CHAPITRE XVII
Le Roi des Étudiants entre en campagne
Gustave Després—nous voulons lui conserver ce nom sous lequel il était connu à l'Université—Gustave Després, disons-nous, occupait, rue Saint-Georges, un appartement confortable, composé de deux pièces.
L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, donnait, sur la rue et cumulait les attributions de cabinet de travail, de salon et de laboratoire chimique.
C'était une sorte de pandémonium où il y avait un peu de tout.
Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon les fioles de médicaments; les tibias et les fémurs, épars et disparates, se prélassaient philosophiquement sur les meubles; un atlas d'anatomie, tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses planches, reposait cyniquement sur un volume de poésie d'Alfred de Musset... et la grande table, dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas scrupule de marier, dans le plus charmant des désordres, livre» de médecine et romans, scalpels et pipes, tabac et journaux, os humains et cornues de verre!...
Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à la muraille, dans un coin, un canapé, deux chaises, un joli hamac havanais suspendu aux solives du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de pyramide, à deux pas de la table... puis faites-vous un peu l'idée du chaos que ça devait être...
Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au milieu de ce désordre artistique. Il aimait à embrasser d'un coup d'oeil, pèle-mêle et heurtées, toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble... Sa puissante imagination y puisait des éléments de rêverie et s'y repaissait, comme le fait le gourmet à la vue d'une table abondamment servie.
La seconde pièce, plus petite et située en arrière, servait de chambre à coucher. Il est inutile pour nous d'y pénétrer et d'en faire la description.
Passons donc.
Comme on le voit, le logement de notre ami Després ne manquait pas d'un certain luxe; et, pour un carabin surtout, il pouvait presque passer pour somptueux.
C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce jeune homme riche seulement d'illusions que nous avons connu à Saint-Monat. Un de ses oncles, célibataires, avait eu, deux années auparavant, le bon esprit de coucher Gustave sur son testament, et la non moins bonne idée de partir pour un monde meilleur.
Or, ce respectable vieux garçon laissait après lui, outre les regrets de rigueur, une petite fortune assez rondelette, que Després empocha sans se faire prier le moins du monde.
Et voilà comment il se faisait que le Roi des Étudiants pouvait loger sous des lambris décents, et tenir tête aux exigences de la haute dignité dont l'avait revêtu ses confrères.
Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain de la scène à laquelle nous venons d'assister entre le Caboulot et sa soeur, Gustave Després fumait sa pipe, nonchalamment étendu dans son hamac.
Il était environ trois heures de l'après-midi.
Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, et, à moitié perdu dans un nuage de fumée, il paraissait réfléchir profondément.
Quelques heures auparavant, il avait eu avec Champfort une longue conférence, qui s'était terminée par le dialogue suivant:
—Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir à la Folie-Privat?
—Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre à ma tante une lettre de Lapierre, dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir se rendre aujourd'hui à la Canardière.
—Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans ce cas, je vais commencer de suite mes petites combinaisons.
Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir de ce coquin s'affermit de jour en jour.
—Bah! laisse-moi faire: nous avons encore quatre grandes journées devant nous, et c'est plus qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera tout sauter.
—Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne?
—Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte aller tout bonnement me promener à la Canardière. Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai l'intention d'y aller herboriser.
—Oui, je comprends... et, tout en herborisant, tu feras nos petites affaires.
—Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi: une fois dans le coeur de la place, je mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer le misérable qui m'a envoyé au pénitencier; ce n'est pas pour rien, non plus, que j'attends depuis de longues années le moment où je pourrai broyer cette canaille sous mon talon...
—L'heure approche; elle va sonner... le Roi des Étudiants entre en campagne!
—Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort, en prenant congé.
—A demain, avait répondu Després. Il y aura probablement du nouveau.
Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller seul les fils de sa trame.
Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait dans son hamac, en suivant d'un regard distrait les capricieuses ondulations des petites colonnes de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque soudain, un coup de sonnette retentit.
Gustave sauta à terre et murmura:
«C'est lui; il est exact.»
Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées; quand on frappa à la porte et que la figure sympathique d'Edmond Privat se montra dans l'encadrement.
—Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre gentiment à une invitation, s'écria Després en secouant la main du jeune homme.
—Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme Louis XIV, qu'elle a failli attendre, répondit Edmond en riant.
—Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près, et n'est pas aussi exigeante que le Roi-Soleil. Elle s'accommode fort bien de l'empressement amical de ses fidèles sujets de l'Université-Laval.
—En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, repartit Edmond, en s'inclinant avec un respect comique.
—Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée d'un billet, m'invitant à transporter ma rutilante personne ici. Je suis accouru. Que veut le Roi des Étudiants?
—Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends un siège, Cinna, et assieds-toi.
L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil.
—Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix grave, j'ai à te parler de choses infiniment sérieuses, et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet d'une aussi grande importance, que tu me dises sincèrement si tu aimes un peu cette vieille culotte de peau, qui s'appelle Gustave Després.
Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, puis se levant d'un bond et lui prenant les mains:
—Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais, en vérité, mon pauvre Gustave, en douterais-tu, par hasard?
—Allons, je te crois. Merci... avec de braves coeurs comme toi, on peut tout entreprendre et il faut jouer cartes sur table.
—Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi ces airs solennels?
—Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime abominable de se consommer et un bandit d'entrer de force dans une famille respectable.
—Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et comment puis-je t'être utile?
—Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la famille dont je parle est la tienne et le bandit qui cherche à s'y introduire se nomme Joseph Lapierre.
—Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur beau-frère?...
—Lui-même, mon cher.
—Et tu dis...
—Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer les cordons des souliers de ta soeur.
—Mais, d'où sais-tu cela?
—Je possède tous les secrets de ce garnement et j'ai en ma possession assez de preuves pour le confondre de la façon la plus évidente...
—En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est donc victime de quelque horrible machination?
—Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée dans le réseau de mensonges tissé autour d'elle par Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper et qu'elle marche fatalement au sacrifice, croyant laver de la mémoire de son père une souillure imaginaire.
—Ah! je comprends maintenant ses tristesses incompréhensibles et la demi confidence qu'elle m'a faite un jour.
—Quelle confidence?
Edmond raconta à Després la scène du parc que l'on sait. Puis, quand il eut fini:
—Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il y avait un secret terrible entre ma soeur et son fiancé... mais lequel!... C'est ce que je n'ai jamais pu deviner.
—Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en temps et lieu. Pour aujourd'hui, contente-toi de prendre ma parole et de savoir que ce secret est une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta soeur à l'épouser et à lui apporter surtout une dot considérable.
—Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en serrant les poings... mais je ne souffrirai pas cela, moi, et dussé-je le tuer sur les marches de l'autel...
—Mauvais moyen, mon cher. La violence ne fait jamais de bonne besogne.
—Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser cette pauvre Laure donner tête baissée dans un pareil traquenard.
—Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. Cet homme m'appartient, Edmond. Il y a six ans que je le guette et que je m'apprête à venger la perte de mon bonheur.
—Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le jeune étudiant.
—Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé ma fiancée, puis, après s'être battu en duel contre moi, m'a dénoncé aux autorités, qui, elles, m'ont envoyé au pénitencier de Kingston...
—Voilà ce qu'il m'a fait!
Il se fit un silence.
Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu sur la figure sombre de Després. Enfin, il tendit à son camarade sa main finement gantée:
—Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court ma soeur m'épouvante... je m'en rapporte à toi pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne perdons pas de temps et suis-moi au cottage. Nous tâcherons d'ouvrir les yeux de cette malheureuse enfant.
—Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. J'ai besoin en effet de voir Mlle Privat, mais je dois lui parler à elle seule. La chose est-elle possible?
—Hum! à la maison, ce n'est guère praticable.
—Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans le parc avec toi?
—Oh! pour cela, oui: c'est très facile.
—Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de me présenter à elle et tu t'éloigneras un peu, de manière à nous permettre de converser librement.
Le reste me regarde.
—Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc.
—Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant un détour, à distance du cottage.
—En effet, tout est, pour le mieux: partons.
—Une minute. Lapierre ne viendra pas chez vous aujourd'hui, n'est-ce pas?
—Je suis certain que non. Il a une affaire importante à régler; m'a-t-il dit, et j'apporte une lettre de lui à ma mère.
—Très bien. Maintenant un dernier mot.
—Parle.
—Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas souffler mot à personne de la conversation que nous venons d'avoir.
—Pas même à ma mère?
—Pas même à ta mère.
—Puisque tu le veux, je te la donne.
—Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette et je te suis. As-tu ta voiture?
—Oui, elle est à la porte.
—C'est bien; nous serons rendus là-bas avant cinq heures.
—Oh! oui, il n'est que quatre.
Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son camarade, et une minute après tous deux roulaient à grand fracas vers la Canardière.
Le Roi des Étudiants entrait en campagne.
CHAPITRE XVIII
Le premier pas
Depuis la conversation orageuse qu'elle avait eue avec son fiancé, Mlle Privat ne quittait guère sa chambre et ne se mêlait que très rarement aux autres membres de la famille.
Frappée au coeur et courbée forcément sous une inexorable nécessité, elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui était impossible de prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu'elle, et encore plus impossible de s'associer aux préparatifs que l'on faisait en vue de son mariage.
C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, tantôt retirée dans sa délicieuse chambrette, tantôt en tête-à-tête avec le grand piano du salon, pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, tout était bruit, mouvement et branle-bas de fête.
Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux ne s'ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée!
A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée, se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. A travers quelques éclaircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d'un ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency... De temps à autre, un magnifique équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées de feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus loin, puis s'évanouir encore.
Laure regardait sans voir...
Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et des ornières!...
Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un élégant phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta tout à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc et qu'un des deux jeunes gens qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les arbres.
Laure devint toute pâle.
Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété:
—Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... Pourvu que ce ne soit pas lui!...
Puis se ravissant:
—Mais non.., ce ne peut être déjà mon persécuteur... et, d'ailleurs, il ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, ne serait pas descendu à l'entrée du parc.
Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. Toutefois, sa curiosité n'était pas satisfaite, et elle se remit à faire de nouvelles suppositions.
—Si c'était Paul! se dit-elle.
Et sa main se porta involontairement à son coeur.
Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis l'imprudent aveu fait par Lapierre relativement aux sentiments de l'étudiant en médecine, Laure était bien revenue de ses préventions contre son cousin. Plus que cela, elle se reprochait amèrement de ne l'avoir pas compris et d'avoir ainsi laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre la main... Et, maintenant, cet amour désintéressé et malheureux, ce sentiment chevaleresque qu'elle s'était appliquée à refouler—faute de le connaître—dans le coeur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer?... pouvait-elle le lui offrir encore?...
Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, ne put empêcher une larme brûlante de couler sur sa joue enfiévrée.
Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle Supposition.
—Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il souffre, lui aussi, et ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison où le malheur s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme que j'ai vu disparaître dans le parc...
Elle n'acheva pas.
Le roulement d'une voiture se fit entendre dans l'avenue, et Laure, s'avançant la tête hors de sa fenêtre, put voir son frère sauter lestement sur les marches du péristyle et remettre les guides à un domestique.
Alors, la jeune créole appela:
—Edmond!
Celui-ci releva la tête.
—Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux minutes?
—Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, répondit l'étudiant, qui disparut sous la haute porte d'entrée.
Un instant après, il était dans la chambre de sa soeur.
La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait la bouche pour lui poser une question facile à deviner, lorsqu'elle s'aperçut que l'étudiant, d'ordinaire pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une gravité magistrale.
Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa question:
—Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? demanda-t-elle; qu'a-t-il pu t'arriver de si fâcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose?
—Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma bonne Laure, répondit l'étudiant.
—Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de mort?
—Ai-je vraiment cette figure-là?
—Mais... à peu près.
—Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque sentence grave à porter... ou à faire porter.
—Une sentence?
—Tu dis bien.
—Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, au moins?
Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne put qu'ébaucher un amer rictus.
Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, s'approchant de sa soeur, il lui dit avec une tristesse qui n'était pas sans solennité:
—Ma soeur, le temps des atermoiements et des subterfuges est passé... Il se trame ici des choses terribles et enveloppées d'un sombre mystère...
Laure voulut se récrier.
—Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n'ai pas le droit de te forcer à me faire part de ce fatal secret que tu prétends exister entre nous, l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique de se sacrifier inutilement.
—Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement la jeune créole, ne va pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m'as promis, il y a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.
—Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... Il s'agit du bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible d'un sacrifice aussi douloureux.
—Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon fiancé!...
Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge d'une voix ferme.
Edmond la contempla d'un air attendri.
—Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, que tu feras croire pareille chose. Ton âme est trop noble pour n'avoir pas deviné la bassesse de caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... Tu ne peux l'aimer.
—C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer Laure.—Et, d'ailleurs, reprit-elle avec énergie, si je fais véritablement un sacrifice, c'est que je le juge tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... Tu m'as juré de ne jamais révéler ce secret à notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai mes engagements.
Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper un grand coup.
—S'il existait de par le monde, dit-il, un homme qui fût capable de te prouver l'inutilité de ton sacrifice...?
Laure hocha la tête et murmura:
—C'est impossible.
—Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait des documents irrécusables, en présence desquels le doute ne serait pas permis, et établissant que Lapierre est un misérable, digne tout au plus de figurer au bout d'une corde de potence...
Laure ne répondait pas.
Son front était devenu brûlant et les tempes lui bourdonnaient.
—Eh bien? fit l'étudiant.
—Un homme semblable n'existe pas, répondit la jeune fille, qu'une étrange espérance envahissait.
—S'il existait? insista Edmond.
—S'il existait! s'il existait! s'écria Laure avec exaltation, je dirais que Dieu a eu pitié de moi et qu'il a fait un miracle.
—Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle; car cet homme existe et il t'envoie ceci.
Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui présentait son frère.
—Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais vais-je me permettre de la lire?
—Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune homme qui sera ton sauveur. Ne refuse pas le secours que t'envoie la Providence.
—N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait tout à l'heure, demanda Laure, tout en brisant le cachet d'une main tremblante.
—Précisément. Il attend dans le parc que tu lui répondes.
Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.
Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave Després:
Mademoiselle,
Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée américaine, votre brave et malheureux père, vous demande respectueusement quelques instants d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère.
Cet homme est en état de vous donner tous les renseignements que vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph Lapierre, votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les plus irrécusables.
De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre cet envoyé de la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse éloigner de votre tête l'effroyable malheur qui vous menace.
Laissez-vous conduire par votre frère.
La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. Après avoir glissé la lettre du Roi des Étudiants dans son corsage, elle dit rapidement à son frère:
—As-tu vu Monsieur, aujourd'hui?
—Je l'ai vu ce matin.
—A quelle heure doit-il venir?
—Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre d'excuse pour ma mère.
—Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. Allons trouver l'homme qui m'a écrit; c'est Dieu qui nous l'envoie.
CHAPITRE XIX
L'entrevue
Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit descendre Després à l'entrée du parc et continua son chemin, pour arriver, au grand trot de ses deux mustangs, par la grande avenue.
Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les exercices du corps, il enjamba prestement la haie vive qui fermait le parc, et s'engagea dans un étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en serpentant, vers le nord. Suivant les indications du jeune Privat, Gustave devait déboucher, après une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste rond-point au centre du parc, et attendre là que la jeune créole et son frère vinssent le rejoindre.
Il cheminait donc tranquillement dans la sente à peine tracée, écartant de ses deux mains les rameaux entrelacés qui barraient le passage, et songeant à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre la malheureuse fiancée de Lapierre, lorsque soudain, à un coude du sentier, près d'un petit pont de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches froissées se fit entendre, suivi de piétinements semblables à ceux produits par un animal qui s'enfuit précipitamment.
Després s'arrêta.
—Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce parc? se demanda-t-il.
Et il écarta les branches pour faire quelques pas dans la direction d'où était venu le bruit suspect. Mais tout était rentré dans le silence, et aucune trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui tapissaient le sol.
—Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre à la constatation d'une semblable bagatelle... C'est un animal quelconque, ou quelque gamin qui cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs amusements.
Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea le pas, refoulant les blanches feuillues qui lui froissaient la poitrine, brisant avec fracas, les rameaux entrelacés, de telle façon qu'une douzaine de fauves auraient pu s'abattre autour de lui sans qu'il les entendit.
Il arriva bientôt en vue de la clairière.
C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point où venaient aboutir—semblables aux rayons d'une immense roue—toutes les allées principales du parc.
Tout autour, des bancs à dossier, peints en la traditionnelle couleur verte, étaient disposés entre les arbres—les uns orgueilleusement assis sur la croupe de quelque petit mamelon, les autres à moitié ensevelis sous le feuillage luxuriant.
Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y installa.
Puis il se prit à réfléchir profondément.
La partie qu'il allait engager était extrêmement sérieuse. Non-seulement il allait avoir à lutter contre un homme d'une habileté supérieure et rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui faudrait porter la conviction dans le coeur d'une jeune fille entièrement fascinée par ce démon, marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la réhabilitation de la mémoire de son père, avec le fatalisme des victimes antiques.
Després n'attendit pas longtemps.
En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une jeune fille, vêtue de noir et pâle comme une madone d'albâtre, émergea à un coude de la grande allée conduisant au cottage, et s'avança lentement dans la direction du rond-point.
Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave reconnut sur-le-champ pour être Edmond Privat.
Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une profonde émotion à la vue de cette femme malheureuse et forte, de cette belle créole dont le type opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une blancheur de cire et à un affaissement précoce.
—Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle souffre!... Ah! non, une aussi admirable femme ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je la sauverai, dussé-je le faire malgré elle!
Cependant, le couple approchait...
Després, le chapeau à la main, s'avança au devant de Mlle Privat, et s'inclinant avec cette courtoisie française qui le distinguait:
—Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et à votre bon ange de me procurer aujourd'hui le bonheur de vous rencontrer...
—Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir de te présenter mon excellent ami, Gustave Després, notre roi... le Roi des Étudiants.
Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait, à la dérobée, la mâle et franche figure de celui qui s'annonçait comme devant être son sauveur.
Després reprit:
—Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans être connu de madame votre mère, solliciter de vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les motifs qui me font agir sont tellement en dehors des raisons ordinaires, et les circonstances de l'affaire où je suis engagé tellement impérieuses, que je n'avais réellement pas le choix des moyens.
—Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous avez mentionné dans votre lettre le nom de mon père, et ce nom seul était suffisant pour me déterminer à accepter votre proposition, si étrange qu'elle me paraisse.
Després s'inclina à son tour; puis, après quelques secondes de réflexion, il reprit:
—Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de votre père, mais j'ai surtout un immense devoir à remplir à l'égard d'une personne qui se sert du nom sans tache du colonel Privat pour arriver à ses vues criminelles.
Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne pas comprendre et garda le silence.
Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à entrer de suite dans le vif de la question. Il poursuivit donc, en regardant Edmond:
—Mademoiselle, les instants sont précieux, à vous comme à moi... Il se peut que cette entrevue que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la dernière... Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet pour lequel je suis venu, et que je prie monsieur votre frère de nous laisser un moment seuls.
Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua et dit:
—Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te supplie de te laisser convaincre et de ne pas être le forgeron de ta chaîne.
—Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans prononcer une parole.
Després resta, debout en face d'elle.
Une minute se passa dans un silence plein d'anxiété.
Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une résolution soudaine:
—Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous votre père?
—Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent.
—Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit Després, mais je vous supplie à genoux de ne pas vous étonner, de mes questions et de me répondre sans arrière-pensée.
Laure hésita une seconde, regarda profondément Després, puis répliqua avec explosion:
—Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais.
—Je le savais, mademoiselle, repartit simplement Després, et si je ne l'eusse pas su, j'aurais abandonné l'idée que je poursuis...
—Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir assez de confiance en moi pour me dire si, en cas de malheur financier arrivé à ce pauvre père que vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la fortune qui vous revient pour combler le déficit?...
—Sans hésiter une seconde, répondit Laure avec fermeté.
—Et même à sacrifier le bonheur de toute votre vie?... poursuivit Després.
—Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison avec la mémoire honorée de mon père, répondit Laure d'une voix émue.
Després s'inclina.
—Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande et noble; mais, maintenant, je la sais bonne et chevaleresque... Ma tâche en sera plus facile...J'ai des choses infiniment délicates à traiter avec vous; j'ai des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai même des plaies cuisantes à rouvrir. Mais votre courage et la confiance que vous semblez avoir en moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut: l'oeuvre de rédemption me sera plus légère.
Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient constamment fixés sur la sympathique figure du Roi des Étudiants.
Després continua:
—Vous ignorez probablement, mademoiselle, quel but je poursuis en venant ainsi m'immiscer dans les affaires qui, au premier abord, semblent ne pas me concerner le moins du monde.
—Je vous avoue que je ne saurais deviner...
—Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement sur votre chemin... La première et la plus sacrée, c'est que des circonstances tout à fait exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, m'ont mis sur la piste d'un grand crime; la seconde...
—Quelle est-elle?
—La seconde, acheva Després avec une sombre énergie, c'est que j'ai une oeuvre impérieuse de vengeance à accomplir.
Laure regarda le Roi des Étudiants.
Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs et le bras étendu dans un geste de suprême menace.
Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli avant le temps, n'agissait pas pour assouvir une mesquine passion, et que de puissants motifs l'envoyaient à son secours.
La confiance pénétra dans son coeur.
Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons qui vous dirigent, je les respecte et ne désire pas vous forcer à les divulguer... Mais vous avez parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous êtes tombé, et, comme je suppose que ma famille est pour quelque chose dans cette ténébreuse affaire, je vous prierai de me dire de quoi il s'agit.
—Mademoiselle, répondit Després, vous serez satisfaite, car je ne suis pas venu pour autre chose.
—Je vous écoute, monsieur.
—Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que j'ai à vous dire? demanda Després, en regardant tout autour de lui.
—Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit Laure, et vous voyez qu'il ne songe guère à vous écouter.
En effet, Edmond paraissait se trouver trop à son aise, étendu sur la pelouse à une centaine de pieds de là et absorbé dans la lecture d'un roman, pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur et Gustave.
Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant avec une sympathie presque paternelle;
—Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez vous marier mardi prochain, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant les yeux.
—Votre décision est bien prise?
—Mais, monsieur!...
—Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en toute confiance, je vous en supplie.
—Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée.
—Irrévocablement?
—Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un aurait le droit de me forcer la main?
—Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit gravement Després; mais il n'en est pas moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins vrai que, vous qui êtes jeune, belle et riche, vous vous mariez contre votre gré.
Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en face:
—Monsieur! dit-elle, vous abusez...
—Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement Després. Je n'avance rien que je ne sois en mesure de prouver. Tout-à-l'heure, vous me rendrez justice.
Puis continuant:
—Donc, vous vous mariez contre votre gré et vous n'aimez pas celui qui sera bientôt votre époux.
—Je vous laisse dire, puisqu'il le faut.
—Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au coeur un autre amour, une de ces passions suaves et douces qui sont l'histoire de toute une vie et ne s'éteignent jamais.
Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune fille, mais elle haussa bravement les épaules et feignit de rire.
—Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, vous savez beaucoup de choses, mais je doute fort que vous puissiez lire à découvert dans le coeur d'une femme—surtout d'une femme que vous voyez pour la première fois.
—Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave, je ne suis pas devin, mais j'ai beaucoup; souffert, et le chagrin, en forçant certaines facultés à se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double la puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde vue.
Laure jeta un sympathique regard sur le jeune homme et répliqua d'un accent ému:
—C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert voient mieux et plus loin que les heureux de ce monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir pénétrer jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, jusque dans le coeur d'une femme, il faut autre chose que l'expérience, autre chose que le raisonnement...
—Que faut-il donc?
—Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance intime du caractère, des goûts, des sympathies innées de cette femme.
—En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer Després, je possède toutes les connaissances nécessaires pour affirmer solennellement que vous n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au contraire...
—Achevez.
—Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis de longues années, souffre en silence à cause de vous.
Laure essaya de rire.
—Voilà une conclusion pour le moins étrange, dit-elle.
—Elle est très logique, mademoiselle. Suivez bien mon raisonnement.
Allez...
—Vous avez un caractère chevaleresque, porté aux grands dévouements, épris des nobles actions et auquel répugne souverainement tout ce qui paraît louche ou déloyal.
—Vous me flattez.
—Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, ne voyez-vous pas que toutes les tendances sympathiques de votre caractère vous poussent inévitablement vers le loyal jeune homme qui vous aime, tandis que vos antipathies innées vous empêchent d'éprouver autre chose que le plus profond mépris pour votre fiancée?
—Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit pas digne de mon amour?
—Lapierre est un lâche et misérable assassin! s'écria Després d'une voix concentré.
Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de grands yeux et ne répondit pas sur-le-champ.
Dans le même moment, un bruit singulier se fit dans le feuillage, à quelque distance en arrière du banc où étaient assis les deux jeunes gens. Une oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement produit par une personne qui se faufile au milieu des branches... Mais Laure et Gustave étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire attention à ce frôlement significatif.
Après quelques secondes de silence, la jeune créole répliqua:
—Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, et à moins, de preuves très positives...
—Je vous demande pardon, mademoiselle, de m'être quelque peu laissé emporter en votre présence, répondit poliment le Roi des Étudiants... Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que j'affirme, à savoir que Joseph Lapierre est un lâche assassin, je vais le faire sans plus tarder.
Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment de son arrivée à Saint-Monat, se mit à le disséquer de main de maître. Tout y passa, depuis les complaisances du Roi des Étudiants pour son nouvel ami et le sauvetage des deux enfants Gaboury, jusqu'à la sombre affaire du duel et ses sinistres conséquences.
Le narrateur, mis en verve par cette évocation douloureuse de ses malheurs passés, n'oublia pas l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard de Louise, après la condamnation de son rival, et les basses calomnies qu'il répandit partout sur le compte de la malheureuse jeune fille.
Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire.
Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique exposé, et une irrésistible impression de terreur l'envahissait, lorsqu'elle reportait son esprit sur sa, propre situation vis-à-vis du machiavélique auteur de tous ces méfaits.
Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au point culminant de l'histoire de Lapierre, c'est-à-dire à ce qui concernait la mort du colonel Privat, il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi:
—Mademoiselle, je vous disais, au commencement de cet entretien, qu'une raison mystérieuse vous forçait à épouser l'homme dont je viens de vous faire la biographie.
—En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura Laure.
—Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... Vous ne consentez à épouser Joseph Lapierre que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret, dont la divulgation déshonorerait la mémoire de votre père.
—Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite.
—Est-ce que je me trompe?
—Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous sommes perdus, ruinés de réputation, puisque cette malheureuse... faiblesse de mon père est connue.
—Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, car ce soupçon sur l'honneur du colonel Privat est une horrible calomnie, un mensonge ignoble qui ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme qui convoite votre dot.
—Quoi! mon père serait...?
—L'honneur même. Jamais le colonel Privat n'a failli à son devoir. Bien plus, c'était sans contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du successeur de Beauregard, le général Bragg... et quiconque en douterait n'a qu'à s'adresser au général Kirby Smith, commandant alors la division dans laquelle servait votre père en qualité de colonel de cavalerie.
—En effet, ces noms me sont connus, murmura Laure... Vous êtes bien renseigné.
—Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi dans l'armée de Buell, division Manson, qui guerroya pendant tout l'été de 1862 contre les généraux confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky et le Tennessee, se contenta de répondre le Roi des Étudiants.
—Et vous avez connu mon père.
—Que trop, mademoiselle, répondit Després en souriant. Le colonel Privat, avec son fameux escadron de cavalerie, nous a fait plus de mal à lui seul que toute une division d'infanterie. Il venait fourrager jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait jamais sans nous avoir sabré une cinquantaine d'homme.
—Mon brave père!
—Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace était telle, qu'on ne l'appelait plus que le Murât de l'armée du Sud.
Laure garda un instant le silence.
Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme et son oeil humide s'allumait d'étranges lueurs.
Tout à coup, elle demanda brusquement:
—Quelle est la vérité sur la mort de mon père?
—Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit Gustave, qui s'attendait à cette question.
—Le brigadier-général Manson, consterné de voir ses grand'gardes et ses avant-postes décimés par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith, promit une forte somme d'argent à quiconque en amènerait la destruction, ou, du moins, ferait tomber son chef—le colonel Privat—entre les mains des Unionistes.
—Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet 1862.
—Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos espions se présenta à la tente de Manson, s'engageant à faire tomber, le lendemain même, le colonel Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible. L'endroit choisi était ce fameux défilé des montagnes du Cumberland, appelé Big Creek Gap ou Cumberland Gap.
—C'est le seul chemin par où une troupe armée puisse pénétrer du Tennessee dans le Kentucky. Et encore, cet unique passage n'est-il qu'une gorge profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne peuvent souvent cheminer qu'un à un, en file indienne.
—Les montagnes du Cumberland séparant les deux armées, il fallait donc absolument que les cavaliers susdits s'en gageassent dans ce défilé pour faire leurs expéditions chez nous.
—L'espion s'entretint fort avant dans la nuit avec le général Manson, et, lorsqu'il sortit de la tente, la mort du colonel Privat était résolue.
—Vous savez ce qui se passa.
—Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les contreforts, de chaque côté du Cumberland Gap; et lorsque le terrible escadron, trompé par notre habile espion et croyant marcher à la facile capture d'un convoi, s'engagea dans le défilé, les contreforts s'illuminèrent soudain et une multitude de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.
—Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine d'hommes en réchappèrent-ils.
—Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, et fut transporté en lieu sûr par l'espion qui venait de le faire écharper.
—C'est horrible et infâme! murmura la créole, les yeux étincelants.
—Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua Després. L'espion, en homme plein de ressources, voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa victime comme aurait pu le faire une soeur de charité; puis, quand le pauvre officier n'eut plus que le souffle, il lui persuada d'écrire à sa femme la lettre que vous savez, et il attendit tranquillement la fin.
—Ce ne fut pas long.
—Le colonel mourut le lendemain.
—Alors, le garde-malade se transforma en voleur de cadavre. Il fouilla le mort et s'empara de tous les papiers qu'il y trouva.
—La même chose fut faite pour la malle du colonel.
—Après quoi, et muni d'une foule d'originaux, notre habile chevalier d'industrie s'installa tranquillement à une table et se mit en devoir d'essayer un autre petit talent qu'il possédait—le talent d'imiter l'écriture d'autrui...
Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec une stupéfaction croissante, joignit les mains et s'écria:
—Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible?
—Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, répondit simplement Després.
Puis il reprit:
—Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le faussaire parut satisfait, et il écrivit à la fille du colonel—une riche héritière sur laquelle il avait des vues—une lettre touchante, signée: Ton père mourant, que vous devez connaître, mademoiselle.
—Hélas! hélas! gémit la jeune fille..., C'était donc lui!
—Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. L'assassin du colonel Privat, le voleur de papiers, le faussaire que vous venez de voir à l'oeuvre se nommait...
Il ne put achever. Edmond arrivait comme une bombe.
—Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma mère.
Laure se leva vivement.
—Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en regardant Després.
—Je vous les apporterai le soir du bal, avant la signature du contrat de mariage, répondit le Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté en arrière et disparaissait dans le feuillage.
Laure eut le temps de lui crier:
—Je vous croirai, monsieur. En attendant merci, oh! merci! ...................................
Au même moment, un homme à la figure livide et contractée, cachée jusque là derrière un arbre, à peu de distance de l'endroit où s'était passée la scène précédente, remit dans sa poche un revolver qu'il tenait à la main, et disparut, en courant, sous l'épaisse feuillée du parc.