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Le Roi des Étudiants

Chapter 27: CHAPITRE XXV Trop tard
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About This Book

A youthful ensemble of medical students is sketched through boisterous gatherings, drinking songs, and playful rivalries that animate their cramped rooms and excursions. Individual portraits highlight the boisterous instigator, the practical joker, the clever underling, and a congenial young man whose outward cheer conceals anxieties about imminent professional life. The narrative shifts between comic, convivial episodes and quieter moments that expose fears about exams, love, and duty. Hints of mistrust and betrayal complicate friendships, forcing characters to confront loyalty and ambition. Overall, the work blends episodic scenes, social banter, and reflective passages to evoke the tensions between student revelry and adult responsibility.




CHAPITRE XXIII

Dans la gueule du loup

Il était environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mère friponne.

La nuit était noire, et c'est à peine si quelques rares étoiles scintillaient au firmament.

Le fiancé de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg, s'engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du même nom, grimpa à la Haute-Ville par le grand escalier, tourna à gauche dans la rue Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la massive porte Saint-Jean, longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta devant une haute maison de la rue Saint-Louis.

Il était arrivé.

Lapierre sonna.

Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une femme d'un certain âge, tenant une lampe à la main, se présenta dans l'entrebâillement.

Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s'empressa de s'effacer, tout en murmurant avec respect:

—Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...

—Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; personne n'est venu, Madeleine?

—Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces d'individus, mal étriqués et sentant la boisson que ça soulevait le coeur.

—Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai déjà dit... A quelle heure ces hommes se sont-ils présentés?

—Environ vers cinq heures, cette après-midi.

—Bien. Et doivent-ils revenir?

—Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours de la soirée.

—C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet privé—vous savez... celui du fond. En attendant, donnez-moi vite à souper, car je meure de faim.

Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient, monté un escalier et s'étaient rendus dans un élégant salon du second étage, où Lapierre se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table fût dressée dans la salle à manger, située en arrière.

Là, douillettement assis sur le crin élastique et reposant ses membres courbaturés par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage se prît à réfléchir.

La journée avait été fertile en émotions, et la succession rapide des événements qui s'y étaient déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les peser mûrement. Il était donc bien aise de se trouver enfin seul avec ses pensées, afin d'y mettre un peu d'ordre et de tirer les conclusions qui devaient en découler.

Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner tous les incidents de ce jour mémorable, à les analyser, à les disséquer, à en rechercher les causes, à en prévoir les conséquences.

Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la voix de Madeleine, annonçant à plusieurs reprises que le souper était servi, n'avait pas même le privilège d'arriver jusqu'à l'entendement du maître.

Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion:

—En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise que j'aurais pu m'y attendre... Louise ne parlera pas, et, Lenoir alias Després ne parlera plus. Cette idée de faire servir la masure de la mère Friponne à mes petits projets n'est pas trop mal trouvée, et je ne regrette pas mon voyage d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères qui vont venir tout à l'heure. On n'a jamais trop de connaissances... Allons, ne nous laissons pas aller au découragement et mangeons de bon appétit.

Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre se dirigea vers la salle à manger, disposé à en faire autant pour le physique.

Les bandits de profession ont cela d'excellent, c'est qu'ils perdent rarement l'appétit et que les situations les plus terribles ne réagissent pas sur leur estomac.

Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout connue s'il n'eût pas, quelques heures auparavant assommé un homme et séquestré une fille.

Le remords—cet hôte implacable qui vient s'asseoir dans les consciences bourrelées—ne se montra même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des idées riantes.

Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment sur une causeuse; mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de sonnette retentit.

—Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre.

Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située tout à fait au fond de la maison et qu'il appelait judicieusement son cabinet privé.

Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares privilégiés et ne se traitaient que des affaires plus ou moins véreuses; il y allait, plus de gens dignes de coucher à la prison, que de figurer au bal du lieutenant-gouverneur.

C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de crime et l'éducation pernicieuse qu'il avait puisée dans les camps américains, en qualité d'espion, éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double existence: l'une au grand jour, irréprochable, élégante, presque fastueuse, avec ses exigence multiples, tant au point de vue du logement et des relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; l'autre cachée, cauteleuse et enveloppée de ténébreuses précautions.

Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues avait chez lui deux lieux de réception: l'un public, donnant sur la rue, l'autre privé, prenant jour du côté de la cour.

C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes visiteurs.

Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être introduits.

Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient pas de mine, bien qu'ils ne se ressemblassent guère. L'un, grand, gros, fortement charpenté, avait cette physionomie placide et brutale que donne l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et presque imberbe, possédait une figure intelligente, mais où il y avait plus d'astuce et d'audace cynique que de toute autre chose.

Le premier répondait au prénom de Bill; le second s'appelait le plus innocemment du monde Passe-Partout. Tous deux étaient bizarrement vêtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille.

Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas dans le cabinet, puis s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le maître du logis leur adressa la parole.

—Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs, voilà deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles à discipliner... Du diable si je n'en fais pas quelque chose!

Puis, tout haut:

—Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.

Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un même mouvement, s'écrasèrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans articuler une parole.

—Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous ai rencontré, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter, vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté des temps et de la stagnation des affaires dans votre ligne?...

—C'est le cas, affirma le petit homme.

—C'est le cas, appuya le gros.

—Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et que peu de nuits s'écoulaient sans qu'il vous eut déterré quelque bon coup à faire, quelque petite mine à exploiter...?

—Hélas! rien de plus vrai, modula la voix flûtée du blanc-bec.

—Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore de l'hercule.

—Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, c'était un chef habile, une espèce de chien de chasse, ayant assez de flair pour découvrir le gibier et le faire lever...?

—Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur les deux voyous.

—Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous que je sois votre chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger, dix fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant votre peau?

—Vous feriez ça, vous? demanda vivement Passe-Partout, ébloui de la perspective.

—Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement Lapierre. J'ai besoin de deux hommes, hardis, sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous?

—Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est plus cher.

—Ni tuer, ni voler.

—Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout.

—Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y aura peut-être un oiseau à mettre en cage et un autre à garder... voilà tout.

—Pas davantage?

—Pas davantage.

—Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre argent, maître, fit honnêtement remarquer Passe-Partout.

—Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... S'il y avait quelque magasin à piller ou un gênant à assommer, je ne dis pas!...

—Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai pas dit que l'oiseau se laisserait mettre en cage sans se débattre... C'est un malin.

—A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables biceps.

—Ce sera ton lot, mon brave.

All right! j'en suis.

—Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne sera multiple; je te fais mon collaborateur, mon lieutenant.

—Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.

—Eh bien! ça y est-il?

—Voyons le prix.

—Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour.

—Mettons cinq: c'est un compte plus rond.

—Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?

—C'est convenu.

—Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions.

Ici, Lapierre développa minutieusement son plan de campagne, sans toutefois se compromettre par: des explications trop circonstanciées. Pendant près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer dans le grand drame qui se préparait. Pas un détail ne fut omis, pas une précaution négligée. La trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien ourdie, que le rusé Passe-Partout, dans un élan de sincère admiration, s'écria:

—Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à côté de vous!

Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cachée du coeur de l'ancien espion?... c'est ce que nous ne pouvons dire; mais son oeil brilla d'une étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers deux heures du matin, par les ordres suivants:

—Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immédiatement à ton poste d'observation, en arrière de chez la mère Friponne. Quant à toi, Passe-Partout, dégringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. A demain.

Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat dormait du sommeil du juste.

La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, et, lorsqu'il s'éveilla, l'heureux Lapierre put constater que le soleil était déjà haut.

—Est-ce que, au moment de toucher le but, je m'amollirais dans les délices de Capoue? se dit-il... est-ce que je deviendrais paresseux?

Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement du lit et s'habilla. Puis, cette opération terminée, il se rendit à la salle à manger, où les arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère.

Mais, à ce moment, un formidable carillon agita la sonnette correspondant à la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir.

—Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse.

—Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de Madeleine... c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir.

Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais le visiteur la suivit quatre à quatre et se trouva sur le palier, à l'entrée de la salle à manger, en même temps qu'elle.

C'était le Caboulot!

Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula froidement:

—Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma soeur?

—Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et cherchant à reconnaître le jeune homme qui l'apostrophait ainsi.

—Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que tu as voulu ruiner de réputation autrefois, et que tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?... où est-elle? Parle vite, scélérat.

—Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant et voyant à qui il avait, affaire... Je ne sais ce que vous voulez dire.

—Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, espion, assassin et faussaire que tu es!—eh bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi de suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière, ou, sur mon salut, tu es mort.

Et le jeune homme, tirant un revolver de sa poche, ajusta Lapierre.

Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde après, il se remit.

—Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je vais vous satisfaire.

Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois cesser de menacer l'espion de son regard... Mais il vit aussitôt Lapierre éclater de rire et se sentit lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent à l'impuissance.

Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à rien moins qu'au collaborateur Passe-Partout.

Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard improvisé s'était aposté derrière les remparts, en face de la maison où logeait, la famille Gaboury. Là, par la baie d'une embrasure, il avait vu sortir le Caboulot et s'était lancé aussitôt sur sa piste. Grand avait été son étonnement en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron Lapierre; mais Passe-Partout, surmontant cette impression, s'était dit que peut-être il ne serait pas de trop dans l'explication qui ne pouvait manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons du filé.

On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier in partibus était arrivé juste à point pour sauver la précieuse existence de son patron.

En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté et mis hors d'état de nuire.

Lapierre passa alors dans son cabinet privé et ouvrit une petite porte, masquée par le bureau sur lequel il écrivait. Cette porte, en tournant sur ses gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une sorte de dépense, qui ne recevait le jour que par un petit châssis de deux vitres, soigneusement grillé.

C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme une momie, fut jeté, en proie à la rage et au désespoir.

Passe-Partout fut installé à la porte, pendant que Lapierre, triomphant, lui disait:

—Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne a été un coup de maître, et, pour te récompenser je te nomme gouverneur de cette prison.




CHAPITRE XXIV

Ou Bill et Passe-Partout se distinguent

Enjambons maintenant par-dessus les trois jours qui nous séparent du fameux bal de Madame Privat. Aussi bien, les choses ont marché pendant que nous étions occupés ailleurs et l'organisation ne laisse plus rien à désirer. Tout est prêt pour la fête; les musiciens sont à leur poste, et le chef d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse du logis pour faire mugir ses cuivres et vibrer ses cordes.

Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la Folie-Privat, ce ne sont que toilettes éblouissantes, fastueuses pierreries, parfums enivrants, soyeux frous-frous. Tout Québec est là—du moins le Québec aristocratique, le Québec de la fashion, la quintessence de la société dorée. Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises à la noire chevelure; plantureuses Anglaises aux tresses fauves; rentiers ventrus et journalistes diaphanes; politiciens bavards et financiers discrets, officiers de la garnison tout chamarrés de torsades d'or, et hommes de lettres en modestes habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est rien ne manque!

C'est que le gigantesque festival donné par la veuve du colonel Privat n'était pas chose commune à cette époque. La bonne ville de Québec, tressaillant jusque dans ses assises de granit, s'en était entretenue pendant huit jours et avait fait des préparatifs considérables pour y être dignement représentée—si bien que la date du 26 juin, cette année-là, fut sur le point d'éclipser sa soeur aînée du 24, le jour national des Canadiens-français, la Saint-Jean-Baptiste!

Dès huit heures du soir, les équipages encombraient l'avenue de la Folie-Privat et le pérystile du cottage s'encombrait de falbalas et de volants. Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et l'orchestre entamait les premières mesures du quadrille d'honneur.

Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph Lapierre, figurait dans cette danse d'ouverture, à côté de Mlle Privat qu'il devait épouser le lendemain matin. Les deux jeunes gens avaient pour vis-à-vis, un haut dignitaire du gouvernement, donnant la main à Mlle Privat, tandis que les autres figurants étaient des officiers de la garnison.

Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, au son d'une musique tapageuse, les grâces de leurs personnes et la désinvolture de leurs mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas vers le parc.

N'oublions pas que mous sommes à la fin du mois de juin et qu'à cette époque de l'année l'atmosphère d'une salle de bal laisse à désirer sous le rapport de la fraîcheur.

En outre de cette considération, disons de suite qu'en cette nuit fameuse où la riche madame Privat donnait l'hospitalité à l'élite de Québec, la température était quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de si alléchantes invitations, les arômes champêtres étaient si pénétrants, les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune déversait avec tant de libéralité les larges gerbes de sa lumière veloutée dans les allées aux bords frangés d'ombre, la brise courait si douée à travers la ramée sonore... que vraiment la tentation devenait trop forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de chorégraphes.

Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes de la dive et du buffet, éprouvant le besoin de se rafraîchir les tempes et les idées; personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les autres; hommes d'affaires que la déesse Terpsichore ne séduit pas et qui préfèrent causer dépression commerciale ou change sterling, pendant que le commun dos mortels s'amuse; cavaliers et blondes à qui le tête-à-tête sous les arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs affamés, inhumainement chassés du voisinage des dames; beaux en quêtes d'aventures; enfin, rêveurs pour qui le spectacle d'une mélancolique nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs suant à grosses gouttes:—tout cela se croisait, défilait, caquetait dans le jardin du cottage.

Le coup d'oeil était charmant.

Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout grâce aux reflets multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposées avec goût de distance en distance, aux points de jonction des allées, robes blanches, manteaux rouges, chevelures dénouées—blondes ou brunes—rubans de toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect pittoresque au possible.

C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les ombres, les sujets changeaient à toute seconde, comme dans une représentation de fantasmagorie!

Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le murmure frais et perlé des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins!

Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de danse—contenant et contenu.

Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait nonchalamment ses pas dans les larges allées du parc de la Folie-Privat, il y avait probablement quelques personnes ayant, un autre but que celui de se distraire.

Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrière les épais rameaux bordant les allées, pour ne pas éveiller de prudentes appréhensions.

Ces deux compères—un grand et un petit—après une foule de détours et de contremarches, s'arrêtaient enfin derrière un banc presque entièrement dissimulé sous le feuillage d'un sapin de rond-point.

On se rappelle que cet endroit avait été précisément choisi par Gustave Després pour sa première entrevue avec Mlle Privat.

Une fois là, nos deux individus se tapirent de leur mieux dans le taillis et ne bougèrent plus.

Il était alors près de onze heures, et, dans le grand salon du cottage, la danse faisait fureur. Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc manquait de promeneurs, tandis que les échos de tous les bosquets des alentours redisaient les frais éclats de rire ou le murmure plus doux des conversations enjouées.

Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence ne fut troublé que par le cric-crac des coléoptères se jouant au milieu des hautes herbes du gazon.

Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre caractéristique surgit des profondeurs en arrière du banc.

—Sapristi! disait la voix, je commence à m'embêter. Le particulier est capable de ne pas venir.

—Il viendra, répondit un formidable organe de basse-taille: le patron l'a dit.

—Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure... Tu vas voir que ce chameau-là va nous brûler la politesse, répliqua la voix de fausset.

—La consigne est d'attendre, se contenta de repartir stoïquement la contre-basse.

Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, que médiocrement au premier interlocuteur, car il émergea bientôt d'un bouquet de feuillage et s'avança de quelques pas dans la direction du rond-point. Ce mouvement compromit gravement l'incognito du personnage... En effet, un indiscret rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes, éclaira soudain la figure de maître Passe-Partout.

Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur de Lapierre se replongea bien vite dans l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son compagnon, qui n'était autre que Bill.

Que faisaient là les deux bandits et dans quel but sinistre se dérobaient-ils ainsi aux rayons même de la lune?

On le devine aisément. Ils avaient pour instructions d'empocher une nouvelle entrevue entre, le Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. Ce dernier jouait là sa dernière carte, il le savait bien; mais que le coup réussit, et aucun obstacle sérieux ne subsistait plus entre Laure et lui, entre la fortune et l'âpre convoitise.

Depuis deux jours, l'habile prétendant avait tout mis en oeuvre pour détruire, dans l'esprit de Mlle Privat, l'effet produit par les révélations de Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre jeune fille, à bout d'arguments, n'avait pu trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je ne demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne m'apporte pas les preuves qu'il m'a promises, eh bien! je croirai comme vous qu'il n'a voulu que se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le cas contraire, n'espérez pas que je faiblirai devant d'audacieuses menaces.»

L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, et la maladie de Després—toutes choses ignorées complètement de Mlle Privat et de ses amis—servaient à merveilles les projets criminels de Lapierre, et pourvu que la nuit du bal se passât sans encombre, la situation était enlevée.

Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi des Étudiants n'abandonnerait pas de la sorte une partie presque gagnée. Sa blessure n'avait pas eu de suite fatales, et il était en état de venir au rendez-vous donné à Laure, puisque, le matin même, Passe-Partout l'avait vu se promener dans la chambre de la maison Gaboury.

Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par l'avenue du cottage, ou se faufiler dans le parc, comme lors de sa première visite?... c'est ce qu'il était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile espion habitué à toutes les roueries.

Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux hasard, Lapierre avait jugé prudent de prévoir les deux éventualités, en plaçant deux sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres près du rond-point.

De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després eût une fière chance pour arriver jusqu'à Laure.

Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, malgré le soin qu'il prit de pénétrer dans le parc par la grande allée du rond-point, éclairée ce soir-là comme en plein jour.

Au moment où il longeait le banc derrière lequel se tenaient accroupis nos deux bandits de toute à l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis solidement garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser un cri.

Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur coup d'essai dans ce genre d'opération, et il faut leur rendre cette justice qu'ils faisaient toujours leur besogne en conscience.

Cette nuit-là, ils se surpassèrent même... si bien que l'illustre Passe-Partout grommela joyeusement:

—Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il faut qu'il soit crânement difficile... car nous travaillons, parole d'honneur, comme de vrais artisses...

—Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la voiture, et filons proprement vers la geôle de la mère Friponne.

En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu dans les profondeurs du parc, traînant avec eux leur victime, réduite à la plus complète impuissance.




CHAPITRE XXV

Trop tard

Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement auquel nous venons d'assister, et pendant qu'une lourde voiture soigneusement fermée entraînait rapidement Després vers la distillerie de la mère Friponne, l'orchestre installé dans le grand salon du cottage entamait les premières mesures d'une valse.

Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux balancement du départ faisait déjà ondoyer tous les couples impatients, lorsque deux nouveaux figurants se jetèrent dans la chaîne mouvante, au moment où la danse s'ébranlait.

Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun s'empressa de faire place au couple retardataire.

Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient autres que Paul Champfort, le neveu, et Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne ne s'étonnera de la complaisance empressée des valseurs.

Cependant, la valse n'avait pas été interrompue, et, glissant en cadence sur le parquet, chaque couple tournoyait, défilait, disparaissait, pour revenir et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, subissant les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient en rond, s'élevant à chaque mouvement giratoire, pour retomber quand ce mouvement diminuait ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, enlevés par une formidable musique, enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines violemment secouées, ne laissaient guère de repos à ces pauvres falbalas... et le gigantesque serpent de valseurs continuait toujours à dérouler ses anneaux de couples enlacés.

Paul Champfort subissait, plus que tout autre, l'enivrement général.

Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse Laure qu'il allait perdre à jamais dans quelques heures; l'entraînement irrésistible de la cadence: les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient les sons moelleux des clarinettes et les trilles aigus des violons; ces effluves magnétiques qui s'échappent des prunelles animées des femmes; et par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de sa danseuse, lui arrivant au visage par bouffées aromatiques... tout cela lui monta au cerveau comme une fumée d'or et lui donna le vertige.

Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle sur lui-même et dominé par un irrésistible besoin d'épanchement, il se baissa vers l'oreille de Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!»

La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, sentit courir dans ses veines un frisson de fièvre, puis, faiblissante et pâle, murmura:

—C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous.

Champfort obéit.

Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la soutenant de son bras droit, dans une pièce contiguë, où il la déposa sur un canapé.

Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il en humecta son mouchoir, et bassina les tempes de Laure.

La jeune créole parut se remettre.

—Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda doucement Champfort.

—Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs qu'un simple étourdissement. La valse me produit toujours cet effet-là.

—Vous êtes toute pâle!

—Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les couleurs me reviendront avec le repos.

—Voulez-vous que j'appelle ma tante?

—N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là, près de moi.

Et voyant le jeune homme se troubler un peu;

—N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en souriant faiblement. Vous tiendrez compagnie à votre malade.

Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète pensée se traduisit, malgré lui, dans son regard et il jeta un coup d'oeil sur la porte donnant sur le salon.

Laure vit ou plutôt devina ce regard.

—Je vous comprends, dit-elle; vous craignez que mon fiancé ne prenne ombrage de notre tête-à-tête?

—Oh! fit Champfort.

—Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, vous le savez, lorsque nous avons valsé ensemble...

—Je crois, en effet...

—Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache?

—Non, mais il rentrera... et, à dire vrai...

—Voyons.

—Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de m'humilier par ses airs vainqueurs.

—Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter victoire quand il n'y a pas eu combat.

Champfort baissa la tête et soupira intérieurement: «Elle n'a pas entendu mon aveu! se dit-il... C'est peut-être tant mieux... N'y pensons plus.»

«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole, d'une voix un peu émue.

—Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous êtes la logique même?

—Vous admettez donc?

—Sans aucun doute.

—En ce cas, causons, puisque rien ne nous en empêche.

Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, puis répondit froidement:

—Causons. Aussi bien, est-ce probablement la dernière fois que nous en avons l'occasion.

—Qui sait! murmura Laure.

Il y eut alors un silence de quelques secondes,—silence pénible et plein d'anxiété. Les deux jeunes gens semblaient également mal à l'aise: Champfort pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée de pensées tumultueuses.

A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence d'esprit et elle commença sur un ton indifférent:

—Eh bien! Paul, comment va la fête?

—Ma foi, elle me semble très brillante, répondit le jeune homme, ne sachant où voulait en venir sa cousine.

—Tout Québec, y est, n'est-ce pas?

—Mais oui, tout Québec de la haute, du moins.

—Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit que cinq ou six invités?

—C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu la liste.

—Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis se sont rendus?

—Tous... moins un, répondit Champfort, dont le front s'assombrit.

—Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut?

—C'est un de mes compagnons d'Université, un ami d'Edmond.

—Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec plus d'agitation qu'elle n'en voulait laisser paraître.

—Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort, en baissant la voix et regardant de nouveau du côté du salon.

—Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi? Est-ce que par hasard, le nom de ce monsieur Després ne pourrait se prononcer à haute voix et devant tout le monde?

—Oui et non.

—Encore une énigme?

—Le mot en est facile. C'est que le nom de Gustave pourrait éveiller de vilains souvenirs dans l'esprit de certaine personne.

—Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant certaine personne?

—Je parle au singulier, ma cousine.

—Ah...

Laure hésita une seconde, puis reprenant:

—Je parie que cette personne, je la connais...

—Vous connaissez son nom, sa figure, son physique enfin, oui.

—Mais pas son moral, n'est-ce pas?

—Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous poser des énigmes, ma chère Laure.

—Attendez, au moins, que je vous aie nommé la personne qui, dans votre esprit, n'aime pas à entendre prononcer le mot Gustave.

—C'est juste. Dites.

—Eh bien! celui que vous soupçonnez de frayeurs si puériles n'est autre que M. Lapierre.

—Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre est l'homme chez qui le nom de Gustave éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait voir le diable en personne arriver ici ce soir ou demain matin, que d'apercevoir tout-à-coup Gustave Després, au seuil du grand salon.

—Vous en êtes sûr?

—Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi une malheureuse jeune fille glissant sur la pente de la perdition.

Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa main sur le bras de son cousin et lui dit d'une voix altérée:

—Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, et vous me devez une explication.

Champfort se taisait..

—Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, en le regardant fixement. Pourquoi suis-je en voie de me perdre et comment le nom de M. Gustave Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de mon fiancé?

—A quoi bon! murmura le jeune homme, sur la point de céder.

—A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, apparemment, à me sauver de l'abîme où je glisse, d'après vous.

—Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit Champfort résolument. Elle sera courte, mais claire. Vous voulez savoir pourquoi Gustave Després, s'il apparaissait tout-à-coup à la Folie-Privat, produirait sur votre fiancé l'effet de la tête de Méduse?... Je vais vous le dire. C'est que Després possède la preuve que Lapierre est un misérable, absolument indigne d'aspirer à votre main. Bien, plus, ma pauvre Laure, ce même Després pourrait établir qu'un ruisseau de sang sépare les deux personnes qui vont unir demain leur destinée, et que votre mariage serait l'alliance monstrueuse du loup et de la brebis.

Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment convaincue de son cousin.

—Mais il va venir, il doit venir, M. Després! s'écria-t-elle inconsidérément.

—Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.

—Qui vous fait dire cela?

—Voilà quatre jours que Gustave a quitté son logis, et, depuis, il n'a pas reparu.

—Ciel! dites-vous vrai?

—J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou avoir seulement un renseignement sur son compte, mais sans le moindre résultat.

—Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a promises, ces preuves établissant...

—Quoi! interrompit Champfort, stupéfait, vous auriez vu Gustave Després?

—Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant trop tard de son indiscrétion involontaire, oui, je l'ai vu et nous avons longuement conversé ensemble. Je connais toutes les graves accusations qui pèsent sur mon fiancé; je sais qu'il a été espion dans l'armée américaine; je sais qu'il ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin qu'il a probablement des fautes plus graves à se reprocher. Et cependant...

—Achevez, de grâce.

—Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si M. Després n'arrive pas avant demain, ou plutôt ce matin, à six heures, rien au monde ne pourra empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une heure plus tard.

—Comment cela, mon Dieu?

—D'abord, parce qu'il a ma parole; en second lieu, parce que—faute de preuves du contraire—je dois obéir à la voix d'un mourant.

—Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez ainsi sacrifier votre existence entière à un doute, à un sentiment de piété enthousiaste. Vous vous devez à vous-même, vous devez à vos parents, à vos amis d'attendre au moins qu'une aussi malheureuse situation soit clairement définie, que des preuves vous arrivent...

—Impossible! impossible! répondit Laure, avec une conviction douloureuse. Ah! c'est une terrible position que la mienne, et la fatalité est là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse: «Femme, fais ton devoir!...» Je le ferai, cet inexorable devoir; j'ensevelirai sous mon blanc voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon coeur, tout!...

Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot.

Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement les deux mains de sa cousine, et d'une voix où tremblait la passion si longtemps comprimée:

—Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma bonne Laure; non, tu ne seras pas l'enjeu de la partie jouée par un misérable; non, tu n'iras pas broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... car je ne veux pas, moi; car, aux ignobles calculs de Lapierre, j'opposerai mon amour sans tache pour toi, mon amour que six années d'amertumes contenues rendent sacré!

Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble passion, se laissa glisser aux genoux de sa cousine.

Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine; sa belle figure se colora d'une bouffée du sang venu du coeur... Mais elle tressaillit aussitôt après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort agenouillé, elle y colla son visage baigné de larmes.

—Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie, trop tard, mon pauvre Paul!... Nous ne nous sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais, et—ajouta-t-elle plus bas—je t'aime encore!

—Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix concentrée, tu m'aimes?... Oh! redis-le-moi, ce mot qui me rend fou.

—Oui, je t'aime! articula nettement Laure, Mais, encore une fois, ni mon amour pour toi, ni aucune autre considération au monde n'empêcheront mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux jeune homme qui s'est annoncé comme mon sauveur n'arrive pas à temps.

—Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort amèrement.

En ce moment, l'horloge du grand salon sonna une heure du matin.

—Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se levant. Mon cousin, il faut nous séparer. Notre absence n'a été que trop longue et pourrait être remarquée.

—Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je vais te quitter, mais pour retrouver notre sauveur. Depuis que je sais être aimé de toi, je me sens capable de remuer des montagnes. Gustave Després sera présent à la signature du contrat, ou sinon...

Il ajouta en lui-même: Gare à Lapierre!

Laure tendit la main à son cousin, lui murmura un mot d'espoir et rentra dans le salon.

Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre porte et disparut dans les multiples pièces du cottage.

A la même minute, par une étrange coïncidence, Lapierre opérait sa rentrée par la grande porte de l'avenue.