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Le Roi des Étudiants

Chapter 7: CHAPITRE V Trahison
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About This Book

A youthful ensemble of medical students is sketched through boisterous gatherings, drinking songs, and playful rivalries that animate their cramped rooms and excursions. Individual portraits highlight the boisterous instigator, the practical joker, the clever underling, and a congenial young man whose outward cheer conceals anxieties about imminent professional life. The narrative shifts between comic, convivial episodes and quieter moments that expose fears about exams, love, and duty. Hints of mistrust and betrayal complicate friendships, forcing characters to confront loyalty and ambition. Overall, the work blends episodic scenes, social banter, and reflective passages to evoke the tensions between student revelry and adult responsibility.




CHAPITRE V

Trahison

Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette exclamation un peu prétentieuse; mais Després, lui, eut un singulier tressaillement. Il regarda l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa sur son front, comme si une idée nuageuse cherchait à en jaillir.

Apparemment que cette idée lui parut folle, car il hocha bientôt la tête et poursuivit:

«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et sans la moindre appréhension du côté de Lapierre. Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru commettre une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, elle se montrait toujours pour moi si prévenante, si gracieuse, si aimante, que c'eût été vraiment folie de lui prêter des idées de trahison.

«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d'août, faire une absence de trois ou quatre jours pour aller régler certaines affaires à Saint-Jean.

«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise les plus chaudes recommandations de ne pas être longtemps dans mon voyage, et du bon Lapierre les meilleurs souhaits.

«La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et, à la nuit tombante, j'arrivais à destination.

«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que je ne m'y attendais, et, dès le lendemain, je pus effectuer mon retour.

«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le temps était beau. Pas un souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à Saint-Monat dans le courant de la soirée.

«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à un mille environ de chez moi. Quoiqu'il n'y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant distinguer l'îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre sur une plaque d'acier bruni.

«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, afin d'éviter le courant des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la berge.

«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un endroit bien connu, au fond d'une petite baie où se déchargeait le bras de rivière déjà décrit.

«—C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion bizarre tenait mon aviron immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! Un sentiment d'angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un pressentiment mystérieux, comme l'appréhension d'un malheur!

«L'image de Louise, de ma Louise adorée que je n'avais pas vue depuis deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était celui de Lapierre qui l'arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique!...

«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant énergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la direction de la baie.

«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route?

«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais poussé invinciblement vers la petite lumière; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle m'aspirait comme le terrible maelstrom des côtes de Norvège.

«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d'oeil. Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant même pas toucher le rebord de l'embarcation.

—Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi, et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes en les frôlant, puis s'arrêta.

—J'étais arrivé.

—Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite crique du bras de rivière, ombragée de massifs très épais, et à une vingtaine de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, qui était celle de la chambre de Louise.

«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard ardent cette fenêtre bien-aimée, derrière laquelle devait se trouver ma douce fiancée. J'espérais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille; je lui dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course.

«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en conclus que la pieuse Louise adressait à Dieu sa prière accoutumée, avant de se mettre au lit.

«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, à cette minute précise où je suis à deux pas d'elle, un pater et, un ave pour que son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.

Amère ironie de ma pensée!

«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un bruit étouffé de conversation à voix basse me parvint.

«J'éprouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me glissant silencieusement à travers le feuillage, de l'endroit d'où semblaient partir les chuchotements.

Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez près pour être sûr de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystérieuse, j'écartai doucement le feuillage et je regardai.

A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il y avait un homme et une femme. L'obscurité m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.

«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma fiancée! Leur voix, qui se fit entendre au même moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.

«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que j'aimais le plus au monde, qui m'avait juré une inviolable fidélité et que j'avais arrachée, deux mois auparavant, à une mort certaine!... trahi par l'homme qui me devait aussi la vie, par l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la veille même, des paroles d'amitié, par le confident qui avait reçu tous les secrets de mon coeur!

«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait en pleine poitrine était porté trop soudainement!... Un flot de sang me monta aux yeux et je dus me cramponner désespérément à un arbre, pour ne pas tomber.

«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une froide rage serra mes tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis:

«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant; je suis un juge! Écoutons.

«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme dans un seul sens: l'ouïe; j'entendis mot à mot le dialogue suivant:

—En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, vous êtes trop pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et n'auriez-vous de courage qu'à la clarté du soleil?

—Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait la jeune fille.

—Peur de quoi?

—Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le feuillage, du coassement des grenouilles au bord de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans ces gorges sombres...

—Allons donc!

—Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne s'élèvent que pour me reprocher mon infidélité.

—Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles n'ont rien à voir dans nos affaires, croyez-moi.

—Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague terreur que j'éprouve n'est pas de ceux que l'on surmonte par le raisonnement.

—Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous aime, vous chasseriez bien vite toutes ces idées superstitieuses et vous ne craindriez rien au monde, quand je suis là pour vous défendre.

—Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, je trahis des serments solennels; lorsque je trompe à toute heure du jour un franc et loyal jeune homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le dévouement de celui qui m'a sauvé la vie en jouant vis-à-vis de lui la comédie de l'amour, tandis que mon coeur appartient à un autre; vous me demandez si je vous aime!...

Louise avait prononcée cette tirade d'une voix forte, quoique étouffée, et avec une énergie fébrile. Je n'en perdis pas un mot, pas une intonation. Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, la tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage baigné de larmes.

Lapierre reprit:

—Je vous crois, Louise, et la démarche que vous faite ce soir confirme vos dires; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles!

—Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m'y résoudre.

—Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? Vous n'aimez pas l'homme que vos parents vous destinent; pour vous soustraire à la dure nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez avec celui que votre coeur a choisi... Encore une fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange?

—Gustave Després m'a sauvé la vie!

—La belle affaire! Tout autre, à sa place, en eût fait autant. Est-ce qu'on laisse périr sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui porter secours?

—Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être jamais qu'à lui!

—Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes d'engagements ne tirent pas à conséquence et se rompent tous les jours. Després a abusé de votre jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous faisant promettre une chose semblable. C'est tout simplement odieux.

A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai pâle de colère et prêt à bondir sur lui; mais la voix de Louise m'arrêta.

—Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, à la môme heure, soyez ici: je vous dirai à quoi je suis résolu.

—Ne craignez-vous pas le retour de Després?

—Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait au moins trois jours.

—J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, Louise, que le temps presse et que la découverte de notre liaison peut tout gâter.

—Demain, j'aurai pris une décision.

—A demain, donc! La frontière n'est pas loin et mon canot est rapide.

—Je serai prête. A demain!

Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de moi, le bruit des branches froissées par Lapierre, qui regagnait son canot.

Je le laissai partir.

Cinq minutes après, je filais silencieusement dans son sillage. Mon heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un homme qui n'est pas pressé.

Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour obliquer à gauche et me diriger vers la demeure de mon père.

Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je l'entendis atterrir presque en même temps que moi.




CHAPITRE VI

Le drame de l'îlot

Després, après s'être recueilli un instant, reprit ainsi sa narration:

«La découverte de la honteuse trahison dont j'étais victime avait réveillé dans mon coeur une foule de passions assoupies jusqu'alors. De sombres idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous l'empire d'une de ces colères blanches qui ne raisonnent pas que je pris un parti.

«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait à la maison de mon père; et, après avoir rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir de suite, et le priai de ne pas révéler à personne mon retour nocturne à Saint-Monat.

«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de mes allures mystérieuses; mais je le rassurai en lui disant qu'il s'agissait tout simplement d'un pari à gagner, et je fis mes préparatifs de départ.

«Ce ne fut pas long.

«De l'argent, quelques hardes, des provisions pour deux jours et une paire de revolvers chargés composèrent mon bagage, et je quittai la maison paternelle comme deux heures du matin sonnaient au coucou du salon.

«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé dans le fourré le plus épais de l'îlot, ayant eu soin de hâler mon canot à sec et de le dissimuler dans un fouillis de broussailles.

«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire pour y passer la journée, était d'abord d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour, ensuite d'être plus à portée d'observer ses allées et venues.

«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au soir.

«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez mon père et chez quelques, autres personnes du voisinage, mais son canot ne bougeait pas.

«La nuit vint, sombre, silencieuse—une vrai nuit de contrebandier, de bandit. Je distinguais à peine les deux rives du fleuve; et si quelques maigres rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité compacte, il m'aurait été bien difficile de constater le départ du coquin.

«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue, et, vers dix heures environ, je pus y voir le canot de Lapierre se dessiner sur le fleuve comme une ombre légère et glisser rapidement vers l'îlot.

«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, comme je m'y attendais, le canot vint s'y ensabler, et l'homme qui le montait sauta à terre et alla déposer, non loin de là, derrière un rocher, quelque chose qui me parut être un paquet de hardes.

«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, le canotier avait rejoint son embarcation et nageait ferme dans la direction de la rive gauche.

«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à mon tour, je sautai dans mon canot et m'élançai silencieusement sur ses traces.

«Après une dizaine de minutes de cette chasse nocturne, j'abordais dans ma petite crique de la veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon poste d'observation de la nuit précédente.

«Lapierre était déjà rendu près de la maison. Je vis sa silhouette qui s'estompait faiblement sur le mur blanchi à la chaux.

«Tout semblait sommeiller dans la maison. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres. Le monotone trémolo des grenouilles dans les ajoncs du rivage interrompit seul le silence pesant de la nuit.

«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une porte qui s'ouvrait; puis des pas légers se firent entendre, et Louise, en costume de voyage parut auprès de Lapierre.

—Enfin, vous voilà! fit le coquin.

—Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix navrée, à quelle affreuse démarche m'obligez-vous?

—Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous reprennent.

—Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre Gustave, le trahir!

—Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents—car, une fois mariés, nous reviendrons; quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez plaisir en le laissant là où il est.

—Il me semble que je fais un rêve terrible et que je ne pourrai jamais me résoudre à vous suivre.

—En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une décision, car je n'ai aucunement l'intention de passer ainsi toutes les nuits à courir sur le fleuve.

—Si nous attendions encore quelques jours...

—Pas une heure. C'est assez d'enfantillage comme cela. Suivez-moi cette nuit même, ou retournez à votre premier amoureux... Il n'est pas fier, ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de recueillir les débris de ma succession.

«Remarquez en passant, messieurs, comment le brutal Lapierre traitait cette jeune fille, qu'il prétendait, aimer et quelle abjecte soumission Louise avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut tenir ainsi dans une crainte salutaire... La verge leur est douce et les coups de fouet leur semblent des caresses.

«Pauvre et sotte humanité!

«Mais je poursuis... Après quelques secondes, Louise répondit brusquement:

—Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre destinée s'accomplisse: emmenez-moi.

«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit la jeune fille dans ses bras et la transporte dans son canot. Puis il poussa au large et disparut sur le fleuve sombre.

«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles de Louise, j'avais regagné à pas de loup mon embarcation, et je fuyais comme une flèche vers l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive.

«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où Lapierre, une heure auparavant, avait, mis pied à terre. J'étais sûr que le coquin s'y arrêterait encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque main, et blotti derrière un rocher.

«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de se consommer; et, plutôt que de laisser impunies brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami Lapierre...

—La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me voilà!

«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je repoussai au large leur canot, qui partit à la dérive et disparut aussitôt dans l'obscurité.

«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun une exclamation:

—Després! Gustave!

—Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force—Gustave Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després qui, a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!

—Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?

—La mort! répondis-je d'une voix stridente.

—Pour tous deux?

—Pour toi seul, coquin.

—Et pour mademoiselle?

—Le mépris!

—Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main morte, monsieur le juge!

—Je me venge! fut la réponse.

«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces accents qui portent immédiatement la conviction.

—La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me voilà!

«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je repoussai au, large leur canot, qui partit à la dérive et disparut aussitôt dans l'obscurité.

Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun une exclamation:

—Després! Gustave!

—Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force—Gustave Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després qui a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!

—Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? demanda impudemment Lapierre.

—La mort! répondis-je d'une voix stridente.

—Pour tous deux?

—Pour toi seul, coquin.

—Et pour mademoiselle?

—Le mépris!

—Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main morte, monsieur le juge!

—Je me venge! fut la réponse.

«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces accents qui portent immédiatement la conviction.

«Pourtant, il feignit encore de badiner.

—Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres? ricana-t-il.

—Moi!

«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai:

—Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous nous placerons à chacune des extrémités de l'îlot, et nous tirerons à volonté nos six coups.

«Lapierre recula.

—Un duel? fit-il.

«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta vie, ce n'est point par un assassinat que je prétends l'avoir.

—Un duel sous les yeux d'une femme?

—Cette femme en est la cause: il faut qu'elle voie son oeuvre.

—C'est une lâcheté cruelle!

—Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler de lâcheté, toi que je surprends en flagrant délit de trahison, en train de déshonorer à jamais une famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie qui ne te vont pas, et prépare-toi plutôt à disputer ta misérable vie.

—Et si je ne veux pas me battre, moi?

—Si tu refuses de te battre, infâme larron d'honneur, aussi vrai que Dieu m'entend, je vais te tuer comme un chien.

«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux et qu'il fallait s'exécuter coûte que coûte. Il se mit à trembler tout de bon.

—Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert; tu n'as pas envie de l'assassiner, je suppose?

—Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre côté de l'îlot, un amas de roches derrière lequel elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon canot, que j'ai caché à quelques pas d'ici; si tu es vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, fais vite, où je vais te frotter les côtes pour te donner du courage.

«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre. Il bondit vers la jeune fille et, malgré ses supplications et ses gémissements, la transporta au lieu convenu.

«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix sauvage:

—A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit Després, tu veux du sang! Eh bien! je vais voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit. Où est mon revolver?

—Je viens de le déposer sur le paquet de hardes que tu destinais à mademoiselle, vilaine caricature de Don Juan! répondis-je, en gagnant à la hâte l'extrémité nord de l'îlot.

«Il était alors environ minuit.

«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant pas encore levée, c'est à peine si la clarté blafarde des étoiles permettait de voir à quelques pas devant soi.

«C'était donc à peu près au hasard que nous allions tirer, à moins de marcher l'un sur l'autre, ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur notre feu réciproque.

«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant un abri quelconque, lorsqu'une détonation retentit et qu'une balle siffla à mon oreille.

«Je me retournai vivement et ripostai au hasard.

«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan! une autre détonation suivit et qu'une seconde balle me passa dans les cheveux.

«—Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre attend mon feu pour mieux viser. Ce n'est pas si bête pour un coquin de son acabit.

«Cette constatation faite, j'avançai de quelques pas et tirai à mon tour sur une ombre qui semblait se mouvoir.

«Un coup de feu me répondit immédiatement, mais, cette fois-ci, à une trentaine de pieds de moi tout au plus. La balle fit éclater une branche à mes côtés.

«—Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche sur moi, comme je marche sur lui. Ce sera plus tôt fini.

«Et je lâchai mon troisième coup.

«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables que mes oreilles n'avaient que trop perçus, je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre.

«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre m'envoya sa quatrième balle à quelques pouces seulement au-dessus de la tête.

«En ce moment, je vis pendant deux secondes sa silhouette se dessiner près d'un arbuste. Mon revolver était en position: je tirai.

«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le bruit d'un corps pesant s'affaissant dans le feuillage.

«—Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je.

«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus à l'endroit où Louise attendait le résultat de la lutte. Elle était probablement évanouie au premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, les mains cramponnées au rocher qui lui servait d'abri.

«—Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable que je viens de tuer ne s'était pas rencontré sur notre chemin, comme nous aurions été heureux!

«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de m'attendrir. Je la transportai dans mon canot et la ramenai chez elle.

«Au moment où je la déposais près de la maison de son père, elle reprit ses sens et me reconnut.

«Après m'avoir regardé avec effroi pendant quelques secondes, elle détourna la tête et ses lèvres murmurèrent un mot sanglant:

«—Assassin!

«—Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je gravement. Ce n'est pas moi, mais bien votre coquetterie qui a couché dans les bruyères de l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil. Souvenez-vous-en, Louise, et... adieu!

«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une mortelle tristesse, et, toute la nuit, je remontai le Richelieu à grands coups d'aviron.




CHAPITRE VII

Kingston et Kentucky

Després s'arrêta, un instant à cette phase de son récit.

Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit soudain d'une expression de haine impossible à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses yeux, et il reprit d'un ton farouche:

«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste à dire.

«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant vers la frontière. A la pointe du jour, je me trouvais tout au plus à quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire de la liberté, du salut. Mais j'étais exténué, je n'en pouvais plus; mes mains, gonflées outre mesure par le maniement de l'aviron, refusaient absolument le service...

«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos.

«Je me trouvais alors en face d'un grand bois de sapins et de bouleaux. J'y cachai mon canot et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un profond sommeil.

«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je jugeai que j'avais dû dormir plusieurs heures.

«Pour réparer autant que possible cette grave imprudence, je me hâtais de remettre mon embarcation à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par une dizaine d'hommes qui bondirent sur moi et m'arrêtèrent.

«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre que je croyais avoir tué et que je retrouvais plein de vie, ayant reçu tout au plus une blessure légère, à en juger par un de ses bras, qu'il portait en écharpe.

«Je compris tout.

«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint par ma balle, avait poussé un cri d'agonie et s'était laissé choir tout de son long, contrefaisant le mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ, il s'était empressé de mettre les autorités à mes trousses.

«—Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec un ricanement d'hyène, il paraît que te voilà descendu du banc de la jugerie! C'est dommage, parole d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière en prononçant ma sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, si tu perds le rôle de juge, tu porteras toute ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à ta taille!

«—Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût, en lui tournant le dos.

«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur vulgaire, et c'est ainsi que je fus conduit à Saint-Jean, où je fus interné dans la prison commune.

«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement, grâce aux menées de Lapierre, je fus trouvé coupable.

«On me condamna...

—A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant que Després se taisait.

—Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le Roi des Étudiants.

—Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien de temps?

—Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé à la clémence de la cour.

—Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut pas...

—J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me l'avait prédit Lapierre, la casaque du forçat; pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte avec les meurtriers, les voleurs et les faussaires; travaillant sous le fouet des gardiens, mangeant à la gamelle du galérien!

—Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli de douze ans et ont amassé bien du fiel dans mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre de ces murs lugubres du pénitencier de Kingston!

«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la liberté.

«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à qui l'avenir sourit. Mon âme avait bu à la source d'amertume et s'en était imprégnée. La blessure que l'on venait de faire à mon honneur et à mes sentiments les plus intimes me brûlait comme un fer rouge.

«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher dans le fracas de la guerre américaine, sinon l'oubli, du moins un adoucissement à mes tortures morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de moi-même.

«Une autre raison—et celle-là bien plus impérieuse—me poussa à cette détermination.

«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille de Louise s'était éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait une position intenable, et que le mécréant, après s'être ainsi vengé d'un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour me faire abandonner famille et patrie.

«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m'engageai dans une armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au général Beauregard.

«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur l'homme que je cherchais, et je me trouvais précisément dans un des avant-postes où maître Lapierre exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes fois l'occasion d'observer ses allées et venues d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait là rondement ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il était à la fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le compte de l'armée du Nord.

«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage opérait et quelle habileté il savait déployer dans ses multiples occupations.

«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel Privat n'était que la centième répétition de comédies aussi odieuses, exécutées aux avant-postes des années, tantôt au détriment des confédérés, tantôt à celui des fédéraux, suivant le bon plaisir de ses intérêts pécuniaires, à lui.

«Il est infiniment probable que si l'audacieux coquin avait su que son plus mortel ennemi se trouvait dans les mêmes parages que lui, observant tous ses agissements, épiant ses moindres démarches, il aurait décampé sans tambour ni trompette.

«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe que j'avais laissé croître, et, je prenais tellement de précautions pour ne pas être reconnu, que maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite sécurité.

«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires, c'est-à-dire pour accumuler contre lui autant de preuves que possible—une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion ennemi; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens à employer, lorsqu'il s'agissait d'augmenter ma liste.

«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait clandestinement du quartier-général ennemi, je m'embusquai sur son passage et, après l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur de grand chemin.

«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se trouva que le misérable portait sur lui, cette nuit-là, une véritable cargaison de papiers compromettants: correspondances secrètes, instructions, etc., de quoi faire fusiller dix espions.

«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment et à frapper un coup décisif.

«Ma qualité de secrétaire du général commandant l'armée me permettait de le voir à toute heure. J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp était en mouvement. Nous marchions à l'ennemi.

«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, épouvantable. Nous fûmes battus et obligés de retraiter précipitamment bien en arrière de nos lignes précédentes.

«C'est dans cette affreuse retraite que je fus blessé d'un coup de feu, qui mit fin à ma carrière militaire.

«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence traînait en longueur et que, d'ailleurs, je ne pouvais espérer reprendre mon service de sitôt, j'obtins mon congé et je revins au pays.

—Et Lapierre? demanda Champfort.

—Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il revint des États-Unis. C'est la Providence, comme je l'ai dit, qui le jette sur ma route. Cette fois-ci, il ne m'échappera pas.

—C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, dont la physionomie était transformée et qui lançait des éclairs par ses yeux bleus.




CHAPITRE VIII

On se reconnaît

On conçoit l'étonnement des étudiants à cette exclamation véhémente de l'enfant.

Chacun se demandait par quelle crise passait le camarade et quelle raison il pouvait avoir pour réclamer ainsi le droit de punir Lapierre; puis, rapprochant cette toquade de la singulière agitation qu'il avait manifestée pendant le récit de Després, on était bien empêché de trouver une réponse.

Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma une de sa cervelle empâtée:

—Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme cent mille Polonais.

—Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon.

—C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, Cardon, pourvoyeur malhonnête que tu es!

—Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire, à présent que tu en as plein ta vilaine trogne, riposta Cardon, blessé dans sa dignité de fournisseur.

—Trogne toi-même!

—Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous pas vous chicaner, maintenant?

Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis près de la table, le front dans ses mains:

—Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces deux ivrognes que tu n'es pas saoul et que tu parles sensément.

Pour toute réponse, le jeune homme se leva en face de Després et le toisant minutieusement:

—Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme se parlant à lui-même. Seulement, tu es si changé depuis sept ans, que je ne t'aurais certes pas reconnu, sans cette, histoire...

—Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à son tour, regardait le petit étudiant dans les yeux et lui trouvait une bizarre ressemblance.

—Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix émue, que la destinée a d'étranges voies et qu'elle place aujourd'hui en face l'un de l'autre deux hommes qui étaient amis de vieille date, sans se connaître...

—Mais nous nous connaissons depuis plus d'un mois!

—Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé mon vieux Gustave, que sous le sobriquet de Caboulot donné par les camarades devait se lire le nom de Jacques Gaboury?

—Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que j'ai sauvé là-bas, le frère de... Louise! exclama Després, en mettant ses deux mains sur les épaules de l'enfant et le dévorant du regard.

—Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin qui allait se noyer dans le Richelieu, sans ton secours.

—Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des Étudiants. En effet, ta figure me revient maintenant, malgré que je n'aie pas eu l'occasion de te voir longtemps là-bas.

—Seulement le temps des vacances... J'étais au collège, vois-tu.

—Je me souviens, je me souviens... Comme tu es changé, mon pauvre Jacques! Ce sont bien les mêmes traits principaux, les mêmes yeux, surtout... Mais tout cela a pris des formes plus accusées... Et puis, tu as grandi, tu t'es développé—si bien que je ne t'aurais certainement, pas reconnu, mon cher enfant.

—Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais guère qu'une dizaine d'années lorsque tu venais... chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup attention à un gamin de cet âge.

—Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t'a pas frappé?

—Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. Ta moustache a poussé, ton teint est plus brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il faut le savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, Gustave Després, le joyeux garçon qui s'appelait là-bas Gustave Lenoir.

—Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans la cime du sapin le plus vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé par bien des épreuves depuis le bon temps où nous nous sommes connus pour la première fois, et mon front en garde les empreintes indélébiles.

—Pauvre Després! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j'ai renoué notre amitié d'autrefois.

—Non-seulement je te le permets, mais encore je t'en prie, toi et les autres. C'est le nom de ma mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas sur ses registres d'écrou.

Le Caboulot courba la tête et garda le silence.

Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.

Le premier admirait les mystérieux décrets de la Providence, qui faisait converger sur la tête du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices et se disposait à le frapper.

Quant aux deux autres, gorgés de whisky et ahuris par tous les étonnements de cette nuit mémorable, ils se demandaient sérieusement s'ils assistaient pas à une représentation dramatique et attendaient tranquillement, la fin de la pièce pour se communiquer leurs impressions.

Au bout de quelques secondes, Després regarda son petit ami et lui demanda d'une voix mal assurée:

—Et... elle?

—Tu veux savoir où elle est?

—Oui.

—A Québec.

—Seule?

—Avec mon père et moi.

—Ta mère est donc...?

—Morte, mon vieux, morte de chagrin.

—Pauvre femme!

Le Caboulot essuya une larme.

—Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle a terriblement expié son erreur; elle a bien souffert...

—C'était justice! murmura Després.

—Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois pas inexorable pour ma pauvre soeur. Si toutes les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la sienne mérite pardon et indulgence.

Després ne répondit pas, mais un éclair traversa sa prunelle sombre et sa figure prit une dure expression d'inflexibilité.

En ce moment, trois heures du matin sonnèrent à l'horloge de la pension.

Champfort se leva.

—Trois heures, dit-il: je rentre.

—Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons beaucoup à causer.

—Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne à la maison, moi aussi; nous ferons un bout de chemin ensemble.

—Partons, firent les jeunes gens.

—C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en tous et laissez-nous, à Cardon et à moi, la besogne d'achever la bouteille qui reste.

—Garde-là pour demain, dit Després.

—Jamais! protesta majestueusement le diurne homme. Morguienne! ce serait du propre: Lafleur reculer devant une bouteille! Allons, estimable compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur Cardon, un petit... un dernier coup de coeur!