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Le Purgatoire

Chapter 6: CHAPITRE V COBERN—COBLENCE—MAYENCE
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About This Book

A first-person memoir recounts capture during a frontline assault and subsequent life among enemy troops, following the narrator's transfer from the trenches into wooded ravines and improvised shelters. It documents battlefield aftermath—wounded men, makeshift medical posts, graves—and the routines of captivity: interrogations, forced labor, small acts of kindness from captors, and the slow tally of killed and missing comrades. Interwoven are sensory details, austere camp scenes, conversations across language barriers, and reflections on suffering, injury, camaraderie, and the ordinary human behaviors that persist amid military violence.

La route est moins difficile que la nuit dernière. La neige a fondu. Nous croisons deux voitures automobiles chargées d’officiers d’état-major. Ce sont les premières que nous voyons. Elles laissent après elles une odeur infecte d’essence de qualité inférieure. Tout le long de la route, dans les champs, tantôt ici et tantôt là, nous remarquons des tombes. De Français ou d’Allemands? Nous ne savons pas, et nous ignorons si elles sont récentes ou si elles datent déjà des débuts de la guerre. Derrière nous, les soldats causent entre eux, à voix basse. Nous avons tous des figures hâves où les yeux brillent de fièvre. Quoique j’aie connu les jours de Charleroi, de Guise et de la Marne, quoique j’aie souffert pendant la morne retraite, je ne me rappelle rien de comparable à la désolation qui pèse sur nous. Nous sommes écrasés d’un accablement sans nom et toute pensée nous est une torture. Ceux d’entre nous qui croyaient avoir épuisé les misères de la campagne, n’avaient pas imaginé celle qui nous étreint aujourd’hui.

Pour aller à Pierrepont, nous quittons la route Rouvrois-Longuyon. Le carrefour est occupé par des troupes au repos, section de munitions ou de parc d’artillerie. Des chariots et des caissons sont alignés, des soldats nous regardent passer. Deux officiers sont parmi eux, et, au moment où nous allons les croiser, ils nous saluent.

Il fait froid. Un pâle soleil n’arrive pas à nous réchauffer. La plaine est blanche de neige autour de nous, et tout le paysage est d’une tristesse infinie.

Nous approchons d’un village: c’est Arrancy. Sur la route, des civils, jeunes et vieux, travaillent sous la surveillance de soldats en armes. On ne nous avait pas trompés, quand on nous avait dit en France que nos pauvres frères des régions envahies subissaient le régime des Travaux Publics. Devant leur détresse effroyable qu’il n’est que trop aisé de voir dans leurs yeux et sur leurs visages amaigris, nous oublions la nôtre. La nôtre commence. Ils endurent la leur depuis dix-neuf mois. Honte à ceux qui commettent ces crimes! Et honte à ceux qui, par leur faute et par leur imprévoyance, ont pu permettre que ces crimes fussent commis!

Comment oublierais-je le ton de ce cantonnier minable, qui, à deux pas de son gardien, trouve le courage de nous dire, après tant d’heures noires:

—N’est-ce pas que ce n’est pas vrai qu’ils ont pris Verdun?

Quelle force y a-t-il donc dans le cœur d’un Français pour que jamais le moindre doute ne le touche quant aux destinées de sa patrie? Ainsi de cet homme. Depuis dix-neuf mois il est esclave. Depuis dix-neuf mois il a faim, il ne sait rien de ce qui se passe chez lui. Un jour, le maître brutal, désespéré de sa résistance, lui annonce qu’il s’est emparé de Verdun. Et l’esclave, avec son bon sens et sa foi éternelle, lui répond:

—Ce n’est pas vrai.

Homme d’Arrancy, qui que tu sois, Français que je ne reverrai peut-être de ma vie, tu m’as donné une belle leçon. Le peuple d’où tu sors ne peut pas être vaincu. Et ta forte parole me fait oublier ce que j’ai vu ensuite dans ton village d’Arrancy. Je t’avais rencontré avant d’y entrer.

Quel spectacle navrant en effet, quelle douleur à chaque pas renouvelée! Voici une jeune femme qui vient vers nous. En riant elle adresse quelques mots au hussard qui nous précède, fait un pas, prend un air tragique, nous demande en passant:

—Ça ne va donc pas?

Et, sans attendre notre réponse, elle lance déjà des plaisanteries aux soldats qui nous suivent.

Dans toutes les maisons, il y a des soldats allemands. Par les fenêtres ouvertes, car on veut nous voir, c’est nous qui voyons. Les Allemands sont là comme chez eux, installés en famille. Est-il possible que cette chose soit? N’est-ce point par la terreur qu’ils ont occupé nos pauvres foyers sans défense? Hélas! Un de mes camarades m’apprend que, déjà, avant la guerre, ce pays était infesté d’Allemands plus ou moins déguisés, qu’on n’y dissimulait ni de la sympathie pour l’Allemagne, ni de la défiance et de la mauvaise humeur contre nos troupes quand elles y cantonnaient. Faut-il que je le croie? Mais devant ces horreurs, comme il grandit, comme il grandit, l’humble cantonnier de tout à l’heure!

A la sortie du village, à deux cents mètres environ, les hussards nous font quitter le chemin et entrer dans un champ en bordure couvert de neige. Puis, ils nous arrêtent. Halte. Dix minutes de repos.

Quand on nous remet en route, pour les derniers kilomètres qui nous séparent de Pierrepont, deux fantassins allemands nous emboîtent le pas. Ils sont équipés et vêtus de neuf et portent la casquette grise à visière et à bandeau rouge que portent les sous-officiers. L’un d’eux paraît tout jeune. Naturellement ils se mettent à nous parler, et naturellement leur curiosité nous pose toutes les questions obligatoires qu’on nous a déjà posées.

Combien de temps durera la guerre? Que dit-on en France à ce sujet? Les Allemands prendront-ils Verdun? S’ils prennent Verdun, la paix sera signée. L’Angleterre est une infâme nation de traîtres et de pirates. La France, au contraire, est très sympathique; on l’estime et on la plaint. Pourquoi faut-il qu’elle se laisse mener par le bout du nez au gré de l’Angleterre?

Nous discutions encore avec nos deux catéchumènes en armes, quand nous arrivons à Pierrepont.

Un capitaine nous arrête et sépare les officiers de la troupe. Une contestation s’engage à propos de l’adjudant-chef Ch*** qui voudrait bien nous suivre.

—Est-il officier? demande le capitaine.

—Il est adjudant-chef.

—Il n’est pas officier? répète l’autre.

—Non, mais offizierstellvertreter[D].

—Je regrette. Il n’est pas officier. Je ne peux emmener que les officiers.

Mais la dispute n’est pas finie.

—Nos ordonnances sont avec nous. On nous a promis...

—Tout à l’heure, réplique le capitaine.

Et il nous emmène par un escalier qui descend la grand’rue.

Près de la gare, nous traversons les ruines de ce qui fut une usine française, mais on l’a incendiée et détruite. Puis nous prenons par un vaste jardin désert, tout blanc de neige.

Au détour d’une allée, nous rencontrons un général très vieux, qui se promène les mains derrière le dos, en compagnie d’un major aussi vieux que lui et qui a l’air d’un Bismark à quatre galons, tant sa figure est empreinte d’aménité. Ces deux hommes, qui ont peut-être déjà fait la guerre en 1870, nous rappellent plus d’une image de jadis, peut-être à cause de l’uniforme qu’ils portent, qui est celui d’autrefois.

En un français difficile, mais poliment, le général nous apostrophe:

—Quand avez-vous été pris?

—Hier.

—Où?

—A Douaumont.

Le vieux major fait un pas en avant, lève le bras, et, la face cramoisie, il hurle:

—Vous mentez. Il y a longtemps que le fort et le village de Douaumont ne sont plus aux Français.

—Je le sais, riposte froidement le capitaine V***. Nous avons été pris à trente mètres à l’ouest de Douaumont-village.

Le vieux major jubile. Il avait raison, mais il n’est pas satisfait. Sur un ton où ne manque pas une lourde ironie, il nous demande:

—Qu’est devenu le colonel Driant?

Toujours imperturbable, le capitaine V*** réplique du tac au tac:

—C’est à vous qu’il faut le demander.

Cette fois le vieux major est pleinement satisfait, s’il a voulu ranimer en nous une douleur. Il ne dit plus rien. L’incident est clos, et nous continuons notre route.

C’est pour revenir à la belle usine détruite que nous avons fait le tour du vaste jardin. On nous arrête devant un bâtiment épargné par les flammes. Ce sera notre prison provisoire. La porte s’ouvre. Une grande salle. A l’entrée, le poste de police, composé d’une douzaine d’hommes de la landsturm. Dans le fond, à droite, une table et des bancs. Plusieurs officiers français se lèvent et viennent au-devant de nous.

Cependant, un leùtnant à l’aspect rogue, que nous avons aperçu en arrivant, fait irruption. Comme nous sommes têtus, nous demandons nos ordonnances. D’ailleurs, nous venons d’apprendre que les officiers prisonniers qui sont ici ont des soldats français à leur disposition. Pourquoi ne réclamerions-nous pas nos ordonnances, si elles doivent être moins malheureuses près de nous, et puisqu’on nous les a promises? Mais le leùtnant rogue n’est pas de cet avis. Il estime que nous n’avons pas besoin de nos chasseurs, pour le moment, et il ajoute qu’on nous les rendra au point terminus de notre voyage, au débarquer.

Il est cinq heures. La nuit tombe. On nous sert le repas du soir. Nous n’aurons, paraît-il, rien de plus que nos hommes; et ce qu’on nous donne, c’est du pain et du café. Repas léger qui ne nous chargera point l’estomac. Et nous avons faim quand nous nous couchons dans un coin de l’immense ruine, en attendant qu’on vienne nous appeler pour l’embarquement, qui doit avoir lieu dans le courant de la nuit prochaine.


à Roland Dorgelès

CHAPITRE IV

L’USINE DE PIERREPONT

(11 mars 1916).

Bien des combattants l’ont déjà noté: nul n’a jamais dormi d’un sommeil plus profond que les soldats pendant la guerre. Aussi faisait-il grand jour quand je me réveillai dans l’immense corps de garde de l’usine de Pierrepont, le 11 mars 1916. Si je fus surpris de me trouver là à 7 heures 1/2 du matin, ce fut uniquement parce qu’on nous avait annoncé que nous partirions dans le courant de la nuit.

Accroupis sur nos paillasses à la manière des Arabes, les cheveux en désordre et les yeux gonflés, nous formions un groupe lamentable. Ah! puisque nous ne partions pas encore, pourquoi nous avoir réveillés? Pour boire cette infâme boisson tiède, fade et si peu colorée, que je me refuse à nommer café?

Les officiers français, prisonniers comme nous, et qui ont couché dans une petite pièce attenant à la nôtre, sont déjà debout. Depuis trois jours, ils sont enfermés dans l’usine détruite. Depuis trois jours, on leur dit chaque matin: «Vous partirez ce soir.» Et chaque soir on leur dit: «Vous embarquerez cette nuit.» Un peu plus habitués que nous aux mensonges et aux ruses des Allemands, ils sourient de notre surprise. Nous avons l’impression que Pierrepont est un point de rassemblement des prisonniers de l’offensive de Verdun et que, si nos camarades attendent depuis trois jours, c’est que les prisonniers ne sont pas assez nombreux pour qu’on forme un train complet. S’il en est ainsi, puissions-nous attendre ici pendant six mois! Mieux que les communiqués de la presse allemande, notre séjour nous renseignera sur le succès ou l’échec de l’attaque de Verdun.

Rien de plus sinistre que cette prison, vaste et froide, où, gardés par une douzaine de soldats allemands, quelques officiers français se racontent les derniers événements de leurs combats. La lumière qui entre ici est douteuse. Nos vêtements sont couverts de boue, des pansements d’un blanc éclatant soulignent le mauvais état de nos capotes. Nos chaussures ont des aspects épiques, et, quant aux objets de toilette, ils nous font totalement défaut. Mais il paraît qu’une kantine peut nous ravitailler, et Fritz est chargé de faire nos achats à cette kantine.

Fritz ne s’appelle probablement pas Fritz. Sans lui demander quel est son nom véritable, ni si celui-là lui convient, on l’a baptisé Fritz, et il répond. C’est un bonhomme falot, d’une quarantaine d’années, qui a toujours l’air de tomber de la lune. Il est coiffé de la calotte ronde sans visière. Il ne sait pas un traître mot de français. Mais nos réminiscences du collège suffisent pour qu’il nous entende. Il nous entend d’ailleurs à sa façon et ne se trompe jamais. Quand on lui commande une boîte de sardines, il nous apporte régulièrement une boîte de thon, qui coûte plus cher. Et si l’on désire une autre boîte de thon, il rapporte automatiquement une boîte de sardines, parce qu’il n’y a plus de thon à la kantine, et comme par hasard les sardines coûtent plus cher maintenant que le thon. La désinvolture de Fritz est désarmante. Nous avons beau protester. Fritz nous rend en pièces allemandes la monnaie de nos billets français, et il se contente de sourire. Fritz n’est après tout que le premier mercanti boche avec qui nous ayons contact. Il est indispensable. Il en profite.

D’une complaisance que rien ne lasse, il irait volontiers cent fois par jour à cette chère kantine où sa solde doit s’augmenter de pourboires sérieux. Il va nous chercher tout ce que nous souhaitons, à condition bien entendu de ne souhaiter que des choses possibles. Ainsi Fritz nous procure peu à peu quelques boîtes de conserve de provenance hollandaise, du fromage, des boîtes de cigarettes où un foin insipide fait office de tabac, mais dont le papier à l’un de ses bouts est enrichi d’or; et enfin, du sucre. Cela peut paraître surprenant, et cela nous surprit. Jusqu’à cette heure, nous n’avions trouvé nulle part la moindre trace de ce trésor. Et voilà que Fritz nous déterre du sucre, de bon et beau sucre, au prix ahurissant de soixante-dix pfennigs le kilogramme. Qu’est-ce que cela signifie? Et faut-il voir là aussi une manœuvre sournoise des Allemands pour nous démoraliser et nous faire croire qu’on est loin de connaître en Bochie la misère que l’on chante en France sur tous les toits et dans toutes les feuilles? J’essaye d’interroger Fritz. Fritz est impénétrable, et il me renvoie à son feldwebel.

Le feldwebel, qui commande le poste de police chargé de nous garder, est un homme grand, maigre, à la figure en lame de couteau et aux yeux gris. Il est coiffé de la casquette à visière. Par ses allures moins raides, il tranche sur tous les autres soldats que nous avons vus. Il affecte un laisser-aller qui détonne parmi les mannequins de l’armée allemande. Pour donner un ordre à ses hommes, il ne se croit pas obligé de hurler. A chaque instant, il se rapproche de nous pour nous dire quelques mots mi-français mi-allemands, qui n’offrent aucune espèce d’intérêt mais qui évidemment veulent être aimables. C’est lui-même qui nous propose de nous découvrir en ville un peu de schnaps, si nous en désirons; mais il nous fait sa proposition à voix basse et nous demande de ne parler de rien aux hommes de garde, dont il se méfie. Ces façons nous déconcertent. Je lui remets ma petite gourde de poche, qui porte la marque d’un coup de crosse, et il nous quitte pour retourner auprès de ses camarades. Quel drôle de personnage! Est-ce que son affabilité ne cacherait pas un piège?

Brusquement, des éclats de voix éveillent notre attention. Grande dispute dans le poste de police! Nos gardiens causent de la guerre, de la paix, de Verdun, le tout dans un brouhaha guttural où plus d’une phrase nous échappe. Mais ce que nous saisissons bien, c’est que le feldwebel fait plus de bruit que les autres, et notre stupéfaction est sans pareille, d’entendre la harangue pacifiste et antimilitariste dont il écrase ses hommes. Il affirme ses convictions de social-démokrate avec une assurance qui ferait sourire de pitié le grand état-major de la social-démokratie de Berlin. Il ne discute pas. Il énonce des vérités d’une voix âpre. Et il se laisse emporter si loin par la colère, qu’il ne s’aperçoit pas que nous l’écoutons, nous, prisonniers, avec une curiosité bienveillante, et que ses hommes sont contraints de le lui faire remarquer. La dispute tombe. Pour dissiper le malaise qui succède, le feldwebel sort, et la porte claque derrière lui. Décidément nous en verrons de toutes les couleurs, pour peu que notre voyage continue.

Sur ces entrefaites, on nous apporte notre repas du matin. Il y a pour chacun de nous un morceau de bœuf bouilli, et pour tous une énorme marmite de riz à l’eau. Afin de juger, sans doute, de notre satisfaction en face de cette abondance de riz, un leùtnant à la figure mauvaise jette un coup d’œil sur la table. Mais sa figure se renfrogne quand il aperçoit les boîtes de conserve et le fromage, dont nous croyons nécessaire de corser notre menu, et, avant de se retirer, il nous annonce, sur le ton terrible qu’il prendrait pour nous faire part d’une condamnation à mort, que nous devons nous tenir prêts à partir à deux heures. Pensait-il nous attrister? Rien ne pouvait nous être plus agréable, dans la situation où nous sommes, que la nouvelle de notre départ. Encore ne la recevons-nous que sous toutes réserves. Il y a quatre jours que nos camarades entendent ce refrain matin et soir. N’est-ce pas dans un conte cruel de Villiers de l’Isle-Adam qu’on inflige à un prisonnier le supplice de l’espérance? Et, toutes proportions gardées, nos maîtres ne vont-ils pas nous traiter de la même manière?

Quoi qu’il en soit, nous nous tiendrons prêts à partir. Notre bagage est mince, et il ne nous faudra pas des heures pour endosser nos manteaux.

Le feldwebel est revenu. Avec toutes sortes de précautions, il tire de sa poche droite ma petite gourde, qui est pleine de cognac, et de sa poche gauche un sac de papier. Ce sont des gâteaux, et il m’en explique la provenance en allemand. Mais il parle si bas et si vite que je ne comprends à peu près rien à ses confidences. J’entends seulement cette phrase: «Comme ça, vous verrez qu’il y a de braves gens en Allemagne.» Est-ce que par hasard le feldwebel voudrait me faire un cadeau? Je fais celui qui a compris, et, tout en répétant des «ja, ja» d’homme qui entend bien, je lui donne deux marks, et je m’éloigne avec mes gâteaux. Puisqu’il a accepté mon pourboire, le feldwebel ne voulait pas me faire un cadeau. Et mon esprit se perd dans cette histoire obscure.

J’ouvre le sac: ce sont des gaufrettes de ménage, et, stupeur! en belle place, il y a un bristol. Une carte de visite, avec ce nom: Madame Georges C***». J’ai compris. Je montre ma trouvaille au capitaine V***. Mais nous désirons d’autres renseignements.

Le feldwebel appelé nous les donne sans se faire prier. C’est une Française qui, par l’entremise du sous-officier allemand, envoie cette friandise et cette carte de sympathie à des officiers français prisonniers. Le feldwebel nous fait l’éloge de Madame Georges C***. Elle est très charitable, dit-il, elle est bonne pour tout le monde, elle soulage toutes les misères qu’elle peut soulager.

Une grande pitié nous prend. Le feldwebel ne se doute pas du prix qu’ont pour nous les louanges qu’il accorde à une Française entre tant de Françaises.

Comme nous n’avons pas de cartes sur nous, le capitaine V*** déchire une feuille de carnet, y inscrit son nom, le nom du lieutenant T***, le mien, et ajoute ce seul mot tracé d’une main ferme: «Merci». Le feldwebel s’engage à la remettre à Madame C***. Et il continuerait de causer, s’il n’était pas interrompu par Fritz, qui me tend un journal que je lui ai demandé, la Metzer Zeitùng (Journal de Metz).

Pour la première fois depuis la guerre, j’ai une feuille allemande entre les mains. Je suis anxieux de connaître comment se fait le «bourrage des crânes» de l’autre côté du Rhin, et je m’attends à lire des déclamations effarantes et de solides études assez saugrenues. Et d’abord, je constate que la Metzer Zeitùng publie les communiqués français et anglais comme les communiqués allemands. Reste à savoir s’ils sont fidèlement reproduits et si la traduction n’est pas d’une fantaisie nécessaire. Il est vrai qu’à l’heure actuelle la France est en mauvaise posture, du moins aux yeux des Allemands, et l’on peut sans crainte présenter au public ses bulletins de Verdun. Quant au communiqué allemand, il chante victoire, comme juste. Toutefois, je dois reconnaître que, aujourd’hui, dans ce numéro 60 de la gazette messine, l’état-major prussien n’exagère pas l’importance de ses derniers succès et ne dissimule pas que la partie est dure. A la date du 10 mars, il rend compte précisément de l’affaire d’où nous sommes sortis vaincus et prisonniers, et il dit simplement:

«Der Albain-Wald ùnd der Bergrücken westlich von Douaumont wurden in zähem Ringen dem Gegner entrissen.»

(«Le bois Albain et la crête à l’ouest de Douaumont ont été dans une lutte opiniâtre arrachés à l’adversaire.»)

Je ne songe pas à tirer vanité des éloges que l’ennemi faisait ainsi de notre défense. Mais j’avoue que, dans l’état de dépression physique et morale où nous étions à ce moment, après notre chute, cette phrase nous récompensait de nos efforts et nous restituait un peu de courage. Les mots du communiqué étaient, en effet, d’une force qui rendait hommage à nos chasseurs. Ils qualifiaient la lutte d’opiniâtre, mais le vocable signifie aussi «acharné» et «sauvage», et le substantif que je rends par «lutte» appartient au style lyrique, et son archaïsme précieux évoque des images de tournoi, tandis que le verbe, qui achève la phrase, marque la violence de l’arrachement. Mais je sais aussi que l’emphase est le moindre défaut chez les Boches, et je n’attribue pas plus d’importance qu’il n’est raisonnable à ces deux ou trois lignes officielles qui par avance nous réhabilitaient, si nous avions eu besoin d’être réhabilités.

A quatre heures, le leùtnant aux yeux terribles vint nous chercher.

On nous fait sortir et on nous fait mettre sur quatre rangs, ce qui constitue une opération assez difficile, bien que nous ne soyons pas nombreux: les camarades veulent se grouper par sympathie, car nul ne peut être assuré des événements futurs, et l’on conçoit qu’il nous faut quelque temps pour tomber d’accord. Alors on nous compte, posément, en nous désignant l’un après l’autre du doigt, pour éviter une erreur; puis on nous compte de nouveau pour plus de sûreté et, afin de contrôler les résultats des deux premières opérations, on nous compte une troisième fois: c’est très compliqué de compter jusqu’à dix, et on ne pourrait pas se tirer de ce travail délicat, sans employer une bonne méthode, bien allemande. Après quoi, on nous entoure de soldats en armes et on nous emmène vers la gare, qui est toute proche.

Nous longeons une voie de garage en remblai, où stationne un train. Dans les vagons à bestiaux, dont les portes sont fermées, sont déjà entassés des sous-officiers et des troupiers français.

Le long de la voie, des hommes travaillent, gardés par des sentinelles. Ils sont coiffés d’une casquette plate, grise, et portent une veste noire qui se boutonne sur le côté. Des bandes rouges sont peintes sur leurs manches et du haut en bas de leur pantalon. Quand nous passons près d’eux, ils nous sourient doucement, comme à des compagnons d’infortune, et ils nous disent:

—Rousski. Rousski camarades!

Ce sont des prisonniers russes.

Aux fenêtres des maisons voisines, il y a des femmes et des jeunes filles. Elles nous font des signes de la main et agitent des mouchoirs. Mais on les oblige à se retirer.

Devant le train, en effet, circule, plein d’importance, le vieux major apoplectique qui, hier, a donné au capitaine V*** un si grossier démenti. Avec des vociférations ridicules, il nous exhorte à monter dans les vagons devant lesquels on nous a arrêtés. Nouvelles hésitations. Il y a là trois voitures de voyageurs, et dans toutes nous apercevons des officiers français. Les groupes d’amis qui ne veulent pas se disloquer s’arrangent entre eux. Le capitaine V***, T*** et moi, nous trouvons de la place dans le même compartiment. Un capitaine et un lieutenant sont déjà installés. Nous nous serrons la main. Ils viennent de Stenay, où est logé le quartier général du Kronprinz, commandant en chef des troupes d’assaut de Verdun.

Le lieutenant de W*** est blessé à la joue: un éclat d’obus lui a déchiré les chairs à partir de la bouche. Au premier poste de secours allemand, on l’a recousu tant bien que mal, et plutôt mal que bien. W*** est très affable. Avocat, il partageait sa vie entre Paris et Douai, où sa famille est encore bloquée. Sa voix est frêle et pleine de charme.

Les quatre coins du vagon sont occupés par des soldats en armes. La plupart ne présentent aucun caractère particulier. Mais, en face de moi, j’ai une tête bien connue: un troupier boche, vêtu de la capote sombre de l’ancien uniforme, et coiffé de la calotte ronde à bandeau rouge de l’infanterie. Il a de gros yeux bleus, une mâchoire carrée, des pommettes saillantes. Il regarde autour de lui d’un air stupide, comme s’il était à la fois satisfait et gêné d’être assis au milieu d’officiers qui sont les prisonniers de sa grande Allemagne. C’est le type classique du boche de Hansi, lourd et grotesque. Il a la peau rose et luisante. On songe à une vitrine de charcuterie. Et, pour comble, cet homme pue terriblement des pieds. Par moments, il m’arrive de ses bottes à tige demi-courte une odeur fétide qui me donne des nausées, et je suis obligé de fumer vigoureusement des cigarettes, pour éviter les haut-le-cœur. Si notre voyage doit être de longue durée, ce voisinage sera plaisant au possible.

Vers cinq heures, le train siffle: un officier allemand monte dans notre compartiment. C’est un lieutenant du service des étapes, qui nous accompagne comme chef de convoi. Le casque de cuir noir le grandit. Quand il l’enlève pour le remplacer par la casquette grise que lui tend le soldat aux pieds pourris, qui est son ordonnance, il a l’air doux. Châtain foncé, avec des yeux ternes, il porte la barbe en pointe, et il rappelle ainsi la physionomie populaire du tsar Nicolas II.

Nous sommes partis; nous roulons vers notre destinée. Où allons-nous? Le désir de le savoir ne nous tient peut-être pas beaucoup. Depuis dix-neuf mois de guerre, nous sommes habitués aux voyages dont on ignore le terme, et l’incertitude où nous sommes à présent de notre destination ne nous semble ni anormale, ni trop pénible. Tant d’événements en quarante-huit heures! Sur quel paysage l’aurore de demain se lèvera-t-elle pour nous? Nous pourrions poser la question au lieutenant qui nous emmène. Il nous répondrait peut-être, car il paraît vouloir causer avec nous. Mais à quoi bon?

Nous roulons lentement, très lentement. Nous nous arrêtons souvent en pleine voie. De longs convois sanitaires nous dépassent. Ils sont bondés de blessés. La campagne est d’une tristesse mortelle. Le lieutenant du service des étapes se croit obligé de nous promettre que, plus loin, le train marchera à une allure plus raisonnable. Cet espoir ne nous cause aucune joie, sinon celle de constater que, tout méthodiques et merveilleusement organisés qu’ils sont, les Allemands n’ont pas mieux que nous trouvé le moyen d’éviter les embouteillages des gares et des lignes à proximité du front.

La nuit vient peu à peu. Les vagons ne seront pas éclairés, par mesure de prudence. L’horizon se brouille et le paysage s’efface. Bientôt nous serons seuls dans l’obscurité et tout à nos pensées, scandées par le bruit du train qui accélère sa vitesse. Morne voyage. Nous ne disons plus rien.

Soudain, de gigantesques lueurs rougeoient près de nous. Des flammes puissantes s’élèvent. Nous passons devant les hauts-fourneaux de Thionville, que les Boches appellent Diedenhofen. Ici se préparent des engins de mort pour nos camarades. Les cheminées trapues que le feu travaille prennent un air tragique dans l’ombre où elles surgissent à nos yeux. Et puis nous rentrons dans la nuit. Nous roulons maintenant à une allure assez vive.


à Pierre Benoit

CHAPITRE V

COBERN—COBLENCE—MAYENCE

Un prisonnier a le réveil pénible. En ouvrant les yeux, il n’a pas conscience tout de suite de sa situation, et, pour peu qu’il sorte d’un rêve agréable, s’il se préparait à trouver la vie charmante en reprenant contact avec elle, il a besoin d’un peu de réflexion pour constater qu’il n’a aucune raison de se réjouir.

Quand je me réveillai, j’étais transi de froid et je ne compris rien au brouhaha qui m’entourait. Nous étions arrêtés dans une grande gare. Il était 4 heures du matin. Ces soldats vêtus de gris, armés de fusils... Ah! oui, je suis prisonnier.

Où sommes-nous? A Cobern. Ce nom-là ne me rappelle rien, et je suis embarrassé pour me situer en Saxe, en Pologne, ou au Brandebourg.

Le leùtnant du service des étapes a remis son casque et il fait descendre ses hommes encore lourds de sommeil ou las d’insomnie, je ne sais pas. J’ai dormi si profondément! Quant à nous, nous ne devons pas descendre. Nous ne sommes pas encore au bout de notre voyage. Notre escorte est au bout du sien. Sa mission est terminée. Et nos gardiens, qui tous portaient le casque recouvert du manchon gris-vert en toile, nous passent en consigne à des soldats de la landstùrm (armée territoriale) qui, eux, portent comme coiffure une casquette en toile cirée grise, semblable à celle des employés du gaz de Paris, mais qui s’orne d’une croix de fer et de quelques mots allemands.

Dès que nos territoriaux sont installés, ils nous font descendre des vagons où nous pensions demeurer. Toutefois nous pouvons y laisser nos bagages. On va seulement nous conduire à la «restauration». Diable! Est-il possible? Je n’ignore pas qu’en Allemagne une «restauration» est un restaurant, et je conclus, naïf, qu’on nous offre une collation au buffet de la gare. Il est vrai que, depuis notre repas de midi, hier, nous n’avons rien mangé. Mais enfin, les Allemands réparent leur oubli et font bien les choses. Tant, après une nuit d’un sommeil de plomb, l’esprit français est prompt à l’optimisme.

Ce n’est pas au buffet qu’on nous emmène, mais vers un grand bâtiment en planches, construction de guerre édifiée sur le prolongement de la gare même et qui a une centaine de mètres de long: immense réfectoire militaire, pourvu d’un nombre imposant de tables et de bancs en bois blanc. Nous y pénétrons en colonne par un et on nous canalise à la file indienne vers trois hommes, vêtus de toile et coiffés de la calotte de repos, devant qui nous défilons successivement. Le premier nous remet un énorme bol, qui a deux centimètres d’épaisseur de lèvres et qui serait mieux placé dans l’officine d’un pharmacien que dans une salle à manger. Le deuxième nous donne une cuiller. Et, planté devant une gigantesque marmite, le troisième nous emplit le bol d’une espèce de soupe qui a toutes les apparences d’un cataplasme de farine de lin. Après quoi, chacun de nous s’assied où il veut. Cette soupe, qui n’est qu’un potage Kubb quelconque aggravé d’orge, est d’une fadeur sans pareille, et la cuiller, quand on l’y plonge, remue une mixture gluante à dégoûter l’estomac le plus solide. Étrange alimentation! Est-ce pour des prisonniers qu’on a spécialement préparé cette horrible ratatouille? Ou la sert-on aussi aux troupiers boches qui font halte à Cobern? Le capitaine V***, qui a déjà voyagé en Allemagne, penche pour la seconde hypothèse. On a beau n’être pas difficile et l’on a beau s’attendre à toutes les brimades: mais on a le droit de ne pas se pâmer de satisfaction devant une nourriture semblable. Car on ne nous distribuera rien, après cette soupe, dans ce magnifique bâtiment de la «Restauration» de Cobern.

Comme on nous reconduit vers nos vagons, nous passons devant une petite kantine où je demande la permission de m’arrêter. Un soldat m’accompagne, baïonnette au canon, c’est indispensable. La vendeuse est une jeune femme brune en tablier blanc à bavette. Sa mise affecte une certaine coquetterie et son comptoir est orné avec une recherche de goût très touchante, sinon récompensée. Il est à peine cinq heures du matin, et cette jeune vendeuse, dont les cheveux bruns m’alarment, est aussi éveillée et plus avenante sans doute que vers midi telle marchande de journaux de telle gare de chez nous. Mais il est probable que l’Autorité veille en Allemagne à ce que ses serviteurs considèrent les clients comme des clients et non pas comme un bétail malpropre. Quoi qu’il en soit, la vendeuse brune de Cobern me vend quelques tablettes de chocolat, des cigares, des allumettes et, parce que le vin et la bière sont interdits aux prisonniers, deux bouteilles de Be11thal, eau minérale, légèrement gazeuse, spécialité des environs. Deux civils s’étaient effacés devant moi, sans m’adresser la parole d’ailleurs, mais non sans une nuance de déférence sensible, car pour un Allemand un officier, même sous-lieutenant, même Français, est un personnage considérable et quelque chose de sacré, pour ainsi dire. Et j’avoue que l’on éprouve une saine fierté à lever la tête devant ces esclaves. Enfin, je ne pouvais pas m’éterniser à la kantine, et, salué par un aimable «Atieu» de la vendeuse, et suivi de mon garde du corps, je regagnai mon vagon.

Je trouvai le capitaine en conversation animée avec un jeune feldwebel, gras, rose, poupin, indécent de santé et de vie. Il était vêtu d’un uniforme gris de campagne d’une coupe parfaite et d’une correction incontestable, et sa casquette venait du meilleur chapelier. Ah! que d’élégance, quoique bouffie, et comme on sentait en ce jeune Allemand la fine fleur de la bourgeoisie cossue, pansue et repue! Embusqué, certes oui, il l’était, ce feldwebel, et avec une impudence, un sans-gêne et un naturel où ne peut atteindre qu’un embusqué de chez eux. Débordant de santé, il se déclarait satisfait de son sort et il ne baissait pas la voix pour affirmer qu’il aurait pu être officier, s’il avait voulu, mais qu’il aimait mieux être feldwebel à Cobern que leùtnant ou haùptmann devant Verdun. On n’est ni plus cynique, ni plus simple.

Un arrêt assez long était prévu pour nous ici. Car tous les prisonniers du train devaient défiler dans l’immense baraque pour y savourer un bol de la soupe incroyable. Notre gros embusqué de feldwebel ne se lassait pas de causer. Il parlait le français sans trop de difficulté et il nous montrait sa joie de causer avec des officiers français. Songez donc! Ces officiers français, ces terribles hommes, si dangereux par l’épée ou par l’ironie, il en tenait plusieurs qui étaient prisonniers, qui représentaient la grande victoire allemande de Verdun. Ach Gott! quel succès, demain, chez madame la doctoresse Otto Krantz ou chez madame la première adjointe de la Sous-Présidence de la Société des Déménagements des Régions Occupées, quand lui, si musqué dans sa charmante tenue de campagne, raconterait qu’il avait eu entre ses mains des officiers français et que véritablement ils ne lui avaient pas fait peur. Un frisson courrait sur les chairs épanouies de ces dames, et Frida von Wurtzel adresserait au cher et intrépide fiancé un sourire plein de gemütlichkeit. Car il est important de pouvoir dire son mot des affaires de Verdun. Que sait-on au juste par les journaux? Ils mentent peut-être. Depuis huit jours et plus, ils annoncent la chute de la ville comme imminente, comme chose faite, et on ne sait jamais rien de plus. Ah! l’armée du Kronprinz prendra-t-elle Verdun? Verdun, c’est la clef de la guerre. Qu’en pensent messieurs les officiers prisonniers? Qu’en pense la France? Que Verdun ne sera pas pris? Cette angoisse est affreuse. Décidément, le feldwebel aura un beau succès dans les salons de Cobern.

Le feldwebel est d’une curiosité que ne rebute pas l’heure matinale. Il sait beaucoup de choses aussi. Il approche de près les hautes personnalités militaires et civiles. Sans cela, après dix-neuf mois de guerre, serait-il encore à Cobern? Mais, puisqu’il sait tout, peut-être saurait-il si, oui ou non, on va nous rendre les ordonnances qu’on promet de nous rendre de moment en moment depuis les Chambrettes? En effet, il le sait, et il nous dit:

—On vous les rendra à Coblentz. Là vous changerez de train pour aller à Mainz. Mainz est une jolie ville. Vous serez très bien.

Et d’autres phrases sans intérêt, mais lyriques, et qui ne nous rassurent pas sur le sort de nos ordonnances. Tant y a qu’après avoir ri du grotesque feldwebel, nous sommes fatigués de son affabilité. Il ne nous amuse plus. Nous le lui faisons comprendre et il s’en va, léger d’esprit, avec une souplesse de mastodonte béat. D’ailleurs, pendant que ce grotesque nous égayait, le jour peu à peu s’est levé. Il est déjà sept heures, et le train repart. Dans moins de deux heures, nous serons à Coblentz.

Coblentz! Que de souvenirs en nous à l’énoncé de ces deux syllabes! C’est de là qu’en 1792, le 30 juillet, étaient parties les armées coalisées, fortes de 150.000 hommes. Elles aussi, elles voulaient prendre Verdun avant de marcher sur Paris. Danton avait prêché la levée en masse pour sauver la patrie en danger. Vergniaud avait décrété que quiconque proposerait de se rendre serait puni de mort. Ainsi nous-mêmes, tout récemment, pour défendre Verdun et pour sauver la patrie en danger, nous avions reçu l’ordre de tenir à tout prix et de ne pas céder un pouce de terrain. Mais, le 20 septembre 1792, la victoire de Valmy avait récompensé nos pères en chassant les Prussiens hors de France. Quand sonnerait aussi l’heure d’un autre Valmy?

Coblentz, nous t’appelons Coblence, et ce nom te sied mieux, car tu as été ville française. Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle, tes rues brillaient de nos uniformes. Et nous sommes tous assurés en France, en ce moment même où nous semblons fléchir, que tes rues verront de nouveau des soldats de chez nous. Tes filles souriront vers nos troupiers vêtus de bleu, comme le ciel de la Touraine et du Valois. Curnonsky, cet excellent garçon, me l’a juré. En octobre 1914 il m’adressait aux armées une carte pleine d’espoir, et il me donnait rendez-vous ici, à Coblence, pour le mois de mars 1915, «par un froid matin», disait-il. Hélas! j’arrive au rendez-vous avec une bonne année de retard, par un froid matin, en effet, et ce n’est pas en vainqueur que j’arrive. Mais Curnonsky n’a pas tenu sa promesse. Heureusement pour lui.

La gare de Coblence est très grande. Elle paraît plus grande encore, en ce dimanche matin, à cause du peu de monde qu’on voit sur les quais balayés par le vent aigre. Quelle tristesse! Les rares civils, femmes ou hommes, qui attendent leur train, ont des mines d’enterrement. Les femmes, prodigieuses d’anachronisme, sont habillées à la mode d’il y a quatre ou cinq années. Leurs chapeaux sont d’un ridicule émouvant et leurs jupes traînent sur le sol. Quant aux hommes, ils sont gourmés à un point excessif, et les dessins de Hansi, que nous prenions jadis pour des caricatures, nous apparaissent à présent comme des modèles sérieux dont chaque Allemand essaye de se rapprocher le plus possible. La couleur des coiffures est tout à fait indigène, et, comme chez un peuple supérieur tout doit être supérieur, je ne suis pas surpris en constatant que les femmes, comme les hommes, exhibent gravement des parapluies et des souliers d’une taille supérieure.

Le gros feldwebel de Cobern était bien renseigné. On nous a fait descendre à Coblentz. Sur le quai, on nous range par quatre; on nous compte une première fois, on nous compte une deuxième fois, et on nous compte une troisième fois. Le chiffre trois est sacramentel en Allemagne. Des curieux nous regardent sans insister. Au fond, malgré les sentinelles qui nous contiennent, tous ces civils n’ont pas l’air rassuré. Sait-on jamais de quoi ne sont pas capables ces hommes d’un pays où les francs-tireurs surgissent d’entre les pavés des rues pour assassiner lâchement les braves soldats boches qui, par pure précaution, sont obligés de se faire précéder de vieillards, de femmes et d’enfants? Toujours est-il qu’on ne nous laisse pas traîner sur le quai. On nous conduit vers une voie de garage, et l’on nous fait monter dans une voiture qui, de l’extérieur, paraît être un fourgon à bagages, mais qui, à l’intérieur, a des banquettes de bois disposées dans le sens de la marche, comme un tramevet.

Et nos ordonnances? C’est peut-être le moment de les réclamer? Nous n’y manquons pas. L’officier à qui nous nous adressons balbutie des choses obscures et, comme justement le train qui nous a amenés siffle et part, emportant vers Darmstadt les soldats dont nous sommes désormais séparés, il fait un geste d’ignorance, d’impuissance et d’indifférence. Oh! nous n’avions plus beaucoup d’espoir; mais alors, pourquoi nous avoir offert de nous rendre nos ordonnances, dans le ravin du Bois-Chauffour, puisque nous ne demandions rien?

Il n’y a pas un quart d’heure que nous sommes dans le «vagon spécial» de la voie de garage, on nous en retire. On nous remet par quatre, on nous compte: une fois, deux fois, trois fois; et on nous dirige sur un train ordinaire qui va à Mainz. Le chef de détachement ne semble pas savoir ce qu’il doit faire de nous. Nous nous installons d’abord dans une voiture de 3ᵉ classe à couloir. Mais elle n’est pas chauffée. Nous descendons pour nous transporter dans une voiture voisine et semblable, mais chauffée. On nous compte et on nous enferme. Des soldats nous gardent. Les banquettes et les boiseries du vagon sont d’un jaune clair. Tout est extrêmement propre. Quoi d’étonnant? Tant de choses sont interdites aux citoyens de la bonne Allemagne! Tous les coins disponibles du compartiment sont occupés par des pancartes prohibitives. Il y en a partout, de ces pancartes: sur les cloisons, sur les portières, au plafond. Défense de fumer. Défense de cracher. Défense de jeter des papiers. Défense de se pencher au dehors. Défense d’introduire des chiens. Tout est défendu. Mais je n’avais pas vu le plus beau: c’est un écriteau de carton qui résume, en dix paragraphes d’une écriture grasse, les dix commandements du temps de guerre, qui conseille l’économie, qui ordonne de ne pas gâcher ceci et de conserver précieusement cela. Il est même prescrit de ne pas laisser le savon dans l’eau trop longtemps, quand on se lave les mains. Et je note que pas une inscription irrévérencieuse ne commente au crayon une de ces phrases de l’Au-to-ri-té. On ne badine avec la loi en Allemagne. Mais les vagons, même ceux de 3ᵉ classe, même pendant la guerre, n’y sont pas des écuries plus ou moins mal désinfectées. J’aime trop ma France pour ne pas souffrir de ses petits défauts.

Pendant que nos camarades luttent là-bas, dans la neige et la boue, sous les obus et les balles, nous allons, nous, «faire les bords du Rhin». En toute autre saison, ce voyage serait peut-être charmant. Mais, dans les circonstances présentes, il ne saurait l’être, et je suis persuadé que je goûterai peu le pittoresque de ces paysages fameux. Je ne tenterai pas de les décrire, d’abord parce que je les ai mal vus, ayant l’esprit trop inquiet et le cœur trop ailleurs, ensuite parce que je n’ai pas l’intention de développer dans ce livre les souvenirs d’un voyage en Allemagne et parce que mon seul but est de dire ce qu’un prisonnier a vu en Bochie, pendant la guerre, ce qui est différent.

D’autre part, ces paysages sont connus. Le fleuve coule à notre gauche, large, calme, sillonné de bateaux marchands tirés par des remorqueurs. Ses rives abruptes, la terre, les rochers, l’eau et le ciel, tout a une teinte à peu près uniforme gris-bleu d’ardoise. Des brumes voilent les lointains. C’est d’une étrange mélancolie. Sur les flancs des montagnes, à notre droite, la vigne pousse, maigre et chétive, au milieu des cailloux et, pour ne pas perdre un coin de sol, elle escalade le roc aussi haut que possible en petites terrasses successives.