III
Cette année-là, le lundi de la Pentecôte, les Hubert avaient mené Angélique déjeuner aux ruines du château d'Hautecœur, qui domine le Ligneul, à deux lieues en aval de Beaumont; et, le lendemain, après toute cette journée de plein air, de courses et de rires, lorsque la vielle horloge de l'atelier sonna sept heures, la jeune fille dormait encore.
Hubertine dut monter frapper à la porte.
—Eh bien! paresseuse!... nous avons déjà déjeuné, nous autres.
Vivement Angélique s'habilla, descendit déjeuner seule.
Puis, quand elle entra dans l'atelier, où Hubert et sa femme venaient de se mettre au travail:
—Ah! ce que je dormais! Et cette chasuble qu'on a promise pour dimanche! L'atelier, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, était une vaste pièce, conservée presque intacte dans son état primitif.
Au plafond, les deux maîtresses poutres, les trois travées de solives apparentes n'avaient pas même reçu de badigeon, très enfumées, mangées des vers, laissant voir les lattes des entreyous sous les éclats du plâtre. Un des corbeaux de pierre qui soutenaient les poutres, portait une date, 1463; sans doute la date de la construction. La cheminée, également en pierre émiettée et disjointe, gardait son élégance simple, avec ses montants élancés, ses consoles, sa hotte terminée par un couronnement; même, sur la frise, on pouvait distinguer encore, comme fondue par l'âge, une sculpture naïve, un saint Clair, patron des brodeurs. Mais la cheminée ne servait plus, on avait fait de l'âtre une armoire ouverte, en y posant des planches, où s'empilaient des dessins; et c'était maintenant un poêle qui chauffait là pièce, une grosse cloche de fonte, dont le tuyau, après avoir longé le plafond, allait crever la hotte. Les portes, déjà branlantes, dataient de Louis XIV. Des lames de l'ancien parquet achevaient de se pourrir, parmi les feuillets plus récents, remis un à un, à chaque trou. Il y avait près de cent ans que la peinture jaune des murs tenait, déteinte en haut, éraillée dans le bas, tachée de salpêtre. Toutes les années, on parlait de faire repeindre, sans pouvoir s'y décider, par haine du changement.
Hubertine, assise devant le métier où était tendue la chasuble, leva la tête en disant:
—Tu sais que, si nous la livrons dimanche, je t'ai promis une bourriche de pensées pour ton jardin.
Gaiement, Angélique s'exclama:
—C'est vrai.... Oh! je vais m'y mettre!... Mais où donc est mon doigtier? Les outils s'envolent, quand on ne travaille plus.
Elle glissa le vieux doigtier d'ivoire à la seconde phalange de son petit doigt, et elle s'assit de l'autre côté du métier, en face de la fenêtre.
Depuis le milieu du dernier siècle, pas une modification ne s'était produite dans l'aménagement de l'atelier!... Les modes changeaient, l'art du brodeur se transformait, mais on retrouvait encore là, scellée au mur, la chanlatte, la pièce de bois, où s'appuie le métier, qu'un tréteau mobile porte, à l'autre bout.
Dans les coins, dormaient des outils antiques: un diligent, avec son engrenage et ses brochettes, pour mettre en broche l'or des bobines, sans y toucher; un rouet à main, une sorte de poulie, tordant les fils, qu'on fixait au mur; des tambours de toutes grandeurs, garnis de leur taffetas et de leur éclisse, servant à broder au crochet. Sur une planche, était rangée une vieille collection d'emporte-pièce pour les paillettes; et l'on y voyait aussi une épave, un tatignon de cuivre, le large chandelier classique des anciens brodeurs. Aux boucles d'un râtelier, fait d'une courroie clouée, s'accrochaient des poinçons, des maillets, des marteaux, des fers à découper le vélin, des menne-lourd, ébauchoirs de buis pour modeler les fils, à mesure qu'on les emploie. Sous la table de tilleul où l'on découpait, il y avait un grand dévidoir, dont les deux tourrettes d'osier, mobiles, tendaient un écheveau de laine rouge. Des colliers de bobines aux soies vives, enfilés dans une corde, pendaient près du bahut. Par terre, une corbeille était pleine de bobines vides. Une pelote de ficelle venait de tomber d'une chaise, déroulée.
—Ah! le beau temps, le beau temps! reprit Angélique. Cela fait plaisir de vivre.
Et, avant de se pencher sur son travail, elle s'oubliait encore un instant, devant la fenêtre ouverte, par laquelle entrait la radieuse matinée de mai. Un coin de soleil glissait du comble de la cathédrale, une odeur fraîche de lilas montait du jardin de l'Évêché. Elle souriait, éblouie, baignée de printemps.
Puis, dans un sursaut, comme si elle se fût rendormie:
—Père, je n'ai pas d'or à passer.
Hubert, qui achevait de piquer le décalque d'un dessin de chape, alla chercher au fond du bahut un écheveau, le coupa, effila les deux bouts en égratignant l'or qui recouvrait la soie; et il apporta l'écheveau, enfermé dans une torche de parchemin.
—C'est bien tout?
—Oui, oui. D'un coup d'œil, elle s'était assurée que rien ne manquait plus: les broches chargées des ors différents, le rouge, le vert, le bleu; les bobines de soies de tous les tons; les paillettes, les cannetilles, bouillon ou frisure, dans le pâté, un fond de chapeau servant de boire; les longues aiguillés fines, les pinces d'acier, les dés, les ciseaux, la pelote de cire. Tout cela trottait sur le métier même, sur l'étoffe tendue que protégeait un fort papier gris.
Elle avait enfilé une aiguillée d'or à passer. Mais, dès le premier point, il cassa, et elle dut effiler de nouveau, en égratignant un peu de l'or, qu'elle jeta dans le bourriquet, le carton aux déchets, qui traînait également sur le métier.
—Ah! enfin! dit-elle, quand elle eut piqué son aiguille.
Un grand silence régna. Hubert s'était mis à tendre un métier. Il avait posé les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tréteau, bien en face, de façon à placer de droit fil la soie cramoisie de la chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait les lattes dans les mortaises des ensubles, où il les fixait, à l'aide de quatre clous. Puis, après avoir trélissé à droite et à gauche, il acheva de tendre en reculant les clous. On l'entendit taper du bout des doigts sur l'étoffé, qui résonnait comme un tambour. Angélique était devenue une brodeuse rare, d'une adresse et d'un goût dont s'émerveillaient les Hubert. En dehors de ce qu'ils lui avaient appris, elle apportait sa passion, qui donnait de la vie aux fleurs, de la foi aux symboles. Sous ses mains, la soie et l'or s'animaient, une envolée mystique élançait. les moindres ornements, elle s'y livrait toute, avec son imagination en continuel éveil, sa croyance au monde de l'invisible.
Certaines de ses broderies avaient tellement remué le diocèse de Beaumont, qu'un prêtre, archéologue, et un autre, amateur de tableaux, étaient venus la voir, en s'extasiant devant ses Vierges, qu'ils comparaient aux naïves figures des primitifs.
C'était la même sincérité, le même sentiment de l'au-delà, comme cerclé dans une perfection minutieuse des détails.
Elle avait le don du dessin, un vrai miracle qui, sans professeur, rien qu'avec ses études du soir, à la lampe, lui permettait souvent de corriger ses modèles, de s'en écarter, d'aller à sa fantaisie, créant de la pointe de son aiguille. Aussi les Hubert, qui déclaraient la science du dessin nécessaire à une bonne brodeuse, s'effaçaient-ils devant elle, malgré leur ancienneté dans la partie. Et il s'en arrivaient modestement à n'être plus que ses aides, à la charger de tous les travaux de grand luxe, dont ils lui préparaient les dessous.
D'un bout de l'année à l'autre, que de merveilles, éclatantes et saintes, lui passaient par les mains! Elle n'était que dans la soie, le satin, le velours, les draps d'or et d'argent. Elle brodait des chasubles, des étoles, des manipules, des chapes, des dalmatiques, des mitres, des bannières, des voiles de calice et de ciboire. Mais, surtout, les chasubles revenaient, continuelles, avec leurs cinq couleurs: le blanc pour les confesseurs et les vierges, le rouge pour les apôtres et les martyrs, le noir pour les morts et les jours de jeûne, le violet pour les innocents, le vert pour toutes les fêtes; et l'or aussi, d'un fréquent usage, pouvant remplacer le blanc, le rouge et le vert. Au centre de la croix, c'étaient toujours les mêmes symboles, les chiffres de Jésus et de Marie, le triangle entouré de rayons, l'agneau, le pélican, la colombe, un calice, un ostensoir, un cœur saignant sous les épines; tandis que, dans le montant et dans les bras, couraient des ornements ou des fleurs, toute l'ornementation des vieux styles, toute la flore des fleurs larges, les anémones, les tulipes, les pivoines, les grenades, les hortensias. Il ne s'écoulait pas de saison qu'elle ne refit les épis et les raisins symboliques, en argent sur le noir, en or sur le rouge. Pour les chasubles très fiches, elle nuançait des tableaux, des têtes de saints, un cadre central, l'Annonciation, la Crèche, le Calvaire.
Tantôt les orfrois étaient brodés sur le fond même, tantôt elle rapportait les bandes, soie ou satin, sur du brocart d'or ou du velours. Et cette floraison de splendeurs sacrées, une à une, naissait de ses doigts minces.
En ce moment, la chasuble à laquelle travaillait Angélique était une chasuble de satin blanc, dont la croix se trouvait faite d'une gerbe de lis d'or, entrelacée de roses vives, en soie nuancée. Au centre, dans une couronne de petites roses d'or mat, le chiffre de Marie rayonnait, en or rouge et vert, d'une grande richesse d'ornements.
Depuis une heure qu'elle achevait, au passé, les feuilles des petites roses d'or, pas une parole n'avait troublé le silence. Mais l'aiguillée cassa de nouveau, elle la renfila à tâtons, sous le métier, en ouvrière adroite. Puis, comme elle avait levé la tête, elle parut boire dans une longue aspiration tout le printemps qui entrait.
—Ah! murmura-t-elle, faisait-il beau, hier!... Que c'est bon, le soleil!
Hubertine, en train de cirer son fil, hocha la tête.
—Moi, je suis moulue, je ne sens plus mes bras: C'est que je n'ai pas tes seize ans, et lorsqu'on sort si peu! Tout de suite, pourtant, elle se remit au travail. Elle préparât les lis, en cousant des coupons de vélin, aux repères indiqués, pour donner du relief.
—Et puis, ces premiers soleils vous cassent la tête, ajouta Hubert, qui, son métier tendu, s'apprêtait à poncer sur la soie la bande de la chape.
Angélique était restée les yeux vagues, perdus dans le rayon qui tombait d'un arc-boutant de l'église. Et, doucement:
—Non, non, moi, ça m'a rafraîchie, ça m'a délassée, toute cette journée de grand air.
Elle avait terminé le petit feuillage d'or, elle se mit à une des larges roses, tenant prêtes autant d'aiguilles enfilées que de nuances de soie, brodant à points fendus et rentrants, dans le sens même du mouvement des pétales: Et, malgré la délicatesse de ce travail, les souvenirs de la veille qu'elle revivait, tout à l'heure, dans le silence, débordaient maintenant de ses lèvres, s'échappaient si nombreux, qu'elle ne tarissait plus. Elle disait le départ, la vaste campagne, le déjeuner là-bas, dans les ruines d'Hautecœur, sur le dallage d'une salle dont les murs écroulés dominaient le Ligneul, coulant en dessous parmi les saules, à cinquante mètres. Elle en était pleine, de ces ruines, de ces ossements épars sous les ronces, qui attestent l'énormité du colosse, lorsque, debout, il commandait les deux vallées. Le donjon restait, haut de soixante mètres, découronné, fendu, solide malgré tout sur ses fondations de quinze pieds d'épaisseur. Deux tours avaient également résisté, la tour de Charlemagne et la tour de David, reliées par une courtine presque intacte. À l'intérieur, on retrouvait une partie des bâtiments, la chapelle, la salle de justice, des chambres; et cela semblait avoir été bâti par des géants, les marches des escaliers, les allèges des fenêtres, les bancs des terrasses, à une échelle démesurée pour les générations d'aujourd'hui. C'était toute une ville forte, cinq cents hommes de guerre pouvaient y soutenir un siège de trente mois, sans manquer de munitions ni de vivres. Depuis deux siècles, les églantiers disjoignaient les briques des pièces basses, les lilas et les cytises fleurissaient les décombres des plafonds effondrés, un platane avait grandi dans la cheminée de la salle des gardes. Mais, quand, au soleil couchant, la carcasse du donjon allongeait son ombre sur trois lieues de cultures, et que le château entier semblait se reconstruire, colossal dans les brumes du soir, on en sentait encore l'ancienne souveraineté, la force rude qui en avait fait l'imprenable forteresse dont tremblaient jusqu'aux rois de France.
—Et j'en suis sûre, continua Angélique, c'est habité par des âmes qui reviennent, la nuit. On entend toutes sortes de voix, il y a des bêtes partout qui vous regardent, et j'ai bien vu, en me retournant, lorsque nous sommes partis, de grandes figures blanches flotter au-dessus des murs.... N'est-ce pas, mère, vous qui savez l'histoire du château?
Hubertine eut un sourire placide.
—Oh! des revenants, je n'en ai jamais vu, moi. Mais, en effet, elle savait l'histoire, lue dans un livre, et elle dut la raconter de nouveau, sur les questions pressantes de la jeune fille.
Le territoire appartenait au siège de Reims, depuis saint Remi, qui le tenait de Clovis. Un archevêque, Séverin, dans les premières années du dixième siècle, fit élever à Hautecœur une forteresse, pour défendre le pays contre les Normands, qui remontaient l'Oise, où se déverse le Ligneul. Au siècle suivant, un successeur de Séverin le donna en fief à Norbert, cadet de la maison de Normandie, moyennant un ceps annuel de soixante sous et à la condition que la ville de Beaumont et son église resteraient franches. Ce fut ainsi que Norbert Ier devint le chef des marquis d'Hautecœur, dont la fameuse lignée, dès lors, emplit l'histoire. Hervé IV, excommunié deux fois pour ses vols de biens ecclésiastiques, bandit de grandes routes qui égorgea de sa main trente bourgeois d'un coup, eut sa tour rasée par Louis le Gros, auquel il avait osé faire la guerre. Raoul Ier, qui s'était croisé avec Philippe Auguste, périt devant Saint-Jean d'Acre, d'un coup de lance au cœur. Mais le plus illustre fut Jean V le Grand, qui, en 1225, rebâtit la forteresse, éleva en moins de cinq années ce redoutable château d'Hautecœur, à l'abri duquel il rêva un moment le trône de France; et, après avoir échappé aux massacres de vingt batailles, il mourut dans son lit, beau-frère du roi d'Écosse. Puis, ce furent Félicien III, qui alla pieds nus à Jérusalem, Hervé VII qui revendiqua ses droits au trône d'Écosse, d'autres encore, puissants et nobles au travers des siècles, jusqu'à Jean IX, qui, sous Mazarin, eut la douleur d'assister au démantèlement du château.
Après un dernier siège, on fit sauter à la mine les voûtes des tours et du donjon, on incendia les bâtiments, où Charles VI était venu distraire sa folie, et que, près de deux cents ans plus tard, Henri IV avait habité huit jours avec Gabrielle d'Estrées.
Tous ces royaux souvenirs, maintenant, dormaient dans l'herbe.
Angélique, sans arrêter son aiguille, écoutait passionnément, comme si la vision de ces grandeurs mortes s'était levée de son métier, à mesure que la rose y naissait, dans la vie tendre des couleurs. Son ignorance de l'histoire élargissait les faits, les reculait au fond d'une prodigieuse légende.
Elle en tremblait de foi ravie, le château se reconstruisait, montait jusqu'aux portes du ciel, les Hautecœur étaient les cousins de la Vierge.
—Et, demanda-t-elle, notre nouvel évêque, Monseigneur d'Hautecœur, est alors un descendant de cette famille?
Hubertine répondit que Monseigneur devait être d'une branche cadette, la branche aînée se trouvant depuis longtemps éteinte. C'était même un singulier retour, car pendant des siècles les marquis d'Hautecœur et le clergé de Beaumont avaient vécu en guerre. Vers 1150, un abbé entreprit la construction de l'église, avec les seules ressources de son ordre; aussi l'argent manqua-t-il bientôt, l'édifice n'était qu'à la hauteur des voûtes des chapelles latérales, et l'on dut se contenter de couvrir la nef d'une toiture en bois. Quatre-vingts ans s'écroulèrent, Jean V venait de rebâtir le château, lorsqu'il donna trois cent mille livres, qui jointes à d'autres sommes, permirent de continuer l'église. On acheva d'élever la nef. Les deux tours et la grande façade ne furent terminées que beaucoup plus tard, vers 1430, en plein quinzième siècle. Pour récompenser Jean V de sa largesse, le clergé lui avait accordé le droit de sépulture, à lui et à ses descendants, dans une chapelle de l'abside, consacrée à saint Georges, et qui, depuis lors, se nommait la chapelle Hautecœur. Mais les bons rapports ne pouvaient guère durer, le château mettait en continuel péril les franchises de Beaumont, sans cesse des hostilités éclataient sur des questions de tribut et de préséance. Une surtout, le droit de péage dont les seigneurs prétendaient frapper la navigation du Ligneul, éternisa les querelles, lorsque se déclara la grande prospérité de la ville basse, avec ses fabriques de toiles fines.
Dès cette époque, la fortune de Beaumont s'accrut de jour en jour, tandis que celle d'Hautecœur baissait, jusqu'au moment où, le château démantelé, l'église triompha. Louis XIV en fit une cathédrale, un évêché fut bâti dans l'ancien clos des moines; et le hasard voulait, aujourd'hui, que justement un Hautecœur revînt, comme évêque, commander à ce clergé, toujours debout, qui avait vaincu ses ancêtres, après quatre cents ans de lutte.
—Mais, dit Angélique, Monseigneur a été marié. Il a un grand fils de vingt ans, n'est-ce pas?
Hubertine avait pris les ciseaux, pour corriger un des coupons de vélin.
—Oui, c'est l'abbé Cornille qui m'a conté ça. Oh! une histoire bien triste.... Monseigneur a été capitaine à vingt et un ans, sous Charles X. À vingt-quatre ans, en 1830, il donna sa démission, et l'on prétend que, jusqu'à la quarantaine, il mena une vie dissipée, des voyages, des aventures, des duels. Puis, un soir, chez des amis, à la campagne, il rencontra la fille du comte de Valençay, Paule, très riche, miraculeusement belle, qui avait à peine dix-neuf ans, vingt-deux de moins que lui. Il l'aima à en être fou, et elle l'adora, on dut hâter le mariage.
Ce fut alors qu'il racheta les ruines d'Hautecœur pour une misère, dix mille francs je crois, dans l'intention de réparer le château, où il rêvait de s'installer avec sa femme. Pendant neuf mois, ils avaient vécu cachés au fond d'une vieille propriété de l'Anjou, refusant de voir personne, trouvant les heures trop courtes.... Paule eut un fils et mourut.
Hubert, en train de tamponner le dessin avec une poncette chargée de blanc, avait levé la tête, très pâle.
—Ah! le malheureux, murmura-t-il.
—On raconte qu'il faillit en mourir, continua Hubertine. Une semaine plus tard, il entrait dans les ordres. Il y a vingt ans de cela, et il est évêque aujourd'hui.... Mais ce qu'on ajoute, c'est que, pendant vingt ans, il a refusé de voir son fils, cet enfant qui avait coûté la vie à sa mère. Il s'en était débarrassé, en le plaçant chez un oncle de celle-ci, un vieil abbé, ne voulant pas même en recevoir des nouvelles, tâchant d'oublier son existence.
Un jour qu'on lui envoyait un portrait du petit, il crut revoir sa chère morte, on le trouva sur le plancher, raidi, comme abattu d'un coup de marteau.... Et puis, l'âge, la prière, ont dû apaiser ce grand chagrin, car le bon curé Comille me disait hier que Monseigneur venait enfin d'appeler son fils près de lui.
Angélique, ayant terminé la rose, si fraîche que l'odeur semblait s'en exhaler du satin, regardait de nouveau par la fenêtre ensoleillée, les yeux noyés d'une rêverie. Elle répéta à voix basse:
—Le fils de Monseigneur....
Hubertine achevait son histoire.
—Un jeune homme beau comme un dieu, paraît-il. Son père désirait en faire un prêtre. Mais le vieil abbé n'a pas voulu, le petit manquant tout à fait de vocation.... Et des millions! cinquante à ce qu'on raconte! Oui, sa mère lui aurait laissé cinq millions, qui, placés en achat de terrains, à Paris, en représenteraient plus de cinquante maintenant. Enfin, riche comme un roi!—Riche comme un roi, beau comme un dieu, répéta inconsciemment Angélique, de sa voix de songe.
Et, d'une main machinale, elle prit sur le métier une broche chargée de fil d'or, pour se mettre à la broderie en guipure d'un grand lis. Après avoir dépassé la fil du bec de la broche, elle en fixa le bout avec un point de soie, au bord même du vélin, qui faisait épaisseur. Puis, travaillant, elle dit encore, sans achever sa pensée, perdue dans le vague de son désir:
—Oh! moi, ce que je voudrais, ce que je voudrais....
Le silence retomba, profond, troublé seulement par un chant affaibli qui venait de l'église. Hubert ordonnait son dessin, en repassant, avec un pinceau, toutes les lignes pointillées de la ponçure; et les ornements de la chape apparaissaient ainsi, en blanc, sur la soie rouge. Ce fut lui qui, de nouveau, parla.
—Ces temps anciens, c'était si magnifique! Les seigneurs portaient des vêtements tout raides de broderies. À Lyon, on en vendait l'étoffe jusqu'à six cents livres l'aune. Il faut lire les statuts et ordonnances des maîtres brodeurs, où il est dit que les brodeurs du roi ont le droit de réquisitionner par la force armée les ouvrières des autres maîtres.... Et nous avions des armoiries: d'azur, à la fasce diaprée d'or, accompagnée de trois fleurs de lis de même, deux en chef, une en pointe.... Ah! c'était beau, il y a longtemps!
Il se tut, tapa de l'ongle sur le métier, pour en détacher les poussières. Puis, il reprit:
—À Beaumont, on raconte encore sur les Hautecœur une légende que ma mère me répétait souvent, quand j'étais petit.... Une peste affreuse ravageait la ville, la moitié des habitants avait déjà succombé, lorsque Jean V, celui qui a rebâti la forteresse, s'aperçut que Dieu lui envoyait le pouvoir de combattre le fléau. Alors, il se rendit nu-pieds chez les malades, s'agenouilla, les baisa sur la bouche; et, dès que ses lèvres les avaient touchés, en disant: «Si Dieu veut, je veux», les malades étaient guéris. Voilà pourquoi ces mots sont restés la devise des Hautecœur, qui, tous, depuis ce temps, guérissent.
La peste.... Ah! de fiers hommes! une dynastie! Monseigneur, lui, avant d'entrer dans les ordres, se nommait Jean XII, et le prénom de son fils doit être également suivi d'un chiffre, comme celui d'un prince.
Chacune de ses paroles berçait et prolongeait la rêverie d'Angélique. Elle répétait, de la même voix chantante:
—Oh! ce que je voudrais, moi, ce que je voudrais....
Tenant la broche, sans toucher au fil, elle guipait l'or, en le conduisant de droite à gauche, sur le vélin, alternativement, et en le fixant, à chaque retour, avec un point de soie. Le grand lis d'or, peu à peu, fleurissait.
—Oh! ce que je voudrais, ce que je voudrais, ce serait d'épouser un prince.... Un prince que je n'aurais jamais vu, qui viendrait un soir, au jour tombant, me prendre par la main et m'emmener dans un palais.... Et ce que je voudrais, ce serait qu'il fût très beau, très riche, oh! le plus beau, le plus riche que la terre eût jamais porté! Des chevaux que j'entendrais hennir sous mes fenêtres, des pierreries dont le flot ruissellerait sur mes genoux, de l'or, une pluie, un déluge d'or, qui tomberait de mes deux mains, dès que je les ouvrirais.... Et ce que je voudrais encore, ce serait que mon prince m'aimât à la folie, afin moi-même de l'aimer comme une folle! Nous serions très jeunes, très purs et très nobles, toujours, toujours!...
Hubert, abandonnant son métier, s'était approché en souriant; tandis qu'Hubertine, amicale, menaçait la jeune fille du doigt.
—Ah! vaniteuse, ah! gourmande, tu es donc incorrigible?
Te voilà partie avec ton besoin d'être reine. Ce rêve-là, c'est moins vilain que de voler le sucre et de répondre des insolences.
Mais, au fond, va! le diable est dessous, c'est la passion, c'est l'orgueil qui parlent.
Gaiement, Angélique la regardait.
—Mère, mère, qu'est-ce que vous dîtes?... Est-ce donc une faute, d'aimer ce qui est beau et riche? Je l'aime, parce que c'est beau, parce que c'est riche, et que ça me tient chaud, il me semble, là, dans le cœur.... Vous savez bien que je ne suis pas intéressée. L'argent, ah! vous verriez ce que j'en ferais, de l'argent, si j'en avais beaucoup. Il en pleuvrait sur la ville, il en coulerait chez les misérables. Une vraie bénédiction, plus de misère! D'abord, vous et père, je vous enrichirais, je voudrais vous voir avec des robes et des habits de brocart, comme une dame et un seigneur de l'ancien temps.
Hubertine haussa les épaules.
—Folle!... Mais, mon enfant, tu es pauvre, toi, tu n'auras pas un sou en mariage. Comment peux-tu rêver un prince? Tu épouserais donc un homme plus riche que toi?
—Comment si je l'épouserais! Et elle avait un air de stupéfaction profonde.
—Ah! oui, je l'épouserais!... Puisqu'il aurait de l'argent, lui, à quoi bon en avoir, moi? Je lui devrais tout, je l'aimerais bien plus.
Ce raisonnement victorieux enchanta Hubert. Il partait volontiers avec l'enfant, sur l'aile d'un nuage. Il cria:
—Elle a raison.
—Mais sa femme lui jeta un coup d'œil mécontent. Elle devenait sévère.
—Ma fille, tu verras plus tard, tu connaîtras la vie.
—La vie, je la connais.
—Où aurais-tu pu la connaître?... Tu es trop jeune, tu ignores le mal. Va, le mal existe, et tout-puissant.
—Le mal, le mal....
Angélique articulait lentement ce mot, pour en pénétrer le sens. Et, dans ses yeux purs, c'était la même surprise innocente.
Le mal, elle le connaissait bien, la Légende le lui avait assez montré. N'était-ce pas le diable, le mal? et n'avait-elle pas vu le diable toujours renaissant, mais toujours vaincu? À chaque bataille, il restait par terre; roué de coups, pitoyable.
—Le mal, ah! mère, si vous saviez comme je m'en moque!...
On n'a qu'à se vaincre, et l'on vit heureux.
Hubertine eut un geste d'inquiétude chagrine.
—Tu me ferais repentir de t'avoir élevée dans cette maison, seule avec nous, à l'écart de tous, ignorante à ce point de l'existence.... Quel paradis rêves-tu donc? comment t'imagines-tu le monde?
La face de la jeune fille s'éclairait d'un vaste espoir, tandis que, penchée, elle menait la broche, du même mouvement continu.
—Vous me croyez donc bien sotte, mère?... Le monde est plein de braves gens. Quand on est honnête et qu'on travaillé, on en est récompensé, toujours.... Oh! je sais, il y a des méchants aussi, quelques-uns. Mais est-ce qu'ils comptent? On ne les fréquente pas, ils sont vite punis.... Et puis, voyez-vous, le monde, ça me produit de loin l'effet d'un grand jardin, oui! d'un parc immense, tout plein de fleurs et de soleil. C'est si bon de vivre, la vie est si douce, qu'elle ne peut pas être mauvaise.
Elle s'animait, comme grisée par l'éclat des soies et de l'or.
—Le bonheur, c'est très simple. Nous sommes heureux, nous autres. Et pourquoi? parce que nous nous aimons. Voilà! ce n'est pas plus difficile.... Aussi, vous verrez, quand viendra celui que j'attends. Nous nous reconnaîtrons tout de suite. Je ne l'ai jamais vu, mais je sais comment il doit être. Il entrera, il dira: Je viens te prendre. Alors, je dirai: Je t'attendais, prends-moi. Il me prendra, et ce sera fait, pour toujours. Nous irons dans un palais dormir sur un lit d'or, incrusté de diamants. Oh! c'est très simple!
—Tu es folle, tais-toi! interrompit sévèrement Hubertine.
Et, la voyant excitée, près de monter encore dans le rêve:
—Tais-toi! tu me fais trembler.... Malheureuse, quand nous te marierons à quelque pauvre diable, tu te briseras les os, en retombant sur la terre. Le bonheur, pour nous misérables, n'est que dans l'humilité et l'obéissance.
Angélique continuait de sourire, avec une obstination tranquille.
—Je l'attends, et il viendra.
—Mais elle a raison! s'écria Hubert, soulevé lui aussi, emporté dans sa fièvre. Pourquoi la grondes-tu?... Elle est assez belle pour qu'un roi nous la demande. Tout arrive.
Tristement, Hubertine leva sur lui ses beaux yeux de sagesse.
—Ne l'encourage donc pas à mal faire. Mieux que personne tu sais ce qu'il en coûte de céder à son cœur.
Il devint très pâle, de grosses larmes parurent au bord de ses paupières. Tout de suite, elle avait eu regret de la leçon, elle s'était levée pour lui prendre les mains. Mais, lui, se dégagea, répéta d'une voix bégayante:
—Non, non, j'ai eu tort. Tu entends, Angélique, il faut écouter ta mère. Nous sommes deux fous, elle seule est raisonnable....
J'ai eu tort, j'ai eu tort....
Trop agité pour s'asseoir, laissant la chape qu'il venait de tendre, il s'occupa à coller une bannière, terminée et restée sur le métier. Après avoir pris le pot de colle de Flandre dans le bahut, il enduisit au pinceau l'envers de l'étoffe, ce qui consolidait la broderie. Ses lèvres avaient gardé un petit frisson, il ne parla plus. Mais, si Angélique, obéissante, se taisait également, elle continuait tout bas, elle montait plus haut, plus haut encore, dans l'au-delà du désir; et tout le disait en elle, sa bouche que l'extase entrouvrait, ses yeux où se reflétait l'infini bleu de sa vision. Maintenant, ce rêve de fille pauvre, elle le brodait de son fil d'or; c'était de lui que naissaient, sur le satin blanc, et les grands lis, et les roses, et le chiffre de Marie. La tige du lis, en couchure chevronnée, avait l'élancement d'un jet de lumière, tandis que les feuilles longues et minces, faites de paillettes cousues chacune avec un brin de cannetille, retombaient en une pluie d'étoiles. Au centre, le chiffre de Marie était l'éblouissement, d'un relief d'or massif, ouvragé de guipure et de gaufrure, brûlant comme une gloire de tabernacle, dans l'incendie mystique de ses rayons. Et les roses de soies tendres vivaient, et la chasuble entière resplendissait, toute blanche, miraculeusement fleurie d'or.
Au bout d'un long silence, Angélique leva la tête. Elle regarda Hubertine d'un air de malice, elle hocha le menton, en répétant:
—Je l'attends, et il viendra.
C'était fou, cette imagination. Mais elle s'entêtait. Cela se passerait ainsi, elle en était sûre. Rien n'ébranlait sa conviction souriante.
—Quand je te dis, mère, que ces choses arriveront.
Hubertine prit le parti de plaisanter. Et elle la taquina.
—Mais je croyais que tu ne voulais pas te marier. Tes saintes, qui t'ont tourné la tête, ne se mariaient pas, elles. Plutôt que de s'y soumettre, elles convertissaient leurs fiancés, elles se sauvaient de chez leurs parents et se laissaient couper le cou.
La jeune fille écoutait, ébahie. Puis, elle éclata d'un grand rire. Toute sa santé, tout son amour de vivre, chantait dans cette gaieté sonore. Ça datait de si loin, les histoires des saintes! Les temps avaient bien changé, Dieu triomphant ne demandait plus à personne de mourir pour lui. Dans la Légende, le merveilleux l'avait prise, plus que le mépris du monde et le goût de la mort. Ah! oui, certes, elle voulait se marier, et aimer, et être aimée, et être heureuse!
—Méfie-toi! poursuivit Hubertine, tu feras pleurer Agnès, ta gardienne. Ne sais-tu pas qu'elle refusa le fils du gouverneur et qu'elle préféra mourir, pour épouser Jésus?
La grosse cloche de la tour se mit à sonner, un vol de moineaux s'envola d'un lierre énorme, qui encadrait, une des fenêtres de l'abside. Dans l'atelier, Hubert, toujours, muet, venait de pendre la bannière tendue, encore humide de colle, pour qu'elle séchât, à un des grands clous de fer scellés au mur.
Le soleil, en tournant, se déplaçait, égayait les vieux outils, le diligent, les tourrettes d'osier, le tatignon de cuivre; et, comme il gagnait les deux ouvrières, le métier où elles travaillaient flamba, avec ses ensubles et ses lattes vernies par l'usagé, avec tout ce qui trottait sur l'étoffe, les cannetilles et les paillettes du pâté, les bobines de soie, les broches chargées d'or fin.
Alors, dans ce rayonnement tiède de printemps, Angélique regarda le grand lis symbolique qu'elle avait terminé. Puis, elle répondit de son air d'allégresse confiante:
—Mais c'est Jésus que je veux!
IV
Malgré sa gaieté vivace, Angélique aimait la solitude; et c'était avec la joie d'une véritable récréation qu'elle se retrouvait seule dans sa chambre, le matin et le soir: elle s'y abandonnait, elle y goûtait l'escapade de ses songeries. Parfois même, au cours de la journée, lorsqu'elle pouvait y courir un instant, elle en était heureuse comme d'une fuite, en pleine liberté. La chambre, très vaste, tenait toute une moitié du comble, dont le grenier occupait le reste. Elle était entièrement blanchie à la chaux, les murs, les solives, jusqu'aux chevrons apparents des parties mansardées; et, dans cette nudité blanche, les vieux meubles de chêne semblaient noirs. Lors des embellissements du salon et de la chambre à coucher, en bas, où avait monté là l'antique mobilier, datant de toutes les époques: un coffre de la Renaissance, une table et des chaises Louis XIII, un énorme lit Louis XIV, une très belle armoire Louis XV.
Seuls, le poêle, en faïence blanche, et la table de toilette, une petite table recouverte de toile cirée, juraient, au milieu de ces vieilleries vénérables. Drapé dans une ancienne Perse rose, à bouquets de bruyères, si pâlie qu'elle était devenue d'un rose éteint, soupçonné à peine, l'énorme lit surtout gardait la majesté de son grand âge. Mais ce qui plaisait à Angélique, c'était le balcon. Des deux portes-fenêtres d'autrefois, l'une, celle de gauche, avait été condamnée, simplement à l'aide de clous; et le balcon, qui jadis régnait sur la largeur de l'étage, n'existait plus que devant la fenêtre de droite. Comme les solives, dessous, étaient encore bonnes, on avait remis un parquet et vissé dessus une rampe de fer, à la place de l'ancienne balustrade pourrie. C'était là un coin charmant, une sorte de niche, sous la pointe du pignon, que fermaient des voliges, remplacées au commencement de ce siècle. Lorsqu'on se penchait, on voyait toute la façade sur le jardin, très caduque celle-ci, avec son soubassement de petites pierres taillées, ses pans de bois garnis de briques apparentes, ses larges baies, aujourd'hui réduites. En bas, la porte de la cuisine était surmontée d'un auvent, recouvert de zinc. Et, en haut, les dernières sablières, qui avançaient d'un mètre, ainsi que le faîtage du comble, se trouvaient consolidées par de grandes consoles, dont le pied s'appuyait au bandeau du rez-de-chaussée. Cela mettait le balcon dans toute une végétation de charpentes, au fond d'une forêt de vieux bois, que verdissaient des giroflées et des mousses.
Depuis qu'elle occupait la chambre, Angélique avait passé là bien des heures, accoudée à la rampe, regardant. D'abord, sous elle, s'enfonçait le jardin, que de grands buis assombrissaient de leur éternelle verdure; dans un angle, contre l'église, un bouquet de maigres lilas entourait un vieux banc de granit; tandis que, dans l'autre angle, à moitié cachée par un lierre dont le manteau couvrait tout le mur du fond, se trouvait une petite porte débouchant sur le Clos-Marie, vaste terrain laissé inculte. Ce Clos-Marie était l'ancien verger des moines. Un ruisseau d'eau vive le traversait, la Chevrote, où les ménagères des maisons voisines avaient l'autorisation de laver leur linge; des familles de pauvres se terraient dans les ruines d'un ancien moulin écroulé; et personne autre n'habitait le champ, que la ruelle des Guerdaches reliait seule à la rue Magloire, entre les hautes murailles de l'Évêché et celles de l'hôtel Voincourt. En été, les ormes centenaires des deux parcs barraient de leurs cimes de feuillage l'horizon étroit, qui était fermé au midi par la croupe géante de l'église. Ainsi enclavé de toutes parts, le Clos-Marie dormait dans la paix de son abandon, envahi d'herbes folles, planté de peupliers et de saules que le vent avait semés. Parmi les cailloux, la Chevrote bondissait, chantante, d'une musique continue de cristal.
Jamais Angélique ne se lassait, en face de ce coin perdu.
Et, pendant sept années pourtant, elle n'y avait retrouvé chaque matin que le spectacle déjà regardé la veille. Les arbres de l'hôtel Voincourt, dont la façade donnait sur la Grand Rue, étaient si touffus, que, l'hiver seulement, elle distinguait la fille de la comtesse, Claire, une enfant de son âge. Dans le jardin de l'Évêché, c'était une épaisseur de branches plus profonde encore, elle avait tenté en vain de reconnaître la soutane de Monseigneur; et la vieille grille garnie de volets, qui s'ouvrait sur le clos, devait être condamnée depuis longtemps car elle ne se souvenait pas de l'avoir vue entrebâillée une seule fois, même pour livrer passage à un jardinier. En dehors des ménagères battant leur linge, elle n'apercevait toujours là que les mêmes petits pauvres en guenilles, couchés dans les herbes.
Le printemps, cette année, fut d'une douceur exquise. Elle avait seize ans, et jusqu'à ce jour, ses regards seuls s'étaient plu à voir reverdir le Clos-Marie, sous les soleils d'avril. Il a poussée des feuilles tendres, la transparence des soirées chaudes, tout le renouveau odorant de la terre, simplement, l'amusait.
Mais cette année, au premier bourgeon, son cœur venait de battre. Il y avait, en elle, un émoi grandissant; depuis que montaient les herbes, et que le vent lui apportait l'odeur plus forte des verdures. Des angoisses brusques, sans cause, la serraient à la gorge. Un soir, elle se jeta dans les bras d'Hubertine, pleurant, n'ayant aucun sujet de chagrin, bien heureuse au contraire.
La nuit, surtout, elle faisait des rêves délicieux, elle voyait passer des ombres, elle défaillait en des ravissements, qu'elle n'osait se rappeler au réveil, confuse de ce bonheur que lui donnaient les anges. Parfois, au fond de son grand lit, elle s'éveillait en sursaut, les deux mains jointes, serrées contre sa poitrine; et il lui fallait sauter pieds nus sur le carreau de sa chambre, tant elle étouffait; et elle courait ouvrir la fenêtre, elle restait là, frissonnante, éperdue, dans ce bain d'air frais qui la calmait.
C'était un émerveillement continuel, une surprise de ne pas se reconnaître, de se sentir comme agrandie de joies et de douleurs qu'elle ignorait, toute la floraison enchantée de la femme.
Eh! quoi, vraiment, les lilas et les cytises invisibles de l'Évêché avaient une odeur si douce, qu'elle ne la respirait plus, sans qu'un flot rose lui montât aux joues? Jamais encore elle ne s'était aperçue de cette tiédeur des parfums, qui, maintenant, l'effleuraient d'une haleine vivante. Et, aussi, comment n'avait-elle pas remarqué, les années précédentes, un grand paulownia en fleur, dont l'énorme bouquet violâtre apparaissait entre deux ormes du jardin des Voincourt? Cette année, dès qu'elle le regardait, une émotion troublait ses yeux, tellement ce violet pâle lui allait au cœur. De même, elle ne se souvenait point d'avoir entendu la Chevrote causer si haut sur les cailloux, parmi les joncs de ses rives. Le ruisseau parlait sûrement, elle l'écoutait dire des mots vagues, toujours répétés, qui l'emplissaient de trouble, N'était-ce donc plus le champ d'autrefois, que tout l'y étonnait et y prenait de la sorte des sens nouveaux? ou bien était-ce elle, plutôt, qui changeait, pour y sentir, y voir et y entendre germer la vie?...
Mais la cathédrale, à sa droite, la masse énorme qui bouchait le ciel, la surprenait plus encore. Chaque matin, elle s'imaginait la voir pour la première fois, émue de sa découverte, comprenant que ces vieilles pierres aimaient et pensaient comme elle. Cela n'était point raisonné, elle n'avait aucune science, elle s'abandonnait à l'envolée mystique de la géante, dont l'enfantement avait duré trois siècles et où se superposaient les croyances des générations. En bas, elle était agenouillée, écrasée par la prière, avec les chapelles romanes du pourtour, aux fenêtres à plein cintre, nues, ornées seulement de minces colonnettes, sous les archivoltes. Puis, elle se sentait soulevée, la face et les mains au ciel, avec les fenêtres ogivales de la nef, construites quatre-vingts ans plus tard, de hautes fenêtres légères, divisées par des meneaux qui portaient des arcs brisés et des roses. Puis, elle quittait le sol, ravie, toute droite, avec les contreforts et les arcs-boutants du chœur, repris et ornementés deux siècles après, en plein flamboiement du gothique, chargés de clochetons, d'aiguilles et de pinacles:
Des gargouilles, au pied des arcs-boutants, déversaient les eaux des toitures. On avait ajouté une balustrade garnie de trèfles, bordant la terrasse, sur les chapelles absidales. Le comble, également, était orné de fleurons. Et tout l'édifice fleurissait, à mesure qu'il se rapprochait du ciel, dans un élancement continu, délivré de l'antique terreur sacerdotale, allant se perdre au sein d'un Dieu de pardon et d'amour. Elle en avait la sensation physique, elle en était allégée et heureuse, comme d'un cantique qu'elle aurait chanté, très pur, très fin, se perdant très haut.
D'ailleurs, la cathédrale vivait. Des hirondelles, par centaines, avaient maçonné leurs nids sous les ceintures de trèfles, jusque dans les creux des clochetons et des pinacles; et, continuellement, leurs vols effleuraient les arcs-boutants et les contreforts, qu'ils peuplaient. C'étaient aussi les ramiers des ormes de l'évêché, qui se rengorgeaient au bord des terrasses, allant à petits pas, ainsi que des promeneurs. Parfois, perdu dans le bleu, à peine gros comme une mouche, encore beau se lissait les plumes, à la pointe d'une aiguille. Des plantes, toute une flore, les lichens, les graminées qui poussent aux fentes des murailles, animaient les vieilles pierres du sourd travail de leurs racines. Les jours de grandes pluies, l'abside entière s'éveillait et grondait, dans le ronflement de l'averse battant les feuilles de plomb du comble, se déversant par les rigoles des galeries, roulant d'étage en étage avec la clameur d'un torrent débordé. Même les coups de vent terribles d'octobre et de mars lui donnaient une âme, une voix de colère et de plainte, quand ils soufflaient au travers de sa forêt de pignons et d'arcatures, de colonnettes et de roses. Le soleil enfin la faisait vivre, du jeu mouvant de la lumière, depuis le matin, qui la rajeunissait d'une gaieté blonde, jusqu'au soir, qui, sous les ombres lentement allongées, la noyait d'inconnu. Et elle avait son existence intérieure, comme le battement de ses veines, les cérémonies dont elle, vibrait toute, avec le branle des cloches, la musique des orgues, le chant des prêtres.
Toujours la vie frémissait en elle: des bruits perdus, le murmure d'une messe basse; l'agenouillement léger d'une femme, un frisson à peine deviné, rien que l'ardeur dévote d'une prière, dite sans paroles, bouche close.
Maintenant que les jours croissaient, Angélique, le matin et le soir, restait longuement accoudée au balcon, côte à côte avec sa grande amie la cathédrale. Elle l'aimait plus encore le soir, quand elle n'en voyait que la masse énorme se détacher d'un bloc sur le ciel étoilé. Les plans se perdaient, à peine distinguait-elle les arcs-boutants jetés comme des ponts dans le vide. Elle la sentait éveillée sous les ténèbres, pleine d'une songerie de sept siècles, grande des foules qui avaient espéré et désespéré devant ses autels. C'était une veille continue, venant de l'infini du passé, allant à l'éternité de l'avenir, la veille mystérieuse et terrifiante d'une maison où Dieu ne pouvait dormir. Et, dans la masse noire, immobile et vivante, ses regards retournaient toujours à la fenêtre d'une chapelle du chœur, au ras des arbustes du Clos-Marie, la seule qui s'allumât, ainsi qu'un œil vague ouvert sur la nuit. Derrière, à l'angle d'un pilier, brûlait une lampe de sanctuaire. Justement, cette chapelle était celle que les abbés d'autrefois avaient donnée à Jean V d'Hautecœur et à ses descendants, avec le droit d'y être ensevelis, en récompense de leur largesse. Consacrée à saint Georges, elle avait un vitrail du douzième siècle, où l'on voyait peinte la légende du saint. Dès le crépuscule, la légende renaissait de l'ombre, lumineuse, comme une apparition; et c'était pourquoi Angélique, les yeux rêveurs et charmés, aimait la fenêtre.
Le fond du vitrail était bleu, la bordure, rouge. Sur ce fond d'une sombre richesse, les personnages, dont les draperies volantes indiquaient le nu, s'enlevaient en teintes vives, chaque partie faite de verres colorés, ombrés de noir, pris dans les plombs. Trois scènes de la légende, superposées, occupaient la fenêtre, jusqu'à l'archivolte. Dans le bas, la fille du roi, sortie de la ville en habits royaux, pour être mangée, rencontrait saint Georges, près de l'étang, d'où émergeait déjà la tête du monstre; et une banderole portait ces mots: «Bon chevalier, ne te peris pas pour moy, car tu ne me pourrois ayder ne delivrer, mais periroys avec moy.» Puis, au milieu, c'était le combat, le saint à cheval traversant le monstre de part en part, ce qu'expliquait cette phrase: «George brandit tellement sa lance qu'il navra le dragon et le gecta à terre.» Enfin, au-dessus, la fille du roi emmenait à la ville le monstre vaincu:
«George dist: gecte luy ta ceincture entour le col, et ne te doubte en rien, belle fille. Et quant elle eut ce faict, le dragon la suyvit comme un tres debonnaire chien.» Lors de son exécution, le vitrail devait être surmonté, dans le plein cintre, d'un motif d'ornement. Mais, plus tard, quand la chapelle appartint aux Hautecœur, ils remplacèrent ce motif par leurs armes.
Et c'était ainsi que, durant les nuits obscures, flambaient, au dessus de la légende, des armoiries de travail plus récent, éclatantes. Écartelé, un et quatre, deux et trois, de Jérusalem et d'Hautecœur; de Jérusalem, qui est d'argent à la croix potencée d'or, cantonnées de quatre croisettes de même; d'Hautecœur, qui est d'azur à la forteresse d'or, avec un écusson de sable au cœur d'argent en abîme, le tout accompagné de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe. L'écu était soutenu, de dextre et de senestre, par deux chimères d'or, et timbré, au milieu d'un plumail d'azur, du casque d'argent, damasquiné d'or, taré de front et fermé d'onze grilles, qui est le casque des ducs, maréchaux de France, seigneurs titrés et chefs de compagnies souveraines. Et, pour devise: «Si Dieu volt ie vueil.».
Peu à peu, à force de le voir perçant le monstre de sa lance, tandis que la fille du roi levait ses mains jointes, Angélique s'était passionnée pour saint Georges. À cette distance, elle distinguait mal les figures, elle les apercevait dans un agrandissement de songe, la fille mince, blonde, avec son propre visage, le saint candide et superbe, d'une beauté d'archange.
C'était elle qu'il venait délivrer, elle lui aurait baisé les mains de gratitude. Et, à cette aventure qu'elle rêvait confusément, une rencontre au bord d'un lac, un grand péril dont la sauvait un jeune homme plus beau que le jour, se mêlait le souvenir de sa promenade au château d'Hautecœur, toute une évocation du donjon féodal, debout sur le ciel, peuplé des hauts seigneurs de jadis. Les armoiries luisaient comme un astre des nuits d'été, elle les connaissait bien, les lisait couramment, avec leurs mots sonores, elle qui brodait souvent des blasons. Jean V s'arrêtait de porte en porte, dans la ville ravagée par la peste, montait baiser les mourants sur la bouche et les guérissait, en disant: «Si, Dieu veut, je veux.» Félicien III, prévenu qu'une maladie empêchait Philippe le Bel de se rendre en Palestine, y allait pour lui, pieds nus, un cierge au poing, ce qui lui avait fait octroyer un quartier des armes de Jérusalem. D'autres, d'autres histoires s'évoquaient, surtout celle des dames d'Hautecœur, les Mortes heureuses, ainsi que les nommait la légende. Dans la famille, les femmes mouraient jeunes, en plein bonheur. Parfois, deux, trois générations étaient épargnées, puis la mort reparaissait, souriante, avec des mains douces, et emportait la fille ou la femme d'un Hautecœur, les plus vieilles à vingt ans, au moment de quelque grande félicité d'amour, Laurette, fille de Raoul Ier, le soir de ses fiançailles avec son cousin Richard, qui habitait le château, s'étant mise à sa fenêtre, l'aperçut à la sienne, de la tour de David à la tour de Charlemagne; et elle crut qu'il l'appelait, et comme un rayon de lune jetait entre eux un pont de clarté, elle marcha vers lui; mais, au milieu, dans sa hâte, un faux pas la fit sortir du rayon, elle tomba et se brisa au pied des tours; si bien que, depuis ce temps, chaque nuit, lorsque la lune est pure, elle marche dans l'air, autour du château, que baigne de blancheur le muet frôlement de sa robe immense. Balbine, femme d'Hervé VII, crut pendant six mois son mari tué à la guerre; puis, un matin qu'elle l'attendait toujours, au sommet du donjon, elle le reconnut sur la route qui rentrait, elle descendit en courant, si éperdue de joie, qu'elle en mourut à la dernière marche de l'escalier; et, aujourd'hui, au travers des ruines, dès que tombait le crépuscule, elle descendait encore, on la voyait courir d'étage en étage, filer par les couloirs et les pièces, passer comme une ombre derrière les fenêtres béantes, ouvertes sur le vide. Toutes revenaient, Ysabeau, Gudule, Yvonne, Austreberthe, toutes les Mortes heureuses, aimées de la mort qui leur avait épargné la vie, en les enlevant d'un coup d'aile, très jeunes, dans le ravissement de leur premier bonheur. Certaines nuits, leur vol blanc emplissait le château, ainsi qu'un vol de colombes.
Et jusqu'à la dernière d'elles, la mère du fils de Monseigneur, qu'on avait trouvée étendue sans vie devant le berceau de son enfant, où, malade, elle s'était traînée pour mourir, foudroyée par la joie de l'embrasser. Ces histoires hantaient l'imagination d'Angélique: elle en parlait comme de faits certains, arrivés la veille; elle avait lu les noms de Laurette et de Balbine sur de vieilles pierres tombales, encastrées dans les murs de la chapelle. Alors, pourquoi donc ne mourrait-elle pas toute jeune, heureuse elle aussi? Les armoiries rayonnaient, le saint descendait de son vitrail, et elle était ravie au ciel, dans le petit souffle d'un baiser. La Légende le lui avait enseigné: n'est-ce pas le miracle qui est la règle commune, le train ordinaire des choses? Il existe à l'état aigu, continu, s'opère avec une facilité extrême, à tous propos, se multiplie, s'étale, déborde, même inutilement, pour le plaisir de nier les lois de la nature. On vit de plain-pied avec Dieu. Abagar, roi d'Edesse, écrit à Jésus qui lui répond.
Ignace reçoit des lettres de la Vierge. En tous lieux, la Mère et le Fils apparaissent, prennent des déguisements, causent d'un air de bonhomie souriante. Lorsqu'il les rencontre, Étienne est plein de familiarité. Toutes les vierges épousent Jésus, les martyrs montent au ciel s'unir à Marie. Et, quant aux anges et aux saints, ils sont les ordinaires compagnons des hommes, vont, viennent, passent au travers des murs, se montrent en rêve, parlent du haut des nuages, assistent à la naissance et à la mort, soutiennent dans les supplices, délivrent des cachots, apportent des réponses, font des commissions. Sur leurs pas, c'est une floraison inépuisable de prodiges. Sylvestre attache la gueule d'un dragon avec un fil. La terre se hausse, pour servir de siège à Hilaire, que ses compagnons voulaient humilier.
Une pierre précieuse tombe dans le calice de saint Loup. Un arbre écrase les ennemis de saint Martin, un chien lâche un lièvre, un incendie cesse de brûler, quand il l'ordonne. Marie l'Égyptienne marche sur la mer, des mouches à miel s'échappent de la bouche d'Ambroise, à sa naissance. Continuellement, les saints guérissent les yeux malades, les membres paralysés ou desséchés, la lèpre, la peste surtout. Pas une maladie ne résiste au signe de la croix. Dans une foule, les souffrants et les faibles sont mis à part, pour être guéris en masse, d'un coup de foudre. La mort est vaincue, les résurrections sont si fréquentes, qu'elles rentrent dans les petits événements de chaque jour. Et, lorsque les saints eux-mêmes ont rendu l'âme, les prodiges ne s'arrêtent pas, ils redoublent, ils sont comme les fleurs vivaces de leurs tombeaux. Deux fontaines d'huile, remède souverain, coulent des pieds et de la tête de Nicolas.
Une odeur de rose monte du cercueil de Cécile, quand on l'ouvre. Celui de Dorothée est plein de manne. Tous les os des vierges et des martyrs confondent les menteurs, forcent les voleurs à restituer leurs larcins, exaucent les vœux des femmes stériles, rendent la santé aux moribonds. Plus rien n'est impossible, l'invisible règne, l'unique loi est le caprice du surnaturel.
Dans les temples, les enchanteurs s'en mêlent, on voit des faucilles faucher toutes seules et des serpents d'airain se mouvoir, on entend des statues de bronze rire et des loups chanter.
Aussitôt, les saints répondent, les accablent: des hosties sont changées en chair vivante, des images du Christ laissent échapper du sang, des bâtons plantés en terre fleurissent, des sources jaillissent, des pains chauds se multiplient aux pieds des indigents, un arbre s'incline et adore Jésus; et encore les têtes coupées parlent, les calices brisés se réparent d'eux-mêmes, la pluie s'écarte d'une église pour noyer les palais voisins, la robe des solitaires ne s'use point, se refait à chaque saison, comme une peau de bête. En Arménie, les persécuteurs jettent à la mer les cercueils de plomb de cinq martyrs, et celui qui contient la dépouille de l'apôtre Barthélemy prend la tête, et les quatre autres l'accompagnent, pour lui faire honneur, et tous, dans le bel ordre d'une escadre, ils flottent lentement sous la brise, par de longues étendues de mer, jusqu'aux rives de Sicile.
Angélique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle vivait entourée de prodiges, le lever des astres et l'éclosion des simples violettes. Cela lui semblait fou, de s'imaginer le monde comme une mécanique, régie par des lois fixes.
Tant de choses lui échappaient, elle se sentait si perdue, si faible, au milieu de forces dont il lui était impossible de mesurer la puissance, et qu'elle n'aurait pas même soupçonnées, sans les grands souffles, parfois, qui lui passaient sur la face! Aussi, en chrétienne de la primitive Église, nourrie des lectures de la Légende, s'abandonnait-elle, inerte, entre les mains de Dieu, avec la tache du péché originel à effacer; elle n'avait aucune liberté, Dieu seul pouvait opérer son salut en lui envoyant la grâce; et la grâce était de l'avoir amenée sous le toit des Hubert, à l'ombre de la cathédrale, vivre une vie de soumission, de pureté et de croyance. Elle l'entendait gronder au fond d'elle, le démon du mal héréditaire. Qui sait ce qu'elle serait devenue, dans le sol natal? une mauvaise fille sans doute, tandis qu'elle grandissait en santé nouvelle, à chaque saison, dans ce coin béni. N'était-ce pas la grâce, ce milieu fait des contes qu'elle savait par cœur, de la foi qu'elle y avait bue, de l'au-delà mystique où elle baignait, ce milieu de l'invisible où le miracle lui semblait naturel, de niveau avec son existence quotidienne?
Il l'armait pour le combat de la vie; comme la grâce armait les martyrs. Et elle le créait elle-même, à son insu: il naissait de son imagination échauffée de fables, des désirs inconscients de sa puberté; il s'élargissait de tout ce qu'elle ignorait, s'évoquait de l'inconnu qui était en elle et dans les choses. Tout venait d'elle pour retourner à elle, l'homme créait Dieu pour sauver l'homme, il n'y avait que le rêve. Parfois, elle s'étonnait, se touchait le visage, pleine de trouble, doutant de sa propre matérialité. N'était-elle pas une apparence qui disparaîtrait, après avoir créé une illusion?
Une nuit de mai, à ce balcon où elle passait de si longues heures, elle éclata en larmes. Elle n'avait point de tristesse, elle était bouleversée par une attente, bien que personne ne dût venir. Il faisait très noir, le Clos-Marie se creusait comme un trou d'ombre, sous le ciel criblé d'étoiles, et elle ne distinguait que les masses ténébreuses des vieux ormes de l'Évêché et de l'hôtel Voincourt. Seul, le vitrail de la chapelle luisait. Si personne ne devait venir, pourquoi donc son cœur battait-il ainsi, à larges coups? C'était une attente qui datait de loin, du fond de sa jeunesse, une attenté qui avait grandi avec l'âge, pour aboutir à cette fièvre anxieuse de sa puberté. Rien ne l'aurait surprise, il y avait des semaines qu'elle entendait bruire des voix, dans ce coin de mystère peuplé de son imagination.
La Légende y avait lâché son monde surnaturel de saints et de saintes, le miracle était prêt à y fleurir. Elle comprenait bien que tout s'animait, que les voix venaient des choses, jadis silencieuses, que les feuilles des arbres, les eaux de la Chevrote, les pierres de la cathédrale lui parlaient. Mais qui donc annonçait ainsi les chuchotements de l'invisible, que voulaient faire d'elle les forces ignorées, soufflant de l'au-delà et flottant dans l'air? Elle restait les yeux sur les ténèbres, comme à un rendez-vous que personne ne lui avait donné, et elle attendait, elle attendait toujours, jusqu'à tomber de sommeil, tandis qu'elle sentait l'inconnu décider de sa vie, en dehors de son vouloir. Pendant une semaine, Angélique pleura ainsi, dans la nuit sombre. Elle revenait là, et patientait. L'enveloppement, autour d'elle, continuait, augmentait chaque soir, comme si l'horizon se fût rétréci et l'eût oppressée. Les choses pesaient sur son cœur, les voix maintenant bourdonnaient au fond de son crâne, sans qu'elle les entendît plus clairement. C'était une prise de possession lente, toute la nature, la terre avec le vaste ciel entrant dans son être. Au moindre bruit, ses mains brûlaient, ses yeux s'efforçaient de percer les ténèbres. Était-ce enfin le prodige attendu? Non, rien encore, rien que le battement d'ailes d'un oiseau de nuit, sans doute. Et elle tendait de nouveau l'oreille, elle percevait jusqu'au bruissement diffèrent des feuilles, dans les ormes et dans les saules. Vingt fois, ainsi, un frisson la secoua toute, lorsqu'une pierre roulait dans le ruisseau ou qu'une bête rôdeuse glissait d'un mur. Elle se penchait, défaillante. Rien, rien encore. Enfin, un soir qu'une obscurité plus chaude tombait du ciel. sans lune, quelque chose commença. Elle craignit de se tromper, cela était si léger, presque insensible, un petit bruit, nouveau parmi les bruits qu'elle connaissait. Il tardait à se reproduire, elle retenait son haleine. Puis, il se fit entendre plus fort, toujours confus. Elle aurait dit le bruit lointain, à peine deviné, d'un pas, ce tremblement de l'air annonçant une approche, hors de la vue et des oreilles. Ce qu'elle attendait venait de l'invisible, sortait lentement de tout ce qui frissonnait à son entour. Pièce à pièce, cela se dégageait de son rêve, comme une réalisation des vagues souhaits de sa jeunesse. Était ce le saint Georges du vitrail qui, de ses pieds muets d'image peinte, foulait les hautes herbes pour monter vers elle? La fenêtre justement pâlissait, elle ne voyait plus nettement le saint, pareil à une petite nuée pourpre, brouillée, évaporée. Cette nuit-là, elle n'en put apprendre davantage. Mais, le lendemain, à la même heure, par la même obscurité, le bruit augmenta, se rapprocha un peu. C'était un bruit de pas, certainement, des pas de vision effleurant le sol. Ils cessaient, ils reprenaient, ici et là, sans qu'il fût possible de préciser l'endroit. Peut-être lui arrivaient-ils du jardin des Voincourt, quelque promeneur nocturne attardé sous les ormes. Peut-être, plutôt, sortaient-ils des massifs touffus de l'Évêché, des grands lilas dont l'odeur violente lui noyait le cœur. Elle avait beau fouiller les ténèbres, son ouïe seule l'avertissait du prodige attendu, son odorat aussi, ce parfum accru des fleurs, comme si une haleine s'y fût mêlée. Et, pendant plusieurs nuits, le cercle des pas se resserra sous le balcon, elle les écouta s'avancer jusqu'au mur, à ses pieds. Là, ils s'arrêtaient, et un long silence se faisait alors, et l'enveloppement s'achevait, cette étreinte lente et grandissante de l'ignoré, où elle se sentait défaillir.
Les soirées suivantes, parmi les étoiles, elle vit paraître le mince croissant de la lune nouvelle. Mais l'astre déclinait avec le jour finissant et s'en allait, derrière le comble de la cathédrale, pareil à un œil de clarté vive que la paupière recouvre. Elle le suivait, le regardait s'élargir à chaque crépuscule, impatiente de ce flambeau, qui allait enfin éclairer l'invisible.
Peu à peu, eu effet, le Clos-Marie sortait de l'obscurité, avec les ruines de son vieux moulin, ses bouquets d'arbres, son ruisseau rapide. Et alors, dans la lumière, la création continua. Ce qui venait du rêve finit par prendre l'ombre d'un corps. Car elle n'aperçut d'abord qu'une ombre effacée se mouvant sous la lune. Qu'était-ce donc? l'ombre d'une branche balancée par le vent? Parfois, tout s'évanouissait, le champ dormait dans une immobilité de mort, elle croyait à une hallucination de sa vue. Puis, le doute ne fut plus possible, une tache sombre avait franchi un espace éclairé, se glissant d'un saule à un autre. Elle la perdait, la retrouvait, sans jamais arriver à la définir. Un soir, elle crut reconnaître la fuite leste de deux épaules, et ses yeux se portèrent aussitôt sur le vitrail: il était grisâtre, comme vidé, éteint par la lune qui l'éclairait en plein. Dès ce moment, elle remarqua que l'ombre vivante s'allongeait, se rapprochait de sa fenêtre, gagnant toujours, de trous noirs en trous noirs, parmi les herbes, le long de l'église: À mesure qu'elle la devinait plus proche, une émotion grandissante l'envahissait, cette sensation nerveuse qu'on éprouve à être regardé par des yeux de mystère, qu'on ne voit point. Sûrement, un être était là; sous les feuilles, qui, les regards levés, ne la quittait plus. Elle avait, sur les mains, sur le visage, l'impression physique de ces regards, longs, très doux, craintifs aussi; elle ne s'y dérobait pas, parce qu'elle les sentait purs, venus du monde enchanté de la Légende; et son anxiété première se changeait, en un trouble délicieux, dans sa certitude du bonheur. Une nuit, brusquement, sur la terre blanche de lune, l'ombre se dessina d'une ligne franche et nette, l'ombre d'un homme, qu'elle ne pouvait voir, caché derrière les saules. L'homme ne bougeait pas, elle regarda longtemps l'ombre immobile.
Dès lors, Angélique eut un secret. Sa chambre nue, badigeonnée à la chaux, toute blanche, en était emplie. Elle restait des heures, dans son grand lit, où elle se perdait, si minée, les yeux clos, mais ne dormant pas, revoyant toujours l'ombre immobile, sur le sol éclatant. À l'aube, quand elle rouvrait les paupières, ses regards allaient de l'armoire énorme au vieux coffre, du poêle de faïence à la petite table de toilette, dans la surprise de ne pas retrouver là ce profil mystérieux, qu'elle eût dessiné d'un trait sûr, de mémoire. Elle l'avait revu en dormant, glisser parmi les bruyères pâles de ses rideaux. Ses songes comme sa veille en étaient peuplés. C'était une ombre compagne de la sienne, elle avait deux ombres, bien qu'elle fût seule, avec son rêve. Et ce secret, elle ne le confia à personne, pas même à Hubertine, à laquelle, jusque-là, elle avait tout dit. Lorsque celle-ci la questionnait, étonnée de sa joie, elle devenait très rouge, elle répondait que le printemps précoce la rendait joyeuse. Du matin au soir, elle bourdonnait, ainsi qu'une mouche ivre des premiers soleils. Jamais les chasubles qu'elle brodait n'avaient flambé d'un tel resplendissement de soie et d'or. Les Hubert, souriants, la croyaient simplement bien-portante. Sa gaieté montait à mesure que tombait le jour, elle chantait au lever de la lune, et quand l'heure était arrivée, elle s'accoudait au balcon, elle voyait l'ombre. Pendant tout le quartier, elle la trouva exacte à chaque rendez-vous, droite et muette, sans qu'elle en sût davantage, ignorante de l'être qui devait la produire. N'était-ce donc qu'une ombre, une apparence seulement, peut-être le saint disparu du vitrail, peut-être l'ange qui avait aimé Cécile autrefois, qui descendait l'aimer à son tour? Cette pensée la, rendait orgueilleuse, lui était très douce, comme une caresse venue de l'invisible. Puis, une impatience la prit de connaître, son attente recommença. La lune, en son plein, éclairait le Clos-Marie. Quand elle était au zénith, les arbres, sous la lumière blanche qui tombait d'aplomb, n'avaient plus d'ombres, pareils à des fontaines ruisselantes de muettes clartés. Tout le champ s'en trouvait baigné, une onde lumineuse l'emplissait, d'une limpidité de cristal; et l'éclat en était si pénétrant, qu'on y distinguait jusqu'à la découpure fine des feuilles de saule. Le moindre frisson de l'air semblait rider ce lac de rayons, endormi dans sa paix souveraine, entre les grands ormes des jardins voisins et la croupe géante de la cathédrale.
Deux soirées s'étaient passées encore, lorsque, la troisième nuit, en venant s'accouder, Angélique reçut au cœur un choc violent. Là, dans la clarté vive, elle l'aperçut debout, tourné vers elle. Son ombre, ainsi que celle des arbres, s'était repliée sous ses pieds, avait disparu. Il n'y avait plus que lui; très clair.
À cette distance, elle le voyait comme en plein jour, âgé de vingt ans, blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges, à un Jésus superbe, avec ses cheveux bouclés, sa barbe légère, son nez droit, un peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Et elle le reconnaissait parfaitement: jamais elle ne l'avait vu autre, c'était lui, c'était ainsi qu'elle l'attendait. Le prodige s'achevait enfin, la lente création de l'invisible aboutissait à cette apparition vivante. Il sortait de l'inconnu, du frisson des choses, des voix murmurantes, des jeux mouvants de la nuit, de tout ce qui l'avait enveloppée, jusqu'à la faire défaillir. Aussi le voyait-elle à deux pieds du sol, dans le surnaturel de sa venue, tandis que le miracle l'entourait de toutes parts, flottant sur le lac mystérieux de la lune. Il gardait pour escorte le peuple entier de la Légende, les saints dont les bâtons fleurissent, les saintes dont les blessures laissent pleuvoir du lait. Et le vol blanc des vierges pâlissait les étoiles.
Angélique le regardait toujours. Il leva les deux bras, les tendit, grands ouverts. Elle n'avait pas peur, elle lui souriait.