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Le Purgatoire

Chapter 11: CHAPITRE X VERS UN AUTRE CAMP
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About This Book

A first-person memoir recounts capture during a frontline assault and subsequent life among enemy troops, following the narrator's transfer from the trenches into wooded ravines and improvised shelters. It documents battlefield aftermath—wounded men, makeshift medical posts, graves—and the routines of captivity: interrogations, forced labor, small acts of kindness from captors, and the slow tally of killed and missing comrades. Interwoven are sensory details, austere camp scenes, conversations across language barriers, and reflections on suffering, injury, camaraderie, and the ordinary human behaviors that persist amid military violence.

«Wertmarke—Zitadell Mainz».

L’examen des vingt-deux sacs fut long. Chaque officier protestait. L’Allemand le laissait protester, objectait qu’il avait reçu des ordres, et continuait son petit travail de pillage organisé. Comme il devait sourire à part soi de nos prétentions! Il ne s’emportait pas, il gardait un calme magnifique sous les réclamations et les outrages. Et son camarade n’avait pas moins de sang-froid en nous comptant nos pièces de zinc. D’ailleurs, j’allais l’oublier, il ne nous rendait pas intégralement la somme allemande à laquelle nous avions droit. Il nous retenait, en effet, un certain nombre de marks et de pfennigs, pour la chemise, le caleçon, les chaussettes et la savonnette qu’on nous avait distribués à la salle de douches. Car il ne faut pas croire que le Gouvernement Impérial et Royal nous fit cadeau de ces choses, comme don de bienvenue. Il nous les faisait même payer assez cher.

Ainsi s’achevait cette deuxième journée de quarantaine, dans le «saloir» de Mayence, au milieu d’une effervescence assez grande, lorsqu’un incident d’une haute importance pour nous se produisit vers six heures du soir. La porte s’ouvrit, et une image de Hansi parut, qui m’éblouit au point que je pensai rêver: c’était un Allemand à lunettes, grand, large d’épaules, un peu voûté, un peu usé, avec l’air accablé de surscience d’un instituteur boche. D’une voix hésitante et appliquée, il appela l’un de nous, le sous-lieutenant L***, qu’on disait être professeur de lettres au Lycée Louis-le-Grand, et le pria de venir avec lui. L*** sortit, vêtu de sa chemise et de son caleçon et drapé de sa couverture blanche comme d’une toge. L’ordonnance belge se trouvait à point nommé dans la chambre pour nous renseigner. L*** allait subir l’interrogatoire officiel d’usage. Puis il irait prendre sa place parmi les prisonniers ordinaires du camp. Nous ne le reverrons pas dans la chambre nº 28, car nous ne devons pas connaître dans quelles conditions se passe l’interrogatoire de rigueur.

La veillée reprend, lugubre, dans la chambre mal éclairée. L’homme de Hansi ne reparaît pas dans l’embrasure de la porte. On n’interrogera plus personne aujourd’hui. Mais nous pouvons espérer que demain nous serons tous appelés, l’un après l’autre, par l’instituteur à lunettes. Demain soir, il n’y aura peut-être plus personne dans la chambre nº 28. Nous serons tous peut-être, demain soir, des prisonniers comme les autres au milieu des autres. Notre vie au camp de Mayence commencera. Pour l’instant, nous n’avons pas d’ambition plus grande. Cependant, l’ordonnance belge refrène un peu notre espoir. Tous les officiers ne restent pas forcément à Mayence. Le camp de Mayence n’est qu’un camp de passage pour beaucoup. Ils arrivent, on les incorpore, on les trie, on les classe, et puis on les garde ici, ou bien on les expédie plus ou moins vite sur un camp quelconque d’officiers prisonniers du Wurtemberg ou du Hanovre ou d’ailleurs, sans qu’on sache pourquoi tel officier plutôt que tel officier est envoyé là plutôt que là. Alors, tout n’est pas fini? Tout ne finit pas entre les murs de l’affreuse citadelle? Il va falloir encore voyager, voir d’autres pays, voir d’autres Allemands, voir d’autres camarades?


à Henri Massis

CHAPITRE VIII

LA FENÊTRE FERMÉE ET LA PORTE OUVERTE

(14-15 mars 1916).

Nous avions espéré que nous subirions tous aujourd’hui l’interrogatoire qui nous délivrerait de la quarantaine. Cet espoir se réalisa pour plusieurs. A 9 heures du matin, l’homme de Hansi, vieillard à lunettes avant l’âge, fit sa deuxième apparition dans l’embrasure de la porte, et sa voix consciencieuse et mal assurée nous lança le nom du deuxième officier qui quitterait le saloir. La veille, le sous-lieutenant L*** avait dû comparaître en chemise, caleçon et couverture de laine. C’est dans ce même équipage ridicule que comparurent les premiers patients d’aujourd’hui. Car on ne nous rendit nos vêtements que vers dix heures. Je ne sais pas s’ils avaient été fouillés, mais plus d’un d’entre nous regretta de n’avoir pas couru le risque d’ailleurs problématique d’une détérioration par les désinfectants si efficaces qu’on nous avait signalés; perte pour perte, du moins les Allemands n’auraient rien eu.

L’ordonnance belge est à notre disposition dès le matin pour faire à la kantine l’achat des objets dont nous aurions besoin: rasoirs, pâte dentifrice, brosses, souliers, pantoufles, etc... Tous ces articles sont des articles de bazar d’une qualité très suspecte, et nous les payons très cher, persuadés que le Belge, ne se contentant pas du pourboire que nous lui laissons pour chaque course, prélève sa petite commission sur chaque objet qu’il nous rapporte. Des étonnements nous arrivent à la suite de chacun de ses voyages. Hier, à l’examen de nos sacs, on nous avait retiré un jeu de cartes françaises qui servait à l’éternelle manille de quatre officiers. Mais la kantine vend des cartes allemandes. On nous avait confisqué nos couteaux de poche et jusqu’à nos canifs, sous prétexte que c’étaient des armes et donc du butin de guerre. Mais la kantine vend des couteaux qui sont des armes plus sérieuses que nos canifs. Il n’y a rien là qui doive nous émerveiller: l’Allemagne est une nation de commerce, et tous les moyens lui sont bons pour trouver des clients. L’ordonnance belge sourit de nos réflexions. Il en sait plus long que nous sur les manigances des camps de prisonniers.

Curieux personnage. Grand, souple, figure émaciée avec des yeux vifs, vêtu de la tenue des soldats prisonniers, c’est-à-dire de n’importe quoi pourvu que le pantalon et les manches de la veste portent une bande tracée à la peinture rouge, coiffé du bonnet de police noir et bleu qu’orne un gland qui se balance, le Belge est un type d’arsouille qui plaît et déplaît en même temps. Il parle aux Allemands avec un sans-gêne incroyable, il rudoie ce hurleur de Latrinen, lui obéit quand ça lui plaît, discute tous ses ordres et crie plus fort que lui, ce qui n’est pas peu dire. Et ce côté de son caractère, cette attitude de boxeur toujours en garde, ont de quoi nous séduire. Joignez qu’il parle avec aplomb de tout ce qu’il a vu en Allemagne depuis sa captivité, et les renseignements qu’il ne nous marchande pas nous sont précieux. Il ne nous cache pas la haine qu’il a pour nos maîtres temporaires. Il prétend que dans les villes la population, strictement et durement rationnée pour tout, est affamée et ne se révolte pas. Dit-il vrai? Il affirme qu’il a vu, de ses propres yeux vu. Dans certains camps de troupe, des prisonniers ont fait chanter et danser leurs gardiens, sentinelles transformées en guignols, pour un morceau de pain. Cependant, nous nous défions de ce Belge, peut-être à tort du reste: nous jugeons qu’il a trop de libertés dans le personnel des ordonnances; alors que les autres ont des airs de bêtes traquées, il semble trop bien de la maison. La kantine n’est ouverte qu’à certains jours de la semaine et à certaines heures. Le Belge y entre, pour nous et pour lui, quand il veut. Peut-être est-il chargé par l’administration du camp de s’attirer notre confiance, pour nous faire parler, et de répéter ce que nous aurions laissé échapper au cours d’une conversation familière et naïve? Rien n’est impossible ici. Toutes les hypothèses sont judicieuses, quand on est en face des Allemands. Quoi qu’il en soit, le Belge est un homme dont nous avons besoin, et, tout en demeurant circonspects, nous écoutons son bavardage.

Combien plus sympathique, sans arrière-pensée, sans restriction, l’humble prisonnier russe qui nous sert à table! Gros cosaque bouffi aux cheveux courts et lisses, au front carré, aux yeux doux, qui répond au nom de «Rousski» quand Latrinen l’appelle!

Celui-là, c’est le souffre-douleur de l’énergumène. Avant chaque repas, nous entendons dans le couloir une voix furibonde qui glapit plusieurs fois de suite «Rousski! Rousski!» et baragouine des ordres ou des imprécations. Rousski malgré tout conserve un sourire qui fait de la peine. Rien ne l’émeut. Sans jamais se presser, il continue son petit bonhomme de travail. Quand Latrinen dépasse l’ordinaire limite de ses criailleries, Rousski nous regarde en souriant, et murmure:

—Sale Boche!

Ce sont les seuls mots de français qu’il connaisse, mais il les connaît bien.

Ce jour-là, le troisième de notre quarantaine, Latrinen pensa devenir fou, à la jubilation du pauvre Rousski. Il avait l’habitude de nous distribuer le pain lui-même, car c’est un trésor précieux qu’on ne peut pas confier aux mains d’un simple soldat russe. Hier encore, Latrinen nous avait partagé vingt-deux rations. Mais aujourd’hui nous sommes moins nombreux dans la chambre. L’infortuné ne s’en était pas aperçu d’abord. Déjà il avait vidé sa corbeille sur la table. Hélas! quand il se rendit compte de l’erreur commise, c’était trop tard. Il eut beau nous compter une fois, deux fois, trois fois, comme le règlement le prescrit, et recommencer à nous compter, et compter et recompter les morceaux de pain de la journée: il n’en trouvait plus que vingt et un, et il était certain d’en avoir pris vingt-deux à la cuisine. Problème insoluble. Latrinen s’arrachait les cheveux. Une ration avait été joyeusement escamotée. Victoire d’un grand prix pour des prisonniers.

Comme cette journée est longue! Nous n’avons rien à faire, rien à lire. Quel supplice! Le défilé des lieutenants appelés par l’homme de Hansi s’effectue lentement, lentement. Car, en même temps que nous, on interroge aussi peu à peu les capitaines et même les officiers qui sont arrivés hier.

Mentionnerai-je la venue de trois soldats français, un chasseur à cheval, un marsouin et un lignard, qui doivent aider Rousski et le Belge? Ils ont quitté tout récemment le camp de Darmstadt. Ils nous racontent leur misère, qui est tragique, leur faim, les mauvais traitements qu’ils ont à subir pour la moindre peccadille. Ils supportent tout courageusement, parce qu’ils estiment que la rage d’une victoire incertaine est cause des vexations que les Allemands leur imposent. Dans leur martyre, ce qui les soutient aussi, c’est la détresse des populations civiles. Ils l’ont vue de près. Elles ont faim. Elles sont fatiguées de la guerre. Elles n’ont plus beaucoup d’espoir. Elles sont persuadées que la lutte contre la France est une erreur, parce que le seul ennemi véritable est l’Anglais, qu’on hait. Toutes choses dont nous avions pu nous assurer par nous-mêmes en causant avec les soldats que nous avons rencontrés depuis le ravin du Bois-Chauffour, mais qui se confirment par les nouvelles que nous recueillons chaque jour à droite et à gauche.

Les propos des trois prisonniers de Darmstadt nous sont d’un précieux secours. Il faut si peu de chose pour que la force de résistance augmente ou diminue dans le cœur d’un captif! La longueur des heures est périlleuse. Cette chambre nº 28 est une cage sinistre. Entendre les conversations, d’ailleurs peu animées des camarades, est une fatigue. S’étendre sur le lit et se renfermer en soi en cherchant des souvenirs est une douleur. Que faire? Se planter derrière la fenêtre fermée et regarder le spectacle de l’immense cour? Peut-être, mais quelle vanité!

La parade de garde, au son des fifres, offre une distraction de quelques instants. Elle a lieu précisément sous ma fenêtre. Toute une compagnie y prend part, garde montante et garde descendante comprises, car il n’y a pas moins de soixante sentinelles au camp de Mayence, d’après le Belge. La parade est d’une discipline à la fois imposante et ridicule. Imposante, parce qu’on sent qu’une volonté de fer plie tous ces corps à tous ces mouvements scandés avec un ensemble parfait. Ridicule aussi, parce que ces mouvements sont saccadés, et que le fameux pas de l’oie, exempt de souplesse et lourd d’automatisme, est un exercice qui doit faire rire. Bergson le démontrerait aisément.

Tels furent à peu près les seuls incidents notables de la journée. On trouvera sans doute que c’est perdre son temps que de consigner ces faits si menus. Je juge de mon côté que ces détails ont de l’importance, car leur somme me donnera le total exact des sentiments que j’ai éprouvés au contact d’une race étrangère, des opinions que je m’en suis faites, et des enseignements que j’en ai tirés, aussi bien pour moi que pour les lecteurs de bonne volonté. Le désert n’est constitué que d’une agglomération de grains de sable, et le désert est une chose terrible.

A la fin de cette troisième journée de quarantaine, nous n’étions plus que huit dans le saloir de Mayence, et huit, parce qu’on avait réuni dans la chambre nº 28 ce qu’il restait d’officiers dans les deux autres chambres. La quatrième journée, qui devait être la dernière, fut la plus lente. Elle ne fut marquée par rien, sinon par un léger relâchement à la règle qui nous maintenait jusque-là cloîtrés dans la chambre. Pendant la matinée, tandis que les ordonnances procédaient au nettoyage, nous fûmes autorisés à nous promener le long du corridor dallé de pierre. Ces quelques minutes de marche, de mouvement, de vie enfin, nous furent un cadeau de grand prix.

Une grosse nouvelle nous émut aussi dès le réveil. Le marsouin du camp de Darmstadt nous donnait connaissance du «rapport des cuisines», qui est, comme on sait, l’ensemble des bruits, potins, bobards, canards et percos, qui circulent chaque jour tant au front que dans les réunions de prisonniers. Chacun a appris un ragot et l’ajoute au chapelet de ceux qu’on lui découvre. Ainsi s’établit le rapport des cuisiniers, tissu de vérités, de vraisemblances et de rêves. La nouvelle du jour est trop grosse pour que nous puissions l’accueillir sans réserves. Le marsouin de Darmstadt, lui, y croit fermement. Ce n’est pas moi qui le détromperai. Trop heureux si l’espoir le nourrit! Car il paraît que les Russes auraient pris Trébizonde et que les Turcs, las de la lutte, demanderaient la paix. Mais il faudrait en lire la confirmation dans les feuilles allemandes, et nous n’en avons aucune sous la main.

C’est encore derrière la fenêtre fermée que je passe la plus grande partie de la journée. Peu à peu, tous mes camarades quittent la chambre nº 28. Dans la cour j’en aperçois quelques-uns, qui étaient hier ici avec moi, et qui maintenant se promènent ou causent par petits groupes avec des anciens en pantalon rouge qui, évidemment, sont friands des nouvelles que nous apportons, parce qu’elles sont moins suspectes que celles que colportent les ordonnances. Je ne remarque pas sans mélancolie que les camarades libérés de la quarantaine ne daignent pas lever les yeux vers la fenêtre d’où nous suivons leurs mouvements. Leur aurait-on défendu par hasard d’essayer de communiquer avec nous, même par gestes? Ou ne pensent-ils déjà plus à la cage d’hier? Les heures sont interminables.

Il faisait nuit, et je restais seul dans ma prison. A 6 heures 1/2, on n’était pas encore venu me chercher, et je m’attendais à ne plus être appelé. Quelle probabilité y avait-il que messieurs les officiers allemands travaillassent jusqu’à une heure si avancée? Mais je me trompais. Comme les camarades je fus interrogé. Pur interrogatoire d’identité. Je donne mes nom, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile et profession. A mesure que je réponds, on écrit et on contrôle, en se reportant à des feuilles de papier qui sont trop loin de moi pour que je puisse en distinguer l’origine et la teneur. Quelques questions d’ordre militaire me sont posées, rapidement, sans conviction. Puis des questions d’ordre général, et moral, pour ainsi dire. Quelle est mon opinion sur la guerre? Sur les attaques de Verdun? Toujours les mêmes questions et toujours les mêmes réponses, et toujours le même silence.

J’étais libre enfin. J’allais prendre ma place comme les autres dans le camp. Un soldat m’accompagna jusqu’à la chambre nº 23 qui serait désormais la mienne. Elle est située dans le même bâtiment nº III, au rez-de-chaussée, près de la kantine.

La chambre nº 23 se compose en réalité de deux pièces communiquant entre elles par une large ouverture. Dans chaque pièce, il y a cinq lits. Celle du fond est entièrement occupée. Dans l’autre, un lit est disponible, près de la porte, le mien. C’est un lit militaire, deux pieds de châlit en fer et trois planches. Ni paillasse, ni matelas; mais un sommier en trois morceaux, ou, plus exactement trois petits sommiers, carrés, légèrement matelassés, qu’on dispose bout à bout dans n’importe quel sens et sur n’importe quelle face, car ils sont interchangeables. Un drap de toile blanche est étendu sur le sommier. Dessus, on place une sorte de sac à carreaux bleus et blancs, à peine plus large que le lit, dans lequel on introduit à plat deux couvertures, et cette combinaison tient lieu à la fois de drap et d’édredon. Tous les lits sont pareils. Chaque prisonnier a une armoire haute et étroite, une cuvette en fer battu, un escabeau ou une chaise en bois. Au milieu de la chambre, une table. Dans un coin, un poêle à charbon est allumé. Tel est l’ameublement de la pièce d’entrée, et la pièce du fond est identique, avec cette différence que, dans une embrasure de fenêtre, il y a un piano, loué par un des officiers de la chambre.

Mes nouveaux camarades sont tous d’anciens prisonniers. Je me présente et ils me reçoivent selon leur caractère, les uns avec empressement parce qu’ils sont curieux d’apprendre des nouvelles, et les autres avec nonchalance parce qu’ils sont blasés par ce genre d’événements. Le capitaine B***, des chasseurs à cheval, est le plus aimable, et son accueil me touche. Il veut que je lui parle tout de suite de Verdun, et son inquiétude est trop légitime pour que je ne le satisfasse pas de mon mieux. Je ne sais pas grand’chose de la formidable bataille. Que sait un sous-lieutenant dans la tranchée? Mais je n’hésite pas à affirmer que toute l’armée française se fera hacher sur place plutôt que de livrer Verdun.

Et le capitaine B*** me répond simplement ces mots magnifiques:

—Nous n’en avons jamais douté.

O notre France lointaine! Quelle flamme n’y a-t-il pas en toi pour que tous ces cœurs soient encore et toujours si chauds, après tant de misères, tant de deuils, tant de vexations, si loin de toi! Quand tout s’acharne sur ces pauvres prisonniers, l’ennui, la faim et les communiqués mauvais, ils ont encore la force de ne pas désespérer; et, si je leur dis que la France ne veut pas perdre Verdun, ils me répondent sans emphase, après dix-neuf mois de souffrances:

—Nous n’en avons jamais douté.

De trouver cette chaleur de sentiments chez ces anciens prisonniers me donne un coup de fouet et, tout accablé que je suis par ces derniers jours que je viens de vivre dans la fièvre, je me ressaisis pour être digne de mes camarades.

Survint un lieutenant, qui n’est pas de notre chambre. C’est un ami, un parisien, affable, qui se met à la disposition du capitaine B*** pour lui apprendre l’anglais et qui, ce soir, voulait faire un peu de musique. Les camarades étaient heureux de sa visite. Il se mit au piano avec une grande simplicité. Un lieutenant écrivait des lettres. Un autre lisait. D’autres étaient assis près du pianiste. Je m’étais allongé sur mon lit.

Charme ineffable et souverain de la musique! Plus d’une fois on a admiré sa puissance et maint poète a célébré la volupté de ces regrets éperdus qu’une phrase en mineur prolonge au cœur humain. Mais comment exprimer l’émotion que peut susciter une page de Chopin,—car c’est du Chopin que j’entendis, puis du Grieg,—dans l’âme douloureuse d’un exilé dont la chair souffre encore et dont la sensibilité saigne de désespoir et d’impuissance?

Une tristesse pesait sur la chambre. Nul ne disait plus rien. Le pianiste la sentait comme nous. Il comprenait. Il se tut. Puis, tout à coup, pour chasser les ombres mauvaises, il attaqua brutalement des airs de bastringue, fantaisies de Tabarin et tapages du Moulin de la Galette, toutes les rengaines des dernières années. Tout le Paris nocturne de la bamboche bondissait hors de la caisse sonore. O souvenirs atroces! Des courtisanes dansent, les plus belles du monde. Des adolescents sourient. Des barbons sont en bonne fortune. Le champagne dore les coupes. On mange des écrevisses d’un air dégoûté. Et, dans un coin du Monico, je me revois, tel soir ou plutôt tel matin aux lumières, à côté d’une jolie fille quelconque, en face d’un ami, mon meilleur ami, avec qui je discute gravement de questions de politique étrangère et du péril allemand, tandis que la jolie fille bâille... Mais, ce soir, j’ai envie de pleurer, comme une femme.

A 10 heures 1/2, extinction des feux. Elle se fait automatiquement. Nous n’avons pas à nous en occuper. Les camarades sont couchés. Le silence est sur toute la chambre. Dorment-ils?

Soudain, la porte s’ouvre. Un feldwebel entre, une lanterne à la main. Un officier le suit. Ils passent; devant chaque lit, le feldwebel lève sa lanterne. C’est le contre-appel.


à Emile Henrio

CHAPITRE IX

LE CAMP DE MAYENCE

(16 mars 1916).

Je croyais qu’une fois sorti de cette geôle sombre qu’était le «saloir», je serais le plus heureux des prisonniers. Il me semblait que j’éprouverais un plaisir sans pareil à goûter, dans l’immense cour de la citadelle de Mayence, cette liberté que monsieur le censeur nous avait promise avec tant de grâce. Je ne connus qu’un ennui sans bornes et une effroyable tristesse. Une grande prison, parce qu’elle permet quelques mouvements, est plus déprimante qu’une cage où l’on se retourne avec peine. C’est du moins le sentiment que je tirai de mon apprentissage de la vie en commun dans un camp de prisonniers. Dans cette foule d’officiers français, russes, anglais et belges, je me trouvai plus isolé que jamais. Quand on est captif depuis plusieurs mois, on ne se souvient plus de ses premières heures de captivité, et on laisse le nouveau camarade à sa dangereuse solitude, non point tant par égoïsme que par négligence ou par oubli. Le camp de Mayence m’apparut comme un désert sinistre.

J’eus tôt fait d’épuiser les curiosités que la citadelle pouvait m’offrir. Le tour du propriétaire n’était pas compliqué. La bibliothèque est ici, le réfectoire est ici, la salle de douches est ici, l’infirmerie est ici, la kommandantur là, et le bureau du payeur là. J’avais tout vu. A huit heures du matin, je n’avais plus rien à connaître et je n’avais plus rien à faire. Alors j’eus la vision nette du supplice que les Allemands nous réservaient: l’ennui et l’inaction. Villiers de l’Isle-Adam et Octave Mirbeau n’auraient pas imaginé celui-là. Un affreux désespoir me prit. D’autant qu’il ne m’était pas encore permis d’organiser quoi que ce fût. Rien ne m’assurait que je demeurerais au camp de Mayence. Pour ce motif, la bibliothèque des prisonniers ne m’était pas ouverte. Les camarades de chambre me prêtèrent un livre dont ils n’avaient pas besoin pour le moment: c’était la Conquête de Plassans, de Zola. Dans l’état de misère morale où j’étais tombé, je ne pouvais pas trouver de plus noir quinquina.

On ne saurait se promener toute la journée ni tenter de battre des records de marche du matin au soir, en tournant en rond dans une cour comme un cheval de moulin, et particulièrement quand on traîne la jambe. Il n’est pas expédient non plus de passer des heures et des heures à poser aux anciens prisonniers des questions qui m’intéressent sans doute, mais qui risquent de les importuner. Enfin, on ne dort pas à volonté, malheureusement, et il n’est pas d’exercice plus périlleux que de se livrer à la douleur des souvenirs. Il ne me restait qu’à errer comme un chien perdu, au hasard, n’importe où. C’est ce que je fis.

L’appel du matin m’apporta une diversion. A neuf heures et demie, dans la cour, les prisonniers se rassemblèrent par bâtiment et se groupèrent par chambre. Un sous-officier passa, nous compta pendant que nous continuions à bavarder, vérifia le nombre sur un cahier qu’il tenait à la main, et s’occupa d’un autre groupe. L’opération n’avait rien d’imposant, ni de strict, ni même de militaire. Les prisonniers causaient, riaient, plaisantaient, fumaient. Mais la cérémonie n’était pas terminée. Soudain, quelqu’un poussa cet avertissement:

—Vingt-deux à bâbord!

On rectifia la position. Les plaisanteries se turent. Les cigarettes se dissimulèrent le long de la cuisse. Les têtes étaient droites. Par la gauche, en effet, un haùptmann, sabre au côté, défilait rapidement devant chaque groupe, portait les doigts à la casquette en nous regardant tandis que nous le regardions en portant les doigts au képi, et disparaissait vers la droite. Tel un général, un jour de revue, galope devant le front des troupes. Les conversations reprirent. C’était fini. Les prisonniers se dispersèrent.

Mais un nouveau rassemblement se formait, plus familier, autour de l’officier boche qui s’était planté sur un tertre, au pied d’un arbre. Un feldwebel lut un ordre de la kommandantur, en allemand. Je n’entendis pas grand’chose, parce que tous chuchotaient, ou à peu près. Un lieutenant belge se mit à nous traduire le papier officiel. Déjà un camarade m’entraînait et la plupart des prisonniers s’en allaient.

—Qu’a-t-il dit? demandai-je.

—Je ne sais pas, me répondit-on.

Visiblement, les ordres de la kommandantur n’intéressaient personne.

La kantine était ouverte. Désireux de faire quelques emplettes, j’y allai. C’est un véritable bazar, où l’on achète les choses les plus saugrenues: des objets de toilette, des pliants de paquebot, des raquettes de tennis, des chaussettes, des pots de confiture, des livres, des partitions de piano, des tapis, du papier à lettres et des enveloppes, des cadres pour photographies, des lampes et des réchauds, bref, tout ce que souhaiterait un prisonnier qui veut s’arranger une petite vie supportable. Tous les articles sont de qualité médiocre et tous sont d’un prix très haut, naturellement. La kommandantur prélève un tant pour cent sur chaque objet, et elle voile ce vol sous le prétexte d’amélioration de l’ordinaire. Ne sommes-nous pas là pour tout accepter d’un cœur joyeux?

Il est assez difficile de se faire servir à la kantine. Elle est encombrée de clients, car ils n’ont pas le droit d’y venir tous les jours ni à toute heure, et d’autre part les soldats boches qui tiennent la boutique ne sont pas nombreux. Enfin les prisonniers russes ont pris possession des comptoirs, et leurs désirs sont compliqués et leur choix est hésitant. Plusieurs d’entre eux sont assis pour se décider avec moins de fatigue. On leur montre vingt articles différents; ils les palpent, les examinent, discutent entre eux sur le prix et sur la qualité, demandent autre chose, occupent toute la kantine; et quand ils s’en vont à regret, par trois ou quatre à la fois, l’un d’eux n’emporte le plus souvent qu’un litre d’alcool à brûler, ou Brennspiritus, comme on dit ici, mais il l’emporte avec mille précautions, ainsi qu’une icône précieuse.

Un camarade me confie que les Russes consomment beaucoup d’alcool à brûler. Ils le boivent, paraît-il, parfumé quelquefois, comme ils boivent de l’eau de Cologne; mais ils le boivent aussi au naturel, sans grimace. Ils sont très gentils, m’affirme-t-on, et sympathiques, mais terriblement ivrognes. Pour s’enivrer avec du Brennspiritus, il faut en effet avoir un penchant assez vif pour les liquides puissants. Mon camarade ajoute que les Anglais ne le cèdent pas aux Russes sur ce point, mais avec cette différence qu’ils sont trop grands seigneurs pour se contenter d’alcool à brûler ou d’eau de Cologne: par l’entremise de soldats boches qu’ils soudoient au tarif fort, ils arrivent à se procurer des liqueurs moins barbares que celles dont les Russes s’accommodent.

Les Anglais se distinguent dans les camps de prisonniers par leur désir d’ignorer les Boches et leurs prescriptions. Ils consentent à être prisonniers parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, mais leur bonne volonté ne va pas plus loin. Ils se montrent aimables pour les Français et les Russes, mais ils vivent entre eux. Les prisonniers doivent prendre leur repas au réfectoire commun; les Anglais n’y mettent pas les pieds. Ils mangent dans leurs chambres et préparent leurs repas sur des fourneaux à charbon, achetés à la kantine, qu’ils ont simplement installés dans les couloirs de la citadelle. Une odeur de cuisine traîne partout, et il n’est pas d’instant de la journée où quelque bouilloire ou casserole ne chante sur le feu des Anglais. Les murs en sont noircis de fumée. Mais nos Alliés, flegmatiques par définition, ne prennent pas garde à ces détails. Ils n’écoutent pas les cris des Boches. Causent-ils des dégâts? Ils paient sans discuter. Un Anglais ne discute jamais avec un Allemand. C’est sa façon de réagir contre l’ennemi que ce mépris terrasse. Le Français a une autre façon; il rit de tout et empoisonne le Boche de réclamations, de protestations et d’observations, à propos de tout et de rien, mais en ne sortant jamais des limites de la tenue militaire. Le Français évite de donner prise à la sévérité ennemie. Il se sent d’autant plus fort ensuite, quand il lui plaît de montrer aux Boches qu’il n’est dupe ni de leurs mensonges ni de leurs vilenies.

Ainsi pour la nourriture. L’Anglais ne va pas au réfectoire. Il abandonne sa ration aux Allemands. Le Français au contraire va ponctuellement au réfectoire, et pas un repas ne s’écoule sans qu’un prisonnier aille porter son assiette au haùptmann de service en lui affirmant sur l’honneur qu’on ne nourrit pas si mal des officiers désarmés. Si chaque officier allemand attaché à un camp de prisonniers faisait le compte des camouflets que ces terribles Français lui ont infligés, nous aurions un total assez coquet pour tous les camps réunis. Mais peut-être tous les officiers allemands ne sont-ils pas capables de distinguer un éloge d’un camouflet. Je n’oublierai pas de sitôt la scène que je vis lors de mon premier repas au réfectoire de Mayence. C’était à midi. On nous donna de la «soupe russe», car l’ardoise du menu ne la désignait pas moins pompeusement, et des pruneaux. Rien d’autre. Un lieutenant de dragons mit son assiette sous le nez du haùptmann en lui disant sans pouffer:

—Je vous demande la permission de quitter la salle, monsieur. Vraiment, j’ai trop bien mangé, ce matin.

Et le haùptmann, rougissant jusqu’aux oreilles, essayait de ne pas perdre l’air digne qui sied à un représentant d’une nation sérieuse. Car on ne mangeait pas bien au camp de Mayence. La chère y était maigre, encore que cet adjectif puisse tromper le lecteur en éveillant en lui des idées de viande qu’on n’y connaissait que sous des espèces rares, chiches, pauvres et douteuses. Je ne me trompais pas, quand je prévoyais que le régime plantureux de la quarantaine ne durerait point. Il n’y a pas plus de ressemblance entre les repas du réfectoire et ceux du saloir qu’entre les dîners de chez Chartier et ceux de chez Paillard. Mais il était nécessaire que nous écrivissions à nos familles une carte postale débordante d’optimisme.

Ai-je besoin d’ajouter que les prisonniers ne s’attardent pas en face de la soupe russe et des pruneaux? En moins de dix minutes, ils s’en allèrent les uns après les autres, emportant leur serviette et leur pain, et la plupart d’entre eux, du moins ceux qui sont captifs depuis assez longtemps pour recevoir des colis de France, regagnèrent en hâte la chambre où ils mangeraient enfin. Mes camarades se restaurèrent avec leurs provisions. Moi, qui n’avais rien, je me contentai d’étendre sur un morceau de pain un peu de cette confiture d’abricots que j’avais achetée à la kantine et qui n’avait certainement d’abricots que la couleur et le nom peinturluré sur l’étiquette du pot. Ce régal achevé, je m’allongeai sur mon lit et je voulus m’intéresser à la Conquête de Plassans. Mes camarades causaient. L’odeur des plats qu’ils mijotaient sur des lampes à alcool me tourmentait. Et j’avoue qu’un sentiment assez cruel me traversa, quand ils dégustèrent ensemble un café dont l’arome français fut tout ce que j’en reçus, car on me laissa bien tranquillement sur mon lit, dans mon coin, en contemplation devant les phrases de Zola. Je profitai de la distraction de mes compagnons d’infortune pour les examiner à loisir.

A côté du capitaine, dont j’ai déjà parlé, qui est petit, modeste et aimable, et qui parle avec un accent du Midi à peine perceptible, le lieutenant L*** forme un contraste saisissant. Grand, balafré, haut en couleurs, la poitrine large, fier de pratiquer des sports athlétiques, il est vêtu d’une tunique noire à brandebourgs noirs qui lui donne une allure de dompteur. Exubérant, brave garçon, bon caractère, il cherche de temps en temps des effets de voix pour chanter:

Manon, sphinx étonnant, véritable sirène,
Cœur trois fois féminin.....

Il ne va jamais au delà. Il parle haut, rit souvent et se dispute amicalement avec tout le monde. C’est un ancien capitaine au long cours. Aussi ne l’appelle-t-on que «Matelot». Il houspille sans se gêner le lieutenant D*** qui porte l’uniforme de dragon et qui reste presque toujours tête nue, même pour sortir. Grand, avec le nez busqué et les cheveux bien coiffés, le lieutenant D*** est l’officier de cavalerie correct, poli, et un peu raide. Mais Matelot réserve ses plus grosses bourrades pour un sous-lieutenant de zouaves vêtu de la nouvelle tenue, qui est petit, qui a des cheveux frisés, qui paraît tout jeune, qui a des timidités de jeune fille et qu’on raille pour son inexpérience amoureuse que Matelot affirme complète. Tels sont les officiers les plus notables de la chambre. Les autres, qu’on voit moins, échappent à mon attention, et je ne citerai que pour mémoire un sous-lieutenant indigène de tirailleurs algériens qui étale un teint triplement basané et qui écorche sans pitié la langue française.

Mes camarades sont prisonniers depuis des dates différentes. Bien peu sont tombés aux mains des Allemands dans les premiers jours de la guerre. On s’en rend compte assez vite quand on les regarde de près ou qu’on cause avec eux. Ils ont encore de l’entrain, de la bonne humeur. Quelle différence avec les victimes de Charleroi et de Maubeuge! Les blessés de Charleroi ont souffert toutes les ignominies: les Allemands à cette époque se croyaient assurés de la victoire et donc de l’impunité. Bien rares sont nos blessés d’alors qui n’ont pas eu à souffrir les traitements les plus durs. Ils gardent dans leurs yeux le souvenir de ces jours de détresse. Quant aux prisonniers de Maubeuge, qu’ils soient de l’armée active ou de la territoriale, ils sont d’une tristesse morne. Tous ont l’ancienne tenue du temps de paix, et leurs képis souples du genre foulard et les galons circulaires dont se placardent les manches de leurs tuniques nous sont déjà si vieillots, que ces malheureux semblent les survivants étonnés et perclus de Sedan. Dix-neuf mois de captivité pèsent sur leurs épaules. On croirait à les voir qu’ils sont prisonniers depuis toujours et qu’ils le seront toujours, et une pitié respectueuse serre le cœur de celui qui les rencontre dans l’immense cour de Mayence, solitaires ou groupés, silencieux, voûtés, perdus à jamais.

Il faut reconnaître que les Allemands en 1916 sont envers les prisonniers nouveaux d’une sollicitude touchante qui n’hésite pas à prévenir leurs désirs. N’est-ce pas naturel? Quand un officier arrive pour la première fois dans un camp comme celui de Mayence, il y arrive les mains vides et, le plus souvent, vêtu de boue et casqué, il éprouve un peu ce sentiment de honte légère du simple combattant qui tombe à l’heure du dîner dans une popote d’état-major où le drap est d’une élégance rare et le cuir d’un fauve particulier. Autant dire que le pauvre diable est en chemise. Si, par précaution, comme on le pratique quelquefois, il a confié son portefeuille au sergent-major avant de monter en ligne, ou si les soldats boches ont jugé à propos de l’en alléger, il n’a guère que quelques sous dans la poche. Comment, en attendant que des colis lui parviennent de France, s’y prendra-t-il pour se procurer les objets de nécessité urgente dont il aura besoin? D’autre part, les Allemands paient la solde d’avance, le premier jour du mois. Ainsi, tombé entre leurs mains le lendemain du jour où le trésorier opère, vous ne percevrez pas un centime pour tout le mois en cours et vous devrez néanmoins rembourser à l’administration le prix de votre nourriture. Vous, Français, vous seriez embarrassé devant ce problème. C’est que vous n’entendez rien aux affaires sérieuses. L’Allemand par bonheur veille sur vous. Et le payeur du camp est autorisé à vous verser des avances sur vos soldes futures. Signez un reçu, on vous remet immédiatement cent marks. Vous courez à la kantine, vous en sortez le porte-monnaie dégarni, et vous ne toucherez plus un pfennig à la caisse impériale et royale avant six mois. Mais l’opération n’est-elle pas excellente, qui vous met en mesure de parer à vos désirs immédiats, et qui vous prouve que les Allemands ont souci de votre détresse?

Rien n’est laissé au hasard dans un camp d’Allemagne. Tout y est merveilleusement bien organisé, jusqu’à l’extorsion de vos économies, qui se pare de belles apparences. Au surplus vous savez que vous n’êtes rien, puisque vous appartenez désormais à la Grande Allemagne. Ici, il faut oublier qu’on affiche dans les écoles de France la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ici, vous n’avez qu’un seul droit, qui est de tout supporter comme vous pourrez. En revanche, la nomenclature de vos devoirs est plus longue que la table de nos immortels principes de 89. L’un compense l’autre. Monsieur le censeur nous avait déjà énuméré quelques-unes des obligations auxquelles nous serions dorénavant soumis. Mais ses avertissements n’avaient pas ce caractère officiel qu’il est bon d’apporter en toute chose avec méthode. La kommandantur décida de réparer cette faute.

Le soir, après l’appel de six heures, les nouveaux prisonniers furent convoqués au bureau de Monsieur le Censeur. Herr Schmidt n’y était pas. Mais des scribouillards nous attendaient, et un lieutenant français, un de nos anciens, fut chargé de nous faire le discours d’usage. Il le fit avec un tact admirable. Devant la valetaille boche qui écoutait, et qui comprenait sans saisir les nuances de notre camarade, il nous apprit ou nous rappela toutes les interdictions qui sont notre partage. Il les passait en revue sommairement, du bout des lèvres, comme si on l’eût obligé à vider devant nous une poubelle d’ordures, et sa voix ajoutait aux menaces réglementaires la caresse d’une ironie toute dégoûtée. La bobine enfin dévidée, il résuma en ces termes:

—Bref, mes chers camarades, n’oubliez pas que, pour toutes les fautes, vous tombez sous le coup des lois martiales, et c’est la grâce que je vous souhaite.

Un étrange sourire mit à sa harangue le point final, tandis que les scribaillons nous rendaient notre liberté. Dehors, la nuit tenait la cour immense où les trois énormes bâtiments se dressaient en noir sur le ciel sombre. La journée s’achevait lentement. Dans la chambre, mes camarades travaillaient en silence. L’un lisait; l’autre écrivait une lettre; un autre traduisait en français une page d’allemand. Le capitaine B*** était penché sur un minuscule métier.

—Oui, me disait-il, je fais de la tapisserie. C’est un excellent moyen de passer une heure ou deux chaque jour. Quelquefois aussi, je m’occupe à sculpter ce cadre à portraits. Que voulez-vous? Je me suis mis à l’étude de l’anglais, mais on ne peut pas se contenter d’exercices uniquement intellectuels. On sombrerait vite dans le spleen. Les travaux manuels sont un refuge.

Il m’avouait sa misère à voix basse. Je le regardai. Ses yeux ne montraient qu’une résignation triste. Il poursuivit:

—Je ne suis pas très habile. Ma tapisserie ne vaut pas grand’chose, et ma sculpture est mauvaise. Je ne renonce pourtant ni à l’une ni à l’autre. Ce sont les deux compagnes de mes longs loisirs. Sans elles, je ne sais pas ce que je deviendrais. Il faut être solide ici pour échapper à la folie qui nous guette. Vous souriez? Vous en viendrez au même point que nous, vous verrez. Ah! ce n’est pas drôle, la captivité! Vous verrez, vous verrez. Vous ferez de la tapisserie, et vous sculpterez des cadres à portraits en noyer d’Amérique.

Je ne souriais pas. J’étais découragé. Je regardais fixement la trame serrée où les laines variées s’assemblaient en un dessin de couleur vive. Et je songeais à ce déplorable roman de Zola qui m’attendait sur mon lit.


à Louis Thomas

CHAPITRE X

VERS UN AUTRE CAMP

(17 mars 1916).

La citadelle de Mayence m’apparaissait vraiment comme une prison terrible. Je ne savais pas si j’étais condamné à y demeurer ou si la fantaisie des bureaux de la kommandantur avait déjà décidé de m’expédier ailleurs. Mais rien ne pouvait m’être plus agréable que d’aller n’importe où, même au fond de la Prusse la plus orientale, pourvu que je ne fusse pas contraint à l’unique contemplation de ces trois bâtiments de la Caserne des Cadets et à la promenade en rond dans la cour immense. Voir quelque chose, voir autre chose, voyager, je ne rêvais pas d’un sort meilleur. Les anciens m’affirmaient en vain que le camp de Mayence était en somme l’un des moins mauvais. Leur expérience ne me convainquait pas. Aussi ne fus-je pas mécontent, lorsque le 17 mars au matin, alors que je sortais de ma chambre, un feldwebel m’arrêta, en m’appelant par mon nom:

—Vous quittez ce soir le camp de Mayence.

—Bien. Où vais-je?

—Je l’ignore, vous partirez à 7 heures 1/2.

—Est-ce que d’autres officiers partent aussi?

—Oui, quinze officiers.

Et le feldwebel me tendit la liste de départ. J’y relevai les noms du capitaine V*** et du lieutenant T***, tous deux du même bataillon que moi, et dont je n’avais pas encore été séparé depuis le combat du 9 mars. Au vrai, je n’espérais pas qu’on ne nous séparât point. Je connaissais assez les Allemands pour être assuré qu’ils n’avaient aucune propension à la complaisance. J’attribuai donc à un heureux hasard notre départ en commun, et sans rien marquer de ma joie qui aurait fort bien pu provoquer un contre-ordre ultérieur, je rendis au feldwebel la feuille de papier qu’il m’avait offerte.

Mes préparatifs ne furent pas longs. Un peu de linge, quelques objets de toilette, mon pot de confiture d’abricots, mon casque, le tout ne tint pas beaucoup de place dans la valise rouge de carton gaufré—ersatz peau de porc—si magnifique, que j’avais achetée la veille à la kantine. A 8 heures du matin, j’étais déjà prêt à me mettre en route. Mais nous ne devions prendre le train qu’à 7 heures 1/2 du soir.

Il faisait nuit, quand on rassembla dans la cour les quinze exilés. Nos bagages furent déposés sur une charrette à bras. On nous distribua des sacs de papier contenant un repas froid, plus une bouteille de café pour deux, et le chef de notre détachement, un feldwebel, reçut une provision de cinq marks par officier pour les imprévus du voyage, car on nous avait retiré notre monnaie de singe de la citadelle de Mayence pour en donner au feldwebel l’équivalent en monnaie véritable qui, dans notre nouveau camp, serait de nouveau transformée en jetons spéciaux. Toutes ces dispositions nous permettaient de supposer que notre déplacement serait d’une assez longue durée. Mais je ne m’en plaignais pas.

Nous étions au complet. On nous avait compté une fois, deux fois, trois fois. Nous n’avions plus qu’à gagner la gare. Une petite formalité de rien restait à accomplir. Sur un ordre du feldwebel chef de détachement, les hommes qui nous escortaient chargèrent leur fusil avec ostentation et firent manœuvrer la culasse avec tant d’insistance qu’il n’y avait pas moyen de ne pas considérer cette opération délicate comme un avertissement sérieux.

Un vagon de deuxième classe, à couloir, nous était réservé tout entier.

Dans le même compartiment nous fûmes quatre: le capitaine V***, le lieutenant T***, moi, et un soldat de la landsturm. Rien ne signala notre embarquement. Sur le quai, les rares voyageurs nous regardaient sans rien dire. Une pancarte indiquait que le train se dirigeait sur Darmstadt. Allions-nous en Bavière? Le soldat qui nous accompagnait déclarait ne rien savoir. Et pourtant il était bavard et il aurait bien voulu causer avec nous. Mais quoi! Celui-là aussi nous aurait servi toutes les rengaines politico-historiques que le Gouvernement Impérial et Royal a mises à la mode, et quelle fatigue d’entendre toujours les mêmes niaiseries répétées avec la même conviction!

Les temps ont bien changé depuis le 2 août 1914. Au début, au moment de Charleroi, alors que les masses allemandes marchaient triomphalement sur Paris sans voir le gouffre ouvert de la Marne, jamais un prisonnier français n’aurait voyagé dans les conditions où nous voyageons. Le prisonnier français, blessé ou non, était moins que rien. On ne sait pas au juste pourquoi on ne l’achevait pas sur place. Mais on le traitait avec tant de haine et de sauvagerie que ce crime seul, s’il n’y en avait pas tant d’autres, suffirait à flétrir à jamais l’Allemagne. Les exemples sont trop nombreux: le martyrologe de nos prisonniers est inépuisable. Je connais un lieutenant d’infanterie, un de ces enfants de la promotion de Montmirail qui se gantèrent de blanc pour mourir. Il m’a raconté sa passion. Il avait une balle dans le cou; les brancardiers allemands l’avaient ramassé près de Morhange. On l’empila dans un vagon à bestiaux avec des soldats français et des soldats allemands, tous blessés. Les Allemands étaient couchés sur de la paille, et ils avaient des couvertures. Les Français gisaient sur la planche nue, et la plupart étaient déshabillés à cause de leurs plaies. Le voyage dura plusieurs jours. A chaque gare importante, on ravitaillait les Allemands, on les gavait de friandises. On ne donnait rien aux Français et on les injuriait. Une fois, le petit lieutenant, épuisé par la fièvre, demanda de l’eau à une femme. De l’eau! Cette femme était une diaconesse, une Schwester, une religieuse; elle avait l’insigne de la Croix-Rouge. Elle refusa de donner de l’eau au petit lieutenant, en lui criant à tue-tête qu’elle n’avait rien pour ces chiens de Français. Ce n’est pas tout. En cours de route, pendant la nuit, un soldat mourut, un troupier au pantalon rouge, un chien. On le tira du vagon, devant une foule où les femmes étaient nombreuses. Merveilleuse journée d’août! Du soleil, de la clarté, des toilettes légères, des ombrelles, des couleurs chatoyantes. Sur le quai, un brancard, avec un cadavre sanglant. Et les douces Allemandes se jetèrent sur le mort, et les ombrelles horribles le frappèrent avec rage. Mais combien d’images semblables me reviennent à l’esprit! Et vous aussi, vous en connaissez de ces histoires dont vous niez quelquefois la possibilité, tant elles dépassent les limites de l’effroyable.

Aujourd’hui, nous sommes loin de ces jours sinistres. Charleroi fut une victoire sans lendemain. La Marne fut un charnier d’Allemands. L’Yser fut un charnier d’Allemands. Paris n’a pas été atteint. La guerre est perdue. Il faut sauver la face. Et voici que Verdun est un charnier d’Allemands. Depuis un mois bientôt, les assauts se multiplient, le sang coule, les hommes tombent, et Verdun n’est pas pris, et le rêve de la paix entrevue sur les ruines de la citadelle inviolée s’évanouit dans la fumée des obus impuissants, et l’heure approche peut-être où les criminels seront jugés, où les coupables devront rendre des comptes, tous les comptes. La France n’est pas vaincue. On la croyait faible. Elle est encore très forte. La France ne sera peut-être pas vaincue. Et alors, et alors, il faut la ménager, il faut craindre le châtiment, il faut craindre la vengeance. On ne dit plus rien maintenant aux prisonniers français quand ils passent sur le quai d’une gare. Ils sont redoutables, ces prisonniers, car ils parleront après la guerre, ils se plaindront, ils demanderont que justice soit faite. Ce n’est donc plus par la brutalité qu’il faut agir sur eux. L’intérêt mieux compris invite à plus de circonspection. Mais, parce qu’on ne sait jamais comment les choses peuvent tourner et qu’après tout la France est toujours à la merci d’une révolution, car elle doit être lasse de la guerre, il faut user de tous les moyens pour détruire ses prisonniers. Sans les étrangler dans leurs geôles, on peut ruiner leur santé morale et du même coup toucher la France en plein cœur. La méchanceté doucereuse de l’Allemagne de 1916, mal fardée, ne vaut pas mieux que la méchanceté cynique de l’Allemagne de 1914.

Voilà pourquoi nous n’avions pas envie d’écouter notre gardien dans ce vagon qui nous emportait vers une destination inconnue. C’était un homme de 46 ans, blond et pâle. Il avait l’air fatigué. A peine étions-nous installés que lui-même se mettait à l’aise, enlevait son équipement, posait son fusil dans le filet à bagages, ôtait le shako de cuir bouilli à double visière et se coiffait de la calotte ronde à bandeau rouge. Singulier gardien, qui alla jusqu’à nous offrir des cigares, et qui n’avait sans doute pas d’illusions sur nos chances de lui échapper.

Petit-Jean avouait: