CHAPITRE XXVI
La Tête de Méduse
D'où venait l'espion, et quel avait été le motif de sa brusque sortie, une heure auparavant?
C'est ce que nous allons dire en peu de mots.
Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, agité; ses yeux s'étaient souvent dirigés, avec une impatience à peine contenue, vers l'horloge du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée et pleine de verve, s'était ressentie de l'état de son esprit, et sa bonne humeur n'avait été qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, qu'une gaieté factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d'entrée du grand salon s'était ouverte pour livrer passage à un invité en retard, à une figure nouvelle, il avait tressailli et pâli sous son masque de cire, comme s'il se fût attendu à quelque soudaine apparition, à voir une nouvelle statue du Commandeur.
Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l'âme et trop de foi dans son étoile pour s'arrêter longtemps à des craintes puériles, et ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.
Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de sérieuses raisons pour observer ainsi la porte d'entrée, et dévisager tous les nouveaux arrivants, car pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être entendu de lui; et, chose singulière, plus la soirée avançait, plus s'approchait, par conséquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi l'inquiétude étreignait Lapierre à la gorge, plus l'effarement se lisait dans ses yeux.
C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même que toutes ses précautions étaient bien prises, ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux trois-quarts convaincue—une vague crainte, une mystérieuse terreur n'en faisait pas moins frémir les fibres les plus secrets de son être...
—Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, se disait-il, si ce Després de malheur n'est pas empoigné avant d'arriver ici.
En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! voilà ce qui préoccupait, par-dessus toutes choses, maître Lapierre; voilà ce qui le rendait nerveux et impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur cette mystérieuse impression de terreur dont nous venons de parler.
Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, prétextant, vis-à-vis de Laure un grand mal de tête, il demanda la permission d'aller prendre le frais dans le parc.—permission qui, on le conçoit sans peine, lui fut octroyée de grand coeur.
Lapierre sortit donc.
Au lieu de suivre les allées illuminées a giorno, il prit un sentier perdu et s'enfonça rapidement au plus épais du bois; puis, faisant un crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point.
Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans l'avant-dernier chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre s'arrêta et prêta anxieusement l'oreille.
Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des promeneurs conversant à demi-voix et les accords éclatants de l'orchestre répétés par les échos du parc.
Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta de nouveau pour écouter.
Même silence et mêmes bruits.
Alors, il appela doucement:
—Passe-Partout! Bill!
Les deux mécréants ne répondirent pas—et pour cause. Ils trottaient en ce moment sur la route de Charlesbourg,—avec leur prisonnier Gustave Després.
Lapierre eut un rayon d'espérance.
—Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au signe convenu.
Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le rôdeur nocturne s'approcha du banc que l'on connaît. Une fois là, il tâta avec sa main et poussa une exclamation étouffée, en sentant, sous ses doigts une petite branche attachée grossièrement à une extrémité du dossier.
—C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est allé rendre ses hommages à la mère Friponne. Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me font une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai eue de me les associer!
Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre se disposa au retour. Il refit le chemin qu'il venait de parcourir, se faufilant avec les mêmes précautions au milieu du parc, fuyant les endroits éclairés et adoptant de préférence les sentes plongées dans l'obscurité.
Une heure après son départ, il rentrait au cottage, dans le même moment—comme nous l'avons vu—où Paul Champfort en sortait par les appartements de derrière.
Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. Sa figure rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprimé courbait sa fine moustache.
Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne put s'empêcher de frémir. Elle préférait voir son prétendant soucieux et préoccupé, que de lire sur son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, tout ce qui était joie chez cet homme ne présageait-il pas douleur et désillusion pour elle.
Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance et reçut les compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s'était pas départie depuis que son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les mutuels aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son cousin n'avaient pas peu contribué à rendre la paix à son coeur. Elle se disait maintenant que tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus qu'à s'en rapporter courageusement à la Providence. A quoi lui servirait de se raidir contre une destinée inévitable, si Després n'arrivait pas? Que lui vaudraient des récriminations et des dédains, si Lapierre, en dépit de tout, allait être son mari?
Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà pourquoi elle accueillit son fiancé avec moins de froideur que d'habitude, presque amicalement.
—Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris en entrant que vous vous êtes trouvée fatiguée pendant une valse: me serait-il permis de vous demander si cette faiblesse est passée?
—Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, répondit Laure, une défaillance passagère qui n'a pas eu de suites.
—Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il en a été ainsi, car vous aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journée dont l'aurore va poindre bientôt.
—Vous avez raison, monsieur, il me faudra être forte! murmura Laure, avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser.
—Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination, mademoiselle—d'autant moins qu'elle me prouve votre désir de paraître à l'autel dans tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment Lapierre.
—Oh! monsieur, croyez que cette considération-là est pour fort peu de chose dans ma décision, et que cette beauté dont il vous plaît de parler, je ne m'en occupe guère.
—Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu de cet essaim de charmantes jeunes filles qui émaillent, cette nuit, vos salons, vous êtes et restez encore la plus charmante.
—En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir le madrigal, et je me demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez transformé de la sorte.
Le jeune homme se mordit les lèvres.
—Vous trouvez? fit-il narquoisement.
—Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. Il y a une heure à peine, vous sembliez soucieux, préoccupé...
—La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, et, d'ailleurs, me ferez-vous un crime de perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que je rêve depuis si longtemps?
Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et calme dans l'oeil louche de son interlocuteur.
—Il y a peut-être autre chose, dit-elle...
—Autre chose?... quoi donc?
—L'absence de certaine personne...
—Je vous comprends, mademoiselle, répliqua gravement Lapierre; vous voulez parler de monsieur Després, n'est-ce pas?
—Précisément, monsieur.
—Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain, car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pensée là-dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi, obéissant à un mot d'ordre, parti je ne savais d'où; vous vous souvenez que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait, paraît-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai?
—C'est vrai... je me souviens parfaitement.
—Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je vous déclare de nouveau que j'aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et remplir son engagement; j'aurais été charmé de pouvoir, d'un seul coup, fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne émule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas encore à désespérer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat ne se signe qu'à six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la lumière de la vérité.
—Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! répondit Laure avec gravité.
En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers le groupe formé par son futur gendre et sa fille.
—Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fiancé pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat, et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu permets, n'est-ce pas?
—Faites, répondit Laure, avec insouciance.
Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.
Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l'obsession de la foule, qui n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.
Là, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement l'avenue brillamment illuminée; puis sa pensée prit son essor et suivit son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir, elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens—l'un rayonnant comme le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!
Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit du ciel; mais quatre heures sonnèrent, puis cinq, puis six, sans réaliser le secret espoir de la malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru?
Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon.
Il était extrêmement pâle et paraissait exténué de fatigue.
Laure, assise près de sa mère et à quelque distance de la table où se tenait un grave notaire, jeta à son cousin un coup d'oeil interrogateur; mais celui-ci ne put que courber la tête dans un geste de suprême désespoir.
—Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, consommons courageusement notre sacrifice...,. Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma part de bonheur sur la terre!
Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture du contrat de mariage, faite en ce moment par le notaire.
Le plus profond silence régnait parmi les nombreux assistants, rassemblés dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat, retirés à l'écart, causaient d'une façon extrêmement animée.
Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d'une violente émotion et semblaient discuter une question d'un haut intérêt, car sur leurs pâles figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort, surtout, avait l'air furieusement excité et dominé par une de ces froides colères que l'on ne maîtrise pas.
Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer son cousin.
Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu du silence général. Il promena alors, à travers ses lunettes, un regard interrogateur sur les intéressés; puis, constatant que personne n'avait d'objection à faire, il se leva et présenta au futur époux, Joseph Lapierre, son siège et sa plume.
—Signez, monsieur, dit-il.
Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se levant, il attendit, tout en présentant la plume au notaire.
—A la future épouse, maintenant! reprit l'homme de loi. Passez la plume à votre fiancée, monsieur.
Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume.
Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément son regard vers la porte d'entrée, madame Privat intervint.
—Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle avec une certaine impatience; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs?
—J'y vais, ma mère! répondit tranquillement la jeune créole.
Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom, plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s'avança silencieuse et résignée.
Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui présenter la fatale plume.
La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...
Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque chose d'étrange. On vit Champfort s'échapper brusquement des mains d'Edmond Privat et marcher, un revolver à la main, sur Lapierre, tandis que la porte d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas pour livrer passage à un homme pâle et le visage ruisselant de sueur...
A cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri étouffée et tomba sur un siège. Quant à Laure, elle laissa échapper la plume, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grâce.
L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, à la dernière minute, c'était le sauveur, c'était Gustave Després.
CHAPITRE XXVII
Deux vieilles connaissances
Avant de mettre face à face les deux implacables rivaux de Saint-Monat, retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, arrivait cependant juste à point pour sauver Laure des bras de Lapierre.
On se rappelle que vers le soir du 22 juin—c'est-à-dire quatre fours auparavant—Després, ramassé sanglant et privé de sentiment dans le parc de la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury par le petit Caboulot, et là, confié aux soins d'un médecin; on se rappelle, en outre, que Louise avait disparu le même soir, sans que les recherches les plus minutieuses eussent donné seulement un indice relativement à cette étrange affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire pour n'avoir pas tout frais dans l'esprit le spectacle poignant du pauvre Caboulot enserré dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre sous le regard des six prunelles d'acier de son revolver.
Il va sans dire que tout cela s'était accompli à l'insu du Roi des Étudiants, cloué sur le lit de Louise par une fièvre cérébrale qui s'était déclarée pendant la nuit, et il est parfaitement inutile d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller auprès du blessé avait reçu instruction de ne pas toucher un mot de ces événements, au cas où Gustave, revenu à l'intelligence, la questionnerait.
Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions que Després n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire la disparition du Caboulot et de Louise, que dans la matinée du lundi suivant, jour où le médecin le déclara hors de danger et lui raconta ce qui était arrivé.
Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner d'où partaient tous ces coups successifs. Il se souvint du célèbre axiome de droit criminel: «Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt fait de trouver à qui pouvait, profiter la disparition du Caboulot et de sa soeur; et, rattachant ces deux attentats à la tentative de meurtre faite sur lui, quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que Lapierre, Lapierre seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses menées.
Que faire?...
Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dénonçant Lapierre aux autorités de police et le faisant arrêter dans son propre domicile?
Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta aussitôt. Sa loyauté native se prêtait mal à de semblables moyens, et il chercha autre chose.
Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser l'ennemi s'endormir dans une trompeuse sécurité, pour tomber sur lui au moment où il croirait la victoire assurée?
C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier moyen que s'arrêta l'étudiant. Il attendrait, pour se rendre à la Canardière, que la nuit fût venue, et il ne ferait que passer chez lui—le temps de prendre un certain portefeuille où était soigneusement enfermé le dossier de l'ex-fournisseur des armées américaines.
Malheureusement, Després comptait sans maître Passe-Partout, qui, nonchalamment étendu sur le talus du rempart, le guettait par une embrasure. Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du Caboulot, s'était installé dès le matin en face de la maison Gaboury et ne l'avait pas un seul instant perdue de vue.
Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse. Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage dans la chambre du malade, que quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla d'attention, dilatant ses prunelles pour essayer de percer l'épais rideau de mousseline qui masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la bonne volonté du monde, l'excellent garçon ne put que constater le passage fréquent de deux ombres derrière le malencontreux rideau.
Un autre se fût découragé.
Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.
Enfin, vers six heures du soir. Argus—le dieu des espions—eut pitié de son disciple. La fenêtre s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors de l'appui pour inspecter la rue.
Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout vit ce qu'il voulait voir, c'est-à-dire un blessé tout vêtu et assez bien rétabli pour entreprendre une petite promenade à la Canardière.
Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez le patron.
Là, il ne dit qu'un mot:
—Votre homme va venir.
—C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, n'oubliez pas qu'il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de cris. Mais un bon bâillon et des cordes solides. Allez.
Bill, surgissant du cabinet privé, emboîta le pas derrière Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Polie-Privat.
Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de maître, conduite par un élégant jeune homme et agrémentée d'un domestique en livrée, descendait rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle da la côte du Palais.
C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mère, Mme Privat.
La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait été confiée à Madeleine.
Mais revenons à Gustave Després.
Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort de ses deux enfants et lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain, le Roi des Étudiants se disposa au départ.
Il attendit cependant que la nuit fût complètement venue; puis il s'enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue Saint-Georges, où il demeurait.
Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si inopinément, faillit lui sauter au cou.
—Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il vous était arrivé malheur, et vos amis, donc!... Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu, de vous ni vent ni nouvelle!...
—Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... J'ai fait un voyage: voilà tout.
—Tant mieux. Seigneur!...
Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa, pas le temps et monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son secrétaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge, à fermoir de cuivre oxydé, qu'il dissimula soigneusement sous ses habits; puis il sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, à petit bruit.
Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, dans le parc de la Folie-Privat et s'avançait, absorbé dans ses pensées, vers le rond-point. Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, au beau milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de pénitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrêmement surpris, tellement surpris qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il voulu, du reste, que la chose eût été impossible. En effet, les agresseurs ne s'amusèrent pas à lui expliquer comment ils se trouvaient là et à s'excuser de la liberté grande. Bien au contraire, pendant que l'un lui appliquait sur la bouche un solide bâillon, l'autre, avec une dextérité inouïe, lui liait bras et jambes, le mettant dans l'impossibilité absolue de bouger.
Cela fait, le plus grand des bandits—une espèce de géant, aux formes massives—sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier.
—Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! dit-il d'une voix sourde.
—Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais gare à la dissipation! ajouta le plus petit sur un ton aigrelet.
Després n'avait garde de crier: il étouffait sous son bâillon: de gesticuler: il était ficelé comme une momie de la pyramide de Khéops.
Il se contenta donc de rager in petto et de déplorer son imprévoyance. Mais c'étaient là des regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le seul but de Lapierre, en le faisant enlever, était de l'empêcher de communiquer avec Laure avant son mariage. Després concentra toutes ses facultés à chercher un moyen de s'échapper avant le lendemain matin.
—Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n'est perdu. Je trouverai bien, d'ici à quelques heures, un expédient pour me débarrasser de mes deux coquins.
Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement conduire à la voiture formée qui attendait en, face d'une des extrémités du parc.
Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd équipage s'ébranla, pour ne s'arrêter qu'après une course d'une demi-heure.
On était arrivé.
Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à côté de la voiture.
Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers fantastiques, et qui n'était autre que la distillerie de la mère Friponne.
Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile de reconnaître qu'il était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite.
—Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux pas de la Canardière et j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m'échapper de cette vieille bicoque.
Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.
Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons le tour et entrons par la porte de derrière.
—La chambre de monsieur est prête? demanda Bill, d'un ton goguenard.
—Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout.
—En avant, alors.
Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement s'arrêtèrent en face d'une porte basse donnant sur la forêt.
—C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs.
—Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant à heurter la porte de sa formidable épaule.
—Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère Friponne va ouvrir dans la minute, s'empressa de répliquer Passe-Partout.
Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à l'instant et une vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main.
—Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin.
—On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.
La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrêta et, se baissant, souleva une trappe, d'où s'échappèrent des parfums non équivoques de whisky.
—Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en reniflant avec satisfaction.
—Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.
—Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà rendue dans les profondeurs de la cave.
Le singulier cortège descendit l'escalier par on était disparue la vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d'odeurs alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée d'icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de jour que par un soupirail grillé.
—C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s'inclinant avec une politesse comique.
—Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'être bien clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du ciel.
—Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la toiture du firmament.
—En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai? fit observer la maîtresse du logis.
—Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un prince... un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements; mais, bah! une nuit est bientôt passée.
Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la première cave, où l'attiraient invinciblement les odorantes émanations du whisky.
La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire.
Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'échapper.
Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement.
Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis; les évasions du hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux Jack Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons, peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages avec qui nous avons déjà lié connaissance.
Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous venons de voir à l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et, en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l'heure manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux liquide.
Nous n'étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout, une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de remonter à l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un pied sur la marche inférieure de l'escalier, les invitait du regard et du geste à la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les convoitises en éveil des deux acolytes.
Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque: elle monta, deux marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître.
Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un parti héroïque.
—Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.
—Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.
—Ça sent bien bon, ici...
—Ensuite?
—Eh bien! là où ça sent bon...
—Achevez.
—Moi, je reste.
—Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.
—Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux marches qu'elle venait de gravir.
—C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.
—C'est comme ça! appuya Bill, non moins résolument.
Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable; mais, heureusement, la fière attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son vieux coeur racorni.
—Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de bêtises; montez à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon.
—Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, ébranlé.
—C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui vous attend.
—A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.
Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout, qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le lecteur.
Mais là, les deux suivants de la mère Friponne s'arrêtèrent tout interloqués: la table était déjà occupée par trois buveurs.
Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient d'abord maître; Simon, puis—ô surprise agréable!—nos joyeuses connaissances des premiers chapitres: Lafleur et Cardon.
Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions là, sirotant tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?
Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui les avait fait naître sans le sou, pendant qu'il les avait dotés d'une soif prodigieuse—d'où était résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilité de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, Cardon, pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hélas!... et pas le sou!
Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se fût trouvé sur le calendrier!...
Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la nuit tombante arriva Lafleur. Le digne homme était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse qui résulte d'une grande émotion.
Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une pitié protectrice.
Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux:
—Ami Cardon? dit-il.
—Que veux-tu?
—As-tu trouvé?
—Non.
—Rien?
—Rien.
—Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime?
—Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!
—C'est vrai.
Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.
—Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?
—Si.
—Et tu n'as rien trouvé?
—Si.
—Comment, tu as un moyen?
—J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve empruntée. Je puis m'écrier, comme le grand Archimède: Eurêka! j'ai trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, nous boirons à bon marché.
—Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, dominé par une singulière émotion.
—C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. Tu sais ta chimie organique, n'est-ce pas?
—Un peu.
—Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matières amylacées?
—Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique.
—En alcool, as-tu dit?
—Oui, en alcool.
—Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit?
—C'est, ma foi, vrai.
—Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans dépourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons parader en face de leurs boutiques inhospitalières.
Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les bras du digne Lafleur.
De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine était décidée.
Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.
Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à quelques autres détails d'administration, ce fut plus difficile. Les deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de l'établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police, tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la ville.
Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à lui faire des ouvertures.
La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta avec enthousiasme.
Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où leur contenu faisait les délices des carabins.
Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d'Hypocrate ou de Cujas. A l'époque où nous en sommes rendus—c'est-à-dire deux ans après sa fondation—l'assiette de cet établissement reposait sur une base solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il atteindrait un âge patriarcal.
Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre récit.
CHAPITRE XXVIII
Ou tout le monde se retrouve
Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s'étaient donc arrêtés net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs installés autour de la table.
Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête et attendaient...
Ce que voyant la mère Friponne:
—M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène du renfort: ce sont deux gentlemen de mes amis qui s'en vont explorer le pays en arrière de Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite régalade, avant de partir.
Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, politesse qui fut imitée, sur une plus grande échelle, par les explorateurs; puis Cardon prenant la parole:
—Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, et pourvu qu'ils ne boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agréable.
Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, fit deux pas vers la table, et ployant de nouveau sa mince échine:
—Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons tâcher de vous prouver que le whisky, ça nous connaît.
—Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant prendre place à côté de son supérieur.
—A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai que je n'ai aucune confiance dans les personnes qui ne boivent que de l'eau. L'esprit de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l'eau simple—aqua simplex—alourdit le sang et y mêle de la bile... voilà mon opinion!
—J'allais vous dire la même chose, mais en termes bien moins savants, n'ayant pas terminé mes études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une bouteille pleine.
—En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria Cardon, feignant l'enthousiasme; donnez-moi la main, jeune homme: de ce moment, je vous adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant par un plein verre de whisky.
—Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura le jeune coquin, feignant lui aussi l'émotion et se précipitant sur la main de Cardon.
—C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.
—A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua Passe-Partout, tout en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se versant un énorme verre de whisky.
Chacun fit de même, et cette première rasade fut bue au milieu du plus grand enthousiasme.
Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur—qui n'avait pas encore ouvert la bouche, s'étant contenté d'observer avec attention les deux prétendus explorateurs—Lafleur, disons-nous, s'approcha de Bill et lui frappant sur l'épaule:
—Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme ça à nous regarder, sans lier plus ample connaissance?
—Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante opération de faire fonctionner son brûle-gueule.
—Je vous demande si nous n'allons pas nous associer, nous emmatelotter, comme viennent de le faire nos compagnons?
—Comme vous voudrez, répondit tranquillement Bill, en jetant un coup d'oeil sur une nouvelle bouteille, apportée par Simon.
—Alors, votre main, mon ami!
—La voilà, jeune homme.
—Vous vous appelez?
—Bill.
—Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je m'engage à vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant lesquelles nous serons ensemble.
Le gros homme sourit largement.
—Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose a faire.
—Laquelle?
—Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky.
—Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua flegmatiquement Lafleur.
Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui n'avait pas encore desserré les dents pour autre chose que pour ingurgiter d'énormes rasades:
—Simon! appela-t-il.
Celui-ci accourut, en trébuchant.
—Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa Majesté Satanas, ouvre tes oreilles.
Simon se prit les oreilles à pleines mains et les tint écartées de sa tignasse fauve: mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime valait bien un acquiescement.
Lafleur poursuivit:
—Je te charge de veiller à ce que, sur la table, le whisky succède au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de bouteilles. As-tu compris?
Pour toute réponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit l'équilibre, mesura le plancher, se releva péniblement, puis disparut dans le cabinet noir du fond, après avoir reçu une taloche de sa tendre mère.
Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, qu'il pressait amoureusement sur son coeur.
Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la table, Lafleur s'écria:
—Mes amis, à présent, que nous nous connaissons pour des gaillards solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement, je propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, buvons à l'éternelle amitié que nous venons de contracter, le gros Bill et moi.
—Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les colombes se dévorent entre elles, plutôt qu'un nuage n'obscurcisse une si belle amitié!
—A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, tout en cachant négligemment le sien, qui était aux trois quarts rempli d'eau.
Cette recommandation était inutile pour les deux nouveaux arrivants, car ils avaient une soif de fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter largement le gosier.
La santé des nouveaux amis fut donc bue avec entraînement; puis vint celle de Simon, celle de la mère Friponne, puis celle du grand chien fauve, puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui boire.
A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux quatre-cinquièmes ivre. Bill avait la figure vermillonné et turgescente; Passe-Partout demeurait pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs lançaient des regards en vrilles tout tordus d'éclairs joyeux; Simon avait roulé sous la table et ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le nez sur ses genoux, cuvait son whisky en face de la cheminée.
Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres encore que les autres. Le premier avait, sans cérémonie, escaladé la table, et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson favorite: le Grand-père Noé, à laquelle répondait, d'une voix de girouette rouillée, l'illustre Cardon.
Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de quatre heures du matin, où Passe-Partout se déclara tout-à-fait incapable de boire une seule goutte de plus et manifesta le désir de garder l'atome de lucidité qui lui restait.
Bill se récria:
—Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il d'un ton lamentable.
—Il est temps de songer à nos affaires, répondit Passe-Partout.
—Au diable les affaires!... reprenait le géant.
—Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu au diable, lui aussi?
—Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...
—Chut!
Cette dernière recommandation fut accompagnée d'un si formidable coup de pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur leurs escabeaux.
Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent négligemment.
Chose singulière, malgré l'énorme quantité de whisky qu'ils avaient bu, les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et toute trace d'ivresse avait disparu.
Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d'inquiétude dans le regard, cherche à se rendre compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à nos lecteurs.
On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, Passe-Partout sauta à terre et courut à la masure de la mère Friponne; on se souvient aussi qu'il revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du monde, et qu'il faudrait tourner la maison, pour entrer par derrière. Ce qui fut fait.
Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas exécutées sans éveiller l'attention des hôtes de la mère Friponne. Or, comme ces hôtes n'étaient rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des amis de Gustave Després et du Caboulot, disparus si étrangement depuis quelques jours, on conçoit que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre la puce à l'oreille.
Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille pour regarder par la fenêtre et assister au singulier transbordement que nous avons décrit. Malheureusement, la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, se cacha derrière un nuage au moment où le lugubre cortège passa près de la maison, et ils ne purent distinguer les traits de l'homme garrotté et bâillonné que l'on était en train de mettre à l'ombre.
Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil et fit naître dans leur esprit une étrange émotion, mêlée d'une espérance vague... Si c'était Gustave ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... Ce Lapierre de malheur en était bien capable, après tout!
—Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré Lafleur à l'oreille de son camarade; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce soir pour rien.
—Tu crois donc que ça pourrait être...? avait répliqué Cardon.
—Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, chut! voilà nos bandits qui remontent de la cave. Tâchons de les griser et de ne pas perdre la boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça...
L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux prétendus explorateurs—une petite qualité inventée par l'ingénieuse vieille—mit fin au colloque, et l'on s'apprêta à bien recevoir des gentlemen aussi considérables.
Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses furent accueillis les honorables explorateurs du pays situé en arrière de Charlesbourg; nous avons entendu les serments d'éternelles amitié échangés entre les quatre nouveaux amis et scellés de formidables libations—réelles pour Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux étudiants; il nous a même été donné de suivre les progrès de l'ivresse chez l'insatiable géant et—ô néant de la vertu humaine!—chez l'incorruptible lieutenant de Lapierre.
Le programme tracé par Lafleur avait donc été exécuté sans encombre quant à ce qui concernait l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près de cinq heures du matin, toute tentative pour faire jouer les deux apôtres avait échoué.
De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent d'un nouveau stratagème; ils feignirent de dormir.
C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara en avoir assez et refusa de boire la dernière bouteille avec son vorace compagnon.
La partie semblait donc fort compromise et les étudiants se disposaient à dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre, imprudemment échappé à Bill, éclata comme une bombe à leurs oreilles.
L'effet fut instantané.
Plus de doute: l'homme garrotté que les deux chenapans avaient transporté dans les caves de la masure ne pouvait être autre que Després ou le Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait se célébrer le matin même!...
Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement de leurs sièges; puis, avec la même insouciance, ils se dirigèrent chacun vers leur ami de fraîche date...
Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit une main dans sa poche, d'où il tira rapidement un revolver. Mais le pauvre garçon n'eut pas le temps de s'en servir: Cardon bondit sur lui, empoigna l'arme et l'arracha des mains de Passe-Partout; puis, de la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu'il alla proprement coller à la muraille.
De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer Bill; mais voyant ce dernier dans l'impossibilité absolue de se lever, il se contenta de le fouiller et de lui ôter son poignard.
—Des cordes cria Cardon. Va prendre celles qui lient Després.
Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable fracas l'arrêta sur le seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un léopard en face do lui.
—A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet homme d'une voix terrible.
—Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants.
C'était, en effet, Gustave Després.
Comment s'était-il échappé? par quel trou de souris avait-il passé?
Nous allons le dire.
La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons du dernier de ses geôliers, que Gustave sortit de son impassibilités et chercha à se débarrasser de ses liens.
La chose n'était pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier s'épuisa en effort, infructueux. Les cordes étaient solides et le ficelage exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité de desserrer les tenaces noeuds coulants qui retenaient les poignets derrière le dos.
Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, se laissa retomber sur le soi, dans un état de prestation complète.
Mais le corps se reposait, la tête continua du travailler.
Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune homme tressaillit sur sa couche raboteuse. Une idée venait de lui traverser la tête: «Si je pouvais prendre mon couteau!»
Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le couteau en question se trouvait dans la poche de droite du pantalon... et comment l'atteindre?...
N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. Il se tourna, se retourna, se tordit, réussit à introduire le bout de ses doigts dans la bienheureuse poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le perdit, le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe...
Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait sur le sol!
Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout fut l'affaire de cinq minutes.
Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre; il était libre... dans sa prison!
Gomme on peut le supposer naturellement, le bâillon sous lequel étouffait le prisonnier subit le même sort que les liens, et le Roi des Étudiants put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés.
Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter sa prison. Un rayon de lune qui filtrait par le grillage d'un petit soupirail lui ayant paru insuffisant pour bien étudier les lieux, le jeune homme alluma une allumette, puis deux, puis six, puis d'autres encore.
Après cette série d'illuminations fastueuses Gustave savait ce qu'il voulait savoir; il était fixé sur l'unique chance qu'il avait de se tirer d'affaire.
On n'a pas oublié que la cave où avait été transporté notre ami se trouvait du côté du nord, séparée de la distillerie par un mur mitoyen et ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés de la masure, dont un servait de prison à la malheureuse soeur du Caboulot.
Or, le plancher supérieur de cette cave était dans un état complet de délabrement. Les madriers qui la composaient étaient aux trois-quarts pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la pesanteur.
Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientôt fait justice de ce bois vermoulu et se mit à l'attaquer avec énergie et précaution, de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.
Au bout d'une demi-heure de travail, deux des madriers du premier plancher étaient coupés et leurs débris gisaient par terre, laissant béante une ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure nord de la cave.
Restait le deuxième plancher—celui qui formait le parquet de la pièce au-dessus. Després se reposa cinq minutes et recommença à jouer du couteau.
Ce fut plus long, car le plancher supérieur se trouvait être en meilleur état que l'autre; mais enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une heure, une coupure transversale en avait séparé les madriers et il ne restait plus qu'à les faire basculer sur la solive qui touchait à la muraille.
Després avait un crochet à son bienheureux couteau; il l'introduisit dans la rainure, tira à lui et faillite pousser un cri de joie, en voyant le jour lui arriver à flots par l'ouverture que laissaient les madriers en tombant.
Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, lui était réservée.
En passant sa tête par le trou pour se hisser à l'étage supérieur, Gustave aperçut une jeune fille assise sur un méchant grabat, dans le coin d'une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tête dans ses mains et lui tournait le dos. Elle était, sans doute, sous le coup d'une immense préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que faisait Després en prenant pied dans son réduit.
Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la jeune fille se retourna, effrayée, et deux cris étouffés partirent simultanément:
—Gustave!
—Louise!
Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des bords du Richelieu sentirent leur coeur envahi par un flot de souvenirs douloureux. Louise était trop émue pour parler, et Gustave, brusquement placé en face de cette jeune fille qu'il avait tant aimée, croyait entendre gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, les dernières rumeurs de sa passion expirante.
Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein d'angoisses.
—Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons dans de tristes circonstances.
—Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant sa bête blonde et son visage pâle, que vous est-il donc arrivé et comment se fait-il que je vous retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout sanglant et évanoui?
C'est toute une histoire. J'ai été transporté chez vous par Georges et je n'en suis parti qu'hier soir, après que les soins assidus de votre excellent père et d'un habile médecin m'eussent remis sur pied.
—Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous m'apparaissez comme dans les contes de fées, surgissant des entrailles de la terre.
—Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en veut beaucoup et ne me l'a que trop prouvé, répondit Gustave, avec un, sourire amer.
—Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée!
—Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur Lapierre.
—Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...?
—De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner dans un endroit écarté?... non, mademoiselle; il lui restait à me séquestrer: c'est ce qu'il vient de faire.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune fille; mais c'est donc un monstre que cet homme?
—Comme vous dites, mademoiselle, répondit Després, en s'inclinant froidement.
Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:
—Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous ici?
—Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le parc de Mme. Privat, baignant dans votre sang.
—Comment vous trouviez-vous là? demanda le jeune homme, avec une certaine anxiété.
Louise hésita un instant, puis répondit d'une voix douce:
J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant votre départ, nous allions à votre rencontre;
—A ma rencontre!... Et pourquoi?
Louise tomba à genoux, prit les mains de Després et murmura en sanglotant:
—J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée!
Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa fiancée se dressa un moment devant ses yeux, escorté du spectre sévère de la vengeance... Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment fortes, la souffrance élève le sentiment et met au coeur la sainte compassion...
Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, les deux sinistres apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement:
—Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je te pardonne!
La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce pardon, ne répondit qu'un mot:
—Merci!
Puis elle ajouta aussitôt:
—Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le devoir t'appelle. Il y a là-bas une malheureuse enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi et vole à la Canardière.
—Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton témoignage ne sera pas inutile.
—Je suis prête à tout.
En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la maison, chantant ce refrain connu: