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Le Roi des Étudiants

Chapter 17: CHAPITRE XV Louise
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About This Book

A youthful ensemble of medical students is sketched through boisterous gatherings, drinking songs, and playful rivalries that animate their cramped rooms and excursions. Individual portraits highlight the boisterous instigator, the practical joker, the clever underling, and a congenial young man whose outward cheer conceals anxieties about imminent professional life. The narrative shifts between comic, convivial episodes and quieter moments that expose fears about exams, love, and duty. Hints of mistrust and betrayal complicate friendships, forcing characters to confront loyalty and ambition. Overall, the work blends episodic scenes, social banter, and reflective passages to evoke the tensions between student revelry and adult responsibility.




CHAPITRE XIII

Lapierre à L'oeuvre

A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons laissé Lapierre sur le seuil du salon, faisant son entrée.

L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme bien appris, présenta d'abord ses hommages à la maîtresse de la maison, puis s'inclina profondément devant Mlle Privat, à laquelle il débita un aimable compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour à Champfort, comme on le fait avec une ancienne connaissance.

L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit à peine; mais il en fut tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre elle et sa fille et lui dit avec enjouement:

—C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. Tenez, nous parlions justement de vous.

—Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis donc pas de trop dans votre conversation, répondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur Champfort et sa cousine.

—Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que nous avons à dire, et en ce temps-ci moins que d'habitude, encore.

—D'autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous évoquions, au moment de votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.

—Lequel donc, cher ami?

—Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont accompagné sa mort, répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur son interlocuteur un regard hautain.

Celui-là hésita dix secondes—le temps de composer sa physionomie et de lui donner un air de profonde componction—puis il accoucha de la phrase suivante:

—Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est toujours présent dans mon coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son regard hautain.

—Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulières pour se souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid de Lapierre.

—Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en pâlissant. Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux circonstances que je vous rappelle?

Champfort eut une horrible démangeaison—celle de démasquer immédiatement le fourbe; mais une seconde de réflexion lui fit voir qu'il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de précipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand coup, le concours de son ami Després. D'ailleurs la figure irritée de sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence.

Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit en s'efforçant de sourire:

—Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amitié qui vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.

La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher sa reculade.

Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la signification?

La chose est probable, car il répondit avec un peu d'amertume:

—Mon cher Champfort—il l'appelait son cher!—et vous, mesdames, veuillez me pardonner un emportement bien légitime. Les sentiments qui m'unissaient au regretté colonel étaient d'une nature tellement affectueuse, tellement filiale, que je me révolte à l'idée seule qu'on en puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable sujet qui puisse me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois.

—De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal choisir ses expressions; mais son intention n'était pas blessante, je m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille et à moi... N'est-ce pas, Laure?

Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands yeux pleins d'éclairs sur ceux de son fiancé, elle répondit d'une voix étrange:

—Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé.

La figure mate de Lapierre devint tout à fait d'une blancheur de cire.

—En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.

—Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère d'une manière générale, répartit la jeune créole, qui se renfonça dans son fauteuil.

La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication de sa fille, vint à sa rescousse.

—Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, dit-elle. Tout-à-l'heure, tu te querellais avec ton cousin, à propos de futilités, et voilà que maintenant tu réponds à ton fiancé comme une petite fille boudeuse.

—Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous avons fait notre paix... n'est-ce pas, mon cousin?

—Mais, certainement, ma chère cousine, et cette aimable petite querelle n'a fait que réchauffer mon affection pour vous.

—Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mère.

—C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te reste à en faire autant pour ton fiancé.

L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une lutte de quelques secondes—puis elle articula froidement:

—Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur Lapierre.

Mme Privat resta stupéfaite.

Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur. Le digne étudiant jubilait littéralement, et il faut bien dire que la figure décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer sa joie.

Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, puis, après être passé successivement du pâle au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout droit et, s'adressant a Mme Privat:

—Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, auriez-vous l'extrême complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle, votre fille?... J'ai à l'entretenir de choses infiniment sérieuses, et il importe que cette conversation ait lieu sans retard.

—Je n'ai pas la moindre objection, répondit la veuve, assez étonnée, et j'espère bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n'en pas avoir, elle non plus.

Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard sévère à l'adresse de sa fille, et attendit.

—Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure avec calme.

—Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant à quitter le salon: je n'attendais pas moins de votre obéissance... Et maintenant, ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends de ton amitié pour moi que tu répares ta maladresse de tout-à-l'heure et que tu sois aimable.

—Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit sur le même ton la jeune fille, avec un pâle sourire.

A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit

Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, sans attendre qu'on l'invitât à déguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à Lapierre:

—Vous savez que nous vous attendrons pour souper... Tâchez de terminer bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un traité de paix durable.

—C'est, en effet, un traité que nous allons faire, répondit audacieusement Lapierre, et j'ose espérer que les parties contractantes l'observeront scrupuleusement.

—Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, Paul.

Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer la porte du salon, il contempla une dernière fois la pauvre Laure, dont le fier et triste regard était fixé sur lui.

En une seconde, une immense colère fit bouillonner ses tempes...! marcha rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, il lui dit d'une voix concentrée:

—Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot de Saint-Monat!

Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans avoir entendu............

Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la grande salle à manger du cottage, les autres membres de la famille, qui n'attendaient plus qu'eux pour se mettre à table.

Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, mais sa figure rayonnait d'une façon singulière.

Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux brillants disaient assez le rude combat qu'elle venait de soutenir.

Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire pour son fiancé, et n'adressa, pas une seule fois la parole à Champfort.

Le souper fut assez animé—Lapierre faisant à peu près seul les frais de la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient à part.

De l'incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer à Champfort que l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion au drame nocturne de l'îlot qui venait de lui être jetée en plein visage.

—Ou cet homme est véritablement très fort, ou il est tellement sûr d'arriver à ses fins qu'il ne craint pas les menaces, se dit l'étudiant... Nous verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude un peu plus qu'indépendante.

Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus rien, se replongea dans ses réflexions pessimistes.

Quant au triomphateur Lapierre, après avoir reçu de Mme Privat toutes les instructions nécessaires à l'organisation du grand bal projeté, il se retira d'assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain.

Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les lumières s'éteignirent successivement aux fenêtres du cottage.

La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs et passions diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat.




CHAPITRE XIV

Pauvre Laure!

Faisons maintenant un pas en arrière et disons ce qui s'était passé entre Mlle Privat et son ténébreux fiancé.

Lorsque la porte du salon se fut refermé sur Champfort—une seconde après que l'étudiant exaspéré eut lancé à son rival l'apostrophe que l'on sait—Lapierre demeura quelque temps immobile, debout et la main crispée sur le dos d'un fauteuil, étourdi par ce coup inattendu.

Ce nom de Saint-Monat, cette allusion à un épisode de sa vie où il savait n'avoir pas joué le beau rôle, lui remettait en mémoire trop d'événements terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant son magnifique sang-froid.

Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil menaçant—le cousin, presque le frère de la femme dont il convoitait la dot—un avertissement comme celui-là prenait les proportions d'une véritable déclaration de guerre, ressemblait à une intervention tardive, mais inévitable, de la Providence en faveur de la malheureuse victime de sa cupidité.

En une minute de réflexion, Lapierre remonta, anneau par anneau, la chaîne de ses méfaits... et il eut peur. La sombre figure d'une autre de ses victimes, d'un pauvre jeune homme aimé, dont il avait brisé la vie en lui enlevant le coeur de sa fiancée, lui apparut dans le nuage de sa menaçante rêverie...

Mais celui-là n'était le timide défenseur qui procédait par allusions et avertissements... Il arrivait comme la foudre, sombre et terrible... Six années de souffrances avaient éteint dans son coeur jusqu'au dernier atome de pitié... Implacable justicier, il déchirait d'une main vengeresse le voile qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de son âme...

Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent involontairement le nom de Gustave Lenoir!

Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute, et le misérable se raidit vigoureusement contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il reprit donc bien vite son aplomb et s'approchant de Mlle Privat, qui semblait encore sous l'effet des singulières paroles de Champfort:

—Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme moi.. je suppose, l'étrange menace que vient de me faire votre cousin?

—Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et j'ai même pu remarquer la profonde impression que cette menace a produite chez vous.

—Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous êtes en vérité trop perspicace, mademoiselle, et rien ne peut vous échapper...

Laure ne répondit pas.

—Mais, continua le jeune homme, laissez-moi vous dire que, cette fois-ci, votre flair si subtil vous a trompée.

—Je ne le crois pas, monsieur.

—Moi, j'en suis sûr—car, à n'en pas douter, vous avez cru que les insolentes paroles de ce Champfort m'ont fait peur.

—J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.

—Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière des erreurs, et le sentiment que m'a fait éprouver l'impertinence de votre cousin est tout autre.

—Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.

—Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être convaincue. Depuis longtemps déjà je suis en butte aux mesquines agaceries de ce petit carabin qui vient de m'insulter, et je me suis demandé plus d'une fois quelle raison il avait de m'en vouloir... La ridicule menace de tout à l'heure, jointe à mes observations personnelles, a été pour moi un trait de lumière... Je tiens la clé de l'énigme.

—En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi, car j'ignore complètement pourquoi mon cousin semble avoir pour vous un si profond mépris.

—Je vais vous en instruire, mademoiselle, et vous donner sans ambages la cause de ce grand mépris dont vous parlez avec une certaine complaisance.

—Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue...

—Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée, car monsieur Champfort ne m'honore de son dédain que parce qu'il..., vous aime!...

A cette déclaration formelle, qui venant confirmer des soupçons nés le jour même dans son esprit, la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement. Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son coeur, tandis que l'autre comprimait son front qui semblait vouloir éclater.

C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se faire. Elle revit, à la clarté de cette tardive révélation, les beaux jours d'autrefois, alors que son cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages du lac Pontchartrain ou prolongeaient leur douce causerie sous la véranda de l'habitation louisianaise...

Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le souvenir était encore si vivant dans son coeur; elle revit ce père malheureux, arrivant de l'armée en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux et la prier d'être particulièrement aimable pour son compagnon de voyage...

Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague effroi qu'elle éprouvait en sa présence, les attentions dont il l'entourait, le contentement du colonel à la vue de leur amitié apparente... tout cela défila rapidement sous ses yeux.

Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute lui montra, à son tour, le pauvre Champfort, devenu indifférent pour sa coquette cousine, fuyant sa société et rompant un à un tous les fils dorés de la douce intimité qui les unissait—provoquant chez la jeune créole, dont l'orgueil natif était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume qui caractérisa par la suite leurs rapports journaliers...

La malheureuse jeune fille revit tout cela en quelques instants, et une larme brûlante vint trembloter au bord de sa paupière.

—Comme nous aurions pu être heureux! se dit-elle.

Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et suivant du regard les impressions produites par sa déclaration, la ramena bientôt à la froide réalité.

Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant fièrement la tête:

—Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... Hé! quand cela serait?

Lapierre hésita une seconde, puis il répondit avec force:

—Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, et puisque vous trouvez si étrange qu'un autre homme que moi, qui dois vous épouser ces jours-ci, vous fasse impunément la cour, eh bien! je vais laisser le champ libre; cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le nom du votre père sera déshonoré.

—Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura Laure éperdue.

—Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde entier saura que le colonel Privat a forfait à l'honneur.

—Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille.

—L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, qu'il s'est trouvé dans son armée un officier assez dépourvu de patriotisme pour escompter le dévouement de ses soldats et réparer les brèches de sa fortune en volant les défenseurs de la patrie...

—Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu descendre si bas.

—Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta de répondre froidement Lapierre.

—Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père! murmura Laure anéantie.

—Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle votre père vous fait l'aveu de son déshonneur et vous supplie, au nom de votre amour pour lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que le seul dépositaire du terrible secret ne révèle son crime?...

—Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, et cette prière, d'un mourant sera exaucée... Je serai votre femme; je me sacrifierai pour que les ossements de mon malheureux père ne tressaillent pas de honte dans leur tombeau.

—Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement filial poussé jusqu'au point de consentir à un aussi monstrueux mariage, reprit Lapierre avec ironie... Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, il ne faut pas faire les choses à demi; et, puisque vous êtes décidée à vous sacrifier—suivant votre expression—je désire que ce sacrifice soit complet.

—Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de plus? demanda Laure avec exaltation... N'est-ce pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de renoncer pour toujours à mes plus chères illusions, à ma part de bonheur en ce monde?... Ma fortune, cette misérable dot que vous convoitez, ne suffit-elle pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir supplier mon frère de renoncer aussi à la sienne en votre faveur, pour que votre traître bouche ne révèle pas des malversations dans lesquelles vous avez trempé, ne trouble pas le dernier sommeil du malheureux et confiant officier dont vous avez causé la mort?...

—Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... ne, vous gênez pas! Vous possédez un secret qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec le talent que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies!

Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le visage de ses mains crispées.

Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation lui causa un mouvement de rage.

Il parut sur le point d'éclater.

Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme de reptile.

Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait rien à gagner, et craignant que le desespoir de Laure ne la porta à tout confier à sa mère, il avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa victime, et répliqua d'une voix doucereuse:

—Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous égare et vous fait dire des choses que votre coeur ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos insinuations et ma conscience est trop nette sous ce rapport, pour que je m'offense sérieusement de propos dictés par un dépit excessif. Laissez-moi vous dire seulement, mademoiselle, que votre père eût parlé tout autrement que vous ne le faites, et qu'il n'eût pas récompensé par des injures les services que j'ai pu lui rendre...

—Vous vous faites payer trop cher ces prétendus services, pour avoir le droit de les rappeler, interrompit Laure avec amertume... Et encore, ajouta-t-elle. Dieu seul sait...

Elle n'acheva pas.

—Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, que je poursuis auprès de la fille l'oeuvre commencée avec le père...

—Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la jeune créole.

—Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur, que mon mariage avec vous n'a toujours été, dans ma pensée, qu'un premier pas vers la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement d'accomplir au chevet du colonel Privat mourant. Cette dot que vous me reprochez; si injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à quoi elle est destinée?

—Je le sais que trop.

—Vous ne le savez pas du tout, au contraire.

Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle—environ deux cent mille piastres—passera presque toute entière à restituer les sommes subrepticement empruntées par votre père à la caisse de l'armée; cette misérable fortune devant laquelle vous m'accusez de ramper, je m'en dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la rendre à qui elle appartient, pour enlever de la croix d'honneur de mon malheureux ami, le colonel Privat, la tache d'ignominie qui la souille...

—Voilà, mademoiselle, la mine que j'exploite; voilà l'industrie que je pratique!

Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un accent si irrésistible de noble franchise, que la pauvre Laure abaissa lentement sa paupière brûlante, et qu'une soudaine réflexion traversa son cerveau endolori:

—S'il disait vrai!

Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de la jeune fille.

Il reprit gravement:

—Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si vous en avez le coeur: je n'en continuerai pas moins à remplir la mission sacrée que je me suis imposée.

—Ni les menaces de votre adorateur Champfort, ni vos insinuations malveillantes ne me feront fléchir, ne me détourneront de la route que je poursuis—route qui aboutit à la réhabilitation de mon pauvre ami, le colonel Privat.

—Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, que vos froideurs et vos dédains ne changent—en une heure de colère—ma mission de salut en mission de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible, et ni le pouvoir magique de votre beauté, ni vos supplications, ni vos larmes n'empêcheront le déshonneur de s'abattre sur votre maison.

Laure était émue.

Un violent combat se livrait en elle-même depuis quelques instants.

Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à Lapierre:

—Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à-vis de vous, pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, car il serait trop malheureux que mon obstination causât l'éternelle honte de ma famille.

—Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai.

Un éclair de triomphe passa dans les yeux de l'ex-fournisseur. Il saisit avec empressement la main de sa fiancée et, la portant respectueusement à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme un preux chevalier qu'il n'était pas:

—Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs n'a pas ici à commander, mais à implorer.

—Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, mais faites vite, car cette scène m'épuise.

—Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en se levant, je m'estimerais heureux si vous daigniez vous montrer en compagnie un peu plus bienveillante à mon égard.

—Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. Après.

—Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que je tiens beaucoup à ce que votre cousin ne vienne plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de protecteur, ou plutôt celui de vengeur—comme si vous étiez une victime et moi un bourreau.

—C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi, je n'ai jamais dit à mon cousin un seul mot de nature à, lui laisser supposer que je fusse forcée, d'une façon quelconque, de vous épouser.

—Cependant, ce jeune homme vous aime...

—Je n'en sais rien monsieur.

—Comment!... il ne vous l'a jamais dit?

—Jamais.

—Du moins, sa manière d'agir vis-à-vis de vous a dû vous le prouver?

—C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours été très réservé—plus que cela, très froid avec moi.

—Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui?

—Je n'ai aucune explication à donner.

Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant:

—Très bien, mademoiselle, je vous remercie de votre condescendance. Ne pouvant vous prier de fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me chargerai moi-même de cette besogne en temps et lieu.... Je tâcherai de lui faire rentrer son rôle de vengeur.

Laure s'était levée à son tour, et se disposait à quitter le salon. Au moment de franchir la porte, elle entendit la dernière phrase de Lapierre.

Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave:

—Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée, ce ne sera ni par mon cousin Champfort, ni par d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu!

Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la salle à manger, où se trouvaient réunis les hôtes de la maison.




CHAPITRE XV

Louise

Pendant que s'accomplissait les divers événements que nous venons de rapporter, une scène d'un tout autre genre se passait à Québec, dans une modeste mansarde de Saint-Roch.

Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions contraires aux prises, et les acteurs sont bien autres qu'un fiancé forçant impitoyablement la main à sa future...

Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt à vingt-deux ans, un peu pâle, un peu triste, travaillant avec ardeur à un ouvrage de broderie, près d'une fenêtre que protège contre l'aveuglante lumière du soleil un blanc rideau de mousseline...

C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch, quelque part dans la rue Saint-Valier—comme l'indique le pittoresque amoncellement de rochers, couronnés de vieux remparts percés d'embrasures, qui ferme l'horizon du sud, en face de la fenêtre.

Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche héritière.

La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, qui semble avoir connu des jours meilleurs, porte les traces évidentes d'un long usage et de plusieurs pérégrinations...

Mais, comme tout y est à sa place!... comme tout est propre, luisant, soigné!... qu'elle est donc blanche la couverture qui orne le petit lit virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et combien semble moelleux le tapis d'un chelin qui cache tout entier le parquet!

C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, dans le sanctus sanctum de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son aiguille, près de la fenêtre.

Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou d'hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela?

Au moment où pénètre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il est environ quatre heures de l'après-midi.

C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière et le lendemain de la fameuse réunion d'étudiants.

La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube et fatiguée par un travail incessant et monotone, lève de temps en temps sa bête blonde, jette un regard distrait par la fenêtre, puis laisse tomber son menton dans sa main et rêve...

L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les dessins de la toile; mais elle s'arrête de nouveau au bout de quelques minutes... la tête blonde se relève; le regard distrait traverse encore la mousseline transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts...

Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre.

Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre tout-à-fait son travail; mais, de toute évidence aussi, quelque raison puissante l'en empêche et l'aiguillonne.

La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de défaillance, jusqu'à ce qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en face arrête enfin net la terrible aiguille.

L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit guéridon, et la jeune brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxiété dans la rue.

Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait voir, car aussitôt, frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, elle abandonne vivement la fenêtre et court à la porte de sa chambre.

Un instant après, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait entendre, puis l'escalier est ébranlé par des pieds agiles qui l'escaladent quatre à quatre, et, finalement, un jeune homme tout essoufflé arrive comme une bombe dans la chambre, pour être reçu entre les bras de notre jolie travailleuse.

Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon d'effleurer l'esprit, que ce mortel privilégié n'était autre que notre vieille connaissance d'hier, le petit Caboulot, et la belle jeune fille de la mansarde, sa soeur Louise, l'ex-fiancée du Roi des Étudiants!

Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui avait annoncé qu'il possédait un grand secret la concernant, mais qu'il ne lui en ferait part qu'après son cours, à quatre heures, alors, que leur père serait absent.

Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque temps, et voilà pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la fenêtre ou se demander quel pouvait bien être ce grand secret, de monsieur son frère.

Maintenant, par quelle succession d'événements singuliers et quelles vicissitudes du sort avaient-ils passé, pour que nous les retrouvions dans un modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, après les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu, dans une situation plus qu'aisée?

C'est ce que nous allons raconter en quelques mots.

On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la déportation à Kingston de son rival Després, voulut se conduire en conquérant et obtenir des parents de Louise la main de leur fille.

Ceux-ci refusèrent net.

Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune homme comme un aimable compagnon et un gai convive; mais, outre que depuis il avait tenté d'enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un devoir de résister à sa demande.

C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur de leur fille. Després—engagement d'honneur dont ils ne se croyaient pas déliés par le malheur arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procès avait soulevé contre lui l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient pour pour gendre d'un homme ayant sur la conscience d'aussi lâches agissements.

Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur détermination bien arrêtée.

Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut inutile.

Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit pas de recourir, pour se venger, à un moyen révoltant: il calomnia publiquement Louise et répandit sur son compte les bruits les plus compromettants.

Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite et se réfugia aux États-Unis.

Mais il laissait derrière lui la semence maudite qu'il avait jetée parmi les populations cancanières des petites paroisses environnantes, et cette semence germa avec une effrayante rapidité.

La position ne tarda pas à devenir intolérable pour la famille Gaboury—on a vu ailleurs que c'était son nom—et elle dut vendre ses propriétés, puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu, où chacun de ses membres était né.

Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa folle passion par la lâcheté de son ravisseur, avait la première, demandé ce déplacement.

Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre—autant pour mettre le plus de distance possible entre la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses études.

Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à peine de tarir la source de celles versées par cette famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité s'abattit sur elle et que les pleurs reparurent.

Madame Gaboury, minée par le chagrin et la maladie, succomba six mois après avoir quitté s'a place natale.

Ce fut un grand deuil.

Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. La malheureuse jeune fille s'imagina, non sans une apparence de raison, qu'elle était pour beaucoup dans ce fatal événement, et cette funeste conviction s'enracina tellement dans son esprit, qu'elle y étendit un sombre voile de mélancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais déchirer complètement.

Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables de toute situation de ce genre, Georges entra à l'Université, et les revenus se trouvèrent insuffisants pour un tel surcroît de dépense...

Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, paya bravement de sa personne, en se faisant petit employé d'une maison de commerce.

Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de réparer ses torts involontaires envers sa famille, elle se mit résolument à l'oeuvre et devint une ouvrière en broderie des plus courues.

L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbée sur son travail.

Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, Georges put continuer, insoucieux, ses études médicales.

On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices nécessaires, que l'enfant ne fit que soupçonner la vérité, sans jamais la découvrir toute entière.

Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement d'apprendre l'art de guérir, aux prix des fatigues de son vieux père et des sueurs de sa pauvre soeur.

Voilà où en étaient les choses au moment où nous renouons connaissance avec cette estimable famille.




CHAPITRE XVI

Le Frère et la Soeur

Après maintes accolades et une prodigieuse quantité de baisers sonores, le Caboulot s'arrêta enfin pour reprendre haleine.

Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea vers le guéridon pour y déposer un peu plus soigneusement un cahier de notes qu'il avait à la main.

Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage de broderie oublié par sa soeur. Il s'en empara, et l'examinant avec une attention comique:

—Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais tu, par hasard, l'intention de te marier?

—Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant de sourire.

—Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon qui sent le matrimonium à plein nez.

—Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages de femmes!

—C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, vous m'avez toujours soutenu que vous ne travailliez pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions matrimoniales très... très prudentes...

—Eh! bien?...

—Cette robe de baptême ne vous est pas destinée.

—Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que ce soit une robe de baptême?

—Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est peut-être une jaquette pour ta poupée, petite soeur.

—Tu sais bien que je ne catine plus.

—Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça ne peut être que ceci ou cela. Sors-moi un peu de ce dilemme-là.

—Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux rester entre les pattes de ton terrible dilemme, que d'en sortir pour me faire quereller.

—Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est établi, irréfutablement établi que Mlle Gaboury s'est fait couturière pour entretenir à l'Université son flandrin de frère...

—Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, des heures d'ennui... je les utilise, je m'amuse.

—Oui, oui... va-t-en voir s'ils viennent... Ce n'est pas à moi que l'on fait avaler de pareilles couleuvres.

—Quand je te dis...

—Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. Je sais à quoi m'en tenir. Mon père et toi, vous suez le sang pour amarrer les deux bouts, et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire tirée au net.

—Mais, mon cher enfant...

—Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, ça!... Je ne veux pas t'en dire plus long aujourd'hui... Et, tiens—comme je n'ai pas de rancune, moi—je vais te punir immédiatement en t'annonçant une nouvelle qui va probablement te causer une certaine émotion.

—Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve depuis ce matin?...

—Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il s'agit?

—Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... lui.

Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement son frère.

—J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot.

—Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où il est? demanda vivement la jeune fille, qui devint pâle.

—Mieux que cela: je l'ai vu.

—Ici, à Québec?

—A l'Université, où il est étudiant en médecine, comme moi.

—Ah! mon Dieu!

Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, se laissa tomber sur un siège.

Depuis six ans que Gustave Lenoir—il portait son vrai nom à cette époque—était allé subir, au pénitencier de Kingston, la condamnation que lui avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle de lui n'était parvenue au Canada.

On s'était répété vaguement que le malheureux jeune homme, après s'être sorti de prison, avait traversé la frontière et s'était lancé tête baissée dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. Mais, à part ce maigre renseignement, on ignorait absolument ce qu'il était devenu. Et le père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, déclarait ne rien savoir sur le compte de son fils.

De sorte que toutes les connaissances du jeune Lenoir avaient fini par le croire mort, tué sans doute—comme tant de ses compatriotes—dans une de ces épouvantables boucheries de la guerre de sécession.

—Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer... Son coeur, revenu tout entier aux chastes élans du premier amour, se refusait à accepter l'idée d'une séparation éternelle... Quelque chose lui disait qu'elle reverrait Gustave et que, régénérée par l'expiation, elle pourrait arracher de l'âme endolorie du jeune homme le dard que sa trahison y avait planté.

Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner raison à cette voix intérieure, et, si tenace que fût l'espérance, de la pauvre fille, elle subsistait malgré elle la froide influence de la désillusion.

Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle apprenait, que, non-seulement Gustave était vivant, mais encore qu'il était à Québec et que son frère l'avait vu!...

On conçoit donc l'émotion indescriptible qui s'empara d'elle.

Après une minute d'un silence anxieux, que le Caboulot respecta, Louise reprit, d'une voix tremblante:

—Ainsi, tu l'as vu?

—Comme je te vois.

—Et tu lui as parlé?

—Il y a deux mois que je lui parle tous les jours sans le connaître.

—Il est donc bien changé?

—Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire: j'étais si jeune quand il venait chez nous, là-bas, que je n'ai guère fait attention à ses traits. Tout ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que je ne l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire qu'il nous a contée.

—Quelle histoire?

Le Caboulot hésitait.

—Dis, insista Louise.

—Je veux tout savoir.

—Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant fermée.

La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui prenant les mains:

—Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te trompes: la blessure dont tu parles saigne toujours.

Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.

—Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme?

—Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise avec explosion.

—Même après ce qu'il a fait?

—Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec force la jeune fille. S'il n'eût pas souffert à cause de moi, peut-être l'aurais-je oublié à jamais!...

Le Caboulot paraissait ahuri.

Il regardait sa soeur avec des yeux hagards.

Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et il lui fut impossible de se contenir plus longtemps.

—Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu veux, mais ce n'en est pas moins un fier misérable.

—Un misérable?

—Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier de potence, tout ce que tu voudras! glapit le Caboulot exaspéré.

Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit doucement:

—Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être pardonné le mal qu'il t'a fait, s'il eût montré du repentir... mais, loin de là, le brigand cherche à faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la nuit dernière. Gustave nous racontait...

—Gustave? interrompit Louise avec stupeur.

—Oui, Gustave.

—Gustave Lenoir?

—Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave veux-tu que ce soit?...

Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux tout écarquillés.

Louise respira.

—Quel est donc celui que tu appelles misérable et qui cherche encore à faire des victimes? demanda-t-elle, la gorge serrée.

—Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le Caboulot: cette bête féroce, qui mord et déchire ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre!

—Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il donc à Québec, lui aussi?

—Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel qu'il fût encore à canailler aux États-Unis, puisque ma pauvre soeur a la coupable faiblesse d'aimer un monstre semblable!

—Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement Louise.

—Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, alors?... Dis vite, petite soeur..., Oh! si c'était!...

—Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû le comprendre de suite.

Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou de sa soeur et la couvrit de baisers.

Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, depuis le matin, qu'il avait cru que Louise voulait faire allusion à ce dernier, en parlant de blessure encore saignante.

De là le quiproquo et l'indignation en pure perte de notre bouillant ami le Caboulot.

Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme et reprit:

—Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la bile m'en a frémi dans sa vésicule!

—Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de ce côté-là, répondit la jeune fille. Je méprise ce Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa lâche conduite dans la terrible nuit du duel.

—Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais combien tu le mépriserais davantage, su tu avais entendu Després... pardon, Gustave...

—Pourquoi dis-tu Després?

—C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis qu'il a été. au pénitencier.

—C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus porter un nom qui lui rappelle tant d'amers souvenirs.

—En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu avais entendu Gustave, la nuit dernière, nous raconter toutes les infamies de ce brigand de Lapierre, tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne serait plus du mépris que tu éprouverais pour lui, mais de l'indignation et du dégoût.

—Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise... Voyons, mon cher Georges, raconte-moi tout cela minutieusement et n'oublie rien, surtout, de ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien coupable envers lui, et s'il était en mon pouvoir d'adoucir un peu l'amertume de ses souvenirs, je le ferais au prix des plus grands sacrifices.

—Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai pas un mot, car, moi aussi, je veux t'aider à ramener l'espérance et le pardon dans le coeur de mon pauvre ami Gustave.

Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de tout ce qu'avaient révélé, la nuit précédente, Champfort et Després. Il n'omit pas l'engagement solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer Lapierre et de venger d'un seul coup toutes les dupes de ce chenapan.

Puis, lorsqu'il eut terminé:

—Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule à donner dans cette oeuvre solennelle de justice rétributive... J'ai compté sur toi: me suis-je trompé?

—Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu défend la vengeance, mais il ordonne la charité. Or, c'est de la charité que d'empêcher une malheureuse jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil.

—Je ferai mon devoir: je vous aiderai!

—Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à cette condition, Gustave pardonnera peut-être!

—Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille.

Le Caboulot se leva.

Sa figure rayonnait.

—A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen Lapierre n'a qu'à bien se tenir.

Le frère et la soeur se séparèrent.

Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et le père Gaboury rentrait.