CHAPITRE XX
Le guet-apens
Cet individu n'était autre que Lapierre.
Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis l'étrange menace de Champfort, le cauteleux personnage ne vivait plus. De mystérieuses appréhensions lui étreignaient la poitrine, et il pressentait que quelque chose de vaguement terrible se tramait contre lui.
Plus que cela, un sentiment nouveau germait sourdement dans le coeur de cet homme, jusque là inaccessible à toute autre voix que la voix métallique des aigles américains ou des souverains anglais...
Le misérable aimait sa victime et il était jaloux!
Cette constatation, faite seulement depuis deux jours, mettait Lapierre dans des colères blanches. Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait toujours résisté à un penchant si puéril, se découvrir tout à coup amoureux comme tout le monde, se sentir pris dans ses propres filets!
Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin encore flegmatique.
Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement de l'amour, et il faut bien le subir quand il s'installe à notre foyer.
C'est ce que fit Lapierre.
Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en homme prudent, il résolut de veiller sur son bien. Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un instant illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée.
Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais il se disait que c'était là une raison de plus pour être sur le qui-vive, et empêcher au moins la belle créole de donner son coeur à un autre.
Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin de Paul Champfort dont il fallait brider les trop tendres inclinations et enrayer la progression amoureuse?...
Lapierre revint donc à son ancien métier: il se fit l'espion de sa fiancée et de Champfort. Redoutant par-dessus tout une entrevue entre les deux jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant sur les événements de Saint-Monat, le soupçonneux coquin eut recours au petit moyen que nous connaissons.
Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne pouvoir, ce jour-là, se rendre à la Canardière et faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, en tapinois, s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de surprendre sa fiancée en flagrant délit de trahison.
On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé l'espion.
Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis une demi-heure, à proximité, du chemin royal, qu'un roulement de voiture fit résonner le macadam et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit, où se tenait blotti l'ex-fournisseur.
Un homme sauta sur la route, enjamba la haie vive et s'engagea résolument dans un sentier du parc.
Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel arrivant, mais c'en fut assez pour que le misérable restât cloué à sa place, pâle, tremblant, pétrifié, comme si la tête de Méduse lui fût apparue...
—Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir?
Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course pour aller, par un long circuit, s'embusquer près d'un petit pont que devait traverser l'inconnu.
Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre reconnut tout à son aise la mâle et sombre figure de son ancien antagoniste.
Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme quelqu'un qui se hâte vers un but arrêté; et Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide, en se faisant une réflexion terrible:
—Il va la rencontrer... il va lui parler..., Je suis perdu!
Et, en formulant cette pensée, le misérable tira machinalement de sa poche un revolver tout armé, et en dirigea le canon vers Després; mais celui-ci, ayant cru entendre un bruit insolite dans le feuillage, s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en écartant les branches...
C'est ce qui le sauva.
Lapierre, revenu subitement au sentiment de la prudence, n'eut que le temps de se jeter à plat-ventre, et, là, immobile, il attendit...
Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper de l'incident qui l'avait fait arrêter.
Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit à réfléchir profondément.
La situation était grave, et la brusque intervention de Després—nous lui conserverons ce nom—dans des affaires déjà singulièrement compromises n'était pas de nature à rassurer le prétendant à la dot de Mlle Privat.
Aussi ses premières méditations furent-elles sombres et découragées. Un moment même, le tenace chercheur de dollars eut l'idée de tout abandonner et de fuir des parages où se rencontraient des figures aussi peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. Le souvenir du terrible drame de l'îlot passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, et il eut peur—car il sentit planer sur sa tête l'inexorable vengeance que devait lui réserver l'amant de Louise.
Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand trois jours à peine séparaient ce pauvre Lapierre du but qu'il poursuivait depuis, de longues années.
L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure ainsi assailli par de noires pensées... Puis il se leva et parut prendre une résolution énergique:
—Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai pas ainsi le champ de bataille sans combattre... J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour cette affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, quand je n'ai plus qu'à étendre la main pour la saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui m'assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se passe ici?... qui me dit que sa démarche ait le moindre rapport avec mon mariage?... Rien, un simple soupçon. J'en aurai le coeur net et je saurai à qui en veut mon ancien ami...
—Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à partir, si cet oiseau de pénitencier s'avisait de jaser un peu plus qu'il ne me convient, je lui ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.
Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où était son revolver.
Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion s'engagea vivement dans le sentier parcouru par Després et se dirigea à pas de loup vers le rond-point.
Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un banc à moitié enseveli sous un dais de rameaux entrelacés.
Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de cette disposition; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers le nord, avec l'intention de s'approcher silencieusement du banc et d'entendre la conversation qui ne manquerait pas de s'engager.
Cinq minutes après, l'espion était à son poste, à dix pas tout au plus de son ancien rival et complètement abrité par les enchevêtrements du feuillage.
Il était temps. Laure arrivait, escorté de son frère, et le sinistre fiancé de la belle créole put constater que ses dispositions les plus mauvaises allaient se réaliser.
Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante lui fit perdre la tête, et, une seconde fois, canon de son revolver se trouva dirigé vers la de Després.
Pourtant, le misérable se contint encore....
—Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps... Et puis, je ne serais pas fâché de savoir au juste ce que pense et connaît de moi mon ancien rival.
Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d'usage s'étaient échangés entre le Roi des Étudiants et la jeune créole; Edmond avait présenté son ami sous le nom de Gustave Després, puis s'était retiré à l'écart, comme l'on sait.
—Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît que mon ami Lenoir a changé de nom... Voilà donc pourquoi j'avais perdu complètement sa trace...
Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de l'intéressant couple.
Cependant, la conversation avait fait du chemin... Després en était à raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les événements de Saint-Monat: l'enlèvement de Louise, le duel nocturne sur l'îlot, la dénonciation, le procès, la condamnation, puis enfin l'échec de Lapierre et ses ignobles calomnies...
L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine serrée...
—Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu qu'il ne sache rien de l'autre affaire!
Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver.
Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux agissements de Lapierre dans le Kentucky; lorsqu'il décrivit la monstrueuse hécatombe du Cumberland Gap; lorsqu'il déroula sous les yeux de Laure les faits et gestes de l'espion, dans cette nuit sinistre où le colonel Privat agonisait sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l'homme qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur n'y tint plus...
Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta Gustave Després...
Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des Étudiants se levait en toute hâte.
Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu dans le dernier chapitre, son adversaire se mit résolument à sa poursuite, faisant un long détour vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que suivait lentement le jeune disciple d'Esculape.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas régulier et souple de Gustave fit résonner la terre durcie du sentier. L'étudiant marchait la tête basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de rosé, s'il fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache.
Lapierre le voyait venir.
—Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu triomphes un peu vite, mon bonhomme... L'espion, le traître, le faussaire—comme tu m'appelles—va t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément en travers de ses projets.
Et le misérable introduisit rapidement la main dans la poche de son habit...
Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement et de rage...
Le revolver n'y était plus!
Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, et il était trop tard pour essayer de le retrouver.
Cependant, Després n'était plus qu'à quelques pas de l'endroit où se tenait Lapierre... Il allait passer...
Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une rapidité de tigre, ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces à la tête du Roi des Étudiants...
Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme une masse, sans même pousser une plainte.
Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta la haie vive et se trouva dans le chemin royal.
Il était sept heures du soir, et les passants se faisaient rares.
Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée cheminaient lentement sur la route de la Canardière, en face du parc de la Folie-Privat.
CHAPITRE XXI
Deux attentats dans une journée
A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d'exécuter un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple s'arrêta, étonné.
Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux arpents du parc.
—C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée.
—Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.
—Lapierre!... Joseph Lapierre!
—C'est impossible...
—Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne ne s'oublie pas.
—Mais, que faisait-il dans ce bois?
—Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous promener un peu de ce côté.
—Quelle idée!
—Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime... Allons voir, ma soeur; je vais te frayer un passage.
—Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des étrangers, et si quelqu'un nous surprenait...
—Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne que pourra! Lapierre vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.
La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère, et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de l'autre côté de la haie.
Un sentier, à peine visible, se présentait en face d'eux.
Ils s'y engagèrent.
Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un spectacle terrible s'offrit à leurs regards et qu'ils poussèrent simultanément un cri d'effroi:
—Un cadavre!
Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure.
Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu'il n'en valait guère mieux.
Ce moribond, comme on le sait, n'était autre que Gustave Després.
Cependant, le jeune garçon s'était approché du cadavre supposé, tout en murmurant:
—Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir guère besoin de soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons toujours.
Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa blessure.
La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu de la catastrophe, immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de prononcer une parole.
Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait à étancher le sang sur le front de l'homme gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:
—Gustave!... c'est Gustave!
—Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant les mains et s'avançant, pâle d'effroi.
—Je dis que Gustave a été assassiné... il est mort.
—Grand Dieu! serait-ce possible?
—Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.
La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassiné et releva son voile pour mieux voir.
Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu, penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes.
Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible.
Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait là en compagnie de son frère; car on devine aisément que le jeune garçon, improvisé médecin, n'était autre que notre vieille connaissance, cet excellent Caboulot.
Depuis les révélations qu'il avait faites à sa soeur, le petit étudiant avait dans la tête une idée fixe: rapprocher Louise de Després et les faire travailler de concert à la vengeance commune.
Il se doutait bien qu'une première entrevue ne suffirait pas à effacer de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant un coeur d'or, le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du repentir et des larmes de sa soeur.
Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé Louise à l'accompagner chez Després; là, il apprit que ce dernier venait de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.
Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère bouillant était l'ennemi acharné des atermoiements.
—Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: eh bien! allons-y. Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin.
—Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais je ne me déciderai à une semblable démarche.
—Tu m'as promis de te laisser guider par moi; conséquemment, tu dois m'obéir. Pas de réplique: en avant, marche!
Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa soeur et l'avait conduite nous savons où.
Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:
—Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état!
—Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint son but, sans s'être vengé et avoir vengé la société!
—Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait Louise, comme un écho funèbre.
—Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine.
—Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de Gustave: il faut que cet homme-là meure avant d'entrer dans Québec. Je l'attraperai bien.
—Et il se disposa à prendre son élan.
—Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...
Et elle posa la main sur le coeur du moribond.
Le Caboulot trépignait.
Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de pitié pour cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!
—Attends, attends! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la poitrine du cadavre.
—Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me démange! répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur.
Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement.
—Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... son coeur bat, s'écria-t-elle.
Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où brillait un rayon d'espérance.
—Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé.
—En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu.
Puis se relevant:
—Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons, Louise.
Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques pas de là, sous le petit pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s'y transporta en deux enjambées et rapporta de l'eau dans son chapeau.
Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau.
Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin.
Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale; la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus facile. Quelques mots inintelligibles s'échappèrent même des lèvres pâles du jeune homme.
Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entr'ouverts.
—Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui.
—Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être...
—Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le père Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... Mais, ajouta-t-il en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles, tandis que je devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi: je ne serai pas longtemps.
Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie avec l'agilité d'un acrobate, prit sa course dans la direction de Québec, et disparut finalement à un coude du chemin.
Louise resta donc seule, en face du moribond.
La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes sombres de la forêt.
Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; seules, les grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur monotone trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la respiration comateuse du blessé.
Louise eut peur...
Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.
Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix sépulcrale se faisait entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de celle que tu fis à mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce jour, Louise: adieu!...» Et le corps retombait lourdement en travers du sentier durci...
A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glacée inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sûr ses genoux, en voilant sa figure de ses mains tremblantes.
Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là... Une figure blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, tenant un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent en silence de chaque côté de sa tête; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche, et se trouva noué derrière la nuque de Louise...
La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure lui apparut, grimaçante et moqueuse...
Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées murmuraient:
—Encore lui! ................................................
Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre et un homme apparut dans le sentier.
C'était le Caboulot.
Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à transporter le Roi des Étudiants évanoui.
La première parole du Caboulot fut à l'adresse de sa soeur.
—Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il.
Pas de réponse.
—Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en élevant la voix.
Même silence.
L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien s'être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans tous les cas, elle devait se trouver à portée d'entendre les appels réitérés de son frère.
Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller le parc: rien!
Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sangloté, s'il eût été seul.
Que faire?...
Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à tous les saints du calendrier.
Placé dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et s'arrachait les cheveux; mais ces démonstrations violentes n'avançaient pas les choses...
Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un homme de bon conseil.
Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante, je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en geignant que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y a ici un homme qui peut mourir, faute de soins: dépêchons-nous de le transporter en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai?
—Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.
Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit virginal de Louise.
Un médecin était à son chevet.
CHAPITRE XXII
Une distillerie clandestine
A l'époque où se passaient les événements que nous sommes en train de raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulière habitation.
C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée sur toutes ses faces et laissant croître une mousse verdâtre dans les interstices de ses pierres branlantes.
Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir autrefois à quelque riche bourgeois, à en juger par ses vastes dimensions et les vestiges d'élégance qui restaient de son architecture délabrée. Mais, depuis de longues années, sans doute, son propriétaire l'avait abandonnée, car elle tombait de vétusté, sans qu'une main charitable songeât le moins du monde à entraver les ravages du temps. Les larges fenêtres cintrées de la façade étaient veuves de plus d'un carreau, et les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule, une armature en fer, composée de gros barreaux entre-croisés, protégeait ces dernières ouvertures, percées au ras du sol.
Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à faire de cette vieille masure un lieu de prédilection pour maître Satanas et ses diablotins, c'était sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un monticule de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et sur le bord d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, semblait, en effet, ne pouvoir manquer d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre à quelques arpents de Québec.
La superstition populaire se disait que le sombre roi de l'abîme eût été là comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux, à quelques pas d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non loin de la haute chaîne des Laurentides, où se trouvait probablement l'enfer.
Et les paysans, revenant du marché, qui passaient par là, une fois la nuit tombée, faisaient prendre le grand trot à leur monture et se signaient formidablement, en face de la maison suspecte.
Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise étoile forçait à cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu d'étranges lumières danser derrière les carreaux crasseux de la masure abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges éveiller les échos d'alentour.
Il était donc évident que cette maison maudite était hantée, et servait de refuge à des légions de diablotins en rupture de ban qui venaient y faire leur sabbat.
Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu'à regarder, au beau milieu des nuits les plus noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui s'échappait de la haute cheminée.
Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait pas une fumée comme celle-là, une fumée pointillée de tisons brûlants et sentant le soufre à plein nez.
Donc, la vieille maison était hantée!
Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale sur le bord d'une grande route, et aux portes d'une honnête ville, d'une respectable capitale!
Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le spectacle d'un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une manufacture d'allumettes!
Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les autres, en dépit des hurlements sinistres et des lumières dansant comme des feux-follets, nonobstant même la fumée noirâtre pointillée de tisons ardents, nous devons à la vérité historique de dire que les bons habitants de Charlesbourg se trompaient,... que la maison mystérieuse n'était pas hantée!
Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas par des démons folâtres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n'ayant pour toute compagnie qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... fils aux trois-quarts idiot.
Que faisait là ce quatuor disparate?
Ah! dame! c'est précisément la question que se posaient inutilement, depuis longtemps, les gens timorés et à l'imagination plus superstitieuse que rusée.
Ceux-là seuls—et ils étaient en petit nombre—qui auraient été à même de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur part eût pu les priver de l'avantage inappréciable de partager un secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement inflexibles.
Voici comment et pourquoi...
La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c'est là qu'était installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros fer-blanc et le reste du matériel indispensable.
La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans un angle de la cave.
Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes n'étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au salut commun, et le dernier gardait, d'une patte énergique, la matière première—les céréales—contre les rats et autres vermines de la même catégorie.
Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'était certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients savants qui en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si peu, grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n'avaient pas le droit de se montrer difficiles.
Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée sur la route de Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons. C'est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant chez le père Gaboury.
Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille; les grenouilles coassent au sein du marécage voisin; le gros chat noir ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve, couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir.
Entrons.
Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a pour tous meubles qu'une immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire s'adosse à la muraille, tandis que, tout près de là, se voit la porte entr'ouverte d'un cabinet noir.
Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre d'une large cheminée, faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé.
La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant la cuisson du succulent souper qui se prépare.
C'est une femme d'un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se détacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un brûle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de ses pensées.
Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la mère Friponne—une petite appellation d'amitié qui lui vient de ses pratiques.
En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit le digne rejeton de la mère Friponne. C'est un grand garçon d'un blond fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux chairs flasques. Tout indique chez cet être dégradé l'abrutissement le plus complet.
A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui retarde.
A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres, arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et apostrophe ainsi son aimable rejeton:
—Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire? Tu es rendu à ton sixième verre depuis une demi-heure.
A laquelle apostrophe le vilain garnement répond d'une voix enrouée:
—C'est pour empêcher le gosier de me racornir.
—Ivrogne! bois de l'eau.
—L'eau m'est contraire.
—Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses d'estomac!
—Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky qui me désaltère.
—Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.
—Hé! c'est pour ça que je bois tant—pour jeter de l'eau sur le feu.
—Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.
—Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon marché ici.
—Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... les policemen ont le nez fin...
—Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et, pourvu que la grande chaudière ne crève pas...
—Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est en fer-blanc double. Il y a autre chose qui me chiffonne.
—Quoi donc, la mère?
—C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà plus de deux jours que personne n'est venu, et, pourtant, ça fait le deuxième baril que nous faisons.
—As pas peur, la mère... je les boirai, moi.
—Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.
—C'est encore curieux, allez...
—Tu es fou.
—Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! que non. Tenez, vous allez voir. Faisons un marché.
—Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée.
Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entière à cette importante opération.
Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot, en entendant un bruit argentin auquel son oreille ne se trompait jamais.
Ce bruit était produit par la chute de plusieurs pièces de monnaie que Simon faisait trébucher sur la table.
La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée à son fils. Sans plus d'explications, elle saisit le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant le poing resté libre:
—Brigand! rugit-elle, tu m'as volée.
—Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon.
—Non, je vas t'étrangler tout-à-fait.
—Aïe! ouf!
—Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi mes pauvres épargnes.
—Aïe! aïe!! aïe!!!
—Mon argent! mon argent!! mon argent!!!
La lutte prenait des proportions épiques, et les doigts crochus de la mère Friponne étaient sur le point d'envoyer le malheureux Simon ad patres, lorsqu'un spasme suprême le dégagea.
Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mère et lui; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de cachalot.
Après quoi, il cria:
—C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur de l'autre jour qui vient de me le donner.
—Tu mens! grogna Friponne.
—Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: il est à un arpent d'ici, sur la butte qui m'attend, et moi qui l'avais oublié!
Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible Friponne le happa au passage.
—De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, d'une voix terrible.
—De l'Américain.
—Ah!
—C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui m'attend... il va me battre, c'est sûr.
—Pourquoi t'a-t-il donné cet argent?
—Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en arrière, comme je ramassais une brassée de branches sèches. Il avait une fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit comme ça:
—Y a-t-il du monde chez vous?
—J'sais pas, que j'ai répondu.
—Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre ici.
—Et il m'a mis dans la main ces belles pièces blanches que je viens de vous montrer. Voyez, êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore que je vous vole?
Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, oublia de nouveau sa commission et se dressa majestueusement devant sa mère.
Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.
—Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois donc pas que cet homme t'attend pour entrer ici et, qu'il doit être furieux.
—Tiens, c'est pourtant vrai!
—Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il peut venir sans crainte.
-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu'elle grommelait entre ses dents:
—Une si bonne paye! un Américain bourré d'or et qui m'a promis cent belles piastres, le faire attendre!
Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d'un homme bien mis, qui tenait dans ses bras une jeune fille exténuée...
Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise Gaboury.
—Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez vous vanter d'avoir pour fils un fier imbécile: il m'a laissé morfondre à la porte pendant près d'une heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque me voilà, arrivé sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme?
—J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, mais il y en a de plus mignonnes les unes que les autres.
—Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée d'ici.
—Alors, c'est la chambre du nord—un vrai nid d'hirondelle pour la tenue.
—Cette chambre ferme-t-elle à clé?
—Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut mieux.
—Très bien. Et les fenêtres?
—Une seule, et encore, on peut l'assujettir en dehors avec des clous.
—Je vous loue cette chambre, mais à une condition: vous y garderez cette jeune fille prisonnière jusqu'à nouvel ordre—pendant trois ou quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement et ne la laisserez manquer de rien; en outre, personne ne doit savoir qu'elle est ici, et il faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle ne s'échappe pas...
—Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la mère Friponne.
—Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai cinquante piastres le jour où je viendrai rendre la liberté à cette jeune fille. En attendant, voici dix billets de cinq pour vous mettre à même de bien soigner ma protégée. Ça vous va-t-il?
—Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante poulette sera tellement bien chez la mère Friponne, qu'elle n'en voudra plus partir et que vous serez obligé de l'emmener de force.
Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, engouffra dans sa poche les précieux billets de l'Américain et se mit en devoir d'installer Louise dans sa fameuse chambre du nord.
La chose se fit en peu de temps, car les prières et les larmes de la pauvre fille ne retardèrent pas d'une minute son emprisonnement. La mère Friponne avait les fibres du coeur furieusement coriaces, et elle en avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir.
Quand tout fut terminé et que les verrous furent scrupuleusement poussés en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement Lapierre.
—Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficultés, mais la mère, Friponne a encore la poigne solide, et tout c'est passé comme sur des roulettes.
—C'est bien, répondit distraitement Lapierre.
Et il ajouta d'une voix sourde:
—Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de la signature du contrat. Quant à l'autre...
Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques secondes et demanda:
—Votre cave est-elle sûre?
—Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, songeant à sa petite industrie.
—Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n'ai aucunement l'intention d'aller vous dénoncer aux agents du fisc. Faites le négoce qu'il vous plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez ce que je vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne sa vie comme il peut, et il n'y a que les sots qui crèvent de faim. La contrebande n'est une faute que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale à moi.
—Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter la vieille.
—C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez rien en moi, si vous me servez bien. Mais répondez à ma question:
—Votre cave est-elle sûre?
—Dame! je crois bien! répondit Friponne, en se gourmant... des murs de deux pieds d'épaisseur, la porte condamnée, les soupiraux défendus par des barreaux de fer gros comme mon poignet!...
—Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait enfermé là n'en sortirait qu'avec votre permission?
—Pour ça, oui.
—En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore une petite centaine de piastres et à recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux gaillards qui l'emmèneront ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, vous ne le garderez pas longtemps.
La mère Friponne était éblouie.
—Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel fier homme vous faites et je vous remercie donc!... Deux cents piastres! mais c'est une petite fortune!
—Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua Lapierre, se disposant à partir.
—N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient plutôt de l'enfer que de chez la mère Friponne.
—C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir.
Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Québec, tout en grommelant:
—Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai manqué; mais j'ai bien peur que, tout de même, tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves que tu lui as promises...
Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent tranquillement à table, comme d'honnêtes travailleurs qui ont fait une bonne journée.