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Le Rêve

Chapter 11: IX
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About This Book

A young orphan girl sheltered by a chasuble maker and his wife grows up steeped in the cathedral's art and the lives of saints, nurturing a luminous, romantic inner life. Scenes alternate between the quiet rhythms of the artisan household and the girl's reveries before sculptures and stained glass, where hagiographic legends feed idealized images of purity and marital bliss. As suitors, daily labors, and community expectations intrude, her spiritual longing and earthly hopes are tested, and the narrative traces the fragile boundary where devotional fantasy and social reality converge toward a moving, dreamlike resolution.

VII

Le soir du même jour, tout de suite en sortant de table, Angélique se plaignit d'un grand malaise et remonta dans sa chambre. Ses émotions de la matinée, ses luttes contre elle-même, l'avaient anéantie. Elle se coucha immédiatement, elle éclata de nouveau en larmes, la tête enfoncée sous le drap, avec le besoin désespéré de disparaître, de n'être plus.

Les heures s'écoulèrent, la nuit s'était faite, une ardente nuit de juillet, dont la paix lourde entrait par la fenêtre, laissée grande ouverte. Dans le ciel noir luisait un fourmillement d'étoiles. Il devait être près de onze heures, la lune n'allait se lever que vers minuit, à son dernier quartier, amincie déjà.

Et, dans la chambre sombre, Angélique pleurait toujours, d'un flot de pleurs intarissable, lorsqu'un craquement, à sa porte, lui fit lever la tête.

Il y eut un silence, puis une voix, tendrement, l'appela.

—Angélique.... Angélique... ma chérie....

Elle avait reconnu la voix d'Hubertine. Sans doute, celle-ci, en se couchant avec son mari, venait d'entendre le bruit lointain des sanglots; et, inquiète, à demi déshabillée, elle montait voir:

—Angélique, es-tu malade?

Retenant son haleine, la jeune fille ne répondit pas.

Elle n'éprouvait qu'un désir immense de solitude, l'unique soulagement à son mal. Une consolation, une caresse, même de sa mère, l'aurait meurtrie. Elle se l'imaginait derrière la porte, elle devinait qu'elle avait les pieds nus, à la douceur du frôlement sur le carreau. Deux minutes se passèrent, et elle la sentait toujours là, penchée, l'oreille collée au bois, ramenant de ses beaux bras ses vêtements défaits.

Hubertine, ne percevant plus rien, pas un souffle, n'osa appeler de nouveau. Elle était bien certaine d'avoir entendu des plaintes; mais, si l'enfant avait fini par s'endormir, à quoi bon l'éveiller? Elle attendit encore une minute, troublée de ce chagrin que lui cachait sa fille, devinant confusément, emplie elle-même d'une grande émotion tendre. Et elle se décida à redescendre comme elle était montée, les mains familières aux moindres détours, sans laisser d'autre bruit derrière elle, dans la maison noire, que le frôlement doux de ses pieds nus.

Alors, ce fut Angélique qui, assise sur son séant, au milieu de son lit, écouta. Le silence était si absolu, qu'elle distinguait la pression légère des talons au bord de chaque marche. En bas, la porte de la chambre s'ouvrit, se referma; puis, elle saisit un murmure à peine distinct, un chuchotement affectueux et triste, ce que ses parents disaient d'elle sans doute, leurs craintes, leurs souhaits; et cela ne cessait pas, bien qu'ils dussent s'être couchés, après avoir éteint la lumière. Jamais les bruits nocturnes du vieux logis n'étaient montés de la sorte jusqu'à elle. D'habitude, elle dormait de son gros sommeil de jeunesse, elle n'entendait pas même les meubles craquer; tandis que, dans l'insomnie de sa passion combattue, il lui semblait que la maison entière aimait et se lamentait. N'étaient-ce pas les Hubert qui, eux aussi, étouffaient des larmes, toute une tendresse éperdue et désolée d'être stérile? Elle ne savait rien, elle avait la seule sensation, dans la nuit chaude, au-dessous d'elle, de cette veille des deux époux, un grand amour, un grand chagrin, la longue et chaste étreinte des noces toujours jeunes.

Et, pendant qu'elle était assise, écoutant la maison frissonnante et soupirante, Angélique ne pouvait se contenir, ses larmes coulaient encore; mais, à présent, elles ruisselaient muettes, tièdes et vives, pareilles au sang de ses veines. Une seule question, depuis le matin, se retournait en elle, la blessait dans tout son être: avait-elle eu raison de désespérer Félicien, de le renvoyer ainsi, avec la pensée qu'elle ne l'aimait pas, enfoncée en plein cœur, comme un couteau? Elle l'aimait, et elle lui avait fait cette souffrance, et elle-même en souffrait affreusement. Pourquoi tant de douleur? Les saintes demandaient-elles des larmes? est-ce que cela aurait fâché Agnès, de la savoir heureuse? Un doute, maintenant, la déchirait.

Autrefois, lorsqu'elle attendait celui qui devait venir, elle arrangeait mieux les choses: il entrerait, elle le reconnaîtrait, tous deux s'en iraient ensemble, très loin, pour toujours. Et il était venu, et voilà que l'un et l'autre sanglotaient, à jamais séparés. À quoi bon? que s'était-il donc produit? qui avait exigé d'elle ce cruel serment, de l'aimer sans le lui dire?

Mais, surtout, la crainte d'être la coupable, d'avoir été méchante, désolait Angélique. Peut-être la fille mauvaise avait-elle repoussé. Étonnée, elle se rappelait son manège d'indifférence, la façon moqueuse dont elle accueillait Félicien, le plaisir de malice qu'elle prenait à lui donner d'elle une idée fausse. Ses larmes redoublaient, son cœur fondait d'une pitié immense, infinie, pour la souffrance qu'elle avait ainsi faite, sans le vouloir. Elle le revoyait toujours s'en allant, elle avait présente la désolation de son visage, ses yeux troubles, ses lèvres tremblantes; et elle le suivait dans les rues, chez lui, pâle, blessé à mort par elle, perdant le sang goutte à goutte. Où était-il, à cette heure? ne frissonnait-il pas de fièvre? Ses mains se serraient d'angoisse, à l'idée de ne savoir comment réparer, le mal.

Ah! faire souffrir, cette pensée la révoltait! Elle aurait voulu être bonne, tout de suite, faire du bonheur autour d'elle.

Minuit allait sonner bientôt, les grands ormes de l'Évêché cachaient la lune à l'horizon, et la chambre restait noire. Alors, la tête retombée sur l'oreiller, Angélique ne pensa plus, voulut s'endormir; mais elle ne le pouvait, ses larmes continuaient à couler de ses paupières closes. Et la pensée revenait, elle songeait aux violettes que, depuis quinze jours, elle trouvait en montant se coucher, sur le balcon, devant sa fenêtre. Chaque soir, c'était un bouquet de violettes. Félicien, certainement, le jetait du Clos-Marie, car elle se souvenait de lui avoir conté que les violettes seules, par une singulière vertu, la calmaient, lorsque le parfum des autres fleurs, au contraire, la tourmentait de terribles migraines; et il lui envoyait ainsi des nuits douces, tout un sommeil embaumé, rafraîchi de bons rêves. Ce soir-là, comme elle avait mis le bouquet à son chevet, elle eut l'heureuse idée de le prendre, elle le coucha avec elle, près de sa joue, s'apaisa à le respirer. Les violettes enfin tarirent ses larmes.

Elle ne dormait toujours pas, elle demeurait les yeux fermés, baignée de ce parfum qui venait de lui, heureuse de se reposer et d'attendre, dans un abandon confiant de tout son être.

Mais un grand frisson passa sur elle. Minuit sonnait, elle ouvrit les paupières, elle s'étonna de retrouver sa chambre pleine d'une clarté vive. Au-dessus des ormes, la lune montait avec lenteur, éteignant les étoiles, dans le ciel pâli. Par la fenêtre, elle apercevait l'abside de la cathédrale, très blanche.

Et il semblait que ce fût le reflet de cette blancheur qui éclairât la chambre, une lumière d'aube, laiteuse et fraîche. Les murs blancs, les solives blanches, toute cette nudité blanche en était accrue, élargie et reculée ainsi que dans un rêve. Elle reconnaissait pourtant les vieux meubles de chêne sombre, l'armoire, le coffre, les chaises, avec les arêtes luisantes de leurs sculptures. Son lit seul, son lit carré, d'une ampleur royale, l'émotionnait, comme si elle ne l'avait jamais vu, dressant ses colonnes, portant son dais d'ancienne perse rose, baigné d'une telle nappe de lune, profonde, qu'elle se croyait sur une nuée, en plein ciel, soulevée par un vol d'ailes muettes et invisibles.

Un instant, elle en eut le balancement large; puis, ses yeux s'accoutumèrent, son lit était bien dans l'angle habituel. Elle resta la tête immobile, les regards errants, au milieu de ce lac de rayons, le bouquet de violettes sur les lèvres. Qu'attendait-elle? pourquoi ne pouvait-elle dormir? Elle en était certaine maintenant! elle attendait quelqu'un. Si elle avait cessé de pleurer, c'était qu'il allait venir. Cette clarté consolatrice, qui mettait en fuite le noir des mauvais songes, l'annonçait. Il allait venir, la lune messagère n'était entrée avant lui que pour les éclairer de cette blancheur d'aurore. La chambre était tendue de velours blanc, ils pourraient se voir.

Alors, elle se leva, elle s'habilla: une robe blanche simplement, la robe de mousseline qu'elle avait le jour de la promenade aux ruines d'Hautecœur. Elle ne noua même pas ses cheveux qui vêtirent ses épaules. Ses pieds restèrent nus dans ses pantoufles.

Et elle attendit.

À présent, Angélique ne savait par où il arriverait. Sans doute, il ne pourrait monter, ils se verraient tous deux, elle accoudée au balcon, lui en bas, dans le Clos-Marie. Cependant, elle s'était assise, comme si elle eût compris l'inutilité d'aller à la fenêtre. Pourquoi ne passerait-il pas au travers des murs, comme les saints de la Légende? Elle attendait. Mais elle n'était point seule à attendre, elle les sentait toutes à son entour, les vierges dont le vol blanc l'enveloppait depuis sa jeunesse. Elles entraient avec le rayon de lune, elle venaient des grands arbres mystérieux de l'Évêché, aux cimes bleues, des coins perdus de la cathédrale, enchevêtrant sa forêt de pierres. De tout l'horizon connu et aimé, de la Chevrotte, des saules, des herbes, la jeune fille entendait ses rêves qui lui revenaient, les espoirs, les désirs, ce qu'elle avait mis d'elle dans les choses, à les voir chaque jour, et que les choses lui renvoyaient.

Jamais les voix de l'invisible n'avaient parlé si haut, elle écoutait l'au-delà, elle reconnaissait, au fond de la nuit brûlante, sans un souffle d'air, le léger frisson qui était pour elle le frôlement de la robe d'Agnès, quand la gardienne de son corps se tenait à son côté. Elle s'égayait de savoir Agnès là, avec les autres. Et elle attendait.

Du temps s'écoula encore, Angélique n'en avait pas conscience. Cela lui parut naturel, lorsque Félicien arriva, enjambant la balustrade du balcon. Sur le ciel blanc, sa taille haute se détachait. Il n'entra pas, il resta dans le cadre lumineux de la fenêtre.

—N'ayez pas peur.... C'est moi, je suis venu. Elle n'avait pas peur, elle le trouvait simplement exact.

—C'est par les charpentes, n'est-ce pas, que vous êtes monté?

—Oui, par les charpentes.

Ce moyen si aisé la fit rire. Il s'était hissé d'abord sur l'auvent de la porte; puis, de là, grimpant le long de la console, dont le pied s'appuyait au bandeau du rez-de-chaussée, il avait sans peine atteint le balcon.

—Je vous attendais, venez près de moi.

Félicien, qui arrivait violent, jeté aux résolutions folles, ne bougea pas, étourdi de cette félicité brusque. Et Angélique, maintenant, était certaine que les saintes ne lui défendaient pas d'aimer, car elle les entendait l'accueillir avec elle, d'un rire d'affection, léger comme une haleine de la nuit; Où avait-elle eu la sottise de prendre qu'Agnès se fâcherait? À son côté, Agnès était radieuse d'une joie qu'elle sentait descendre sur ses épaules et l'envelopper, pareille à la caresse de deux grandes ailes. Toutes, qui étaient mortes d'amour, se montraient compatissantes aux peines des vierges, et ne revenaient errer, par les nuits chaudes, que pour veiller, invisibles, sur leurs tendresses en larmes.

—Venez près de moi, je vous attendais.

Alors, chancelant, Félicien entra. Il s'était dit qu'il la voulait, qu'il la saisirait entre ses bras, à l'étouffer, malgré ses cris. Et voilà qu'en la trouvant si douce, voilà qu'en pénétrant dans cette chambre toute blanche et si pure, il redevenait plus candide et plus faible qu'un enfant.

Il avait fait trois pas. Mais il frissonnait, il tomba sur les deux genoux, loin d'elle.

—Si vous saviez quelle abominable torture! Je n'avais jamais souffert ainsi, l'unique douleur est de ne se croire pas aimé... Je veux bien tout perdre, être un misérable, mourant de faim, tordu par la maladie. Mais je ne veux plus passer une journée, avec ce mal dévorant dans le cœur, de me dire que vous ne m'aimez pas.... Soyez bonne, épargnez-moi....

Elle l'écoutait, muette, bouleversée de pitié, bienheureuse cependant.

—Ce matin, comme vous m'avez laissé partir! Je m'imaginais que vous étiez devenue meilleure, que vous aviez compris. Et je vous ai retrouvée telle qu'au premier jour, indifférente, me traitant en simple client qui passe, me rappelant durement aux questions basses de la vie.... Dans l'escalier, je trébuchais. Dehors, j'ai couru, j'avais peur d'éclater en larmes.

Puis, au moment de monter chez moi, il m'a semblé que j'allais étouffer, si je m'enfermais.... Alors, je me suis sauvé en rase campagne, j'ai marché au hasard, un chemin, puis un autre.

La nuit s'est faite, je marchais encore. Mais le tourment galopait aussi vite et me dévorait. Quand on aime, on ne peut fuir la peine de son amour.... Tenez! c'était là que vous aviez planté le couteau, et la pointe s'enfonçait toujours plus avant.

Il eut une longue plainte, au souvenir de son supplice.

—Je suis resté des heures dans l'herbe, abattu par le mal, comme un arbre arraché... Et plus rien n'existait, il n'y avait que vous. La pensée que je ne vous aurais pas me faisait mourir. Déjà, mes membres s'engourdissaient, une folie emportait ma tête.... Et c'est pourquoi je suis revenu. Je ne sais par où j'ai passé, comment j'ai pu arriver jusqu'à cette chambre.

Pardonnez-moi, j'aurais fendu les portes avec mes poings, je me serais hissé à votre fenêtre en plein jour....

Elle était dans l'ombre. Lui, à genoux sous la lune, ne la voyait pas, toute pâlie de tendresse repentante, si émue qu'elle ne pouvait parler. Il la crut insensible, il joignit les mains.

—Cela date de loin.... C'est un soir que je vous ai aperçue, ici, à cette fenêtre. Vous n'étiez qu'une blancheur vague, je distinguais à peine votre visage, et pourtant je vous voyais, je vous devinais telle que vous êtes. Mais j'avais très peur, j'ai rôdé, pendant des nuits, sans trouver le courage de vous rencontrer en plein jour.... Et puis, vous me plaisiez dans ce mystère, mon bonheur était de rêver à vous, comme à une inconnue que je ne connaîtrais jamais..: Plus tard, j'ai su qui vous étiez, on ne peut résister à ce besoin de savoir, de posséder son rêve. C'est alors que ma fièvre a commencé. Elle a grandi à chaque rencontre. Vous vous rappelez, la première fois, dans ce champ, le matin où j'examinais le vitrail. Jamais je ne m'étais senti si gauche, vous avez eu bien raison de vous moquer de moi.... Et je vous ai effrayée ensuite, j'ai continué à être maladroit, en vous poursuivant jusque chez vos pauvres.

Déjà, je cessais d'être le maître de ma volonté, je faisais les choses avec l'étonnement et la crainte de les faire.... Lorsque je me suis présenté pour la commande de cette mitre, c'est une force qui me poussait, car moi je n'osais point, j'étais certain de vous déplaire.... Si vous compreniez à quel point je suis misérable! Ne m'aimez pas, mais laissez-moi vous aimer. Soyez froide, soyez méchante, je vous aimerai comme vous serez. Je ne vous demande que de vous voir, sans espoir aucun, pour l'unique joie d'être ainsi, à vos genoux.

Il se tut, défaillant, perdant courage à croire qu'il ne trouvait rien pour la toucher. Et il ne sentait pas qu'elle souriait, d'un sourire invincible, peu à peu grandi sur ses lèvres. Ah! le cher garçon, il était si naïf et si croyant, il récitait là sa prière de cœur tout neuf et passionné, en adoration devant elle, comme devant le rêve même de sa jeunesse! Dire qu'elle avait lutté d'abord pour ne pas le revoir, puis qu'elle s'était juré de l'aimer sans jamais qu'il le sût! Un grand silence s'était fait, les saintes ne défendaient point d'aimer, lorsqu'on aimait ainsi. Derrière son dos, une gaieté avait couru, à peine un frisson, l'onde mouvante de la lune sur le carreau de la chambre.

Un doigt invisible, sans doute celui de sa gardienne, se posa sur sa bouche, pour la desceller de son serment. Elle pouvait parler désormais, tout ce qui flottait de puissant et de tendre à son entour lui soufflait des paroles.

—Ah! oui, je me souviens, je me souviens....

Et Félicien, tout de suite, fut pris par la musique de cette voix, dont le charme était sur lui si fort, que son amour grandissait, rien qu'à l'entendre.

—Oui, je me souviens, quand vous êtes venu dans la nuit.

Vous étiez si loin, les premiers soirs, que le petit bruit de vos pas me laissait incertaine. Ensuite, je vous ai reconnu, et j'ai vu plus tard votre ombre, et un soir enfin vous vous êtes montré, par une belle nuit pareille à celle-ci, en pleine lumière blanche. Vous sortiez lentement des choses, tel que je vous attendais depuis des années.... Je me souviens du grand rire que je retenais, qui a éclaté malgré moi, lorsque vous avez sauvé ce linge, emporté par la Chevrotte. Je me souviens de ma colère, lorsque vous me voliez mes pauvres, en leur donnant tant d'argent, que j'avais l'air d'une avare. Je me souviens de ma peur, le soir où vous m'avez forcée à courir si vite, les pieds nus dans l'herbe.... Oui, je me souviens, je me souviens....

Sa voix de cristal s'était troublée un peu, dans le frisson de ce dernier souvenir qu'elle évoquait, comme si le: Je vous aime, eût de nouveau passé sur son visage. Et lui, l'écoutait avec ravissement.

—J'ai été méchante, c'est bien vrai. On est si sotte, quand on ne sait pas! On fait des choses qu'on croit nécessaires, on a peur d'être en faute, dès qu'on obéit à son cœur. Mais que j'ai eu des remords ensuite, que j'ai souffert de votre souffrance!... Si je voulais expliquer cela, je ne pourrais pas sans doute. Lorsque vous êtes venu, avec votre dessin de sainte Agnès, j'étais enchantée de travailler pour vous, je me doutais bien que vous reviendriez chaque jour. Et, voyez un peu, j'ai affecté l'indifférence, comme si je prenais à tâche de vous chasser de la maison. On a donc le besoin de se rendre malheureux? Tandis que j'aurais voulu vous accueillir les mains ouvertes, il y avait, au fond de mon être, une autre femme qui se révoltait, qui avait crainte et méfiance de vous, qui se plaisait à vous torturer d'incertitude, dans l'idée vague d'une querelle à vider, dont elle aurait oublié la cause très ancienne.

Je ne suis pas toujours bonne, il repousse en moi des choses que j'ignore.... Et, le pis, certes, est que je vous ai parlé d'argent. Ah! l'argent, moi qui n'y ai jamais songé, qui en accepterais seulement de pleins chariots pour la joie d'en faire pleuvoir où je voudrais! Quel amusement de malice ai-je pu prendre à me calomnier ainsi? Me pardonnerez-vous?

Félicien était à ses pieds. Il avait marché sur les genoux, jusqu'à elle. C'était inespéré et sans bornes.

Il murmura:

—Ah! chère âme, inestimable, et belle, et bonne, d'une bonté de prodige qui m'a guéri d'un souffle! Je ne sais plus si j'ai souffert.... Et c'est à vous de me pardonner, car j'ai à vous faire un aveu, il faut que je vous dise qui je suis.

Un grand trouble le reprenait, à l'idée qu'il ne pouvait se cacher davantage, lorsqu'elle se confiait si franchement à lui.

Cela devenait déloyal. Il hésitait pourtant, dans la crainte de la perdre, si elle s'inquiétait de l'avenir, en le connaissant enfin.

Et elle attendait qu'il parlât, de nouveau malicieuse, malgré elle.

À voix très basse, il continua:

—J'ai menti à vos parents.

—Oui, je sais, dit-elle, souriante.

—Non, vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir, cela est trop loin.... Je ne peins sur verre que pour mon plaisir, il faut que vous sachiez....

Alors, d'un geste prompt, elle lui mit la main sur la bouche, elle arrêta sa confidence.

—Je ne veux pas savoir.... Je vous attendais, et vous êtes venu.

Cela suffit.

Il ne parlait plus, cette petite main sur ses lèvres le suffoquait de bonheur.

—Je saurai plus tard, quand il sera temps.... Puis, je vous assure que je sais. Vous ne pouvez être que le plus beau, le plus riche, le plus noble, car ce rêve-là est le mien. J'attends bien tranquille, j'ai la certitude qu'il s'accomplira.... Vous êtes celui que j'espérais, et je suis à vous....

Une seconde fois, elle s'interrompit, dans le frémissement des mots qu'elle prononçait. Elle n'était pas seule à les trouver, ils lui arrivaient de la belle nuit, du grand ciel blanc, des vieux arbres et des vieilles pierres, endormis dehors, rêvant tout haut ses rêves; et des voix, derrière elle; les murmuraient aussi, les voix de ses amies de la Légende, dont l'air était peuplé. Mais un mot restait à dire, celui où tout allait se fondre, l'attente lointaine, la lente création de l'amant, la fièvre accrue des premières rencontres. Il s'échappa, du vol blanc d'un oiseau matinal montant au jour, dans la blancheur vierge de la chambre.

—Je vous aime.

Angélique, les deux mains ouvertes, glissées sur les genoux, se donnait. Et Félicien se rappelait le soir où elle courait pieds nus dans l'herbe, si adorable, qu'il l'avait poursuivie pour balbutier à son oreille: Je vous aime. Et il entendait bien qu'elle venait seulement de lui répondre, du même cri: Je vous aime, l'éternel cri sorti enfin de son cœur grand ouvert.

—Je vous aime.... Prenez-moi, emportez-moi, je vous appartiens.

Elle se donnait, dans un don de toute sa personne. C'était une flamme héréditaire rallumée en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le vide, sa tête trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu les bras, elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de ses veines, n'ayant que le besoin de se fondre en lui. Et ce fut lui, venu pour la prendre, qui trembla devant cette innocence, si passionnée. Il la retint doucement par les poignets, il lui recroisa ses mains chastes sur la poitrine.

Un instant, il la regarda, sans même céder à la tentation de baiser ses cheveux.

—Vous m'aimez, et je vous aime.... Ah! la certitude d'être aimé!

Mais un émoi les tira de ce ravissement. Qu'était-ce donc?

Ils se voyaient dans une grande lumière blanche, il lui semblait que la clarté de la lune s'élargissait, resplendissait comme celle d'un soleil. C'était l'aube, une nuée s'empourprait au-dessus des ormes de l'Évêché. Eh! quoi? déjà le jour! Ils en restaient confondus, ils ne pouvaient croire que, depuis des heures, ils étaient là, à causer. Elle ne lui avait rien dit encore, et lui avait tant d'autres choses à dire!

—Une minute, rien qu'une minute!

L'aube, souriante, grandissait, l'aube déjà tiède d'une chaude journée d'été. Une à une, les étoiles venaient de s'éteindre, et avec elles étaient parties les visions errantes, les amies invisibles, remontées dans un rayon de lune.

Maintenant, sous le plein jour, la chambre n'était plus blanche que de la blancheur de ses murs et de ses poutres, toute vide avec ses antiques meubles de chêne sombre: On voyait le lit défait, qu'un des rideaux de perse, retombé, cachait à demi.

—Une minute, une minute encore!

Angélique s'était levée, refusant, pressant Félicien de partir. Depuis que le jour croissait, elle était prise d'une confusion, et la vue du lit l'acheva. À sa droite, elle avait cru entendre un léger bruit, tandis que ses cheveux s'envolaient, bien que pas un souffle de vent ne fût entré. N'était-ce pas Agnès qui s'en allait la dernière, chassée par le soleil?

—Non, laissez-moi, je vous en prie.... Il fait si clair maintenant, j'ai peur.

Alors, Félicien, obéissant, se retira. Être aimé, cela dépassait son désir. À la fenêtre pourtant, il se retourna, il la regarda longuement encore, comme s'il voulait emporter en lui quelque chose d'elle. Tous deux se souriaient, baignés d'aube, dans cette caresse prolongée de leur regard.

Une dernière fois, il lui dit:

—Je vous aime.

Et elle répéta:

—Je vous aime.

Ce fut tout, il était descendu déjà par les charpentes, avec une agilité souple, tandis que, demeurée sur le balcon, accoudée, elle le suivait des yeux. Elle avait pris le bouquet de violettes, elle le respirait pour dissiper sa fièvre. Et, quand il traversa le Clos-Marie et qu'il leva la tête, il l'aperçut qui baisait les fleurs.

Félicien avait à peine disparu derrière les saules, qu'Angélique s'inquiéta, en entendant, au-dessous d'elle, ouvrir la porte de la maison. Quatre heures sonnaient, on ne s'éveillait jamais que deux heures plus tard. Sa surprise augmenta, lorsqu'elle reconnut Hubertine; car, d'habitude, Hubert descendait le premier.

Elle la vit se promener lentement par les allées de l'étroit jardin, les bras abandonnés, la face pâle dans l'air matinal, comme si un étouffement lui eût fait quitter sitôt sa chambre, après une nuit brûlante d'insomnie. Et Hubertine était très belle encore, vêtue d'un simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; et elle semblait très lasse, heureuse et désespérée.


VIII

Le lendemain, en s'éveillant d'un sommeil de huit heures, d'un de ces doux et profonds sommeils qui reposent des grandes félicités, Angélique courut à sa fenêtre. Le ciel était très pur, le temps chaud continuait, après un gros orage qui l'avait inquiétée, la veille; et elle cria joyeusement à Hubert, en train d'ouvrir les volets, au-dessous d'elle!

—Père, père! du soleil!... Ah! que je suis contente, la procession sera belle!...

Vite, elle s'habilla pour descendre. C'était ce jour-là, le 28 juillet, que la procession du Miracle devait parcourir les rues de Beaumont. Et, chaque année, à cette date, il y avait fête chez les brodeurs: on ne touchait pas une aiguille, on passait la journée à orner le logis, d'après tout un arrangement traditionnel, que, depuis quatre cents ans, les mères léguaient aux filles.

Angélique, en se hâtant de prendre son café au lait, s'occupait déjà des tentures.

—Mère, on devrait les visiter, pour voir si elles sont en bon état.

—Nous avons le temps, répondit Hubertine de sa voix placide. Nous ne les accrocherons pas avant midi.

Il s'agissait de trois panneaux admirables d'ancienne broderie, que les Hubert gardaient avec dévotion, comme une relique de famille, et qu'ils sortaient une fois l'an, le jour où passait la procession. Dès la veille, selon l'usage, le cérémoniaire, le bon abbé Cornille, était allé de porte en porte avertir les habitants de l'itinéraire que suivrait la statue de sainte Agnès, accompagnée de Monseigneur portant le Saint Sacrement. Il y avait plus de quatre siècles que cet itinéraire restait le même: le départ se faisait par la porte Sainte-Agnès, la rue des Orfèvres, la Grand-Rue, la rue Basse; puis, après avoir traversé la ville nouvelle, on regagnait la rue Magloire et la place du Cloître, pour rentrer par la grande façade. Et les habitants, sur le parcours, rivalisaient de zèle, pavoisaient les fenêtres, tendaient les murs de leurs plus riches étoffes, semaient le petit pavé caillouteux de roses effeuillées.

Angélique ne se calma que lorsqu'on lui eut permis de tirer les trois morceaux brodés du tiroir où ils dormaient l'année entière.

—Ils n'ont rien, rien du tout, murmurait-elle, ravie.

Quand elle eut enlevé soigneusement les papiers fins qui les protégeaient, ils apparurent, tous les trois consacrés à Marie: la Vierge recevant la visite de l'Ange, la Vierge pleurant au pied de la croix, la Vierge montant au ciel. Ils dataient du quinzième siècle, en soie nuancée sur fond d'or, d'une conservation merveilleuse; et les brodeurs, qui en avaient refusé de grosses sommes, en étaient très fiers.

—Mère, c'est moi qui les accroche!

C'était toute une affaire. Hubert passa la matinée à nettoyer la vieille façade. Il emmanchait un balai au bout d'un bâton, il époussetait les pans de bois garnis de briques, jusqu'aux charpentes du comble; puis, il lavait à l'éponge le soubassement de pierre, ainsi que toutes les parties de la tourelle d'escalier qu'il pouvait atteindre. Et les trois morceaux brodés, alors, prenaient leurs places. Angélique les accrocha, par les anneaux, aux clous séculaires, l'Annonciation sous la fenêtre de gauche, l'Assomption sous celle de droite; quant au Calvaire, il avait ses clous au-dessus de la grande fenêtre du rez-de-chaussée, et elle dut sortir une échelle pour l'y pendre à son tour. Déjà elle avait garni de fleurs les fenêtres, l'antique logis semblait revenu au temps lointain de sa jeunesse, avec ces broderies d'or et de soie rayonnante dans le beau soleil de fête.

Depuis le déjeuner, toute la rue des Orfèvres s'activait. Pour éviter la chaleur trop forte, la procession ne sortait qu'à cinq heures; mais, dès midi, la ville faisait sa toilette. En face des Hubert, l'orfèvre tendait sa boutique de draperies bleu ciel, bordées d'une frange d'argent; tandis que le cirier, à côté, utilisait les rideaux de son alcôve, des rideaux de cotonnade rouge, saignant au plein jour. Et c'était, à chaque maison, d'autres couleurs, une prodigalité d'étoffes, tout ce qu'on avait, jusqu'à des descentes de lit, battant dans les souffles las de la chaude journée. La rue en était vêtue, d'une gaieté éclatante et frissonnante, changée en une galerie de gala, ouverte sous le ciel.

Tous les habitants s'y bousculaient, parlant haut, comme chez eux, les uns promenant des objets à pleins bras, les autres grimpant, clouant, criant. Sans compter le reposoir qu'on dressait au coin de la Grand-Rue, et qui mettait en l'air les femmes du voisinage, empressées à fournir les vases et les candélabres. Angélique courut offrir les deux flambeaux Empire, qui ornaient la cheminée du salon. Elle ne s'était pas arrêtée depuis le matin, elle ne se fatiguait même pas, soulevée, portée par sa grande joie intérieure. Et, comme elle revenait, les cheveux au vent, effeuiller des roses dans une corbeille, Hubert plaisanta.

—Tu te donneras moins de mal, le jour de tes noces.... C'est donc toi qu'on marie?

—Mais oui, c'est moi? répondit-elle gaiement.

Hubertine sourit à son tour.

—En attendant, puisque la maison est belle, nous ferions bien de monter nous habiller.

—Tout de suite, mère.... Voici ma corbeille pleine.

Elle acheva d'effeuiller ses roses, qu'elle se réservait de jeter devant Monseigneur. Les pétales pleuvaient de ses doigts minces, la corbeille débordait, légère, odorante. Et elle disparut dans l'étroit escalier de la tourelle, en disant avec un grand rire:

—Vite! je vais me faire belle comme un astre!

L'après-midi s'avançait. Maintenant, la fièvre active de Beaumont-l'Église s'était apaisée, une attente frémissait dans les rues, prêtes enfin, chuchotantes de voix discrètes. La grosse chaleur avait décru avec le soleil oblique, il ne tombait plus du ciel pâli, entre les maisons resserrées, qu'une ombre tiède et fine, d'une sérénité tendre. Et le recueillement était profond, comme si toute la vieille cité devenait un prolongement de la cathédrale. Seuls, des bruits de voitures montaient de Beaumont-la-Ville, la cité nouvelle, au bord du Ligneul, où beaucoup de fabriques ne chômaient même pas, dédaigneuses de fêter cette antique solennité religieuse.

Dès quatre heures, la grosse cloche de la tour du nord, celle dont le branle remuait la maison des Hubert, se mit à sonner; et ce fut au même instant qu'Angélique et Hubertine reparurent, habillées. Celle-ci était en robe de toile écrue, garnie d'une modeste dentelle de fil, mais la taille si jeune, dans sa rondeur puissante, qu'elle semblait être la sœur aînée de sa fille adoptive. Angélique, elle, avait mis sa robe de foulard blanc; et rien autre, pas un bijou aux oreilles ni aux poignets, rien que ses mains nues, son col nu, rien que le satin de sa peau sortant de l'étoffe légère, comme un épanouissement de fleur. Un peigne invisible, planté à la hâte, retenait mal les boucles de ses cheveux en révolte, d'un blond de soleil. Elle était ingénue et fière, d'une simplicité candide, belle comme un astre.

—Ah! dit-elle, on sonne, Monseigneur a quitté l'Évêché.

La cloche continuait, haute et grave, dans la grande pureté du ciel. Et les Hubert s'installaient à la fenêtre du rez-de-chaussée large ouverte, les deux femmes accoudées sur la barre d'appui, l'homme debout derrière elles. C'étaient leurs places accoutumées, ils étaient au bon endroit pour voir, les premiers à regarder la procession venir du fond de l'église, sans perdre un cierge du défilé.

—Où est ma corbeille? demanda Angélique.

Il fallut qu'Hubert lui passât la corbeille de roses effeuillées, qu'elle garda entre ses bras, serrée contre sa poitrine.

—Oh! cette cloche, murmura-t-elle encore, on dirait qu'elle nous berce!

Toute la petite maison vibrait, sonore du branle de la cloche; et la rue, le quartier restait dans l'attente, gagné par ce frisson, tandis que les tentures battaient plus languissamment, à l'air du soir. Le parfum des roses était très doux.

Une demi-heure se passa. Puis, d'un seul coup, les deux vantaux de la porte Sainte-Agnès furent poussés, les profondeurs de l'église apparurent, sombres, piquées des petites taches luisantes des cierges. Et d'abord le porte-croix sortit, un sous-diacre en tunique, flanqué de deux acolytes tenant chacun un grand flambeau allumé. Derrière eux, se hâtait le cérémoniaire, le bon abbé Camille, qui, après s'être assuré du bel état de la rue, s'arrêta sous le porche, assista au défilé un instant, pour vérifier si les places d'ordre étaient bien prises. Les confréries laïques ouvraient la marche, des associations pieuses, des écoles, par rang d'ancienneté. Il y avait des enfants tout petits, des fillettes en blanc, pareilles à des épousées, des garçonnets frisés et nu-tête, endimanchés comme des princes, ravis, cherchant déjà leurs mères du regard. Un gaillard de neuf ans allait seul, au milieu, vêtu en saint Jean Baptiste, avec une peau de mouton sur ses maigres épaules nues. Quatre gamines, fleuries de rubans roses, portaient un pavois de mousseline, où se dressait une gerbe de blé mûr.

Puis, c'étaient de grandes demoiselles, groupées autour d'une bannière de la Vierge, des dames en noir qui avaient également leur bannière, une soie cramoisie brodée d'un saint Joseph, d'autres, d'autres bannières encore, en velours, en satin, balancées au bout des bâtons dorés. Les confréries d'hommes n'étaient pas moins nombreuses, des pénitents de toutes les couleurs, les pénitents gris surtout, vêtus de toile bise, encapuchonnés, et dont l'emblème faisait sensation, une immense croix garnie d'une roue, à laquelle pendaient, accrochés, les instruments de la Passion.

Angélique se récria de tendresse, dès que les enfants se montrèrent.

—Oh! les amours! regardez donc! Un, pas plus haut qu'une botte, trois ans à peine, chancelant et fier sur ses petits pieds, passait si drôle, qu'elle plongea la main dans la corbeille et le couvrit d'une poignée de fleurs. Il disparaissait, il avait des roses sur les épaules, parmi les cheveux. Et le rire tendre qu'il soulevait, gagna de proche en proche, des fleurs plurent de chaque fenêtre. Dans le silence bourdonnant de la rue, on n'entendait plus que le piétinement assourdi de la procession, tandis que les poignées de fleurs s'abattaient sur le pavé, d'un vol silencieux. Bientôt, il y en eut une jonchée.

Mais, rassuré sur le bon ordre des laïques, l'abbé Cornille s'impatienta, inquiet de ce que le cortège s'immobilisait depuis deux minutes, et il s'empressa de regagner la tête, tout en saluant les Hubert d'un sourire, au passage.

—Qu'ont-ils donc à ne pas marcher? dit Angélique, qu'une fièvre prenait, comme si elle eût, à l'autre bout, là-bas, attendu son bonheur.

Hubertine répondit de son air calme:

—Ils n'ont pas besoin de courir.

—Quelque encombrement, peut-être un reposoir qu'on achève, expliqua Hubert.

Les filles de la Vierge s'étaient mises à chanter un cantique, et leurs voix aiguës montaient dans le plein air, avec une limpidité de cristal. De proche en proche, le défilé s'ébranla. On repartit.

Maintenant, après les laïques, le clergé commençait à sortir de l'église, les moins dignes les premiers. Tous, en surplis, se couvraient de la barrette, sous le porche; et chacun tenait un cierge allumé, ceux de droite, de la main droite, ceux de gauche, de la main gauche, en dehors du rang, double rangée de petites flammes mouvantes, presque éteintes dans le plein jour. D'abord, ce fut le grand séminaire, les paroisses, les églises collégiales; puis, vinrent les clercs et les bénéficiaires de la cathédrale, que suivaient les chanoines, les épaules couvertes de pluviaux blancs. Au milieu d'eux, se trouvaient les chantres, en chapes de soie rouge, qui avaient commencé l'antienne, à pleine voix, et auxquels tout le clergé répondait, d'un chant plus léger. L'hymne Pange lingua s'éleva très pure, la rue était pleine d'un grand frissonnement de mousseline, les ailes envolées des surplis, que les petites flammes des cierges criblaient de leurs étoiles d'or pâli.

—Oh! sainte Agnès! murmura Angélique.

Elle souriait à la sainte, que quatre clercs portaient sur un brancard de velours bleu, orné de dentelle. Chaque année, elle avait un étonnement, à la voir ainsi hors de l'ombre où elle veillait depuis des siècles, tout autre sous la grande lumière, dans sa robe de longs cheveux d'or. Elle était si vieille et très jeune pourtant, avec ses petites mains, ses petits pieds fluets, son mince visage de fillette, noirci par l'âge.

Mais Monseigneur devait la suivre. On entendait déjà venir, du fond de l'église, le balancement des encensoirs.

Il y eut des chuchotements, Angélique répéta:

—Monseigneur.... Monseigneur....

Et, à cette minute, les yeux sur la sainte qui passait, elle se rappelait les vieilles histoires, les hauts marquis d'Hautecœur délivrant Beaumont de la peste, grâce à l'intervention d'Agnès, Jean V et tous ceux de sa race venant s'agenouiller devant elle, dévots à son image; et elle les voyait tous, les seigneurs du miracle, défiler un à un, comme une lignée de princes.

Un large espace était resté vide. Puis, le chapelain chargé du soin de la crosse s'avança, la tenant droite, la partie courbe vers lui. Ensuite, parurent deux thuriféraires, qui allaient à reculons et balançaient à petits coups les encensoirs, ayant chacun près de lui un acolyte chargé de la navette. Et le grand dais de velours pourpre, garni de crépines d'or, eut quelque peine à sortir par une des baies de la porte. Mais, vivement, l'ordre se rétablit, les autorités désignées prirent les bâtons. Dessous, entre ses diacres d'honneur, Monseigneur marchait, tête nue, les épaules couvertes de l'écharpe blanche, dont les deux bouts enveloppaient ses mains, qui portaient le Saint Sacrement sans le toucher, très haut.

Tout de suite, les thuriféraires venaient de prendre du champ, et les encensoirs, lancés à la volée, retombèrent en cadence, avec le petit bruit argentin de leurs chaînettes.

Où donc Angélique avait-elle connu quelqu'un qui ressemblait à Monseigneur? Un recueillement inclinait tous les fronts. Mais elle, la tête penchée à demi, le regardait. Il avait la taille haute, mince et noble, d'une jeunesse superbe pour ses soixante ans. Ses yeux d'aigle luisaient, son nez un peu fort accentuait l'autorité souveraine de sa face, adoucie par sa chevelure blanche, en boucles épaisses; et elle remarqua la pâleur du teint où elle crut voir monter un flot de sang. Peut être n'était-ce que le reflet du grand soleil d'or, qu'il portait de ses mains couvertes, et qui le mettait dans un rayonnement de clarté mystique.

Certainement, un visage à cette ressemblance s'évoquait, au fond d'elle. Dès les premiers pas, Monseigneur avait commencé les versets d'un psaume, qu'il récitait à voix basse, avec ses diacres; alternativement. Et elle trembla, quand elle le vit tourner les yeux vers la fenêtre où elle était, tellement il lui apparut sévère, d'une froideur hautaine, condamnant la vanité de toute passion. Ses regards étaient allés aux trois broderies anciennes, Marie visitée par l'Ange, Marie au pied de la Croix, Marie montant aux cieux. Ils se réjouirent, puis ils s'abaissèrent, se fixèrent sur elle, sans que, dans son trouble, elle pût comprendre s'ils pâlissaient de dureté ou de douceur. Déjà, ils étaient revenus au Saint Sacrement, immobiles, luisants dans le reflet du grand soleil d'or. Les encensoirs partaient à la volée, retombaient avec le bruit argentin des chaînettes, pendant qu'un petit nuage, une fumée d'encens, montait dans l'air.

Mais le cœur d'Angélique battit à se rompre. Derrière le dais, elle venait d'apercevoir la mitre, sainte Agnès ravie par deux anges, l'œuvre brodée fil à fil de son amour, qu'un chapelain, les doigts enveloppés d'un voile, portait dévotement, comme une chose sainte. Et là, parmi les laïques qui suivaient, dans le flot des fonctionnaires, des officiers, des magistrats, elle reconnaissait Félicien, au premier rang, mince et blond, en habit, avec ses cheveux bouclés, son nez droit, un peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Elle l'attendait, elle n'était pas surprise de le voir enfin se changer en prince. Au regard anxieux qu'il lui jeta, implorant le pardon de son mensonge, elle répondit par un clair sourire.

—Tiens! murmura Hubertine stupéfaite, n'est-ce point ce jeune homme?

Elle aussi l'avait reconnu, et elle s'inquiéta, lorsque, se tournant, elle vit sa fille transfigurée.

—Il nous a donc menti?... Pourquoi? le sais-tu?... Sais-tu qui est ce jeune homme?

Oui, peut-être le savait-elle. Une voix répondait en elle à des questions récentes. Mais elle n'osait, elle ne voulait plus s'interroger. La certitude se ferait, lorsqu'il en serait temps.

Elle en sentait l'approche, dans un gonflement d'orgueil et de passion.

—Qu'y a-t-il donc? demanda Hubert, en se penchant derrière sa femme. Jamais il n'était à la minute présente. Et, quand elle lui eut désigné le jeune homme, il douta.

—Quelle idée! ce n'est pas lui.

Alors, Hubertine affecta de s'être trompée. C'était le plus sage, elle se renseignerait. Mais la procession qui venait de s'arrêter de nouveau, pendant que Monseigneur, à l'angle de la rue, encensait le Saint Sacrement, parmi les verdures du reposoir, allait repartir; et Angélique, dont la main s'était oubliée au fond de la corbeille, tenant une dernière poignée de feuilles de rose, eut un geste trop prompt, jeta les fleurs, dans son trouble enchanté. Justement, Félicien se remettait en marche.

Les fleurs pleuvaient, deux pétales, balancés lentement, volèrent, se posèrent sur ses cheveux. C'était la fin. Le dais avait disparu au coin de la Grand-Rue, la queue du cortège s'écoulait, laissant le pavé désert, recueilli, comme assoupi de foi rêveuse, dans l'exhalaison un peu âpre des roses foulées. Et l'on entendait encore, au loin, de plus en plus faible, le bruit argentin des chaînettes, retombant à chaque volée des encensoirs.

—Oh! veux-tu, mère? s'écria Angélique, nous irons dans l'église les voir rentrer. Le premier mouvement d'Hubertine fut de refuser. Puis, elle éprouvait elle-même un si grand désir d'avoir une certitude, qu'elle consentit.

—Oui, tout à l'heure, puisque cela te fait plaisir.

Mais il fallait patienter. Angélique, qui était montée mettre un chapeau, ne tenait pas en place. Elle revenait à chaque minute devant la fenêtre, interrogeait le bout de la rue, levait les yeux comme pour interroger l'espace lui-même; et elle parlait tout haut, elle suivait la procession, pas à pas.

—Ils descendent la rue Basse.... Ah! les voilà qui doivent déboucher sur la place, devant la Sous-Préfecture.... Ça n'en finit plus, les grandes voies de Beaumont-la-Ville. Et pour le plaisir qu'ils ont à voir sainte Agnès, ces marchands de toile!

Un fin nuage rose, coupé délicatement d'un treillis d'or, planait au ciel. Cela se sentait, dans l'immobilité de l'air, que toute la vie civile était suspendue, que Dieu avait quitté sa maison, où chacun attendait qu'on le ramenât, pour reprendre les occupations quotidiennes. En face, les draperies bleues de l'orfèvre, les rideaux rouges du cirier, barraient toujours leurs boutiques.

Les rues semblaient dormir, il n'y avait plus, de l'une à l'autre, que le lent passage du clergé, dont le cheminement se devinait de tous les points de la ville.

—Mère, mère, je t'assure qu'ils sont à l'entrée de là rue Magloire. Ils vont remonter la pente.

Elle mentait, il n'était que six heures et demie, et jamais la procession ne rentrait avant sept heures un quart. Elle savait bien que le dais devait longer à ce moment le bas port du Ligneul. Mais elle avait une telle hâte!...

—Mère, dépêchons, nous n'aurons pas de placé.

—Allons, viens! finit par dire Hubertine, en souriant malgré elle.

—Moi, je reste, déclara Hubert. Je vais décrocher les broderies et je mettrai la table.

L'église leur parut vide, Dieu n'étant plus là. Toutes les portes en restaient ouvertes, comme celles d'une maison en déroute, où l'on attend le retour du maître. Peu de monde entrait, le maître-autel seul, un sarcophage sévère de style roman, braisillait au fond de la nef, étoilé de cierges; et le reste du vaste vaisseau, les bas-côtés, les chapelles, s'emplissaient de nuit, sous la tombée du crépuscule.

Lentement, Angélique et Hubertine firent le tour. En bas, l'édifice s'écrasait, des piliers trapus portaient les pleins cintres des collatéraux. Elles marchaient le long de chapelles noires, enterrées comme des cryptes. Puis, lorsqu'elles traversèrent, devant la grand-porte, sous la travée des orgues, elles eurent un sentiment de délivrance, en levant les yeux vers les hautes fenêtres gothiques de la nef, qui s'élançaient au-dessus de la lourde assise romane. Mais elles continuèrent par le bas-côté méridional, l'étouffement recommença. À la croix du transept, quatre colonnes énormes étaient aux quatre angles; montaient d'un jet soutenir la voûte; et là régnait encore une clarté mauve, l'adieu du jour dans les roses des façades latérales. Elles avaient gravi les trois marches qui menaient au chœur, elles tournèrent par le pourtour de l'abside, la partie la plus anciennement bâtie, d'un enfouissement de sépulcre. Un instant, contre la vieille grille, très ouvragée, qui fermait le chœur de partout, elles s'arrêtèrent pour regarder scintiller le maître-autel, dont les petites flammes se reflétaient dans, le vieux chêne poli des stalles, de merveilleuses stalles fleuries de sculptures. Et elles revinrent ainsi à leur point de départ, levant de nouveau la tête, croyant sentir le souffle de l'envolée de la nef, tandis que les ténèbres croissantes reculaient, élargissaient les antiques murailles, où s'évanouissaient des restes d'or et de peinture.

—Je savais bien qu'il était trop tôt, dit Hubertine.

Angélique, sans répondre, murmura:

—Comme c'est grand!

Il lui semblait qu'elle ne connaissait pas l'église, qu'elle la voyait pour la première fois. Ses yeux erraient sur les rangées immobiles des chaises, allaient au fond des chapelles, où l'on ne devinait que les pierres tombales, à un redoublement d'ombre. Mais elle rencontra la chapelle Hautecœur, elle reconnut le vitrail, réparé enfin, avec son saint Georges vague comme une vision, dans le jour mourant. Et elle en eut beaucoup de joie.

À ce moment, un branle anima la cathédrale, la grosse cloche se remettait à sonner.

—Ah! dit-elle, les voilà, ils montent la rue Magloire.

Cette fois, c'était vrai. Un flot de foule envahit les collatéraux, et l'on sentit croître de minute en minute l'approche de la procession. Cela grandissait avec les volées de la cloche, avec un Souffle large qui venait du dehors, par la grand-porte béante. Dieu rentrait. Angélique, appuyée à l'épaule d'Hubertine, haussée sur la pointe des pieds, regardait cette baie ouverte, dont la rondeur se découpait dans le blanc crépuscule de la place du Cloître.

D'abord, reparut le sous-diacre portant la croix, flanqué des deux acolytes, avec leurs chandeliers; et, derrière eux, s'empressait le cérémoniaire, le bon abbé Comille, essoufflé, rendu de fatigue. Au seuil de l'église, chaque nouvel arrivant se détachait une seconde, d'une silhouette nette et vigoureuse, puis se noyait dans les ténèbres intérieures. C'étaient les laïques, les écoles, les associations, les confréries, dont les bannières, pareilles à des voiles, se balançaient, tout d'un coup mangées par l'ombre. On revit le groupe pâle des filles de la Vierge, qui entrait en chantant de leurs voix aiguës de séraphins. La cathédrale avalait toujours, la nef s'emplissait lentement, les hommes à droite, les femmes à gauche. Mais la nuit s'était faite, la place au loin se piqua d'étincelles, des centaines de petites lumières mouvantes, et ce fut le tour du clergé, les cierges allumés en dehors du rang, un double cordon de flammes jaunes, qui passa la porte. Cela n'en finissait plus, les cierges se succédaient, se multipliaient, le grand séminaire, les paroisses, la cathédrale, les chantres attaquant l'antienne, les chanoines en pluviaux blancs. Et, peu à peu, alors, l'église s'éclaira, se peupla de ces flammes, illuminée, criblée de centaines d'étoiles, comme un ciel d'été.

Deux chaises étaient libres, Angélique monta sur l'une d'elles.

—Descends, répétait Hubertine, c'est défendu.

Mais elle s'obstinait, tranquille.

—Pourquoi défendu? Je veux voir.... Oh! est-ce beau!

Et elle finit par décider sa mère à monter sur l'autre, chaise.

Maintenant, toute la cathédrale braisillait, ardente. Cette houle de cierges qui la traversait, allait allumer des reflets sous les voûtes écrasées des bas-côtés, au fond des chapelles, où brillaient la vitre d'une châsse, l'or d'un tabernacle. Même, dans le pourtour de l'abside jusque dans les cryptes sépulcrales, s'éveillaient des rayons. Le chœur flambait, avec son autel incendié, ses stalles luisantes, sa vieille grille dont les rosaces se découpaient en noir. Et l'envolée de la nef s'accusait encore, en bas les lourds piliers trapus portant les pleins cintres, en haut les faisceaux de colonnettes s'amincissant, fleurissant, parmi les arcs brisés des ogives, tout un élancement de foi et d'amour, qui était comme le rayonnement même de la lumière.

Mais, dans le roulement des pieds et le remuement des chaises, on entendit de nouveau retomber les chaînettes claires des encensoirs. Et les orgues, aussitôt, chantèrent une phrase énorme qui déborda, emplit les voûtes d'un grondement de foudre. C'était Monseigneur, encore sur la place, Sainte Agnès, à ce moment, gagnait l'abside, toujours portée par les clercs, la face comme apaisée aux lueurs des cierges, heureuse de retourner à ses songeries de quatre siècles. Enfin, précédé de la crosse, suivi de la mitre, Monseigneur rentra, tenant le Saint Sacrement du même geste, de ses deux mains couvertes de l'écharpe. Le dais, qui filait au milieu de la nef, s'arrêta devant la grille du chœur. Là, il y eut un peu de confusion, l'évêque fut un moment rapproché des personnes de sa suite.

Depuis que Félicien avait reparu, derrière la mitre, Angélique ne le quittait pas des yeux. Or, il arriva qu'il se trouva porté sur la droite du dais; et, à cet instant, elle vit, dans le même regard, la tête blanche de Monseigneur et la tête blonde du jeune homme. Un flamboiement avait passé sur ses paupières, elle joignit les mains, elle parla tout haut:

—Oh! Monseigneur, le fils de Monseigneur!

Son secret lui échappait. C'était un cri involontaire, la certitude enfin qui se faisait, dans la brusque clarté de leur ressemblance. Peut-être, au fond d'elle, le savait-elle déjà, mais elle n'aurait point osé se le dire; tandis que, maintenant, cela éclatait, l'éblouissait. De toutes parts, d'elle-même et des choses, des souvenirs remontaient, répétaient son cri.

Hubertine, saisie, murmura:

—Le fils de Monseigneur, ce garçon?

Autour d'elles deux, des gens s'étaient poussés. On les connaissait, on les admirait, la mère adorable encore dans sa toilette de simple toile, la fille d'une grâce d'archange, avec sa robe de foulard blanc. Elles étaient si belles et si en vue, ainsi montées sur des chaises, que des regards se levaient, s'oubliaient.

—Mais oui, ma bonne dame, dit la mère Lemballeuse, qui se trouvait dans le groupe, mais oui, le fils de Monseigneur!

Comment, vous ne saviez pas?... Et un beau jeune homme, et riche, ah! riche à acheter la ville, s'il voulait. Des millions, des millions!

Toute pâle, Hubertine écoutait.

—Vous avez bien entendu conter l'histoire? continua la vieille mendiante. Sa mère est morte en le mettant au monde, et c'est alors que Monseigneur s'est fait prêtre. Aujourd'hui, il se décide à l'appeler près de lui.... Félicien VII d'Hautecœur, comme qui dirait un vrai prince! Alors, Hubertine eut un grand geste de chagrin. Et Angélique rayonna, devant son rêve qui se réalisait. Elle ne s'étonnait toujours pas, elle savait bien qu'il devait être le plus riche, le plus beau, le plus noble; mais sa joie était immense, parfaite, sans souci des obstacles, qu'elle ne prévoyait point. Enfin, il se faisait connaître, il se donnait à son tour. L'or ruisselait avec les petites flammes des cierges, les orgues chantaient la pompe de leurs fiançailles, la lignée des Hautecœur défilait royalement, du fond de la légende: Norbert Ie, Jean V, Félicien III, Jean XII; puis, le dernier, Félicien VII, qui tournait vers elle sa tête blonde. Il était le descendant des cousins de la Vierge, le maître, le Jésus superbe, se révélant dans sa gloire, près de son père.

Justement, Félicien lui souriait, et elle ne remarqua pas le regard fâché de Monseigneur, qui venait de l'apercevoir debout sur la chaise, au-dessus de la foule, le sang au visage, en orgueilleuse et en passionnée.

—Ah! ma pauvre enfant, soupira Hubertine avec désespoir.

Mais les chapelains et les acolytes s'étaient rangés à droite et à gauche, et le premier diacre, ayant pris le Saint Sacrement des mains de Monseigneur, le posa sur l'autel. C'était la bénédiction finale, le Tantum ergo mugi parles chantres, l'encens des navettes fumant dans les encensoirs, le grand silence brusque de l'oraison. Et, au milieu de l'église ardente, débordante du clergé et de peuple, sous les voûtes élancées, Monseigneur remonta à l'autel, reprit des deux mains le grand soleil d'or, que par trois fois il agita en l'air, d'un lent signe de croix.


IX

Le soir même, en rentrant de l'église, Angélique pensait: «Je le verrai tout à l'heure: il sera dans le Clos-Marie, et je descendrai le retrouver.» Leurs yeux s'étaient donné ce rendez-vous. On ne dîna qu'à huit heures, dans la cuisine, selon l'habitude. Hubert parlait seul, excité par cette journée de fête.

Sérieuse, Hubertine répondait à peine, ne quittant pas du regard la jeune fille, qui mangeait d'un gros appétit, mais inconsciente, sans paraître savoir qu'elle portait la fourchette à sa bouche, toute à son rêve. Et Hubertine lisait clairement en elle, voyait se former et se suivre une à une les pensées, sous ce front candide, comme sous le cristal d'une eau pure.

À neuf heures, un coup de sonnette les étonna. C'était l'abbé Cornille. Malgré sa fatigue, il venait leur dire que Monseigneur avait beaucoup admiré les trois anciens panneaux de broderie.

—Oui, il en a parlé devant moi. Je savais que vous seriez heureux de l'apprendre.

Angélique, qui, au nom de Monseigneur, s'était intéressée, retomba dans sa songerie, dès que l'on causa de la procession.

Puis, au bout de quelques minutes, elle se mit debout.

—Où vas-tu donc? interrogea Hubertine.

Cette question la surprit, comme si elle-même ne se fût pas demandé pourquoi elle se levait.

—Mère, je monte, je suis très lasse.

Et, derrière cette excuse, Hubertine devinait la vraie raison, le besoin d'être seule, avec son bonheur.

—Viens m'embrasser.

Lorsqu'elle la tint serrée contre elle, dans ses bras, elle la sentit frémir. Son baiser de chaque soir se déroba presque.

Alors, très grave, elle la regarda en face, elle lut dans ses yeux le rendez-vous accepté, la fièvre de s'y rendre.

—Sois sage, dors bien.

Mais déjà Angélique, après un rapide bonsoir à Hubert et à l'abbé Cornille, montait dans sa chambre, éperdue, tellement elle avait senti son secret au bord de ses lèvres. Si sa mère l'avait gardée une seconde encore contre son cœur, elle aurait parlé.

Quand elle se fut enfermée à double tour, la lumière la blessa, elle souffla sa bougie. La lune se levait de plus en plus tard, la nuit était très sombre. Et, sans se déshabiller, assise devant la fenêtre ouverte sur les ténèbres, elle attendit pendant des heures. Les minutes s'écoulaient remplies, la même idée suffisait à l'occuper: elle descendrait le rejoindre, quand minuit sonnerait. Cela se ferait très naturellement, elle se voyait agir, pas à pas, geste à geste, avec cette aisance qu'on a dans les songes. Presque tout de suite, elle avait entendu partir l'abbé Cornille. Ensuite, les Hubert étaient montés à leur tour. Deux fois, il lui sembla que leur chambre se rouvrait, que des pieds furtifs s'avançaient jusqu'à l'escalier, comme si quelqu'un fût venu écouter là, un instant. Puis, la maison parut s'anéantir dans un sommeil profond. Lorsque l'heure eut sonné, Angélique se leva.

—Allons, il m'attend.

Et elle ouvrit sa porte, qu'elle ne referma même pas. Dans l'escalier, en passant devant la chambre des Hubert, elle prêta l'oreille; mais elle n'entendit rien, rien que le frisson du silence. D'ailleurs, elle était très à l'aise, sans effarement ni hâte, n'ayant point conscience d'être en faute. Une force la menait, cela lui semblait tellement simple, que l'idée d'un danger l'aurait fait sourire. En bas, elle sortit dans le jardin, par la cuisine, et elle oublia encore de refermer le volet. Puis, de son allure rapide, elle gagna la petite porte qui donnait sur le Clos-Marie, la laissa également toute grande derrière elle. Dans le clos, malgré l'ombre épaisse, elle n'eut pas une hésitation, marcha droit à la planche, traversa la Chevrotte, se dirigea à tâtons comme dans un lieu familier, où chaque arbre lui était connu.

Et, tournant à droite, sous un saule, elle n'eut qu'à étendre les mains pour rencontrer les mains de celui qu'elle savait être là, à l'attendre.

Un instant, muette, Angélique serra dans les siennes les mains de Félicien. Ils ne pouvaient se voir, le ciel s'était couvert d'une nuée de chaleur, que la lune à son lever, amincie, n'éclairait pas encore. Et elle parla dans les ténèbres, tout son cœur se soulagea de sa grande joie.

—Ah! mon cher seigneur, que je vous aime et que je vous remercie!... Elle riait de le connaître enfin, elle le remerciait d'être jeune, beau, riche, plus encore qu'elle ne l'espérait. C'était une gaieté sonnante, le cri d'émerveillement et de gratitude devant ce cadeau d'amour que lui faisait son rêve.

—Vous êtes le roi, vous êtes mon maître, et me voici à vous, je n'ai que le regret d'être si peu.... Mais j'ai l'orgueil de vous appartenir, cela suffit que vous m'aimiez, pour que je sois reine à mon tour.... J'avais beau savoir et vous attendre, mon cœur s'est élargi, depuis que vous y êtes devenu si grand.... Ah! mon cher seigneur, que je vous remercie et que je vous aime!

Alors, doucement, il lui passa son bras à la taille, il l'emmena, en disant:

—Venez chez moi.

Il lui fit gagner le fond du Clos-Marie, au travers des herbes folles; et elle s'expliqua comment il passait chaque soir par la vieille grille de l'Évêché, condamnée autrefois. Il avait laissé cette grille ouverte, il l'introduisit à son bras dans le grand jardin de Monseigneur. Au ciel, la lune peu à peu montante, cachée derrière le voile de vapeurs chaudes, les blanchissait d'une transparence laiteuse. Toute la voûte, sans une étoile, en était emplie d'une poussière de clarté, qui pleuvait muette dans la sérénité de la nuit. Lentement, ils remontèrent la Chevrotte, dont le cours traversait le parc; mais ce n'était plus le ruisseau rapide, précipité sur une pente caillouteuse; c'était une eau calme, une eau alanguie, errant parmi des touffes d'arbres. Et, sous la nuée lumineuse, entre ces arbres baignés et flottants, la rivière élyséenne semblait se dérouler dans un rêve.

Angélique avait repris, joyeusement:

—Je suis fière et si heureuse d'être ainsi, à votre bras!

Félicien, ravi de tant de simplicité et de charme, l'écoutait s'exprimer sans gêne, ne rien cacher, dire tout haut ce qu'elle pensait, dans la naïveté de son cœur.

—Ah! chère âme, c'est moi qui dois vous être reconnaissant de ce que vous voulez bien m'aimer un peu, si gentiment....

Dites-moi encore comment vous m'aimez, dites-moi ce qui s'est passé en vous, lorsque vous avez su enfin qui j'étais.

Mais, d'un joli geste d'impatience, elle l'interrompit:

—Non, non, parlons de vous, rien que de vous. Est-ce que je compte, moi? est-ce que ça importe, ce que je suis, ce que je pense?... C'est vous seul qui existez maintenant.

Et, se serrant contre lui, ralentissant le pas, le long de la rivière enchantée, elle l'interrogeait sans fin, elle voulait tout connaître, son enfance, sa jeunesse, les vingt années qu'il avait vécues loin de son père.

—Je sais que votre mère est morte à votre naissance, et que vous avez grandi chez un oncle, un vieil abbé... Je sais que Monseigneur refusait de vous revoir.

Il parla très bas, d'une voix lointaine, qui semblait monter du passé.

—Oui, mon père avait adoré ma mère, j'étais coupable d'être venu et de l'avoir tuée.... Mon oncle m'élevait dans l'ignorance de ma famille, durement, comme si j'avais été un enfant pauvre, confié à ses soins. Je n'ai su la vérité que très tard, il y a deux ans à peine.... Mais cela ne m'a pas surpris, je sentais cette grande fortune derrière moi. Tout travail régulier m'ennuyait, je n'étais bon qu'à courir les champs. Puis, s'est déclarée ma passion pour les vitraux de notre petite église....

Elle riait, et il s'égaya aussi.

—Je suis un ouvrier comme vous, j'avais décidé que je gagnerais ma vie à peindre des vitraux, lorsque tout cet argent s'est écroulé sur moi.... Et mon père montrait tant de chagrin, les jours où l'oncle lui écrivait que j'étais un diable, que jamais je n'entrerais dans les ordres! C'était sa volonté formelle, de me voir prêtre, peut-être l'idée que je rachèterais par là le meurtre de ma mère. Il s'est rendu pourtant, il m'a rappelé près de lui....

Ah! vivre, vivre, que c'est bon! Vivre pour aimer et être aimé!

Sa jeunesse bien-portante et vierge vibra dans ce cri, dont frissonna la nuit calme. Il était la passion, la passion dont sa mère était morte, la passion qui l'avait jeté à ce premier amour, éclos du mystère. Toute sa fougue y aboutissait, sa beauté, sa loyauté, son ignorance et son désir gourmand de la vie.

—J'étais comme vous, j'attendais, et la nuit où vous vous êtes montrée à votre fenêtre, je vous ai reconnue aussi....

Dites-moi ce que vous rêviez, contez-moi vos journées d'auparavant....

Mais, de nouveau, elle lui ferma la bouche.

—Non, parlons de vous, rien que de vous. Je voudrais que rien de vous ne me restât caché... Que je vous tienne, que je vous aime tout entier! Et elle ne se lassait pas de l'entendre parler de lui, dans une joie extasiée à le connaître, adorante comme une sainte fille aux pieds de Jésus. Et ni l'un ni l'autre ne se fatiguaient de répéter les mêmes choses, à l'infini, comment ils s'étaient aimés, comment ils s'aimaient. Les mots revenaient pareils, toujours nouveaux, prenant des sens imprévus, insondables. Leur bonheur grandissait à y descendre, à en goûter la musique sur leurs lèvres. Il lui confessa le charme où elle le tenait avec sa voix seule, si touché, qu'il n'était plus, que son esclave, rien qu'à l'entendre. Elle avoua la crainte délicieuse où il la jetait, lorsque sa peau si blanche s'empourprait d'un flot de sang, à la moindre colère. Et ils avaient quitté maintenant les bords vaporeux de la Chevrotte, ils s'enfonçaient sous la futaie obscure des grands ormes, les bras à la taille.

—Oh! ce jardin, murmura Angélique, jouissant de la fraîcheur qui tombait des feuillages.

—Il y a des années que j'ai le désir d'y entrer.... Et m'y voilà avec vous, m'y voilà!...

Elle ne lui demandait pas où il la conduisait, elle s'abandonnait à son bras, dans les ténèbres des troncs centenaires.

La terre était douce aux pieds, les voûtes de feuilles se perdaient, très hautes, comme des voûtes d'église. Pas un bruit, pas un souffle, rien que le battement de leurs cœurs.

Enfin, il poussa la porte d'un pavillon, il lui dit:

—Entrez, vous êtes chez moi.

C'était là que son père croyait convenable de le loger, à l'écart, dans ce coin reculé du parc. Il y avait, en bas, un grand salon; en haut, tout un appartement complet. Une lampe éclairait la vaste pièce du rez-de-chaussée.

—Vous voyez bien, reprit-il, avec un sourire, que vous êtes chez un artisan. Voici mon atelier.

Un atelier en effet, le caprice d'un garçon riche qui se plaisait au côté métier, dans la peinture sur verre. Il avait retrouvé les anciens procédés du treizième siècle, il pouvait se croire un de ces verriers primitifs, produisant des chefs-d'œuvre, avec les pauvres moyens du temps. L'ancienne table lui suffisait, enduite de craie fondue, sur laquelle il dessinait en rouge, et où il découpait les verres au fer chaud, dédaigneux du diamant.

Justement, le moufle, un petit four reconstruit d'après un dessin, était chargé; une cuisson s'y achevait, la réparation d'un autre vitrail de la cathédrale; et il y avait encore là, dans des caisses, des verres de toutes les couleurs, qu'il devait faire fabriquer pour lui, les bleus, les jaunes, les verts, les rouges, pâles, jaspés, fumeux, sombres, nacrés, intenses. Mais la pièce était tendue d'admirables étoffes, l'atelier disparaissait sous un luxe merveilleux d'ameublement. Au fond, sur un antique tabernacle qui lui servait de piédestal, une grande Vierge dorée souriait, de ses lèvres de pourpre.

—Et vous travaillez, vous travaillez! répétait Angélique avec une joie d'enfant.

Elle s'amusa beaucoup du four, elle exigea qu'il lui expliquât tout son travail, comment il se contentait, à l'exemple des maîtres anciens, d'employer des verres colorés dans la pâte, qu'il ombrait simplement de noir; pourquoi il s'en tenait aux petits personnages distincts, accentuant les gestes et les draperies; et ses idées sur l'art du verrier, qui avait décliné dès qu'on s'était mis à peindre sur le verre, à l'émailler, en dessinant mieux; et son opinion finale qu'une verrière devait être uniquement une mosaïque transparente, les tons les plus vifs disposés dans l'ordre le plus harmonieux, tout un bouquet délicat et éclatant de couleurs. Mais, en ce moment, ce qu'elle se moquait au fond de l'art du verrier! Ces choses n'avaient qu'un intérêt, venir de lui, l'occuper encore de lui, être comme une dépendance de sa personne.

—Ah! dit-elle, nous serons heureux. Vous peindrez, je broderai.

Il lui avait repris les mains, au milieu de la vaste pièce, dont le grand luxe la mettait à l'aise, semblait le milieu naturel où sa grâce allait fleurir. Et tous deux, un instant, se turent. Puis, ce fut elle qui, de nouveau, parla.

—Alors, c'est fait?

—Quoi? demanda-t-il, souriant.

—Notre mariage.

Il eut une seconde d'hésitation. Sa face, très blanche, s'était brusquement colorée. Elle en fut inquiète.

—Est-ce que je vous fâche? Mais déjà il lui serrait les mains, d'une étreinte qui l'enveloppait toute.

—C'est fait. Il suffit que vous désiriez une chose, pour qu'elle soit faite, malgré les obstacles. Je n'ai plus qu'une raison d'être, celle de vous obéir.

Alors, elle rayonna.

—Nous nous marierons, nous nous aimerons toujours, nous ne nous quitterons jamais plus.

Elle n'en doutait pas, cela s'accomplirait dès le lendemain, avec cette aisance des miracles de la Légende. L'idée du plus léger empêchement, du moindre retard, ne lui venait même point. Pourquoi, puisqu'ils s'aimaient; les aurait-on séparés davantage? On s'adore, on se marie, et c'est très simple. Elle en avait une grande joie tranquille.

—C'est dit, tapez-moi dans la main, reprit-elle en plaisantant.

Il porta la petite main à ses lèvres.

—C'est dit. Et, comme elle partait, dans la crainte d'être surprise par l'aube, ayant une hâte aussi d'en finir avec son secret, il voulut la reconduire.

—Non, non, nous n'arriverions pas avant le jour. Je retrouverai, bien ma route:.. À demain.