QUATRIÈME CHANT.
Lorsqu'on apprit à la cour l'arrivée de Reineke, petits et grands, tous accoururent pour le voir; bien peu étaient disposés en sa faveur; presque tous avaient à se plaindre; mais Reineke eut l'air de s'en inquiéter fort peu; du moins, il n'en laissa rien paraître au moment où, avec Grimbert le blaireau, il monta l'avenue du château, hardiment et avec aisance. Il fit son entrée fièrement et tranquillement, comme s'il eût été le fils du roi et à l'abri de toute accusation. Même quand il parut devant Noble, le roi, au milieu des seigneurs, il sut garder une attitude pleine de calme.
«Sire et très-gracieux seigneur, se mit-il à dire, vous êtes grand et noble, le premier en dignité et en honneur; je vous supplie d'entendre ma défense en ce jour. Jamais Votre Majesté n'a trouvé un plus fidèle serviteur que moi, je le soutiens hautement. C'est à cause de cela que j'ai tant d'ennemis à cette cour; je perdrais votre amitié, si vous pouviez croire les mensonges de mes persécuteurs comme ils le voudraient; mais heureusement vous pèserez les raisons des deux parties, vous entendrez la défense comme l'accusation; et, si derrière moi ils ont tramé maints mensonges, je reste calme et je me dis: Le roi connaît ma fidélité, c'est elle qui m'attire cette persécution.
—Taisez-vous! répondit le roi; vos belles paroles et vos flatteries ne vous tireront pas d'affaire; votre crime est manifeste, et le châtiment vous réclame. Avez-vous observé la paix que j'ai proclamée parmi les animaux, et que vous aviez juré d'observer? Voilà le coq, à qui, lâche voleur que vous êtes, vous avez enlevé tous ses enfants, les uns après les autres. C'est ainsi que vous prouvez les sentiments que vous me portez lorsque vous foulez aux pieds mon autorité et que vous faites souffrir mes serviteurs? Le pauvre Hinzé a perdu sa santé! Combien faudra-t-il de temps à Brun pour guérir ses blessures? Mais je vous épargne le reste, car les accusateurs sont ici en foule; beaucoup de faits sont prouvés, vous échapperez difficilement.
—Est-ce là tout mon crime, très-gracieux seigneur? dit Reineke. Est-ce ma faute si Brun revient à la cour la tête tout en sang? Pourquoi a-t-il voulu manger le miel de Rustevyl? Et, si ces lourdauds de paysans sont venus pour l'attaquer, n'est-il pas assez fort pour se défendre? Ils l'ont couvert d'insultes et de coups; au lieu de se jeter à l'eau, n'aurait-il pas dû se venger comme un homme de cœur? Et Hinzé le chat, que j'ai reçu honorablement et traité suivant mes faibles moyens, pourquoi ne s'est-il pas abstenu, malgré tous mes conseils, de commettre un vol dans la maison du curé? S'il leur est arrivé malheur, ai-je mérité d'être puni, parce qu'ils ont agi comme des fous? En quoi cela touche-t-il votre couronne royale? Mais vous pouvez disposer de moi selon votre volonté, et, si claire que soit la chose, en décider selon votre bon plaisir, on bien ou en mal. À quelque sauce que vous me mettiez, que je sois aveuglé, pendu ou décapité, que votre volonté soit faite; nous sommes tous en votre pouvoir; vous nous avez tous sous la main; vous êtes fort et puissant; à quoi servirait au faible de se défendre? Si vous voulez me tuer, ce vous sera un bien mince profit; mais advienne que pourra, je suis à votre disposition.» Le bélier Bellyn dit alors: «Le moment est venu, commençons l'accusation.» Isengrin arrive avec ses parents, Hinzé le chat, Brun l'ours et une foule d'animaux: l'âne Boldevyn et Lampe le lièvre, Vackerlos le petit chien et Ryn le dogue, la chèvre Metké, Hermen le bouc et, de plus, l'écureuil, la belette et l'hermine. Le bœuf et le cheval ne manquaient pas non plus et avec eux les bêtes sauvages comme le cerf, le daim, le castor, la martre, le lapin et le sanglier; tous se pressaient en foule; Barthold la cigogne, Marckart le geai et Lutké la grue vinrent en volant; Tybké la cane, Alhéid l'oie et d'autres apportèrent leurs griefs; Henning le malheureux coq, avec le reste de ses enfants, se plaignit amèrement. Il vint enfin des myriades d'oiseaux et des quadrupèdes en foule. Qui pourrait en dire le nombre? Tous s'acharnèrent sur le renard en mettant ses méfaits au grand jour. Ils espéraient voir enfin son châtiment; ils se pressaient en foule devant le roi, en criant à qui mieux mieux, entassaient plaintes sur plaintes et mettaient en avant toutes sortes d'histoires, vieilles et récentes. Jamais à aucun jour de justice on n'avait vu tant de griefs s'amonceler devant le trône du roi. Reineke restait immobile et faisait face à tout. À la fin, il prit la parole, et sa défense élégante et facile coula de ses lèvres comme si c'eût été la pure vérité; il sut tout écarter et tout arranger.
À l'entendre, on s'émerveillait, on le croyait innocent, il avait même du droit de reste et beaucoup à se plaindre. Mais, en fin de compte, des hommes d'honneur et sincères se levèrent contre Reineke, témoignèrent contre lui et tous ses crimes furent clairs. C'en était fait! car le conseil du roi décida, à l'unanimité, que Reineke le renard méritait la mort. Il fut donc condamné à être pris, lié et conduit par le cou à la potence afin d'y expier ses crimes par une mort infamante.
Maintenant, Reineke lui-même regarda la partie comme perdue; son éloquence ne lui avait servi de rien. Le roi proclama lui-même le jugement. Lorsqu'on le saisit et qu'on l'entraîna, le criminel endurci eut devant les yeux sa misérable fin. Pendant qu'on exécutait ainsi la sentence qui frappait Reineke et que ses ennemis se dépêchaient de le conduire à la mort, ses amis étaient plongés dans la douleur et la stupéfaction. Le singe, le blaireau et maints autres de la parenté de Reineke entendirent avec peine le jugement et en furent plus désolés qu'on ne l'eût pu croire; car Reineke était un des premiers barons et il était maintenant dépossédé de tous ses honneurs, de toutes ses dignités, et condamné à une mort infamante. Combien un pareil spectacle devait révolter ses parents! Ils prirent tous congé du roi et quittèrent la cour jusqu'au dernier. Le roi fut fâché de voir partir tant de seigneurs. On vit alors combien Reineke avait de parents qui, mécontents de sa mort, se retirèrent de la cour. Et le roi dit à un de ses familiers: «Certainement Reineke est un méchant homme; mais on devrait considérer qu'il y a plusieurs de ses parents dont la cour ne peut pas se passer.»
Cependant Isengrin, Brun et Hinzé le chat étaient occupés autour du prisonnier. Ils voulaient se charger eux-mêmes d'infliger à leur ennemi le châtiment honteux que le roi avait ordonné; ils le conduisirent rapidement hors du palais et l'on voyait déjà la potence de loin.
Le chat, tout en colère, dit alors au loup: «Pensez bien, seigneur Isengrin , comme jadis Reineke mit tout en action pour voir notre frère à la potence et comme sa haine a réussi; ne l'entraîna-t-il pas jusque-là ? Dépêchez-vous de payer cette dette. Et vous, seigneur Brun, songez qu'il vous a trahi d'une manière infâme; que, dans la cour de Rustevyl, il vous a perfidement livré à la fureur de la canaille, aux coups, aux blessures et, de plus, à la honte; car l'histoire en est connue partout. Faites attention et soutenez-vous! S'il nous échappait aujourd'hui, si son esprit et ses ruses pouvaient le délivrer, jamais nous ne retrouverions le jour de la vengeance. Dépêchons-nous donc et faisons-lui expier tout le mal qu'il nous a fait.» Isengrin dit: «À quoi bon tant de paroles? Donnez-moi vite une bonne corde; nous ne le ferons pas languir.»
C'est ainsi qu'ils traitaient le renard en marchant. Reineke les écoutait en silence; mais il leur dit à la fin: «Puisque vous me haïssez si cruellement et ne songez qu'à vous venger par ma mort, sachez que vous n'y réussirez pas. N'ai-je pas le droit de m'étonner? Hinzé s'en est bien tiré, quoique la corde fut bonne. Car il y est passé aussi lorsqu'il courait après les souris dans la maison du curé; il n'en sortit pas à son honneur. Mais vous, Isengrin et Brun, vous vous pressez bien de mettre votre oncle à mort; vous croyez donc que vous y parviendrez?»
Et le roi se leva, ainsi que tous les seigneurs de sa cour, pour assister à l'exécution; la reine, accompagnée de ses dames d'honneur, se joignit à la procession; derrière eux se précipitait la foule des pauvres et des riches; tous désiraient la mort de Reineke et voulaient y assister. Pendant ce temps-là , Isengrin parlait à ses parents et à ses amis; il les exhortait à serrer les rangs et à veiller sans relâche sur le renard; car ils craignaient toujours que le rusé prisonnier ne se sauvât. Le loup disait en particulier à sa femme: «Sur ta vie! ne le perds pas de vue; aide-nous à garder le scélérat! s'il s'échappait, nous serions tous couverts de honte.» Il disait à Brun: «Songez comme il vous a bafoué: c'est le moment de le payer avec usure. Hinzé grimpera au haut de la potence et y fixera la corde; vous le tiendrez; j'appliquerai l'échelle, et, dans quelques minutes, c'en sera fait de ce coquin!» Brun repartit: «Placez seulement l'échelle, je me charge de le tenir.»
«Voyez donc, disait Reineke, comme vous êtes pressés de faire mourir votre oncle! Ne devriez-vous pas plutôt le protéger et le défendre, prendre pitié de lui lorsqu'il est dans le malheur? Je vous demanderais bien grâce; mais à quoi cela me servirait-il? Isengrin me hait trop, puisqu'il ordonne à sa femme de me tenir et de m'empêcher de m'échapper. Si elle pensait au temps passé, elle ne songerait guère à me faire du mal. Mais, si mon heure est arrivée, je voudrais que tout fût bientôt fini. Mon père aussi eut de terribles moments à passer; mais cela ne dura pas longtemps; à sa mort, il n'était certes pas aussi entouré que moi ni accompagné de tant de monde. Mais, si vous vouliez prolonger mes jours, cela tournerait certainement à votre honte.—Entendez-vous, disait l'ours, avec quelle morgue parle ce scélérat? Allons, marchons! sa fin est arrivée.»
Reineke se disait avec angoisse: «Oh! si je pouvais, dans cette extrémité, inventer vite quelque stratagème heureux et nouveau pour que le roi me fît grâce de la vie et que mes ennemis, ces trois-là , fussent à jamais confondus! Songeons-y bien, et sauvons-nous à tout prix, car il s'agit de la potence; le cas est pressant: comment en sortir? Tous les maux tombent sur moi. Le roi est courroucé, mes amis sont loin et mes ennemis tout-puissants. Rarement, j'ai fait le bien; j'ai vraiment tenu peu de compte du pouvoir du roi et de l'intelligence de ses conseillers; j'ai beaucoup péché, et cependant j'espère voir changer mon sort. Si je puis seulement parvenir à prendre la parole, à coup sûr, ils ne me pendront pas; je ne perds pas toute espérance.»
Du haut de l'échelle, il se tourna vers le peuple et s'écria: «Je vois la mort devant mes yeux et je ne lui échapperai pas. Je vous prie seulement, vous tous qui m'écoutez, de m'accorder une petite grâce avant de quitter cette terre. J'aimerais à faire devant vous, en toute vérité et pour la dernière fois, l'aveu sincère de tout le mal que j'ai commis, afin que personne ne fût un jour puni de tel ou tel crime de mon fait, resté inconnu; je parerai ainsi à plus d'un mal avant de mourir et j'ose espérer que Dieu m'en tiendra compte dans sa miséricorde.»
Cette demande toucha beaucoup de monde; ils dirent entre eux: «Il demande bien peu de chose, et ce ne sera qu'un bref délai.» Sur leur prière, le roi le permit. Reineke se sentit le cœur un peu plus léger; il espéra une heureuse issue et, profitant sur-le-champ de la grâce qu'on lui accordait, il commença ainsi:
«Spiritus domini, viens à mon secours! Je ne vois pas dans cette assemblée quelqu'un à qui je n'aie fait de mal. Je n'étais encore qu'un mince compagnon, j'étais à peine sevré, que poussé par mes désirs, je me mêlais aux agneaux et aux chevrettes qui jouaient en plein air auprès des troupeaux; j'écoutais avec délices leurs voix bêlantes, et la chair fraîche me tentait. J'en goûtai bien vite. Je mordis jusqu'au sang un petit agneau; je léchai le sang, qui me parut délicieux, et je tuai, en outre, quatre des plus petites chèvres; je les mangeai et je continuai mes exploits; je n'épargnai aucun oiseau, ni les poulets, ni les canards, ni les oies; partout où j'en trouvais, je les dévorais, et maintes fois j'ai caché dans le sable ce que j'avais abattu et les morceaux qui ne me convenaient plus. Puis il m'advint de faire la connaissance d'Isengrin, un hiver, au bord du Rhin, où il était en embuscade derrière des arbres, il m'assura d'abord que j'étais de sa race; il pouvait même me compter sur ses doigts les degrés de parenté. Je le laissai dire; nous fîmes alliance en nous promettant mutuellement de vivre en fidèles compagnons; hélas! je devais m'attirer par là plus d'un malheur. Nous rôdions ensemble dans le pays. Il faisait les gros vols, et moi les petits. Notre gain devait être en commun; mais il ne l'était pas: il faisait le partage comme bon lui semblait; jamais je n'en reçus la moitié. Mais tout cela, ce n'est rien. Quand il avait volé un veau, un bélier, quand je le trouvais nageant dans l'abondance, qu'il était en train de dévorer une chèvre fraîchement tuée, ou qu'un mouton gigottait sous ses griffes, il se mettait à grogner à mon approche, il prenait une mine morose et me chassait en grondant; c'est ainsi qu'il me gardait ma part. Il en fut toujours ainsi, quelle que fût la dimension du butin. Lors même qu'il arrivait que nous eussions pris ensemble un bœuf ou une vache, aussitôt on voyait accourir sa femme et ses sept enfants, qui se jetaient sur notre prise et me tenaient éloigné du festin. Je ne pouvais pas attraper la moindre côtelette, à moins qu'elle ne fût rongée jusqu'à la moelle, et il fallait supporter tout cela; mais, Dieu soit loué, je ne souffrais pas de la faim; je me nourrissais en secret de mon immense trésor d'or et d'argent, que je garde mystérieusement dans un endroit sûr; il me suffit et au delà : on en chargerait sept voitures, qu'il m'en resterait encore.» Le roi, tout attentif, lorsqu'il fut question du trésor, se pencha en avant et dit: « D'où vous est-il venu? dites-le-moi; je parle du trésor.» Et Reineke dit: «Je ne vous cacherai pas ce secret; à quoi cela me servirait-il? car je ne puis rien emporter de toutes ces choses précieuses. Mais, puisque vous l'ordonnez, je vais tout vous raconter; car il faut bien qu'on le sache une fois; et vraiment pour tout l'or du monde je ne voudrais pas garder plus longtemps ce grand secret. Apprenez-le donc, ce trésor a été volé. Une conjuration a été faite pour vous tuer, vous, sire! et, si à l'instant même le trésor n'avait pas été habilement enlevé, c'en était fait de vous. Faites-y bien attention, très-gracieux seigneur, de ce trésor dépendaient votre vie et votre postérité; et c'est son détournement qui a jeté mon propre père dans de si grands malheurs, qui l'a conduit prématurément au tombeau et peut-être à une éternité de souffrances; mais, sire, tout cela est arrivé pour votre salut!»
Et la reine écoutait, toute consternée, ce discours plein d'horreur, ce mystère confus du meurtre de son époux, cette trahison, ce trésor et tout ce qu'il avait dit: «Songez-y bien, Reineke, s'écria-t-elle, je vous exhorte sérieusement; le grand pèlerinage est devant vous; soulagez votre âme par le repentir; dites toute la vérité et parlez clairement de ce meurtre.»
Et le roi ajouta: «Que chacun fasse silence: que Reineke descende et vienne près de moi, pour que je l'entende, car l'affaire me concerne personnellement.»
Reineke, en l'entendant, se sentit renaître à l'espérance; il descendit de l'échelle, au grand désappointement de ses ennemis; il s'approcha aussitôt du roi et de la reine, qui l'interrogèrent avidement sur les détails de cette histoire.
Alors il se prépara à de nouveaux et plus énormes mensonges. «Si je pouvais regagner, se disait-il, les bonnes grâces du roi et de la reine, et si en même temps je pouvais réussir à perdre les ennemis qui m'ont mis si près de la mort, je serais sauvé. Sûrement ce serait pour moi un avantage bien inattendu; mais, je le vois, il me faut dire bien des mensonges et gros comme des montagnes.»
La reine impatiente continua à interroger Reineke: «Apprenez-nous clairement comment la chose s'est passée! Dites la vérité, songez à votre conscience, délivrez votre âme!»
Reineke répondit: «Je ne demande pas mieux que de tout dire. Je m'en vais mourir; c'est irrémissible; ce serait de la folie à moi de charger ma conscience à la fin de ma vie et de m'attirer un châtiment éternel. Il vaut mieux tout avouer, et, si par malheur il me faut accuser mes parents et mes amis les plus chers, hélas! que puis-je faire? L'enfer est là qui me menace.»
Le roi, durant cet entretien, était devenu tout inquiet; il dit à Reineke: «Est-ce bien la vérité?»
Reineke lui répondit avec une attitude pleine de dissimulation: «Certes, je suis un grand pécheur; mais je dis la vérité. À quoi cela me servirait-il de vous mentir? Je me damnerais pour l'éternité. Vous le savez bien, il en a été décidé ainsi, il faut que je meure, je vois la mort devant moi et je ne mentirai pas; car rien en ce monde, bien ou mal, ne peut venir à mon secours.» Reineke prononça ces paroles en tremblant et parut désespéré.
Et la reine dit: «Sa détresse me touche; je vous en prie, monseigneur, regardez-le avec miséricorde et songez que par cette confession nous évitons plus d'un malheur; écoutons, le plus tôt possible, le fond de cette tristesse. Ordonnez le silence et qu'il parle devant tous.»
Et le roi commanda le silence. Toute l'assemblée se tut, et Reineke dit: «Puisque vous le désirez, sire, prêtez l'oreille à ce que je vais dire. Quoique mon discours ne soit pas appuyé de lettres et de documents, il n'en sera pas moins fidèle et précis; je vais vous découvrir la conjuration et je compte bien n'épargner personne.»
CINQUIÈME CHANT.
Écoutez maintenant la ruse du renard et le détour qu'il prit pour cacher ses méfaits et nuire à autrui. Il inventa un abîme de mensonges, insulta à la mémoire de son père, accusa par une atroce calomnie le blaireau, son ami le plus honnête, qui l'avait constamment servi; il se permit tout cela pour donner créance à son récit et se venger de ses accusateurs.
«Mon père, se mit-il à dire, avait été assez heureux pour découvrir dans le temps, par des moyens mystérieux, le trésor du roi Eimery le Puissant; mais cette trouvaille ne lui porta pas bonheur; car sa grande fortune lui fit perdre la tête; il ne vit plus que quatre de ses pareils et se mit à mépriser ses compagnons: il chercha plus haut ses amis. Il envoya Hinzé le chat dans les Ardennes pour chercher Brun l'ours. Il était chargé de lui promettre fidélité, de l'inviter à venir en Flandre et à se faire proclamer roi. Lorsque Brun eut lu cette missive, il s'en réjouit de tout son cœur et, sans rien craindre, il se hâta de venir en Flandre; car il y avait longtemps qu'il avait pareille pensée en tête. Il y trouva mon père, qui le reçut avec joie et envoya chercher sur-le-champ Isengrin et le sage Grimbert; et tous quatre se mirent à traiter l'affaire; mais j'oublie qu'il y eut un cinquième: c'était Hinzé le chat. Il y a tout près de là un petit village qui s'appelle Ifte, et ce fut justement là , entre Ifte et Gand, qu'ils se réunirent. Une nuit longue et obscure cacha l'assemblée; ils n'étaient pas avec Dieu! c'était le diable; c'était mon père qui les possédait avec son or. Ils résolurent la mort du roi; ils se jurèrent entre eux une fidèle et éternelle alliance, et tous les cinq promirent également par serment, la main étendue sur la tête d'Isengrin, de choisir pour roi Brun l'ours et de lui donner solennellement l'investiture à Aix-la-Chapelle, avec la couronne d'or et le trône impérial. Si quelques amis, quelques parents du roi, voulaient s'y opposer, mon père était chargé de les persuader, de les corrompre, et, s'il ne réussissait pas, de les exiler aussitôt. Je vins à connaître ce secret, voici comment: Grimbert s'était grisé un beau matin et s'était mis à bavarder; l'imbécile raconta toute la scène à sa femme en lui recommandant le silence; il croyait que cela suffisait. Celle-ci rencontra ma femme, qui dut jurer solennellement par le nom des rois mages, et s'engagea sur l'honneur, coûte que coûte, à n'en pas souffler un mot, et à qui elle découvrit tout. Ma femme ne tint pas mieux sa parole; car à peine m'eut-elle trouvé, qu'elle me raconta ce qu'elle venait d'entendre et me donna un moyen sûr de reconnaître la vérité de l'histoire; mais je n'en étais pas plus à mon aise pour autant. Je me rappelais les grenouilles dont le croassement était enfin monté jusqu'aux oreilles de Dieu. Elles réclamaient un roi et voulaient vivre sous son autorité après avoir joui de la liberté. Dieu les exauça: il leur envoya la cigogne, qui les poursuit constamment, les déteste et ne leur laisse pas de paix. Elle les traite sans merci; les insensées se plaignent maintenant. Mais il est trop tard; car le roi les met à la raison.»
Reineke parlait à haute voix à toute l'assemblée; tous les animaux l'entendaient, et il continua ainsi son discours: «Voilà ce que je craignais pour nous tous; et il en eût été ainsi. Sire, je craignais pour vous, et j'en espérais une meilleure récompense. Je connais les menées de Brun, sa nature artificieuse et plusieurs de ses crimes; je craignais le père. S'il devenait le maître, nous aurions tous péri. Notre roi est de race noble, il est puissant et miséricordieux, me disais-je à part moi; ce serait un triste échange que d'élever sur le trône un ours et un lourdaud de vaurien. Pendant quelques semaines je méditai là -dessus et cherchai les moyens d'arrêter leurs projets. Avant tout, je comprenais bien que tant que mon père posséderait son trésor, il gagnerait des adhérents, il réussirait à coup sûr et que nous perdrions le roi. Je concentrai toute mon attention sur les moyens de découvrir le lieu où se trouvait le trésor pour l'enlever secrètement. Mon père allait-il en campagne, le vieux rusé allait-il au bois de jour ou de nuit, par le froid ou par le chaud, par la pluie ou le temps sec, j'étais aussitôt derrière lui et j'épiais ses démarches. Un jour, j'étais caché dans une tanière, plein de tristesse et pensant toujours à découvrir le trésor dont je connaissais toute l'importance, quand tout à coup je vis mon père sortir d'une crevasse, et glisser entre les parois du rocher comme s'il venait d'un trou profond. Je restai coi et caché où j'étais; il se crut seul, regarda de tous côtés, et, ne voyant personne, de près ou de loin, il se livra à la manœuvre que je vais vous dire. Il se mit à boucher le trou avec du sable et sut très-adroitement le rendre semblable au reste du terrain. Impossible de le reconnaître à moins de l'avoir vu comme moi. Avant de partir, il balaya très-adroitement avec sa queue l'endroit où il avait posé ses pattes et effaça la piste avec son museau. Voilà ce que j'appris ce jour-là de mon père, qui était expert en fait de ruses, d'intrigues et de tours. Il partit et s'en alla à ses affaires. Je me demandai si le trésor n'était pas là . Je me mis vite à l'œuvre; en peu de temps, j'eus découvert la crevasse avec mes pattes, J'y entrai avidement. Là , je trouvai de l'or, de l'argent et mille autres choses précieuses en quantité. En vérité, même les plus âgés d'entre vous, n'ont jamais rien vu de pareil. Je me mis à l'ouvrage avec ma femme; nuit et jour, nous fûmes occupés à porter et à traîner; brouettes et voitures nous manquaient; nous eûmes mille peines et mille fatigues, ma femme Ermeline les supporta courageusement. C'est ainsi que nous avons enfin transporté les joyaux dans une place qui nous parut plus convenable. Cependant mon père se réunissait chaque jour avec ceux qui trahissaient le roi. Je vous apprendrai ce qu'ils avaient résolu et vous en frémirez. Brun et Isengrin avaient envoyé tout d'abord des lettres franches dans plusieurs provinces pour recruter des mercenaires: ils devaient arriver en grand nombre sans retard, Brun devait les prendre à son service et même leur promettait gracieusement de leur payer leur solde d'avance. Mon père parcourait la contrée en montrant des lettres de change probablement tirées sur son trésor, qu'il croyait toujours en sûreté; mais c'en était fait; il aurait eu beau se livrer à toutes les recherches avec ses complices, il n'aurait pas trouvé un liard. Il n'épargna aucune fatigue; c'est ainsi qu'il parcourut tous les pays entre l'Elbe et le Rhin et avait raccolé maints mercenaires. L'argent devait donner force poids à ses belles paroles. L'été arriva; mon père revint auprès des conjurés. Il leur raconta toutes ses peines, tous ses périls et surtout la détresse où il se trouva en Saxe devant les châteaux forts où il manqua perdre la vie; car là , tous les jours, il fut poursuivi par des chasseurs à cheval et des meutes; si bien qu'il eut toutes les peines du monde à s'en tirer sain et sauf. Ensuite, il montra aux quatre perfides conjurés la liste des compagnons qu'il avait gagnés par ses promesses et par son or. La nouvelle réjouit Brun. Tous les cinq se mirent à parcourir la liste ensemble; il y était dit: «Douze cents parents d'Isengrin, tous gens sans peur, viendront la gueule ouverte et les dents aiguisées; de plus, les chats et les ours sont tous dévoués à Brun; tous les blaireaux de la Saxe et de la Thuringe se présenteront, mais à condition de toucher un mois de solde d'avance; en revanche, ils s'engagent à être prêts en masse à la première réquisition.» Dieu soit loué de m'avoir permis de déjouer leurs plans! car, lorsque tout fut arrangé, mon père se hâta de les quitter pour aller voir son trésor. Son chagrin allait commencer. Il fouilla et chercha; mais il eut beau fouiller et chercher, il ne trouva plus rien. Sa peine fut inutile et son désespoir aussi; car le trésor était loin et il ne put le découvrir nulle part. Alors (comme ce souvenir me torture nuit et jour!) mon père se pendit de douleur et de honte. Voilà tout ce que j'ai fait pour arrêter la conjuration. J'en suis puni maintenant; pourtant je ne m'en repens pas. Mais Isengrin et Brun, ces deux insatiables, siègent dans le conseil à la droite du roi. Et toi, Reineke, quelle est maintenant ta récompense, pauvre malheureux, pour avoir abandonné ton propre père, afin de sauver le roi? Où en trouverez-vous d'autres qui se perdent eux-mêmes pour prolonger vos jours?»
Le roi et la reine avaient tous deux la plus grande envie de posséder le trésor; ils firent quelques pas à l'écart, appelèrent Reineke, pour lui parler en particulier, et lui dirent vivement: «Parlez, où est le trésor? Nous voudrions le savoir.»
Reineke leur répondit: «À quoi cela me servirait-il de montrer toutes ces richesses au roi qui vient de me condamner? Il en croit plutôt mes ennemis, des voleurs et des assassins, qui veulent m'ôter la vie à force de mensonges.
—Non, repartit la reine, non, il n'en sera pas ainsi; mon seigneur vous laissera vivre; il oubliera le passé, il domptera sa colère. Mais, à l'avenir, soyez plus sage et restez fidèle et dévoué au roi.»
Reineke dit: «Madame, obtenez du roi qu'il me promette devant vous qu'il me fera grâce, qu'il oubliera entièrement toutes mes fautes, tous mes crimes et tout l'ennui que je lui ai malheureusement causé, et certainement il n'y aura pas un souverain qui possédera de nos jours une richesse égale à celle que lui procurera ma fidélité; le trésor est immense; je vous montrerai la place: vous serez stupéfaits.
—Ne le croyez pas, répliqua le roi; mais, lorsqu'il parle de vols, de brigandages et de mensonges, vous pouvez y ajouter foi sans crainte; car vraiment il n'y a jamais eu de plus grand menteur.»
La reine dit: «Il est vrai que jusqu'ici il a mérité peu de confiance; mais songez maintenant que, cette fois, il accuse son oncle le blaireau et son propre père et qu'il dévoile leurs forfaits. Il ne dépendait que de lui de les ménager et de mettre ses histoires sur le compte d'autres animaux; il ne mentirait pas si follement.
—Si vous pensez, répondit le roi, que cela vaudrait mieux et qu'il n'en résultera pas un plus grand mal, je ferai comme il vous plaît; je prendrai sur moi les crimes de Reineke et sa cause. Encore une fois, mais une dernière, je me fierai à lui! qu'il y songe bien, car j'en jure par ma couronne, si jamais, à l'avenir, il se livre au mensonge et au crime, il s'en repentira éternellement. Tous ses parents quels qu'ils soient, même au dixième degré, payeront pour lui. Nul ne m'échappera et ils périront tous dans les procès, la honte et la misère!»
Lorsque Reineke vit comment les pensées du roi prenaient un autre cours, il reprit courage et dit: «Serais-je donc assez fou, sire, pour vous raconter des histoires dont la vérité ne serait pas démontrée dans quelques jours?» Et le roi crut à ses paroles et lui pardonna tout, la trahison de son père, puis ses propres méfaits. La joie de Reineke fui immense: il échappait à temps à la fureur de ses ennemis et à la mort.
«Noble roi, très-gracieux seigneur! dit-il, puisse Dieu vous rendre, à vous et à votre épouse, tout ce que vous avez fait pour votre serviteur indigne; je ne l'oublierai jamais et je vous en garderai une reconnaissance éternelle. Certes, il n'y a nulle part sous le soleil quelqu'un à qui j'aimerais mieux donner ce magnifique trésor qu'à vous deux. De quelles grâces ne m'avez-vous pas comblé! C'est pourquoi je vous donne bien volontiers le trésor du roi Eimery tel qu'il l'a possédé. Je vais vous dire maintenant où il est, et en toute vérité. Écoutez! dans l'est des Flandres, il y a un désert au milieu duquel il y a un bouquet de bois, il s'appelle Husterlo, retenez bien le nom! puis il y a une fontaine qui s'appelle Krekelborn, vous comprenez, qui n'est pas loin du petit bois. Dans toute l'année, il ne passe pas un homme ni une femme dans ce pays-là ; il n'est hanté que par la chouette et le hibou. C'est là que j'ai enfoui le trésor. L'endroit s'appelle Krekelborn, remarquez-le bien! Allez-y vous-même avec votre épouse; personne ne serait assez sûr pour le charger d'un tel message et il y aurait trop à perdre; je ne vous le conseille pas. Allez-y vous-même. Vous passerez près de Krekelborn; vous apercevrez ensuite deux jeunes bouleaux et, remarquez-le bien, l'un n'est pas loin de la source; dirigez-vous tout droit sur les bouleaux: le trésor est au pied. Grattez et creusez la terre; vous trouverez d'abord de la masse entre les racines; vous découvrirez tout de suite les joyaux les plus riches en or fin artistement travaillé; vous y trouverez aussi la couronne d'Eimery; si la volonté de l'ours s'était réalisée, c'est lui qui devrait la porter. Vous verrez, en outre, mainte parure et maint joyau chefs-d'œuvre d'orfèvrerie; on n'en fait plus comme cela; qui voudrait les payer? Quand vous verrez, sire, toutes ces richesses sous vos yeux, oui, j'en suis sûr, vous m'honorerez dans votre souvenir. Reineke, vous direz-vous, honnête renard, toi qui as caché si sagement tant de trésors sous la mousse, puisses-tu être heureux partout et toujours!» C'est ainsi que parla l'hypocrite.
Le roi repartit: «Il faut que vous m'accompagniez; car comment trouverai-je l'endroit tout seul? J'ai bien entendu parler d'Aix-la-Chapelle, de Lubeck, de Cologne et de Paris; mais jamais de ma vie je n'ai entendu nommer Husterlo non plus que Krekelborn; ne dois-je pas craindre que tu ne nous fasses de nouveaux mensonges et que tu n'inventes tous ces noms?»
Reineke n'entendit pas avec plaisir ce soupçon de la bouche du roi; il dit: «Je ne vous envoie pas pourtant bien loin d'ici, comme s'il s'agissait d'aller sur les bords du Jourdain. Comment vous parais-je suspect à présent? D'abord, je m'en tiens là , on peut tout trouver dans les Flandres. Interrogeons quelques personnes; un autre me confirmera. Krekelborn, Husterlo, ai-je dit, et les noms sont véritables.» Là -dessus, il appelle Lampe, et Lampe arrive en tremblant. Reineke lui crie: «N'ayez pas peur; le roi exige, par le serment de fidélité que vous lui avez prêté dernièrement, que vous disiez toute la vérité; dites-nous, si toutefois vous le savez, où se trouvent Husterlo et Krekelborn? Nous écoutons.»
Lampe dit: «Je puis vous le dire. C'est dans le désert. Krekelborn est tout près d'Husterlo. Les gens appellent Husterlo ce petit bois où Simonet le bancroche s'était retiré pour y fabriquer de la fausse monnaie avec ses compagnons. J'y ai beaucoup souffert de la faim et du froid quand je m'y réfugiai en grande détresse pour fuir le chien Ryn.»
Reineke lui dit: «Vous pouvez maintenant retourner près des autres; le roi est suffisamment instruit.» Et le roi dit à Reineke: «Pardonnez-moi, si j'ai été un peu vif et si j'ai douté de votre parole; mais songez maintenant à me mener à cet endroit.»
Reineke dit: «Combien je m'estimerais heureux, s'il m'était permis aujourd'hui de partir avec le roi et de le suivre dans les Flandres; mais on vous l'imputerait à péché. Quelle que soit ma honte, je dois faire un aveu que j'aurais voulu taire encore plus longtemps. Il y a quelque temps que Isengrin fit ses vœux dans un couvent; à la vérité, ce n'était pas pour l'amour de Dieu, mais bien pour l'amour de son estomac: il dévorait presque tout le couvent! On lui donnait à manger pour six; tout cela était trop peu pour lui; il se plaignit à moi de sa faim et de ses ennemis; enfin, j'en pris pitié, quand je le vis maigre et malade; c'est mon proche parent. Je l'aidai à prendre la clef des champs. Voilà comment j'ai encouru l'excommunication du pape. Je voudrais donc sans retard, avec votre consentement, veiller aux intérêts de mon âme et, demain matin, au lever du soleil, partir en pèlerin pour Rome afin d'y chercher l'absolution; de là , je passerai la mer. Ainsi tous mes pêchés seront lavés; et, si je reviens au pays, je pourrai marcher à vos côtés avec honneur. Mais, si je le faisais aujourd'hui, chacun se dirait: «Comment le roi peut-il fréquenter encore Reineke, qu'il vient de condamner à mort et qui, de plus, est frappé d'excommunication?» Sire, vous le voyez bien, il ne faut plus y songer.
—C'est vrai, répliqua le roi. Je ne pouvais pas le savoir. Si tu es excommunié, j'aurais tort de te mener avec moi. Lampe ou tout autre peut me conduire à la source. Mais je trouve bon et utile que tu cherches à te relever de ton excommunication. Je te permets de partir demain matin; je ne veux pas empêcher ton pèlerinage; car il me semble que tu veux te convertir au bien. Dieu bénisse ton projet et te permette d'accomplir le voyage!»
SIXIÈME CHANT.
C'est ainsi que Reineke rentra en grâce auprès du roi. Et le roi s'avança dans un endroit élevé, et, du haut d'une pierre, commanda le silence à tous les animaux assemblés; il les fit asseoir sur l'herbe d'après leur rang et leur naissance; Reineke était debout à côté de la reine, et le roi, après s'être recueilli, prit la parole en ces termes: «Écoutez-moi en silence, vous tous, animaux et oiseaux, pauvres et riches, grands et petits, mes barons et vous qui habitez ma cour et ma maison! Reineke est en mon pouvoir; il y a peu d'instants, on songeait à le pendre; mais il m'a révélé des secrets d'État si importants, que, tout bien considéré, je lui rends ma confiance et mes bonnes grâces. La reine, mon épouse, a, de plus, intercédé pour lui; je me suis laissé émouvoir en sa faveur; je lui pardonne entièrement, et je lui rends la vie et ses biens; désormais, la paix que j'ai proclamée le couvre et le protège. Je vous ordonne donc à tous, sous peine de mort, de traiter désormais avec honneur Reineke, sa femme et ses enfants, partout où vous les rencontrerez, la nuit comme le jour. En outre, que je n'entende plus aucune plainte à son sujet; s'il a mal agi, c'est dans le passé; il veut s'amender et il le fera certainement. Car, demain, de bonne heure, le bâton à la main et la besace au dos, il partira pour Rome en pieux pèlerin, et, de là , il passera la mer; il ne reviendra que lorsqu'il aura obtenu l'absolution complète de tous ses péchés.»
Là -dessus Hinzé se tourna avec colère vers Brun et Isengrin: «Maintenant, peine et travail, tout est perdu; oh! je voudrais être bien loin; une fois rentré en grâce, Reineke mettra tout en œuvre pour nous perdre tous les trois. J'ai déjà perdu un œil, gare à l'autre!—Le cas est difficile, dit Brun, je le vois.» Isengrin ajouta: «C'est par trop singulier! Parlons au roi sur-le-champ!» Il alla effectivement, avec Brun, se présenter, d'un air sombre, devant le roi et la reine; il parla contre Reineke longuement et vivement. Le roi leur dit: «Ne l'avez-vous donc pas entendu? Il est rentré en grâce!» Le roi se fâcha, et sur l'heure les fit prendre, enchaîner et jeter en prison, car il se rappelait ce que Reineke lui avait dit de leur trahison.
Voilà comment les affaires de Reineke prirent une face toute nouvelle. Il se sauva, et ses accusateurs furent confondus. Il sut même s'arranger si adroitement, que l'on coupa à l'ours un morceau de sa peau, de la largeur d'un pied, dont on lui fit une besace pour le voyage; son costume de pèlerin fut presque au complet. Il pria la reine de lui procurer des souliers en lui disant: «Puisque Votre Majesté daigne me reconnaître pour son pèlerin, qu'elle veuille bien m'aider à accomplir ce voyage. Isengrin a quatre fameux souliers; ne serait-il pas raisonnable qu'il m'en cédât une paire pour ma route? Madame, faites-les-moi donner par le roi. Girmonde pourrait bien se passer aussi d'une paire des siens, car une femme de ménage reste presque toujours à la maison.»
La reine trouva cette demande raisonnable: «Ils peuvent effectivement se passer chacun d'une paire de souliers», dit-elle gracieusement. Reinecke la remercia et dit en s'inclinant avec joie: «Avec ces quatre souliers, je ne resterai pas en chemin. Tout ce que j'accomplirai de bonnes actions en qualité de pèlerin, vous en prendrez votre part. vous et mon gracieux souverain. Nous sommes astreints à prier pendant tout le pèlerinage pour tous ceux qui nous sont venus en aide. Dieu vous récompense de votre bonté!» Ainsi, Isengrin perdit les souliers de ses pattes de devant, et sa femme Girmonde dut fournir ceux des pattes de derrière. Tous deux y perdirent la peau et les griffes de leurs pattes; couchés misérablement près de Brun, ils croyaient toucher à leur dernière heure, tandis que l'hypocrite avait su gagner des souliers et une besace. Il alla près d'eux et railla encore la louve par-dessus le marché: «Chère amie, lui dit-il, voyez donc comme vos souliers me vont bien! j'espère qu'ils dureront; vous vous êtes donné bien de la peine pour me perdre, mais j'en ai pris autant pour me défendre; j'ai réussi. Si vous vous êtes réjouie, c'est à mon tour maintenant; c'est le train du monde, il faut savoir s'y faire. Dans mon voyage, je songerai tous les jours avec reconnaissance à mes chers parents: vous avez eu la complaisance de me donner ces souliers, vous n'aurez pas à vous en repentir; ce que je gagnerai d'indulgences, je le partagerai avec vous; je vais les chercher à Rome et par delà la mer.» Dame Girmonde était accablée de douleur, elle pouvait à peine parler; mais elle prit sur elle et dit en soupirant: «C'est pour punir nos péchés que Dieu vous laisse ainsi réussir.» Pour Isengrin, il se tut, et Brun aussi; tous deux étaient bien malheureux: prisonniers, blessés et raillés par leur ennemi, il ne manquait plus que le chat Hinzé; Reineke aurait bien voulu lui jouer un pareil tour.
Le lendemain matin, l'hypocrite s'occupa à graisser les souliers qu'il avait pris à ses parents, s'empressa de se présenter devant le roi, et lui dit: «Votre serviteur est prêt à commencer son pieux voyage; faites-moi la grâce de commander à votre aumônier de me bénir, afin que je parte d'ici avec l'assurance que tout mes pas soient bénis.» Le roi avait pour chapelain le bélier; il était chargé de toutes les affaires ecclésiastiques et servait de secrétaire au roi; on l'appelait Bellyn. Il le fit appeler, et lui dit: «Lisez-moi sur-le-champ quelques paroles sacrées sur Reineke pour bénir le voyage qu'il va entreprendre; il va à Rome et passera la mer. Suspendez-lui la besace, et mettez-lui le bâton à la main.»
Bellyn répondit: «Sire, vous avez appris, je crois, que Reineke n'est pas relevé de son excommunication; je m'attirerais des désagréments de la part de mon évêque, si j'agissais suivant votre désir. Il l'apprendrait, sûrement, et il a le droit de me punir. Je ne ferai rien à Reineke à tort et à travers. Si l'on pouvait arranger l'affaire et me garantir de tout reproche de mon évêque le seigneur Sansraison, et que le prieur Lasefund ne s'en fâchât pas, ou bien le doyen Rapiamus, je le bénirais bien volontiers selon votre commandement.»
Le roi répliqua: «Que signifie tout ce bavardage? Vous avez dit beaucoup de paroles pour ne rien dire. Que vous bénissiez Reineke à tort et à travers, que diable cela me fait-il? Que m'importent votre évêque et son chapitre? Reineke va en pèlerinage à Rome et vous voudriez l'empêcher?» Bellyn se grattait derrière l'oreille avec angoisse; il redoutait la colère de son roi. Il se mit aussitôt à lire dans son livre pour le pèlerin, qui n'y tenait pas du tout, et cela ne lui servit pas à grand'chose, comme bien vous pensez.
Quand on eut fini de lire les prières, on lui remit la besace et le bâton; le pèlerin fut complet; c'est ainsi qu'il simula le pèlerinage. De fausses larmes coulèrent le long des joues du scélérat et mouillèrent sa barbe comme s'il ressentait le repentir le plus douloureux. Il avait de fait un chagrin, c'était de ne pas avoir fait le malheur de tous à la fois et de n'en avoir humilié que trois. Cependant il se releva et supplia l'assistance de vouloir bien prier fidèlement pour lui autant que possible. Maintenant, il se prépara à partir rapidement, il se sentait coupable et il avait tout à craindre. «Reineke, lui dit le roi, vous êtes bien pressé; pourquoi cela?—Celui qui entreprend une bonne action ne doit jamais tarder, répliqua Reineke. Veuillez me donner congé; l'heure est arrivée; daignez me laisser partir.—Partez-donc,» dit le roi. Et il ordonna à tous les seigneurs de sa cour de suivre et d'accompagner un bout de route le faux pèlerin. Pendant ce temps-là , Brun et Isengrin, tous deux prisonniers, étaient dans les larmes et la douleur.
Voilà comment Reineke sut regagner entièrement l'amour du roi et quitta la cour avec de grands honneurs; il avait l'air d'aller en terre sainte avec son bâton et sa besace, mais il n'avait pas plus à y faire qu'un arbre de mai à Aix-la-Chapelle. Il avait bien d'autres projets en tête. Pour le moment, il avait réussi à se jouer de son roi et à se faire suivre à son départ et accompagner avec force honneurs par tous ceux qui l'avaient accusé. Et, ne pouvant renoncer à la ruse, il dit encore en partant: «Sire, veillez bien à ce que les deux traîtres ne vous échappent pas. Une fois libres, ils ne renonceraient pas à leurs affreux attentats. Votre vie est menacée, sire songez-y!»
Il partit dans une attitude calme, religieuse, avec un air plein de candeur, comme s'il n'avait jamais fait autre chose. Le roi retourna alors à son palais, suivi de tous les animaux qui, par son ordre, avaient d'abord accompagné Reineke un bout de chemin; et le coquin avait pris des mines si tristes, si désolées, qu'il avait ému la pitié de plus d'un bon cœur. Lampe était surtout très-ému: «Pourquoi, disait le scélérat, pourquoi, mon cher Lampe, faut-il nous quitter? Si vous étiez assez bon, vous et Bellyn, le bélier, pour m'accompagner encore plus loin, votre société me serait un grand bienfait. Vous êtes d'agréable compagnie et d'honnêtes gens, chacun dit du bien de vous, cela me ferait honneur; vous êtes ecclésiastiques et de mœurs saintes; vous vivez justement comme j'ai vécu dans mon ermitage; des herbes vous suffisent, et vous apaisez votre faim avec des feuilles et du gazon et vous ne demandez jamais du pain ou de la viande ou d'autres aliments plus recherchés.» C'est pas ces paroles louangeuses qu'il ensorcelait ces deux caractères faibles; tous deux l'accompagnèrent jusqu'à sa demeure. Lorsqu'ils virent le donjon de Malépart, Reineke dit au bélier: «Restez ici, Bellyn, et mangez à loisir ce gazon et ces plantes; ces montagnes produisent des herbes d'un goût excellent. J'emmène Lampe avec moi; priez-le de consoler ma femme, qui est déjà bien affligée et qui tombera dans le désespoir lorsqu'elle apprendra que je vais en pèlerinage à Rome.»
Le renard se servait de ces douces paroles pour les tromper tous les deux. Il fit entrer Lampe; ils trouvèrent dame Renard bien triste, couchée auprès de ses enfants, vaincue par l'affliction; car elle n'espérait plus voir Reineke revenir de la cour. Quand elle l'aperçut, avec sa besace et son bâton, elle s'en étonna fort, et dit: «Mon cher Reineke, dites-moi comment cela s'est-il passé? Que vous est-il arrivé?» Et il dit: «J'étais déjà condamné, prisonnier, enchaîné, lorsque le roi me fit grâce et me délivra, et je m'en vais en pèlerinage; Brun et Isengrin restent en otages; puis le roi m'a donné Lampe pour le punir et nous en ferons ce que bon nous semblera. Car c'est le roi qui m'a dit à la fin et en connaissance de cause: «C'est Lampe qui t'a trahi.» Il a donc mérité un grand châtiment; c'est lui qui me payera tout.» Lorsque Lampe entendit ces paroles menaçantes, il eut peur, il perdit la tête; il voulut se sauver et chercha à s'enfuir. Reineke lui barra rapidement le chemin de la porte et saisit par le cou le pauvre diable, qui se mit à crier de toutes ses forces: «Au secours! au secours! Bellyn, je suis perdu! le pèlerin m'égorge!» Mais il ne cria pas longtemps, car Reineke eut bientôt fait de lui couper la gorge. Voilà comme il traita son hôte. «Venez, dit-il, et mangeons vite, car le lièvre est gras et d'un goût parfait. C'est vraiment la première fois qu'il sert à quelque chose, le nigaud! Il y a longtemps que je le lui avais promis; mais maintenant, c'en est fait. Que le traître aille donc m'accuser encore!»
Reineke se mit à la besogne avec sa femme et ses enfants. Ils écorchèrent le lièvre sans plus tarder et le mangèrent de bon appétit. Dame Renard le trouva délicieux et s'écria plus d'une fois: «Mille fois merci au roi et à la reine; grâce à eux, nous avons fait un festin magnifique; que Dieu les en récompense!
—Mangez toujours, disait Reineke; cela suffit pour aujourd'hui, mais notre appétit ne chômera pas, car je compte vous approvisionner encore; il faudra bien, en fin de compte, que tous ceux qui s'attaquent à moi et me veulent du mal payent l'écot.»
Dame Ermeline dit: «Oserais-je vous demander comment vous vous êtes tiré d'affaire?—Il me faudrait bien des heures, répondit-il, si je voulais raconter avec quelle adresse j'ai enlacé le roi et l'ai trompé, lui et la reine. Oui, je ne vous le cache pas: l'amitié qui règne entre le roi et moi ne tient qu'à un fil et ne durera pas longtemps. Quand il saura la vérité, il se mettra dans une terrible colère. Si je retombe jamais en son pouvoir, ni or ni argent ne pourront me sauver; il me poursuivra et cherchera à me prendre. Je ne dois pas attendre de merci, je le sais parfaitement; il ne me lâchera pas que je ne sois pendu, il faut nous sauver. Fuyons en Souabe! Là , personne ne nous connaît; nous y vivrons suivant la coutume du pays! Vive Dieu! on fait là bonne chère et tout s'y trouve en abondance: des poulets, des oies, des lièvres, des lapins, du sucre, des dattes, des figues, des raisins de caisse et des oiseaux de toutes sortes; et l'on y fait le pain avec du beurre et des œufs. L'eau est pure et limpide, l'air est doux et serein. Il y a des poissons en quantité, les uns s'appellent gallines, et les autres pullus, gallus et anas; qui sait tous leurs noms! Voilà les poissons que j'aime, je n'ai pas besoin de plonger profondément sous l'eau; je m'en suis toujours nourri lorsque je vivais en ermite. Oui, ma petite femme, si nous voulons enfin goûter la paix, il nous faut aller là ; vous viendrez avec moi. Entendez-moi bien! le roi m'a laissé échapper cette fois parce que je lui ai fait un conte sur des choses fantastiques. J'ai promis de lui livrer le trésor du roi Eimery; je lui ai décrit la place où il doit se trouver près de Krekelborn. Quand ils viendront pour le chercher, ils ne trouveront pas un fétu; ils fouilleront en vain, et, quand le roi se verra ainsi trompé, il se mettra dans une colère épouvantable. Car vous pouvez vous faire une idée de tous les mensonges que j'ai dû inventer avant d'échapper. Il est vrai qu'il s'agissait de la potence; jamais je n'ai été dans une plus grande détresse, dans une angoisse plus affreuse. Non, je ne souhaite pas de me revoir en pareil danger. Bref, il m'arrivera ce qu'il voudra, jamais je ne me laisserai persuader de retourner à la cour pour me mettre encore au pouvoir du roi; il faudrait vraiment la plus grande habileté du monde pour retirer seulement mon petit doigt de sa gueule.»
Dame Ermeline dit avec tristesse: «Qu'allons-nous devenir? Nous serons pauvres et étrangers dans tout autre pays; ici, rien ne nous manque. Vous êtes toujours le seigneur de vos paysans. Est-il donc nécessaire de chercher aventure ailleurs? Vraiment, quitter le certain pour l'incertain n'est guère prudent ni louable. Ne sommes-nous donc pas en sûreté ici? Notre château est si fort! Quand même le roi nous assiégerait avec son armée et couvrirait la route de ses troupes, nous avons tant de portes secrètes, tant de sentiers inconnus, que nous échapperions toujours. Vous le savez mieux que moi, qu'est-il besoin de vous le dire? Il faut bien des choses pour que nous tombions par force dans ses mains. Ce n'est pas cela qui m'inquiète. Mais ce qui m'attriste, c'est que vous ayez promis de passer la mer. Je puis à peine me calmer; que pourrait-il en advenir!
—Ma chère femme, ne vous tourmentez pas, répondit Reineke, écoutez-moi et faites attention: il vaut mieux donner sa parole que sa vie. C'est ce que m'a dit autrefois un saint homme dans le confessionnal; une promesse forcée ne signifie rien. Cela ne m'empêchera pas de continuer à faire des miennes. Mais il en sera comme vous avez dit: je reste ici. Dans le fait, j'ai peu de chose à aller chercher à Rome, et, quand j'aurais fait dix vœux, je ne tiens pas à voir Jérusalem. Je resterai près de vous; la vie sera plus facile; partout ailleurs je ne serai pas mieux qu'ici. Si le roi veut me faire du souci, eh bien, je l'attendrai; il est plus fort et plus puissant que moi; mais il peut m'arriver de l'ensorceler encore et de le coiffer encore une fois du bonnet des fous. Si Dieu me prête vie, il s'en trouvera plus mal qu'il ne pense, je le lui promets!»
Bellyn se mit à crier à la porte avec impatience: «Lampe, ne sortirez-vous pas? Venez donc! Il est temps de partir!» Reineke l'entendit, descendit bien vite, et lui dit:«Mon cher, Lampe vous prie de l'excuser; il est en train de rire avec sa cousine, il espère que vous voudrez bien le lui permettre. Allez toujours en avant, car sa cousine Ermeline ne le laissera pas partir de si tôt; vous ne voulez pas troubler sa joie?»
Bellyn répondit: «J'ai entendu crier; qu'était-ce donc? J'ai cru reconnaître la voix de Lampe; il criait: «Bellyn, au secours! au secours!» Lui avez-vous fait du mal?» Le malin renard lui dit: «Écoutez-moi bien! Je parlais du pèlerinage que j'ai fait vœu de faire: à cette nouvelle, ma femme tomba dans le désespoir, une frayeur mortelle la saisit; elle tomba sans connaissance. Lampe le vit et en fut effrayé, et, dans son trouble, il se mit à crier: «Au secours, Bellyn, Bellyn! oh! venez vite, ma cousine n'en reviendra pas!»
—Tout ce que je sais, dit Bellyn, c'est qu'il a jeté des cris de frayeur.—Il ne lui est pas tombé un cheveu de la tête, assura le perfide; j'aimerais mieux qu'il m'arrivât du mal à moi-même qu'à Lampe. Savez-vous, ajouta Reineke, qu'hier, le roi m'a prié, si je passais à la maison, de lui dire mon avis par écrit sur certaines affaires d'importance; mon cher neveu, vous chargez-vous de ces lettres? elles sont prêtes. Je lui dis d'excellentes choses et lui donne les meilleurs avis. Lampe était dans la jubilation, je l'entendais avec plaisir se rappeler, avec sa cousine, toutes sortes de vieilles histoires. Comme il bavardait! il n'en finissait pas! C'est pendant qu'il mangeait, buvait et s'amusait ainsi, que j'ai écrit ces lettres.
—Mon cher renard, dit Bellyn, il faut bien envelopper ces lettres; il faudrait une poche pour les porter. Si le cachet venait à se briser, je m'en trouverais mal.» Reineke lui dit: «Je vais y pourvoir, la besace que l'on m'a faite avec la peau de l'ours fera parfaitement l'affaire, je suppose; elle est épaisse et forte; je vais y mettre les lettres. Je suis sûr qu'en revanche le roi vous donnera force éloges; il vous recevra avec honneur, vous serez trois fois le bienvenu.»
Le bélier crut tout cela. L'autre se dépêcha de rentrer, prit la besace, y fourra la tête de Lampe et pensa au moyen d'empêcher le pauvre Bellyn d'ouvrir la poche; il lui dit en revenant: «Passez la besace autour de votre cou, mon neveu, et ne vous laissez pas entraîner par la curiosité à regarder ces lettres. Ce serait une curiosité dangereuse; elles sont bien empaquetées; laissez-les ainsi. N'ouvrez même pas la besace! J'ai fait un nœud particulier, comme il est d'usage entre le roi et moi dans les affaires d'importance; et, si le roi trouve le nœud convenu, vous mériterez des grâces et des présents en votre qualité de fidèle messager. Même quand vous aborderez le roi, si vous voulez vous mettre plus avant dans ses faveurs, vous lui ferez remarquer que vous avez conseillé ces lettres après mûre réflexion, que vous avez même aidé à les écrire; cela vous rapportera profit et honneur.»
Bellyn fut ravi, se mit à gambader çà et là avec joie, et dit: «Reineke, mon neveu et mon maître, je vois maintenant combien vous m'aimez et voulez m'honorer; je serai très-flatté d'apporter ainsi devant tous les seigneurs de la cour d'aussi bonnes pensées, des paroles aussi belles et aussi élégantes. Car, certes, je ne sais pas écrire aussi bien que vous; mais ils seront obligés de le penser, et c'est à vous que je le devrai. C'est pour mon plus grand bonheur que je vous ai suivi jusqu'ici. Dites-moi, maintenant, n'avez-vous plus rien à me commander? Lampe ne part-il pas d'ici en même temps que moi?
—Non, comprenez bien, dit le rusé Reineke, cela n'est pas possible. Allez toujours en avant tout doucement, il vous suivra aussitôt que je lui aurai confié certaines affaires assez graves!—Dieu soit avec vous, dit Bellyn, je vais donc partir.» Et il s'en alla rapidement. À midi, il était à la cour.
Lorsque le roi l'aperçut, il reconnut sur-le-champ la besace, et dit: «Eh bien, Bellyn, d'où venez-vous, et où avez-vous laissé Reineke? Vous portez sa besace; qu'est-ce que cela signifie?» Bellyn repartit: «Sire, il m'a prié de vous porter ces deux lettres. Nous les avons rédigées à nous deux. Vous y trouverez des choses de la dernière importance subtilement traitées, et c'est moi qui en ai conseillé le contenu. Les voici dans la besace; c'est lui qui a fait le nœud.»
Le roi fit venir sur-le-champ le castor qui était notaire et secrétaire du roi: il se nommait Bokert; il avait pour fonction de lire au roi les lettres les plus difficiles et les plus importantes; car il connaissait plusieurs langues. Le roi fit aussi mander Hinzé. Lorsque Bokert eut, avec l'aide de Hinzé son compagnon, défait le nœud de la besace, il en tira avec étonnement la tête du pauvre lièvre: «Voilà d'étranges lettres! s'écria-t-il. Qui les a écrites? Qui l'expliquera? C'est la tête de Lampe; tout le monde peut le reconnaître.»
Le roi et la reine reculèrent d'horreur. Mais le roi baissa la tête, et dit: «Ô Reineke, si je te tiens jamais!» Le roi et la reine s'affligèrent extrêmement. «Comme Reineke m'a trompé, dit le roi, oh! si je n'avais pas ajouté foi à ses infâmes mensonges!» Il était tout troublé, et tous les animaux comme lui. Mais Léopard, le plus proche parent du roi, prit la parole: «Vraiment, je ne vois pas pourquoi vous êtes si affligé et la reine aussi. Chassez ces pensées; prenez courage. Un tel abattement devant tout le monde ne peut que vous déshonorer. N'êtes-vous pas maître et seigneur? Tous ceux qui sont ici n'ont qu'à vous obéir!
—C'est pour cela même, répondit le roi, qu'il ne faut pas vous étonner si j'ai le cœur si contrit. Par malheur, je me suis laissé égarer. Car le traître, par une ruse infâme, m'a induit à punir mes amis. Brun et Isengrin sont tous deux humiliés et prisonniers; ne dois-je pas m'en repentir du fond de mon cœur? Cela me rapporte peu d'honneur de maltraiter ainsi les premiers barons de ma cour, d'avoir ajouté tant de foi aux artifices de ce menteur; en un mot, d'avoir agi sans prudence. J'ai suivi trop vite le conseil de ma femme; elle s'est laissée séduire; elle m'a prié et supplié pour lui. Oh! que n'ai-je été plus ferme! Maintenant le remords est tardif et tout conseil est superflu.»
Léopard dit: «Sire, écoutez ma prière, ne vous livrez pas plus longtemps à la douleur! Le mal fait peut se réparer. Livrez le bélier en expiation à l'ours, au loup et à la louve; car Bellyn a avoué hautement et audacieusement qu'il avait conseillé la mort de Lampe; qu'il expie donc maintenant! après cela, nous courrons sus à Reineke; nous le prendrons, s'il plaît à Dieu; on le pendra sur l'heure; si on le laisse parler, il s'en tirera avec de belles paroles et ne sera pas pendu. Quant aux deux prisonniers, je suis sûr qu'ils accepteront une réconciliation.»
Ce conseil plut au roi qui dit à Léopard: «Votre avis me plaît. Allez-moi chercher les deux barons; qu'ils reprennent avec honneur leurs places dans mon conseil. Convoquons tous les animaux qui font partie de la cour; il faut qu'ils apprennent les infâmes mensonges de Reineke, comment il a pu échapper, et comment, avec Bellyn, il a mis Lampe à mort. Que tout le monde traite le loup et l'ours avec respect; comme gage de réconciliation, je leur livre, suivant votre avis, le traître Bellyn et tous ses parents à perpétuité.»
Léopard courut trouver les deux prisonniers, Brun et Isengrin. On leur enleva leurs liens; puis il leur dit: «Consolez-vous, je vous apporte de la part du roi la paix et la liberté. Écoutez-moi, messeigneurs: si le roi vous a fait du mal, il en est fâché; il vous le fait dire et désire que cela vous soit une satisfaction; pour expiation, il vous livre Bellyn, sa famille et tous ses parents à perpétuité. Sans autre forme de procès, jetez-vous sur eux; que vous les trouviez aux champs ou dans les bois, n'importe, ils sont à vous. De plus, notre gracieux maître vous permet encore de nuire par tous les moyens à Reineke, qui vous a trahis; lui, sa femme, ses enfants et tous ses parents vous appartiennent; vous pouvez les poursuivre partout où vous les trouverez, personne ne vous en empêchera. C'est au nom du roi que je vous apporte cette liberté et ces privilèges. Le roi et tous ses successeurs vous les maintiendront. Oubliez donc les désagréments de ces derniers jours, jurez-lui fidélité et respect, vous le pouvez en tout honneur. Jamais il ne vous blessera plus. Je vous conseille d'accepter ces propositions.»
C'est ainsi que la paix fut faite; le bélier la paya de sa tête, et tous ses parents sont encore aujourd'hui poursuivis par la puissante famille d'Isengrin. Voilà l'origine de cette haine éternelle. Maintenant les loups, sans honte et sans remords, continuent à dévorer les brebis et les agneaux; ils croient avoir le droit de leur côté; leur fureur n'en épargne pas un; jamais ils ne se réconcilieront.
En l'honneur de Brun et d'Isengrin, le roi prolongea la cour de douze jours; il voulait montrer publiquement combien il avait à cœur de faire la paix avec ces seigneurs.