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Le Rêve

Chapter 12: X
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About This Book

A young orphan girl sheltered by a chasuble maker and his wife grows up steeped in the cathedral's art and the lives of saints, nurturing a luminous, romantic inner life. Scenes alternate between the quiet rhythms of the artisan household and the girl's reveries before sculptures and stained glass, where hagiographic legends feed idealized images of purity and marital bliss. As suitors, daily labors, and community expectations intrude, her spiritual longing and earthly hopes are tested, and the narrative traces the fragile boundary where devotional fantasy and social reality converge toward a moving, dreamlike resolution.

—À demain.

Félicien obéit, se contenta de regarder partir Angélique, et elle courait sous les ormes sombres, elle courait le long de la Chevrotte baignée de lumière. Déjà, elle avait franchi la grille du parc, puis s'était lancée au travers des hautes herbes du Clos-Marie. Tout en courant, elle pensait que jamais elle ne pourrait patienter jusqu'au lever du soleil, que le mieux était de frapper chez les Hubert, pour les éveiller et leur tout dire. C'était une expansion de bonheur, une révolte de franchise: elle se sentait incapable de le taire cinq minutes encore, ce secret gardé si longtemps. Elle entra dans le jardin, referma la porte.

Et là, contre la cathédrale, Angélique aperçut Hubertine, qui l'attendait dans la nuit, assise sur le banc de pierre, qu'une maigre touffe de lilas entourait. Réveillée, avertie par une angoisse, celle-ci était montée, avait compris en trouvant les portes ouvertes. Et, anxieuse, ne sachant où aller, craignant d'aggraver les choses, elle attendait.

Tout de suite, Angélique se jeta à son cou, sans confusion, le cœur bondissant d'allégresse, riant gaiement de n'avoir plus rien à cacher.

—Ah! mère, c'est fait!... Nous allons nous marier, je suis si contente!

Avant de répondre, Hubertine l'examinait fixement..

Mais ses craintes tombèrent, devant cette virginité en fleur, ces yeux limpides, ces lèvres pures. Et il ne lui resta que beaucoup de chagrin, des larmes coulèrent sur ses joues.

—Ma pauvre enfant! murmura-t-elle, comme la veille, dans l'église.

Angélique, surprise de la voir ainsi, elle, pondérée, qui ne pleurait jamais, se récria.

—Quoi donc? mère, vous vous faites du chagrin.... C'est vrai, j'ai été vilaine, j'ai eu un secret pour vous. Mais si vous saviez combien il a pesé lourd en moi! On ne parle pas d'abord, ensuite on n'ose plus.... Il faut me pardonner.

Elle s'était assise près d'elle, et d'un bras caressant l'avait prise à la taille. Le vieux banc semblait s'enfoncer dans ce coin moussu de la cathédrale. Au-dessus de leurs têtes, les lilas faisaient une ombre; et il y avait là cet églantier que la jeune fille cultivait, pour voir s'il ne porterait pas des roses; mais, négligé depuis quelque temps, il végétait, il retournait à l'état sauvage.

—Mère, je vais tout vous dire, tenez! à l'oreille.

À demi-voix, alors, elle lui conta leurs amours, dans un flot de paroles intarissables, revivant les moindres faits, s'animant à les revivre. Elle n'omettait rien, fouillait sa mémoire, ainsi que pour une confession. Et elle n'en était point gênée, le sang de la passion chauffait ses joues, une flamme d'orgueil allumait ses yeux, sans qu'elle haussât la voix, chuchotante et ardente.

Hubertine finit par l'interrompre, parlant elle aussi tout bas.

—Va, va, te voilà partie! Tu as beau te corriger, c'est emporté à chaque fois, comme par un grand vent.... Ah! orgueilleuse, ah! passionnée, tu es toujours la petite fille qui refusait de laver la cuisine et qui se baisait les mains.

Angélique ne put s'empêcher de rire.

—Non, ne ris pas, bientôt tu n'auras pas assez de larmes pour pleurer.... Jamais ce mariage ne se fera, ma pauvre enfant.

Du coup, sa gaieté éclata, sonore, prolongée.

—Mère, mère, qu'est-ce que vous dites? Est-ce pour me taquiner et me punir?... C'est si simple! Ce soir, il va en parler à son père. Demain, il viendra tout régler avec vous.

Vraiment, elle s'imaginait cela? Hubertine dut être impitoyable. Une petite brodeuse, sans argent, sans nom, épouser Félicien d'Hautecœur! Un jeune homme riche à cinquante millions! le dernier descendant d'une des plus vieilles maisons de France!

Mais, à chaque nouvel obstacle, Angélique répondait tranquillement:

—Pourquoi pas?

Ce serait un vrai scandale, un mariage en dehors des conditions ordinaires du bonheur. Tout se dresserait pour l'empêcher. Elle comptait donc lutter contre tout?

—Pourquoi pas?

On disait Monseigneur fier de son nom, sévère aux tendresses d'aventure. Pouvait-elle espérer le fléchir?

—Pourquoi pas?

Et, inébranlable dans sa foi:

—C'est drôle, mère, comme vous croyez le monde méchant! Quand je vous dis que les choses marcheront bien!... Il y a deux mois, vous me grondiez, vous me plaisantiez, rappelez-vous et pourtant j'avais raison, tout ce que j'annonçais s'est réalisé.

—Mais, malheureuse, attends la fin! Hubertine se désolait, tourmentée par son remords d'avoir laissé Angélique ignorante à ce point. Elle aurait voulu lui dire les dures leçons de la réalité, l'éclairer sur les cruautés, les abominations du monde, prise d'embarras, ne trouvant pas les mots nécessaires. Quelle tristesse, si, un jour, elle avait à s'accuser d'avoir fait le malheur de cette enfant, élevée ainsi en recluse, dans le mensonge continu du rêve!

—Voyons, ma chérie, tu n'épouserais pourtant pas ce garçon malgré nous tous, malgré son père.

Angélique devint sérieuse, la regarda en face, puis d'un ton grave:

—Pourquoi pas? Je l'aime et il m'aime.

De ses deux bras, sa mère la reprit, la ramena contre elle; et elle aussi la regardait, sans parler encore, frémissante. La lune voilée était descendue derrière la cathédrale, les brumes volantes se rosaient faiblement au ciel, à l'approche du jour.

Toutes deux baignaient dans cette pureté matinale, dans le grand silence frais, que seul le réveil des oiseaux troublait de petits cris.

—Oh! mon enfant, il n'y a que le devoir et l'obéissance qui fassent le bonheur. On souffre toute sa vie d'une heure de passion et d'orgueil. Si tu veux être heureuse, soumets-toi, renonce, disparais....

Mais elle la sentait se rebeller dans son étreinte, et ce qu'elle ne lui avait jamais dit, ce qu'elle hésitait encore à lui dire, j'échappa de ses lèvres.

—Écoute, tu nous crois heureux, père et moi: Nous le serions, si un tourment n'avait pas gâté notre vie....

Elle baissait la voix davantage, elle lui conta d'un souffle tremblant leur histoire, le mariage malgré sa mère, la mort de l'enfant, l'inutile désir d'en avoir un autre, sous la punition de la faute. Cependant, ils s'adoraient, ils avaient vécu de travail, sans besoins; et ils étaient malheureux, ils en seraient certainement arrivés à des querelles, une vie d'enfer, peut-être une séparation violente, sans leurs efforts, sa bonté à lui, sa raison à elle.

—Réfléchis, mon enfant, ne mets rien dans ton existence, dont tu puisses souffrir plus tard.... Sois humble, obéis, fais taire le sang de ton cœur.

Combattue, Angélique l'écoutait, toute pâle, retenant des larmes.

—Mère, vous me faites du mal.... Je l'aime et il m'aime.

Et ses larmes coulèrent. Elle était bouleversée de la confidence, attendrie, avec un effarement dans les yeux, comme blessée de ce coin de vérité entrevu. Mais elle ne cédait pas. Elle serait morte si volontiers de son amour!

Alors, Hubertine se décida.

—Je ne voulais pas te causer tant de peine en une fois. Il faut pourtant que tu saches.... Hier soir, quand tu as été montée, j'ai interrogé l'abbé Cornille, j'ai appris pourquoi Monseigneur, qui résistait depuis si longtemps, a cru devoir appeler son fils à Beaumont.... Un de ses grands chagrins était la fougue du jeune homme, la hâte qu'il montrait de vivre, en dehors de toute règle. Après avoir douloureusement renoncé à en faire un prêtre, il n'espérait même plus le lancer dans quelque occupation convenant à son rang et à sa fortune. Ce ne serait jamais qu'un passionné, un fou, un artiste.... Et c'est alors que; craignant des sottises de cœur, il l'a fait venir ici, pour le marier tout de suite.

—Eh bien? demanda Angélique, sans comprendre encore.

—Un mariage était en projet avant même son arrivée, et tout paraît réglé aujourd'hui, l'abbé Cornille m'a formellement dit qu'il devait épouser à l'automne mademoiselle Claire de Vincourt.... Tu connais l'hôtel de Voincourt, là, près de l'Évêché. Ils sont très liés avec Monseigneur. De part et d'autre, on ne pouvait souhaiter mieux, ni comme nom ni comme argent. L'abbé approuve beaucoup cette union.

La jeune fille n'écoutait plus ces raisons de convenance. Une image s'était brusquement évoquée devant ses yeux, celle de Claire. Elle la revoyait passer, telle qu'elle l'apercevait parfois sous les arbres de son parc, l'hiver, telle qu'elle la retrouvait dans la cathédrale, aux fêtes: une grande demoiselle brune, de son âge, très belle, d'une beauté plus éclatante que la sienne, avec une démarche de royale distinction. On la disait très bonne, malgré son air de froideur.

—Cette grande mademoiselle, si belle, si riche.... Il l'épouse....

Elle murmurait cela comme en songe. Puis, elle eut un déchirement au cœur, elle cria:

—Il ment donc! il ne me l'a pas dit.

Le souvenir lui était revenu de la courte hésitation de Félicien, du flot de sang dont ses joues s'étaient empourprées, lorsqu'elle lui avait parlé de leur mariage. La secousse fut si rude, que sa tête décolorée glissa sur l'épaule de sa mère.

—Ma mignonne, ma chère mignonne.... C'est bien cruel, je le sais. Mais, si tu attendais, ce serait plus cruel encore.

Arrache donc tout de suite le couteau de la blessure.... Répète-toi, à chaque réveil de ton mal, que jamais Monseigneur, le terrible Jean XII, dont le monde, paraît-il, se rappelle encore la fierté intraitable, ne donnera son fils, le dernier de sa race, à une petite brodeuse, ramassée sous une porte, adoptée par de pauvres gens tels que nous.

Dans sa défaillance, Angélique entendait cela, ne se révoltait plus. Qu'avait-elle senti passer sur sa face? Une haleine froide, venue de loin, par-dessus les toits, lui glaçait le sang.

Était-ce cette misère du monde, cette réalité triste, dont on lui parlait comme on parle du loup aux enfants déraisonnables? Elle en gardait une douleur, rien que d'avoir été effleurée. Déjà, pourtant, elle excusait Félicien: il n'avait pas menti, il était resté muet, simplement. Si son père voulait le marier à cette jeune fille, lui sans doute la refusait. Mais il n'osait encore entrer en lutte; et, puisqu'il n'avait rien dit, peut-être était-ce qu'il venait de s'y décider. Devant ce premier écroulement, pâle, touchée du doigt rude de la vie, elle demeurait croyante toujours, elle avait quand même foi en son rêve. Les choses se réaliseraient, seulement son orgueil était abattu, elle retombait à l'humilité de la grâce.

—Mère, c'est vrai, j'ai péché et je ne pécherai plus.... Je vous promets de ne pas me révolter, d'être ce que le Ciel voudra que je sois.

C'était la grâce qui parlait, la victoire restait au milieu où elle avait grandi, à l'éducation qu'elle y avait reçue. Pourquoi aurait-elle douté du lendemain, puisque, jusqu'alors, tout ce qui l'entourait s'était montré si généreux pour elle, et si tendre. Elle voulait garder la sagesse de Catherine, la modestie d'Élisabeth, la chasteté d'Agnès, réconfortée par l'appui des saintes, certaine qu'elles seules l'aideraient à vaincre. Est-ce que sa vieille amie la cathédrale, le Clos-Marie et la Chevrotte, la petite maison fraîche des Hubert, les Hubert eux-mêmes, tout ce qui l'aimait, n'allait pas la défendre, sans qu'elle eût à agir, simplement obéissante et pure?

—Alors, tu me promets que tu ne feras jamais rien contre notre volonté, ni surtout contre celle de Monseigneur?

—Oui, mère, je promets.—Tu me promets de ne jamais revoir ce jeune homme et de ne plus songer à cette folie de l'épouser? Là, son cœur défaillit. Une rébellion dernière manqua de la soulever, en criant son amour. Puis, elle plia la tête, définitivement domptée.—Je promets de ne rien faire pour le revoir et pour qu'il m'épouse. Hubertine, très émue, la serra désespérément dans ses bras, en remerciement de son obéissance. Ah! quelle misère! vouloir le bien, faire souffrir ceux qu'on aime! Elle était brisée, elle se leva, surprise du jour qui grandissait. Les petits cris des oiseaux avaient augmenté sans qu'on en vît encore voler un seul. Au ciel, les nuées s'écartaient comme des gazes, dans le bleuissement limpide de l'air. Et Angélique, alors, les regards tombés machinalement sur un églantier, finit par l'apercevoir, avec ses fleurs chétives. Elle eut un rire triste.—Vous aviez raison, mère, il n'est pas près de porter des roses.


X

Le matin, à sept heures, comme de coutume, Angélique était au travail; et les jours se suivirent, et chaque matin elle se remit, très calme, à la chasuble quittée la veille. Rien ne semblait changé, elle tenait strictement sa parole, se cloîtrait, sans chercher à revoir Félicien. Cela même ne paraissait pas l'assombrir, elle gardait son gai visage de jeunesse, souriant à Hubertine, lorsqu'elle la surprenait, étonnée, les yeux sur elle. Pourtant, dans cette volonté de silence, elle ne songeait qu'à lui, la journée entière. Son espoir demeurait invincible, elle était certaine que les choses se réaliseraient, malgré tout.

Et c'était cette certitude qui lui donnait son grand air de courage, si droit et si fier.

Hubert, parfois, la grondait.

—Tu travailles trop, je te trouve un peu pâle.... Est-ce que tu dors bien au moins?

—Oh! père, comme une souche! Jamais je ne me suis mieux portée! Mais Hubertine, à son tour, s'inquiétait, parlait de prendre des distractions.

—Si tu veux, nous fermons les portes, nous faisons tous les trois un voyage à Paris.

—Ah! par exemple! Et les commandes, mère?... Quand je vous dis que c'est ma santé, de travailler beaucoup! Au fond, Angélique, simplement, attendait un miracle, quelque manifestation de l'invisible, qui la donnerait à Félicien.

Outre qu'elle avait promis de ne rien tenter, à quoi bon agir, puisque l'au-delà, toujours, agissait pour elle? Aussi, dans son inertie volontaire, tout en feignant l'indifférence, avait-elle continuellement l'oreille aux aguets, écoutant les voix, ce qui frissonnait à son entour, les petits bruits familiers de ce milieu où elle vivait et qui allait la secourir. Quelque chose devait se produire, forcément. Penchée sur son métier, la fenêtre ouverte, elle ne perdait pas un frémissement des arbres, pas un murmure de la Chevrotte. Les moindres soupirs de la cathédrale lui parvenaient, décuplés par l'attention: elle entendait jusqu'aux pantoufles du bedeau éteignant les cierges. De nouveau, à ses côtés, elle sentait le frôlement d'ailes mystérieuses, elle se savait assistée de l'inconnu; et il lui arrivait de se tourner soudain, en croyant qu'une ombre lui avait balbutié à l'oreille un moyen de victoire.

Mais les jours passaient, rien ne venait encore.

La nuit, pour ne pas manquer à son serment, Angélique évita d'abord de se mettre au balcon, dans la crainte de rejoindre Félicien, si elle l'apercevait en bas. Elle attendait, du fond de sa chambre. Puis, comme les feuilles elles-mêmes ne bougeaient point, endormies, elle se risqua, elle recommença à interroger les ténèbres. D'où le miracle allait-il se produire? Sans doute, du jardin de l'Évêché, une main flambante qui lui ferait signe de venir. Peut-être de la cathédrale, où les orgues gronderaient et l'appelleraient à l'autel. Rien ne l'aurait surprise, ni les colombes de la Légende apportant des paroles de bénédiction, ni l'intervention des saintes entrant par les murs lui annoncer que Monseigneur voulait la connaître. Et elle n'avait qu'un étonnement, qui grandissait chaque soir: la lenteur du prodige à s'opérer. Ainsi que les jours, les nuits succédaient aux nuits, sans que rien, rien encore se montrât.

Après la seconde semaine, ce qui étonna plus encore Angélique, ce fut de n'avoir pas revu Félicien. Elle avait bien pris l'engagement de ne rien tenter pour se rapprocher de lui: mais, sans le dire, elle comptait que, lui, ferait tout pour se rapprocher d'elle; et le Clos-Marie restait vide, il n'en traversait même plus les herbes folles. Pas une fois, en quinze jours, aux heures de nuit, elle n'avait aperçu son ombre. Cela n'ébranlait pas sa foi: s'il ne venait point, c'était qu'il s'occupait de leur bonheur. Pourtant, sa surprise augmentait, mêlée à un commencement d'inquiétude.

Un soir enfin, le dîner fut triste chez les brodeurs, et comme Hubert sortait, sous le prétexte d'une course pressée, Hubertine demeura seule avec Angélique, dans la cuisine. Longuement, elle la regardait, les yeux mouillés, émue de son beau courage.

Depuis quinze jours qu'elles ne disaient pas un mot des choses dont leurs cœurs débordaient, elle était touchée de cette force et de cette loyauté à tenir un serment. Une brusque tendresse lui fit ouvrir les deux bras, et la jeune fille se jeta sur sa poitrine, et toutes deux, muettes, s'étreignirent.

Puis, lorsque Hubertine put parler:

—Ah! ma pauvre enfant, j'ai attendu d'être seule avec toi, il faut que tu saches.... Tout est fini, bien fini.

Éperdue, Angélique s'était redressée, criant:

—Félicien est mort!

—Non, non.

—S'il ne vient pas, c'est qu'il est mort!

Et Hubertine dut expliquer que, le lendemain de la procession, elle l'avait vu, pour exiger également de lui le serment de ne plus reparaître, tant qu'il n'aurait pas l'autorisation de Monseigneur. C'était un congé définitif, car elle savait le mariage impossible. Elle l'avait bouleversé, en lui montrant sa mauvaise action, cette pauvre fille confiante, ignorante, qu'il compromettait, sans pouvoir l'épouser un jour; et il s'était écrié, lui aussi, qu'il mourrait du chagrin de ne pas la revoir, plutôt que d'être déloyal. Le soir même, il se confessait à son père.

—Voyons, reprit Hubertine, tu as tant de courage, que je te parle sans ménagement.... Ah! si tu savais, mignonne, comme je te plains et comme je t'admire, depuis que je te sens si fière, si brave, à te taire et à être gaie, lorsque ton cœur éclate.... Mais il t'en faut encore, du courage, beaucoup, beaucoup.... J'ai rencontré cet après-midi l'abbé Cornille. Tout est fini, Monseigneur ne veut pas.

Elle s'attendait à une crise de larmes, et elle s'étonna de la voir, très pâle, se rasseoir, l'air tranquille. La vieille table de chêne venait d'être desservie, une lampe éclairait l'antique salle commune, dont la paix n'était troublée que par le petit frémissement du coquemar.

—Mère, rien n'est fini.... Racontez-moi, j'ai le droit d'être renseignée, n'est-ce pas? Puisque ce sont là mes affaires.

Et elle écouta attentivement ce qu'Hubertine crut pouvoir lui dire des choses qu'elle tenait de l'abbé, sautant certains détails, continuant de cacher la vie à cette ignorante.

Depuis qu'il avait appelé son fils près de lui, Monseigneur vivait dans le trouble. Après l'avoir écarté de sa présence, au lendemain de la mort de sa femme, et être resté vingt ans sans consentir à le connaître, voilà qu'il le voyait dans la force et l'éclat de la jeunesse, vivant portrait de celle qu'il pleurait, ayant son âge, la grâce blonde de sa beauté. Ce long exil, cette rancune contre l'enfant qui lui avait coûté la mère, était aussi une prudence: il le sentait à cette heure, il regrettait d'être revenu sur sa volonté. L'âge, vingt années de prières, Dieu descendu en lui, rien n'avait tué l'homme ancien. Et il suffisait que ce fils de sa chair, cette chair de la femme adorée se dressât, avec le rire de ses yeux bleus, pour que son cœur battît à se rompre, en croyant que la morte ressuscitait. Il se frappait la poitrine du poing, il sanglotait dans la pénitence inefficace, criant qu'on devrait interdire le sacerdoce à ceux qui ont goûté à la femme, qui ont gardé d'elle des liens de sang.

Le bon abbé Cornille en avait parlé à Hubertine, tout bas, les mains tremblantes. Des bruits mystérieux couraient, on chuchotait que Monseigneur s'enfermait dès le crépuscule; et c'étaient des nuits de combat, des larmes, des plaintes, dont la violence, étouffée par les tentures, effrayait l'Évêché. Il avait cru oublier, dompter la passion; mais elle renaissait avec un emportement de tempête, dans le terrible homme qu'il était jadis, l'homme d'aventure, le descendant des capitaines légendaires. Chaque soir, à genoux, la peau écorchée d'un cilice, il s'efforçait de chasser le fantôme de la femme regrettée, il évoquait du cercueil la poussière qu'elle devait être maintenant.

Et c'était vivante qu'elle se levait, en sa fraîcheur délicieuse de fleur, telle qu'il l'avait aimée toute jeune, d'un amour fou d'homme déjà mûr. La torture recommençait, saignante comme au lendemain de sa mort; il la pleurait, il la désirait, avec la même révolte contre Dieu, qui la lui avait prise; il ne se calmait qu'au petit jour, épuisé, dans le mépris de lui-même et le dégoût du monde. Ah! la passion, la bête mauvaise, qu'il aurait voulu écraser, pour retomber à la paix anéantie de l'amour divin!

Monseigneur, quand il sortait de sa chambre, retrouvait son attitude sévère, sa face calme et hautaine, à peine blêmie d'un reste de pâleur. Le matin où Félicien s'était confessé, il avait écouté, sans une parole, en se domptant d'un tel effort, que pas une fibre de sa chair ne tressaillait. Il le regardait, le cœur bouleversé de le voir si jeune, si beau, si ardent, de se revoir, dans cette folie de l'amour. Ce n'était plus de la rancune, c'était l'absolue volonté, le devoir rude de le soustraire au mal dont lui-même souffrait tant. Il tuerait la passion dans son fils, comme il voulait la tuer en lui. Cette histoire romanesque achevait de l'angoisser. Quoi! une fille pauvre, une fille sans nom, une petite brodeuse aperçue sous un rayon de lune, transfigurée en vierge mince de la Légende, adorée dans le rêve! Et il avait fini par répondre d'un seul mot: Jamais! Félicien s'était jeté à ses genoux, l'implorant, plaidant sa cause, celle d'Angélique.

Jusque-là, il ne l'avait approché qu'en tremblant, il le suppliait de ne pas s'opposer à son bonheur, sans même oser encore lever les yeux sur sa personne sainte. La voix soumise, il offrait de disparaître, d'emmener sa femme si loin qu'on ne les reverrait pas, d'abandonner à l'Église sa grande fortune. Il ne voulait qu'être aimé et aimer, inconnu. Un frisson, alors, avait secoué Monseigneur. Sa parole était engagée aux Voincourt, jamais il ne la reprendrait. Et Félicien, à bout de forces, se sentant envahir d'une rage, s'en était allé, dans la crainte du flot de sang dont ses joues s'empourpraient, et qui le jetait au sacrilège d'une révolte ouverte.

—Mon enfant, conclut Hubertine, tu vois bien qu'il ne faut plus songer à ce jeune homme, car tu ne comptes point sans doute agir contre la volonté de Monseigneur.... Je prévoyais tout cela. Mais j'aime mieux que les faits parlent et que l'obstacle ne vienne pas de moi.

Angélique avait écouté de son air tranquille, les mains tombées et jointes sur les genoux. À peine ses paupières battaient elles de loin en loin, ses regards fixes voyaient la scène, Félicien aux pieds de Monseigneur, parlant d'elle, dans un débordement de tendresse. Elle ne répondit pas tout de suite, elle continuait de réfléchir, au milieu de la paix morte de la cuisine, où le petit frémissement du coquemar venait de s'éteindre. Elle abaissa les paupières, elle regarda ses mains que la lumière de la lampe faisait de bel ivoire. Puis, tandis que son sourire d'invisible confiance lui remontait aux lèvres, elle dit simplement:

—Si Monseigneur refuse, c'est qu'il attend de me connaître.

Cette nuit-là, Angélique ne dormit guère. L'idée que sa vue déciderait l'évêque, la hantait. Et il n'y avait là aucune vanité personnelle de femme, elle sentait l'amour tout-puissant, elle aimait Félicien si fort que cela certainement se verrait, et que le père ne pourrait s'entêter à faire leur malheur. Vingt fois, dans son grand lit, elle se retourna, se répéta ces choses.

Monseigneur passait devant ses yeux clos. Peut-être était-ce en lui et par lui que le miracle attendu allait se produire.

La nuit chaude dormait au-dehors, elle prêtait l'oreille pour écouter les voix, pour tâcher de surprendre ce que lui conseillaient les arbres, la Chevrotte, la cathédrale, sa chambre elle-même, peuplée des ombres amies. Mais tout bourdonnait, il ne lui arrivait rien de précis. Une impatience lui venait des certitudes trop lentes. Et, en s'endormant, elle se surprit à dire:

—Demain, je parlerai à Monseigneur.

Quand elle se réveilla, sa démarche lui parut toute simple et nécessaire. C'était de la passion ingénue et brave, une grande pureté fière dans la bravoure.

Elle savait que, chaque samedi, vers cinq heures du soir, l'évêque allait s'agenouiller dans la chapelle Hautecœur, où il aimait à prier seul, tout au passé de sa race et de lui-même, cherchant une solitude respectée de son clergé entier; et, justement, on était au samedi. Elle eut vite pris une décision. À l'Évêché, peut-être ne l'aurait-on pas reçue; d'autre part, il y avait toujours là du monde, elle se serait troublée; tandis qu'il était si commode d'attendre dans la chapelle et de se nommer à Monseigneur, dès qu'il paraîtrait. Ce jour-là, elle broda avec son application et sa sérénité accoutumées, elle n'avait aucune fièvre, résolue en son vouloir, certaine de bien agir. Puis, à quatre heures, elle parla de monter voir la mère Gabet, elle sortit, vêtue comme pour ses courses de quartier, simplement coiffée d'un chapeau de jardin, noué au petit bonheur des doigts. Elle avait tourné à gauche, elle poussa le battant rembourré de la porte Sainte-Agnès, qui retomba sourdement derrière elle.

L'église était vide, seul un confessionnal de la chapelle Saint Joseph se trouvait occupé encore par une pénitente, dont on ne voyait déborder que la jupe noire; et Angélique, très calme jusque-là, se mit à trembler, en entrant dans cette solitude sacrée et froide, où le petit bruit de ses pas lui paraissait retentir terriblement. Pourquoi donc son cœur se serrait-il ainsi? Elle s'était crue si forte, elle avait passé une journée tranquille; dans l'idée de son bon droit à vouloir être heureuse! Et voilà qu'elle ne savait plus, qu'elle pâlissait comme une coupable! Elle se glissa jusqu'à la chapelle Hautecœur, elle dut s'y tenir appuyée contre la grille. Cette chapelle était une des plus enterrées, une des plus sombres de l'antique abside romane. Pareille à un caveau taillé dans le roc, étroite et nue, avec les simples nervures de sa voûte basse, elle n'était éclairée que par le vitrail, la légende de saint Georges, où les verres rouges et les verres bleus, dominant, faisaient un jour lilas, crépusculaire. L'autel, en marbre blanc et noir, sans ornement aucun, avec son christ et sa double paire de chandeliers, ressemblait à un sépulcre. Et le reste des murs était revêtu de pierres tombales, tout un encastrement du haut en bas, des pierres rongées par l'âge, où des inscriptions en lettres profondes se lisaient encore.

Étouffée, Angélique attendait, immobile. Un bedeau passa, qui ne la vit même point, collée à l'intérieur de cette grille. Elle apercevait toujours la jupe de la pénitente débordant du confessionnal. Ses yeux s'habituaient au demi-jour, se fixaient machinalement sur les inscriptions, dont elle finit par déchiffrer les caractères. Des noms la frappaient, éveillaient en elle les légendes du château d'Hautecœur, Jean V le Grand, Raoul III, Hervé VII. Elle en rencontra deux autres, ceux de Laurette et de Balbine, qui l'émurent aux larmes, dans son trouble.

C'étaient ceux des Mortes heureuses, Laurette tombée d'un rayon de lune en allant rejoindre son fiancé, Balbine foudroyée de joie par le retour de son mari qu'elle croyait tué à la guerre, toutes les deux revenant la nuit, enveloppant le château du vol blanc de leur robe immense. Ne les avait-elle pas vues, le jour de sa visite aux ruines, flotter au-dessus des tours, parmi la cendre pâle du crépuscule? Ah! qu'elle serait morte volontiers comme elles, à seize ans, dans le bonheur de son rêve réalisé!

Un bruit énorme, répercuté sous les voûtes, la fit tressaillir.

C'était le prêtre qui sortait du confessionnal de la chapelle Saint Joseph, et qui en refermait la porte. Elle eut une surprise, en ne retrouvant pas la pénitente, disparue déjà. Puis, quand le prêtre, à son tour, s'en fut allé par la sacristie, elle se sentit absolument seule, dans la vaste solitude de l'église. À ce bruit de tonnerre du vieux confessionnal craquant sur ses ferrures rouillées, elle avait cru que Monseigneur approchait. Elle l'attendait depuis une demi-heure bientôt, et elle n'en avait point conscience, son émotion emportait les minutes.

Mais un nouveau nom arrêtait ses yeux, Félicien III, celui qui s'était rendu en Palestine, un cierge au poing, pour remplir un vœu de Philippe le Bel. Et son cœur battit, elle voyait se lever la tête jeune de Félicien VII, leur descendant à tous, le blond seigneur qu'elle adorait, dont elle était adorée. Elle en demeurait éperdue d'orgueil et de crainte. Était-ce possible qu'elle fût là, pour l'accomplissement du prodige? Devant elle, il y avait une plaque de marbre, plus récente, datant du siècle dernier, où elle lisait couramment, en lettres noires: Norbert, Louis, Ogier, marquis d'Hautecœur, prince de Mirande et de Rouvres, comte de Ferrières, de Montégu, de Saint-Marc, et aussi de Villemareuil, baron de Combeville, seigneur de Morainvilliers, chevalier des quatre ordres du roi, lieutenant de ses armées, gouverneur de Normandie, pourvu de la charge de capitaine général de la vénerie et de l'équipage du sanglier.

C'étaient les titres du grand-père de Félicien, elle était venue, si simple, avec sa robe d'ouvrière, ses doigts abîmés par l'aiguille, pour épouser le petit-fils de ce mort.

Il y eut un léger bruit, à peine un frôlement sur les dalles.

Elle se retourna, et vit Monseigneur, et resta saisie de cette approche silencieuse, sans le coup de foudre qu'elle attendait. Il était entré dans la chapelle, très grand, très noble, avec sa face pâle au nez un peu fort, aux yeux superbes, restés jeunes.

D'abord, il ne l'aperçut pas, contre cette grille noire. Puis, comme il s'inclinait vers l'autel, il la trouva devant lui, à ses pieds. Les jambes fléchissantes, anéantie de respect et d'effroi, Angélique était tombée sur les deux genoux. Il lui apparaissait comme Dieu le Père, terrible, maître absolu de sa destinée. Mais elle avait le cœur courageux, elle parla tout de suite.

—Ô Monseigneur, je suis venue....

Lui, s'était redressé. Il se souvenait d'elle: la jeune fille remarquée à sa fenêtre, le jour de la procession, retrouvée dans l'église, debout sur une chaise, cette petite brodeuse dont son fils était fou. Il n'eut pas une parole, pas un geste. Il attendait, haut, rigide.—Ô Monseigneur, je suis venue, pour que vous puissiez me voir.... Vous m'avez refusée, seulement vous ne me connaissiez pas. Et me voilà, regardez-moi, avant de me repousser encore.... Je suis celle qui aime et qui est aimée, et rien autre, rien en dehors de cet amour, rien qu'une enfant pauvre, recueillie à la porte de cette église.... Vous me voyez à vos pieds, combien je suis petite, faible et humble. Cela vous sera facile de m'écarter, si je vous gêne. Vous n'avez qu'à lever un doigt, pour me détruire.... Mais, que de larmes! Il faut savoir ce qu'on souffre. Alors, on est pitoyable.... J'ai voulu, à mon tour, défendre ma cause, Monseigneur. Je suis une ignorante, je sais uniquement que j'aime et que je suis aimée.... Cela ne suffit-il point? Aimer, aimer et le dire!

Et elle continuait en phrases, coupées et soupirées, elle se confessait toute, dans un élan de naïveté, de passion croissante.

C'était l'amour qui avoue. Elle osait ainsi, parce qu'elle était chaste. Peu à peu, elle avait relevé la tête.

—Nous nous aimons, Monseigneur. Lui, sans doute, vous a expliqué comment cette chose a pu se faire. Moi, souvent, je me le suis demandé, sans parvenir à me répondre.... Nous nous aimons, et si c'est un crime, pardonnez-le, car il est venu de loin, des arbres et des pierres mêmes qui nous entouraient.

Quand j'ai su que je l'aimais, il était trop tard pour ne plus l'aimer.... Maintenant, est-ce possible de vouloir cela? Vous pouvez le garder chez vous, le marier ailleurs, mais vous n'arriverez pas à faire qu'il ne m'aime point. Il mourra sans moi, comme je mourrai sans lui. Lorsqu'il n'est pas là, à mon côté, je sens bien qu'il y est encore, que nous ne nous séparons plus, que l'un emporte le cœur de l'autre. Je n'ai qu'à fermer les yeux, je le revois, il est en moi.... Et vous nous arracheriez de cette union? Monseigneur, cela est divin, ne nous empêchez pas de nous aimer.

Il la regardait, si fraîche, si simple, d'une odeur de bouquet, dans sa petite robe d'ouvrière. Il l'écoutait dire le cantique de son amour, d'une voix pénétrante de charme, peu à peu raffermie. Mais le chapeau de jardin glissa sur ses épaules, ses cheveux de lumière lui nimbèrent le visage d'or fin; et elle lui apparut comme une de ces vierges légendaires des anciens missels, avec quelque chose de frêle, de primitif, d'élancé dans la passion, de passionnément pur.

—Soyez bon, Monseigneur.... Vous êtes le maître, faites que nous soyons heureux. Elle l'implorait, elle courbait de nouveau le front, en le voyant si froid, toujours sans une parole, sans un geste. Ah! cette enfant éperdue à ses pieds, cette odeur de jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait les petits cheveux blonds, si follement baisés autrefois. Celle dont le souvenir le torturait après vingt ans de pénitence, avait cette jeunesse odorante, ce col d'une fierté et d'une grâce de lis. Elle renaissait, c'était elle-même qui sanglotait, qui le suppliait d'être doux à la passion.

Les larmes étaient venues, Angélique continuait pourtant, voulait tout dire.

—Et, Monseigneur, ce n'est pas seulement lui que j'aime, j'aime encore la noblesse de son nom, l'éclat de sa royale fortune.... Oui, je sais que, n'étant rien, n'ayant rien, j'ai l'air de le vouloir pour son argent; et, c'est vrai, c'est aussi pour son argent que je le veux.... Je vous dis cela, puisqu'il faut que vous me connaissiez.... Ah! devenir riche par lui, avec lui, vivre dans la douceur et la splendeur du luxe, lui devoir toutes les joies, être libres de notre amour, ne plus laisser de larmes, plus de misères, autour de nous!... Depuis qu'il m'aime, je me vois vêtue de brocart, comme dans l'ancien temps; j'ai au cou, aux poignets, des ruissellements de pierreries et de perles; j'ai des chevaux, des carrosses, de grands bois où je me promène à pied, suivie par des pages.... Jamais je ne pense à lui, sans recommencer ce rêve; et je me dis que cela doit être, il a rempli mon désir d'être reine. Monseigneur, est-ce donc vilain, de l'aimer davantage, parce qu'il comblera tous mes souhaits d'enfant, les pluies d'or miraculeuses des contes de fées?

Il la trouvait fière, redressée, avec son grand air charmant de princesse, dans sa simplicité. Et c'était bien l'autre, la même délicatesse de fleur, les mêmes larmes tendres, claires comme des sourires. Toute une ivresse émanait d'elle, dont il sentait monter à sa face le frisson tiède, ce même frisson du souvenir qui le jetait, la nuit, sanglotant à son prie-Dieu, troublant de ses plaintes le silence religieux d'évêché. Jusqu'à trois heures du matin, la veille, il avait lutté encore; et cette aventure d'amour, cette passion remuée ainsi, irritait son inguérissable blessure. Mais, derrière son impassibilité, rien n'apparaissait, ne trahissait l'effort du combat, pour dompter les battements du cœur. S'il perdait son sang goutte à goutte, personne ne le voyait couler: il n'en était que plus pâle et plus muet.

Alors, ce grand silence obstiné désespéra Angélique, qui redoubla de supplications.—Je me remets entre vos mains, Monseigneur. Ayez pitié, décidez de mon sort. Et il ne parlait toujours pas, il la terrifiait, comme s'il avait grandi devant elle, d'une redoutable majesté. La cathédrale déserte, avec ses bas-côtés déjà sombres, ses voûtes hautes où se mourait le jour, élargissait encore l'angoisse de l'attente. Dans la chapelle, on ne distinguait même plus les pierres tombales, il ne restait que lui, avec sa soutane noire, sa longue face blanche, qui semblait seule avoir gardé de la lumière. Elle en voyait les yeux luire, s'attacher sur elle avec un éclat croissant.

Était-ce donc de la colère qui les allumait de la sorte?

—Monseigneur, si je n'étais pas venue, je me serais éternellement reproché d'avoir fait notre malheur à tous deux, par manque de courage.... Dites, je vous en supplie, dites que j'ai eu raison, que vous consentez.

À quoi bon discuter avec cette enfant? Il avait donné à son fils les raisons de son refus, cela suffisait. S'il ne parlait pas, c'était qu'il croyait n'avoir rien à dire. Elle le comprit sans doute, elle voulut se hausser jusqu'à ses mains, pour les baiser. Mais il les écarta violemment en arrière; et elle s'effara, en remarquant que sa face pâle s'empourprait d'un brusque flot de sang.

—Monseigneur.... Monseigneur....

Enfin, il ouvrit les lèvres, il lui dit un seul mot, le mot jeté à son fils: Jamais! Et, sans même faire ses dévotions, ce jour-là, il partit. Ses pas graves se perdirent derrière les piliers de l'abside. Tombée sur les dalles, Angélique pleura longtemps à gros sanglots, dans la grande paix vide de l'église.


XI

Dés le soir, dans la cuisine, en sortant de table, Angélique se confessa aux Hubert, dit sa démarche près de l'évêque et le refus de celui-ci. Elle était toute pâle, mais très calme.

Hubert fut bouleversé. Eh quoi! déjà, sa chère enfant souffrait! Elle aussi était frappée au cœur. Il en avait des larmes plein les yeux, dans sa parenté de passion avec elle, cette fièvre de l'au-delà qui les emportait si aisément ensemble, au moindre souffle.

—Ah! ma pauvre chérie, pourquoi ne m'as-tu pas consulté?

Je serais allé avec toi, j'aurais peut-être fléchi Monseigneur.

D'un regard, Hubertine le fit taire. Il était vraiment déraisonnable. Ne valait-il pas mieux saisir l'occasion, pour enterrer ce mariage impossible? Elle prit la jeune fille entre ses bras, elle la baisa tendrement au front.

—Alors, c'est fini, mignonne, bien fini? Angélique, d'abord, ne parut pas comprendre. Puis, les mots lui revinrent, de loin. Elle regarda devant elle, comme si elle eût interrogé le vide; et elle répondit:

—Sans doute, mère.

En effet, le lendemain, elle s'assit à son métier, elle broda, de son air habituel. Sa vie d'autrefois reprenait, elle semblait ne point souffrir. Aucune allusion d'ailleurs, pas un regard vers la fenêtre, à peine un reste de pâleur. Le sacrifice parut accompli. Hubert lui-même le crut, se rendit à la sagesse d'Hubertine, travailla à écarter Félicien, qui, n'osant encore se révolter contre son père, s'enfiévrait, au point de ne plus tenir la promesse qu'il avait faite d'attendre, sans tâcher de revoir Angélique. Il lui écrivit, et les lettres furent interceptées. Il se présenta un matin et ce fut Hubert qui le reçut. L'explication les désespéra autant l'un que l'autre, tellement le jeune homme montra sa peine, lorsque le brodeur lui dit le calme convalescent de sa fille, en le suppliant d'être loyal, de disparaître, pour ne pas la rejeter au trouble affreux du dernier mois. Félicien s'engagea de nouveau à la patience; mais il refusa violemment de reprendre sa parole. Il espérait toujours convaincre son père.

Il attendrait, il laisserait les choses en l'état avec les Voincourt, où il dînait deux fois la semaine, dans l'unique but d'éviter une rébellion ouverte. Et, comme il partait, il supplia Hubert d'expliquer à Angélique pourquoi il consentait au tourment de ne pas la voir: il ne pensait qu'à elle, tous ses actes n'avaient d'autre fin que de la conquérir.

Hubertine, quand son mari lui rapporta cet entretien, devint grave. Puis, après un silence:

—Répéteras-tu à l'enfant ce qu'il t'a chargé de lui dire?

—Je le devrais. Elle le regarda fixement, déclara ensuite:

—Agis selon ta conscience.... Seulement, il s'illusionne, il finira par plier sous la volonté de son père, et ce sera notre pauvre chère fillette qui en mourra. Alors, Hubert, combattu, plein d'angoisse, hésita, se résigna à ne répéter rien. D'ailleurs, chaque jour, il se rassurait un peu, lorsque sa femme lui faisait remarquer l'attitude tranquille d'Angélique.

—Tu vois bien que la blessure se ferme.... Elle oublie.

Elle n'oubliait pas, elle attendait, elle aussi, simplement.

Toute espérance humaine était morte, elle en revenait à l'idée d'un prodige. Il s'en produirait sûrement un, si Dieu la voulait heureuse. Elle n'avait qu'à s'abandonner entre ses mains, elle se croyait punie, par cette nouvelle épreuve, de ce qu'elle avait essayé de forcer sa volonté, en importunant Monseigneur.

Sans la grâce, la créature était débile, incapable de victoire.

Son besoin de la grâce la rendait à l'humilité, à la seule espérance du secours de l'invisible, n'agissant plus, laissant agir les forces mystérieuses, épandues à son entour. Elle recommença, chaque soir, sous la lampe, à relire son antique exemplaire de La Légende dorée; et elle en sortait ravie, comme dans la naïveté de son enfance; et elle ne mettait en doute aucun miracle, convaincue que la puissance de l'inconnu est sans bornes pour le triomphe des âmes pures.

Justement, le tapissier de la cathédrale était venu demander aux Hubert un panneau de très riche broderie, pour le siège épiscopal de Monseigneur. Ce panneau, large d'un mètre cinquante, haut de trois, devait s'encadrer dans la boiserie du fond, et représentait deux anges de grandeur naturelle, tenant une couronne, sous laquelle se trouvaient les armoiries des Hautecœur. Il nécessitait de la broderie en bas-relief, travail qui demande beaucoup d'art et une grande dépense de force physique. Les Hubert, d'abord, avaient refusé, de crainte de fatiguer Angélique, surtout de l'attrister, à broder ces armoiries, où, fil à fil, pendant des semaines, elle revivrait ses souvenirs. Mais elle s'était fâchée pour retenir la commande, elle se remettait chaque matin à la besogne, avec une énergie extraordinaire. Il semblait qu'elle était heureuse de se lasser, qu'elle avait le besoin de briser son corps, voulant être calme.

Et la vie continuait, dans l'antique atelier, toujours pareille et régulière, comme si les cœurs, un moment, n'y avaient pas battu plus vite. Tandis qu'Hubert s'affairait aux métiers, dessinait, tendait et détendait, Hubertine aidait Angélique, toutes les deux les doigts meurtris, quand venait le soir. Pour les anges et pour les ornements, il avait fallu diviser chaque sujet en plusieurs parties, qu'on traitait à part. Angélique, afin d'exprimer les grandes saillies, conduisait, avec une broche, de gros fils écrus, qu'elle recouvrait, en sens contraire, de fil de Bretagne; et, au fur et à mesure, usant du menne-lourd ainsi que d'un ébauchoir, elle modelait ces fils, fouillait les draperies des anges, détachait les détails des ornements. Il y avait là un vrai travail de sculpture. Ensuite, quand la forme était obtenue, Hubertine et elle jetaient des fils d'or, qu'elles cousaient à points d'osier. C'était tout un bas-relief d'or, d'une douceur et d'un éclat incomparables, rayonnant comme un soleil, au milieu de la pièce enfumée. Les vieux outils s'alignaient dans leur ordre séculaire, les emporte pièce, les poinçons, les maillets, les marteaux; sur les métiers, trottaient le bourriquet et le pâté, les dés et les aiguilles; et, au fond des coins où ils achevaient de se rouiller, le diligent, le roue ta main, le dévidoir avec ses tourrettes, paraissaient dormir, assoupis dans la grande paix qui entrait par les fenêtres ouvertes.

Des jours s'écoulèrent, Angélique cassait des aiguilles du matin au soir, tellement il était dur de coudre l'or, à travers l'épaisseur des fils cirés. On l'aurait dite absorbée toute par cette rude besogne, le corps et l'esprit, au point de ne plus penser. Dès neuf heures, elle tombait de fatigue, se couchait, dormait d'un sommeil de plomb. Quand le travail lui laissait la tête libre une minute, elle s'étonnait de ne pas voir Félicien. Si elle ne faisait rien pour le rencontrer, elle songeait qu'il aurait dû tout franchir, lui, pour être près d'elle. Mais elle l'approuvait de se montrer si sage, elle l'aurait grondé, de vouloir hâter les choses. Sans doute il attendait aussi le prodige. C'était l'attente unique dont elle vivait maintenant, espérant chaque soir que ce serait pour le lendemain. Elle n'avait pas eu jusque-là de révolte. Parfois, cependant, elle levait la tête: quoi, rien encore? Et elle piquait fortement son aiguille, dont ses petites mains saignaient. Souvent, il lui fallait la retirer avec les pinces. Quand l'aiguille cassait, d'un coup sec de verre qu'on brise, elle n'avait pas même un geste d'impatience.

Hubertine s'inquiéta de la voir si acharnée au travail, et comme l'époque de la lessive était venue, elle la força à quitter le panneau de broderie, pour vivre quatre bons jours de vie active, sous le grand soleil. La mère Gabet, que ses douleurs laissaient tranquille, put aider au savonnage et au rinçage. C'était une fête dans le Clos-Marie, cette fin d'août avait une splendeur admirable, un ciel ardent, des ombrages noirs; tandis qu'une délicieuse fraîcheur s'exhalait de la Chevrotte, dont l'ombre des saules glaçait l'eau vive. Et Angélique passa la première journée très gaiement, tapant et plongeant les linges, jouissant de la rivière, des ormes, du moulin en ruine, des herbes, de toutes ces choses amies, si pleines de souvenirs. N'était-ce pas là qu'elle avait connu Félicien, d'abord mystérieux sous la lune, puis si adorablement gauche, le matin où il avait sauvé la camisole emportée? Après chaque pièce qu'elle rinçait, elle ne pouvait s'empêcher de jeter un coup d'œil vers la grille de l'Evêché, condamnée autrefois: elle l'avait un soir franchie à son bras, peut-être allait-il brusquement l'ouvrir, pour la venir prendre et l'emmener aux genoux de son père. Cet espoir enchantait sa grosse besogne, dans les éclaboussures de l'écume.

Mais, le lendemain, comme la mère Gabet amenait la dernière brouettée du linge qu'elle étendait avec Angélique, elle interrompit son bavardage interminable, pour dire sans malice:

—À propos, vous savez que Monseigneur marie son fils?

La jeune fille, en train d'étaler un drap, s'agenouilla dans l'herbe, le cœur défaillant sous la secousse.

—Oui, le monde en cause.... Le fils de Monseigneur épousera mademoiselle de Voincourt à l'automne.... Tout est réglé d'avant-hier, paraît-il. Elle restait à genoux, un flot d'idées confuses bourdonnait dans sa tête. La nouvelle ne la surprenait point, elle la sentait vraie. Sa mère l'avait avertie, elle devait s'y attendre. Mais, en ce premier moment, ce qui lui brisait ainsi les jambes, c'était la pensée que, tremblant devant son père, Félicien pouvait épouser l'autre, sans l'aimer, un soir de lassitude. Alors, il serait perdu pour elle, qu'il adorait. Jamais elle n'avait songé à cette faiblesse possible, elle le voyait plié sous le devoir, faisant au nom de l'obéissance leur malheur à tous deux. Et, sans qu'elle bougeât encore, ses yeux s'étaient portés vers la grille, une révolte la soulevait enfin, le besoin d'en aller secouer les barreaux, de l'ouvrir de ses ongles, de courir près de lui et de le soutenir de son courage, pour qu'il ne cédât pas.

Elle fut surprise de s'entendre répondre à la mère Gabet, dans l'instinct purement machinal de cacher son trouble.

—Ah! c'est mademoiselle Claire qu'il épouse.... Elle est très belle, on la dit très bonne....

Sûrement, dès que la vieille femme serait partie, elle irait le rejoindre. Elle avait assez attendu, elle briserait son serment de ne pas le revoir, comme un obstacle importun. De quel droit les séparait-on ainsi? Tout lui criait leur amour, la cathédrale, les eaux fraîches, les vieux ormes, parmi lesquels ils s'étaient aimés. Puisque leur tendresse avait grandi là, c'était là qu'elle voulait le reprendre, pour s'enfuir à, son cou, très loin, si loin, que jamais plus on ne les retrouverait.

—Ça y est, dit enfin la mère Gabet, qui venait de pendre à un buisson les dernières serviettes. Dans deux heures, ça sera sec.... Bien le bonsoir, mademoiselle, puisque vous n'avez que faire de moi.

Maintenant, debout au milieu de cette floraison de linges, éclatants sur l'herbe verte, Angélique songeait à cet autre jour, où, dans le grand vent, parmi le claquement des draps et des nappes, leurs cœurs s'étaient donnés, si ingénus. Pourquoi avait-il cessé de venir la voir? Pourquoi n'était-il pas à ce rendez-vous, dans cette gaieté saine de la lessive? Mais, tout à l'heure, quand elle le tiendrait entre ses bras, elle savait bien qu'il n'appartiendrait plus qu'à elle seule. Elle n'aurait, pas même besoin de lui reprocher sa faiblesse, il lui suffirait de s'être montrée, pour qu'il retrouvât la volonté de leur bonheur. Il oserait tout, elle n'avait qu'à le rejoindre, dans un instant.

Une heure se passa, et Angélique marchait à pas ralentis, entre les linges, toute blanche elle-même de l'aveuglant reflet du soleil, et une voix confuse s'élevait dans son être, grandissait, l'empêchait d'aller là-bas, à la grille. Elle s'effrayait devant cette lutte commençante. Quoi donc? il n'y avait pas en elle que son vouloir? une autre chose, qu'on y avait mise sans doute, la contrecarrait, bouleversait la bonne simplicité de sa passion. C'était si simple, de courir à celui qu'on aime; et elle ne le pouvait déjà plus, le tourment du doute la tenait: elle avait juré, puis ce serait très mal peut-être. Le soir, lorsque la lessive fut sèche et qu'Hubertine vint l'aider à la rentrer, elle ne s'était pas décidée encore, elle se donna la nuit pour réfléchir. Les bras débordant de ces linges de neige, qui sentaient bon, elle jeta un regard d'inquiétude au Clos-Marie, déjà noyé de crépuscule, comme à un coin de nature ami refusant d'être complice. Le lendemain, Angélique s'éveilla pleine de trouble. D'autres nuits se passèrent, sans lui apporter une résolution. Elle ne retrouvait son calme que dans sa certitude d'être aimée. Cela était resté inébranlable, elle s'y reposait divinement. Aimée, elle pouvait attendre, elle supporterait tout. Des crises de charité l'avaient reprise, elle s'attendrissait aux moindres souffrances, les yeux gonflés de larmes toujours près de jaillir. Le père Mascart se faisait donner du tabac, les Chouteau tiraient d'elle jusqu'à des confitures. Mais surtout les Lemballeuse profitaient de l'aubaine, on avait vu Tiennette danser dans les fêtes, avec une robe de la bonne demoiselle. Et voilà, un jour, comme Angélique apportait à la mère Lemballeuse des chemises promises la veille, qu'elle aperçut de loin, chez les mendiants, madame de Vaincourt et sa fille Claire, accompagnées de Félicien. Celui-ci, sans doute, les avait amenées. Elle ne se montra pas, elle s'en revint, le cœur glacé.

Deux jours plus tard, elle les vit qui entraient tous les trois chez les Chouteau; puis, un matin, le père Mascart lui conta une visite du beau jeune homme avec deux dames. Alors, elle abandonna ses pauvres, qui n'étaient plus à elle, puisque, après les lui avoir pris, Félicien les donnait à ces femmes; elle cessa de sortir, de peur de les rencontrer encore, de recevoir au cœur la blessure dont la souffrance, chaque fois, s'enfonçait davantage; et elle sentait que quelque chose mourait en elle, sa vie s'en allait goutte à goutte.

Ce fut un soir, après une de ces rencontres, seule dans sa chambre, étouffée d'angoisse, qu'elle laissa échapper ce cri:

—Mais il ne m'aime plus! Elle revoyait Claire de Voincourt, grande, belle, avec sa couronne de cheveux noirs; et elle le revoyait, lui, à côté, mince et fier. N'étaient-ils pas faits l'un pour l'autre, de la même race, si appareillés, qu'on les aurait crus mariés déjà?

—Il ne m'aime plus, il ne m'aime plus!...

Cela éclatait en elle, avec un grand bruit de ruine. Sa foi ébranlée, tout croulait, sans qu'elle retrouvât le calme d'examiner, de discuter froidement les faits. Elle croyait la veille, elle ne croyait plus à cette heure: un souffle, sorti elle ne savait d'où, avait suffi; et, d'un coup, elle était tombée à l'extrême misère, qui est de ne se croire pas aimé. Il le lui avait bien dit, autrefois: c'était l'unique douleur, l'abominable torture.

Jusque-là, elle avait pu se résigner, elle attendait le miracle.

Mais sa force s'en était allée avec la foi, elle roulait à une détresse d'enfant. Et la lutte douloureuse commença.

D'abord, elle fit appel à son orgueil: tant mieux, s'il ne l'aimait plus! car elle était trop fière pour l'aimer encore. Et elle se mentait à elle-même, elle affectait d'être délivrée, de chantonner d'insouciance, pendant qu'elle brodait les armoiries des Hautecœur, auxquelles elle s'était mise. Mais son cœur se gonflait à l'étouffer, elle avait la honte de s'avouer qu'elle était assez lâche pour l'aimer toujours, l'aimer davantage. Durant une semaine, les armoiries, en naissant fil à fil sous ses doigts, l'emplirent d'un affreux chagrin. Écartelé, un et quatre, deux et trois, de Jérusalem et d'Hautecœur; de Jérusalem, qui est d'argent à la croix potencée d'or, cantonnée de quatre croisettes de même; d'Hautecœur, qui est d'azur à la forteresse d'or, avec un écusson de sable au cœur d'argent en abîme, le tout accompagné de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.

Les émaux étaient faits de cordonnet, les métaux de fil d'or et d'argent. Quelle misère de sentir trembler sa main, de baisser la tête pour cacher ses yeux, que le flamboiement de ces armoiries aveuglait de larmes! Elle ne songeait qu'à lui, elle l'adorait dans l'éclat de sa noblesse légendaire. Et, lorsqu'elle broda la devise: Si Dieu veut, je veux, en soie noire sur une banderole d'argent, elle comprit bien qu'elle était son esclave, que jamais plus elle ne se reprendrait: ses pleurs l'empêchaient de voir, tandis que, machinalement, elle continuait à piquer l'aiguille.

Alors, ce fut pitoyable, Angélique aima en désespérée, se débattit dans cet amour sans espoir, qu'elle ne pouvait tuer.

Toujours, elle voulait courir à Félicien, le reconquérir en se jetant à son cou; et, toujours, la bataille recommençait. Parfois, elle croyait avoir vaincu, il se faisait un grand silence en elle, il lui semblait se voir, comme elle aurait vu une étrangère, toute petite, toute froide, agenouillée en fille obéissante, dans l'humilité du renoncement: ce n'était plus elle, c'était la fille sage qu'elle devenait, que le milieu et l'éducation avaient faite. Puis, un flot de sang montait, l'étourdissait; sa belle santé, sa jeunesse ardente galopaient en cavales échappées; et elle se retrouvait avec son orgueil et sa passion, toute à l'inconnu violent de son origine.

Pourquoi donc aurait-elle obéi? Il n'y avait pas de devoir, il n'y avait que le libre désir. Déjà, elle apprêtait sa fuite, calculait l'heure favorable pour forcer la grille du jardin de l'évêque. Mais, déjà aussi, l'angoisse revenait, un sourd malaise, le tourment du doute. Si elle cédait au mal, elle en aurait l'éternel remords. Des heures, des heures abominables se passaient; au milieu de cette incertitude du parti à prendre, sous ce vent de tempête qui, sans cesse, la rejetait de la révolte de son amour à l'horreur de la faute.

Et elle sortait affaiblie de chaque victoire sur son cœur.

Un soir, au moment de quitter la maison pour aller rejoindre Félicien, elle songea brusquement à son livret d'enfant assistée, dans la détresse où elle était de ne plus trouver la force de résister à sa passion. Elle le prit au fond du bahut, le feuilleta, se souffleta à chaque page de la bassesse de sa naissance, affamée d'un ardent besoin d'humilité. Père et mère inconnus, pas de nom, rien qu'une date et un numéro, l'abandon de la plante sauvage qui pousse au bord du chemin! Et les souvenirs se levaient en foule, les prairies grasses de la Nièvre, les bêtes qu'elle y avait gardées, la route plate de Soulanges où elle marchait pieds nus, maman Nini qui la giflait, quand elle volait des pommes. Des pages surtout réveillaient sa mémoire, celles qui constataient, tous les trois mois, les visites du sous-inspecteur et du médecin, des signatures, accompagnées parfois d'observations et de renseignements: une maladie dont elle avait failli mourir, une réclamation de sa nourrice au sujet de souliers brûlés, des mauvaises notes pour son caractère indomptable. C'était le journal de sa misère. Mais une pièce acheva de la mettre en larmes, le procès-verbal constatant la rupture du collier qu'elle avait gardé jusqu'à l'âge de six ans. Elle se souvenait de l'avoir exécré d'instinct, ce collier fait d'olives en os, enfilées sur une ganse de soie, et que fermait une médaille d'argent, portant la date de son entrée et son numéro. Elle le devinait un collier d'esclave, elle l'aurait rompu de ses petites mains, sans la terreur des conséquences.

Puis, l'âge venant, elle s'était plainte qu'il l'étranglait. Pendant un an encore, on le lui avait laissé. Aussi quelle joie, lorsque le sous-inspecteur avait coupé la ganse, en présence du maire de la commune, remplaçant ce signe d'individualité par un signalement en forme, où étaient déjà ses yeux couleur de violette, ses fins cheveux d'or! Et, pourtant, elle le sentait toujours à son cou, ce collier de bête domestique, qu'on marque pour la reconnaître: il lui restait dans la chair, elle étouffait. Ce jour-là, à cette page, l'humilité revint, affreuse, la fit remonter dans sa chambre, sanglotante, indigne d'être aimée. Deux autres fois, le livret la sauva. Ensuite, lui-même fut sans force contre ses révoltes.

Maintenant, c'était la nuit que les crises de tentation la tourmentaient. Avant de se coucher, pour purifier son sommeil, elle s'imposait de relire la Légende. Mais, le front entre les mains, malgré son effort, elle ne comprenait plus: les miracles la stupéfiaient, elle ne percevait qu'une fuite décolorée de fantômes.

Puis, dans son grand lit, après un anéantissement de plomb, une angoisse brusque l'éveillait en, sursaut, au milieu des ténèbres.

Elle se dressait, éperdue, s'agenouillait parmi les draps rejetés, la sueur aux tempes, toute secouée d'un frisson; et elle joignait les mains, et elle bégayait: «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée?» Car sa détresse était de se sentir seule, à ces moments, dans l'ombre. Elle avait rêvé de Félicien, elle tremblait de s'habiller, d'aller le rejoindre, sans que personne fût là pour l'en empêcher. C'était la grâce qui se retirait d'elle, Dieu cessait d'être à son entour, le milieu l'abandonnait. Désespérément, elle appelait l'inconnu, elle prêtait l'oreille à l'invisible.

Et l'air était vide, plus de voix chuchotantes, plus de frôlements mystérieux. Tout semblait mort: le Clos-Marie, avec la Chevrotte, les saules, les herbes, les ormes de l'Évêché, et la cathédrale elle-même. Rien ne restait des rêves qu'elle avait mis là, le vol blanc des vierges, en s'évanouissant, ne laissait des choses que le sépulcre. Elle en agonisait d'impuissance, désarmée, en chrétienne de la primitive Église que le péché héréditaire terrasse, dès que cesse le secours du surnaturel. Dans le morne silence de ce coin protecteur, elle l'écoutait renaître et hurler, cette hérédité du mal, triomphante de l'éducation reçue. Si, deux minutes encore, aucune aide ne lui arrivait des forces ignorées, si les choses ne se réveillaient et ne la soutenaient, elle succomberait certainement, elle irait à sa perte. «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée?» Et, à genoux au milieu de son grand lit, toute petite, délicate, elle se sentait mourir.

Puis, chaque fois, jusqu'à présent, à la minute de son extrême détresse, une fraîcheur la soulageait. C'était la grâce qui avait pitié, qui entrait en elle lui rendre son illusion. Elle sautait pieds nus sur le carreau de la chambre, elle courait à la fenêtre, dans un grand élan; et là, elle entendait de nouveau les voix, des ailes invisibles effleuraient ses cheveux, le peuple de la Légende sortait des arbres et des pierres, l'entourait en foule.

Sa pureté, sa bonté, tout ce qu'il y avait d'elle dans les choses, lui revenait et la sauvait. Dès lors, elle n'avait plus peur, elle se savait gardée: Agnès était de retour, en compagnie des vierges, errantes et douces dans l'air frissonnant. C'était un encouragement lointain, un long murmure de victoire qui lui parvenait, mêlé au vent de la nuit. Pendant une heure, elle respirait cette douceur calmante, mortellement triste, affermie en sa volonté d'en mourir, plutôt que de manquer à son serment. Enfin, brisée, elle se recouchait, elle se rendormait avec la crainte de la crise du lendemain, tourmentée toujours de cette idée qu'elle finirait par succomber, si elle s'affaiblissait ainsi, à chaque fois.

Une langueur, en effet, épuisait Angélique, depuis qu'elle ne se croyait plus aimée de Félicien. Elle avait la blessure au flanc, elle en mourait un peu à chaque heure, discrète, sans une plainte. D'abord, cela s'était traduit par des lassitudes: un essoufflement la prenait, elle devait lâcher son fil, restait une minute les yeux pâlis, perdus dans le vide. Puis, elle avait cessé de manger, à peine quelques gorgées de lait; et elle cachait son pain, le jetait aux poules des voisines, pour ne pas inquiéter ses parents. Un médecin appelé, n'ayant rien découvert, accusait la vie trop cloîtrée, se contentait de recommander l'exercice. C'était un évanouissement de tout son être, une disparition lente. Son corps flottait comme au balancement de deux grandes ailes, de la lumière semblait sortir de sa face amincie où l'âme brûlait. Et elle en était venue à ne plus descendre de sa chambre qu'en s'appuyant des deux mains aux murs de l'escalier, chancelante. Mais elle s'entêtait, faisait la brave, dès qu'elle se sentait regardée, voulait quand même terminer le panneau de dure broderie, pour le siège de Monseigneur. Ses petites mains longues n'avaient plus la force, et quand elle cassait une aiguille, elle ne pouvait l'arracher avec les pinces.

Or, un matin qu'Hubert et Hubertine, forcés de sortir, l'avaient laissée seule, au travail, le brodeur, en rentrant le premier, la trouva sur le carreau, glissée de sa chaise, évanouie, abattue devant le métier. Elle succombait à la tâche, un des grands anges d'or restait inachevé. Bouleversé, Hubert la prit dans ses bras, s'efforça de la remettre debout. Mais elle retombait, elle ne s'éveillait pas de ce néant.

—Ma chérie, ma chérie.... Réponds-moi, de grâce....

Enfin, elle ouvrit les yeux, elle le regarda avec désolation.

Pourquoi la voulait-il vivante? Elle était si heureuse, morte!

—Qu'as-tu, ma chérie? Tu nous as donc trompés, tu l'aimes donc toujours? Elle ne répondait pas, elle le regardait de son air d'immense tristesse. Alors, d'une étreinte désespérée, il la souleva, il la monta dans sa chambre; et, quand il l'eut posée sur le lit, si blanche, si faible, il pleura de la cruelle besogne qu'il avait faite sans le vouloir, en écartant d'elle celui qu'elle aimait.

—Je te l'aurais donné, moi! Pourquoi ne m'as-tu rien dit?

Mais elle ne parla pas, ses paupières se refermèrent, et elle parut se rendormir. Il était resté debout, les yeux sur son mince visage de lis, le cœur saignant de pitié. Puis, comme elle respirât avec douceur, il descendit, en entendant sa femme rentrer.

En bas, dans l'atelier, l'explication eut lieu. Hubertine venait d'ôter son chapeau, et tout de suite il lui dit qu'il avait ramassé l'enfant là, qu'elle sommeillait sur son lit, frappée à mort.

—Nous nous sommes trompés. Elle songe toujours à ce garçon, et elle en meurt.... Ah! si tu savais le coup que j'ai reçu, le remords qui me déchire, depuis que j'ai compris et que je l'ai portée là-haut, si pitoyable! C'est notre faute, nous les avons séparés par des mensonges.... Quoi? tu la laisserais souffrir, tu ne dirais rien pour la sauver!

Hubertine, comme Angélique, se faisait, le regardait de son grand air raisonnable, toute pâle de chagrin. Et lui, le passionné que cette passion souffrante jetait hors de son habituelle soumission, ne se calmait pas, agitait ses mains fiévreuses.

—Eh bien! je parlerai, moi, je lui dirai que Félicien l'aime, que c'est nous autres qui avons eu la cruauté de l'empêcher de revenir, en le trompant lui aussi.... Chacune de ses larmes, maintenant, va me brûler le cœur. Ce serait un meurtre dont je me sentirais complice.... Je veux qu'elle soit heureuse, oui! heureuse, quand même, par tous les moyens....

Il s'était approché de sa femme, il osait crier sa tendresse révoltée, s'irritant davantage du silence triste qu'elle gardait.

—Puisqu'ils s'aiment, ils sont les maîtres.... Il n'y a rien au-delà, quand on aime et qu'on est aimé... Oui! par tous les moyens, le bonheur est légitime.

Enfin, Hubertine parla, de sa voix lente, debout, immobile.

—Qu'il nous la prenne, n'est-ce pas? qu'il l'épouse, malgré nous, malgré son père.... C'est ce que tu leur conseilles, tu crois qu'ils seront heureux ensuite, que l'amour suffira....

Et, sans transition, de la même voix navrée, elle poursuivit:

—En revenant, j'ai passé devant le cimetière, un espoir m'y a fait entrer encore.... Je me suis agenouillée une fois de plus, à cette place usée par nos genoux, et j'y ai prié longtemps.

Hubert avait pâli, un grand froid emportait sa fièvre. Certes, il la connaissait, la tombe de la mère obstinée, où ils étaient allés si souvent pleurer et se soumettre, en s'accusant de leur désobéissance, pour que la morte leur fit grâce, du fond de la terre.

Et ils restaient là des heures, certains de sentir en eux fleurir cette grâce, si jamais elle leur était accordée. Ce qu'ils demandaient, ce qu'ils attendaient, c'était un enfant encore, l'enfant du pardon, l'unique signe auquel ils se sauraient pardonnés enfin.

Mais rien n'était venu, la mère froide et sourde les laissait sous l'inexorable punition, la mort de leur premier enfant, qu'elle avait pris et emporté, qu'elle refusait de leur rendre.

—J'ai prié longtemps, répéta Hubertine, j'écoutais si rien ne tressaillait....

Anxieux, Hubert l'interrogeait du regard.

—Et rien, non! rien n'est monté de la terre, rien n'a tressailli en moi. Ah! c'est fini, il est trop tard, nous avons voulu notre malheur.

Alors, il trembla, il demanda:

—Tu m'accuses?

—Oui, tu es le coupable, j'ai commis la faute aussi en te suivant.... Nous avons désobéi, toute notre vie en a été gâtée.

—Et tu n'es pas heureuse?

—Non, je ne suis pas heureuse.... Une femme qui n'a point d'enfant n'est pas heureuse. Aimer n'est rien, il faut que l'amour soit béni. Il était tombé sur une chaise, épuisé, les yeux gros de larmes. Jamais elle ne lui avait reproché ainsi la plaie vive de leur existence; et elle, qui revenait si vite et le consolait, lorsqu'elle l'avait blessé d'une allusion involontaire, cette fois le regardait souffrir, toujours debout, sans un geste, sans un pas vers lui. Il pleura, il cria au milieu de ses pleurs:

—Ah! la chère enfant, là-haut, c'est elle que tu condamnes....

Tu ne veux pas qu'il l'épouse, comme je t'ai épousée, et qu'elle souffre ce que tu as souffert.

Elle répondit d'un signe de tête, simplement, dans toute la force et la simplicité de son cœur.

—Mais tu le disais toi-même, la pauvre chère fillette en mourra.... Veux-tu donc sa mort?

—Oui, sa mort, plutôt qu'une vie mauvaise.

Il s'était redressé, frémissant, et il se réfugia entre ses bras, et tous deux sanglotèrent. Longtemps, ils s'étreignirent. Lui, se soumettait; elle, maintenant, devait s'appuyer à son épaule, pour retrouver assez de courage. Ils en sortirent désespérés et résolus, enfermés dans un grand et poignant silence, au bout duquel, si Dieu le voulait, était la mort consentie de l'enfant.

À partir de ce jour, Angélique dut rester dans sa chambre:

Sa faiblesse devenait telle, qu'elle ne pouvait descendre à l'atelier: tout de suite, sa tête tournait, ses jambes se dérobaient.

D'abord, elle marcha, voyagea jusqu'au balcon, en s'aidant des meubles. Puis, il lui fallut se contenter d'aller de son lit à son fauteuil. La course était longue, elle ne la risquait que le matin et le soir, épuisée. Pourtant, elle travaillait toujours, abandonnant la broderie en bas-relief, trop rude, brodant des fleurs en soies nuancées; et elle les brodait d'après nature, un bouquet de fleurs sans parfum, qui la laissaient calme, des hortensias et des roses trémières. Le bouquet fleurissait dans un vase, souvent elle se reposait longuement à le regarder, car la soie, si légère, pesait lourd à ses doigts. En deux journées, elle n'avait fait qu'une rose, toute fraîche, éclatante sur le satin; mais c'était sa vie, elle tiendrait l'aiguille jusqu'au dernier souffle. Fondue de souffrance, amincie encore, elle n'était plus qu'une flamme pure et très belle.

À quoi bon lutter davantage, puisque Félicien ne l'aimait pas? Maintenant, elle mourait de cette conviction: il ne l'aimait pas, peut-être ne l'avait-il jamais aimée. Tant qu'elle avait eu des forces elle s'était battue contre son cœur, sa santé, sa jeunesse, qui la poussaient à courir le rejoindre. Depuis qu'elle se trouvait clouée là, elle devait se résigner, c'était fini.

Un matin, comme Hubert l'installait dans son fauteuil, en posant sur un coussin ses petits pieds inertes, elle dit avec un sourire:

—Ah! je suis bien sûre d'être sage, à présent, et de ne pas me sauver. Hubert se hâta de descendre, suffoqué, craignant d'éclater en larmes.