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Le prêtre

Chapter 11: CHAPITRE IX LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION
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About This Book

Un évêque dresse un portrait observateur et mesuré du prêtre français, décrivant son costume (soutane, col romain, tonsure), ses usages et sa physionomie, la dignité liturgique et les exigences de propreté, les variations entre milieu rural et urbain, l'empreinte de la vocation et de la discipline ecclésiastique, les habitudes quotidiennes et anecdotes sur la barbe, ainsi que la diversité des tempéraments parmi les clercs réunis en retraite; le texte conjugue description matérielle et réflexion sur la place sociale et morale du prêtre dans la société moderne.

CHAPITRE IX
LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION

Il est tout naturel que le prêtre, étant un personnage public, connaisse tour à tour les faveurs et les disgrâces de l’opinion. On répète volontiers que la France n’est pas cléricale, sans doute pour l’avoir été jadis abondamment. La politique, qui exploite tout, a contribué depuis un demi-siècle à fortifier dans le peuple le préjugé contre le « gouvernement des curés ». Cependant, par un illogisme heureux, s’il est vrai que le Français « moyen » n’aime pas les curés, il n’est pas moins vrai qu’il aime son curé. Le fait le plus grave est l’impopularité, ou tout le moins l’indifférence qui s’attache au clergé dans les milieux où se débat l’avenir temporel des classes populaires. L’abstentionnisme politique a conduit le prêtre à l’abstentionnisme social. Le point faible des Églises établies, je veux dire étroitement unies à la constitution des États, est de compromettre le sort des membres du clergé national dans celui des classes occupantes et de séparer de la cause de l’Église la cause du peuple toujours en travail d’une meilleure condition. Peuple et clergé s’en vont sur des voies différentes. Le clergé se plaint de n’être pas suivi, le peuple se plaint de n’être pas entendu.

La divergence des chemins remonte plus haut qu’on ne le pense d’ordinaire, si l’on s’en rapporte à un témoignage qui n’est pas suspect de parti pris démocratique. L’illustre archevêque de Cambrai, Fénelon, écrivait, en 1707, à l’évêque d’Arras, ces remarques suggestives : « Les pasteurs ont perdu cette grande autorité que les anciens pasteurs savaient employer avec tant de douceur et de force ; maintenant, les laïcs sont toujours prêts à plaider contre leurs pasteurs devant les juges séculiers, même sur la discipline ecclésiastique. Il ne faut pas que les évêques se flattent de cette autorité ; elle est si affaiblie qu’à peine en reste-t-il des traces dans l’esprit du peuple. On est accoutumé à nous regarder comme des hommes riches et d’un rang distingué, qui donnent des bénédictions, des dispenses et des indulgences ; mais l’autorité qui vient de la confiance, de la vénération, de la docilité et de la persuasion des peuples est presque effacée. On nous regarde comme des seigneurs qui dominent et qui établissent au dehors une police rigoureuse ; mais on ne nous aime point comme des pères tendres et compatissants qui se font tout à tous. Ce n’est point à nous qu’on va demander conseil, consolation, direction de conscience ! » Ainsi cet évêque du grand siècle signalait, comme un symptôme attristant, la diminution du sentiment filial chez les chrétiens à l’égard de leurs chefs qu’ils avaient cessé d’aimer. Les malheurs de l’Église de France ont rapproché tous les rangs de la hiérarchie, mais l’affection selon le Christ n’est pas encore redescendue du sommet jusque dans les masses profondes de notre peuple. Le peuple, pour se donner, veut se sentir aimé pour lui-même. Quelle est, de nos jours, l’opinion qu’il a du prêtre ?


L’idée que se fait du prêtre le peuple des campagnes a beaucoup varié. Elle est en rapport avec l’idée qu’il se fait de la religion. La religion populaire, avec le progrès de l’instruction générale, s’est épurée au cours des âges. Jadis, elle apparaissait, au fond des consciences obscures, comme une sorte de magie mystérieuse au moyen de laquelle les hommes essayaient de conjurer les mauvais sorts qui les menaçaient de toutes parts en cette vie ou en l’autre. En ce temps-là, l’agent visible de cette puissance occulte, c’est le prêtre. On le craint encore, en certains endroits, plus qu’on ne l’aime. On lui attribue pour faire du mal le même pouvoir que pour faire du bien. La superstition s’en mêle. On suppose chez le prêtre le don d’opérer, sinon des miracles, du moins des choses extraordinaires. Il a le secret d’empêcher les « maléfices » ; on a recours à lui contre les sorciers. Sa seule présence suffit, dit-on, à éteindre les incendies. Vous êtes de passage à la campagne, dans votre pays natal. Vous venez de la ville, où vous occupez un poste ecclésiastique en vue. Vous rencontrez un brave homme qui fut un de vos camarades d’enfance, vous causez. Lui, tout fier et tout heureux, vous fait ses confidences. Il est mal portant, il a l’estomac fort débile, il a vu le médecin qui n’en peut mais ! Il a fait maint pèlerinage à Sainte-Wilgeforte. En vain. Vous lui répondez en lui donnant de bons conseils. Il boit vos paroles, il sourit d’un air entendu. Il vous remercie et vous serre la main avec effusion. Vous croyez n’avoir fait qu’une chose fort ordinaire, en causant familièrement avec cet ancien compagnon de vos jeunes années. Vous ne savez pas que vous avez accompli presque un miracle ; car vous apprendrez quelque temps après que l’estomac du paysan est revenu à l’état normal, et cela, grâce à vous, je ne dis pas grâce à vos conseils, ils n’ont pas été suivis ; mais votre présence magique opéra toute seule et le délivra de son mal. Ce n’est pas la faute du peuple si les curés ne font pas plus de miracles.

Superstition à part, le peuple, même indifférent, ne laisse pas de faire au prêtre une place d’honneur dans la société. Il n’est pas toujours prêt à demander ses services ; il est parfois sceptique sur la mission et sur les prérogatives du prêtre ; il est même gouailleur et raconte volontiers des histoires dans lesquelles le clergé n’a pas le beau rôle. Cependant, sauf exception, le peuple « considère » le curé ; il ne se résigne pas à se passer de lui ; il le veut pour être au village l’homme de tous et de chacun, l’homme qui n’a pas de famille et qui appartient à toutes les familles, l’homme qui n’a pas de métier et ne fait pas concurrence aux autres, l’homme qui est le témoin des joies et des deuils, que l’on peut toujours appeler comme le médecin des maladies morales, et le confident des peines cachées.

Le village est comme un corps sans âme, quand il est sans curé. La politique ne change rien aux dispositions : les évêques connaissent des maires d’opinion très avancée, qui n’ont pas peur de se compromettre en venant à l’évêché demander pour leur commune la faveur de posséder un curé pour elle toute seule. On fera ce qu’il faut pour lui être agréable ; on remettra le presbytère à neuf ; on réparera l’église et le clocher.

LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE

La littérature est le miroir des mœurs et des idées de la société, on sait cela, mais il faut ajouter que le miroir renvoie l’image et multiplie les sentiments qu’il ne faisait d’abord que refléter. Le théâtre et le roman, le roman surtout, sont les genres littéraires les plus propres à la peinture des passions dominantes à une époque donnée. Dans l’ancien régime, le prêtre jouissait d’une sorte d’immunité, et le respect de la religion interdisait aux écrivains de mettre en scène les ministres et les cérémonies de la religion. La censure ne l’aurait pas permis, et s’il y avait çà et là des infractions à la règle, c’était sous forme d’allusions, ou bien sous le couvert de pamphlets anonymes que leurs auteurs supposés s’empressaient de renier. Témoin Voitaire dont les tragédies fourmillent de critiques transparentes à l’adresse du clergé, et qui poussa l’ironie jusqu’à dédier son Mahomet au pape Benoît XIV.

Cependant, la crainte révérentielle qui entourait presque partout le curé dans sa paroisse ne le mettait pas à l’abri des plaisanteries du paysan, né malin. La veine des fabliaux n’est pas d’ailleurs épuisée. L’esprit gaulois se rattrape toujours aux dépens de ses maîtres. La haine est absente des contes et des bons mots dont, les curés font les frais. La haine d’ailleurs n’a pas d’esprit. Histoires du Nord, galéjades du Midi, le curé est le premier à les raconter et à en rire. La popularité en France ne peut se passer du grain de sel de la raillerie. Le moyen âge s’amusait de la cupidité de certains curés dans le célèbre conte de « Brunain, la vache au prêtre ». Le prêtre avait dit au prône qu’il faut donner et que Dieu rend au double ce que l’on donne. Un vilain et sa femme en furent touchés. Les voilà qui, au retour du sermon, conduisent leur vache unique au curé. Celui-ci fait attacher la vache avec la sienne, Blérain avec Brunain, sous prétexte de l’apprivoiser. Mais Blérain n’est pas contente. Elle fait tant qu’elle entraîne avec elle Brunain, la vache au prêtre, et revient chez son maître qui s’écrie : « Dieu a vraiment doublé le don, car nous avons deux vaches pour une. »

Plus près de nous, le Béarnais Jean Palay, conteur populaire, recueille les histoires qui courent les chaumières et dans lesquelles le curé fait des niches à ses montagnards qui les lui rendent bien. « Le curé de Sérou » est proche parent des curés d’Alphonse Daudet et de Roumanille.

Cacaussus, qui veut se venger d’un mauvais tour de son curé, l’envoie, sous le prétexte d’un mal subit, chercher à deux lieues de sa maison, par une nuit de gelée et de verglas. Le prêtre, transi, s’engage à pied à travers des chemins impraticables. Il arrive enfin au chevet du prétendu mourant. Cacaussus se plaint à lui d’insomnies et lui demande de refaire un de ces sermons qui l’ont si souvent endormi le dimanche à l’église. Le curé, qui n’était pas en reste, se dit : A trompeur, trompeur et demi… et il se sauva, confus, à travers la bourrasque de neige. Le curé de Cucugnan se chargera de venger tous ses confrères en reprenant l’avantage que lui donne la crainte de l’enfer.

Cependant, le prêtre ne devient tout à fait un personnage littéraire qu’avec la Révolution et le XIXe siècle. Ce ne fut d’abord pas pour sa gloire, puisqu’il s’agissait, à l’époque de la Terreur, de détruire dans le peuple ce qu’on appelait le fanatisme, en jetant sur le froc et sur la soutane de la boue et du sang.

La bataille pour ou contre l’Église est transportée sur le théâtre. La Révolution terminée, Napoléon met bon ordre à ce dévergondage qui n’a rien de littéraire et ordonne de jouer les classiques, à commencer par Polyeucte. La Restauration ne se montre pas moins sévère, mais elle est moins obéie. Le Tartuffe devient la pièce à la mode, et tel est le sens violemment antireligieux que le public prête à cette comédie que la force armée doit un soir expulser le parterre. La Révolution de 1830 émancipa encore une fois le théâtre, qui aggrava le répertoire ordurier dans lequel prêtres et moines étaient peints sous d’affreuses couleurs.

Depuis lors, l’anticléricalisme apprit à se mieux tenir. Le prêtre parut encore au théâtre, mais, sauf une ou deux exceptions, ne fut pas livré à la risée publique. Tout au plus fit-il sourire, car, en dépit des bonnes intentions de Ludovic Halévy ou de Coppée et de tant d’autres, le curé de théâtre ne rappelle que de fort loin le vrai curé de France. Du moins il attire généralement le respect et la sympathie. C’était même un signe des temps que la popularité du prêtre sur la scène pouvait passer pour une leçon au parti politique qui s’efforçait de le rendre impopulaire dans le pays.


Plus riche encore de figures ecclésiastiques, mais non moins fantaisiste, le roman s’est emparé du prêtre comme d’un caractère capable de piquer la curiosité du lecteur. En général, les romanciers ont eu le souci de peindre le prêtre tel qu’ils le voyaient, sans trop de parti pris. Mais l’ont-ils vu tel qu’il est ? Le prêtre n’est pas un héros de roman comme les autres. Certes, il a ses passions et ses vertus, ses grandeurs et ses misères, il y a chez lui l’homme qui est chez tous les hommes. Mais il est encore autre chose : il représente sa fonction, et sa fonction est sujette à des interprétations diverses, suivant la croyance de l’écrivain, qui introduit dans son œuvre une personne qui est en même temps un « personnage ». Ce qu’on peut dire de moins désobligeant aux romanciers du XIXe siècle, c’est que l’homme leur a caché le prêtre. Je ne saurais mieux dire que M. Joseph Ageorges sur ce point : « Imaginez un peu ce que deviendrait le diocèse de Paris si on nommait dans les paroisses les prêtres ordonnés par les romanciers. Mettons Bournisien à Saint-Sulpice, Constantin à Saint-Germain-des-Prés, Mouret à Saint-Étienne-du-Mont, l’abbé Jules au Sacré-Cœur, Courbezon dans une chapelle de secours. Semons çà et là, Daniel, Gevrezin, le curé Farjeas, Germane et les autres. Faisons un « chapitre de Notre-Dame » de tous les Jérôme Coignard du bas feuilleton et poussons sur le siège archiépiscopal un Mgr Bienvenu quelconque, avec Tigrane pour vicaire général, vous aurez beau y joindre un « conseil des œuvres » composé de Victor Hugo, de Ferdinand Fabre, d’Halévy, de Zola, de Theuriet, de Huysmans, de Lafargue, et de vingt-cinq autres, je ne donne pas quinze jours à l’Église de Paris pour tomber dans les plus joyeuses et les plus tristes aventures ! »

Le plus difficile n’est pas d’habiller d’une soutane plus ou moins bien taillée un caractère banal, sujet à des faiblesses humaines, ou même orné de qualités sympathiques : ceci est à la portée de tout le monde, et ne vaut à l’auteur ni éloge ni blâme. La plus redoutable épreuve est de créer un type de prêtre remplissant tout l’idéal de son ministère et ne laissant pas d’être un personnage réel et vivant, un homme de Dieu, soit, mais un homme, dont le lecteur puisse dire : « Je l’ai rencontré. » C’est là l’écueil où ont échoué Chateaubriand et Lamartine eux-mêmes. Le père Aubry et Jocelyn ont pour excuse le cadre qui les met à lui seul hors de la vie ordinaire. Il ne faut pas leur chercher chicane sur leur orthodoxie, et encore moins sur leur liturgie. Le grand réaliste Balzac serre de plus près la réalité, mais son Birotteau est un pauvre homme, au total, et seul son curé de village s’élève jusqu’à la beauté d’un cœur d’apôtre et d’une âme évangélique. M. Paul Bourget n’aime pas les abbés démocrates, mais il a le sens catholique et sait donner aux prêtres le rôle, la dignité, le ton de leur vocation.

Autre chose est de placer dans un roman, comme un personnage accessoire, une silhouette ecclésiastique ; autre chose est de tenter pour la corporation tout entière une large peinture de mœurs comparable à l’œuvre que Balzac réalisa pour les différentes classes de la société. Ferdinand Fabre voulut être le Balzac de la hiérarchie de l’Église. Il n’omit aucun travers : il campa quelques types qui forcent l’attention, et parmi les plus saillants l’abbé Tigrane, l’ambitieux. Peut-être ses personnages s’offriraient-ils en une plus lumineuse perspective, s’ils paraissaient plus dégagés de l’abondance et de la minutie des détails descriptifs où se complaît le romancier, dont l’enfance a dû s’écouler dans la familiarité des cérémonies, des coutumes et des ustensiles sacrés.

En résumé, les prêtres ne gagnent pas à se présenter sous la figure de héros de roman. Imparfaits, ils perdent en considération ce que l’auteur exploite à leurs dépens. Parfaits, ils risquent de sembler irréels et fades. Heureux les prêtres qui n’ont pas d’histoire !… Les meilleurs et les plus vrais sont ceux dont on ne parle pas. L’art de les ajuster à une œuvre littéraire serait de les prendre sur le vif, dans la simplicité de leur genre de vie ; c’est ce qu’a voulu faire Jules Pravieux. Je demanderais grâce toutefois pour un roman ecclésiastique qui mettrait en scène un prêtre tel que l’oncle de Sylvain Briollet. C’est dans un homme de grand cœur la fleur de l’esprit ecclésiastique, le raffinement du lettré et de l’artiste, le curé français tel que l’a fait l’ancienne Église de France et l’ancienne culture classique. Et ce roman sans aventures est écrit dans la langue d’un Anatole France chrétien. M. Maurice Brillant y a-t-il pensé ? Les opinions de l’abbé Boisard nous relèvent des opinions de l’abbé Jérôme Coignard.