WeRead Powered by ReaderPub
Le Roi des Étudiants cover

Le Roi des Étudiants

Chapter 12: CHAPITRE X Première escarmouche
Open in WeRead

About This Book

A youthful ensemble of medical students is sketched through boisterous gatherings, drinking songs, and playful rivalries that animate their cramped rooms and excursions. Individual portraits highlight the boisterous instigator, the practical joker, the clever underling, and a congenial young man whose outward cheer conceals anxieties about imminent professional life. The narrative shifts between comic, convivial episodes and quieter moments that expose fears about exams, love, and duty. Hints of mistrust and betrayal complicate friendships, forcing characters to confront loyalty and ambition. Overall, the work blends episodic scenes, social banter, and reflective passages to evoke the tensions between student revelry and adult responsibility.

C'est notre grand-père Noé,

Patriarche digne,

Que l'bon Dieu nous a conservé

Pour planter la vigne..

Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un cachalot.

Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre:

Il se fit faire un bateau

Pour se promener sur l'eau

Pendant le déluge......

rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas.

Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la rue, où les échos de la voix éraillée de Lafleur leur arrivaient par bouffées intermittentes.




CHAPITRE IX

La Folie-Privat et ses Habitants

Le promeneur qui laisse Québec par la barrière du pont Dorchester et se dirige vers les luxuriantes campagnes de la côte de Beaupré, ne peut manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique paysage qui se déroule aux environs de cette partie de la capitale.

Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, que chalets et cottages, maisons de plaisance et villas minuscules, coquettement assis sur la croupe des collines ou accrochés aux flancs des vallons.

Tout cela est largement pourvu d'arbres au feuillage abondant, et respire une fraîcheur qui repose l'âme... Ce petit coin de l'Eden, où tout est verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein en cet endroit pour faire contraste à l'aride et brûlant promontoire de Québec, qui, droit en face, étage au soleil les toits étincelants de ses milliers de maisons.

Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle la Canardière.

C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont se reposer, pendant la belle saison, de la fatigue des affaires, et retremper, sous les ombrages de leurs parcs, leurs forces morales épuisées.

Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve du colonel Privat s'était empressée de s'acheter à grand renfort d'argent, une résidence d'été dans cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée du nom de Folie-Privat...

Mais quelle délicieuse Folie!...

Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans un écrin, la façade seule on était visible du chemin. On y arrivait par une large avenue sablée qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une verte pelouse, plantée confusément de sapins, de peupliers, de lilas, et de quelques arbres à fruit. Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, s'étendait le parc—une vraie petite forêt, avec ses pittoresques accidents, ses rochers moussus, ses troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les herbes. Ce mystérieux domaine était sillonné en sens de routes et de sentiers, tantôt au cordeau comme les allées classiques des jardins anglais, tantôt étroits et tortueux, selon que le caprice de la nature ou les goûts romantiques du Le Nôtre canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles des bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, des étangs qui semblaient dormir, des vallons ombreux, aux flancs desquels s'incrustaient les myosotis et les marguerites!...

Une miniature de l'Eden!

Quand, le front fatigué par le travail incessant de la pensée, ou le cerveau endolori par l'épuisante obsession de quelque idée fixe, de quelque souvenir amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit, d'une minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller chercher—là, en pleine nature, sous ces ombrages paisibles, près de ces cascatelles babillardes, au bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et parle au coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée, dans vos cheveux; le feuillage y murmure à vos oreilles ses monotones mais toujours suaves et toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent l'âme par leurs gaies chansons et leurs joyeux ébats!...

Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles au soleil de mai leurs pétales vierges; à peine les champs et les arbres revêtaient-ils cette teinte verdâtre qui repose le regard, que la famille Privat,—ennuyée des fades plaisirs de la ville—s'installait au cottage de la Canardière, pour ne plus le quitter qu'à l'approche de l'hiver.

On y menait joyeuse vie.

Le sable de la grande avenue criait souvent sous les roues de lourds carrosses, chargés de citadins et de citadines, attentifs à ne pas laisser s'attiédir leurs relations avec la riche famille et sensibles aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les allées bordées de verdure, les pelouses brillantes, les parterres tout constellés de fleurs ne manquaient jamais de jolies robes pour les effleurer, de petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises pour y commettre des larcins impunis.

Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à Québec d'élégant et de fashionable.

Rien de surprenant à cela.

Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans et riche à faire peur, dépensait fort largement, dans la vieille capitale canadienne, ses immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit à tout et allonge démesurément la queue de ses connaissances. Mais soyons juste dans le cas présent, le vil métal n'était pas la seule raison de l'engouement général; Madame Privat, bien que mariée en Louisiane, était, originaire de Québec, où sa famille avait des relations fort étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d'amis suivaient avec empressement son char doré.

C'était une femme d'environ quarante ans, portant d'une façon très-évidente les vestiges d'une opulente beauté. Blonde, blanche, rondelette, elle pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire; quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales, l'appât de ses superbes rentes. Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous le brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à sa peau fine et satinée cette teinte demi-dorée qui empourpre le firmament, à certains couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile physionomie, en la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive, toujours parlant, toujours riant, altérée de mouvement, de bruit, de plaisir... c'était bien la femme créée et mise au monde pour gaspiller royalement une fortune comme la sienne.

Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond et Laure.

Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l'arrivée de la famille à Québec, il étudiait le droit à l'Université Laval. C'était un grand jeune homme à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux bleus, le portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, du reste, le type au moral. C'était bien, avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa mère en raffolait et tout le monde l'aimait.

Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente au physique et au moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type créole de son père, dont les exagérations tropicales étaient mitigées par le sang des climats du nord, qu'elle tenait de sa mère.

De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, elle avait de ces mouvements félins et moelleux, qui sont d'une grâce irrésistible, quand ils sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant se relevaient d'eux-mêmes sur le front et les tempes, pour s'épanouir en un fouillis de coquettes volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le plus habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux bouclés s'arrondissait doucement un front lisse comme une lame d'ivoire, au bas duquel s'estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin le plus habile. Les yeux étaient grands, largement fendus, d'un brun velouté, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles d'exprimer tour à tour les sentiments de l'âme les plus opposés: douceur, colère, molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche, aux lèvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur des dents courtes et d'une blancheur éclatante...

Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles; couvrez le tout d'une peau d'un blanc mat, animée sur les joues par une imperceptible carnation... et dites avec nous que cette tête de jeune fille était tout simplement ravissante.

En effet, Laure passait à Québec pour un prodige de beauté, et tout le monde était d'accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses pouvaient-elles hasarder que cette beauté avait quelque chose de hautain qui paralysait l'admiration.

C'était un peu vrai.

Laure tenait de son père cette expression sévère de physionomie qui la faisait paraître dédaigneuse et—disons le mot—infatuée d'elle-même. Mais hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était froide et le visage de marbre, le coeur n'avait que de nobles passions et demeurait ouvert à tous les grands sentiments.

Une particularité de son caractère avait toujours étonné, non-seulement la mère de Laure, mais encore ses amies: c'était la brusque transition de la gaieté la plus expansive à une morne et inconcevable mélancolie qui durait des journées entières.

Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis le retour à Québec de la famille Privat, et avait toujours été s'accentuant, surtout dans les derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les apprêts même de son futur mariage avec un beau jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient pas le privilège de changer son humeur.

Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le coeur de cette jeune fille à qui Dieu avait fait la vie si belle, et dont l'avenir paraissait si riche de promesses riantes?

On se perdait en conjectures. Il était à présumer que ce n'était pas l'approche de son mariage avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, puisque rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire de toutes les demoiselles de sa société, le jeune prétendant était fort bien de sa personne, extrêmement aimable et jouissait d'une enviable réputation d'honorabilité.

Quoi donc, alors?

Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis de l'âme si fortement cuirassée de la belle créole eussent été en mesure de répondre.

En attendant, faute de mieux, on mettait la chose sur le compte des nerfs, Ces femmes des pays inter-tropicaux les ont si impressionnables! Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le moment à constater le fait, nous réservant de l'expliquer plus tard à la plus grande satisfaction du lecteur.

Et, maintenant que nous connaissons à peu près tous nos principaux personnages, reprenons notre récit, car les événements vont bientôt se précipiter.




CHAPITRE X

Première escarmouche

Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons de raconter les diverses péripéties, et qui se trouvait être le 20 juin 186..., Paul Champfort cheminait seul sur la route de la Canardière, se dirigeant vers la Folie-Privat.

Il était environ cinq heures de l'après-midi.

Encore tout ému des confidences de son ami Després, et le coeur réchauffé par un rayon d'espoir, le jeune homme marchait d'un pas allègre, se demandant quel événement nécessitait sa présence au cottage, puisque sa tante avait pris la peine de l'envoyer quérir à Québec par un domestique.

Il y avait donc du nouveau là-bas!

Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts occupaient la famille de sa tante depuis plusieurs semaines, était peut-être retardé ou même rompu par quelque circonstance fortuite, quelque caprice de la jeune fiancée!...

Laure était si excentrique et son humeur sujette à tant de bizarres contradictions!

Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort habile homme, n'en était pas moins, faillible comme le commun des mortels. Il pouvait bien, dans l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon ou d'une autre l'ombrageuse susceptibilité de mademoiselle Privat et fait naufrage au moment d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait que le remords, cet implacable juge de la conscience, ne l'eût enfin arrêté sur la pente de la trahison, au moment de conduire à l'autel la fille de sa victime!...

Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions et se laissait ainsi bercer par une rêverie pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez sa tante.

Madame Privat était occupée pour quelques minutes, dit au jeune homme:

—Ah! te voilà, mon cher Paul... Ce n'est pas mal à toi d'être venu, bien que ce soit sur mon invitation expresse et qu'il m'ait fallu te dépêcher une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... car tu nous négliges, Paul: voilà bien quatre grands jours que nous ne t'avons pas vu...

—Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant, n'allez pas croire au moins que ce soit par indifférence. Mes examens approchent et je n'ai vraiment pas une minute...

—A perdre, n'est-ce pas?

—Oh! ma tante, que dites-vous là? Vous savez bien que je ne suis nulle part plus heureux qu'ici, dans votre famille, et que les instants que j'y passe me semblent toujours trop courts.

—Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre mes taquineries au sérieux: je suis en gaieté aujourd'hui et je lutine tout le monde.

—Vous serez toujours jeune, ma tante...

—De caractère, peut-être... mais de figure, oh! oh!... Allons, vilain flatteur, va t'amuser au salon avec ta cousine, en m'attendant. J'ai encore quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai dans un instant.

Paul obéit et se dirigea vers le salon.

Le piano, touchée par une main exercée, résonnait par toutes ses cordes, tantôt exhalant sa colère avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant en une douce mélodie où semblaient trembler des sanglots.

Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et en proie à une indicible émotion.

«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!»

Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps ignorer sa présence à deux pas de sa cousine, il frappa doucement.

Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint elle-même ouvrir.

—Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille un peu surprise.

—En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir le plaisir de vous voir.

—Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à venir visiter de pauvres campagnards comme nous.

—Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment, ma chère Laure, car c'est à la demande expresse de ma tante que je me suis transporté au cottage.

—En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier. Il ne fallait rien moins que sa puissante intercession pour obtenir une faveur si précieuse.

—Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis pas à moi en ce temps-ci: j'appartiens à mes auteurs de médecine.

—Heureux mortels que ces, auteurs!

—Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi un amant assez volage.

—C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement la jeune fille.

Toute cette conversation s'était tenue sur un ton aigre-doux, moitié plaisant, moitié sarcastique, surtout du côté de Laure.

Champfort était habitué à ces boutades et ne s'en étonnait plus.

Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur un cahier de musique ouvert en face:

—Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous jouiez tout à l'heure, ma cousine?

—Quoi, vous écoutiez, monsieur?

—Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à mes oreilles de ne pas entendre la ravissante musique qui jaillissait de vos doigts.

—Ravissante musique! ricana Mlle Privat... Mon cher cousin, vous n'êtes pas difficile: j'improvisais, je laissais courir ma pensée sur les touches.

—En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était bien triste.

—Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à moi, d'être triste? Ne puis-je, par hasard, avoir du chagrin comme le commun des mortels?

—Oh! vous avez certainement ce droit; mais, pour ma part, je souhaiterais de tout mon coeur vous le voir exercer moins souvent.

—Que vous importe? riposta Laure, avec une nuance d'amertume. Est-ce que ces choses-là dérangent un homme comme vous, qui n'a d'attention que pour d'affreux livres de médecine?

—Laure, répliqua Champfort un peu ému, me croyez-vous sans coeur, et votre antipathie pour moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de l'affection pour vous et votre famille?...

—Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la jeune fille.

—Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du profond intérêt que je porte à tous les membres d'une famille qui m'est chère par le double lien du sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, en s'animant.

—Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention, et mon antipathie, comme vous dites, ne va pas jusque là.

—C'est fort heureux pour moi que vous sachiez mettre des bornes à cet inexplicable sentiment. Le poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et je serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter, ne fût-ce que d'un atome.

Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit pas. Ses doigts se mirent à errer sur les touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur ceux de Champfort.

Tout à coup, elle demanda brusquement:

—Êtes-vous fataliste, Paul?

—Pourquoi cette question? fit le jeune homme surpris.

—Peu importe... répondez toujours.

—Précisez davantage.

—Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à laquelle on ne puisse se soustraire?

—Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine n'est pas une machine que Dieu monte avec un ressort à la naissance, et qui en suit l'invincible impulsion jusqu'à la mort.

—Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute circonstance, se raidir contre un malheur qui nous semble inévitable.

—Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement.

—Même lorsque ce malheur est nécessaire ou nous paraît tel?

—Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que parlez-vous de malheur et pourquoi ce mot vient-il sur des lèvres qui ne devraient que sourire?

—Qui sait?...

—Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet que joie et félicité, où tout est rose à votre horizon, où vos souhaits les plus chers vont être réalisés... par votre mariage avec l'homme que vous aimez...

—Allez toujours...

—Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir des idées sombres et parler de malheur?

—Qui vous dit que je parle pour moi?

—Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout.

—Ce n'est pas répondre.

—Il m'est difficile de répondre autrement, car mes suppositions ne sont fondées que sur un pressentiment, et ce pressentiment...

—Voyons.

—Je ne sais si je dois...

—Oui, oui, parlez.

—Sans réticences?

—Sans réticences... comme à une amie.

—Eh bien! mon amie, ce pressentiment qui m'assiège murmure à l'oreille de mon coeur une étrange chose.

—Dites.

—Vous le voulez?

—Je le veux.

—Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux pour épouser l'homme qui vous fait la cour, et que...

—Achevez.

—Vous n'aimez pas cet homme.

Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble, elle se mit à exécuter sur le piano le plus fantastique des galops.

Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort et se contenta de lui dire avec un singulier regard:

—Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi.

—Me feriez-vous le plaisir...?

—Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux de monsieur Lapierre.

Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais, comme il n'avait pas à sa disposition la ressource du piano pour se donner contenance, Laure put à son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression qu'elle avait produite.

Cependant, Paul balbutiait:

—Quelle idée! grand Dieu, quelle idée!

—Elle est drôle, n'est-ce pas?

—Oh! pour le moins... être jaloux de cet homme!

—Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec un mélange de hauteur et de surprise. Est-ce que, par hasard, mon fiancé aurait le malheur de vous déplaire?

Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance presque dédaigneuse, je vous avouerai ingénument que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser le sentiment qu'il m'inspire.

—Au moins peut-on supposer que ce n'est pas de la sympathie...

—Je suis trop poli pour vous contredire.

—Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc fait, le pauvre jeune homme?... Il a l'air de vous aimer beaucoup, cependant.

L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut sur le point d'éclater; mais ce ne fut qu'un éclair, et Paul répondit négligemment:

—Oh! rien... à moi personnellement, du moins.

—C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous, peut-être, qu'il a fait quelque chose?

Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un tour dans le salon. Cette conversation le mettait au supplice, et il ne savait trop comment s'y soustraire.

—Vous ne répondez pas? insista la jeune fille.

—Les événements répondront pour moi! murmura l'étudiant d'un? voix sombre.

Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche pour demander une explication, lorsque des pas rapides se firent entendre dans la pièce voisine, et Mme Privat parut.




CHAPITRE XI

Une Évocation Inattendue

—La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; je suis sûre que vous êtes encore aux prises.

—Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais avec mon cousin un point de philosophie, et naturellement...

—Naturellement vous n'étiez pas d'accord?

—Comme toujours. C'est étonnant comme nous n'avons pas les mêmes notions et les mêmes idées sur toute espèce de choses.

—Je suis le premier à le regretter, répliqua Champfort; mais il est certain qu'il suffit que je pense de telle façon, pour que ma charmante cousine ait une autre manière de penser.

—C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, mais que voulez-vous?... les opinions sont libres, et je profite de cette liberté.

—Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit avec bonté. Mme Privat. Ce pauvre Paul, tu prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites véritablement.

—Oh! ma tante...

—On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas ton cousin ou que tu as contre lui des griefs sérieux.

—Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous cela? Je n'ai pas le moindre grief contre mon cousin, et je l'aime à en mourir.

—Je ne demande pas tant que cela, répondit un peu ironiquement Champfort, et je vous prie instamment de vous conserver pour votre heureux fiancé, cet excellent monsieur Lapierre.

Un éclair passa dans les yeux de Laure.

—Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être, je vous prie de le croire, répliqua-t-elle avec hauteur.

—Tant mieux pour lui! articula froidement Paul.

—Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme Privat. Si vous continuez sur ce ton, vous allez vous chicaner, et ça ne sera pas joli, savez-vous, entre frère et soeur—car vous êtes frère et soeur, souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré, Paul, comme mon enfant; j'en avais fait la promesse à ta pauvre mère.

Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. Tout-à-coup, il parut prendre une résolution énergique.

—Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume à peine contenue, je sais toute l'affection que vous avez eue et que vous avez encore pour moi. Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais que je vous dois tout et que, d'un orphelin malheureux et sans avenir, vous avez fait un fils et un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, je serais au désespoir de vous causer le moindre ennui, le moindre chagrin, ce qui arrivera inévitablement si je continue à me rencontrer avec ma cousine. Souffrez donc...

—Où veux-tu en venir, mon enfant?

—Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une fermeté douloureuse et se levant, souffrez que je me retire pour quelque temps de votre famille... jusqu'à des jours meilleurs.

Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre congé.

Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un cri de l'âme.

—Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour moi... plus dur que vous ne pensez!

Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était plus habitué à l'entendre lui parler de cette voix émue, presque suppliante, et à voir sur la belle figure de Laure cette franche expression de chagrin. Sa colère se fondit comme par enchantement et une immense pitié envahissant soudain son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat et, prenant une de ses mains:

—Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il. Je suis en effet cruel... mais l'espèce d'antipathie que vous me montrez, l'inexplicable froideur qui a remplacé, dans nos relations, la bonne et douce cordialité d'autrefois me font mal à l'âme et me rendent injuste malgré moi.

—Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune fille avec une douceur triste, et souvenez-vous qu'il ne faut jamais juger à la légère les sentiments d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent.

—Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, que cette phrase ambiguë n'intriguait pas médiocrement.

Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation étrange; mais comme les impressions ordinaires n'avaient pas le temps de prendre racine dans son caractère mobile et léger, elle ne s'y arrêta pas autrement et dit aux jeunes gens:

—Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; je suis contente. Signez-la d'un bon baiser et qu'il ne soit plus question de querelle entre vous.

—Mais, ma mère... se récria Laure.

—Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou plutôt ton frère Paul.

Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, Champfort s'avança bravement, quoique un peu ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues rouges comme des cerises mûres. Puis il regagna sa place, tout frissonnant.

Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas effleuré la peau fine et veloutée de sa soeur d'adoption, et ce baiser inattendu faisait courir dans ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes, son amour, jusque là fortement comprimé par une volonté de fer, secoua ses entraves et envahit, son coeur avec la force d'expansion de la poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme une écolier surpris en flagrant délit de grimaces à son maître d'étude... Puis la réaction se fit, et il resta tout pâle.

Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut pas ainsi de Laure. Un observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se succédaient sur son visage ému, et trouver la cause intime de la teinte rosée qui embellissait son front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce trouble et de le rapporter à la contenance de Champfort.

Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, et Paul avait trop à faire de dominer sa propre émotion pour s'occuper de celle d'autrui.

La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, et son impénétrabilité n'en souffrit pas.

Mme Privat, après s'être commodément installée dans un fauteuil, tira les jeunes gens d'embarras en disant d'une voix enjouée:

—Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te voilà redevenu sage, te doutes-tu un peu pourquoi je t'ai fait venir?

—Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je n'en ai pas la moindre idée.

—Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux chiens.

—J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à moins que ce ne soit pour me parler de... du mariage projeté.

—Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,.. tu brûles, comme on dit dans je ne sais pas quel jeu.

—S'agirait-il de... votre futur gendre?

—C'est encore un peu ça, mais il y a autre chose.

—Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai trop de médecine en tête pour deviner des énigmes.

—Paresseux qui se retranche toujours derrière sa médecine quand il s'agit de nous venir voir ou de nous prêter le concours de ses grandes lumières!... Tiens, je la prends en grippe, ta médecine.

—Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est tout pour moi—non-seulement le présent, mais encore, et surtout, l'avenir.

—Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là: j'ai pourvu au passé et, si Dieu me laisse vivre, j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir.

—Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère; mais je ne veux pas abuser de votre bonté, et je songe sérieusement...

—Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable et il y en a pour tout le monde... Mais revenons à nos moutons.

—Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je donne, lundi prochain, un grand bal—quelque chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est possible. Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur et que je ne puis guère compter sur Edmond, tout entier à ses amusements, je m'adresse à toi. Tu vas mettre à contribution toutes les ressources de ton imagination, fouiller tous les coins et recoins de ton génie inventif, réveiller tous les souvenirs de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin relire les Mille et une Nuits, s'il le faut, pour nous aider à surpasser les grands festivals donnés à l'occasion du mariage d'Aladin, l'heureux possesseur de la lampe merveilleuse.

—Cela te va-t-il?

—Je suis tout entier à vos ordres, ma chère tante; mais, outre que que je n'ai pas la fameuse lampe des contes arabes, je suis fort mauvais organisateur de fête et profondément ignorant en matière de bal.

—Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine, et toi, le bras qui exécute.

—A merveille. En ce cas, je me mets à votre service. Disposez de ma personne comme bon vous semblera.

—Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider.

—De grand coeur, ma tante.

—C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches et de t'occuper d'une foule de petits détails.

—Je serai trop heureux de me multiplier pour vous être utile.

—D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne pas te laisser seul à faire toute la besogne et en mettre une partie sur les épaules de celui qui bénéficiera le plus de ce bal...

—Quel est cet heureux mortel?

—Hé! mon futur gendre, donc.

Champfort ne put s'empêcher de faire une moue dédaigneuse; mais il la transforma si vite en sourire aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été remarqué.

Pourtant Laure avait vu—si bien vu, qu'une rougeur fugitive envahit son front et qu'elle courba la tête, toute rêveuse.

Champfort reprit:

—Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante, vous ne pouviez m'associer à un homme plus entendu dans la matière: car il a tous les talents, mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne fût pas bon organisateur de fête, lui qui était si excellent organisateur d'expéditions nocturnes dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez, ma tante?

—Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme Privat. C'est même dans une de ces expéditions, organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la mort.

—Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en se voilant la figure de ses deux mains.

—D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, ce fut le meilleur ami de mon oncle qui le conduisit à la boucherie, croyant le mener à, la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait une implacable ironie.

Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, porta son mouchoir à ses yeux et se tut. Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et elle se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle s'accouda, baignant son front brûlant dans la fraîche brise qui s'élevait du jardin.

Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son fauteuil, le regard menaçant, comme s'il venait de faire une déclaration de guerre.

En ce moment, un vigoureux coup de sonnette carillonna dans l'antichambre.

Les trois personnages du salon relevèrent ensemble la tête et fixèrent la porte, avec un point d'interrogation dans le regard.

Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le battant et annonça:

—Monsieur Lapierre!

—Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se élevant.

Lapierre entra.




CHAPITRE XII

Petite Revue de la Situation

Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de ce qui va suivre, ouvrir une parenthèse et faire, à vol d'oiseau, une revue de la situation réciproque des personnages qui vont successivement se présenter sous nos yeux.

A tout seigneur, tout honneur! Commençons par le fiancé de mademoiselle Privat.

C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan de Lapierre.

Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses mouvements, il était l'heureux possesseur d'une tête caractéristique, où il y avait, mêlés assez confusément, du grec et du mauresque.

En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe hardie de son visage rappelaient vaguement le type athénien, sa peau mate et légèrement bronzée n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse physionomie d'un descendant des Maures de l'Andalousie.

Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant dérangeait, constatation faite, l'harmonie classique et le calme olympien de cette belle figure, et ce détail se trouvait dans le regard.

Lapierre avait des yeux noirs fort grands et fort beaux; mais, chose extraordinaire, il ne pouvait les maintenir en repos et les fixer carrément sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans cesse en mouvement et comme égaré, ne faisait qu'effleurer le regard fixé sur lui et se plaisait, de préférence, à voltiger sur les menus détails de la toilette de son interlocuteur.

L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... on bien le misérable suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser, lire, par ces fenêtres grandes ouvertes de son âme, les noires machinations qui s'y tramaient?...

Peut-être!

Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre nouvel Adonis un petit air faux et un certain cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un peu les grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, comme on ne rencontre guère d'homme parfait et que, d'ailleurs, le défaut dont il est question résidait plutôt dans l'expression du regard que dans le regard lui-même, Lapierre n'en passait pas moins pour un des plus beaux hommes de Québec, aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, ne se gênait pas pour dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent mariage, puisqu'elle payait avec du vil métal aisément acquis tant de grâce et tant de perfection...

Madame Privat—il faut bien le dire—paraissait être un peu de cette opinion; mais sa fille envisageait probablement la chose, à un point de vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de toute évidence qu'elle ne partageait pas l'engouement général à l'égard de son futur époux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble comme sans impatience le jour solennel où elle associerait à jamais sa vie à celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de têtes. Plus que cela, les gens sérieux de son entourage—ses vrais amis, ceux-là,—remarquaient avec étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait de plus en plus dans sa sombre mélancolie, à mesure qu'approchait le jour fatal...

A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans son coeur quelque secret terrible et, plutôt que de le dévoiler, marchait stoïquement à l'autel, comme d'autres marchent au sacrifice.

Mais ses amis clairvoyants—en bien petit nombre, du reste—se gardaient bien de laisser paraître au dehors cette pénible impression et se contentaient de conjecturer in petto.

Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner exactement sur ce qui se passait dans le coeur de sa jeune fille, eût d'abord un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, que son instinct maternel, doublé d'une observation attentive, la mît sur la piste de la vérité...

Malheureusement, l'excellente femme, comme nous l'avons dit, n'était rien moins qu'observatrice; et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui avait pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions qu'avaient fait naître chez elle les récentes étrangetés du caractère de sa fille.

Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté masquait un mauvais coeur et que les délices d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme Privat, les sentiments sacrés de la maternité.

Ce serait là une étrange erreur.

La riche veuve, au contraire, raffolait de ses deux enfants; elle eût, sans hésiter, sacrifié des sommes folles pour satisfaire le moindre de leur caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué l'or, lui avait refusé cette sorte d'intuition maternelle qui fait rechercher pour ses enfants, en dehors des jouissances de la fortune, les jouissances plus intimes du coeur et celles plus relevées de l'âme.

Pour certaines femmes du monde, qu'une piété bien entendue ou quelque saine idée de philanthropie n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir assez d'argent pour se payer tous les fastueux caprices du high life, et assez de notoriété pour que les membres de cette aristocratie-là ne vous rient pas au nez, malgré vos écus.

Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur et s'en contentait. L'idée que ses enfants eussent besoin d'autre chose pour entrer, le front serein, dans la vie mondaine ne lui était jamais venue et—disons-le—ne pouvait lui venir.

Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, elle était passée sans transition du doucereux couvent des Ursulines de Québec à l'opulente villa de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent, pas une heure dans son existence entière où elle n'eût été entourée des jouissances que procure la fortune, et tant loin que son souvenir pouvait se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir et bonheur.

Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée dans de semblables conditions ne vît pas au-delà l'horizon des jouissances matérielles et ne comprît point ces voluptés sublimes qui prennent naissance dans le coeur.

Mais, à part les considérations qui précèdent, une raison plus simple et moins métaphysique doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir point jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si inconsidérément dans les serres redoutables du mariage: et cette raison bien simple, c'est que la chère femme n'était pour rien dans le choix de Laure.

Expliquons-nous.

Mme Privat avait bien, dès la première apparition en Louisiane de Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec beaucoup de prévenances, comme on accueille un hôte aimable; elle avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales s'établir entre son compatriote québecquois et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que se conformer au désir tacite de son mari; elle avait bien aussi, après le retour de sa famille à Québec, ouvert à deux battants la porte de son salon à l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné le malheureux officier blessé et mourant, à l'homme généreux qui avait rendu les derniers devoirs au planteur louisianais...

Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne lui était arrivée d'encourager autrement les assiduités de Lapierre, ni d'exercer une pression quelconque sur sa bien-aimée Laure.

Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être pas suffisamment caché son mécontentement: voilà tout.

Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, Lapierre avait formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve s'était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille.

Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à Laure la demande officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses préférences et pressa activement les préliminaires du mariage.

Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tôt possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails d'une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment où nous sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé et qu'il ne restait guère plus que le contrat à signer.

La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son cottage de la Canardière, la mère de la future épouse.

Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen Lapierre.

Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les événements en voie de réalisation.

Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial tendu par l'irrésistible Lapierre.

Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir sa soeur à son affection.

Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même l'étrange sentiment de répulsion qu'il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les premières larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane de cet étranger; et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas s'être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.

Il avait même—un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc—essayé de toucher ce sujet; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs:

—Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... Oh! si tu savais!... Mais non... ni toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit savoir un si terrible secret... J'ai un grand devoir à remplir... Prie Dieu que la force ne m'abandonne pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais à qui que ce soit de ce que je viens de te dire—surtout à notre mère—et toi-même, ne me questionne jamais plus sur ce sujet.

Edmond, douloureusement étonné, avait promis, en courbant la tête.

Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur le coeur un gros levain d'amertume contre le fiancé de sa soeur, contre l'homme qui possédait des armes si puissantes pour vaincre la résistance des jeunes filles riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle.

Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire qu'un mot, on sait quelles puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin.

Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves de bonheur, en lui enlevant, non-seulement le coeur de Laure, mais jusqu'à son amitié, jusqu'à cette sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux un frère et une soeur.

Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, Champfort s'était contenté de gémir en secret sur le revirement imprévu du coeur de la jeune créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même affecté auprès de sa cousine une indifférence qui frisait le dédain...

Mais, depuis un mois, les choses étaient bien changées, et la certitude que Laure était décidément perdue pour lui jetait le pauvre étudiant dans toutes les angoisses du désespoir.

Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, fuyant la vue de sa cousine et surtout le contact de son odieux rival.

Després avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le coeur de Champfort l'arbre vivace de l'espérance; mais la conversation qu'il venait d'avoir avec Laure avait ramené le pauvre amoureux à la froide réalité et lui faisait envisager l'avenir avec toute l'amertume des jours passés.

Telle était la situation!