XII
Cette nuit-là, Angélique ne put dormir. Une insomnie la tenait les paupières ardentes, dans l'extrême faiblesse où elle était; et, comme les Hubert s'étaient couchés et que minuit allait sonner bientôt, elle préféra se relever, malgré l'effort immense, prise de la peur de mourir, si elle restait au lit davantage.
Elle étouffait, elle passa un peignoir, se traîna jusqu'à la fenêtre, qu'elle ouvrit toute grande.
—L'hiver était pluvieux, d'une douceur humide. Puis, elle s'abandonna dans son fauteuil, après avoir, devant elle, sur la petite table, relevé la mèche de la lampe, qu'on laissait allumée la nuit entière. Là, près du volume de La Légende dorée, était le bouquet de roses trémières et d'hortensias, qu'elle copiait. Et, pour se rendre à la vie, elle eut une fantaisie de travail, attira son métier, fit quelques points, de ses mains égarées. La soie rouge d'une rose saignait entre ses doigts blancs, il semblait que ce fût le sang de ses veines qui achevait de couler, goutte à goutte.
Mais elle, qui, depuis deux heures, se retournait en vain dans ses draps brûlants, céda presque tout de suite au sommeil, dès qu'elle fut assise. Sa tête se renversa, soutenue par le dossier, s'inclina un peu sur l'épaule droite; et, la soie étant demeurée entre ses mains immobiles, on aurait dit qu'elle travaillait encore. Très blanche, très calme, elle dormait sous la lampe, dans la chambre d'une paix et d'une blancheur de tombe. La lumière pâlissait le grand lit royal, drapé de sa perse rose déteinte. Seuls, le coffre, l'armoire, les sièges de vieux chêne tranchaient, tachaient les murs de deuil. Des minutes s'écoulèrent, elle dormait très calme et très blanche.
Enfin, il y eut un bruit. Et, sur le balcon, Félicien parut, tremblant, amaigri comme elle. Sa face était bouleversée, il s'élançait dans la chambre, lorsqu'il l'aperçut, affaissée ainsi au fond du fauteuil, pitoyable et si belle. Une douleur infinie lui serra le cœur, il s'agenouilla, s'abîma dans une contemplation navrée.
Elle n'était donc plus, le mal l'avait donc détruite, qu'elle lui semblait ne plus peser, s'être allongée là, ainsi qu'une plume que le vent allait reprendre? Dans son clair sommeil, sa souffrance se voyait, et sa résignation. Il ne la reconnaissait qu'à sa grâce de lis, l'élancement de son col délicat sur ses épaules tombantes, sa face longue et transfigurée de vierge volant au ciel. Les cheveux n'étaient plus que de la lumière, l'âme de neige éclatait sous la soie transparente de la peau. Elle avait la beauté des saintes délivrées de leur corps, il en était ébloui et désespéré, dans un saisissement qui l'immobilisait, les mains jointes.
Elle ne se réveillait pas, il la regardait toujours.
Un petit souffle des lèvres de Félicien dut passer sur le visage d'Angélique. Tout d'un coup, elle ouvrit des yeux très grands.
Elle ne bougeait pas, elle le regardait à son tour, avec un sourire, comme dans un rêve. C'était lui, elle le reconnaissait, bien qu'il fût changé. Mais elle croyait sommeiller encore, car il lui arrivait de le voir ainsi en dormant, ce qui, au réveil, aggravait sa peine.
Il avait tendu les mains, il parla.
—Chère âme, je vous aime.... On m'a dit ce que vous souffriez, et je suis accouru.... Me voici, je vous aime.
Elle frémissait, elle passait les doigts sur ses paupières, d'un geste machinal.
—Ne doutez plus.... Je suis à vos pieds, et je vous aime, je vous aime toujours.
Alors, elle eut un cri.
—Ah! c'est vous.... Je ne vous attendais plus, et c'est vous....
De ses mains tâtonnantes, elle lui avait pris les tiennes, elle s'assurait qu'il n'était pas une vision errante du sommeil.
—Vous m'aimez toujours, et je vous aime, ah! plus que je ne croyais pouvoir aimer!
C'était un étourdissement de bonheur, une première minute d'allégresse absolue, où ils oubliaient tout, pour n'être qu'à cette certitude de s'aimer encore, et de se le dire. Les souffrances de la veille, les obstacles du lendemain, avaient disparu; ils ne savaient comment ils étaient là; mais ils y étaient, ils mêlaient leurs douces larmes, ils se serraient d'une étreinte chaste, lui éperdu de pitié, elle si émaciée par le chagrin, qu'il n'avait d'elle, entre les bras, qu'un souffle. Dans l'enchantement de sa surprise, elle restait comme paralysée, chancelante et bienheureuse au fond du fauteuil, ne retrouvant pas ses membres, ne se soulevant à demi que pour retomber, sous l'ivresse de sa joie.
—Ah! cher seigneur, mon désir unique est accompli: je vous aurai revu, avant de mourir. Il releva la tête, il eut un geste d'angoisse.
—Mourir!... Mais je ne veux pas! Je suis là, je vous aime.
Elle souriait divinement.
—Oh! je puis mourir, puisque vous m'aimez. Cela ne m'effraie plus, je m'endormirai ainsi, sur votre épaule.... Dites-moi encore que vous m'aimez.
—Je vous aime, comme je vous aimais hier, comme je vous aimerai demain.... N'en doutez jamais, cela est pour l'éternité.
—Oui, pour l'éternité, nous nous aimons.
Angélique, extasiée, regardait devant elle, dans la blancheur de la chambre. Mais, peu à peu, un réveil la rendit grave. Elle réfléchissait enfin, au milieu de cette grande félicité qui l'avait étourdie. Et les faits l'étonnaient.
—Si vous m'aimez, pourquoi n'êtes-vous pas venu?
—Vos parents m'ont dit que vous n'aviez plus d'amour pour moi. J'ai manqué aussi d'en mourir.... Et c'est lorsque je vous ai sue malade, que je me suis décidé, quitte à être chassé de cette maison, dont on me fermait la porte.
—Ma mère me disait également que vous ne m'aimiez plus, et j'ai cru ma mère.... Je vous avais rencontré avec cette demoiselle, je pensais que vous obéissiez à Monseigneur.
—Non, j'attendais. Mais j'ai été lâche, j'ai tremblé devant lui.
Il y eut un silence. Angélique s'était redressée. Sa face devenait dure, le front coupé d'un pli de colère.
—Alors, on nous a trompés l'un et l'autre, on nous a menti pour nous séparer.... Nous nous aimions, et on nous a torturés, on a failli nous tuer tous les deux.... Eh bien! c'est abominable, cela nous délie de nos serments. Nous sommes libres.
Un furieux mépris l'avait mise debout. Elle ne sentait plus son mal, ses forces revenaient, dans ce réveil de sa passion et de son orgueil. Avoir cru son rêve mort, et tout d'un coup le retrouver vivant et rayonnant! se dire qu'ils n'avaient pas démérité de leur amour, que les coupables étaient les autres! Ce grandissement d'elle-même, ce triomphe enfin certain, l'exaltaient, la jetaient à une révolte Suprême.
—Allons, partons! dit-elle simplement.
Et elle marchait par la chambre, vaillante, dans toute son énergie et sa volonté. Déjà, elle choisissait un manteau pour s'en couvrir les épaules. Une dentelle, sur sa tête, suffirait.
Félicien avait eu un cri de bonheur, car elle devançait son désir, il ne songeait qu'à cette fuite, sans trouver l'audace de la lui proposer. Oh! partir ensemble, disparaître, couper court à tous les ennuis, à tous les obstacles! Et cela à l'instant, en s'évitant même le combat de la réflexion!
—Oui, tout de suite, partons, ma chère âme. Je venais vous prendre, je sais où nous aurons une voiture. Avant le jour, nous serons loin, si loin, que jamais personne ne pourra nous rejoindre. Elle ouvrait des tiroirs, les refermait violemment, sans rien y prendre, dans une exaltation croissante. Comment! elle se torturait depuis des semaines, elle avait travaillé à le chasser de sa mémoire, même elle croyait y avoir réussi! et il n'y avait rien de fait, et cet affreux travail était à refaire! Non, jamais elle n'aurait cette force. Puisqu'ils s'aimaient, c'était bien simple: ils s'épousaient, aucune puissance ne les détacherait l'un de l'autre.
—Voyons, que dois-je emporter?... Ah! j'étais sotte, avec mes scrupules d'enfant. Quand je songe qu'ils sont descendus jusqu'à mentir! Oui, je serais morte, qu'ils ne vous auraient pas appelé... Faut-il prendre du linge, des vêtements, dites?
Voici une robe plus chaude.... Et ils m'avaient mis un tas d'idées, un tas de peurs dans la tête. Il y a le bien, il y a le mal, ce qu'on peut faire, ce qu'on ne peut pas faire, des choses compliquées, à vous rendre imbécile. Ils mentent toujours, ce n'est pas vrai: il n'y a que le bonheur de vivre, d'aimer celui qui vous aime....
Vous êtes la fortune, la beauté, la jeunesse, mon cher seigneur, et je me donne à vous, à jamais, entièrement, et mon unique plaisir est en vous, et faites de moi ce qu'il vous plaira.
Elle triomphait, dans une flambée de tous les feux héréditaires que l'on croyait morts. Des musiques l'enivraient; elle voyait leur royal départ, ce fils de princes l'enlevant, la faisant reine d'un royaume lointain; et elle le suivait, pendue à son cou, couchée sur sa poitrine, dans un tel frisson de passion ignorante, que tout son corps en défaillait de joie. N'être plus que tous les deux, s'abandonner au galop des chevaux, fuir et disparaître dans une étreinte!...
—Je n'emporte rien, n'est-ce pas?... À quoi bon?
Il brûlait de sa fièvre, déjà devant la porte.
—Non, rien.... Partons vite.
—Oui, partons, c'est cela.
Et elle l'avait rejoint. Mais elle se retourna, elle voulut donner un dernier regard à la chambre. La lampe brûlait avec la même douceur pâle, le bouquet d'hortensias et de roses trémières fleurissait toujours, une rose inachevée, vivante pourtant, au milieu du métier, semblait l'atteindre. Surtout, jamais la chambre ne lui avait paru si blanche, les murs blancs, le lit blanc, l'air blanc, comme empli d'une haleine blanche.
Quelque chose en elle vacilla, et il lui fallut s'appuyer au dossier d'une chaise.
—Qu'avez-vous? demanda Félicien inquiet.
Elle ne répondait pas, elle respirait difficilement. Reprise d'un frisson, les jambes déjà brisées, elle dut s'asseoir.
—Ne vous inquiétez pas, ce n'est rien.... Une minute de repos seulement, et nous partons.
Ils se turent. Elle regardait dans la chambre, comme si elle y eût oublié un objet précieux, qu'elle n'aurait pu dire. C'était un regret, d'abord léger, puis qui grandissait et lui étouffait peu à peu la poitrine. Elle ne se rappelait plus. Était-ce tout ce blanc qui la retenait ainsi? Toujours elle avait aimé le blanc, jusqu'à voler les bouts de soie blanche pour s'en donner le plaisir en cachette.
—Une minute, une minute encore, et nous partons, mon cher seigneur.
Mais elle ne faisait même plus un effort pour se lever.
Anxieux, il s'était remis à genoux devant elle.
—Est-ce que vous souffrez, ne puis-je rien pour votre soulagement? Si vous avez froid, je prendrai vos petits pieds dans mes mains, et je les réchaufferai, jusqu'à ce qu'ils soient assez vaillants pour courir. Elle hocha la tête.
—Non, non, je n'ai pas froid, je pourrai marcher.... Attendez une minute, une seule minute.
Il voyait bien que d'invisibles chaînes la liaient aux membres, la rattachaient là, si fortement, que, dans un instant peut-être, il lui serait impossible de l'en arracher. Et, s'il ne l'emmenait pas tout de suite, il songeait à la lutte inévitable avec son père, le lendemain, à ce déchirement, devant lequel il reculait depuis des semaines. Alors, il se fit pressant, d'une supplication ardente.
—Venez, les routes sont noires à cette heure, la voiture nous emportera dans les ténèbres; et nous irons toujours, toujours, bercés, endormis aux bras l'un de l'autre, comme enfouis sous un duvet; sans craindre les fraîcheurs de la nuit; et, quand le jour se lèvera, nous continuerons dans le soleil, encore, encore plus loin, jusqu'à ce que nous soyons arrivés au pays où l'on est heureux.... Personne ne nous connaîtra, nous vivrons, cachés au fond de quelque grand jardin, n'ayant d'autre soin que de nous aimer davantage, à chaque journée nouvelle. Il y aura là des fleurs grandes comme des arbres, des fruits plus doux que le miel. Et nous vivrons de rien, au milieu de cet éternel printemps, nous vivrons de nos baisers, ma chère âme.
Elle frissonna sous ce brûlant amour, dont il lui chauffait la face. Tout son être défaillait, à l'effleurement des joies promises.
—Oh! dans un moment, tout à l'heure!...
—Puis, si les voyages nous fatiguent, nous reviendrons ici, nous relèverons les murs du château d'Hautecœur, et nous y achèverons nos jours. C'est mon rêve.... Toute notre fortune, s'il le faut, y sera jetée, à main ouverte. De nouveau, le donjon commandera aux deux vallées. Nous habiterons le logis d'honneur, entre la tour de David et la tour de Charlemagne.
Le colosse en entier sera rétabli, comme aux jours de sa puissance, les courtines, les bâtiments, la chapelle, dans le luxe barbare d'autrefois.... Et je veux que nous y menions l'existence des temps anciens, vous princesse, et moi prince, au milieu d'une suite d'hommes d'armes et de pages. Nos murailles de quinze pieds d'épaisseur nous isoleront, nous serons dans la légende....
Le soleil baisse derrière les coteaux, nous revenons d'une chasse, sur de grands chevaux blancs, parmi le respect des villages agenouillés. Le cor sonne, le pont-levis s'abaisse. Des rois, le soir, sont à notre table. La nuit, notre couche est sur une estrade, surmontée d'un dais, comme un trône. Des musiques jouent, lointaines, très douces, tandis que nous nous endormons aux bras l'un de l'autre, dans la pourpre et l'or. Frémissante, elle souriait maintenant d'un orgueilleux plaisir, combattue d'une souffrance, qui revenait, l'envahissait, effaçant le sourire de sa bouche douloureuse. Et, comme de son geste machinal elle écartait les visions tentatrices, il redoubla de flamme, tâcha de la saisir, de la faire sienne, entre ses bras éperdus.
—Oh! venez, oh! soyez à moi.... Fuyons, oublions tout dans notre bonheur.
Elle se dégagea brusquement, d'une révolte instinctive; et, debout, ces mots jaillirent de ses lèvres:
—Non, non, je ne peux pas, je ne peux plus! Pourtant, elle se lamentait, encore ravagée par la lutte, hésitante, bégayante.
—Je vous en prie, soyez bon, ne me pressez pas, attendez....
Je voudrais tant vous obéir pour vous prouver que je vous aime, m'en aller à votre bras dans les beaux pays lointains, habiter royalement ensemble le château de vos rêves. Cela me semblait si facile, j'avais si souvent refait le plan de notre fuite....
Et, que vous dirai-je? maintenant, cela me paraît impossible.
C'est comme si, tout d'un coup, la porte se soit murée et que je ne puisse sortir.
Il voulut l'étourdir de nouveau, elle le fit taire d'un geste.
—Non, ne parlez plus.... Est-ce singulier! à mesure que vous me dites des choses si douces, si tendres, qui devraient me convaincre la peur me prend, un froid me glace...Mon Dieu! qu'ai-je donc? Ce sont vos paroles qui m'écartent de vous. Si vous continuez, je vais ne plus pouvoir vous entendre, il faudra que vous partiez.... Attendez, attendez un peu.
Et elle marchait lentement par la chambre, cherchant à se reprendre, tandis que lui, immobile, se désespérait.
—J'avais cru ne plus vous aimer, mais ce n'était que du dépit assurément, puisque là, tout à l'heure, lorsque je vous ai retrouvé à mes pieds, mon cœur a bondi, mon premier élan a été de vous suivre, en esclave.... Alors, si je vous aime, pourquoi m'épouvantez-vous? et qui m'empêche de quitter cette chambre, comme si des mains invisibles me tenaient par tout le corps, par chacun des cheveux de ma tête? Elle s'était arrêtée près du lit, elle revint vers l'armoire, alla ainsi devant les autres meubles. Certainement, des liens secrets les unissaient à sa personne. Les murs blancs surtout, la grande blancheur du plafond mansardé, l'enveloppaient d'une robe de candeur, dont elle ne se serait dévêtue qu'avec des larmes.
Désormais, tout cela faisait partie de son être, le milieu était entré en elle. Et elle le comprit davantage, lorsqu'elle se trouva en face du métier, resté sous la lampe, à côté de la table.
Son cœur fondait, à voir la rose commencée, qu'elle ne finirait jamais, si elle partait de la sorte, en criminelle. Les années de travail s'évoquaient dans sa mémoire, ces années si sages, si heureuses, une si longue habitude de paix et d'honnêteté, que révoltait la pensée d'une faute. Chaque jour, la petite maison fraîche des brodeurs, la vie active et pure qu'elle y menait, à l'écart du monde, avaient refait un peu du sang de ses veines.
Mais lui, la voyant ainsi reconquise par les choses, sentit le besoin de hâter le départ.
—Venez, l'heure s'écoule, bientôt il ne sera plus temps.
Alors, la lumière se fit complète, elle cria:
—Il est déjà trop tard.... Vous voyez bien que je ne peux pas vous suivre. Il y avait en moi, jadis, une passionnée et une orgueilleuse qui aurait jeté ses deux bras à votre cou, pour que vous l'emportiez. Mais on m'a changée, je ne me retrouve plus....
Vous n'entendez donc pas que tout, dans cette chambre, me crie de rester? Et ma joie est devenue d'obéir.
Sans parler, sans discuter avec elle, il tâchait de l'emmener comme une enfant indocile. Elle l'évita, s'échappa vers la fenêtre.
—Non, de grâce! Tout à l'heure, je vous aurais suivi. Mais c'était la révolte dernière. Peu à peu, à mon insu, l'humilité et le renoncement qu'on mettait en moi, devaient s'y amasser.
Aussi, à chaque retour de mon péché d'origine, la lutte était-elle moins rude, je triomphais de moi-même avec plus de facilité. Désormais, c'est fini, je me suis vaincue.... Ah! cher seigneur, je vous aime tant! Ne faisons rien contre notre bonheur. Il faut se soumettre pour être heureux.
Et, comme il s'avançait d'un pas encore, elle se trouva devant la fenêtre grande ouverte, sur le balcon.
—Vous ne voulez pas me forcer à me jeter par là... Écoutez donc, comprenez que j'ai avec moi ce qui m'entoure. Les choses me parlent depuis longtemps, j'entends des voix, et jamais je ne les ai entendues me parler si haut.... Tenez! c'est tout le Clos-Marie qui m'encourage à ne pas gâter mon existence et la vôtre, en me donnant à vous, contre la volonté de votre père. Cette voix chantante, c'est la Chevrotte, si claire, si fraîche, qu'elle semble avoir mis en moi sa pureté de cristal. Cette voix de foule, tendre et profonde, c'est le terrain entier, les herbes, les arbres, toute la vie paisible de ce coin sacré, travaillant à la paix de ma propre vie. Et les voix viennent de plus loin encore, des ormes de l'Évêché, de cet horizon de branches, dont la moindre s'intéresse à ma victoire.... Puis, tenez! cette grande voix souveraine, c'est ma vieille amie la cathédrale, qui m'a instruite, éternellement éveillée dans la nuit. Chacune de ses pierres, les colonnettes de ses fenêtres, les clochetons de ses contreforts, les arcs-boutants de son abside, ont un murmure que je distingue, une langue que je comprends. Écoutez ce qu'ils disent, que même dans la mort l'espérance reste. Lorsqu'on s'est humilié, l'amour demeure et triomphe.... Et enfin, tenez! l'air lui-même est plein d'un chuchotement d'âmes, voici mes compagnes les vierges qui arrivent, invisibles. Écoutez, écoutez!
Souriante, elle avait levé la main, d'un geste d'attention profonde. Tout son être était ravi dans les souffles épars. C'étaient les vierges de la Légende, que son imagination évoquait comme en son enfance, et dont le vol mystique sortait du vieux livre, aux images naïves, posé sur la table. Agnès, d'abord, vêtue de ses cheveux, ayant au doigt l'anneau de fiançailles du prêtre Paulin. Puis, toutes les autres, Barbe avec sa tour, Geneviève avec ses agneaux, Cécile avec sa viole, Agathe aux mamelles arrachées, Élisabeth mendiant par les routes, Catherine triomphant des docteurs. Un miracle rend Luce si pesante, que mille hommes et cinq paires de bœufs ne peuvent la traîner à un mauvais lieu. Le gouverneur qui veut embrasser Anastasie, devient aveugle. Et toutes, dans la nuit claire, volent, très blanches, la gorge encore ouverte par le fer des supplices, laissant couler, au lieu du sang, des fleuves de lait. L'air en est candide, les ténèbres s'éclairent comme d'un ruissellement d'étoiles. Ah! mourir d'amour comme elles, mourir vierge, éclatante de blancheur, au premier baiser de l'époux! Félicien s'était rapproché.
—Je suis celui qui existe, Angélique, et vous me refusez pour des rêves....
—Des rêves, murmura-t-elle.
—Car, si elles vous entourent, ces visions, c'est que vous même les avez créées.... Venez, ne mettez plus rien de vous dans les choses, elles se tairont. Elle eut un mouvement d'exaltation.
—Oh! non, qu'elles parlent, qu'elles parlent plus haut! Elles sont ma force, elles me donnent le courage de vous résister....
C'est la grâce, et jamais elle ne m'a inondée d'une pareille énergie. Si elle n'est qu'un rêve, le rêve que j'ai mis à mon entour et qui me revient, qu'importe! Il me sauve, il m'emporte sans tache, au milieu des apparences.... Oh! renoncez, obéissez comme moi. Je ne veux pas vous suivre.
Dans sa faiblesse, elle s'était redressée, résolue, invincible.
—Mais on vous a trompée, reprit-il, on est descendu jusqu'au mensonge pour nous désunir!
—La faute d'autrui n'excuserait pas la nôtre.
—Ah! votre cœur s'est retiré de moi, vous ne m'aimez plus.
—Je vous aime, je ne lutte contre vous que pour notre amour et notre bonheur.... Obtenez le consentement de votre père, et je vous suivrai.
—Mon père, vous ne le connaissez pas. Dieu seul pourrait le fléchir.... Alors, dites, c'est fini? Si mon père m'ordonne d'épouser Claire de Voincourt, faut-il donc que je lui obéisse?
À ce dernier coup, Angélique chancela. Elle ne put retenir cette plainte:
—C'est trop.... Je vous en supplie, allez-vous-en, ne soyez pas cruel.... Pourquoi êtes-vous venu? J'étais résignée, je me faisais à ce malheur de ne pas être aimée de vous. Et voilà que vous m'aimez et que tout mon martyre recommence!...
Comment voulez-vous que je vive, maintenant?
Félicien crut à une faiblesse, il répéta:
—Si mon père veut que je l'épouse....
Elle se raidissait contre la souffrance; et elle parvint encore à se tenir debout, dans le déchirement de son cœur; puis, se traînant vers la table, comme pour lui livrer passage:
—Épousez-la, il faut obéir.
Il se trouvait à son tour devant la fenêtre, prêt à partir, puisqu'elle le renvoyait.
—Mais vous en mourrez! cria-t-il.
Elle s'était calmée, elle murmura, avec un sourire:
—Oh! c'est à moitié fait.
Un instant encore, il la regarda, si blanche, si réduite, d'une légèreté de plume qu'un souffle emporte; et il eut un geste de résolution furieuse, il disparut dans la nuit. Elle, appuyée au dossier du fauteuil, quand il ne fut plus là, tendit désespérément les mains vers les ténèbres. De gros sanglots agitaient son corps, une sueur d'agonie couvrait sa face.
Mon Dieu! c'était la fin, elle ne le verrait plus. Tout son mal l'avait reprise, ses jambes brisées se dérobaient sous elle. Ce fut à grand-peine qu'elle put regagner son lit, où elle tomba victorieuse et sans souffle. Le lendemain matin, on l'y trouva mourante. La lampe venait de s'éteindre d'elle-même, à l'aube, dans la blancheur triomphale de la chambre.
XIII
Angélique allait mourir. Il était dix heures, une claire matinée de la fin de l'hiver, un temps vif, avec un ciel blanc, tout égayé de soleil. Dans le grand lit royal, drapé d'une ancienne perse rose, elle ne bougeait plus, sans connaissance depuis la veille. Allongée sur le dos, ses mains d'ivoire abandonnées sur le drap, elle n'avait plus ouvert les yeux; et son fin profil s'était aminci, sous le nimbe d'or de ses cheveux; et on l'aurait crue morte déjà, sans le tout petit souffle de ses lèvres.
La veille, Angélique s'était confessée et avait communié, se sentant très mal. Le bon abbé Cornille, vers trois heures, lui avait apporté le saint viatique. Puis, dans la soirée, comme la mort la glaçait peu à peu, un grand désir lui était venu de l'extrême-onction, la médecine céleste, instituée pour la guérison de l'âme et du corps. Avant de perdre connaissance, sa dernière parole, un murmure à peine, recueilli par Hubertine avait bégayé ce désir des saintes huiles, Oh! tout de suite, pour qu'il fût temps encore. Mais la nuit s'avançait, on avait attendu le jour, et l'abbé, averti, allait enfin arriver. Tout se trouvait prêt, les Hubert achevaient d'arranger la chambre. Sous le gai soleil, qui, à cette heure matinale, frappait les vitres, elle était d'une blancheur d'aurore, avec la nudité de ses grands murs blancs. Ils avaient couvert la table d'une nappe blanche. À droite et à gauche d'un crucifix, deux cierges y brûlaient, dans les flambeaux d'argent, montés du salon. Et il y avait encore là de l'eau bénite et un aspersoir, une aiguière d'eau avec son bassin et une serviette, deux assiettes de porcelaine blanche, l'une pleine de flocons d'ouate; l'autre de cornets de papier blanc. On avait couru les serres de la ville basse sans trouver d'autres fleurs que des roses, de grosses roses blanches dont les énormes touffes garnissaient la table comme d'un frisson de blanches dentelles. Et, dans cette blancheur accrue, Angélique mourante respirait toujours de son petit souffle, les paupières closes.
À sa visite du matin, le docteur venait de dire qu'elle ne vivrait pas la journée. D'un moment à l'autre, peut-être, passerait-elle, sans même reprendre connaissance. Et les Hubert attendaient. Il fallait que la chose fût, malgré leurs larmes. S'ils avaient voulu cette mort, préférant l'enfant morte à l'enfant révoltée, c'était que Dieu la voulait avec eux. Maintenant, cela échappait à leur puissance, ils ne pouvaient que se soumettre.
Ils ne regrettaient rien, mais leur être succombait de douleur.
Depuis qu'elle était là, agonisante, ils l'avaient soignée, en refusant tout secours étranger. Ils se trouvaient seuls encore, à cette heure dernière, et ils attendaient.
Hubert, machinal, alla ouvrir la porte du poêle de faïence, dont le ronflement ressemblait à une plainte: Le silence se fit, une douce chaleur pâlissait les roses. Depuis un instant, Hubertine écoutait les bruits de la cathédrale, derrière le mur. Un branle de cloche donnait un frisson aux vieilles pierres; sans doute l'abbé Cornille quittait l'église, avec les saintes huiles; et elle descendit pour le recevoir, au seuil de la maison. Deux minutes s'écoulèrent, un grand murmure emplit l'étroit escalier de la tourelle. Puis, dans la chambre tiède, Hubert, frappé d'étonnement, se mit à trembler, tandis qu'une crainte religieuse, un espoir aussi, le faisaient tomber à genoux.
Au lieu du vieux prêtre attendu, c'était Monseigneur qui entrait, Monseigneur en rochet de dentelle, ayant l'étole violette et portant le vaisseau d'argent, où se trouvait l'huile des infirmes, bénite par lui-même le Jeudi saint. Ses yeux d'aigle restaient fixes, sa belle face pâle, sous les épaisses boucles de ses cheveux blancs, gardait une majesté. Et, derrière lui, comme un simple clerc, marchait l'abbé Cornille, un crucifix à la main et le rituel sous l'autre bras.
Debout un moment à la porte, l'évêque dit d'une voix grave:
—Fax huic domui.
—Et omnibus habitantibus in ea, répondit plus bas le prêtre.
Quand ils furent entrés, Hubertine, qui remontait à leur suite, tremblante elle aussi de saisissement, vint s'agenouiller près de son mari. L'un et l'autre, prosternés, les mains jointes, prièrent de toute leur âme.
Au lendemain de sa visite à Angélique, l'explication terrible avait eu lieu entre Félicien et son père. Dès le matin, ce jour-là, il força les portes, se fit recevoir dans l'oratoire même, où l'évêque était encore en oraison, après une de ces nuits de lutte affreuse contre le passé renaissant. Chez ce fils respectueux, courbé jusqu'alors par la crainte, la révolte débordait, longtemps étouffée; et le choc fut rude, qui heurtait ces deux hommes, du même sang, prompt à la violence. Le vieillard, ayant quitté son prie-Dieu, écoutait, les joues tout de suite empourprées, muet, dans une obstination hautaine. Le jeune homme, la flamme également au visage, vidait son cœur, parlait d'une voix qui s'élevait peu à peu, grondante. Il disait Angélique malade, à l'agonie, il racontait dans quelle crise de tendresse épouvantée il avait fait le projet de fuir avec elle, et comment elle s'était refusée à le suivre, d'un renoncement et d'une chasteté de sainte. Ne serait-ce pas un meurtre, que de la laisser mourir, cette enfant obéissante, qui entendait ne le tenir que de la main de son père? Lorsqu'elle pouvait l'avoir enfin, lui, son titre, sa fortune, elle avait crié non, elle s'était débattue, victorieuse d'elle-même. Et il l'aimait, à en mourir, lui aussi, il se méprisait de n'être point à son côté, pour s'éteindre ensemble, du même souffle! Aurait-on la cruauté de vouloir leur fin misérable à tous deux? Ah! l'orgueil du nom, la gloire de l'argent, l'entêtement dans la volonté, est-ce que cela pesait, lorsqu'il n'y avait plus que deux heureux à faire?
Et il joignait, il tordait ses mains tremblantes, hors de lui, il exigeait un consentement, suppliant encore, menaçant déjà.
Mais l'évêque ne se décida à ouvrir les lèvres que pour répondre par le mot de sa toute-puissance: Jamais! Alors, Félicien, dans sa rébellion, avait déliré, perdant tout ménagement. Il parla de sa mère. C'était elle qui ressuscitait en lui, pour réclamer les droits de la passion. Son père ne l'avait donc pas aimée, il s'était donc réjoui de sa mort, qu'il se montrait si dur à ceux qui s'aimaient et qui voulaient vivre? Mais il avait beau s'être glacé dans les renoncements du culte, elle reviendrait le hanter et le torturer, puisqu'il torturait l'enfant qu'elle avait eu de leur mariage. Elle était toujours, elle voulait être dans les enfants de son enfant, à jamais; et il la tuait de nouveau, en refusant à cet enfant la fiancée choisie, celle qui devait continuer la race. On n'épousait pas L'Église, quand on avait épousé la femme. Et, en face de son père immobile, grandi dans un effrayant silence, il lança les mots de parjure et d'assassin. Puis, épouvanté, chancelant, il s'enfuit.
Lorsqu'il fut seul, Monseigneur, comme frappé d'un couteau en pleine poitrine, tourna sur lui-même et s'abattit, les deux genoux sur le prie-Dieu. Un râle affreux sortait de sa gorge. Ah! les misères du cœur, les invincibles faiblesses de la chair! Cette femme, cette morte toujours ressuscitée, il l'adorait ainsi qu'au premier soir, quand il avait baisé ses pieds blancs; et ce fils, il l'adorait comme une dépendance d'elle même, un peu de sa vie qu'elle lui avait laissé; et cette jeune fille, cette petite ouvrière qu'il repoussait, il l'adorait aussi, de l'adoration que son fils avait pour elle. Maintenant, tous les trois désespéraient ses nuits. Sans qu'il se l'avouât, elle l'avait touché dans la cathédrale, la petite brodeuse, si simple, avec ses cheveux d'or, sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse. Il la revoyait, elle passait délicate, pure, d'une soumission irrésistible. Un remords ne serait pas entré en lui, d'une marche plus certaine, ni plus conquérante. Il pouvait la rejeter à voix haute, il savait bien désormais qu'elle lui tenait le cœur, de ses humbles mains, abîmées par l'aiguille. Pendant que Félicien le suppliait violemment, il les avait aperçues, derrière sa tête blonde, les deux femmes adorées, celle que lui pleurait, celle qui se mourait pour son enfant. Et, ravagé, sanglotant, ne sachant où retrouver le calme, il demandait au Ciel de lui donner le courage de s'arracher le cœur, puisque ce cœur n'était plus à Dieu.
Monseigneur pria jusqu'au soir. Quand il reparut, il était d'une blancheur de cire, déchiré, résolu pourtant. Lui ne pouvait rien, il répéta le mot terrible: Jamais! C'était Dieu qui seul avait le droit de le relever de sa parole; et Dieu, imploré, se taisait. Il fallait souffrir. Deux jours s'écoulèrent. Félicien rôdait devant la petite maison, fou de douleur, aux aguets des nouvelles. Chaque fois que sortait quelqu'un, il défaillait de crainte. Et ce fut ainsi que le matin où Hubertine courut à l'église demander les saintes huiles, il sut qu'Angélique ne passerait pas la journée. L'abbé Cornille n'était pas là, il battit la ville pour le trouver, mettant en lui une dernière espérance de secours divin. Puis, comme-il ramenait le bon prêtre, son espoir s'en alla, il tomba à une crise de doute et de rage. Que faire? de quelle façon obliger le Ciel à intervenir? Il s'échappa, força de nouveau les portes de l'Évêché; et l'évêque, un moment, eut peur, devant l'incohérence de ses paroles. Ensuite, il comprit:
Angélique agonisait, elle attendait l'extrême-onction, Dieu seul pouvait la sauver. Le jeune homme n'était venu que pour crier sa peine, rompre avec ce père abominable, lui jeter son meurtre au visage. Mais Monseigneur l'écoutait sans colère, les yeux éclairés brusquement d'un rayon, comme si une voix enfin avait parlé. Et il lui fit signe de marcher le premier, il le suivit, en disant:
—Si Dieu veut, je veux.
Félicien fut traversé d'un grand frisson. Son père consentait, déchargé de son vouloir, soumis à la bonne volonté du miracle. Eux n'étaient plus, Dieu agirait. Les larmes l'aveuglèrent, pendant que Monseigneur, à la sacristie, prenait les saintes huiles des mains de l'abbé Cornille. Il les accompagna, éperdu, il n'osa entrer dans la chambre, tombé à deux genoux sur le palier, devant la porte grande ouverte.
—Fax huic domui.
—El omnibus habitantibus in ea.
Monseigneur venait de poser, sur la table blanche, entre les deux cierges, les saintes huiles en traçant dans l'air le signe de la croix, avec le vase d'argent. Il prit ensuite, des mains de l'abbé, le crucifix, et s'approcha de la malade, pour le lui faire baiser.
Mais Angélique était toujours sans connaissance, les paupières closes, les mains raidies, pareille aux minces et rigides figures de pierre couchées sur les tombeaux. Un instant, il la regarda, s'aperçut qu'elle n'était point morte, à son petit souffle, lui mit aux lèvres le crucifix. Il attendait, sa face gardait la majesté du ministre de la pénitence, aucune émotion humaine ne s'y montra, lorsqu'il eut constaté que pas un frémissement n'avait couru sur le fin profil ni dans les cheveux de lumière. Elle vivait pourtant, cela suffisait au rachat des fautes. Alors, Monseigneur reçut de l'abbé le bénitier et l'aspersoir; et, tandis que celui-ci lui présentait le rituel ouvert, il jeta de l'eau bénite sur la mourante, en lisant les paroles latines:
—Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem, dealbabor. Des gouttes jaillissaient, tout le grand lit en était rafraîchi, comme d'une rosée. Il en plut sur les doigts, sur les joues; mais, une à une, elles y roulaient, ainsi que sur un marbre insensible.
Et l'évêque se tourna ensuite vers les assistants, il les aspergea à leur tour. Hubert et Hubertine, agenouillés côte à côte, dans leur besoin de foi ardente, se courbèrent sous l'ondée de cette bénédiction. Et l'évêque bénissait aussi la chambre, les meubles, les murs blancs, toute cette blancheur nue, lorsque, en passant près de la porte, il se trouva devant son fils, abattu sur le seuil, sanglotant dans ses mains brûlantes. D'un geste lent, il leva par trois fois l'aspersoir, il le purifia d'une pluie douce. Cette eau bénite, ainsi répandue partout, c'était pour chasser d'abord les mauvais esprits, volant par milliards, invisibles. À ce moment, un pâle rayon de soleil d'hiver glissait jusqu'au lit; et tout un vol d'atomes, des poussières agiles, semblaient y vivre, innombrables, descendus d'un angle de la fenêtre comme pour baigner de leur foule tiède les mains froides de la mourante.
Revenu devant la table, Monseigneur dit l'oraison:—Exaudi nos.... Il ne se pressait point. La mort était là, parmi les rideaux de vieille perse; mais il la sentait sans hâte, elle patienterait.
Et, bien que, dans l'anéantissement de son être, l'enfant ne pût l'entendre, il lui parla, il demanda:
—N'avez-vous rien sur la conscience qui vous fasse de la peine? Confessez vos tourments, soulagez-vous, ma fille.
Allongée, elle garda le silence. Lorsqu'il lui eut en vain donné le temps de répondre, il commença l'exhortation de la même voix pleine, sans paraître savoir que pas une de ses paroles ne lui arrivait.
—Recueillez-vous, demandez, au fond de vous-même, pardon à Dieu. Le sacrement va vous purifier et vous rendre des forces nouvelles. Vos yeux deviendront clairs, vos oreilles chastes, vos narines fraîches, votre bouche sainte, vos mains innocentes....
Il dit jusqu'au bout ce qu'il fallait dire, les yeux sur elle; et elle soufflait à peine, pas un des cils de ses paupières closes ne remuait. Puis, il commanda:
—Récitez le symbole.
Après avoir attendu, il le récita lui-même.
—Credo in unum Deum....
—Amen, répondit l'abbé Cornille.
On entendait toujours, sur le palier, Félicien pleurer à gros sanglots, dans l'énervement de l'espoir. Hubert et Hubertine priaient, du même geste élancé et craintif, comme s'ils avaient senti descendre les toutes-puissances inconnues. Un arrêt s'était produit, un balbutiement de prière. Et, maintenant, les litanies du rituel se déroulaient, l'invocation aux saints et aux saintes, l'envolée des Kyrie eleison, appelant tout le ciel au secours de l'humanité misérable.
Puis, soudain, les voix tombèrent, il se fit un silence profond. Monseigneur se lavait les doigts, sous les quelques gouttes d'eau que l'abbé lui versait de l'aiguière. Enfin, il reprit le vaisseau des saintes huiles, en ôta le couvercle, vint se placer devant le lit. C'était la solennelle approche du sacrement, de ce dernier sacrement dont l'efficacité efface tous les péchés mortels ou véniels, non pardonnés, qui demeurent dans l'âme après les autres sacrements reçus: anciens restes de péchés oubliés, péchés commis sans le savoir, péchés de langueur n'ayant pas permis de se rétablir fermement en la grâce de Dieu.
Mais où les prendre, ces péchés? Ils venaient donc du dehors, dans ce rayon de soleil, aux poussières dansantes, qui semblaient apporter des germes de vie jusque sur ce grand lit royal, blanc et froid de la mort d'une vierge?
Monseigneur s'était recueilli, les regards de nouveau sur Angélique, s'assurant que le petit souffle n'avait pas cessé. Il se défendait encore de toute émotion humaine, à la voir si amincie, d'une beauté d'ange, immatérielle déjà. Son pouce ne trembla pas, lorsqu'il le trempa doucement dans les saintes huiles et qu'il commença les onctions sur les cinq parties du corps où résident les sens, les cinq fenêtres par lesquelles le mal entre dans l'âme.
D'abord, sur les yeux, sur les paupières fermées, la droite, la gauche; et le pouce, légèrement, traçait le signe de la croix.
—Fer istam sanctam unctionem, et sltam piissimam misericordiam, indulgeattibi Dominus quidquid per visum deliquisti.
Et les péchés de la vue étaient réparés, les regards lascifs, les curiosités déshonnêtes, les vanités des spectacles, les mauvaises lectures, les larmes répandues pour des chagrins coupables. Et elle ne connaissait d'autre livre que la Légende, d'autre horizon que l'abside de la cathédrale, qui lui bouchait le reste du monde. Et elle n'avait pleuré que dans la lutte de l'obéissance contre la passion. L'abbé Cornille prit un des flocons d'ouate, en essuya les deux paupières, puis l'enferma dans un des cornets de papier blanc.
Ensuite, Monseigneur oignit les oreilles, aux lobes d'une transparence de nacre, le droit, le gauche, à peine mouillés du signe de la croix.
—Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per gustum delisquisti. Et toute l'abomination de l'ouïe se trouvait rachetée, toutes les paroles, toutes les musiques qui corrompent, les médisances, les calomnies, les blasphèmes, les propos licencieux écoutés avec complaisance, les mensonges d'amour aidant à la défaite du devoir, les chants profanes exaltant la chair, les violons des orchestres pleurant de volupté sous les lustres. Et, dans son isolement de fille cloîtrée, elle n'avait même jamais entendu le bavardage libre des voisines, le juron d'un charretier qui fouette ses chevaux. Et elle n'avait dans les oreilles d'autres musiques que les cantiques saints, le grondement des orgues, le balbutiement des prières, dont la petite maison fraîche vibrait toute, au flanc de la vieille église.
L'abbé, après avoir essuyé les oreilles avec un flocon d'ouate, le mit dans un des cornets de papier blanc.
Ensuite, Monseigneur passa aux narines, la droite, la gauche, pareilles à deux pétales de rose blanche, que son pouce purifiait du signe de la croix.
—Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per odoratum deliquisti.
Et l'odorat retournait à l'innocence première, lavé de toute souillure, non seulement de la honte charnelle des parfums, de la séduction des fleurs aux haleines trop douces, des senteurs éparses de l'air qui endorment l'âme, mais encore des fautes de l'odorat intérieur, les mauvais exemples donnés à autrui, la peste contagieuse du scandale. Et, droite, pure, elle avait fini par être un lis parmi les lis, un grand lis dont le parfum fortifiait les faibles, égayait les forts. Et, justement, elle était si candidement délicate, qu'elle n'avait jamais pu tolérer les œillets ardents, les lilas musqués, les jacinthes fiévreuses, seulement à l'aise parmi les floraisons calmes, les violettes et les primevères des bois.
L'abbé essuya les narines, glissa le flocon d'ouate dans un autre des cornets de papier blanc.
Ensuite, Monseigneur, descendant à la bouche close, qu'entrouvrait à peine le léger souffle, barra la lèvre inférieure du signe de la croix.
—Fer btam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per gustum deliquisti.
Et toute sa bouche n'était plus qu'un calice d'innocence, car c'était, cette fois, le pardon des basses satisfactions du goût, la gourmandise, la sensualité du vin et du miel, le pardon surtout des crimes de la langue, l'universelle coupable, la provocatrice, l'empoisonneuse, celle qui fait les querelles, les guerres, les erreurs, les paroles fausses dont le ciel lui-même est obscurci. Et la gourmandise n'avait jamais été son vice, elle en était venue, comme Elisabeth, à se nourrir, sans distinguer les aliments. Et, si elle vivait dans l'erreur, c'était son rêve qui l'y avait mise, l'espoir de l'au-delà, la consolation de l'invisible, tout ce monde enchanté que créait son ignorance et qui faisait d'elle une sainte.
L'abbé, ayant essuyé la bouche, plia le flocon d'ouate dans le quatrième des cornets de papier blanc.
Enfin, Monseigneur, à droite, puis à gauche, joignant les paumes des deux petites mains d'ivoire, renversées sur le drap, effaça leurs péchés, du signe de la croix.
—Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per tactum deliquisti.
Et le corps entier était blanc, lavé de ses dernières macules, celles du toucher, les plus salissantes, les rapines, les batteries, les meurtres, sans compter les péchés des autres parties omises, la poitrine, les reins et les pieds, que cette onction rachetait aussi, tout ce qui brûle et rugit dans la chair, nos colères, nos désirs, nos passions déréglées, les charniers où nous courons, les joies défendues dont crient nos membres. Et, depuis qu'elle était là, mourante de sa victoire, elle avait abattu sa violence, son orgueil et sa passion, comme si elle n'eût apporté le mal originel que pour la gloire d'en triompher. Et elle ne savait même pas qu'elle avait eu des désirs, que sa chair avait gémi d'amour, que le grand frisson de ses nuits pouvait être coupable, tellement elle était cuirassée d'ignorance, l'âme blanche, toute blanche.
L'abbé essuya les mains, fit disparaître le flocon d'ouate dans le dernier cornet de papier blanc, et brûla les cinq cornets, au fond du poêle.
La cérémonie était terminée, Monseigneur se lavait les doigts, avant de dire l'oraison finale. Il n'avait plus qu'à exhorter encore la mourante, en lui mettant au poing le cierge symbolique, pour chasser les démons et montrer qu'elle venait de recouvrer l'innocence baptismale. Mais elle était restée rigide, les yeux fermés, morte. Les saintes huiles avaient purifié son corps, les signes de croix laissaient leurs traces aux cinq fenêtres de l'âme, sans faire remonter aux joues une onde de vie. Imploré, espéré, le prodige ne s'était pas produit. Hubert et Hubertine, toujours agenouillés côte à côte, ne priaient plus, regardaient de leurs yeux fixes, si ardemment qu'on les aurait dits tous les deux immobilisés à jamais, ainsi que ces figures de donataires qui attendent la résurrection, dans un coin d'ancien vitrail. Félicien s'était traîné sur les genoux, maintenant à la porte même, ayant cessé de sangloter, la tête droite, lui aussi, pour voir, enragé de la surdité de Dieu.
Une dernière fois, Monseigneur s'approcha du lit, suivi de l'abbé Cornille, qui tenait, tout allumé, le cierge qu'on devait mettre dans la main de la malade. Et l'évêque, s'entêtant à aller jusqu'au bout du rite, afin de laisser à Dieu le temps d'agir, prononça la formule:
—Accipe lampadem ardentem, custodi unctionem tuam, ut cum Dominus ad judicandum venerit, possis occurrere ei cum omnibus sanctis, et vivas in soecula soeculorum.
—Amen, répandit l'abbé.
Mais, quand ils essayèrent d'ouvrir la main d'Angélique et de la serrer autour du cierge, la main inerte retomba sur la poitrine.
Alors, Monseigneur fut saisi d'un grand tremblement.
C'était l'émotion, longtemps combattue, qui débordait en lui, emportant les dernières rigidités du sacerdoce. Il l'avait aimée, cette enfant, du jour où elle était venue sangloter à ses genoux. À cette heure, elle était pitoyable, avec cette pâleur du tombeau, d'une beauté si douloureuse, qu'il ne tournait plus les regards vers le lit, sans que son cœur, secrètement, fût noyé de chagrin. Il cessait de se contenir, deux grosses larmes gonflèrent ses paupières, coulèrent sur ses joues. Elle ne pouvait pas mourir ainsi, il était vaincu par son charme dans la mort.
Et Monseigneur, se rappelant les miracles de sa race, ce pouvoir que le Ciel leur avait donné de guérir, songea que Dieu sans doute attendait son consentement de père. Il invoqua sainte Agnès, devant laquelle tous les siens avaient fait leurs dévotions, et comme Jean V. d'Hautecœur allant prier au chevet des pestiférés et les baiser, il pria, il baisa Angélique sur la bouche.
—Si Dieu veut, je veux.
Tout de suite, Angélique ouvrit les paupières. Elle le regardait sans surprise, éveillée de son long évanouissement; et ses lèvres, tièdes du baiser, souriaient. C'étaient des choses qui devaient se réaliser, peut-être sortait-elle de les rêver une fois encore, trouvant très simple que Monseigneur fût là, pour la fiancer à son fils, puisque l'heure était arrivée enfin.
D'elle-même elle se mit sur son séant, au milieu du grand lit royal.
L'évêque, ayant dans les yeux la clarté du prodige, répéta la formule:
—Accipe lampadem ardentem....
—Amen, répondit l'abbé.
Angélique avait pris le cierge allumé, et d'une main ferme, elle le tenait droit. La vie était revenue, la flamme brûlait très claire, chassant les esprits de la nuit.
Un grand cri traversa la chambre, Félicien était debout, comme soulevé par le vent du miracle; tandis que les Hubert, renversés sous le même souffle, restaient à genoux, les yeux béants, la face ravie, devant ce qu'ils venaient de voir. Le lit leur avait paru enveloppé d'une vive lumière, des blancheurs montaient encore dans le rayon de soleil, pareilles à des plumes blanches; et les murs blancs, toute la chambre blanche gardait un éclat de neige. Au milieu, ainsi qu'un lis rafraîchi et redressé sur sa tige, Angélique dégageait cette clarté. Ses cheveux d'or fin la nimbaient d'une auréole, les yeux couleur de violette luisaient divinement, toute une splendeur de vie rayonnait de son visage pur. Et Félicien, la voyant guérie, bouleversé de cette grâce que le Ciel leur faisait, s'approcha, s'agenouilla près du lit.
—Ah! chère âme, vous nous reconnaissez, vous vivez.... Je suis à vous, mon père le veut bien, puisque Dieu l'a voulu.
Elle inclina la tête, elle eut un rire gai.
—Oh! je savais, j'attendais.... Tout ce que j'ai vu doit être.
Monseigneur, qui avait retrouvé sa hauteur sereine, lui posa de nouveau sur la bouche le crucifix, qu'elle baisa cette fois, en servante soumise. Puis, d'un grand geste, par toute la chambre, au-dessus de toutes les têtes, il donna les bénédictions dernières, pendant que les Hubert et l'abbé Comille pleuraient.
Félicien avait pris la main d'Angélique. Et, dans l'autre petite main, le cierge d'innocence brûlait, très haut.
XIV
Le mariage fut fixé aux premiers jours de mars. Mais Angélique restait très faible, malgré la joie qui rayonnait de toute sa personne. Elle avait d'abord voulu redescendre à l'atelier, dés la première semaine de sa convalescence, s'entêtant à finir le panneau de broderie en bas-relief, pour le siège de Monseigneur: c'était la dernière tâche d'ouvrière, disait-elle gaiement, on ne lâchait pas une commande au beau milieu. Puis, épuisée par cet effort, elle avait dû de nouveau garder la chambre. Elle y vivait souriante, sans retrouver la santé pleine d'autrefois, toujours blanche et immatérielle comme sous les saintes huiles, allant et venant d'un petit pas de vision, se reposant, songeuse, pendant des heures, d'avoir fait quelque longue course, de sa table à sa fenêtre. Et l'on recula le mariage, on décida qu'on attendrait son complet rétablissement, qui ne pouvait tarder, avec des soins.
Chaque après-midi, Félicien montait la voir, Hubert et Hubertine étaient-là, on passait ensemble d'adorables heures, on refaisait les mêmes projets, continuellement. Assise, elle se montrait d'une vivacité rieuse, la première à parler des jours si remplis de leur prochaine existence, les voyages, Hautecœur à restaurer, toutes les félicités à connaître. On l'aurait dit bien sauvée alors, reprenant des forces, dans le printemps hâtif qui entrait, chaque jour plus tiède, par la fenêtre ouverte. Et elle ne retombait aux gravités de ses songeries que lorsqu'elle était seule, ne craignant pas d'être vue. La nuit, des voix l'avaient effleurée; puis, c'était un appel de la terre, à son entour; en elle aussi, la clarté se faisait, elle comprenait que le miracle continuait uniquement pour la réalisation de son rêve. N'était-elle pas morte déjà, n'existant plus parmi les apparences que grâce à un répit des choses? Cela, aux heures de solitude, la berçait avec une douceur infinie, sans regret à l'idée d'être emportée dans sa joie, certaine toujours d'aller jusqu'au bout du bonheur. Le mal attendrait. Sa grande allégresse en devenait simplement sérieuse, elle s'abandonnait, inerte, ne sentait plus son corps, volait aux pures délices; et il fallait qu'elle entendît les Hubert rouvrir la porte, ou que Félicien entrât la voir, pour qu'elle se redressât, feignant la santé revenue, causant avec des rires de leurs années de ménage, très loin, dans l'avenir.
Vers la fin de mars, Angélique sembla s'égayer encore. Deux fois, toute seule, elle avait eu des évanouissements. Un matin, elle venait de tomber au pied du lit, comme Hubert lui montait justement une tasse de lait; et, pour le tromper, elle plaisanta par terre, raconta qu'elle cherchait une aiguille perdue.
Puis, le lendemain, elle se fit très joyeuse, elle parla de brusquer le mariage, de le mettre à la mi-avril. Tous se récrièrent: elle était encore si faible, pourquoi ne pas attendre? rien ne pressait. Mais elle s'enfiévra, elle voulait tout de suite, tout de suite. Hubertine, surprise, eut un soupçon devant cette hâte, la regarda un instant, pâlissante au petit souffle froid qui l'effleurait. Déjà, la chère malade se calmait, dans son tendre besoin de faire illusion aux autres, elle qui se savait condamnée. Hubert et Félicien, en continuelle adoration, n'avaient rien vu, rien senti. Et, se mettant debout par un effort de volonté, allant et venant de son pas souple d'autrefois, elle était charmante, elle dit que la cérémonie achèverait de la guérir, tant elle serait heureuse. D'ailleurs, Monseigneur déciderait. Quand, le soir même, l'évêque fut là, elle lui expliqua son désir, les yeux dans les siens, sans le quitter du regard, la voix si douce, que, sous les mots, il y avait l'ardente supplication de ce qu'elle ne disait pas. Monseigneur savait, et il comprit. Il fixa le mariage à la mi-avril.
Alors, on vécut dans le tumulte, de grands préparatifs furent faits. Hubert, malgré sa tutelle officieuse, avait dû demander son consentement au directeur de l'Assistance publique qui représentait toujours le conseil de famille, Angélique n'étant point majeure; et M. Grandsire, le juge de paix, s'était chargé de ces détails, afin d'en éviter le côté pénible à Félicien et à la jeune fille. Mais celle-ci ayant vu qu'on se cachait, se fit monter un jour son livret d'élève, désirant le remettre elle même à son fiancé. Elle était désormais en état d'humilité parfaite, elle voulait qu'il sût bien la bassesse d'où il la tirait, pour la hausser dans la gloire de son nom légendaire et de sa grande fortune. C'étaient ses parchemins, à elle, cette pièce administrative, cet écrou où il n'y avait qu'une date suivie d'un numéro. Elle le feuilleta une fois encore, puis le lui donna sans confusion, joyeuse de ce qu'elle n'était rien et de ce qu'il la faisait tout. Il en fut touché profondément, il s'agenouilla, lui baisa les mains avec des larmes, comme si ce fût elle qui lui eût fait l'unique cadeau, le royal cadeau de son cœur. Les préparatifs, pendant deux semaines, occupèrent Beaumont, bouleversèrent la ville haute et la ville basse.
Vingt ouvrières, disait-on, travaillaient nuit et jour au trousseau. La robe de noce, à elle seule, en occupait trois; et il y aurait une corbeille d'un million, un flot de dentelles, de velours, de satin et de soie, un ruissellement de pierreries, des diamants de reine. Mais surtout ce qui remuait le monde, c'étaient les aumônes considérables, la mariée ayant voulu donner aux pauvres autant qu'on lui donnait, à elle, un autre million qui venait de s'abattre sur la contrée, en une pluie d'or.
Enfin, elle contentait son ancien besoin de charité, dans les prodigalités du rêve, les mains ouvertes, laissant couler sur les misérables un fleuve de richesse, un débordement de bien-être. De la petite chambre blanche et nue, du vieux fauteuil où elle était clouée, elle en riait de ravissement, lorsque l'abbé Cornille lui apportait les listes de distribution. Encore, encore! on ne distribuait jamais assez. Elle aurait désiré le père Mascart attablé devant des festins de prince, les Chouteau vivant dans le luxe d'un palais, la mère Gabet guérie, redevenue jeune, à force d'argent; et les Lemballeuse, la mère et les trois filles, elle les aurait comblées de toilettes et de bijoux. La grêle des pièces d'or redoublait sur la ville, ainsi que dans les contes de fées, au-delà même des nécessités quotidiennes, pour la beauté et la joie, la gloire de l'or, tombant à la rue et luisant au grand soleil de la charité.
Enfin, la veille du beau jour, tout fut prêt. Félicien avait acquis, derrière l'Évêché, rue Magloire, un ancien hôtel, qu'on achevait d'installer somptueusement. C'étaient de grandes pièces, ornées d'admirables tentures, emplies des meubles les plus précieux, un salon en vieilles tapisseries, un boudoir bleu, d'une douceur de ciel matinal, une chambre à coucher surtout, un nid de soie blanche et de dentelle blanche, rien que du blanc, léger, envolé, le frisson même de la lumière. Mais Angélique, qu'une voiture devait venir prendre, avait constamment refusé d'aller voir ces merveilles.
Elle en écoutait le récit avec un sourire enchanté, et elle ne donnait aucun ordre, elle ne voulait point s'occuper de l'arrangement. Non, non, cela se passait très loin, dans cet inconnu du monde qu'elle ignorait encore. Puisque ceux qui l'aimaient lui préparaient ce bonheur, si tendrement, elle désirait y entrer, ainsi qu'une princesse, venue des pays chimériques, abordant au royaume réel, où elle régnerait. Et, de même, elle se défendait de connaître la corbeille, qui, elle aussi, était là-bas, le trousseau de linge fin, brodé à son chiffre de marquise, les toilettes de gala chargées de broderies, les bijoux anciens, tout un lourd trésor de cathédrale, et les joyaux modernes, des prodiges de monture délicate, des brillants dont la pluie ne montrait que leur eau pure. Il suffisait à la victoire de son rêve que cette fortune l'attendît chez elle, rayonnante dans la réalité prochaine de la vie. Seule, la robe de noce fut apportée, le matin du mariage.
Ce matin-là, éveillée avant les autres, dans son grand lit, Angélique eut une minute de défaillance désespérée, en craignant de ne pouvoir se tenir debout. Elle essayait, sentait plier ses jambes; et, démentant la vaillante sérénité qu'elle montrait depuis des semaines, une angoisse affreuse, la dernière, cria de tout son être. Puis, dès qu'elle vit entrer Hubertine joyeuse, elle fut surprise de marcher, car ce n'étaient plus ses forces à elle, une aide sûrement lui venait de l'invisible, des mains amies la portaient. On l'habilla, elle ne pesait plus rien, elle était si légère, que, plaisantant, sa mère s'en étonnait, lui disait de ne pas bouger davantage, si elle ne voulait point s'envoler. Et, pendant toute la toilette, la petite maison fraîche des Hubert, vivant au flanc de la cathédrale, frissonna du souffle énorme de la géante, de ce qui déjà y bourdonnait de la cérémonie, l'activité fiévreuse du clergé, les volées des cloches surtout, un branle continu d'allégresse, dont vibraient les vieilles pierres.
Sur la ville haute, depuis une heure, les clochers sonnaient, comme aux grandes fêtes. Le soleil s'était levé radieux, une limpide matinée d'avril, une ondée de rayons printaniers, vivante des appels sonores qui avaient mis debout les habitants.
Beaumont entier était en liesse pour le mariage de la petite brodeuse, que tous les cœurs épousaient. Ce beau soleil criblant les rues, c'était comme la pluie d'or, les aumônes des contes de fées, qui ruisselaient de ses mains frêles. Et, sous cette joie de la lumière, la foule se portait en masse vers la cathédrale, emplissant les bas-côtés, débordant sur la place du Cloître. Là, se dressait la grande façade, ainsi qu'un bouquet de pierre, très fleuri, du gothique le plus orné, au-dessus de la sévère assise romane. Dans les tours, les cloches continuaient à sonner, et la façade semblait être la gloire même de ces noces, l'envolée de la fille pauvre au travers du miracle, tout ce qui s'élançait et flambait, avec la dentelle ajourée, la floraison liliale des colonnettes, des balustrades, des arcatures, des niches de saints surmontées de dais, des pignons évidés en trèfles, garnis de crossettes et de fleurons, des roses immenses, épanouissant le mystique rayonnement de leurs meneaux.
À dix heures, les orgues grondèrent, Angélique et Félicien entraient, marchant à petits pas vers le maître-autel, entre les rangs pressés de la foule. Un souffle d'admiration attendrie fit onduler les têtes. Lui, très ému, passait fier et grave, dans sa beauté blonde de jeune dieu, aminci encore par la sévérité de l'habit noir. Mais elle, surtout, soulevait les cœurs, si adorable, si divine, d'un charme mystérieux de vision. Sa robe était de moire blanche, simplement couverte de vieilles malines, que retenaient des perles, des cordons de perles fines dessinant les garnitures du corsage et les volants de la jupe. Un voile d'ancien point d'Angleterre, fixé sur la tête par une triple couronne de perles, l'enveloppait, descendait jusqu'aux talons. Et rien autre, pas une fleur, pas un bijou, rien que ce flot léger, ce nuage frissonnant, qui semblait mettre dans un battement d'ailes sa petite figure douce de vierge de vitrail, aux yeux de violette, aux cheveux d'or.
Deux fauteuils de velours cramoisi attendaient Félicien et Angélique devant l'autel; et, derrière eux, pendant que les orgues élargissaient leur phrase de bienvenue, Hubert et Hubertine s'agenouillèrent sur les prie-Dieu destinés à la famille. La veille, ils avaient eu une joie immense, dont ils demeuraient éperdus, ne trouvant point assez d'actions de grâces pour leur bonheur à eux, qui s'ajoutait à celui de leur fille. Hubertine, étant allée au cimetière une fois encore, dans la pensée triste de leur solitude, de la petite maison vide, lorsque cette fille aimée ne serait plus là, avait supplié sa mère longtemps; et, tout d'un coup, un choc en elle l'avait redressée, frémissante, exaucée enfin. Du fond de la terre, après trente ans, la morte obstinée pardonnait, leur envoyait l'enfant du pardon, si ardemment désiré et attendu. Était-ce la récompense de leur charité, de cette pauvre créature de misère recueillie, un jour de neige, à la porte de la cathédrale, aujourd'hui mariée à un prince, dans toute la pompe des grandes cérémonies? Ils en restaient sur les deux genoux, sans prière, sans paroles formulées, ravis de gratitude, tout leur être s'exhalant en un remerciement infini. Et, de l'autre côté de la nef, sur son siège épiscopal, Monseigneur était lui aussi de la famille, plein de la majesté du Dieu qu'il représentait: il resplendissait dans la gloire de ses vêtements sacrés, la face d'une hauteur sereine, dégagé des passions de ce monde; tandis que les deux anges du panneau de broderie, au-dessus de sa tête, soutenaient les armes éclatantes des Hautecœur.
Alors, la solennité commença. Tout le clergé était présent, des prêtres étaient venus des paroisses, pour honorer leur évêque. Dans ce flot blanc des surplis, dont les grilles débordaient, luisaient les chapes d'or des chantres et les robes rouges des enfants de chœur. L'éternelle nuit des bas-côtés, sous l'écrasement des chapelles romanes, s'éclairait ce matin-là du limpide soleil d'avril, allumant les vitraux, où rougeoyait une braise de pierreries. Mais l'ombre de la nef, surtout, flambait d'un fourmillement de cierges, des cierges aussi nombreux que les étoiles en un ciel d'été: au milieu, le maître-autel en était incendié, l'ardent buisson symbolique brûlant du feu des âmes; et il y en avait dans des flambeaux, dans des torchères, dans des lustres; et, devant les époux, deux grands candélabres, à branches rondes, faisaient comme deux soleils. Des massifs de plantes vertes changeaient le chœur en un jardin vivace, que fleurissaient de grosses touffes d'azalées blanches, de camélias blancs et de lilas blancs. Jusqu'au fond de l'abside, étincelaient des échappées d'or et d'argent, des pans entrevus de velours et de soie, un éblouissement lointain de tabernacle, parmi les verdures. Et, au-dessus de ce braisillement, la nef s'élançait, les quatre énormes piliers du transept montaient soutenir la voûte dans le souffle tremblant de ces milliers de petites flammes, qui donnaient un frisson à la pleine lumière des hautes fenêtres gothiques. Angélique avait voulu être mariée par le bon abbé Camille, et lorsqu'elle le vit s'avancer en surplis, avec l'étole blanche, suivi de deux clercs, elle eut un sourire. C'était enfin la réalisation de son rêve, elle épousait la fortune, la beauté, la puissance, au-delà de tout espoir. L'église chantait par ses orgues, rayonnait par ses cierges, vivait par son peuple de fidèles et de prêtres.
Jamais l'antique vaisseau n'avait resplendi d'une pompe plus souveraine, comme élargi, dans son luxe sacré, d'une expansion de bonheur. Et Angélique souriait, sachant qu'elle avait la mort en elle, au milieu de cette joie, célébrant sa victoire.
En entrant, elle venait d'avoir un regard pour la chapelle Hautecœur, où dormaient Laurette et Balbine, les Mortes heureuses, emportées toutes jeunes en pleine félicité d'amour.
À cette heure dernière, elle était parfaite, victorieuse de sa passion, corrigée, renouvelée, n'ayant même plus l'orgueil du triomphe, résignée à cette envolée de son être, dans l'hosanna de sa grande amie, la cathédrale. Lorsqu'elle s'agenouilla, ce fut en servante très humble et très soumise, entièrement lavé du péché d'origine; et elle était aussi très gaie de son renoncement. L'abbé Cornille, après être descendu de l'autel, fit l'exhortation, d'une voix amie. Il donna en exemple le mariage que Jésus avait contracté avec l'Église, il parla de l'avenir, des jours à vivre dans la foi, des enfants qu'il faudrait élever en chrétiens; et là, de nouveau, en face de cet espoir, Angélique sourit; tandis que Félicien, près d'elle, frémissait, à l'idée de tout ce bonheur, qu'il croyait fixé maintenant. Puis, vinrent les demandes du rituel, les réponses qui lient pour l'existence entière, le «oui» décisif qu'elle prononça, émue, du fond de son cœur, qu'il dit plus haut, avec une gravité tendre. L'irrévocable était fait, le prêtre avait mis leurs mains droites l'une dans l'autre, en murmurant la formule: Ego conjungo vos in matrimonium, in nomine Patri, et Filii, et Spiritus Sancti. Mais il restait à bénir l'anneau, qui est le symbole de la fidélité inviolable, de l'éternité du lien; et cela dura. Dans le bassin d'argent, au-dessus de l'anneau d'or, le prêtre agitait l'aspersoir, en forme de croix. Benedic, Domine, annulum hunc.... Ensuite, il le présenta à l'époux, pour lui témoigner que L'Église scellait et cachetait son cœur, où aucune autre femme ne devait plus entrer; et l'époux le mit au doigt de l'épouse, afin de lui apprendre à son tour que, seul parmi les hommes, il existait, pour elle désormais. C'était l'union étroite, sans fin, le signe de dépendance porté par elle, qui lui rappellerait constamment la foi jurée; c'était aussi la promesse d'une longue suite d'années communes, comme si ce petit cercle d'or les attachait jusqu'à la tombe. Et, tandis que le prêtre, après les oraisons finales, les exhortait une fois encore, Angélique avait son clair sourire de renoncement, elle qui savait.
Les orgues, alors, clamèrent d'allégresse, derrière l'abbé Cornille, qui se retirait avec les clercs. Monseigneur, immobile en sa majesté, abaissait sur le couple ses yeux d'aigle, très doux. À genoux toujours, les Hubert levaient la tête, aveuglés de larmes heureuses. Et la phrase énorme des orgues roula, se perdit en une grêle de petites notes aiguës, pleuvant sous les voûtes, pareilles à un chant matinal d'alouette. Un long frémissement, une rumeur attendrie avait agité la foule des fidèles, entassée dans la nef et dans les bas-côtés. L'église, parée de fleurs, étincelante de cierges, éclatait de la joie du sacrement. Puis, ce furent encore deux heures de souveraine pompe, la messe chantée, avec les encensements. Le célébrant avait paru, vêtu de la chasuble blanche, accompagné du cérémoniaire, des deux thuriféraires tenant l'encensoir et la navette, des deux acolytes portant les grands chandeliers d'or allumés. Et la présence de Monseigneur compliquait le rite, les saluts, les baisers. À chaque minute, des inclinations, des génuflexions, faisaient battre les files des surplis. Dans les vieilles stalles fleuries de sculptures, tout le chapitre se levait; et c'était, à d'autres instants, comme une haleine du ciel qui prosternait d'un coup le clergé, dont la foule emplissait l'abside. Le célébrant chantait à l'autel. Il se, taisait, allait s'asseoir, pendant que le chœur, à son tour, longuement, continuait, des phrases graves de chantre, des notes fines d'enfant de chœur, légères, aériennes comme des flûtes d'archange. Une voix très belle, très pure, s'éleva, une voix de jeune fille délicieuse à entendre, la voix, disait-on, de mademoiselle Claire de Voincourt, qui avait voulu chanter à ces noces du miracle. Les orgues qui l'accompagnaient avaient un large soupir attendri, une sérénité d'âme bonne et heureuse. Il se produisait de brusques silences, puis les orgues éclataient de nouveau en roulements formidables, pendant que le cérémoniaire ramenait les acolytes avec leurs chandeliers, conduisait les thuriféraires au célébrant, qui bénissait l'encens des navettes. Et, à tous moments, des volées d'encensoir montaient, avec le vif éclair et le bruit argentin des chaînettes. Une nuée odorante bleuissait dans l'air, on encensait l'évêque, le clergé, l'autel, l'Évangile, chaque personne et chaque chose à son tour, jusqu'aux masses profondes du peuple, de trois coups, à droite, à gauche, et en face.
Cependant, Angélique et Félicien, à genoux, écoutaient dévotement la messe, qui est la consommation mystérieuse du mariage de Jésus et de l'Église on leur avait mis en la main, à chacun, une chandelle ardente, symbole de la virginité conservée depuis le baptême. Après l'oraison dominicale, ils étaient restés sous le voile, signe de soumission, de pudeur et de modestie, pendant que le prêtre, debout du côté de l'Épître, lisait les prières prescrites. Ils tenaient toujours les chandelles ardentes, qui sont aussi un avertissement de songer à la mort, même dans la joie des justes noces. Et c'était fini, l'offrande était faite, le célébrant s'en allait, accompagné du cérémoniaire, des thuriféraires et des acolytes, après avoir prié Dieu de bénir les époux, afin qu'ils voient croître et multiplier leurs enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième génération.
À ce moment, la cathédrale entière exulta. Les orgues entamèrent la marche triomphale, dans un tel éclat de foudre, que le vieil édifice en tremblait. Frémissante, la foule était debout, se haussait pour voir; des femmes montaient sur les chaises, il y avait des rangs pressés de têtes, jusqu'au fond des chapelles noires des collatéraux; et tout ce peuple souriait, le cœur battant. Les milliers de cierges, en cet adieu final, semblaient brûler plus haut, allongeant leurs flammes, des langues de feu dont vacillaient les voûtes. Un dernier hosanna du clergé montait, dans les fleurs et les verdures, au milieu du luxe des ornements et des vases sacrés. Mais, tout d'un coup, la grand porte, sous les orgues, ouverte à deux battants, troua le mur sombre d'une nappe de plein jour. C'était la claire matinée d'avril, le vivant soleil du printemps, la place du Cloître avec ses gaies maisons blanches; et là une autre foule attendait les époux, plus nombreuse encore, d'une sympathie plus impatiente, agitée déjà de gestes et d'acclamations. Les cierges avaient pâli, les orgues couvraient de leur tonnerre les bruits de la rue.
Et, d'une marche lente, entre la double haie des fidèles, Angélique et Félicien se dirigèrent vers la porte. Après le triomphe, elle sortait du rêve, elle marchait là-bas, pour entrer dans la réalité. Ce porche de lumière crue ouvrait sur le monde qu'elle ignorait; et elle ralentissait le pas, elle regardait les maisons actives, la foule tumultueuse, tout ce qui la réclamait et la saluait. Sa faiblesse était si grande, que son mari devait presque la porter. Pourtant, elle souriait toujours, elle songeait à cet hôtel princier, plein de bijoux et de toilettes de reine, où l'attendait la chambre des noces, toute de soie blanche. Une suffocation l'arrêta, puis elle eut la force de faire quelques pas encore. Son regard avait rencontré l'anneau passé à son doigt, elle souriait de ce lien éternel. Alors, au seuil de la grand-porte, en haut des marches qui descendaient sur la place, elle chancela. N'était-elle pas allée jusqu'au bout du bonheur? N'était-ce pas là que la joie d'être finissait? Elle se haussa d'un dernier effort, elle mit sa bouche sur la bouche de Félicien. Et, dans ce baiser, elle mourut.