Le public se plaît à insulter les poètes parce qu'ils sont individuels, mais quand il les a insultés, il les laisse tranquilles.

Quand il s'agit du roman ou du drame, genres auxquels le public s'intéresse, les effets que produit la dictature populaire ont été absolument ridicules. Il n'est pas de pays qui produise des oeuvres de fiction aussi méchamment écrites, aussi ennuyeuses, aussi banales, des pièces de théâtre aussi sottes, aussi vulgaires que l'Angleterre.

Et cela est inévitable.

L'idéal populaire est d'une nature telle que nul artiste ne peut y atteindre.

Il est à la fois très aisé et très malaisé d'être un romancier populaire.

C'est chose trop aisée, parce que les exigences du public, au point de vue de l'intrigue, du style, de la psychologie, de la façon de décrire la vie, de l'exécution littéraire, sont à la portée des facultés les plus simples, de l'esprit le plus dépourvu de culture.

C'est chose trop malaisée, parce que l'artiste qui voudrait obéir à ces exigences, devrait faite violence à son tempérament, se verrait obligé d'écrire non plus pour la joie artistique d'écrire, mais pour l'amusement de gens à demi éduqués. Il lui faudrait donc renoncer à son individualisme, oublier sa culture, annihiler son style, abandonner tout ce qui, en lui, a quelque valeur.

À l'égard du drame, la situation est un peu meilleure.

Les amateurs de théâtre veulent bien qu'on leur montre des choses évidentes; mais ils ne veulent pas de choses ennuyeuses.

La pièce burlesque et la comédie-farce qui sont les deux formes les plus populaires, ont un caractère artistique marqué. On peut créer des oeuvres charmantes dans les genres du burlesque et de la farce, et l'artiste jouit en Angleterre, d'une très grande liberté, dans les pièces de cette sorte.

C'est quand il s'agit des formes dramatiques plus élevées que se fait sentir l'influence du contrôle populaire. La seule chose que le public ne puisse pas souffrir, c'est la nouveauté.

Tout effort qu'on fait pour élargir le sujet, le domaine de l'art, est extrêmement mal accueilli du public, et pourtant la Vitalité et le progrès de l'art dépendent dans une large mesure du développement continuel qu'on donne au domaine des sujets. Le public repousse la nouveauté parce qu'il en a peur. Elle lui apparaît comme un mode d'individualisme, comme une affirmation qu'émet l'artiste d'avoir le droit de choisir son sujet, de le traiter comme il l'entend.

L'attitude du public se justifie parfaitement.

L'art, c'est de l'individualisme, et l'individualisme est une force qui introduit le désordre et la désagrégation. C'est là ce qui fait son immense valeur. Car ce qu'il cherche à bouleverser, c'est la monotonie du type, l'esclavage de la coutume, la tyrannie de l'habitude, la réduction de l'homme au niveau d'une machine.

Dans l'art, le public accepte ce qui a été, parce qu'il ne peut rien y changer, et non parce qu'il l'apprécie. Il avale ses classiques en masse, mais ne les déguste jamais. Il les endure comme des choses inévitables, et, ne pouvant les détériorer, il fait sur eux des phrases.

Chose très étrange, ou pas étrange du tout, suivant le point de vue de chacun, cette résignation aux classiques produit des inconvénients assez nombreux.