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Le roi Lear

Chapter 11: SCÈNE I
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About This Book

An aging monarch decides to divide his realm among his three daughters, rewarding flattery and disinheriting the honest youngest. The two eldest quickly turn against him, strip him of authority and dignity, and his despair leads to a catastrophic mental collapse. A parallel story follows a betrayed noble and his sons, one honest and one treacherous, producing disguise, blinding, and attempts at redemption. Military movements, family treasons, and failed restorations culminate in a bitter final conflict that ends with multiple deaths and unresolved sorrow. The work probes authority, filial duty, sight and insight, and the fragile line between reason and madness.


SCÈNE III

Appartement dans le palais du duc d'Albanie.

GONERILLE, OSWALD.


GONERILLE.—Est-il vrai que mon père ait frappé mon écuyer parce qu'il réprimandait son fou?

OSWALD.—Oui, madame.

GONERILLE.—Par le jour et la nuit! c'est m'insulter. A chaque instant, il s'emporte de façon ou d'autre à quelque énorme sottise qui nous met tous en désarroi: je ne l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent tapageurs, et lui-même il se fâche contre nous pour la moindre chose.—Il va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler. Vous lui direz que je suis malade, et vous ferez bien de vous ralentir dans votre service auprès de lui: j'en prends sur moi la faute.

OSWALD.—Le voilà qui vient, madame; je l'entends.

(On entend le son des cors.)

GONERILLE.—Mettez dans votre service tout autant d'indifférence et de lassitude qu'il vous plaira, vous et vos camarades. Je voudrais qu'il s'en plaignît. S'il le trouve mauvais, qu'il aille chez ma soeur, son intention, je le sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce point que nous ne voulons pas être maîtrisées. Un vieillard inutile qui voudrait encore exercer tous ces pouvoirs qu'il a abandonnés!—Sur ma vie, ces vieux radoteurs redeviennent des enfants, et il faut les mener par la rigueur: quand ils se voient caressés ils en abusent6. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.

Note 6: (retour)

As flatterieswhen they are seen abused. Les commentateurs n'ont pu s'accorder sur ce passage, et aucun ne paraît l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois être mot à mot celui-ci: puisque les flatteries ou les caresses, quand ils les voient ils en abusent. Cette version serait incontestable s'il y avait un second tiret entre seen et abused:—when they are seen—se trouverait ainsi entre deux tirets formant parenthèse; mais le mot are, qui s'applique en même temps à seen et à abused, n'aura probablement pas permis d'isoler ainsi cette partie de la phrase où il se trouve contenu. Le vague des constructions et des expressions dans le Roi Lear oblige souvent de décider sur le sens d'après les vraisemblances morales, plutôt que d'après aucune règle ou même aucune habitude grammaticale.

OSWALD.—Très-bien, madame.

GONERILLE.—Et traitez ses chevaliers avec plus de froideur: ne vous inquiétez pas de ce qui pourra en arriver. Prévenez vos camarades d'en agir de même. Je voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien à bout, une occasion de m'expliquer. Je vais tout à l'heure écrire à ma soeur, et lui recommander la même conduite.—Qu'on serve le dîner.

(Ils sortent.)


SCÈNE IV

Une salle du palais.

Entre KENT déguisé.


KENT.—Si je puis seulement réussir à emprunter des accents qui déguisent ma voix, il se peut faire que les bonnes intentions qui m'ont engagé à déguiser mes traits obtiennent leur plein effet. Maintenant, Kent le banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri te retrouvera plein de zèle.

(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa suite.)

LEAR.—Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une seule minute: allez, servez-le. (Sort un domestique.)—Ah! ah! qui es-tu, toi?

KENT.—Un homme, seigneur.

LEAR.—Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de nous?

KENT.—Je sais n'être pas au-dessous de ce que je parais; servir fidèlement celui qui aura confiance en moi; aimer celui qui est honnête; converser avec celui qui est sage et qui parle peu; redouter les jugements; me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne pas manger de poisson7.

Note 7: (retour)

And to eat no fish. Manger du poisson était en Angleterre, du temps d'Élisabeth, un signe de catholicisme, et par conséquent réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner un vrai patriote était: C'est un honnête homme, il ne mange pas de poisson. Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du parlement ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson: cela s'appela le carême de Cécil (Cecil's fast). Dans l'Énéide travestie, la sibylle dit à Caron, pour l'engager à passer Énée, qu'il est Point Mazarin, fort honnête homme.

LEAR.—Qui es-tu?

KENT.—Un très-honnête garçon, aussi pauvre que le roi.

LEAR.—Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est pour un roi, tu es assez pauvre. Que veux-tu?

KENT.—Du service.

LEAR.—Qui voudrais-tu servir?

KENT.—Vous.

LEAR.—Me connais-tu, maraud?

KENT.—Non, seigneur; mais vous avez dans votre physionomie quelque chose qui fait que j'aimerais à vous dire: Mon maître.

LEAR.—Qu'est-ce que c'est?

KENT.—De l'autorité.

LEAR.—De quel service es-tu capable?

KENT.—Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à cheval, à pied; gâter une histoire intéressante en la racontant, et rendre platement un simple message. Je suis propre à tout ce que peut faire le commun des hommes. Ce que j'ai de mieux, c'est l'activité.

LEAR.—Quel âge as-tu?

KENT.—Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher d'une femme à l'entendre chanter, ni assez vieux pour en raffoler n'importe pour quelle raison. J'ai sur les épaules quelque quarante-huit ans.

LEAR.—Suis-moi, tu vas me servir: si après le dîner tu ne me déplais pas plus qu'à présent, je ne te congédierai pas de sitôt.—Le dîner, holà! le dîner.—Où est mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon fou. (Entre Oswald.)—Eh! vous, l'ami, où est ma fille?

OSWALD.—Avec votre permission...

(Il sort.)

LEAR.—Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce manant.—Où est mon fou? Holà! je crois que tout dort ici.—Eh bien! où est-il donc ce métis?

UN CHEVALIER.—Il dit, seigneur, que votre fille ne se porte pas bien.

LEAR.—Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur ses pas quand je l'ai appelé?

LE CHEVALIER.—Seigneur, il m'a déclaré tout bonnement qu'il ne le voulait pas.

LEAR.—Qu'il ne le voulait pas!

LE CHEVALIER.—Seigneur, je ne sais pas quelle en est la raison; mais, à mon avis, Votre Grandeur n'est pas accueillie avec cette affection respectueuse qu'on avait coutume de vous montrer. J'aperçois une grande diminution de bienveillance chez tous les gens de la maison, aussi bien que chez le duc lui-même et chez votre fille.

LEAR.—Vraiment! le penses-tu?

LE CHEVALIER.—Je vous prie de me pardonner, seigneur, si je me suis trompé; mais mon devoir ne peut se taire quand je crois Votre Majesté offensée.

LEAR.—Tu ne fais que me rappeler mes propres idées. Je me suis bien aperçu depuis peu de beaucoup de négligence; mais j'étais disposé plutôt à m'accuser moi-même d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir une conduite et une intention désobligeantes. J'y regarderai de plus près.—Mais où est mon fou? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours.

LE CHEVALIER.—Depuis que ma jeune maîtresse est partie pour la France, seigneur, votre fou a bien dépéri.

LEAR.—En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué. Allez, et dites à ma fille que je veux lui parler. (Sort un chevalier.)—Vous, allez me chercher mon fou. (Sort un chevalier; rentre Oswald.)—Eh! vous, l'ami! l'ami! approchez. Qui suis-je, s'il vous plaît?

OSWALD.—Le père de ma maîtresse.

LEAR.—Le père de ma maîtresse! et vous le valet de votre maître. Chien de bâtard! esclave! mâtin!

OSWALD.—Je ne suis rien de tout cela: je vous demande pardon, seigneur.

LEAR.—Je crois que tu t'avises de me regarder en face, insolent!

(Il le frappe.)

OSWALD.—Je ne veux pas être battu, seigneur.

KENT.—Ni donner du nez en terre non plus, mauvais joueur de ballon8.

Note 8: (retour)

Base foot-ball player. Allusion aux mauvais joueurs de ballon, à qui le pied manque en courant.

(Il le prend par les jambes et le renverse.)

LEAR.—Je te remercie, ami; tu me rends service, et je t'aimerai.

KENT.—Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je vous apprendrai votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si vous voulez prendre encore la mesure d'un lourdaud, restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous? Dehors!

(Il pousse Oswald dehors.)

LEAR.—Tu es un garçon dévoué; je te remercie. Voilà les arrhes de ton service.

(Il lui donne de l'argent.)

(Entre le fou.)

LE FOU, à Lear.—Laisse-moi le prendre aussi à mes gages.—Tiens, voici ma cape9.

(Il donne à Kent son bonnet.)

Note 9: (retour)

Coxcomb, nom du bonnet que portaient les fous, parce qu'il était surmonté d'une crête de coq, cock's comb.

LEAR.—Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu?

LE FOU, à Kent.—Tu ferais bien de prendre ma cape.

KENT.—Pourquoi, fou?

LE FOU.—Pourquoi? parce que tu prends le parti de celui qui est dans la disgrâce. Vraiment, si tu ne sais pas sourire du côté où le vent souffle, tu auras bientôt pris froid. Allons, mets ma cape.—Eh! oui, cet homme a éloigné de lui deux de ses filles, et a rendu la troisième heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut de toute nécessité que tu portes ma cape.—(A Lear.) Ma foi, noncle10, je voudrais avoir deux capes et deux filles.

Note 10: (retour)

Nuncle, par contraction pour mine uncle, oncle à moi.

LEAR.—Pourquoi, mon garçon?

LE FOU.—Si je leur donnais tout mon bien, je garderais pour moi mes deux capes. Mais tiens, voilà la mienne; demandes-en une autre à tes filles.

LEAR.—Prends garde au fouet, petit drôle.

LE FOU.—La vérité est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu'on chasse à coups de fouet; pendant que Lady, la chienne braque, peut venir nous empester au coin du feu.

LEAR.—C'est une peste pour moi que ce coquin-là.

LE FOU.—Mon cher, je veux t'enseigner une sentence.

LEAR.—Voyons.

LE FOU.—Écoute bien, noncle.

Aie plus que tu ne montres;

Parle moins que tu ne sais;

Prête moins que tu n'as;

Va plus à cheval qu'à pied;

Apprends plus de choses que tu n'en crois;

Parie pour un point plus bas que celui qui te vient;

Quitte ton verre et ta maîtresse,

Et tiens-toi coi dans ta maison;

Et tu auras alors

Plus de deux dizaines à la vingtaine.

LEAR.—Cela ne signifie rien, fou.

LE FOU.—C'est, en ce cas, comme la harangue d'un avocat sans salaire: vous ne m'avez rien donné pour cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer parti de rien, noncle?

LEAR.—Non, en vérité, mon enfant; on ne peut rien faire de rien.

LE FOU, à Kent.—Je t'en prie, dis-lui que c'est à cela que se monte le revenu de ses terres; il n'en voudrait pas croire un fou.

LEAR.—Tu es un fou bien mordant.

LE FOU.—Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a entre un fou mordant et un fou débonnaire?

LEAR.—Non, petit; apprends-le moi.

LE FOU.

Ce lord qui t'a conseillé

De te dépouiller de tes domaines,

Viens, place-le ici près de moi;

Ou bien toi, prends sa place.

Le fou débonnaire et le fou mordant

Seront aussitôt en présence:

L'un ici en habit bigarré,

Et on trouvera l'autre là.

LEAR.—Est-ce que tu m'appelles fou, petit?

LE FOU.—Tu as cédé tous les autres titres que tu avais apportés en naissant.

KENT.—Ceci n'est pas tout à fait de la folie, seigneur.

LE FOU.—Non, en vérité; les lords et les grands personnages ne veulent rien me concéder. Si j'avais un monopole, il leur en faudrait leur part, et aux dames aussi: elles ne me laisseront pas les sottises à moi tout seul, elles en tireront leur lopin.—Donne-moi un oeuf, noncle, et je te donnerai deux couronnes.

LEAR.—Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes?

LE FOU.—Voilà, quand j'aurai coupé l'oeuf par le milieu et mangé tout ce qui est dedans, je te donnerai les deux couronnes de l'oeuf11. Lorsque tu as fendu ta couronne par le milieu, et que tu as donné à droite et à gauche les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos, au milieu de la fange. Tu n'avais guère de cervelle dans la couronne chauve de ton crâne, lorsque tu as laissé aller ta couronne d'or. Si je parle ici comme un fou que je suis, que le premier qui le trouvera soit fouetté.

Note 11: (retour)

Les extrémités de la coquille de l'oeuf se nomment, en anglais, the crowns of the egg, les couronnes de l'oeuf.

(Il chante.)

Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette année;

Car les sages sont devenus des écervelés;

Ils ne savent que faire de leur bon sens,

Tant leur conduite est baroque.

LEAR.—Et depuis quand, je vous en prie, êtes-vous si bien fourni de chansons, maraud?

LE FOU.—C'est mon usage, noncle, depuis que par ta grâce tes filles sont devenues ta mère, quand tu leur as donné les verges et que tu as mis bas tes culottes.

(Il chante.)

Alors, saisies de joie, elles ont pleuré;

Et moi, j'ai chanté dans mon chagrin

De ce qu'un roi tel que toi jouait à cligne-musette,

Et s'allait mettre avec les fous.

Je t'en prie, noncle, prends un maître qui puisse enseigner à ton fou à mentir: je voudrais bien apprendre à mentir.

LEAR.—Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté.

LE FOU.—Je me demande quelle parenté tu as avec tes filles. Elles veulent qu'on me fouette quand je dis la vérité, et toi tu veux me faire fouetter si je mens; et quelquefois encore je suis fouetté pour n'avoir rien dit. J'aimerais mieux être tout autre chose qu'un fou, et cependant je ne voudrais pas être toi, noncle: tu as rogné ton bon sens des deux côtés, sans rien laisser au milieu.—Tiens, voilà une des rognures.

(Entre Gonerille.)

LEAR.—Eh bien! ma fille, pourquoi as-tu mis ton bonnet de travers12? Depuis quelques jours, je vous trouve un peu trop refrognée.

Note 12: (retour)

What makes frontlet on? Que fait là ce bandeau sur ton front? Frontlet servait, à ce qu'il paraît, métaphoriquement pour exprimer l'air de mauvaise humeur.

LE FOU.—Tu étais un joli garçon, quand tu n'avais pas besoin de t'inquiéter si elle fronçait le sourcil; mais aujourd'hui te voilà un zéro en chiffres: je vaux mieux que toi maintenant; je suis un fou, et toi tu n'es rien.—Allons, par ma foi, je vais tenir ma langue. (A Gonerille.) Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez rien, chut! chut!

Celui qui ne garde ni mie ni croûte,

Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose.

(Montrant Lear.) C'est une gousse de pois écossés.

GONERILLE.—Seigneur, ce n'est pas seulement votre fou à qui tout est permis, mais d'autres encore de votre insolente suite, qui censurent et se plaignent à toute heure, élevant sans cesse d'indécents tumultes qui ne sauraient se supporter. J'avais pensé que le plus sûr remède était de vous faire bien connaître ce qui se passe; mais je commence à craindre, d'après ce que vous avez tout récemment dit et fait vous-même, que vous ne protégiez cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par votre approbation: si cela était, un pareil tort ne pourrait échapper à la censure, ni laisser dormir les moyens de répression. Peut-être dans l'emploi qu'on en ferait pour le rétablissement d'un ordre salutaire, vous arriverait-il de recevoir quelque offense dont on aurait honte dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forcé de regarder comme une mesure de prudence.

LE FOU.—Car vous savez, noncle,

Que le moineau nourrit si longtemps le coucou,

Qu'il eut la tête enlevée par les petits.

Ainsi la chandelle s'est éteinte, et nous sommes restés dans l'obscurité.

LEAR, à Gonerille.—Êtes-vous notre fille?

GONERILLE.—Allons, seigneur, je voudrais vous voir user de cette raison solide dont je sais que vous êtes pourvu, et vous défaire de ces humeurs qui depuis quelque temps vous rendent tout autre que ce que vous êtes naturellement.

LE FOU.—Un âne ne peut-il pas savoir quand c'est la charrette qui traîne le cheval?—Dia, hue! cela va bien.

LEAR.—Quelqu'un me connaît-il ici? Ce n'est point là Lear. Lear marche-t-il ainsi? parle-t-il ainsi? Que sont devenus ses yeux? Ou son intelligence est affaiblie, ou son discernement est en léthargie.—Suis-je endormi ou éveillé?—Ah! sûrement il n'en est pas ainsi.—Qui pourra me dire qui je suis?—L'ombre de Lear? Je voudrais le savoir, car ces marques de souveraineté, ma mémoire, ma raison, pourraient à tort me persuader que j'ai eu des filles.

LE FOU.—Qui feront de vous un père obéissant.

LEAR.—Votre nom, ma belle dame?

GONERILLE.—Allons, seigneur, cet étonnement est tout à fait du genre de vos autres nouvelles facéties. Je vous conjure, prenez mes intentions en bonne part: vieux et respectable comme vous l'êtes, vous devriez être sage. Vous gardez ici cent chevaliers et écuyers, tous gens si désordonnés, si débauchés et si audacieux, que notre cour, corrompue par leur conduite, ressemble à une auberge de tapageurs: leurs excès et leur libertinage lui donnent l'air d'une taverne ou d'un mauvais lieu13, beaucoup plus que du palais royal. La décence elle-même demande un prompt remède: laissez-vous donc prier, par une personne qui pourrait bien autrement prendre ce qu'elle demande, de consentir à diminuer un peu votre suite; et que ceux qui continueront à demeurer à votre service soient des gens qui conviennent à votre âge, et qui sachent se conduire et vous respecter.

LEAR.—Ténèbres et démons!—Sellez mes chevaux. Appelez ma suite.—Bâtarde dégénérée, je ne te causerai plus d'embarras.—Il me reste encore une fille.

GONERILLE.—Vous frappez mes gens, et votre canaille désordonnée veut se faire servir par ceux qui valent mieux qu'elle.

(Entre Albanie.)

LEAR.—Malheur à celui qui se repent trop tard! (A Albanie.)—Ah! vous voilà, monsieur! Sont-ce là vos intentions? parlez, monsieur.—Qu'on prépare mes chevaux.—Ingratitude! démon au coeur de marbre, plus hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne l'est le monstre de la mer14!

Note 14: (retour)

Sea monster, hippopotame.

ALBANIE.—De grâce, seigneur, modérez-vous.

LEAR, à Gonerille.—Vautour détesté, tu mens: les gens de ma suite sont des hommes choisis et du plus rare mérite, soigneusement instruits de leurs devoirs, et de la dernière exactitude à soutenir la dignité de leur nom.—Oh! combien tu me parus laide à voir, faute légère de Cordélia, qui, semblable à la géhenne15, fis tout sortir dans la structure de mon être de la place qui lui était assignée, retiras tout amour de mon coeur, et vins grossir en moi le fiel. O Lear, Lear, Lear! (Se frappant le front.) Frappe à cette porte, qui a laissé échapper la raison et entrer la folie.—Partons, partons, mes amis.

Note 15: (retour)

Like an engine. Engine (engin, machine) était le nom de l'instrument ordinaire de la torture. Géhenne vient de la même source.

ALBANIE.—Seigneur, je suis aussi innocent qu'ignorant de ce qui vous a mis en colère.

LEAR.—Cela se peut, seigneur.—Entends-moi, ô nature! entends-moi, divinité chérie, entends-moi! Suspens tes desseins, si tu te proposais de rendre cette créature féconde: porte dans son sein la stérilité, dessèche en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse jamais de son corps dégénéré un enfant pour lui faire honneur!—Ou s'il faut qu'elle produise, fais naître d'elle un enfant de tristesse; qu'il vive pervers et dénaturé pour être son tourment; qu'il imprime dès la jeunesse des rides sur son front; que les larmes qu'il lui fera répandre creusent leurs canaux sur ses joues; que toutes les douleurs de sa mère, tous ses bienfaits, soient tournés par lui en dérision et en mépris, afin qu'elle puisse sentir combien la dent du serpent est moins cruelle que la douleur d'avoir un enfant ingrat!—Allons, partons, partons.

(Il sort.)

ALBANIE.—Mais, au nom des dieux que nous adorons, d'où vient donc tout ceci?

GONERILLE.—Ne vous tourmentez pas à en savoir la cause, et laissez-le radoter en pleine liberté au gré de son humeur.

(Rentre Lear.)

LEAR.—Comment! cinquante de mes chevaliers d'un seul coup, et cela au bout de quinze jours?

ALBANIE.—De quoi s'agit-il, seigneur?

LEAR.—Je te le dirai.—Mort et vie! (A Gonerille.) Je rougis que tu puisses à ce point ébranler ma force d'homme, et que tu sois digne encore de ces larmes brûlantes qui m'échappent malgré moi. Que les tourbillons et les brouillards t'enveloppent! que les incurables blessures de la malédiction d'un père frappent tous tes sens! Yeux d'un vieillard trop prompt à s'attendrir, encore des pleurs pour un pareil sujet, je vous arrache, et vous irez avec les larmes que vous laissez échapper amollir la dureté de la terre.—Ah! en sommes-nous venus là?—Eh bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en suis sûr, est tendre et secourable: quand elle apprendra ce que tu as fait, de ses ongles elle déchirera ton visage de louve; tu me verras reparaître sous cette forme dont tu crois que je me suis dépouillé pour jamais; tu le verras, je t'en réponds.

(Sortent Lear, Kent et la suite.)

GONERILLE.—Remarquez-vous ceci, seigneur?

ALBANIE.—Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous ne peut me rendre assez partial...

GONERILLE.—De grâce, soyez tranquille.—Holà, Oswald! (Au fou.)—Vous, l'ami, plus coquin que fou, suivez votre maître.

LE FOU.—Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et emmène ton fou avec toi.

Un renard qu'on a pris

Et une fille de cette espèce

Seraient bientôt dépêchés,

Si de ma cape je pouvais acheter une corde.

C'est ainsi que le fou vous quitte le dernier.

(Il sort.)

GONERILLE.—Cet homme a été bien conseillé. Cent chevaliers! il serait en effet politique et prudent de lui laisser sous la main cent chevaliers tout prêts; oui, afin qu'à la moindre chimère, pour un mot, une fantaisie, au plus léger sujet de plainte ou de dégoût, il puisse, protégeant son radotage par ces forces, tenir nos vies à sa merci. Oswald, m'a-t-on entendu?

ALBANIE.—Vous pourriez pousser trop loin vos craintes.

GONERILLE.—Cela est plus sûr que de s'y fier. Laissez-moi continuer à tenir éloignés les maux que je crains, plutôt que de craindre toujours d'en être surprise. Je connais son coeur. Tout ce qu'il a dit là, je l'ai mandé à ma soeur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers, maintenant que je lui en ai montré tous les inconvéniens... (Entre Oswald.)—Eh bien! Oswald, avez-vous écrit cette lettre pour ma soeur?

OSWALD.—Oui, madame.

GONERILLE.—Prenez avec vous quelque suite, et montez promptement à cheval. Instruisez ma soeur tout au long de mes craintes particulières, et ajoutez-y les raisons que vous jugerez convenables pour leur donner plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre retour. (Oswald sort.)—(A Albanie.) Non, non, seigneur, cette pacifique douceur et conduite que vous tenez, bien que je ne la blâme pas, vous attire plus souvent, souffrez que je vous le dise, le reproche de manquer de sagesse, qu'elle ne vaut d'éloges à votre dangereuse bonté.

ALBANIE.—Jusqu'où s'étend la portée de votre vue, c'est ce que j'ignore. En nous agitant pour trouver le mieux, nous gâtons souvent le bien.

GONERILLE.—Mais en ce cas...

ALBANIE.—Bien, bien; on verra l'événement.

(Ils sortent.)


SCÈNE V

Une cour devant le palais d'Albanie.

Entrent LEAR, KENT, LE FOU.


LEAR, à Kent.—Prenez les devants, et rendez-vous à Glocester avec cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus grande diligence, j'y arriverai avant vous.

KENT.—Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie remis votre lettre.

(Il sort.)

LE FOU.—Si la cervelle d'un homme était dans ses talons, ne courrait-elle pas risque de gagner des engelures?

LEAR.—Oui, mon enfant.

LE FOU.—Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car ton esprit n'ira pas en pantoufles.

LEAR.—Ha, ha, ha!

LE FOU.—Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec toi, car, bien qu'elle ressemble autant à celle-ci qu'une pomme sauvage à une reinette, cependant je puis dire ce que je puis dire.

LEAR.—Qu'as-tu à dire, mon enfant?

LE FOU.—Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence de goût entre elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage?

LEAR.—Non.

LE FOU.—Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque côté du nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder.

LEAR.—C'est moi qui l'ai mise dans son tort16.

Note 16: (retour)

I did her wrong. Les commentateurs veulent comprendre ces mots dans le sens de je lui ai fait tort, et supposent que Lear, en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se retrouve même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à Cordélia: cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui dire, et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles sont quelquefois destinées à les expliquer. Les sentiments et les projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle de cette marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait à annoncer une pareille incohérence. L'explication donnée par les commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur: Shakspeare aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, préparer les remords de Lear quand il retrouvera Cordélia? Le reste de la scène ne rend pas la chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots: I did her wrong, un nouveau sens: c'est mot qui l'ai mise dans son tort.

LE FOU.—Peux-tu me dire comment une huître fait son écaille?

LEAR.—Non.

LE FOU.—Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaçon a une maison.

LEAR.—Pourquoi, mon enfant?

LE FOU.—Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.

LEAR.—J'oublierai ma bonté naturelle.—Un si bon père!—Mes chevaux sont-ils prêts?

LE FOU.—Tes ânes se sont mis après.—La raison qui fait que les sept étoiles ne sont pas plus de sept est une bien bonne raison!

LEAR.—Parce qu'elles ne sont pas huit?

LE FOU.—Précisément. Tu serais un très-bon fou.

LEAR.—Le reprendre de force17!—Monstrueuse ingratitude!

Note 17: (retour)

To take it again perforce! Johnson pense que Lear s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres commentateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte à la menace qu'elle lui a faite de prendre d'autorité ce qu'elle demande par prières.

LE FOU.—Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour être devenu vieux avant le temps.

LEAR.—Comment cela?

LE FOU.—Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être sage.

LEAR.—Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois pas fou! Ciel miséricordieux, conserve-moi de la modération. Je ne voudrais pas devenir fou. (Entre un gentilhomme.)—Eh bien! mes chevaux sont-ils prêts?

LE GENTILHOMME.—Tout prêts, mon seigneur.

LEAR.—Viens, mon enfant18.

Note 18: (retour)

FOOL. She that is maid now and laughs at my departure Shall not be a maid long, unless things be cut shorter.

FIN DU PREMIER ACTE.



ACTE DEUXIÈME


SCÈNE I

Une cour dans le château du duc de Glocester.

Entrent EDMOND ET CURAN, par différents côtés.


EDMOND.—Dieu te garde, Curan.

CURAN.—Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre père, et je lui ai annoncé que le duc de Cornouailles et Régane son épouse arriveront ici ce soir.

EDMOND.—Et pourquoi cela?

CURAN.—Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les nouvelles qui circulent, j'entends celles qu'on dit tout bas, car ce ne sont encore que des propos à l'oreille.

EDMOND.—Non: dites-moi, je vous prie, quelles sont ces nouvelles?

CURAN.—Vous est-il parvenu quelque chose de ces bruits étranges d'une guerre prochaine entre le duc d'Albanie et le duc de Cornouailles?

EDMOND.—Pas un mot.

CURAN.—Vous en entendrez parler avec le temps. Adieu, monsieur.

(Il sort.)

EDMOND.—Le duc ici ce soir!—Très-bien, c'est au mieux, voilà qui entre de toute nécessité dans l'enchaînement de mes projets. Mon père a placé des gardes pour arrêter mon frère.—J'ai à exécuter ici quelque chose d'assez délicat. Célérité, fortune, à l'ouvrage!—Mon frère; un mot, mon frère; descendez, vous dis-je. (Entre Edgar.)—Mon père vous fait observer, ô seigneur: fuyez de ce château; on lui a découvert le lieu où vous êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la nuit.—N'avez-vous point parlé contre le duc de Cornouailles? Il arrive dès ce soir, en grande diligence, et Régane avec lui. N'avez-vous rien dit de ses préparatifs contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien.

EDGAR.—Pas un mot, j'en suis sûr.

EDMOND.—J'entends venir mon père. Pardonnez; pour mieux dissimuler il faut que je tire l'épée contre vous; tirez, ayez l'air de vous défendre.—Allons, battez-vous bien.—Rendez-vous! venez devant mon père!—Holà! des lumières ici.—Fuyez, mon frère.—Des torches, des torches! (Edgar s'enfuit.)—Bon, adieu.—Un peu de sang tiré donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai faite. (Il se blesse au bras.) J'ai vu des ivrognes en faire davantage pour plaisanter.—Mon père! mon père!—Arrête! arrête! Quoi! point de secours!

(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.)

GLOCESTER.—Eh bien! Edmond, où est ce scélérat?

EDMOND.—Il était ici caché dans les ténèbres, son épée bien affilée hors du fourreau, murmurant de méchants charmes, et conjurant la lune de lui être favorable, comme sa divinité.

GLOCESTER.—Mais où est-il?

EDMOND.—Voyez, seigneur, mon sang coule.

GLOCESTER.—Où est ce misérable, Edmond?

EDMOND.—Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait par aucun moyen...

GLOCESTER.—Qu'on le poursuive. Holà! courez après lui. (Sort un domestique.)—Qu'il ne pouvait... quoi?

EDMOND.—Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais que je lui parlais des dieux vengeurs qui dirigent tous leurs foudres contre les parricides; que je lui disais de combien de noeuds puissants et redoublés les enfants sont liés envers leur père; en un mot, seigneur, voyant avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés, dans un féroce transport il m'a attaqué avec l'épée qu'il tenait à la main, et, avant que j'eusse eu le temps de me mettre en garde, il m'a percé le bras. Mais lorsqu'il m'a vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par la justice de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé par le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la fuite.

GLOCESTER.—Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra dans ce pays se dérober à la poursuite; et une fois pris, ce sera vite fait. Le noble duc mon maître, mon digne chef et patron, vient ici ce soir: sous son autorité je ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche assassin et l'amener à la potence peut compter sur ma reconnaissance; et pour celui qui le cachera, la mort.

EDMOND.—Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son dessein, le trouvant résolu à l'exécuter, je l'ai menacé, avec des malédictions, de tout découvrir. Il m'a répondu: «Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde, penses-tu, si je voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût suffire pour donner confiance en tes paroles? Eh! non, ce que je voudrais nier (et je nierais ceci, dusses-tu me montrer précisément tel que je suis) tournerait à mon gré contre toi; j'imputerais tout à tes suggestions, à tes complots, à tes damnables artifices: il faudrait que tu parvinsses à rendre les gens imbéciles, pour les empêcher de penser que les avantages que tu dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et puissant pour t'engager à la chercher.»

GLOCESTER.—Scélérat endurci et consommé! Désavouerait-il son écriture?—Je ne l'ai jamais engendré.—Écoutez, voici la trompette du duc: j'ignore pourquoi il vient.—Je vais faire fermer tous les ports.—Le scélérat n'échappera pas: il faut bien que le duc m'accorde cette grâce.—D'ailleurs je vais envoyer son signalement au loin et au près, afin que dans tout le royaume on puisse le reconnaître.—Et toi, mon loyal et véritable fils, je vais m'occuper de te rendre apte à posséder mes biens.

(Entrent Cornouailles, Régane, suite.)

CORNOUAILLES.—Eh bien! mon noble ami, depuis un instant seulement que je suis arrivé ici, j'ai appris d'étranges nouvelles.

RÉGANE.—Si elles sont vraies, de toutes les vengeances qui peuvent atteindre le coupable, il n'en est point qui égale son crime. Mais comment vous trouvez-vous, seigneur?

GLOCESTER.—Oh! madame, mon vieux coeur est brisé, il est brisé!

RÉGANE.—Quoi! le filleul de mon père attenter à vos jours! celui que mon père a nommé! votre Edgar!

GLOCESTER.—Oh! madame, madame, ma honte voudrait le cacher.

RÉGANE.—Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins de chevaliers qui composent la suite de mon père?

GLOCESTER.—Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, trop mal, trop mauvais!

EDMOND.—Oui, madame, il était avec eux.

RÉGANE.—Je ne m'étonne plus de ses méchantes inclinations. C'est eux qui l'auront engagé à se défaire de ce vieillard, pour avoir à dépenser et à dissiper ses revenus. Ce soir j'ai été bien instruite sur leur compte par ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront point.

CORNOUAILLES.—Ni moi non plus, Régane, je t'assure. Edmond, j'apprends que vous avez rempli envers votre père le rôle d'un fils.

EDMOND.—C'était mon devoir, seigneur.

GLOCESTER.—Il a mis au jour les projets de ce misérable; il a même reçu la blessure que vous voyez, en cherchant à se saisir de lui.

CORNOUAILLES.—Le poursuit-on?

GLOCESTER.—Oui, mon bon seigneur.

CORNOUAILLES.—S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre aucun mal de sa part. Faites-en ce que vous voudrez, et employez-y mon autorité comme il vous plaira.—Quant à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si hautement votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse reposer une entière confiance; et d'abord nous nous emparons de vous.

EDMOND.—Je vous servirai fidèlement, seigneur, quoi qu'il arrive19.

Note 19: (retour)

However else.

GLOCESTER.—Je remercie pour lui Votre Grâce.

CORNOUAILLES.—Vous ne savez pas pourquoi nous sommes venus vous voir?

RÉGANE.—A cette heure extraordinaire, cherchant notre chemin sous l'oeil ténébreux de la nuit?—Noble Glocester, ce sont des affaires de quelque importance, et sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous consulter. Notre père nous a écrit, et notre soeur aussi, sur quelques différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux répondre de tout autre lieu que de notre maison. Leurs divers messagers attendent ailleurs nos dépêches. Mon bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui demande d'être promptement décidée.

GLOCESTER.—Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries sont les très-bienvenues.

(Ils sortent.)