DIXIÈME CHANT.
«Ô mon roi! ajouta l'astucieux orateur, permettez-moi, noble prince, de raconter à mes amis quels cadeaux précieux je vous avais destinés; quoique vous ne les ayez pas reçus, mon intention n'en était pas moins louable.
—Dis-le, répondit le roi; mais sois bref.
—Hélas! vous allez tout savoir, dit Reineke d'un air triste. Le premier de ces joyaux précieux était une bague; je la remis à Bellyn, qui devait la donner au roi. Cette bague était d'une structure fantastique; elle était en or fin et digne de briller dans le trésor de mon roi. À l'intérieur, du côté qui touchait au doigt, étaient gravées des lettres entrelacées; c'étaient trois mots hébreux d'une signification toute particulière. Personne n'aurait pu les expliquer dans nos pays. Maître Abryon de Trèves lui seul avait pu les lire. C'est un juif fort instruit qui sait toutes les langues que l'on parle, du Poitou jusqu'au Luxembourg; et ce juif a une science toute spéciale des herbes et des pierres. Lorsque je lui montrai cette bague, il me dit: «Bien des choses précieuses sont cachées là -dessous. Les trois noms gravés ont été apportés du paradis par Seth le Pieux, lorsqu'il cherchait l'huile de miséricorde; et celui qui porte cette bague au doigt est à l'abri de tout danger; rien ne peut le blesser, ni tonnerre, ni éclairs, ni magie.» Le maître ajouta qu'il avait lu qu'avec cette bague on ne gelait pas par le froid le plus horrible et qu'on atteignait une tranquille vieillesse. La bague avait pour chaton une pierre précieuse; c'était une escarboucle qui brillait la nuit et montrait clairement les objets. Cette pierre avait mainte vertu: elle guérissait les malades; celui qui la touchait se sentait libre de toute peine, de toute détresse; il n'y avait que la mort qui ne se laissât pas charmer. Le maître me révéla, en outre, les autres vertus de cette pierre. Celui qui la possède voyage heureusement par tous pays; il n'a rien à craindre de l'eau et du feu; il ne peut être ni pris ni trahi, et il échappe toujours au pouvoir de son ennemi: il n'a qu'à regarder cette pierre à jeun, un jour de bataille, et il terrassera ses ennemis par centaines; la vertu de cette pierre neutralise l'effet du poison et de tous les sucs nuisibles. Elle détruit également la haine et ceux qui n'aimaient pas auparavant le possesseur de la bague sentent leurs cœurs se changer en peu d'instants. Qui pourrait compter toutes les vertus de cette pierre que j'avais trouvée dans le trésor de mon père, et que je voulais envoyer au roi? Car je n'étais pas digne d'une bague aussi précieuse; je le savais très-bien. Elle doit appartenir, me disais-je, à celui qui est le plus grand de tous; notre bien-être ne repose que sur lui; et j'espérais garder ses jours de tout mal.
«Bellyn devait, en outre, porter aussi à la reine un peigne et un miroir pour me rappeler à son souvenir. Je les avais pris dans le temps au trésor de mon père pour les avoir avec moi; il n'y a pas sur terre de plus belle œuvre d'art! Oh! combien de fois ma femme essaya-t-elle de les avoir! elle ne demandait pas autre chose de toutes les richesses de la terre; et, malgré ses prières et ses reproches, elle ne put jamais les obtenir. Mais j'envoyai alors le peigne et le miroir en bonne justice à la reine, ma très-gracieuse souveraine, qui m'a toujours comblé de bienfaits et préservé de tout malheur; souvent elle a dit un petit mot en ma faveur; elle est noble, de haute naissance; elle est parée de toutes les vertus et l'ancienneté de sa race se voit dans ses paroles et dans ses actions. Elle était digne du peigne et du miroir. Malheureusement, elle ne les a pas vus; ils sont perdus pour jamais. Maintenant parlons du peigne. L'artiste l'avait fait d'os de panthère, les restes de cette noble créature qui demeure entre l'Inde et le paradis; toutes sortes de couleurs parent sa robe, qui répand de doux parfums partout où elle va. C'est pourquoi tous les animaux aiment tant la suivre à la piste; car ils respirent la santé dans ce parfum; ils le sentent et le reconnaissent tous. C'était donc avec ces os de panthère que ce beau peigne avait été artistement fabriqué; il était brillant comme de l'argent, d'une blancheur et d'une pureté inexprimable, et l'odeur du peigne était plus parfumée que la cannelle et que l'œillet. Quand la panthère meurt, cette bonne odeur se répand dans tous ses os, s'y fixe et les empêche de se corrompre; elle chasse toute épidémie et neutralise tout poison. En outre, sur le dos du peigne, on voyait les plus délicieuses figurines en relief entremêlées d'arabesques d'or et de lapis-lazuli. Dans le centre, l'artiste avait représenté l'histoire de Pâris le Troyen, le jour où, près d'une fontaine, il vit devant lui trois déesses qu'on nommait Pallas, Junon et Vénus. Elles se disputèrent longtemps à qui posséderait la pomme d'or qui leur avait appartenu jusqu'à présent à toutes les trois. Enfin, elles se comparèrent et Pâris devait donner la pomme à la plus belle, qui seule devait la posséder. Et le jeune berger les regardait tout en réfléchissant. Junon lui disait: «Si je reçois la pomme, si tu me reconnais pour la plus belle, tu seras le plus riche des hommes.» Pallas répliquait: «Songes-y bien; donne-moi la pomme et tu deviendras le mortel le plus puissant; ton nom seul fera trembler amis et ennemis.» Vénus dit: «À quoi bon la puissance? à quoi bon les trésors? ton père n'est-il pas le roi Priam? tes frères, Hector et les autres, ne sont-ils pas riches et puissants sur la terre? Troie n'est-elle pas protégée par son armée et n'avez-vous pas soumis le pays tout autour et des peuples lointains? Si tu veux me proclamer la plus belle et m'adjuger la pomme, je te donnerai le plus magnifique trésor qu'il y ait sur la terre. Ce trésor, c'est la plus belle de toutes les femmes. Vertueuse, noble et sage, qui pourrait la louer dignement? Donne-moi la pomme et tu posséderas l'épouse du roi grec, la belle Hélène, le trésor des trésors.» Et Pâris lui donna la pomme et la proclama la plus belle. En revanche, elle l'aida à enlever la belle reine, la femme de Ménélas, qui devint la sienne à Troie. Voilà l'histoire qui était en relief au milieu du peigne, et tout autour il y avait des écussons remplis de devises artistement écrites; on n'avait qu'à les lire et on comprenait toute la fable.
«Écoutez maintenant ce que j'ai à vous dire du miroir. En place de verre, il était fait d'une seule aigue-marine d'une beauté et d'une pureté admirables; tout s'y reflétait, même à une lieue de distance, la nuit aussi bien que le jour. Et, si quelqu'un avait sur la figure une faute, quelle qu'elle fût, une petite tache dans l'œil, il n'avait qu'à se regarder dans le miroir; à l'instant même, tous les défauts, toutes les laideurs disparaissaient. Est-il étonnant que je me désole d'avoir perdu un pareil miroir? On avait pris pour faire la table un bois précieux, solide et éclatant qu'on appelle séthym; les vers ne le piquent pas et il est plus estimé que l'or, à juste titre; après lui vient l'ébène. C'est de ce bois-là que jadis un excellent artiste fit, sous le roi Krompardès, un cheval doué d'une étrange propriété: il ne lui fallait qu'une heure pour faire cent lieues. Je ne peux pas raconter à présent cette histoire dans tous ses détails; le fait est qu'il n'y eut jamais de pareil cheval depuis que le monde est monde. La largeur du cadre de ce miroir était d'un pied et demi; il était orné de ciselures pleines d'art et sous chaque tableau le sujet était écrit en lettres d'or, comme il convient. Je vais vous les raconter en peu de mots. Le premier représentait le cheval envieux: il avait voulu disputer de vitesse avec le cerf. Mais il était resté en arrière et sa douleur avait été grande. Il s'en alla trouver un berger et lui dit: «Je ferai ton bonheur, si tu m'obéis promptement. Mets-toi sur mon dos; je te porterai. Un cerf vient de se cacher là dans la forêt; il faut le prendre; tu vendras chèrement sa chair, sa peau et son bois. Enfourche-moi! nous allons courir après lui.—Je veux bien l'essayer,dit le berger.» Il le monta et ils partirent. Ils aperçurent le cerf en peu de temps, le suivirent rapidement et se mirent à le chasser; il avait l'avance, le cheval se dégoûta bientôt de la besogne et dit à l'homme: «Descends, je suis fatigué; j'ai besoin de repos.—Non, vraiment, répliqua l'homme. Tu m'obéiras et tu sentiras mes éperons; car c'est toi qui m'as appris à te chevaucher.» Et voilà comment l'homme dompta le cheval. Voyez! telle est la récompense de celui qui cherche à grand'peine à nuire aux autres et s'attire lui-même toutes sortes de maux. Je continue à vous expliquer ce qui était représenté sur le cadre du miroir: comme quoi un âne et un chien étaient tous deux au service d'un richard. Le chien était naturellement le favori; car il assistait aux repas de son maître, mangeait avec lui du poisson et de la viande et reposait même quelquefois sur les genoux de son protecteur, qui s'amusait à lui donner du pain blanc; et le chien en reconnaissance remuait la queue et lui léchait la main. L'âne Boldewyn, voyant le bonheur du chien, devint triste dans son cœur, et se dit: «À quoi donc pense notre maître d'accabler de tant d'amitié cette bête inutile qui saute sur lui et lui lèche la barbe, tandis que c'est à moi de travailler et de traîner les sacs? Qu'il essaye seulement de faire en une année avec cinq et même dix chiens autant de besogne que j'en fais dans un mois! Et pourtant, c'est à lui qu'on donne les meilleurs morceaux, et moi, l'on me nourrit de paille; on me laisse coucher à plate terre, et, que je sois attelé ou monté, je suis partout un objet de raillerie. Je ne peux ni ne veux le supporter plus longtemps; je veux aussi m'attirer les bonnes grâces du maître.» Tout en se parlant ainsi, il vit son maître qui passait près de lui. L'âne alors se mit à lever la queue et à sauter sur son maître en criant, chantant et braillant à toute force; il lui léchait la barbe, et, tout en cherchant à le caresser à la façon du chien, lui fit mainte bosse à la tête. Le maître, plein d'effroi, s'en débarrassa avec peine et s'écria: «Arrêtez cet âne, assommez-le!» Les valets accoururent; il reçut une grêle de coups jusqu'à l'écurie, où il resta un âne comme devant. Il y en a encore beaucoup de son espèce qui jalousent la fortune des autres et ne s'en trouvent pas mieux. Si l'un d'eux arrive jamais dans une haute position, il y fait aussi bonne figure qu'un porc, qui voudrait manger son potage avec une cuiller. En vérité, c'est la même chose. Que l'âne porte les sacs au moulin, qu'il couche sur la paille et mange des chardons. Si on veut le traiter d'autre sorte, il n'en reste pas moins un âne. Quand un âne arrive au pouvoir, il y a peu de bien à en attendre; il ne cherche que son intérêt; que lui importe le reste?
Je vous dirai, en outre, sire, si toutefois mon récit ne vous ennuie pas, qu'il y avait encore, sur le cadre du miroir, en relief, avec des légendes, l'histoire de mon père avec Hinzé. Ils avaient fait alliance ensemble pour courir les aventures et ils avaient fait serment tous les deux de s'entr'aider vaillamment dans le danger et de partager le butin. Une fois en campagne, ils aperçurent des chiens et des chasseurs à peu de distance du chemin. Le chat dit: «C'est ici qu'un bon conseil serait précieux!» Mon père répliqua: «Le cas est pressant, mais j'ai rempli mon sac de conseils excellents et nous tiendrons notre serment de ne pas nous quitter; c'est ce qui doit passer avant tout.» Hinzé répondit: «Advienne que pourra, je sais un bon moyen et je vais l'employer.» Et il grimpa vite sur un arbre pour échapper aux chiens, et il planta là son compagnon. Mon père restait donc seul dans sa détresse; les chasseurs arrivèrent. Hinzé lui dit: «Eh bien, mon oncle, comment cela va-t-il? Ouvrez donc votre sac! S'il est plein de bons conseils, c'est maintenant qu'il faut s'en servir: le moment est arrivé.» Les chasseurs donnèrent du cor et s'appelèrent entre eux. Mon père se mit à courir, les chiens le poursuivirent avec force aboiements: il criait de peur et jeta son lest plus d'une fois; il s'en trouva plus léger et échappa à ses ennemis. Vous venez de l'entendre, il avait été trahi d'une manière intime par son plus proche parent en qui il avait toute confiance. Il manqua d'y perdre la vie; car les chiens étaient si vites, que c'en était fait de lui s'il ne s'était pas souvenu d'une caverne où il se glissa et où ses ennemis le perdirent de vue. Il y a encore bien des gens qui se conduisent comme Hinzé s'est conduit jadis avec mon père; comment puis-je l'aimer et l'honorer? Il est vrai que je lui ai à moitié pardonné, mais il en reste encore quelque chose. Tout cela était représenté sur le miroir avec des figures et des mots.
On y voyait encore un tour de la façon du loup qui montre sa reconnaissance pour le bien qu'on lui a fait. Il avait trouvé dans un pâturage un cheval dont il ne restait que les os; mais il était affamé: il se jeta dessus comme un glouton et un os se mit en travers dans son gosier. Il se trouvait fort embarrassé, il était dans un mauvais cas. Il envoya message sur message pour appeler les médecins; personne ne put le secourir, quoiqu'il en eût offert à tous une grande récompense. À la fin, il se présenta une grue avec un béret rouge sur la tête.
Le malade la supplia en ces termes: «Docteur, enlevez-moi vite ma douleur! je vous donne pour l'extraction de cet os tout ce que vous pouvez désirer.» La grue crut à ces belles paroles; elle fourra son bec avec sa tête dans la gueule du loup et en retira l'os. «Malheureux, hurla le loup, tu me fais mal! Je souffre! que cela ne t'arrive plus; je te pardonne aujourd'hui. Si c'était un autre, je ne l'aurais pas supporté aussi patiemment.—Soyez tranquille, repartit la grue, vous voilà guéri; donnez-moi la récompense que j'ai méritée, puisque je vous ai tiré d'affaire.—Entendez-vous ce fou! dit le loup; c'est moi qui ai à me plaindre; il demande une récompense, et il oublie la grâce que je viens de lui faire! Ne lui ai-je pas laissé retirer de ma gueule son bec et sa tête, sains et saufs? le drôle ne m'a-t-il pas fait souffrir? Puisqu'il parle de récompense, c'est moi vraiment qui devrais en exiger une.» Voilà comment les fripons agissent avec leurs serviteurs.
Ces histoires et d'autres encore, sculptées artistement, ornaient le cadre du miroir avec maintes arabesques et des légendes en or. Je ne me trouvais pas digne d'un joyau aussi précieux, je suis trop peu de chose; je l'envoyai, par conséquent, à madame la reine. Je pensais ainsi faire ma cour à elle et à son auguste époux. Mes enfants, si jolis garçons, furent désolés lorsque je donnai le miroir; ils avaient coutume de sauter et de jouer devant la glace; ils s'y regardaient avec plaisir; ils s'y amusaient à y voir leurs queues, qui leur descendent jusqu'aux talons, et souriaient de leurs petites frimousses. Malheureusement, je ne soupçonnais guère la mort de l'honnête Lampe, lorsque je lui confiai, ainsi qu'à Bellyn, ces trésors, sur la foi de leur serment; je les tenais tous deux pour d'honnêtes gens; je ne me rappelle pas avoir eu jamais de meilleurs amis. Malheur à l'assassin! Je veux apprendre quel est celui qui a caché ces trésors. Tôt ou tard tout meurtrier est découvert. Si quelqu'un ici, dans l'assemblée, pouvait dire au moins où sont ces trésors et comment Lampe a été tué!
Voyez, mon gracieux maître, il vous passe journellement devant les yeux tant d'affaires importantes, que vous ne pouvez pas toutes les retenir; mais peut-être avez-vous encore souvenir du service signalé que mon père a rendu au vôtre dans cet endroit même. Votre père était malade, le mien lui a sauvé la vie; et pourtant vous dites que ni moi ni mon père ne vous avons jamais fait de bien. Daignez m'écouter encore, et permettez-moi de le dire, à la cour de votre père, mon père était comblé d'honneurs et de dignités en qualité de médecin. Il savait interroger les urines du malade; il aidait la nature et il savait guérir toutes les maladies des yeux et celles des organes les plus nobles. Il connaissait les vertus de l'émétique; de plus, il était bon dentiste et arrachait les dents malades en se jouant. Je comprends que vous ayez pu l'oublier; il n'y aurait là rien d'étonnant; car vous n'aviez que trois ans. Votre père fut obligé de garder le lit en hiver avec de si grandes douleurs, qu'il fallait le lever et le porter. Il fit convoquer tous les médecins d'ici à Rome; tous l'abandonnèrent. Enfin, il envoya chercher mon père, qui vit sa détresse et la gravité de sa maladie. Mon père en fut très-peiné et lui dit: «Mon roi et mon gracieux seigneur, avec quel bonheur je donnerais ma vie pour vous sauver! mais laissez-moi voir votre urine dans un verre.» Le roi fit ce que demandait mon père, mais en se plaignant que son état ne faisait qu'empirer (on avait représenté aussi sur le miroir la guérison instantanée de votre père). Alors le mien dit après mûre réflexion: «Votre santé l'exige: décidez-vous sans retard à manger le foie d'un loup âgé au moins de sept ans. Ne ménagez rien! il s'agit de votre vie; votre urine ne demande que du sang, décidez-vous promptement.» Le loup se trouvait dans le cercle des courtisans et n'entendit pas ces paroles avec plaisir. Votre père dit là -dessus: «Vous l'avez entendu, seigneur loup, vous ne me refuserez pas votre foie pour me guérir.
Le loup répondit: «Je n'ai que cinq ans. Il ne peut pas vous servir!—Que de paroles inutiles! répliqua mon père; ce n'est pas cela qui peut nous arrêter: je verrai l'âge sur-le-champ à l'inspection du foie.» Il fallait que le loup passât à l'instant même à la cuisine, et le foie fut trouvé bon. Votre père le mangea incontinent; il fut guéri sur l'heure de toutes ses maladies.
Sa reconnaissance envers mon père fut grande; chacun à la cour fut obligé de l'appeler docteur, il ne fallait pas oublier ce titre. Depuis ce jour, mon père marchait toujours à la droite du roi. Votre père lui fit cadeau, je le sais mieux que personne, d'une chaîne d'or avec une barette rouge qu'il devait porter devant tous les seigneurs; aussi tous l'honoraient hautement. Mais, hélas! il n'en a pas été de même avec son fils et les services ont été bien vite oubliés. Les plus avides coquins sont en faveur; le gain et l'intérêt sont à l'ordre du jour; la justice et la sagesse sont méprisées. Des laquais deviennent seigneurs et, comme d'habitude, c'est le pauvre qui en pâtit. Quand de pareilles gens arrivent au pouvoir, ils frappent à tort et à travers sur le menu peuple, ne songeant plus d'où ils sont sortis; ils ne songent qu'à tirer leurs épingles de tout jeu. Parmi les grands, il y en a beaucoup de cet acabit-là . Ils n'écoutent aucune supplique, à moins qu'elle ne soit richement accompagnée d'un présent, et, lorsqu'ils ajournent les solliciteurs, cela veut dire: «Apportez! apportez une fois, deux fois, trois fois!» Ces loups avides gardent les meilleurs morceaux pour eux; et, s'il fallait, en perdant peu de chose, sauver la vie de leur maître, on les verrait hésiter. Le loup ne voulait-il pas refuser son foie pour guérir le roi? et qu'est-ce que le foie? Je le dis franchement, vingt loups perdraient la vie et le roi et la reine conserveraient la leur, il n'y aurait pas grand mal; car une mauvaise semence, que peut-elle produire de bon? Vous avez oublié ce qui s'est passé dans votre enfance; mais je le sais parfaitement comme si c'était arrivé hier; l'histoire était représentée sur le miroir suivant le désir de mon père; des pierres précieuses et des arabesques d'or en faisaient la bordure. Je donnerais ma fortune et ma vie pour retrouver ce miroir!
—Reineke, dit le roi, j'ai entendu et compris tout ce que tu viens de raconter. Si ton père a été un grand personnage à la cour et a rendu tant de services, il doit y avoir bien longtemps de cela; car je ne me le rappelle pas, et personne ne m'en a parlé. Au contraire, j'ai les oreilles rebattues de tes faits et gestes; tu es toujours en jeu, à ce que j'entends dire du moins. Si c'est à tort et si ce sont de vieilles histoires, j'aimerais une fois entendre parler de toi en bien, une fois par hasard; cela ne se rencontre pas souvent.
—Seigneur, répondit Reineke, là -dessus, je puis bien m'expliquer devant vous; car c'est de moi qu'il s'agit. Je vous ai fait du bien à vous-même! ce n'est pas pour vous le reprocher! Dieu m'en préserve! Je ne fais que mon devoir en vous servant de toutes mes forces. Certainement, vous n'avez pas oublié l'histoire. Un jour, j'avais été assez heureux pour attraper un porc avec Isengrin; il se mit à crier, nous l'égorgeâmes. Vous vîntes à passer en disant, avec force plaintes, que votre femme vous suivait et que, si quelqu'un voulait partager quelques morceaux avec vous, vous en seriez bien aise tous les deux. «Cédez-nous quelque chose de votre capture,» dîtes-vous alors. Isengrin dit bien: «Oui!» mais dans sa barbe, de façon à être à peine compris. Pour moi, je répondis: «Seigneur! qu'il soit fait selon votre volonté, et, quand notre butin serait au centuple, dites, qui doit faire le partage?—Le loup,» répondîtes-vous. Isengrin s'en réjouit fort; il partagea comme d'habitude, sans honte ni remords, et vous en donna un quart, l'autre quart à votre femme, et se jeta sur la moitié qu'il se mit à dévorer, après m'avoir jeté, outre les oreilles, le nez et un morceau des poumons; il garda tout le reste pour lui, vous l'avez vu. Il montra là peu de générosité. Vous le savez, mon roi, vous eûtes bientôt mangé votre part; mais je remarquai que votre faim n'était pas apaisée; Isengrin n'en voulait rien voir, il continuait à manger et à engloutir sans vous offrir la moindre des choses. Mais vous lui avez appliqué avec vos pattes un tel coup sur les oreilles, que sa peau en porta les marques; il se sauva avec la nuque en sang et des bosses à la tête en hurlant de douleur, et vous lui avez crié ces paroles: «Reviens et apprends à rougir! si tu fais encore les parts, tâche de les faire mieux; sans cela, je te l'enseignerai. Va-t'en maintenant et rapporte-nous encore à manger.—Seigneur, le commandez-vous? répliquai-je. Dans ce cas, je vais le suivre et je suis sûr de vous rapporter quelque chose.» Cela vous plut. Isengrin se conduisit alors comme un maladroit; il saignait, soupirait et se plaignait; mais je le poussai en avant, nous chassâmes ensemble et prîmes un veau. C'est une nourriture qui vous plaît. Quand nous l'apportâmes, il se trouva qu'il était gras; vous vous mîtes à sourire et à dire à ma louange maintes paroles amicales; vous prétendiez que j'étais un excellent pourvoyeur en cas de détresse et vous me dîtes, en outre, de partager le veau. Je dis alors: «La moitié est à vous et l'autre moitié est à la reine; ce qui se trouve dans le corps, comme le cœur, le foie et les poumons, appartient, comme de raison, à vos enfants; je prends pour moi les pieds, que j'aime à ronger; le loup aura la tête, c'est un morceau délicieux.» Après avoir entendu ces paroles, vous répliquâtes: «Dis-moi, qui t'a appris à partager avec tant de courtoisie? j'aimerais à le savoir.» Je répondis: «Mon maître n'est pas loin; car c'est le loup qui, avec sa tête rouge et sa nuque sanglante, m'a ouvert l'intelligence. J'ai fait grande attention à la manière dont il partagea ce matin le jeune porc et j'ai compris le sens d'un pareil partage. Veau ou cochon, je trouve que ce n'est pas difficile et je ne serai jamais en faute. Le loup ne recueillit que de la honte et du dommage de sa voracité. Il y a assez de ses pareils; ils dévorent tous les fruits de la terre, avec les vaisseaux eux-mêmes. Ils détruisent tout bien-être; on ne peut en attendre nul ménagement, et malheur au pays qui les nourrit!
»Voyez, sire, c'est ainsi que je vous ai maintes fois honoré. Tout ce que je possède et tout ce que je puis acquérir, je le consacre, avec bonheur, à vous et à votre reine; que ce soit peu ou beaucoup, vous en avez la meilleure part. Rappelez-vous l'histoire du veau et du porc, et vous verrez où se trouve la vraie fidélité. Et Isengrin voudrait se mesurer avec Reineke! Cependant, hélas! le loup est le premier en dignité et il opprime tout le monde. Il ne s'inquiète guère de votre intérêt; en tout ou en partie, il sait profiter de chaque chose. Aussi c'est lui et l'ours que l'on écoute, et la parole de Reineke est en petite estime!
»Seigneur, il est vrai, on m'a accusé et je ne reculerai pas; car il faut que j'aille jusqu'au bout et je le dis à haute voix: Y a-t-il quelqu'un ici présent qui se fasse fort de prouver son dire. Qu'il vienne avec des témoins; qu'il s'en tienne à la cause et mette en gage sa fortune, son oreille, sa vie, dans le cas où il perdra. J'offre d'en faire autant. Telle a toujours été la jurisprudence: que l'on procède encore ainsi aujourd'hui, et que le procès tout entier, le pour et le contre, soient fidèlement consignés et examinés; j'ai le droit de le demander!
—Quoi qu'il en soit, répondit le roi, je ne puis et ne veux rien changer aux formes de la justice: je ne l'ai jamais souffert. Tu es, il est vrai, véhémentement soupçonné d'avoir pris part au meurtre de Lampe, mon fidèle messager. Je l'aimais beaucoup: sa perte m'a été sensible, et je fus extrêmement affligé de voir sa tête sanglante sortir de la besace. Bellyn, son méchant compagnon, en porta la peine sur-le-champ; pour toi, tu peux continuer à te défendre, suivant les formes judiciaires. Quant à ce qui me concerne personnellement, je pardonne à Reineke; car il m'a été fidèle, dans maintes circonstances difficiles. Si quelqu'un veut porter encore plainte contre lui, nous sommes prêts à l'entendre: qu'il produise des témoins irréprochables et soutienne en forme l'accusation: c'est là à sa disposition!»
Reineke dit: «Sire, grand merci! vous écoutez tout le monde et chacun jouit des bienfaits de la loi; permettez-moi de vous affirmer par ce qu'il y a de plus sacré que c'est la tristesse dans l'âme que j'ai dit adieu à Bellyn et à Lampe; je crois que j'avais un pressentiment de ce qui devait leur arriver à tous les deux; car je les aimais tendrement.»
C'est ainsi que Reineke apprêtait avec art ses discours et ses récits. Tout le monde y croyait; il avait décrit les bijoux avec tant de grâce, son attitude était si grave, qu'il parut dire la vérité; on alla même jusqu'à vouloir le consoler. Il trompa ainsi le roi, à qui ces joyaux plaisaient; il aurait bien voulu les posséder: «Allez en paix, dit-il à Reineke; voyagez et cherchez au loin à retrouver ce que nous avons perdu. Faites tout ce qui est en votre pouvoir; si vous avez besoin de mon secours, il est à votre service.
—C'est avec gratitude, répondit Reineke, que je reconnais cette grâce; ces paroles me relèvent et me rendent l'espoir. Le châtiment du crime est votre plus haute prérogative. L'affaire me paraît obscure; mais la lumière se fera. Je vais m'en occuper avec le plus grand zèle, voyager nuit et jour et interroger tout le monde. Quand je saurai où sont ces bijoux, si je ne puis pas les reconquérir moi-même, à cause de ma faiblesse, je vous demanderai du secours; vous me l'accorderez et nous réussirons. Si je suis assez heureux pour vous rapporter ces trésors, mes peines seront enfin récompensées et ma fidélité justifiée.»
Le roi l'entendit avec plaisir et applaudit à tous les mensonges que Reineke avait tissés avec tant d'art; toute la cour y ajouta foi également; il pouvait donc s'en aller voyager où bon lui semblait et sans en demander la permission.
Mais Isengrin ne put pas se contenir plus longtemps, et, grinçant des dents, il s'écria: «Sire! voilà donc que vous croyez encore ce brigand qui vous a déjà menti deux ou trois fois! Qui n'en sera pas étonné? Ne voyez-vous pas que ce fripon vous trompe et nous ruine tous! Jamais il ne dit la vérité et il ne pense qu'à faire des mensonges. Mais il ne m'échappera pas ainsi! il faut que vous appreniez qu'il est un voleur et un perfide. Je sais trois grands méfaits qu'il a commis; il ne m'échappera pas, dussions-nous nous battre. Il est vrai que l'on exige de nous des témoins; mais à quoi bon? quand même ils seraient ici pour parler et témoigner durant toute la journée, cela ne servirait à rien. Il n'en ferait jamais qu'à sa tête. Souvent il n'y a pas de témoins à citer; alors il faudrait donc permettre au criminel de jouer ses tours comme si de rien n'était! Personne n'ose souffler un mot. Il diffame un chacun et tout le monde a peur de lui. Vous et les vôtres, vous vous en ressentirez tous ensemble. Aujourd'hui, je le tiens, il ne pourra m'éviter, il faut qu'il me rende raison; il n'a qu'à se défendre.»
ONZIÈME CHANT.
Isengrin le loup continua de porter plainte en ces termes: «Vous allez voir, sire, comment Reineke, qui a toujours été un coquin, l'est encore et ne dit d'infâmes mensonges que pour me déshonorer, moi et ma famille. Il m'a toujours voulu couvrir de honte, moi, et ma femme encore plus. C'est ainsi qu'un jour il lui avait persuadé de traverser un étang par un gué marécageux; il lui avait promis de lui faire prendre beaucoup de poisson en un jour; elle n'avait qu'à plonger sa queue dans l'eau, l'y laisser, et tous les poissons devaient venir s'y prendre en telle quantité, que quatre personnes comme elle ne pourraient pas tous les manger. Elle traversa l'étang, à gué d'abord, puis à la nage vers la fin, près de la Bonde; là , l'eau était plus profonde, et ce fut à cet endroit qu'il lui dit de laisser pendre sa queue. Vers le soir, le froid devint intense et il se mit à geler furieusement, de sorte qu'elle pouvait à peine y tenir. Dans le fait, sa queue ne tarda pas à être prise dans la glace. Elle ne pouvait pas la remuer; elle s'imaginait que c'était les poissons qui la rendaient si lourde, et que la pêche avait réussi. Reineke, le misérable voleur, le remarqua, et ce qu'il fit, je n'ose pas vous le dire; elle était sans défense. Il me le payera avant de sortir d'ici! Ce crime coûtera encore aujourd'hui même la vie à l'un de nous deux, tels que vous nous voyez, car il ne s'en tirera pas avec de belles paroles; je l'ai pris moi-même sur le fait. Le hasard m'avait amené sur une colline de ce côté-là ; j'entendis crier au secours! Cette pauvre femme abusée, elle était prise dans la glace et ne pouvait se défendre contre Reineke, et il me fallut voir ma honte de mes propres yeux! C'est un miracle vraiment que je n'en aie pas eu le cœur brisé!» Reineke, m'écriai-je, que fais-tu?» Il m'entendit et se sauva. Alors je me dirigeai vers l'étang, le cœur serré de tristesse; il me fallut le traverser, geler dans l'eau froide, et je ne pus qu'à grand'peine casser la glace pour délivrer ma femme. Hélas! cela n'alla pas tout seul! elle dut tirer avec force, et il resta un quart de la queue pris dans la glace; elle se mit à hurler tout haut de douleur; les paysans l'entendirent, sortirent du village, nous découvrirent et s'appelèrent entre eux. Ils accoururent par l'écluse avec des piques et des haches, les femmes avec leurs quenouilles, tous faisant grand tapage: «Prenez! frappez, tuez!» criaient-ils entre eux. Je n'eus jamais si grande frayeur de ma vie. Girmonde en avoue autant. Nous eûmes toutes les peines du monde à nous sauver en courant: notre poil fumait. Il vint un petit garçon en courant, un diable d'enfant, armé d'une pique et léger à la course, qui nous poursuivit et manqua nous faire un mauvais parti. Si la nuit n'était pas venue, nous serions restés sur la place. Et les femmes, ces vilaines sorcières, criaient que nous avions mangé leurs brebis; elles auraient bien voulu nous prendre et nous poursuivaient d'injures. Mais nous nous dirigeâmes de nouveau vers l'eau, et nous nous glissâmes dans les roseaux; une fois là , les paysans n'osèrent plus nous poursuivre: car il était nuit. Ils retournèrent chez eux. Nous échappâmes ainsi bien juste. Vous le voyez, sire, trahison, mort et violence, voilà les crimes dont il s'agit, et vous les punirez sévèrement.»
Lorsque le roi eut entendu cette accusation, il dit: «Il en sera fait justice selon la loi; mais écoutons la réponse de Reineke.» Et Reineke parla ainsi: «Si l'histoire était vraie, cette affaire me rapporterait peu d'honneur. Dieu me préserve dans sa miséricorde qu'il en soit comme il le prétend! Cependant, je ne veux pas nier avoir appris à sa femme à prendre des poissons et lui avoir montré le meilleur chemin pour traverser l'étang. Mais elle y mit tant d'avidité, aussitôt qu'elle entendit parler de poisson, qu'elle oublia le chemin, la modération et mes leçons. Si elle est restée prise dans la glace, c'est qu'elle a attendu trop longtemps; car, si elle avait retiré sa queue à temps, elle eût pris assez de poisson pour faire un délicieux repas. Trop d'ambition nuit toujours. Quand le cœur s'habitue à l'intempérance, il se prépare bien des regrets. Celui qui a l'esprit de gloutonnerie ne vit que dans la détresse; personne ne le rassasie. Dame Girmonde l'a éprouvé, lorsqu'elle fut prise dans la glace. Mais elle est peu reconnaissante de tous mes soins. Voilà donc ce que je retire du secours honnête que je lui ai prêté! car je poussai et cherchai de toutes mes forces à la soulever. Mais elle était trop lourde pour moi, et c'est dans cette occupation que me trouva Isengrin, qui passait sur l'autre bord. Il se mit à crier et à jurer si furieusement, que vraiment je fus saisi de peur en entendant cette belle bénédiction; une, deux et trois fois il m'adressa les plus horribles malédictions, et se mit à crier, égaré par la colère. Je me dis: «Va-t'en sans plus tarder; il vaut mieux courir que mourir.» Je fis bien; car alors il m'eût déchiré. Quand deux chiens se mordent pour un os, il faut bien que l'un des deux perde. C'est pourquoi il me semble que le meilleur parti à prendre était d'éviter sa colère et son égarement. Il était furieux et il l'est encore, qui peut le nier? Interrogez sa femme. Qu'ai-je affaire avec un menteur comme lui? Car aussitôt qu'il vit sa femme prise dans la glace, il se mit à crier et à jurer, et l'aida à se détacher. Si les paysans se mirent après eux, c'est pour leur plus grand bien; car de cette façon leur sang fut mis en mouvement et ils ne gelèrent plus. Qu'y a-t-il à dire encore? C'est une vilaine conduite que de diffamer sa femme par de pareils mensonges. Interrogez-la elle-même; elle est là . Et, s'il avait dit la vérité, elle n'aurait pas manqué de se plaindre elle-même. En tous cas, je demande un délai d'une semaine pour parler à mes amis de la réponse qui est due au loup et à sa plainte.»
Girmonde dit alors: «Dans toute votre personne et dans toutes vos actions, il n'y a que friponnerie, comme nous le savons bien, tromperie, malice, dissimulation, effronterie. Qui se fie à vos discours captieux est sûr de s'en trouver mal à la fin; vous ne vous servez jamais que de paroles entortillées et fausses. J'en ai fait l'épreuve dans le puits. Deux seaux y sont suspendus. Vous vous étiez mis, je ne sais pourquoi, dans l'un d'eux, et vous étiez descendu au fond; mais vous ne pouviez plus remonter et vous étiez dans une grande détresse. Je passai près du puits, au matin, et vous demandai qui vous y avait descendu. Vous me dites: «Vous arrivez bien à propos, chère commère; je suis toujours prêt à vous faire profiter de toutes mes bonnes aubaines. Mettez-vous dans le seau qui est là -haut, vous descendrez et vous mangerez ici des poissons tout votre soûl.» C'est pour mon malheur que je passais par-là ; car je vous crus lorsque je vous entendis jurer que vous aviez mangé tant de poisson, que vous en aviez mal au ventre. Sotte que j'étais! je me laissai séduire et me mis dans le seau; il descendit; l'autre remonta; nous nous rencontrâmes, Cela me parut bizarre. Je vous dis, pleine d'étonnement: «Qu'est-ce que cela veut dire?» Vous me répondîtes: «Monter et descendre, c'est ainsi que cela se passe ici-bas. C'est précisément ce qui nous arrive à tous deux: voilà le train du monde. Les uns sont abaissés, les autres sont élevés, chacun suivant ses mérites.» Je vous vis sortir du seau et vous en aller en courant, tandis que je restai au fond du puits et qu'il me fallut attendre tout le jour et recevoir force coups avant d'en sortir. Quelques paysans s'étant approchés de la fontaine m'aperçurent. En proie à une faim terrible, dévorée de tristesse et de frayeur, j'étais dans un état pitoyable. Les paysans se dirent entre eux: «Regardez donc, voilà , dans le seau, tout au fond, l'ennemi qui décime nos troupeaux.—Remontons-le, dit l'un d'eux. Je me tiendrai prêt à le recevoir, au bord du puits, il nous payera nos brebis!» La manière dont je fus reçue fut lamentable. Les coups plurent sur ma peau; ce fut le jour le plus triste de ma vie; à peine échappai-je à la mort.»
Reineke dit alors là -dessus: «Songez bien aux conséquences, et vous trouverez certainement que les coups vous ont fait du bien. Pour ma part, je préfère m'en passer, et, dans cette circonstance, il fallait que l'un de nous deux fût battu: impossible de nous en tirer ensemble! Si vous voulez y faire attention, cela vous servira de leçon, et, à l'avenir, en pareille circonstance, vous ne vous fierez à personne si légèrement. Le monde est plein de malice.
—Oui, répliqua le loup, on n'a pas besoin d'autre preuve! Personne ne m'a plus offensé que ce traître-là . Je n'ai pas encore raconté le tour qu'il m'a joué une fois en Saxe, parmi la gent des singes. Il me persuada de me glisser dans une caverne où il savait bien qu'il m'arriverait du mal. Si je n'avais pas pris la fuite rapidement, j'y aurais laissé mes yeux et mes oreilles. Il m'avait dit auparavant, avec des paroles insinuantes, que je trouverais là sa cousine, c'est-à -dire la guenon. J'échappai au piège et il en fut désolé. C'est par malice qu'il m'avait envoyé dans ce nid abominable, qui me fit l'effet de l'enfer.»
Reineke répondit devant toute la cour: «Isengrin parle tout de travers. Assurément, il n'a pas sa tête. Qu'il raconte plus clairement ce qu'il veut dire de la guenon. Il y a deux ans et demi qu'il partit pour la Saxe, afin d'y mener joyeuse vie; je l'y suivis. Voilà ce qui est vrai; le reste est un mensonge. Les gens dont il parle n'étaient pas des singes, c'étaient des loups marins; et jamais je ne les reconnaîtrai pour mes parents. Martin le singe et dame Rückenau sont mes parents: j'honore l'une comme ma cousine, et l'autre comme mon cousin, et je m'en vante: il est notaire et expert en droit. Mais ce qu'Isengrin raconte de ces créatures-là , c'est assurément pour se moquer de moi; je n'ai rien à faire avec eux, et ils n'ont jamais été mes parents; car ils ressemblent au diable d'enfer. Si j'ai appelé cousine, cette vieille horreur, je l'ai bien fait exprès. Je n'y ai rien perdu, je dois le confesser; elle me traita fort bien. Sans cela, elle aurait pu songer à m'étouffer.
Voyez-vous, messeigneurs, nous avions quitté le grand chemin; et, en passant derrière une montagne, nous découvrîmes une caverne sombre et profonde. Isengrin, comme d'habitude, mourait de faim. Qui l'a jamais vu, même alors, rassasié à sa fantaisie? Je lui dis: «Il doit y avoir à manger dans cette caverne; je ne doute pas que ses habitants ne partagent avec nous. Nous serons les bienvenus.» Isengrin me répondit: «Je vais vous attendre sous cet arbre; vous êtes de toute façon plus adroit que moi à faire de nouvelles connaissances; quand on vous donnera à manger, vous me le ferez savoir!» C'est ainsi que le fripon songeait à mes risques et périls à attendre ce qui pourrait arriver; pour moi, j'entrai dans la caverne. Je traversai en frémissant un corridor long et tortueux qui n'en finissait pas. Mais qu'y trouvai-je dans le fond? Je ne voudrais pas pour tout l'or du monde avoir encore dans ma vie une frayeur pareille! Quelle nichée d'affreuses bêtes de toutes grandeurs! et la mère par-dessus le marché! je crus que c'était le diable. Elle avait une gueule énorme garnie de dents affreuses, de longues griffes aux mains et aux pieds, et, par derrière, une grande queue au bas du dos. Je n'ai jamais rien vu d'aussi épouvantable! Ses petits, tout noirs, ressemblaient à autant de jeunes spectres. Elle me jeta un regard effroyable. «Je voudrais bien être loin d'ici,» me disais-je tout bas. Elle était plus grande qu'Isengrin lui-même, et quelques-uns de ses petits avaient presque la même taille. Toute cette vilaine famille était couchée sur du foin pourri et couverte de boue jusqu'aux oreilles; on respirait une puanteur plus forte que celle de la poix d'enfer. À dire vrai, cette société ne me plut guère; car elle était trop nombreuse et j'étais tout seul. Ils faisaient des grimaces horribles. Alors j'inventai et j'essayai d'un expédient; je les saluai de mon mieux et me présentai comme une connaissance et un ami. Je dis cousine à la vieille et cousins aux enfants, et n'épargnai pas les paroles: «Que Dieu vous donne des jours longs et heureux! Sont-ce là vos enfants? Vraiment, je ne devrais pas le demander; ils me ravissent! Dieu du ciel! comme ils sont gais, comme ils sont gentils! on les prendrait tous pour des fils de roi! Louée soyez-vous d'avoir augmenté notre famille de si dignes rejetons; je m'en réjouis extrêmement. Je me trouve bien heureux d'avoir de pareils cousins; car, dans les jours de détresse, on a besoin de ses parents.» Lorsque je lui fis tant d'honneur, bien malgré moi, elle me reçut avec les mêmes égards, me traita d'oncle et fit comme si elle me connaissait, quoique nous ne fussions nullement parents. Cependant, il n'y avait pas de mal cette fois-là à l'appeler ma cousine. Je suais de peur en attendant; mais elle me répondit affectueusement: «Reineke, mon cher parent, soyez mille fois le bienvenu! Comment vous portez-vous? Je vous serai obligée toute ma vie de cette visite; vous enseignerez la prudence à mes enfants, afin qu'ils arrivent aux honneurs.» C'est ainsi qu'elle me parla; voilà ce que j'avais amplement mérité par quelques paroles en l'appelant ma cousine et en voilant la vérité. Pourtant j'aurais bien voulu être dehors. Mais elle ne voulut pas me laisser partir et me dit: «Vous ne vous en irez pas que je ne vous aie traité. Restez, et laissez-vous servir!» Elle m'apporta des aliments en quantité; j'aurais vraiment peine à les nommer tous maintenant; j'étais étonné on ne peut plus de les voir approvisionnés de la sorte: poissons, chevreuils et bonne venaison; je mangeai de tout, je le trouvai excellent. Lorsque j'eus mangé à mon appétit, elle apporta, en outre, un morceau de cerf qu'elle me chargea de porter chez moi, à ma famille, et je leur dis adieu. «Reineke, me dit-elle encore, venez me revoir.» J'aurais promis tout ce qu'elle aurait voulu; je fis en sorte de m'en aller. Ce n'était pas un grand régal pour les yeux et pour le nez: un peu plus, j'en serais mort. Je m'en allai en courant le long du souterrain, jusqu'à ce que je fusse arrivé à l'arbre près de l'entrée. Isengrin était là à geindre; je lui demandai comment il allait; il me répondit: «Pas bien, je vais mourir de faim!» J'eus pitié de lui, et lui donnai le morceau exquis que j'avais avec moi. Il le dévora avidement, me remercia beaucoup; maintenant, il l'a oublié. Quand il eut fini, il me dit: «Apprenez-moi qui habite dans cette caverne. Comment vous en êtes-vous trouvé? bien ou mal?» Je lui dis toute la vérité, et lui donnai toutes les instructions. «Le nid n'est pas beau, lui dis-je; en revanche, on y trouve d'excellente nourriture. Si vous désirez en avoir votre part, entrez hardiment. Mais par-dessus tout, gardez-vous de dire la vérité si vous voulez avoir tout à souhait; soyez sobre de vérité, lui répétai-je encore. Car celui qui dit toujours imprudemment la vérité, est persécuté partout où il se retire; il reste à l'écart et les autres sont invités.» Voilà comment je lui dis d'y aller. Je lui recommandai de dire, quoi qu'il arrivât, de ces choses que tout le monde aime à entendre et alors qu'il serait bien reçu. Sire, je parlais en toute conscience. Mais il fit tout le contraire, et, s'il a attrapé quelques coups à cette occasion, qu'il les garde! il n'avait qu'à m'imiter. Ses poils sont gris, il est vrai, mais il y a peu de sagesse dessous. Ces gens-là n'estiment ni la prudence, ni la délicatesse d'esprit; cette race grossière de lourdauds ne connaît nullement le prix de la prudence. J'eus beau lui recommander d'être économe de vérité dans cette circonstance: «Je sais bien ce qu'il y a à faire,» me répondit-il avec hauteur. Et il entra au trot dans la caverne. Quand il vit au fond cette horrible femelle, il crut voir le diable! et les enfants encore! Il se mit à crier tout ébahi: «Au secours! Quelles sont ces horribles bêtes? Ces êtres-là sont-ils vos enfants? On dirait vraiment une engeance infernale. Noyez-les! c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour que cette engeance ne se répande pas sur la terre! Si c'étaient les miens, je les étranglerais. On pourrait prendre avec eux des diablotins; on n'aurait qu'à les lier sur des roseaux dans un marais, ces vilains et sales garnements! Oui, vraiment, on devrait les appeler des singes de marais, ce nom leur conviendrait bien!» La mère répondit aussitôt, tout en colère: «Quel diable nous envoie ce messager? Qui vous a prié de nous dire des grossièretés? Et mes enfants, qu'ils soient beaux ou laids, que vous importe? Nous venons de quitter à l'instant même Reineke; c'est un homme plein d'expérience, il doit s'y connaître; il disait à haute voix qu'il trouvait tous mes enfants beaux, bien faits et de bonne façon, et qu'il était heureux de les reconnaître comme parents. Voilà ce qu'il nous a dit ici, à cette place, il n'y a pas une heure. S'ils ne vous plaisent pas comme à lui, personne ne vous a prié de venir, vous le savez bien.» Isengrin lui demanda à manger sur-le-champ: «Apportez, dit-il; sans cela, je vous aiderai à chercher! À quoi bon tant de paroles?» Et il s'apprêta à toucher par force à leurs provisions; c'était une malheureuse idée. Car elle se jeta sur lui, le mordit, lui déchira la peau avec ses griffes, et le houspilla d'importance; ses enfants s'en mêlèrent aussi en mordant et en égratignant. Il se mit alors à hurler et à crier; tout en sang, et sans se défendre, s'enfuit à grands pas jusqu'à l'entrée de la caverne. Je le vis arriver couvert de morsures et d'égratignures, la peau en lambeaux, une oreille fendue et le nez tout en sang; ils lui avaient fait maintes blessures et l'avaient mis dans un vilain état. Je lui demandai s'il avait dit la vérité, et il me répondit: «J'ai dit ce que j'ai vu. Cette horrible sorcière m'a tout défiguré! Je voudrais qu'elle fût ici dehors, elle me le payerait cher! Qu'en dites-vous, Reineke? Avez-vous jamais vu de pareils enfants, aussi laids, aussi méchants? Lorsque je le lui eus dit, ce fut fini, je ne trouvai plus grâce devant ses yeux, et je me suis mal trouvé dans son trou.—Êtes-vous fou? lui répondis-je. Je vous avais recommandé tout le contraire. «J'ai bien l'honneur de vous saluer (auriez-vous dû lui dire), chère cousine. Comment allez-vous? comment vont vos charmants petits enfants? Je me réjouis beaucoup de revoir mes chers neveux, grands et petits.»
Mais Isengrin me dit: «Appeler cousine, cette mégère? et neveux, ces hideux enfants? Que le diable les emporte! Une pareille parenté me fait horreur. Fi donc! c'est une horrible racaille que je ne veux plus revoir.» Voilà pourquoi et comment il fut si maltraité. Maintenant, sire, c'est à vous de juger! A-t-il raison de dire que je l'ai trahi? Il peut dire si l'affaire ne s'est pas passée comme je la raconte.»
Isengrin répliqua alors résolument: «En vérité, nous ne viderons pas cette querelle avec des paroles. À quoi bon nous essouffler? Le bon droit est toujours le bon droit, et on verra à la fin celui qui de nous deux le possède. Reineke, tu as voulu payer d'audace, qu'il en soit ainsi! Nous combattrons l'un contre l'autre, et tout s'arrangera! Vous ne manquez pas de paroles pour raconter la grande faim que j'ai eue devant la demeure des singes et la générosité que vous eûtes alors de me donner à manger. Je voudrais bien savoir avec quoi? Vous ne m'avez apporté qu'un os, probablement vous aviez mangé la viande. Partout, vous vous moquez de moi, et dans des termes qui touchent mon honneur. Par d'infâmes mensonges vous m'avez rendu suspect d'avoir médité une conspiration contre le roi et d'avoir voulu lui ôter la vie: tandis que vous lui faites briller je ne sais quels trésors devant les yeux. Il aurait bien de la peine à les trouver! Vous avez outragé ma femme, et vous me le payerez. Je vous accuse de toutes ces choses; je combattrai pour d'anciens et de nouveaux griefs, et, je le répète, vous êtes un assassin, un traître et un voleur. Nous combattrons à mort; voilà assez de bavardages et d'insultes; je vous présente un gant, comme tout appelant doit le faire; gardez-le comme un gage. Nous nous retrouverons bientôt. Le roi l'a entendu, tous les seigneurs aussi. J'espère qu'ils seront témoins de ce duel judiciaire; vous n'échapperez pas jusqu'à ce que l'affaire soit enfin décidée; alors nous verrons.»
Reineke pensa en lui-même: «Il s'agit ici de jouer sa fortune et sa vie! Il est grand de taille et moi petit. Si je ne suis pas le plus fort cette fois-ci, toutes mes ruses ne m'auront pas servi à grand'chose. Mais attendons. Car, tout bien considéré, c'est moi qui ai l'avantage; n'a-t-il pas déjà perdu ses griffes de devant? Si ce vieux fou ne se calme pas, il faut à tout prix que la chose ne se passe pas comme il le désire.»
Reineke dit alors au loup: «Vous êtes vous-même un traître, Isengrin, et tous les griefs dont vous voulez me charger ne sont que des mensonges. Vous voulez vous battre? Eh! bien, j'accepte le défi et je ne reculerai pas. Il y a longtemps que je le désire! Voici mon gant.»
Le roi reçut ces gages que les deux adversaires lui remirent fièrement. Il leur dit en même temps: «Il faut que vous me donniez caution que vous ne manquerez pas de vous présenter demain pour combattre; car je trouve vos allégations confuses de part et d'autre; on se perd dans toutes vos histoires.» Les garants d'Isengrin furent l'ours et le chat; ceux de Reineke, son cousin Moncke, fils du singe, et Grimbert.
«Reineke, lui dit dame Rückenau, soyez bien tranquille; que votre prudence ne vous abandonne pas. Mon mari, votre oncle, qui est maintenant en route vers Rome, m'a enseigné jadis une prière composée par l'abbé de Schluckauf. Cet abbé, entre autres faveurs, la donna par écrit sur un parchemin à mon mari. «Cette prière, lui dit l'abbé, est très-efficace pour les hommes qui vont se battre; il faut la réciter le matin à jeun, et durant tout le jour on est délivré de périls et de malheurs, à l'abri de la mort, des douleurs et des blessures.» Que cela vous rassure, mon neveu; demain matin, je vous la réciterai; demain matin, ayez donc bon courage et soyez sans crainte.
—Ma chère cousine, lui répondit le renard, je vous remercie de tout mon cœur; je n'oublierai pas ce service. Mais je compte surtout sur la justice de ma cause et sur mon habileté.»
Les amis de Reineke passèrent la nuit avec lui et chassèrent toutes ses idées noires par de gais propos. Mais dame Rückenau, plus que tous les autres, était active et préoccupée du lendemain. Elle le fit tondre de la tête à la queue; elle le fit oindre d'huile et de graisse sur la poitrine et sur le ventre; Reineke se montra gras, rond et ferme sur jambes. Elle lui dit en outre: «Écoutez-moi et songez à ce que vous avez à faire; écoutez le conseil d'amis pleins d'expérience; il vous sera d'un grand secours. Buvez vaillamment et retenez votre urine, et, quand demain matin vous descendrez dans le champ clos, prenez-vous-y adroitement; arrosez-en complètement le bout de votre queue et cherchez à en frapper votre adversaire. Si vous pouvez lui en asperger les yeux, c'est ce qu'il y aura de mieux; il en perdra presque la vue; cela vous arrangera et il en sera bien empêché. Il vous faut aussi dans le commencement jouer la peur et vous enfuir rapidement contre le vent. S'il vous poursuit, faites de la poussière avec vos pieds afin de lui remplir les yeux de sable et d'immondices. Sautez alors de côté, étudiez tous ses mouvements, et, quand il s'essuiera, prenez votre avantage et aspergez-lui de nouveau les yeux avec cette eau corrosive afin qu'il devienne entièrement aveugle; qu'il ne sache plus où il en est, et que la victoire vous reste. Mon cher neveu, dormez quelques instants, nous vous éveillerons quand il en sera temps. Cependant, je vais réciter sur vous, à l'instant même, les paroles sacrées dont je vous ai parlé, et qui doivent vous fortifier.» Et elle lui imposa les mains sur la tête en prononçant ces paroles: Ne rœst negebaut geid sum namteflih duuda mein te dachs. «Maintenant, adieu, vous voilà invulnérable!» L'oncle Grimbert en dit autant; puis ils l'emmenèrent coucher. Il dormit tranquillement. Au lever du soleil, la loutre et le blaireau vinrent éveiller leur cousin. Ils le saluèrent amicalement en lui disant: «Faites bien vos préparatifs!» La loutre lui offrit alors un joli canard, en lui disant: «Mangez, je l'ai pris pour vous avec force bonds sur l'écluse de Painpoulet; puisse-t-il vous faire plaisir, mon cousin!
—C'est une bonne étrenne, dit joyeusement Reineke; je ne fais pas fi d'un pareil morceau. Que Dieu vous récompense d'avoir songé à moi!» Il déjeuna avec appétit, but de même et se dirigea avec ses parents vers le champ clos dans la plaine sablonneuse où devait avoir lieu le combat.