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Le Purgatoire

Chapter 13: CHAPITRE XII TÊTES DE BOCHES
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About This Book

A first-person memoir recounts capture during a frontline assault and subsequent life among enemy troops, following the narrator's transfer from the trenches into wooded ravines and improvised shelters. It documents battlefield aftermath—wounded men, makeshift medical posts, graves—and the routines of captivity: interrogations, forced labor, small acts of kindness from captors, and the slow tally of killed and missing comrades. Interwoven are sensory details, austere camp scenes, conversations across language barriers, and reflections on suffering, injury, camaraderie, and the ordinary human behaviors that persist amid military violence.

«Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement.»

Pareil à Petit-Jean, ce que je connais le moins mal de toute l’Allemagne, ce sont nos marches de l’Est. Depuis Pierrepont, je roule à travers des régions dont les points principaux me rappellent tel détail d’histoire, ou tel fragment de poème, ou telle légende. Tout un bric-à-brac de souvenirs scolaires me revient. Quoi de plus odieux que ces réminiscences stupides dans un moment pareil, où je voudrais ignorer absolument tout des pays que je traverse? Et comme ce nom de Heidelberg, cité des étudiants, sonne faux dans ma mémoire! Je n’ai rien vu de la ville. La nuit est sombre. Je n’ai rien vu non plus de Carlsruhe, où nous arrivâmes vers quatre heures du matin. J’aurais pourtant désiré de chercher les ruines dont nous parlait notre gardien, car il paraît que nos aviateurs ont bombardé sérieusement la capitale du Grand-Duché de Bade. Une bombe aurait même touché le palais ducal. Mais nous repartions avant l’aurore.

A Offenburg, le train s’arrêta pendant vingt minutes. Nous ignorions toujours où l’on nous emmenait. Vers la Forêt-Noire? Vers le Wurtemberg? Dehors, maintenant, c’était le soleil. Dans le lointain, à droite, des montagnes bleues se dressaient. Le paysage n’a rien de comparable aux environs de Mayence. Les maisons sont coquettes, comme les classiques chalets suisses, maisons de fantaisie, maisons-jouets, avec des balcons de bois découpé, des toits pointus et des corniches ajourées. Les prairies, d’un vert normand, percées d’innombrables petits canaux, sont couvertes d’arbres fruitiers. Nous approchons d’un village dont nous n’apercevons d’abord que des toits énormes, couleur de terre, qui ont l’air d’écraser des murs bas. C’est Biberach-Bell. Puis c’est Haslach. Sur la route, qui s’allonge en suivant la voie ferrée, un chariot passe, traîné par deux bœufs harnachés comme le sont chez nous les chevaux. Tous les petits villages que nous traversons paraissent extrêmement propres, autant qu’on puisse en juger de loin, et il s’en dégage une impression de fraîcheur. Mais nous sommes en Allemagne, et, pour que nous ne l’oubliions pas, voici un hiatus qui blesse: ce pont métallique de forme trapue sur un délicieux ruisselet qui paraît navré de porter cette horreur au-dessus de lui. Tel contre-sens remet les choses au point et donne une chiquenaude à l’enthousiasme incongru du voyageur. La route, d’un seul côté, est bordée à intervalles réguliers par de très vieilles bornes de pierre verdies par le temps, qui suscitent des images puériles de chevauchées anciennes sur des chemins douteux. Tout le bric-à-brac des souvenirs romantiques s’impose à nouveau. Cependant, je retombe vite dans la réalité. Quel est ce cortège? Un groupe de femmes, précédé d’un groupe d’hommes qui marchent derrière un lourd chariot de ferme attelé d’un seul cheval. Nous arrivons à sa hauteur. Un cercueil, qu’aucune draperie ne couvre, est posé sur le chariot. Et pas un prêtre n’accompagne l’enterrement.

Nous sommes en pleine Forêt-Noire. Hornberg, petite ville charmante au fond de la vallée. A flanc de montagne, un vieux burg en ruines la domine. Mais le burg est à moitié caché par un horrible hôtel transformé en hôpital, près duquel un cimetière montre nettement un grand nombre de croix toutes neuves.

Le train sort d’un tunnel pour entrer dans un autre, comme s’il jouait à cache-cache, et le jeu se prolonge pendant une bonne heure. Entre deux tunnels, nous apercevons de belles échappées d’escarpements. La vallée est à nos pieds. Ses pentes, qui sont d’admirables pâturages où pas un animal ne pâture, sont sillonnées de rigoles concentriques où coule une eau claire, et, vu de haut, tout le paysage a l’air d’une carte topographique où ces rigoles tiendraient lieu des courbes de niveau.

La transition est brusque entre cette région montagneuse et le plateau de Donaùeschingen, et le plateau est d’une laideur sans pareille. Mais quelle émotion nous prit dans cette gare de Donaùeschingen! Nous n’étions guère à plus d’une vingtaine de kilomètres de la frontière suisse, si nos souvenirs géographiques ne nous trompaient pas. D’insidieux désirs se glissaient dans nos propos. Et la tristesse accablait nos épaules.

Il nous fallait une forte surprise pour nous tirer de cette défaite morale. Nous l’eûmes à souhait, au moment où le train allait quitter la gare de Donaùeschingen, vers midi. Un dessin de Hansi se présenta devant nous sous les espèces d’un monsieur, d’une dame et de leurs deux filles. Le père, gros homme à lunettes et à la barbe poivre et sel, était coiffé d’un chapeau vert et vêtu d’un complet d’une nuance sensiblement aussi charmante. La mère, dondon ridicule, exhibait un costume tailleur de 1890. Quant aux filles, seize et dix-huit ans environ, leur tenue de sport se composait d’un chandail de laine blanche, d’une jupe verte fort courte et d’un bonnet de coton rouge et bleu, et elles portaient sur le dos le sac tyrolien de l’excursionniste classique, procédé recommandé sans doute pour l’entretien des jeunes poitrines. Toute cette famille Knatschke était armée de skis et de piolets. Nous ne pouvions pas ne pas éclater à la vue de cette image réjouissante. Le père nous foudroya d’un regard bovin. En 1914, il nous aurait assommés d’un coup de piolet, même si nous n’avions pas ri.

Notre gardien ne saisissait sans doute pas les raisons de notre gaîté. Dans son coin il souriait bêtement, le cigare à la bouche, car tout le monde fume le cigare en Allemagne. C’est à ce moment qu’il se décida enfin à nous révéler le nom de l’endroit où il nous conduisait. Nous allions à Vöhrenbach. Dans une heure, nous serions arrivés à notre nouvelle prison. Il ajoutait que le camp était de création récente et que les officiers prisonniers étaient enfermés dans un grand bâtiment de pierre, en dehors du village.

De nouveau la tristesse nous saisit. Le pays que nous traversions était d’une pauvreté rare: des plaines d’un vert jaunâtre très sec, à l’infini, sans un accident. Depuis Donaùeschingen, la locomotive avait, comme signal d’avertissement, non plus un sifflet, mais une cloche. Ces sons de cloche dans la morne campagne ensoleillée retentissaient d’une façon lugubre. Aux moindres haltes, le train s’arrêtait. A l’une d’elles, derrière la barrière du passage à niveau, un soldat français nous salua. Il était minable et travaillait dans une ferme voisine.

—Et Verdun? nous demanda-t-il de loin.

Et, pour nous remercier de la nouvelle que nous lui jetions de l’échec allemand, il nous lança ce cri de réconfort:

—Ils crèvent de faim.

Cette petite scène nous avait émus. Nous ne songions plus à notre découragement. D’ailleurs, une fois de plus, le paysage changeait d’aspect, et, fuyant le plateau désolé, le train rentrait dans la Forêt-Noire des bois touffus, des collines abruptes, des monts plus rudes, des rigoles d’eau claire, et de la neige. La campagne semblait moins peuplée et nous serions au bout du monde dans ce Vöhrenbach, quoique assez près de la Suisse, ce qui nous soutenait beaucoup; mais aussi, comme devait s’exprimer le Bædecker, cette région était plus pittoresque. Enfin, satisfaits ou non, la volonté allemande nous envoyait à Vöhrenbach.

Un leùtnant nous attendait à la gare. Derrière lui, une marmaille considérable se préparait à nous recevoir comme des curiosités. Que d’enfants! Jamais je n’en vis tant en si petite bourgade. Mais la stupeur ne m’empêcha pas de supputer que, dans quinze ans, l’Allemagne lèverait sans peine contre nous deux fois plus de soldats qu’elle n’en avait levés en 1914. Ces gamins grouillaient dans la cour de la gare comme des fourmis dans une fourmilière. Ils nous examinaient en silence. Ils s’approchaient de nous, et ils nous emboîtèrent le pas dans la grand’rue de Vöhrenbach que nous devions traverser de part en part, le camp étant situé à l’autre extrémité de la commune. Tout ce que je remarquai, c’est que le village n’offrait absolument aucun caractère particulier. Au coin d’une rue, un civil braquait vers nous un appareil photographique. Brusquement toutes les têtes se tournèrent à droite et tous les coudes gauches se levèrent devant les figures. L’amateur de souvenirs renonça à prendre un cliché aussi décevant.

Au bout de la grand’rue, quand nous y fûmes, nous vîmes enfin au loin un bâtiment de dimensions respectables, qui avait l’air d’un hôtel ou d’une mairie. Le soleil en éclairait la façade toute blanche. Une double enceinte de solides poteaux de bois, reliés entre eux par des réseaux de fils de fer barbelés, entourait la prison. La route longeait la clôture. Au premier poteau, une inscription interdisait aux civils de causer avec les prisonniers et de stationner devant le camp. A chaque angle de l’enceinte, une sentinelle de la landstùrm s’immobilisait à notre passage devant sa guérite peinte en jaune et rouge, aux couleurs du duché de Bade. Derrière les fils de fer, comme les autruches et les gazelles au Jardin des Plantes, quelques officiers se chauffaient. Ils vinrent au devant de nous.

Nous étions au camp de Vöhrenbach.


à Louis de Gonzague Frick

CHAPITRE XI

LE CAMP DE VÖHRENBACH

(18 mars 1916).

Le camp de Vöhrenbach avait cet avantage sur le camp de Mayence que l’horizon n’y était pas limité par des murs. A Mayence, on se promenait à l’intérieur de la prison, sans jamais rien apercevoir de la vie du dehors. A Vöhrenbach, on se promenait autour de la prison, laquelle se composait de deux corps de bâtiment, plantés en équerre et joints l’un à l’autre. Sur trois des côtés de l’ensemble, l’espace libre où les prisonniers pouvaient circuler avait une trentaine de mètres de large; sur le quatrième, devant la façade principale qui donnait sur le village même, un terrain plus vaste s’étendait: d’abord une cour, au sol préparé, d’une cinquantaine de mètres de large; puis, en contrebas, un morceau de prairie en forme de triangle dont la base s’appuyait à la cour et dont le sommet se trouvait à une centaine de mètres de la base. La forme du triangle était commandée par un ruisselet qui longeait le réseau des fils de fer et qui, sous peine de canaliser des évasions, ne pouvait décemment pas couler au milieu du camp. La prairie était marécageuse. Avant l’été, elle n’était guère utilisable. Somme toute, il nous restait comme terrain disponible une espèce de chaussée entourant la prison. C’était moins grand qu’à Mayence. Mais ici, rien n’arrêtait nos regards. Nous avions des vues sur le village, d’où émergeait le clocher de l’église, et sur toute la campagne environnante: prairies, routes, collines, montagnes et bois de pins. Au premier abord, cette situation était plus agréable.

De même, la prison sentait moins la prison. Récemment créé pour ne recevoir que des officiers venus des combats de Verdun, le camp de Vöhrenbach avait été installé dans une maison d’école dont la guerre avait empêché l’achèvement. On profita des circonstances pour en poursuivre la construction. La maison était vaste, bien aérée, haute de trois étages. Mais les boiseries restèrent toujours sans peinture. La portion principale réservait le rez-de-chaussée pour les divers bureaux de la kommandantur, la cuisine, la salle de douches qu’on installait et la chambre des arrêts de rigueur. Le premier et le deuxième étage se divisaient en salles plus ou moins grandes, les plus petites étaient occupées par un ou deux officiers supérieurs. Un lavabo, fait d’une auge unique en zinc munie de cinq tuyaux à robinet, était à notre disposition sur chaque palier. Enfin le troisième étage, mansardé, était le domaine des soldats français qui devaient nous servir d’ordonnances. L’électricité éclairait tous les couloirs et toutes les chambres. Dans la cour, de forts poteaux de bois supportaient des lampes du type Jablockhof comme on en voit sous une halle de gare. La nuit, les abords immédiats du camp n’étaient pas plus sombres qu’en plein midi.

L’aile en équerre, aussi haute que le bâtiment principal, n’avait cependant qu’un étage: en bas, c’était l’immense réfectoire et la kantine; en haut, la salle de gymnastique de l’école. Tel était notre camp, que l’harmonie de la langue allemande appelle un Offiziergefangenenlager.

Les camarades que nous avions trouvés à Vöhrenbach étaient passés pour la plupart par la citadelle de Mayence, sorte de point de concentration et de triage des officiers prisonniers, et chacun d’eux nous affirmait que l’existence à Vöhrenbach n’avait rien de comparable à celle de Mayence. Ici, les prisonniers jouissaient de certaines libertés qui n’étaient pas sans valeur et d’un régime relativement doux. La kantine était ouverte du matin au soir tous les jours. On s’y pouvait procurer du sucre à un taux raisonnable, des conserves de viande et de poisson, cornedbeef, sardines, harengs, saumon fumé, à des prix excessifs, il est vrai. On avait le droit de boire autant qu’on voulait, soit de la bière, soit du vin, soit même quelques liqueurs qui étaient de provenance douteuse, puisque de marques françaises, et qu’on payait d’ailleurs fort cher. Deux billards nous offraient un jeu facile dans un coin du réfectoire. Quant à la nourriture, car on ne vit pas seulement de carambolages et de cognac, elle était supportable, et il n’y avait pas à s’en plaindre. Elle ressemblait, tant pour la qualité que pour la quantité, à l’ordinaire des internes dans les lycées de France. Avec de très légers suppléments achetés à la kantine, on pouvait s’en tirer à peu près. Seule la question du pain laissait à désirer. Chaque officier touchait chaque lundi sa ration d’une semaine et elle lui aurait à peine suffi pour un jour. Le dimanche, on nous distribuait un petit pain spécial, plus blanc et meilleur, pour nous faire accepter évidemment l’indigestion de l’autre, qui semblait contenir plus de pomme de terre que de farine et qui dérangeait le corps. Mais enfin, on avait des kartoffeln en robe de chambre à peu près à tous les repas, et l’à-discrétion de ceci compensait la pauvreté de cela. Le camp de Vöhrenbach était en résumé la perle des camps. C’est sous ces apparences qu’il nous fut présenté par nos camarades et que nous le pratiquâmes en effet pendant quelques jours.

Mais vous connaissez mal les Allemands si, vous empressant d’applaudir à leur générosité, vous croyez que ce régime allait être durable. Je ne me faisais aucune illusion à ce sujet. La réalité me donna raison sans retard, malheureusement. Les provisions de conserves de la kantine, qui d’ailleurs étaient restreintes, ne furent qu’un feu de paille, et on ne les renouvela point. La vente du sucre ne se prolongea pas au delà de la fin de ce mois de mars. La bière devint une triste bibine où l’orge et le houblon ne figurèrent jamais. Le vin, nous nous aperçûmes à nos dépens qu’il n’était que chimiquement pur. Les menus s’effondrèrent avec hâte dans une débâcle terrible aux estomacs, et je dirai tout de suite que le fond de notre alimentation ne fut bientôt que de pommes de terre, de rutabagas et de choux rouges, et encore! On nous rationna même pour les kartoffeln. Quant aux billards, chaises, nappes, belles assiettes et plats magnifiques dont s’égayait le réfectoire, nous dûmes les rembourser de notre poche, faisant ainsi l’acquisition forcée d’un matériel qui demeurerait après la guerre la propriété de l’Allemagne. Déjà, lecteur indulgent, je vois votre optimisme qui s’évanouit. Et vous avez compris que toute cette mise en scène des premiers jours du camp de Vöhrenbach, où l’on n’avait à dessein rassemblé que des officiers pris à Verdun, n’était qu’une mise en scène destinée à nous éberluer et, trompant nos familles sur notre sort et la vaine détresse de l’Allemagne, à semer en France le mauvais grain de la sympathie criminelle, du doute et du désespoir. Tout était organisé, vous dis-je, en Allemagne, pour arracher la victoire au Dieu juste qui la refusait.

Cette étrange organisation de manœuvres doucereuses, que le gouvernement impérial et royal de Berlin échafaude contre les officiers français et que le gouvernement républicain de Paris ignore et ne retourne pas contre les officiers allemands, parce que nous estimons chez nous qu’un prisonnier de guerre n’est pas un bandit, même s’il naquit en Brandebourg, et aussi parce que chez nous, hélas, nous menons la guerre au petit bonheur, au jour le jour, à la va-comme-je-te-pousse, avec des expédients, en ménageant la chèvre et le chou,—méthode coûteuse, si l’on peut donner un nom pareil à une politique sans méthode,—cette étrange organisation boche, je l’ai retrouvée partout en Allemagne, pendant les neuf mois de ma captivité. Pour comble, et comme si nous étions trop sots pour en saisir le sens pourtant limpide, les geôliers jugeaient nécessaire d’ouvrir les yeux des plus aveugles et de leur mettre le doigt sur la plaie. La kommandantur des camps éprouvait le besoin de souligner par des ordres et des commentaires écrits ou oraux la qualité des misères qu’on nous imposait.

Ainsi, le soir même de notre arrivée à Vöhrenbach, les quinze officiers de notre détachement furent appelés dans le corridor du premier étage, pour y subir le discours «de bienvenue» du commandant du camp.

Le maître de nos personnes était un oberst, un colonel aux cheveux blancs, barbu, large d’épaules, haut de taille, voûté: le colonel classique de 1870. En 1866, il avait combattu à Sadowa contre les Autrichiens, et il avait combattu déjà contre les Français à Sedan. On prétendait qu’un de ses fils était captif en France. Le vieillard à la marche mal assurée nous salua et nous lut sa harangue, qui était dactylographiée. Il prononçait lentement les phrases françaises dont il n’avait que peu d’habitude, il n’avait pas toujours l’air de comprendre ce qu’il lisait, et il mettait à chaque mot un accent tonique si marqué que les plus découragés d’entre nous se mordaient les lèvres pour rester sérieux. Il nous dit:

—Messieurs, je me présente à vous en commandeur de ce camp. Je n’ai pas à faire d’enquêtes sur la façon dont vous avez été pris. Je vous traiterai en gens d’honneur, et vous me trouverez toujours prêt à aller au-devant de vos désirs. De votre côté, j’espère que vous vous conduirez en officiers, messieurs, et que vous observerez la discipline la plus stricte. Vous savez que vous n’avez pas le droit de parler à nos soldats et que vous n’avez pas le droit de vous approcher trop près des fils de fer de clôture. Les sentinelles vous feront connaître leurs ordres par gestes, et, si vous n’obéissez pas, elles feront usage de leurs armes. Toute résistance est inutile.

Ces quatre mots, le colonel les hurla de toutes ses forces, avec un tact parfait, et la fin de son discours fut scandée d’une voix violente. Il poursuivit:

—En cas d’indiscipline, le poste aussi fera usage de son arme. Enfin, messieurs, vous serez traités ici comme il est à souhaiter que nos officiers prisonniers le soient chez vous, en France.

La patte de velours du début détendait ses griffes. Les paroles de l’oberst de Vöhrenbach ne différaient guère des paroles du censeur de Mayence.

L’oberst était plus franchement brutal et moins hypocrite peut-être que le censeur, mais leurs pensées se rejoignaient malgré leurs caractères dissemblables. Soldats, ils exécutaient une consigne où leur tempérament trouvait son compte. Tous deux nous avaient caressés de promesses fort vagues et ne nous avaient en revanche pas mesuré les menaces précises. Car, si les Allemands traitent de cette façon les gens d’honneur, comme ils disent, de quelle façon traiteraient-ils donc les autres?

Par la suite, le vieil oberst, qui était Freiherr von Seckendorff, se révéla ce qu’il avait été pour nous dès la première heure: un homme indécis, qui voulait paraître juste et aimable et qui, dans le vrai de son cœur, regrettait de n’avoir pas l’audace de nous châtier avec la rigueur la plus dure. Prussien, il nous haïssait. Et, s’il ne nous infligea pas des tortures corporelles, c’est uniquement parce qu’il craignait que ses camarades, les chers barons prisonniers de la France, ne subissent chez nous des représailles trop justifiées. Cette impression, je n’étais pas seul à l’avoir. Alors que la France se désintéressait à peu près totalement de ses prisonniers, au point que les Allemands chez nous s’engraissaient comme des pourceaux bien choyés et que nos soldats crevaient de faim, de froid, de corvées et de coups dans les camps boches, l’Allemagne au contraire s’occupait de ses prisonniers avec un soin jaloux et menait contre les nôtres un chantage honteux. Voulait-elle obtenir une amélioration quelconque pour ses Fritz? Tout un camp de Français était mis à la question, et les représailles duraient jusqu’à ce que Paris eût accordé à Berlin ce que Berlin voulait. Paris s’inclinait toujours devant les réclamations de Berlin; mais Paris ne réclamait rien de son côté.

C’est de nous sentir abandonnés à la merci des Boches que nous avons le plus souffert. L’ambassade d’Espagne, chargée de représenter à Berlin nos intérêts ou nos droits les plus humbles, ne représentait rien, et son intervention, si elle se produisait, ne pesait pas bien lourd. Les Anglais étaient soutenus par les États-Unis d’Amérique; je ne sais pas ce qu’ils devinrent quand les sammies entrèrent dans la guerre, mais je sais que jusqu’au 1ᵉʳ janvier 1917, les Anglais ne furent jamais tracassés comme les Français le furent. Des camarades disaient:

—Bah! Laissez. Les Allemands paieront après la guerre. Tenons registre de leurs crimes et de leurs vexations. La moindre de tant de cruautés recevra son châtiment.

Faut-il avouer que cet espoir platonique ne nous consolait pas? Nous connaissions assez la France, où trop d’amis de l’Allemagne ont voix au chapitre, où trop de balivernes sentimentales ont force de loi, pour n’être pas persuadés qu’au jour de la paix, quand nous serions enfin en état de parler seuls, les hommes de la-main-tendue-à-tout-prix se boucheraient les oreilles devant nos cris de douleur et passeraient un grand coup d’éponge sur le tableau de nos misères. Voyant clairement les manigances où s’entravait l’action militaire de la France, car nous étions aux loges de balcon, là-bas, dans nos camps, nous entendions déjà la voix de ces messieurs accueillant le retour de nos prisonniers par cette simple chanson, qui chasse les mauvais souvenirs:

Oublions le passé, reviens!

Nous n’avions plus nous-mêmes qu’à chanter. C’est ce que nous faisions, même quand nous avions envie de pleurer. Nous prenions notre mal en plaisanterie et notre attitude, enfin la seule qui convînt à notre solitude, était de réagir contre nos geôliers par le sourire, qu’ils ne comprenaient pas, et par le rire, qui les ahurissait. En captivité, les liens de la camaraderie se resserrent. Tant d’hommes, d’esprit, de cœur, d’occupations, de soucis, de travaux et de plaisirs dissemblables, ne forment plus qu’un bloc épais que rien n’entame.

Plus qu’aucun autre, le camp de Vöhrenbach permettait cette cohésion qui désespérait les Boches. Certes, comme à Mayence, comme partout ailleurs, il y avait aussi à Vöhrenbach quelques officiers russes et anglais, mais ils n’étaient qu’une poignée, une dizaine au total, et leur présence, loin d’amener ces brouilles et ces chicanes dont j’ai déjà parlé et que les Allemands désiraient tant susciter entre nous, étayait au contraire notre amitié instinctive pour ceux qui couraient dans la guerre la même fortune que nous. En outre, tous les officiers français rassemblés à Vöhrenbach étaient des vaincus de Verdun. Tous avaient à leur actif de nombreux mois de campagne. La plupart avaient été blessés, et même plusieurs fois. Beaucoup n’avaient quitté le front depuis le 2 août 1914 que pour les malheurs de la captivité. C’est dire que le moral de ces hommes était difficile à atteindre. Les Allemands pouvaient à la rigueur essayer de saper la confiance des prisonniers de Charleroi et de Morhange et de Maubeuge, qui n’avaient pour eux que leur foi dans les destinées de la France impérissable. Mais que pouvaient-ils sur nous, soldats de Verdun, qui étions, non point entraînés d’une espérance mystique, mais nourris de la certitude matérielle de la défaite allemande par tant de preuves que nous avions vues de nos yeux? En nous groupant dans le même enclos de fil de fer, l’Allemagne commettait une erreur entre d’autres. Du moins, je jugeais de cette manière lors de mon arrivée à Vöhrenbach, parce que j’ignorais encore que le camp des hommes de Verdun allait devenir sous peu de temps un camp de représailles.

Toutes ces idées que je développe ici, ne sont pas seulement les miennes: elles n’auraient aucune valeur. Elles sont en quelque sorte le suc que j’ai tiré de mes nombreuses conversations avec tant de charmants compagnons de chaîne, au cours de ces premières journées du camp de Vöhrenbach, si longues et si vides. Notre vie n’était pas encore arrangée. Nous n’avions pas encore repris le contact avec nos familles. Nous étions désorientés. Nous manquions à peu près de tout et nous ne savions pas encore de quoi nous meublerions notre oisiveté. Les uns parlaient d’apprendre l’allemand, ou l’anglais, voire le russe; d’autres, de continuer leurs études, interrompues par la mobilisation; d’autres, de se préparer à une carrière quelconque, ou de se perfectionner dans leur spécialité; tous enfin, de travailler à s’enrichir intellectuellement pendant ces loisirs forcés que la guerre nous apportait. En attendant que nous parvinssent les livres nécessaires, nous nous promenions dans la cour, autour du bâtiment de notre prison. A chaque tour, nous passions devant la baraque qui servait de corps de garde au poste de police. De rares civils se risquaient sur la route, le long de nos fils de fer, et ils n’osaient pas nous regarder avec trop d’insistance. Le soleil de cette fin de mars nous réchauffait dans la journée. Nous prolongions ces délices, jusqu’au dernier moment, en dévidant nos souvenirs, en discutant nos espoirs, en mettant au point nos impressions nouvelles de captivité.

La journée s’achevait. Je frissonnais au vent du soir, et, rentré dans ma chambre où quatre officiers jouaient au bridge, comme l’appel ne devait avoir lieu qu’à neuf heures, dans le corridor, j’assistais à la réussite d’un «trois piques contrés».


à André Lamandé

CHAPITRE XII

TÊTES DE BOCHES

(5 avril 1916).

Le camp de Vöhrenbach était commandé par l’oberst Freiherr von Seckendorff, vieillard grognon que nous appelions Kœniggraetz, parce qu’il avait jadis combattu à Sadowa et parce que des prisonniers français ne seraient pas français s’ils ne coiffaient pas leurs geôliers d’un surnom. Le bonhomme en vit de toutes les couleurs. Son attitude dès le début trahissait le désir qu’il avait de vivre sans histoires. Malheureusement pour lui, nous n’étions pas décidés à jouer les chiens couchants, et Kœniggraetz ne goûta à peu près jamais la tranquillité qu’il souhaitait, s’il la souhaita. Écœuré de notre ingratitude autant que mû par son tempérament de hobereau soudard, il occupa ses journées à nous chercher des poux. Quand son imagination ne lui suggérait aucune tracasserie, il s’en prenait aux sentinelles du poste de police, hommes de la landstùrm, auxquels il avait toujours quelque chose à reprocher. Il hésitait quelquefois à nous injurier, et sa rage s’abattait alors sur le personnel du corps de garde qu’il pétrifiait dans une raideur d’automates dont nous nous amusions.

Freiherr von Seckendorff, dit Kœniggraetz, avait la manie des discours. Pour le moindre événement, il se présentait à nous au moment de l’appel du matin, et il nous haranguait. Chaque fois c’était la même comédie. Il commençait en français, d’une voix calme, presque aimable, cherchait ses mots, ne les trouvait pas toujours, et tout à coup, au tournant d’une phrase, excédé de fatigue et ne contenant plus ses impressions, se jetait tête basse dans les lourdes périodes allemandes. Sa voix montait, pleine de graillons, libérant toute une bile, dont nous avions de la peine à ne pas rire.

Meine Herren... Meine Herren...

Le vieillard tonitruait, bafouillait, levait la canne, secouait la tête, et, pour finir, saisi d’une quinte de toux furieuse, il s’en allait en prenant le ciel à témoin de son impuissance.

Freiherr von Seckendorff était suivi constamment par son adjoint, un capitaine de cavalerie qui ne se mêlait à aucun débat, qui passait pour être le gendre de son colonel, et dont nous ignorions le nom. Quand j’aurai dit que nous l’appelions Tête de veau, je n’aurai pas besoin de tracer le portrait de ce comparse falot et sévère.

Monsieur le Censeur, leùtnant d’infanterie, était certainement l’officier le plus cruel, le plus sournois, et le plus acharné de toute la boîte. Combien de fois, devant lui, n’ai-je pas éprouvé de fortes démangeaisons au bout des mains? Il rappelait le Herr Schmidt de Mayence, comme s’il eût été son frère, mais il avait moins de désinvolture et un peu plus de lenteur d’esprit. Avant la guerre, disait-on, sous couleur de s’occuper de commerce de bois, il espionnait en Russie. Cet honnête passé expliquait pourquoi la mobilisation allemande lui avait confié un poste à l’intérieur. Il se tirait de sa mission avec un zèle parfait. A le voir, vous n’eussiez jamais pensé qu’il fût si méchant, et pourtant son regard fuyait derrière le lorgnon, quand il nous parlait en contractant les mâchoires. Tortionnaire silencieux qui se gardait d’opérer en plein jour, et qui soufflait ses rancunes à l’oreille de cette ganache de Kœniggraetz!

Il était le grand maître de nos correspondances. Je l’ai souvent observé à sa table de travail, quand il lisait les pauvres lettres que nous écrivions. Il avait l’air d’un policier qui se réjouit de farfouiller dans un tiroir. Tout lui semblait inquiétant. Il épluchait notre style comme si la victoire de l’Allemagne eût dépendu de son application à ce labeur de larbin. Comprenait-il mal? Il convoquait l’auteur de la lettre, et exigeait des corrections. Souvent, quand il soupçonnait qu’une carte, écrite au crayon,—car nous ne devions écrire qu’au crayon en 1916,—cachait un mystère à l’encre sympathique, il contraignait l’officier suspect à recommencer d’urgence sa carte, sans daigner lui fournir un motif quelconque. L’infortuné n’avait plus le temps de se servir de son encre, et monsieur le Censeur souriait de plaisir. Ses décisions étaient irrévocables. Le plus souvent, les raisons nous en échappaient. Ainsi ne saurai-je jamais pourquoi, au mois de juin, je dus déchirer une carte où j’avais mis ces deux mots coupables: «Il neige».

Où il était odieux, monsieur le Censeur de Vöhrenbach, c’est pour le courrier qui nous arrivait de France. Il avait l’air alors, non plus d’un policier, mais d’un dégoûtant bonhomme qui, par le trou de la serrure, dans une chambre d’hôtel, épie le coucher de jeunes époux. Songez à la souffrance d’un officier français qui voit, entre les mains d’un officier boche, les lettres de sa fiancée, de sa femme, ou de sa maîtresse, qui voit le monstre se vautrer dans des tendresses qui ne sont pas à lui, qui voit le rustre violer le secret de deux cœurs! Monsieur le Censeur avait des raffinements. Vous envoyait-on une mauvaise nouvelle capable de vous attrister? Vous apprenait-on la mort d’un parent ou d’un ami? Vite, monsieur le Censeur vous remettait l’enveloppe afin que vous pussiez pleurer plus tôt. En revanche, souvent, on gardait dans les tiroirs de la censure le courrier de plusieurs jours d’un même officier qu’on surveillait. On confrontait les différentes feuilles de papier. On cherchait si la quatrième page du 12 avril, si obscure, ne faisait pas suite à la troisième page du 11 avril. On rapprochait les textes. Et, quand on ne découvrait rien, pour plus de sûreté on supprimait froidement le tout.

Un jour, un lieutenant sut que son beau-père était décédé. Le matin même, un jeudi, nous avions remis à la kommandantur notre carte hebdomadaire. Le lieutenant alla frapper à la porte de monsieur le Censeur.

—Voulez-vous me rendre ma carte de ce matin? dit-il. Mon beau-père étant mort, je désirerais ajouter quelques mots de condoléances pour ma femme.

Il ne demandait pas une faveur extraordinaire, ce garçon. Monsieur le Censeur eut un beau geste.

—Mais pas du tout, monsieur, dit-il. Dans des circonstances pareilles, nous vous autorisons à écrire une carte supplémentaire. Allez écrire cette carte, monsieur, et apportez-la. Elle partira tout de suite par le courrier de ce soir, sans subir la retenue de dix jours, qui est de règle.

Le lieutenant remerciait. Le censeur protesta:

—C’est tout naturel, monsieur.

Seulement, trois mois plus tard, comme il était de nouveau en face de monsieur le Censeur, le lieutenant vit sur la table sa carte supplémentaire, qui n’était jamais partie.

Cependant, si monsieur le Censeur gagnait sur nous de nombreuses parties, combien de coups d’épingle n’a-t-il pas reçus dans son amour-propre! Et aussi combien de coups de couteau! Les lettres qu’on nous adressait, toutes dépourvues de renseignements militaires, nous révélaient pourtant bien des choses au nez de la censure. Dès le début de juillet 1916, au moment de l’offensive franco-anglaise de la Somme conjuguée avec l’offensive russe, l’enthousiasme des succès se devinait dans toutes les enveloppes venues de France. Il y aurait un beau recueil à publier avec toutes ces nouvelles spirituellement déguisées qui nous réjouissaient chaque jour. C’était une débauche de détours, d’allusions et d’images où le Boche perdait pied. Si monsieur le Censeur était amateur de statistiques, il fut probablement étonné de constater que, sur les deux cents officiers de son domaine, les trois quarts pour le moins étaient vignerons, car quelle mère n’annonçait pas à son fils que la vendange de 1916 serait magnifique? Pour peu qu’il eût l’esprit critique développé, il jugeait aussi sans doute que les familles françaises ne se fatiguaient pas pour baptiser leurs filles; en effet, presque tous les officiers avaient pour sœur ou pour cousine une Marianne ou une Françoise dont la santé était l’objet de bien des sollicitudes. Et ce nous était une douce joie de nous communiquer entre nous les secrets français qui trompaient la vigilance de monsieur le Censeur.

Il est vrai que monsieur le Censeur n’opérait pas seul et que ses aides n’avaient peut-être ni la même conscience ni la même astuce que lui. De ces deux soldats qui le soulageaient d’une partie de sa besogne, l’un était aussi méchant mais plus bête, et l’autre, qui n’était pas bête du tout, ne s’acquittait de ses fonctions qu’avec nonchalance.

Les-Méziés (ainsi nommé parce que, quand il avait un ordre à nous traduire, il commençait par ces mots: «Les messieurs sont prévenus», qu’il prononçait: «les méziés»), ancien employé chez une marchande de fleurs de Nice, avait plutôt la tête de ces laquais en livrée préposés à l’ascenseur dans les palaces. Il avait l’air hargneux et constipé. Il nous détestait de tout son cœur et nous le lui rendions. Son collègue, dit la Galoche, à cause de son menton, était plus couramment nommé Sourire d’Avril. Né en Alsace, et il s’en vantait, il dirigeait avant la guerre, à Mulhouse, une petite pension pour jeunes gens. L’issue de la lutte le tourmentait peu. Français ou Allemand, il avait l’intention de retourner à Mulhouse et d’y poursuivre ses modestes affaires. Il n’apportait aucune ardeur à son service. Il semblait gêné le plus souvent, et il souriait quand il entendait nos plaisanteries, dont les-Méziés enrageait.

Ces deux hommes, si dissemblables, nous distribuaient les colis de France, l’après-midi, dans la cour quand le temps le permettait, et au réfectoire en cas de pluie. Ils les ouvraient, retenaient par ordre les papiers et les toiles d’emballage, et fouillaient tous les recoins, toutes les boîtes, tous les sacs. Les officiers se disputaient pour être inspectés par Sourire d’Avril. Il visitait les paquets d’un œil distrait. Il ne dissimulait pas son admiration pour les victuailles que nous recevions et qui sans doute excitaient son envie, car tous ses jours n’étaient pas jours de bombance. Il s’écria même une fois, devant un jambon d’York, d’ailleurs somptueux:

—On ne meurt pas encore de faim en France.

Cela lui valut un regard indigné de son camarade qui, lui, ne nous faisait grâce de rien, exécutant strictement les instructions de monsieur le Censeur et se réglant sur lui. Monsieur le Censeur daignait de temps en temps descendre jusqu’à mettre les doigts dans nos boîtes de pâté et nos pots de moutarde.

Nous n’avions pas le droit de recevoir n’importe quoi. Les liquides étaient soumis à l’examen du médecin du camp; on nous retenait l’alcool. Les livres, pourvu que la date de leur publication fût antérieure au 2 août 1914, étaient d’abord arrêtés par la censure, qui les feuilletait avec soin avant de nous les rendre. Certains paquets de cigarettes portaient une étiquette aux couleurs des Alliés; on les confisquait. Les journaux et les revues, on les confisquait. Mais, si l’on fouillait si attentivement, c’était pour découvrir les lettres cachées, les boussoles, les cartes et l’argent allemand qui devaient permettre des évasions. Quelquefois, une riche trouvaille enchantait la kommandantur. L’officier coupable était puni. Mais que de choses les plus malins ont oubliées! Je ne veux révéler ici aucun procédé, mais je peux dire que l’ingéniosité des expéditeurs nous surprenait souvent nous-mêmes. Les Boches savaient que nous recevions des cartes et des boussoles, mais elles s’éclipsaient admirablement. Des articles de journaux français arrivaient jusque sous les fenêtres de la kommandantur. On redoublait de vigilance et de ruse de part et d’autre. L’heure des colis était toute de fièvre. Chaque distribution avait l’allure d’un combat. Et combien furent subtilisés en entier, même de dimensions considérables, sous les yeux des trois censeurs et des deux hommes de corvée qui gardaient le lot défendu!

Un officier allemand se distinguait des autres, au camp de Vöhrenbach, par une attitude nettement différente. A cause de son physique, nous l’avions surnommé le Lièvre effrayé. Il traînait la patte, ayant été grièvement blessé du côté de Saint-Quentin en 1914, et il avait un air effaré dès qu’il rencontrait un groupe d’officiers français. Quand il était chargé de l’appel, il se hâtait de nous compter pour endurer moins longtemps le tête-à-tête. Il s’occupait de l’ordinaire et de la kantine. Jeune, il était certainement le moins répugnant de nos geôliers. Certes, il ne nous distribuait pas les douceurs à pleine poignée, car il n’avait pas à nous en distribuer, et il s’acquittait de ses fonctions ponctuellement. Il ne nous témoignait non plus aucune sympathie. Mais les brimades auxquelles il nous voyait condamnés, et qu’il avait mission de nous appliquer, semblaient lui causer un dégoût réel. Seul de toute la bande, il conservait un maintien militaire tel qu’on se plaît à l’imaginer d’après les récits des temps anciens. On aurait dit qu’il ne se sentait pas à sa place, comme officier, parmi les garde-chiourme dont il partageait l’infamie. Quelle différence entre le Lièvre effrayé et le docktor Rueck, médecin du camp!

Ce juif, petit, boulot, fleurant le suint, était l’homme le plus faux de tous ces hommes faux qui nous entouraient. Il avait la manie dangereuse de déclarer à qui l’écoutait qu’il n’était pas Allemand et qu’il n’était pas soldat. Lui aussi il se plaçait au-dessus de la mêlée, se contentant d’être juif et médecin. Ainsi il essayait d’amadouer les prisonniers par l’étalage factice d’une bonhomie rondouillarde qui pouvait dérouter d’abord. Nous apprîmes à le connaître. Il recherchait la conversation des Français et s’efforçait de leur tirer les vers du nez. Il se targuait de ne pas appartenir à l’état-major du camp. Au fond, il avait pour nous autant de basse rancune que les autres, et il fit punir deux officiers, l’un qui ne l’avait pas salué, et l’autre, l’abbé T***, qui avait prononcé tout haut le vocable ignoble de «Boche». Herr doktor Rueck désirait étudier de près les Français sur lesquels il avait jusqu’alors les idées les plus saugrenues, qu’il rejetait d’ailleurs avec peine. Quand un nouvel officier arrivait à Vöhrenbach, il subissait un examen médical et moral minutieux. Le médecin juif l’auscultait, le tournait, le palpait, le retournait, touchait les blessures, interrogeait les réflexes, tâtait le pouls et posait au patient les questions les plus indiscrètes sur sa vie intime et sur son ascendance. Il voulait absolument que chacun de nous fût atteint de maladies vénériennes, et il tombait de haut en constatant que le nombre des Français pourris était pour ainsi dire nul. Et ses étonnements l’amenaient à des grossièretés de langage inouïes. Je me rappellerai longtemps qu’il me demanda avec une insistance sinistre s’il n’y avait pas eu de fous dans ma famille.

Le doktor Rueck n’avait pas rang d’officier. Son compagnon ordinaire était le feldwebel-leùtnant du camp. Pendant la guerre, l’Allemagne a accordé la patte d’épaule de leùtnant à de nombreux feldwebels, de même que la France a créé des officiers à titre temporaire. Mais, tandis que dans notre armée les officiers à titre temporaire sont sur le pied d’égalité en face des officiers à titre définitif, les feldwebels-leùtnants n’ont de l’officier que les droits de commandement, rien de plus, et ils ne mangent pas à la même table que les officiers propriétaires de leur titre. Celui de Vöhrenbach était le grotesque de l’endroit. Sabre de bois, ainsi appelé parce qu’il était tout fier d’avoir au côté un sabre terrible, avait un autre sobriquet: Barzinque, corruption de «par cinq», que nous nous plaisions à lui faire répéter chaque fois qu’il était chargé de l’appel, où nous devions nous aligner sur cinq rangs de profondeur. Chien de quartier comme l’était l’adjudant de semaine à la caserne en temps de paix, Barzinque rôdait du matin au soir de corridor en corridor. Il était sans cesse aux aguets derrière une porte, et c’était notre joie de sortir précipitamment de nos chambres pour bousculer un Barzinque pourpre de confusion. A son avis, nos planchers n’étaient jamais assez propres, et nos lits étaient pliés toujours trop tard. Comme il n’osait pas nous adresser d’observations, il harcelait nos ordonnances, qui l’envoyaient à la promenade. Il parlait fort peu le français et ne le comprenait guère, bien qu’il prît des leçons acharnées. On pouvait risquer toutes les facéties avec ce guignol.

Un jour, il entra dans une chambre:

—Bonjour, messieurs.

Poli, il tenait sa casquette à la main et cherchait dans sa mémoire la phrase qu’il avait préparée. Son crâne chauve luisait au soleil. Nul ne venait à son secours et il roulait des yeux d’homme qui se noie.

—Tu peux te couvrir, lui dit un lieutenant. La tête de veau, ça se mange froid.

—Oui, oui, fit-il lentement. Et, se coiffant, il sortit.

Un autre jour, il entra dans une autre chambre.

—Bonjour, messieurs.

C’était sa façon de se présenter, le sourire aux lèvres et la casquette ôtée. Mais cet effort lui faisait perdre le fil de ses idées, qu’il désirait exprimer en français. Cette fois, il se débrouilla tant bien que mal, et on finit par deviner que, l’oberst ayant résolu de passer une revue de casernement, le lendemain, après l’appel, il fallait déplacer deux armoires, qu’on avait dressées en équerre près de la porte pour que Sabre de bois, dit Barzinque, nous espionnât plus difficilement.

Le lendemain matin, avant l’appel, Barzinque revint. Les officiers s’habillaient au milieu d’un joli tohu-bohu.

—Bonjour, messieurs.

Les armoires n’avaient pas bougé.

Personne ne souffla mot. Le feldwebel était plus embarrassé que jamais. Il commença:

—Cette armoire... cette armoire est...

Et il s’arrêta court.

Une voix cria:

—En bois.

—Oui, oui, répondit le pauvre diable. Et il sortit en se recoiffant.

Ce n’était pas un pauvre diable. Méchant autant que n’importe quel Boche, il se frotta les mains quand le camp de Vöhrenbach devint camp de représailles. Il se donnait de toute son âme à l’exécution des mesures prescrites par Berlin. Il jubilait surtout, quand il enfermait un prisonnier dans l’in-pace des arrêts de rigueur. Triste individu qui n’avait jamais respiré l’air du front, vous vous en doutiez, et qui montrait au grand jour la bassesse de ses instincts, il grimaçait comme une caricature à côté des officiers du camp dont il lêchait les bottes à tout propos.

Tels étaient, du plus grand au plus petit, les nobles seigneurs à qui le Gouvernement Impérial et Royal avait confié le soin de nous séquestrer.


à Emmanuel Bourcier

CHAPITRE XIII

OFFIZIERGEFANGENENLAGER

(10 avril 1916).

On m’a souvent demandé:

—Quand vous étiez prisonnier, vous ne sortiez donc pas?

Et je répondais:

—A l’intérieur du camp, oui, à de certaines heures; mais en dehors des fils de fer, jamais.

A Vöhrenbach, le pourtour du bâtiment nous appartenait. C’est là que nous prenions un peu d’exercice. Quelques officiers, désireux de s’entretenir en forme malgré la captivité, se consacraient chaque jour à un entraînement méthodique, et, plusieurs heures de suite, passaient de la marche à la course et de la course à la marche. Ceux-là, on avait l’œil sur eux, et la kommandantur les soupçonnait de se préparer à l’évasion, cauchemar des geôliers allemands. Mais, sans pratiquer le sport à ce point, la plupart des prisonniers tournaient autour de la prison, tous dans le même sens, et c’est surtout avant le moment de l’appel que la cour étroite s’emplissait de marcheurs.

Le plus horrible, dans cette captivité des officiers, c’est l’inaction. Pourriez-vous imaginer plus sombre châtiment: tu seras enfermé et n’auras rien à faire. Rien à faire! Je me rappelais souvent les paroles du capitaine B***, de Mayence. Mais je voulais espérer que je réussirais là où tant d’autres avaient échoué. Quelle vanité!

Tout le monde travaillait autour de moi, dans une espèce d’émulation silencieuse. Peu à peu, des livres nous arrivaient de France. La kantine nous en procurait d’autres, et je garde un exemplaire du Double Jardin de Mæterlinck, parce qu’il avait été volé quelque part, comme la reliure de l’ouvrage le prouve. Les officiers qui savaient un peu d’allemand, essayaient de se perfectionner et donnaient à des camarades studieux les premières notions de cette affreuse langue. Ainsi j’avais décidé d’approfondir mes études de jadis. Je revis la grammaire, et m’attelai de nouveau aux contes de Grimm et au Romancero de Heine avant d’aborder les véritables Niebelungen dont j’aurais voulu pénétrer les arcanes. Deux contes puérils et trois courtes chansons de Wilhelm Müller suffirent à me dégoûter de mon ambition. Tout me semblait odieux de ce pays, les sons rauques de ses tendresses poétiques, la couleur de ses paysages, l’aspect de sa typographie et l’odeur de ses soldats. Écœuré, je rangeai mes livres allemands pour ne plus les ouvrir. De nombreux camarades n’eurent pas plus de courage. La langue des Boches rebute.

D’autres s’accrochèrent aux Anglais et aux Russes, qui se mettaient fort gentiment à leur disposition. Ceux-là ne furent pas plus heureux. A peine commençaient-ils à se débrouiller au milieu des fantaisies de l’alphabet slave et à se tirer tant bien que mal d’une page des Voyages de Gulliver, qu’ils durent renoncer à pousser plus loin. Le camp de Vöhrenbach devenait camp de représailles, et les compagnons anglais et russes nous quittèrent. Seuls les Français devaient connaître les joies du sévère régime. Ce fut une débâcle.

La musique était pour beaucoup un refuge. La kommandantur avait loué un piano. La kantine fournissait des violons, des flûtes, et jusqu’à des cithares dont on pouvait jouer sans initiation aucune. Un groupe de capitaines et de lieutenants s’exerçait à déchiffrer les quatuors les plus ardus. L’heure où il nous était permis de les écouter était une heure d’un grand prix. Mais le programme des représailles nous interdit la musique, et les officiers gardèrent leurs instruments dans les étuis de carton que la kantine refusa de reprendre.

Grâce à des cotisations, nous avions créé une bibliothèque. En attendant que la charité française vînt à notre aide, elle était bien modeste, notre bibliothèque de Vöhrenbach, à ses débuts. Toute sa richesse consistait en quelques romans des collections à 0 fr. 95 de Fayard, de Calmann-Lévy, de Laffitte et d’Albin Michel. Toutes les œuvres n’étaient pas de choix. Nous avions dû accepter ce que la kantine avait pu concentrer de volumes divers. Et nul d’entre nous ne sut jamais par quel mystère figuraient au catalogue les Aventures du Colonel Ramollot.

Pourtant, aux premiers jours de notre captivité, nous étions encore si las et si meurtris que nous trouvions souvent un peu de charme à nous étendre au soleil, dans la cour. La kantine vendait naturellement des pliants et des fauteuils de paquebot. L’après-midi, aux instants les plus chauds, la prison prenait des airs de maison de convalescence, comme une autre Villa des Oiseaux. Les Anglais en particulier pratiquaient beaucoup la chaise-longue au grand air. Ils s’installaient au milieu de nous, fumaient une pipe de tabac blond, tiraient un livre de leur poche, l’ouvraient, renversaient la tête, se posaient les poèmes de Rossetti sur les yeux, et s’endormaient.

Mais c’est le dimanche que les fauteuils s’accumulaient le long des fils de fer. Le dimanche, en effet, les prisonniers mettent une certaine coquetterie à suspendre leurs minces occupations. On revêt sa meilleure vareuse; presque tous les officiers assistent à la messe, dans le réfectoire transformé en chapelle pour la circonstance, et ce zèle religieux n’est pas une des choses qui surprennent le moins nos bons geôliers. Ils nous croyaient de farouches athées, comme le docteur juif nous croyait tous syphilitiques. La guerre aura redressé bien des erreurs dans l’omnisciente Allemagne.

Que pensent de nous les civils qui passent de l’autre côté de la clôture, sur le chemin qui monte vers le bois de pins, là-haut, au sommet de cette colline? Ils nous regardent comme on regarde les fauves dans un jardin zoologique. Car, comme nous, ils chôment, et ils profitent de la douceur du temps pour aller à la campagne.

Un de ces dimanches d’avril, au bout de la prairie, là où le domaine des prisonniers se termine en pointe de triangle, deux officiers faisaient les cent pas en fumant des cigarettes. Une vieille femme descendait la côte. En passant près d’eux, comme la sentinelle lui tournait le dos:

—Courage, messieurs! leur dit-elle en français. On ne peut pas vous parler. C’est défendu. Ils sont méchants. Ils me frapperaient, moi, une pauvre vieille!

Et elle s’éloigna dans la direction du village, laissant les deux officiers émus et déconcertés, tandis que la sentinelle revenait lourdement vers la guérite jaune et rouge.

Les Anglais prenaient un plaisir extrême à ces spectacles du dimanche. Ils étaient trois ou quatre, pas davantage, tous très jeunes et presque tous aviateurs. Ils n’avaient rien de l’attitude un peu raide qu’on prête à ceux de leur race. Ils riaient de nos plaisanteries sans retenue, et eux-mêmes ne détestaient pas d’exercer leur humour aux dépens des Boches. Ils y apportaient une ardeur juvénile qui nous réjouissait. C’étaient les meilleurs garçons du monde.

Un jour, la kommandantur avait introduit quelques vaches dans le camp, pour leur faire paître l’herbe qui devenait trop haute entre les deux rangées de fils de fer de l’enceinte. Elles fournirent à un Anglais l’occasion d’une farce. Il s’approcha des fils de fer et, apostrophant la sentinelle à qui il montrait un morceau de pain bien blanc et d’un beau poids:

—Vous n’en avez pas, hein, du pain comme celui-là?

—Ah! non, répondit la sentinelle, malgré le règlement, car elle espérait qu’un présent inespéré allait lui échoir. Et elle roulait des yeux cupides.

L’Anglais reprit:

—Nous ne savons plus qu’en faire, tellement nous en avons.

—Oui, oui, approuva la sentinelle.

—Et nous le donnons aux vaches, conclut l’Anglais en offrant le quignon merveilleux à la bête la plus voisine.

Nos alliés sont terribles. On racontait d’un autre lieutenant une anecdote qui révèle exactement la façon dont les Anglais se comportent en face des autorités allemandes. Le gouvernement de Berlin oblige les officiers prisonniers à saluer les officiers allemands, sans égard aux grades de ceux-ci ou de ceux-là. Les Français esquivent la difficulté en exécutant un demi-tour par principe chaque fois qu’ils s’aperçoivent qu’ils vont croiser un leùtnant ou un haùptmann. Les Anglais agissent plus franchement. Ils affectent d’ignorer leurs gardiens. Un jour, celui dont je parle se trouva nez à nez avec un Boche.

—Monsieur! fit l’Allemand.

—Monsieur?

—Vous ne m’avez pas salué.

—Je ne sais pas.

—Je suis officier.

—Je ne connais pas.

—Vous devez me saluer.

—Je ne sais pas.

L’Allemand était blême.

—Vous serez puni.

—Je ne sais pas, répondit l’Anglais.

Il fut puni, en effet.

Or, quand il sortit de la chambre des arrêts de rigueur, après sept jours d’isolement, il rencontra l’officier qui lui avait valu ces loisirs, et il ne le salua pas. La scène fut violente de la part du Boche et laissa l’Anglais tout à fait calme.

—Monsieur! Vous ne m’avez pas salué!

—Je ne sais pas.

—Je suis officier.

—Je ne connais pas.

—Mais vous venez de quitter les arrêts parce que vous ne m’avez pas salué, la semaine dernière. C’était moi...

—Je ne sais pas.

L’Allemand n’avait qu’à lâcher la partie. Il la lâcha, en grognant des imprécations. Mais l’Anglais ne retourna point dans la chambre des arrêts.

Il ne faut pas croire cependant que les autorités impériales et royales ménageaient les prisonniers britanniques. Sans doute, tout au moins jusqu’à la fin de 1916, ils ne leur infligeaient pas les mille tracasseries dont les Français eurent constamment à souffrir. Mais ils avaient parfois contre eux des gestes pénibles dont je rapporterai l’exemple suivant, que je tiens de la victime, un jeune lieutenant irlandais.

Les Boches ne digéraient pas le dédain que les officiers de la «méprisable petite armée» leur témoignaient en tout temps et en tout lieu. Quand ils en capturaient un, ils éprouvaient un besoin sadique de l’intimider. Mais les Anglais ne tremblaient pas. Ainsi pour ce lieutenant. Il avait été pris du côté de Loos, le 25 septembre 1915. Tout de suite, dans le premier village où on l’emmena, on l’enferma au fond d’un cachot obscur comme en décrivent les romans populaires, et on lui annonça qu’il serait fusillé. Pendant trois jours, on le laissa dans son cachot; on ne lui apporta pas la moindre nourriture et pas le moindre verre d’eau; chaque soir on lui disait:

—Vous serez fusillé demain.

Enfin, après ces trois jours de torture, qui n’arrachèrent pas un seul mot de protestation à ce malheureux, on le tira de son trou et on le poussa vers une grande cour. Le peloton d’exécution promis attendait dans un coin, l’arme au pied.

—Demandez grâce! cria un officier allemand.

—Non, répondit le condamné.

Alors, on le planta devant le peloton, et on lui attacha les mains derrière le dos. On voulut lui bander les yeux, il refusa. Un ordre bref: les soldats mirent en joue. Mais, la plaisanterie ne pouvant aller plus loin, car on n’avait pour but que de terroriser le prisonnier et de le réduire à merci, l’officier allemand marcha vers l’officier irlandais, et, les yeux dans les yeux:

—Je vous fais grâce, dit-il.

L’autre ne répondit rien. Il n’avait pas bronché.

Les Russes ne ressemblaient pas aux Anglais. Ils acceptaient les derniers outrages avec un fatalisme tranquille. Le gouvernement du Tsar ne s’occupait pas de ses prisonniers. Pour lui, c’étaient des hommes perdus, et il les abandonnait aux mains de l’ennemi, quitte à ne pas s’inquiéter davantage des prisonniers allemands qu’il oubliait sans façon dans un quelconque district. Et nous avons pu voir, jusqu’en 1916, cette anomalie: les prisonniers russes recevant en Allemagne du pain fourni par la France, alors que les prisonniers français n’en recevaient pas. Car les captifs voyaient des choses extraordinaires. Mais, pour en revenir aux officiers du Tsar, ils savaient qu’ils n’avaient rien à attendre des bontés du Petit-Père. Ils ne lui en gardaient pas moins une dévotion touchante et un dévouement complet. Je n’ai aucun renseignement sur leur conduite au moment de la Révolution. En 1916, ils haïssaient l’Allemagne autant que nous la haïssions nous-mêmes, et, s’ils n’affichaient pas des sympathies très chaudes pour l’Angleterre, ils ne cachaient pas en revanche leur amitié pour la France.

Rien de plus émouvant que leur camaraderie. Ils nous comprenaient mal, et nous ne les comprenions guère. Souvent, pour nous entendre, nous devions recourir à la langue allemande dont ils possédaient quelques bribes. L’intention suppléait à l’effet. Ils étaient les premiers à nous annoncer les bons communiqués, et il fallait accepter leurs félicitations immédiates à la kantine. On m’avait dit à Mayence que les Russes étaient d’incroyables ivrognes. Hélas, ils l’étaient. Ils ne buvaient pas pour le plaisir de boire: ils avaient toujours d’excellentes raisons de s’enivrer, mais ils en avaient trop, de ces excellentes raisons. Ils célébraient tout: la fête du tsar et la fête de la tsarine, la fête des principaux grands-ducs et celle des plus importantes grandes-duchesses. Ils buvaient quand la Russie remportait un succès; ils buvaient quand les alliés étaient victorieux, cela pour manifester leur contentement; mais, quand les alliés enregistraient un revers, ils buvaient aussi, pour oublier la fâcheuse nouvelle, et, quand la Russie encaissait une de ces raclées comme elle seule en encaissa pendant la guerre, la kantine n’avait pas assez de boissons pour noyer leur désespoir.

On nous payait la solde le premier jour du mois. Pendant les quarante-huit heures qui suivaient, les Russes ne quittaient pas la kantine. Ils touchaient des mensualités plus considérables que les nôtres. Ils les dépensaient rapidement, aussi bien en achats d’objets d’une inutilité flagrante qu’ils soldaient au prix fort, qu’en consommation de liquides variés. Ils invitaient tout le monde, tant qu’ils avaient de l’argent, car ils étaient généreux à l’excès. Puis, les poches vides, ils cuvaient leur ivresse dans un coin et demeuraient à l’ombre, entre eux, timides, réservés, délicats, et se faisant prier pour accepter les politesses qu’on voulait leur rendre. Capables de tous les courages et de toutes les faiblesses, c’est sous cet aspect qu’ils nous apparurent en captivité.

D’après ce que nous pouvions saisir de leurs récits, ces pauvres Russes avaient fait la guerre dans des conditions lamentables et leur première grande retraite avait été quelque chose de sinistre. L’un d’eux, un lieutenant de réserve qui avait déjà été prisonnier, mais des Japonais, nous déclarait que sa compagnie était armée de baïonnettes et de bâtons, et il nous expliquait, par des gestes nombreux et de rares onomatopées, comment, devant les canons et les mitrailleuses boches, elle avait manœuvré jusqu’au jour du désastre final. Ce Russe était bon enfant. Il avait une vague ressemblance avec notre Président de la République, et nous le surnommions Poincarévitch. Mais, plus souvent, nous l’appelions: l’oncle Michel. Grand et fort, il appartenait au corps des grenadiers de Sibérie. Il s’étonnait qu’avec ma taille je ne fusse que chasseur à pied et il tenait absolument à me classer dans les grenadiers, comme lui. Trop embarrassé pour le convaincre, j’acquiesçais à son désir. Chaque fois qu’il prenait son verre pour boire, il se levait, disait: «Vive la France! Vive famille!» Et nous répondions: «Vive Russie!» Et l’oncle Michel se levait à tout instant pour recommencer.

Son camarade habituel (on les rencontrait rarement l’un sans l’autre) était un petit bonhomme maigriot, sec comme un coup de trique, qui nous saluait comme eût salué un automate, en observant un impeccable garde-à-vous. Il ne savait pas un mot de français, mais il baragouinait un peu d’allemand. Il ne supportait pas le vin, tandis que l’oncle Michel supportait tout. Aussi, dans nos réunions, pendant que le Johannisthal emplissait nos verres, il se faisait servir de la bière, par quatre bocks à la fois. Encore nous avouait-il qu’il n’avait pas beaucoup de goût pour la bière.

Le troisième des officiers russes de Vöhrenbach ne fréquentait guère les deux autres. Sobre, il n’allait jamais à la kantine. Il recherchait plutôt les conversations sérieuses. Il parlait sans difficulté le français, l’allemand et l’anglais. Il travaillait beaucoup. Grand, mince, le front soucieux, les yeux profonds, il semblait sorti d’un roman de Dostoïewsky. Aujourd’hui, après tant de vicissitudes, je pense à Kerensky, quand il me souvient de cet artilleur un peu mystérieux.

Faut-il ajouter que la meilleure entente régnait entre les prisonniers français, anglais, et russes? Il n’y avait pas de Belges à Vöhrenbach, et je n’ai vu jamais ni des Italiens, ni des Serbes, ni des Roumains. Mais, par ce qui se passait en 1916, je crois pouvoir affirmer que le temps n’a dû que raffermir cette entente entre tous les alliés. Plus que sur le champ de bataille, en effet, on apprend à se connaître et à s’aimer dans les camps d’Allemagne. Les malheurs communs rapprochent plus encore que les joies partagées. Ce n’est pas à ce résultat que l’Allemagne voulait arriver en réunissant dans la même infortune des représentants des différentes nations qu’elle cherchait à disjoindre, et pendant la guerre et en vue des temps futurs. Mais c’est à ce résultat qu’elle est arrivée.

En captivité, dans ces heures d’une longueur mortelle, on prend conscience de soi-même et des autres. Rude école! Si l’Allemagne, en nous imposant toutes les vexations, tendait à nous déprimer et à nous diminuer, elle s’est trompée, une fois de plus, comme toujours. Le prisonnier français échappe au maléfice. Combien de fois n’ai-je pas retourné ces idées dans ma tête, là-bas, aux jours les plus difficiles! Je m’accoudais à la fenêtre, après le dernier appel. La nuit d’été coulait, calme et lente. Par-dessus la cour baignée de lumière électrique, au delà du bourg endormi, au delà des monts boisés, je fuyais vers l’Ouest, loin, très loin de ces endroits maudits, et je sentais contre ma main les battements de mon cœur. Je dominais tous les camps de l’Allemagne, du haut de ma fenêtre de Vöhrenbach. Car nous le dominions, ce camp de Vöhrenbach.