Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat, ce héros qui ressemblait à une grande montagne et qui s'approcha, les mains réunies en coupe à ses tempes: «Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana, le puissant monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à ma Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je suis en bonne santé, de même que Sougrîva, de même que Lakshmana, et que Râvana fut tué dans la bataille. Raconte à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles d'ici, et veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses commissions.»
Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit dans le palais opulent de Râvana, il vit, dépouillée de tous honneurs Sîtâ, la vertueuse épouse de Râma. La tête courbée, le corps incliné, l'air modeste, il salua la Mithilienne et se mit à lui répéter toutes les paroles de son époux:
«J'ai remporté la victoire, te fait dire ton époux; sois tranquille, Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana, ton ennemi, sous le joug duquel gémissait Lankâ! Ton séjour dans l'habitation de Râvana ne doit plus t'inspirer de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est tombé sous l'obéissance de Vibhîshana.»
À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie fermant tout passage à sa voix, cette femme au visage brillant comme l'astre des nuits ne put articuler une seule parole. Ensuite, le plus illustre des singes dit à Sîtâ, plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine? Pourquoi ne me parles-tu pas?»
À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta le chemin du devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint ce langage d'une voix que sa joie rendait balbutiante: «À peine eus-je entendu une si agréable nouvelle, l'éminente victoire de mon époux, que, subjuguée par la joie, je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois rien, singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là), non! je ne vois rien sur la terre qui soit égal aux charmes de ton récit, ni l'or, ni les vêtements, ni même les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie telle, que j'en perdis la parole.»
À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses deux mains en coupe et debout en face de Sîtâ, lui tint ce langage dicté par la joie: «Femme vertueuse, appliquée au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour ton mari la joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes paroles de toi, au don le plus magnifique par des multitudes de pierreries; elles valent même tout l'empire des Dieux! Avec cette richesse, je pourrais acheter tous les biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que je sollicite de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle je tiens. Daigne me l'accorder gracieusement; ensuite, on te fera voir ton époux.
«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux visages hideux vomir sur toi des paroles outrageantes, suivant les injonctions de Râvana.
«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien épouvantables, aux cruelles mœurs: daigne m'accorder cette grâce.»
À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi Djanaka, réfléchit un moment; puis elle se mit à rire et lui fit cette réponse: «Que le noble singe ne s'irrite pas contre des servantes, forcées d'obéir, qui se meuvent par la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la domesticité du roi.
«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en châtiment des mauvaises œuvres que j'avais commises avant ces jours et par la faute de l'adversité de ma fortune. C'est ma destinée seule qui m'avait lié à cette déplorable condition: telle est vraiment l'opinion de mon esprit. Faible, je sais pardonner à de faibles servantes.»
À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la parole, fit cette réponse à l'illustre épouse de Râma: «Sîtâ, la noble épouse de Râma, vient de parler comme il était convenable. Donne-moi tes commandements, reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit: «Chef des singes, je désire voir mon époux.»
Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit cette noble parole au héros, le plus habile entre ceux qui savent manier l'arc: «Ta Mithilienne, que j'ai trouvée absorbée dans la peine et les yeux troubles de pleurs, n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a désiré jouir de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le plus vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de larmes, s'abandonna à ses réflexions.
Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs et brûlants soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des Rakshasas: «Fais venir ici la princesse de Mithila, Sîtâ, ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura baigné sa tête, répandu sur elle un fard céleste et revêtu de célestes parures.»
À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied hâté; il entra dans le gynœcée, et, les mains réunies en coupe, il dit à Sîtâ: «Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts de célestes parures et monte dans un char, s'il te plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la Vidéhaine répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon époux avant même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.» Ces paroles entendues, Vibhîshana repartit: «Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu fasses.»
Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne, pour qui son mari était comme une divinité, cette reine toute dévouée à l'amour et à la volonté de son époux: «Qu'il en soit donc ainsi!» répondit-elle. Sur-le-champ, de jeunes femmes lavent sa tête et font sa toilette; on la revêt de robes précieuses, on la pare de riches joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une litière magnifique, couverte de tapis somptueux, et l'emmène, escortée de Rakshasas en grand nombre.
Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant voir la Mithilienne, se tenaient sur le passage par centaines de mille. «De quelle beauté donc est cette Vidéhaine? se disaient-ils. Quelle est cette perle des femmes, à cause de laquelle ce monde des singes fut mis en si grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la grande mer une chaussée longue de cent yodjanas!»
Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de tous les côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et s'avança vers Râma lui-même. Il s'approcha du magnanime, plongé dans ses réflexions, tout victorieux qu'il fût, et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai amenée!»
À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui avait longtemps habité dans la maison d'un Rakshasa, trois sentiments d'assaillir à la fois Râma, la joie, la colère et la tristesse. Il fit aller ses yeux de côté et se mit à réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à Vibhîshana ces paroles opportunes:
«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours t'es complu dans mes victoires, que la Vidéhaine paraisse au plus tôt en ma présence.» À ces mots du Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés de turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le bambou dans la main, parcourent d'un pied hâté la multitude, refoulant de toutes parts les assistants.
Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en arrière, pleines de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement par un sentiment de politesse et d'amour. Irrité et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire, le Démon à la grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du reproche à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi, vexes-tu ces gens? Ne leur fais pas de violence, car je regarde chacun d'eux comme s'il était de ma famille.»
Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant négligée, en conçut une secrète colère difficile à tenir sous le voile. Ensuite la Djanakide, ayant regardé son époux, réfléchit, et, femme, elle comprima sa joie cachée au fond du cœur.
Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une voix forte et pareille au bruit d'une masse de grands nuages:
«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte retranchée d'un sérail, ni l'étiquette d'une cour, ni tout autre cérémonial des rois, qui mettent une femme à l'abri des regards: le voile de la femme, c'est la vertu de l'épouse! Celle que voici nous est venue de la guerre; elle est plongée dans une grande infortune; je ne vois donc pas de mal à ce que les regards se portent sur elle, surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène la Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des bois puissent la voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en méditant ce langage, conduisit la Mithilienne auprès du magnanime Râma.
À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, les singes et tous les généraux de Vibhîshana avec le peuple de se regarder les uns les autres et de s'entre-dire: «Que va-t-il faire? On entrevoit chez lui une colère secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils furent tous agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage.
Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient remplis tous de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées, ils ressemblaient à des morts. À l'indifférence qu'il marquait pour son épouse, à ses manières effrayantes, Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de fleurs qui n'a plus de charmes et que son maître abandonne.
Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de pudeur, la Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit s'approcher de lui, telle que Çrî elle-même revêtue d'un corps, ou telle que la Déesse de Lankâ, ou telle enfin que Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de Sîtâ, la plus noble des épouses, tous les singes furent transportés dans la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa beauté.
Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au milieu de ces peuples assemblés, elle se fut approchée de son époux, la Djanakide se tint près de lui, comme la charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À l'aspect de cette femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le Raghouide versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul mot, car le doute était né dans son âme. Ballotté au milieu des flots de la colère et de l'amour, Râma, le visage pâle, avait ses yeux empourprés d'une extrême rougeur, tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes!
Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante de pudeur, ensevelie dans ses pensées, en proie à la plus vive affliction et comme une veuve qui n'a plus son protecteur. Elle, cette jeune femme, qu'un Démon avait enlevée de force et tourmentée dans une odieuse captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir du monde des morts; elle, que la violence arracha de son ermitage un instant désert; elle, sans reproche, innocente, à l'âme pure, elle n'obtenait pas de son époux une seule parole! Aussi, les yeux déjà baignés par des larmes de pudeur au milieu des peuples assemblés, fondit-elle en des torrents de pleurs, quand elle se fut approchée de Râma, en lui disant: «Mon époux!»
À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme vint troubler les yeux des capitaines simiens; et tous ils se mirent à pleurer, saisis de tristesse. Le Soumitride, qui sentit naître son émotion, se couvrit aussitôt la face de son vêtement et fit un effort pour contenir ses larmes et rester impassible dans sa fermeté.
Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette grande révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta sa timidité et se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine secoua son chagrin, elle s'arma de courage, elle refoula ses larmes en elle-même par sa force d'âme et la pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage de son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit: c'étaient l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même la douleur.
Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine, se mit à lui exposer l'état secret de son cœur: «Je t'ai conquise des mains de l'ennemi par la voie des armes, noble Dame: reste donc à faire bravement ce que demandent les circonstances. J'ai assouvi ma colère, j'ai lavé mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur et mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon courage; aujourd'hui, ma peine a rendu son fruit; j'ai accompli ma promesse: je dois être ici égal à moi-même.
«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un Démon travesti sous une forme empruntée, c'est le Destin qui est l'auteur de cette faute; la fraude s'est faite ici l'égale du courage. Mais qu'aurait-il de commun avec une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui n'essuierait pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui?
«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage de Lankâ, tout ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son fruit heureux. La fatigue des armées et celle de Sougrîva, qui déploya tant de courage dans les combats et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana, qui, désertant le parti d'un frère vicieux, est venu se rallier au mien, porte également son fruit aujourd'hui.»
Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les yeux tout grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était inondée par ses larmes. À cette vue, la colère du Raghouide s'en accroît davantage, et, contractant ses noirs sourcils sur le front, jetant des regards obliques, il envoie à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes et des Rakshasas:
«Ce que doit faire un homme pour laver son offense, je l'ai fait, par cela même que je t'ai reconquise: j'ai donc sauvé mon honneur. Mais sache bien cette chose: les fatigues que j'ai supportées dans la guerre avec mes amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour toi, que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, noble Dame, pour me sauver du blâme encouru et laver la tache imprimée sur mon illustre famille.
«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme le serait une lampe mise dans l'intervalle de mes yeux! Va donc, je te donne congé; va, Djanakide, où il te plaira! Voici les dix points de l'espace, choisis! il n'y a plus rien de commun entre toi et moi. En effet, est-il un homme de cœur, né dans une noble maison, qui, d'une âme où le doute fit son trait, voulût reprendre son épouse, après qu'elle aurait habité sous le toit d'un autre homme?
«Place comme il te plaira ton cœur, Sîtâ! car il n'est pas croyable que Râvana, t'ayant vue si ravissante et douée de cette beauté céleste, ait pu jamais trouver du charme dans aucune autre des jeunes femmes qui habitent son palais!»
Quand elle entendit pour la première fois ces paroles affreuses de son époux au milieu des peuples assemblés, la Mithilienne se courba sous le poids de la pudeur. La Djanakide rentra dans ses membres, pour ainsi dire, et, blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un torrent de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de pleurs, elle dit ces mots lentement et d'une voix bégayante à son époux: «Tu veux me donner à d'autres, comme une bayadère, moi qui, née dans une noble famille, Indra des rois, fus mariée dans une race illustre. Pourquoi, héros, m'adresses-tu, comme à une épouse vulgaire, un langage tel, choquant, affreux à l'oreille et qui n'a point d'égal? Je ne suis pas ce que tu penses, guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en moi; j'en suis digne, je le jure par ta vertu elle-même!
«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si leur conduite est légère; mais dépose le doute à mon égard, Râma, si tu m'as bien étudiée. S'il m'est arrivé de toucher les membres de ton ennemi, mon amour n'a rien fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le Destin! Mon cœur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir, n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais, esclave en des membres qui ne sont pas à moi? Jamais, en idée seulement, je n'ai failli envers toi: puissent les Dieux, nos maîtres, me donner la sécurité d'une manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si mon âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste et notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce malheur me tue pour l'éternité.
«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la première fois dans Lankâ, où j'étais captive, pourquoi, héros, ne m'as-tu pas rejetée dès ce moment? Aussitôt cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par toi, j'eusse abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en péril; cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en des travaux sans fruit.
«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu mis avant tout, comme un esprit léger, monarque des hommes, ce fut ma qualité seule d'être une femme. J'étais née du roi Djanaka, appelée que je fusse d'un nom qui attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite, ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main, qu'adolescent tu avais pressée en mon adolescence, tu ne l'as point admise pour garant; ma vertu et mon dévouement, tu as tout rejeté derrière toi!»
Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces larmes rendaient balbutiante; puis, s'étant recueillie dans ses pensées, elle dit avec tristesse à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est le remède à mon infortune: frappée injustement par tant de coups, je n'ai plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon époux, dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer dans le feu; c'est la seule route ici qu'il m'est séant de suivre.»
À ces mots de la Mithilienne, l'intrépide meurtrier des héros ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes de l'incertitude, fixa les yeux sur le visage de son frère; et, comme il vit l'opinion de Râma se manifester dans l'expression de ses traits, le robuste guerrier fit un bûcher pour se conformer à sa pensée. En effet, qui que ce fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir de la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole, ni même le regarder.
Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de Râma debout et la tête baissée, la Vidéhaine s'avança vers le feu allumé. Elle s'inclina d'abord en l'honneur des Dieux, puis en celui des brahmes; et, joignant ses deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De même que je n'ai jamais violé, soit en public, soit en secret, ni en actions, ni en paroles, ni de l'esprit, ni du corps, ma foi donnée au Raghouide; de même que mon cœur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même, toi, feu, témoin du monde, protége-moi de tous les côtés!»
Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente de s'élancer dans les flammes, fit le tour du feu et dit encore ces mots: «Agni, ô toi qui circules dans le corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus vertueux des Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme un témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux simiens de pleurer beaucoup, et, tombant une à une, les larmes couvrent bientôt leur visage.
Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une âme résolue entra dans les flammes allumées. Une multitude immense, adultes, enfants, vieillards, était rassemblée en ce lieu; ils virent tous la Mithilienne éplorée se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra dans le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas! dont la clameur intense éclata comme quelque chose de prodigieux. Semblable à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ, parée de bijoux d'or épuré, s'élança dans les flammes allumées, comme une victime, que l'on jette dans le feu du sacrifice.
À ces cris des peuples: «Hélas! hélas!» Râma, le devoir incarné, mais l'âme courroucée, demeura un moment les yeux troubles de larmes. Soudain Kouvéra, le roi des richesses, Yama avec les Mânes, le Dieu aux mille regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le drapeau a pour emblème un taureau, l'auguste et bienheureux créateur du monde entier, Brahma, et le roi Daçaratha, porté dans un char au milieu des airs et revêtu d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs chars semblables au soleil, ils arrivent sous les murs de Lankâ.
Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus savant des esprits savants, le saint créateur de l'univers entier, étendit un long bras, dont sa main était la digne parure, et dit au Raghouide, qui se tenait devant lui, ses deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher? Comment, ô le plus grand des plus grands Dieux, ne te reconnais-tu pas toi-même? Quoi! c'est toi qui es en doute sur la chaste Vidéhaine, comme un époux vulgaire!»
À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses deux mains aux tempes, répondit au plus éminent des Dieux: «Je suis, il me semble, un simple enfant de Manou, Râma, le fils du roi Daçaratha. S'il en est d'une autre manière, daigne alors ton excellence me dire qui je suis et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait ainsi: «Écoute la vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui la force ne s'est jamais démentie! répondit l'Être à la splendeur infinie existant par lui-même. Ton excellence est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme est le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu es Hrishikéça, tu es l'homme le plus grand des hommes.
«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement et à la fin des mondes; mais on ne connaît de toi ni le commencement ni la fin. «Quelle est son essence?» se dit-on. On te voit dans tous les êtres; dans les troupeaux, dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les points de l'espace, dans les mers et dans les montagnes!
«Dieu fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux mille yeux, tu portes les créatures, la terre et ses montagnes. Que tu fermes les yeux, on dit que c'est la nuit; si tu les ouvres, on dit que c'est le jour: les Dieux étaient dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est sans toi.
«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit que la nuit fut avant la lumière; mais ce qui fut avant ce qui est avant tout, on raconte que c'est toi, l'âme suprême. C'est pour la mort de Râvana que tu es entré ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes qui soutiennent le devoir. Maintenant que l'impie Râvana est tué, retourne joyeux dans ta ville.»
Cependant le feu ardent et sans fumée avait respecté la Djanakide, placée au milieu du bûcher: tout à coup, voilà qu'il s'incarne dans un corps et soudain il s'élance, tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit de son sein dans le sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine aux joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une robe écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et semblable au soleil enfant.
Alors ce témoin incorruptible du monde, le Feu, dit à Râma: «Voici ton épouse, Râma; il n'existait aucune faute en elle.
«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli envers toi, ni de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni par les yeux. Dans une heure, où tu l'avais quittée, héros, le Démon Râvana d'une irrésistible vigueur l'emporta malgré sa résistance loin de la forêt solitaire. Enfermée dans son gynœcée, triste, absorbée dans ton souvenir, n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les côtés par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de toutes les manières, ta Mithilienne, en son âme retournée toute vers toi, n'a jamais songé au Rakshasa.
«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la moindre faute: je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce qu'il y a de manifeste et tout ce qu'il y a de caché: aussi, ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi, qui viens de l'observer ici même en face de mes yeux!»
À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable énergie, Râma, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux, répondit au plus excellent des Dieux: «Il fallait nécessairement que Sîtâ fût soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, habité dans le gynœcée de Râvana. «Râma, ce fils du roi Daçaratha, est un insensé; son âme n'est qu'une esclave de l'amour,» auraient dit les mondes, si je n'eusse point fait passer la Djanakide par cette purification. Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka n'avait pas changé de cœur, qu'elle m'était dévouée et que sa pensée errait sans cesse autour de moi. Mais, pour lui attirer la confiance des trois mondes dans cette assemblée des peuples, je n'ai point arrêté Sîtâ, quand elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même n'aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir son rivage. Oui! cette âme cruelle n'aurait pas été capable de souiller même de pensée la Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé. Non! Sîtâ n'a point donné son cœur à un autre, comme la splendeur ne fait pas divorce avec le soleil!»
Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime Râma, l'antique aïeul des créatures, l'auguste Swayambhou adressa au héros qu'il aimait ce langage, expression de son âme joyeuse, paroles ornées, douces, suaves, judicieuses et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî, et Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand tu auras ceint le diadème dans Ayodhyâ et ramené la joie dans la foule de tes amis; quand tu auras fait naître une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides, prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée sans pareille, veuille bien alors revenir de la terre au ciel.
«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha, qui fut ton illustre père et ton gourou dans ce monde des enfants de Manou? Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui un bienheureux, à qui fut ouvert le monde d'Indra: incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton frère.»
À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide avec Lakshmana de toucher les pieds de son père, assis au sommet d'un char. Tous deux ils virent Daçaratha, flamboyant de sa propre splendeur, vêtu d'une robe pure de toute poussière; et, monté dans son char, l'ancien souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie à la vue de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même de sa vie.
Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient par le flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un grand prix au Swarga ni au bonheur d'habiter avec les princes des Dieux. Certes, heureuse est-elle cette Kâauçalyâ, qui te verra joyeuse rentrer dans ton palais, victorieux de ton ennemi et dégagé de ton vœu! Certes, heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt, Râma, de retour dans ta ville et sacré dans ton empire comme le monarque de la terre! Heureux aussi lui-même ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir; lui de qui la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le devoir et tient ses yeux toujours attachés sur le devoir.
«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers entier, est à la connaissance des Dieux; et moi, que voici devant toi, Daçaratha, ton père, j'atteste sa pureté moi-même!
«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant que tu habitais pour l'amour de moi les forêts, en compagnie de ta Vidéhaine et de Lakshmana. Ton séjour dans les bois est donc aujourd'hui une dette acquittée et ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé, mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana, immolé de ta main dans la bataille, a satisfait les Dieux. Maintenant, paisible avec tes frères dans ton royaume, goûte le bonheur d'une longue vie.»
Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette réponse, les mains réunies en coupe: «Je suis heureux de voir que ta majesté, objet naturel de ma vénération, est contente de moi. Mais je voudrais obtenir de ton amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne avec ton fils!» telles sont les paroles qui furent jetées par toi-même à Kêkéyî. Que cette malédiction, seigneur, ne frappe ni cette mère ni son fils!»
«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le fils. «Quelle autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il encore avec affection. Là-dessus, Râma lui dit: «Jette sur moi un regard propice!» Ensuite, Daçaratha fit de tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui cultives le devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la récompense du devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la faveur de Râma, le Swarga et la grandeur suprême.
«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô toi qui ajoutes sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère. Tu accompliras le devoir dans toute son étendue, tu recueilleras une immense renommée, et les hommes raconteront dans les mondes ton dévouement fraternel.»
Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le monarque dit à Sîtâ: «Ma fille!» et, d'une voix douce, il adressa hautement ces mots à la Vidéhaine, qui se tenait là, formant l'andjali de ses mains réunies. Il ne faut pas ouvrir ton cœur, Vidéhaine, au ressentiment que pourrait y conduire cette répudiation apparente: c'est le désir même de ton bien qui inspira cette conduite au sage Râma pour amener ici la reconnaissance de ta pureté. L'action vaillante, sceau de ta pureté, que tu as faite aujourd'hui, ma fille, éclipsera la gloire des femmes dans les siècles à venir.
Après qu'il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et ses deux fils, le monarque issu de Raghou, Daçaratha, flamboyant, s'éleva dans son char vers le monde d'Indra. Il suivait le chemin fréquenté par les Dieux; et, ses regards baissés vers la surface de la terre, il s'éloignait, sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau que l'astre des nuits.
Tandis que le Kakoutsthide déifié s'en allait, Indra, au comble de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait devant lui, ses mains réunies en coupe à ses tempes: «Ce n'est jamais en vain qu'on nous a vus, monarque des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce que ton cœur désire.»
À ces mots, le Raghouide, d'une âme sereine, lui fit joyeux cette réponse: «Si je t'ai plu, Dieu, souverain du monde entier des Immortels, je vais te demander une grâce; daigne me l'accorder. Que tous les singes, qui, vaincus dans ces combats, sont tombés à cause de moi dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifiés d'une vie nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces lieux où sont les singes et qu'il naisse pour eux des racines, des fruits et des fleurs dans le temps même qui n'en est point la saison.»
À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit en ces termes dictés par la bienveillance: «Tu désires le salut des héros, tes amis, et des guerriers, qui te sont venus en aide, c'est un vœu qui te sied, fils chéri de Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins, cette immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende les morts à la vue des vivants, aucun autre que toi, guerrier aux longs bras, ne le fera jamais dans les mondes eux-mêmes des Immortels; mais, à cause de la parole qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui même ainsi. Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les singes vont se relever, comme on voit sortir de leur couche, à la fin du sommeil, ceux qui sont endormis.
«On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres chargés de fleurs et de fruits, dans un temps qui n'en est point la saison, et des rivières couler avec des ondes pures.»
Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé ces paroles, Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie sur le champ de bataille. À peine l'ondée vivifiante les a-t-elle touchés qu'au même instant, rendus à la vie, tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit qu'ils se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi avait renversés morts, les membres déchirés de blessures, tous, se relevant guéris et dispos, ils ouvraient de grands yeux pleins d'étonnement.
À la suite de ces choses, Vibhîshana dit, les mains jointes, ces paroles au dompteur des ennemis, Râma, qui avait passé la nuit commodément couché: «Que de nobles dames, habiles dans l'art de parer, les mains chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours, viennent ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.» À ces mots, le Kakoutsthide répondit à Vibhîshana: «Bharata aux longs bras, fidèle à la vérité, est plongé dans la douleur à cause de moi, et, voué à la pénitence dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps. Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche dans la voie du devoir, je fais peu de cas du bain, des vêtements et des parures. Occupe-toi de me procurer un prompt retour dans ma ville. Car le chemin qui mène dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.»
À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre, lui répondit Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville. Il est un char nommé Poushpaka, char nonpareil, céleste, resplendissant comme le soleil et qui va de lui-même. Il appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana, plus fort, l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui. Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du jour, est ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par lui-même sans inquiétude jusque dans Ayodhyâ.»
À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement le char semblable au soleil; ce véhicule, ouvrage de Viçvakarma, aux flancs marquetés de cristal poli, aux siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux par les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées de tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de lui-même, resplendissant, impérissable, céleste, ravissant l'âme, embelli de portes d'or, couvert de tissus, où l'or se mariait avec la soie, et qui, ombragé de mille étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au sommet du Mérou.
Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque des Rakshasas dit au Raghouide: «Que ferai-je?» Le héros à la grande splendeur, ayant réfléchi, lui répondit ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié: «Que tous ces quadrumanes habitants des bois, qui ont mis à fin leur expédition, en soient récompensés, Vibhîshana, par divers présents de chars et de pierreries. C'est avec leur appui que tu as conquis Lankâ, monarque des Rakshasas: rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils n'ont jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des légions simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance, l'estime qu'ils méritent, et, dignes d'honneur, ils seront honorés par toi.
«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance de son devoir et pratique ainsi les obligations imposées à un maître de la terre, n'est-il pas adoré du guerrier?»
Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens jusqu'au dernier avec des largesses de pierreries et d'or. Accompagné de son frère, et quand il eut pris dans son anka l'illustre Vidéhaine, rougissante de pudeur, le Raghouide, monté dans le char, tint ce langage à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur, comme à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent faire des amis, vous l'avez fait, héros des singes; je vous donne congé, il vous est donc loisible à tous de vous retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on peut attendre, Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un cœur appliqué, ta majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi complétement. Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là ton empire, Sougrîva!
«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana aux longs bras. Les habitants du ciel, Indra même avec eux, ne t'y vaincront jamais, souverain des Rakshasas, ô toi, le plus fidèle aux devoirs du kshatrya. Je retourne dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous demande la permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.»
À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le monarque des singes et Vibhîshana le Rakshasa, tous, joignant les mains, de lui dire: «Nous désirons t'accompagner jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons voir ton sacre, vœu de notre cœur. Quand nous aurons vu cette auguste cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons après un court séjour, ô le plus grand des rois, dans nos habitations.»
Le vertueux Kakoutsthide répondit: «Je trouverai dans votre société, si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de plus aimable que l'aimable même: ce sera pour moi un bonheur que de rentrer dans Ayodhyâ en la compagnie de toutes vos excellences. Hâte-toi de monter dans le char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas.»
À l'instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana avec ses conseillers de monter, pleins de joie, dans le céleste Poushpaka. Quand ils sont tous embarqués, Râma commande au véhicule de partir, et le char nonpareil de Kouvéra s'élève au milieu du ciel même.
Le char s'était envolé comme un grand nuage soulevé par le vent. De là, promenant ses yeux de tous côtés, le guerrier issu de Raghou dit à Sîtâ la Mithilienne, au visage tel que l'astre des nuits: «Regarde, Vidéhaine, la cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça. Regarde ce champ de bataille; ce n'est qu'une fange de chair et de sang, vaste boucherie, Sîtâ, de singes et de Rakshasas!
«Voici l'endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa magie, Lakshmana et moi, les singes avaient perdu toute espérance. Tous les simiens ont beaucoup pleuré dans la pensée que Râma était descendu au tombeau; mais Garouda nous eut bientôt délivrés du lien mortel de ces flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme aux grands yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet épouvantable Râvana, que Brahma lui-même avait comblé de ses grâces. C'est à cette place que se lamenta d'une manière si touchante l'épouse du cruel souverain, appelée Mandaudarî.
«Maintenant, reine, s'offre à nos regards l'Océan, roi des fleuves: il eut en quelque façon pour ancêtre un de mes aïeux; aussi a-t-il fait alliance avec moi. Cette montagne, qui nous montre son dos, c'est le Souléva, où nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après la traversée de l'Océan. Voici la chaussée que j'ai construite à cause de toi, femme aux grands yeux, à travers cette mer, le domaine des requins; cette gloire n'aura pas de fin.
«Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée kouça, je couchai trois nuits pour obtenir que la mer voulût bien se montrer à mes yeux sous une forme humaine. Cette montagne, qui ressemble à une masse de grands nuages, c'est le Dardoura, où le singe Hanoûmat alla prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts se montre à nos yeux, Sîtâ; c'est la charmante ville de Sougrîva, où Bâli fut tué par moi. À la porte de Kishkindhyâ, tu vois s'élever la cime lumineuse du Mâlyavat: c'est là, reine, que j'ai passé les quatre mois de la saison pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant le poids de ma douleur, après que j'eus arraché la vie au terrible Bâli et sacré le nouveau roi Sougrîva.
«À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois variés, aux étangs de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je promenais çà et là mes plaintes continuelles.
«Là avait coutume de se percher le roi des vautours, Djatâyou à la grande force, ton défenseur, qui tomba sous les coups de Râvana.
«Voilà, femme au charmant visage, voila enfin notre chaumière de feuillage, d'où Râvana, le monarque des Yâtavas, osa t'enlever, malgré ta résistance. C'est là que vint s'offrir à nos yeux Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le nez et les oreilles.
«Maintenant, c'est l'amœne et délicieuse Godâvarî aux limpides ondes, qui nous apparaît avec l'ermitage d'Agastya, entouré de bananiers.
«Ces chaumières que tu vois là-bas, femme à la taille svelte, sont les habitations des ascètes, qui ont pour chef le noble Atri, flamboyant à l'égal du feu même ou du soleil.
«Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c'est le grand ermitage d'Atri, le révérend anachorète, de qui l'épouse Anasoûyâ t'avait donné un fard merveilleux. Cette montagne plus loin, c'est le Tchitrakoûta, où le fils de Kêkéyî vint m'apporter ses vaines supplications. Ce fleuve qui roule au pied, c'est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides, où j'offris aux mânes de mon père une oblation de racines et de fruits.
«Voici maintenant l'Yamounâ, rivière charmante aux bois variés, et l'ermitage de Bharadwâdja, près d'un lieu béni pour les sacrifices. Cet autre cours d'eau, Sîtâ, c'est la Gangâ, qui roule ses flots dans trois lits; et voici la ville même de Çringavéra, où demeure Gouha, mon ami. À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi; c'est là, c'est à son pied, que nous avons couché la première nuit, après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî.
«Enfin, j'aperçois le palais de mon père..... Ayodhyâ! Incline-toi devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t'y voilà revenue!»
Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés, tous les singes, et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de contempler cette magnifique cité.
À peine les foules pressées l'ont-elles aperçu arrivant comme un second soleil et d'une marche rapide, que le ciel est percé d'un immense cri de joie, lancé par la bouche des vieillards, des enfants et des femmes, s'écriant tous: «Voici Râma!» Descendus alors des chevaux, des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis pied à terre, de contempler ce noble Raghouide assis dans l'intelligent véhicule, comme la lune est portée dans le ciel. Bharata, passé de la tristesse à la joie, s'approcha, les mains jointes, de Râma et l'honora du salut: «Sois le bienvenu!» prononcé avec le respect que méritait son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors ce prince, dévoué à la vérité, s'avança rempli de joie aux pieds de Râma et l'honora encore d'une nouvelle génuflexion.
Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s'offrait dans la route de ses yeux après une si longue absence, le plaça contre son cœur et joyeux le serra dans ses bras. Le magnanime Kêkéyide à l'âme domptée s'approcha de la reine Sîtâ suivant la manière qu'exigeait la bienséance, et salua ses nobles pieds.
Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles apparences, s'étaient revêtus de formes humaines et tous ils interrogeaient avec empressement Bharata sur la santé de sa majesté. Celui-ci dit à Vibhîshana d'une voix caressante: «Grâce à ton aide, on a terminé heureusement une guerre d'une extrême difficulté.»
Alors Çatroughna, s'étant incliné devant Râma, puis devant Lakshmana, vint saluer ensuite avec modestie les pieds de Sîtâ.
Râma, s'étant approché de sa mère, enchaînée à l'observance d'un vœu, les yeux noyés de larmes, pâle, maigre, déchirée par le chagrin, se prosterna, lui toucha les pieds et remplit de joie à sa vue le cœur de sa mère. Cette révérence faite, il s'inclina devant Soumitrâ et devant l'illustre Kêkéyî. De là, il s'avança près de Vaçishta, environné des ministres, et courba son front devant lui, comme il l'eût courbé devant Brahma l'éternel.
Les citadins, qui s'étaient approchés en troupes, purent alors contempler Râma. «Sois le bienvenu, prince aux longs bras, fils chéri de Kâauçalyâ!» disaient à Râma tous les habitants de la cité, joignant les mains à leurs tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que des lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins lui présentaient à son passage.
En ce moment, à la voix de Râma, le char d'une grande vitesse, attelé de cygnes et rapide comme la pensée, descendit sur le sol de la terre. Ensuite, ayant pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir, les chaussa lui-même aux pieds du monarque des hommes; et, ses mains réunies au front, il dit à Râma: «Par bonheur, maître, tu te souviens encore de nous, qui sommes restés sans maître si longtemps. Par la crainte et sur la défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin, n'a dérobé un fruit dans ton absence. Tout cet empire est à toi; c'est un dépôt que je te rends. Aujourd'hui le but de ma naissance est rempli et mes vœux sont comblés, puisque je te vois enfin revenu ici pour régner dans Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers, les trésors, le palais, les armées et la ville; j'ai tout décuplé, grâce à la force qu'elle m'a prêtée.»
À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots dictés par l'amour fraternel, les singes et Vibhîshana le Rakshasa de verser tous des larmes. Râma dans sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et s'en alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l'ermitage du Kêkéyide. Arrivé là, suivi des escadrons, il quitta le sommet du char, descendit et se tint sur le sol de la terre.
Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse égalait celle de la pensée: «Va, je te l'ordonne, vers le Dieu Kouvéra.» Aussitôt reçu le congé que Râma lui donnait, ce léger véhicule s'enfonça dans la plage septentrionale et roula vers le palais du Dieu qui dispense à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra lui dit: «Porte Râma, et sois désormais, ne l'oublie point, à son service comme tu es au mien.» À cet ordre, le char se mit à la disposition de Râma; et le Raghouide, quand il eut appris cette nouvelle, en fit ses remerciements à Kouvéra.
Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l'éclatante splendeur, ayant salué d'un air modeste le monarque des singes, lui tint ce langage: «Nous étions quatre frères, et toi maintenant, Sougrîva, tu fais le cinquième; car un ami est, comme ses amis, un fils de l'amitié, et ses traits de famille sont les services qu'il a rendus.»
Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains réunies en coupe à ses tempes, dit à Râma, son frère aîné, de qui le courage ne se démentit jamais: «Que ma mère n'en soit point offensée! cet empire qui me fut donné, je te le rends, comme ta majesté me l'avait elle-même donné. Comme un pont, qui s'écroule, brisé par la grande furie des eaux, un royaume dont la couronne n'est pas légitime est, à mon avis, une charge bien difficile à porter.
«Fais-toi sacrer aujourd'hui et que les rois te contemplent dans ta splendeur flamboyante, comme le soleil qui brûle au milieu du jour! Endors-toi et réveille-toi chaque jour au cliquetis des noûpouras d'or, aux concerts des troupes de musiciens, aux chants de voix mélodieuses. Aussi longtemps que la terre, ton empire, accomplira sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la domination sur tout le globe.»
Aussitôt et sur l'ordre de Çatroughna, des barbiers habiles à la main douce et prompte donnent leurs soins à Râma.
Alors, ses membres lavés, oints d'essences, parés avec des bouquets de fleurs blanches, son djatâ d'anachorète bien peigné, le corps flamboyant de magnifiques joyaux et revêtu de somptueux habits avec des pendeloques éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme enflammé d'une céleste splendeur.
Toutes les femmes du feu roi Daçaratha firent elles-mêmes la toilette ravissante de la sage Djanakide.
Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher ayant attelé ses coursiers, vint avec le char décoré en toutes ses parties. Râma, au courage infaillible, monta dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères placés eux-mêmes sur le char, il se mit en marche, assis auprès d'eux et tout flamboyant de splendeur.
Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l'ombrelle, et Lakshmana, s'emparant de l'éventail, fit son soin d'éventer le noble Râma. Alors on entendit au milieu des airs une suave mélodie: c'étaient les louanges de Râma, que chantaient les chœurs des saints, les troupes des vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand des singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l'éléphant appelé Çatroundjaya, pareil à une montagne. Tous les quadrumanes s'étaient revêtus des formes humaines, et, parés de tous les atours, ils s'avançaient, portés sur des milliers de magnifiques éléphants. C'est ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra des hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales et des conques.
Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles, des brahmes et des hommes, les mains pleines de confitures, bordaient le passage du Raghouide.
Il racontait aux ministres l'amitié, qu'il avait trouvée dans Sougrîva, la force merveilleuse d'Hanoûmat et les hauts faits des singes. Apprenant ce qu'étaient les exploits des quadrumanes et la vigueur des Rakshasas, les habitants de la ville capitale furent saisis d'admiration.
C'est au milieu de ces récits, que Râma, environné des singes, entra dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée en ce moment de guirlandes, pavoisée d'étendards, pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses places publiques, ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût pas rempli de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on entendait les femmes dire au monarque arrivé dans sa capitale: «Les habitants de cette ville désiraient te voir, sire, avec leurs frères, avec leurs fils, et, par bonheur, les dieux leur ont fait cette grâce aujourd'hui! Kâauçalyâ eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants d'Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par toi, Râma, cette ville était comme un ciel qui n'a point de soleil, comme une mer à laquelle on a ravi ses perles, comme une nuit où ne brille pas la lune. Aujourd'hui que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut, Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son nom22 à la face des ennemis, qui ambitionnent sa conquête. Tandis que nous habitions loin de toi, confiné dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont coulé pour nous avec une lenteur de quatorze siècles!»
Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage les voix réunies des hommes et des femmes lui envoyer de ces paroles en témoignage d'affection.
Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d'Ikshwâkou, le glorieux monarque des hommes se rendit au palais de son père. Il entra, et Kâauçalyâ, ayant baisé Râma et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans son anka et déposa le chagrin qui avait envahi son âme.
Ensuite, parlant à Bharata d'un langage auquel était joint l'à-propos et où la raison était mêlée aux convenances, elle dit à ce fils des rois aux pas bien assurés dans le devoir: «Que Sougrîva goûte ici le plaisir d'habiter ce grand bocage d'açokas et ce palais magnifique, pavé d'or et de lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste, belle, richement décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana. Que des habitations au gré de leurs désirs soient données promptement à tous les rois folâtres des singes, en observant l'ordre établi des rangs.» À peine eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr comme la vérité prit Sougrîva par la main et l'introduisit alors dans le palais.
«Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma, expédie promptement des courriers pour le sacre du roi; car c'est demain, au point du jour, l'heure où l'astérisme Poushya est dans sa jonction, que l'on doit sacrer le Raghouide.
Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches d'or, embellies de pierres fines, à quatre chefs des singes. «Qu'on revienne promptement, leur dit-il, avec ces cruches pleines d'eau puisée dans les quatre mers, et qu'on soit de retour avant le temps où l'aube reparaît!» À ces mots, les singes magnanimes, semblables à des montagnes, s'élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents impétueux.
Rishabha dans sa cruche d'or, couronnée avec les branches du sandal rouge, apporta d'un vol léger une onde empruntée à la mer du midi. Djâmbavat avait rempli dans les eaux de la mer occidentale son urne, incrustée de pierreries, qu'il avait ornée avec les pousses nouvelles de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu'à l'Océan septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortunée dans son vase, qu'il avait paré de rameaux fleuris. Soushéna revint à la hâte de l'autre mer, où il avait rempli sa cruche ornée d'armilles et de bracelets.
Çatroughna, environné des ministres, annonça donc au saint archibrahme que les éléments du sacrifice étaient prêts. Ensuite, quand apparut, dans un moment propice, au temps où l'astérisme Poushya était dans sa jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaçishta, environné des brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ dans un trône de pierreries donné par un des Maharshis et tournant sa face à l'orient. Le prêtre alors, suivant les rites et conformément aux règles consignées dans les Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu'on allait conférer à ce noble prince issu de Raghou.
Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa, Gautama, le brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l'éblouissante splendeur et les autres chefs des brahmanes donnent le sacre au monarque des hommes avec l'eau bien limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes avaient sacré jadis Indra aux mille yeux.
Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités réunies là dans les airs, avec le suc de toutes les herbes médicinales, au milieu des ritouidjes, des brahmes, des jeunes vierges, des principaux officiers de l'armée et des notables commerçants, tous joyeux et rangés suivant l'ordre. Sacré, il rayonna d'une splendeur nonpareille. Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc; Sougrîva, le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche et le blanc éventail. Le souverain des Rakshasas, Vibhîshana, plein de joie, saisit, pour éventer Râma, un autre beau chasse-mouche avec un autre incomparable éventail, semblable à l'astre des nuits.
Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent donna au Raghouide une guirlande d'or, composée de cent lotus et flamboyante de sa nature. Le monarque des Yakshas, qui vint lui-même à cette assemblée, fit présent à Râma d'un collier de perles, entremêlé de gemmes et de pierres fines; et ce fut encore à l'invitation de Mahéndra. Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui l'exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire.
Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie: les musiciens des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent elles-mêmes pour honorer la fête où fut sacré le sage Râma. Pendant l'inauguration du monarque, la terre se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise. Râma, pour les honoraires du sacre, donna aux brahmes cent fois cent taureaux, mille vaches laitières multiplié par mille et, de plus, trente kotis d'or. Il donna aux brahmes dans sa joie des chars, des joyaux, des vêtements, des lits, des siéges et beaucoup de villages à plusieurs fois.
L'éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande d'or magnifique, enrichie de pierreries et semblable aux rayons du soleil. Le présent que reçut Angada, fils de Bâli, fut une paire de bracelets d'un beau travail, ornés d'admirables diamants, entremêlés de lapis et d'autres pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d'un superbe collier en perles d'un brillant égal aux rayons de la lune, et dont les plus fines pierreries augmentaient encore la richesse.
En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi Djanaka, se mit à détacher de son cou un collier et tourna les yeux vers le singe Hanoûmat. Elle regarda tous les quadrumanes et son époux à plusieurs fois. Le Raghouide, ayant vu ces gestes: «Noble dame, dit-il à son épouse, donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente, à celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la vigueur et de l'intelligence.»
À ces mots, la dame aux yeux noirs donna le collier au fils du Vent. Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit, avec ce collier, tel qu'une montagne avec une ceinture de nuées blanches, dont les rayons de la lune jaunissent le sommet.
Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques pierres fines, mis aux premières places avec politesse, comblés de biens et d'hommages, partirent, ayant séjourné là quelques heures, tous les ours, les Rakshasas et les singes, l'âme peinée de quitter Râma.
Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point de partir lui-même: «Hanoûmat, prince des singes, je ne t'ai pas récompensé comme il faut. Choisis donc une grâce; car le service que tu m'as rendu est bien grand.» À ces mots, des larmes de joie troublant ses yeux, celui-ci dit à Râma: «Que mon âme reste jointe à mon corps, sire, aussi longtemps qu'il sera parlé de Râma sur la terre; je demande cette grâce, si tu veux m'en accorder une.»
À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette réponse: «Qu'il en soit ainsi! La félicité descende sur toi! Jouis de la vie, sans maladie, sans vieillesse, toujours vigoureux et jeune, aussi longtemps que la terre soutiendra les mers et les montagnes!»
La Mithilienne alors de lui faire aussi une grâce non-pareille: «Que les différentes choses à manger, fils de Mâroute, se présentent d'elles-mêmes à toi sur la terre! Que les chœurs des Apsaras, les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux t'honorent comme un Immortel en tous lieux où tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi ou ruisselle à ton gré, quadrumane sans péché, des fruits pareils à l'ambroisie et des ondes limpides!»
«Ainsi soit-il!» reprit le singe, qui partit les yeux mouillés de larmes; et tous ses compagnons de s'en aller, comme ils étaient venus, à leurs différentes habitations, s'entretenant tout le voyage, tant ils aimaient Râma, des grandes aventures de ce noble Raghouide.
Après le départ de tous les singes, l'homicide généreux des ennemis tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui toujours lui fut si dévoué: «Gouverne avec moi, ô toi qui sais le devoir, cette terre qu'ont habitée les rejetons des monarques nos ancêtres, et porte, comme roi de la jeunesse, ce timon des affaires, qui n'a rien de supérieur à ta force et que nos aïeux ont jadis porté.»
Chaque jour, l'auguste et vertueux Râma étudiait lui-même avec ses frères toutes les affaires de son vaste empire. Pendant son règne plein de justice, toute la terre, couverte de peuples gras et joyeux, regorgea de froment et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans le monde, le pauvre ne touchait à rien, et jamais on n'y vit des vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants. Tout vivait dans la joie: la vue de Râma enchaîné au devoir maintenait le sujet dans son devoir, et les hommes ne se nuisaient pas les uns aux autres.
Tant que Râma tint les rênes de l'empire, on était sans maladie, on était sans chagrin, la vie était de cent années, chaque père avait un millier de fils. Les arbres, invulnérables aux saisons et couverts sans cesse de fleurs, donnaient sans relâche des fruits; le Dieu du ciel versait la pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une haleine toujours caressante.
Tant que Râma tint le sceptre de l'empire, les classes vivaient renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations respectives; les créatures s'adonnaient à la pratique de la vertu.
Doué de tous les signes heureux, dévoué à tous ses devoirs, c'est ainsi que Râma, dans lequel étaient réunies toutes les qualités, gouvernait la monarchie du monde. Devenu maître de tout l'empire et victorieux de ses ennemis, ce prince, à la haute renommée, offrit mainte espèce de grands sacrifices, où les brahmes furent comblés de riches honoraires.
Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui prolonge la vie, qui rend les rois victorieux, est l'œuvre primordiale que jadis composa Valmîki.
Il sera délivré du péché, l'homme, qui pourra tenir dans le monde son oreille sans cesse occupée au récit de cette histoire admirable ou variée du Raghouide aux travaux infatigables. Il aura des fils, s'il veut des fils; il aura des richesses, s'il a soif de richesses, l'homme qui écoutera lire dans le monde ce que fit Râma.
La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet époux, la joie de son âme: a-t-elle des parents bien-aimés qui voyagent dans les pays étrangers, elle obtiendra qu'ils soient bientôt réunis avec elle. Ceux qui dans le monde écoutent ce poëme, que Valmîki lui-même a composé, acquièrent du ciel toutes les grâces, objets de leurs désirs, telles qu'ils ont pu les souhaiter.