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Le Roi s'amuse

Chapter 23: SCÈNE II.
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About This Book

The drama unfolds across five acts in a royal court where political intrigue, private humiliation, and secret affections intersect. A marginalized court figure, driven by resentment and wounded pride, contrives an act that draws an innocent young woman into a web of deception and exposes the duplicity of those in power. Scenes shift between public revelry and private confession, revealing how mockery and amusement can become instruments of cruelty. The narrative builds to a tragic, irreversible outcome that interrogates vengeance, responsibility, and the moral cost of social corruption.

SCÈNE V.


LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE
dans la salle basse, BLANCHE dehors.


BLANCHE, venant à pas lents dans l'ombre, à la lueur des
éclairs. Il tonne à chaque instant.


Une chose terrible!—Ah! je perds la raison.
—Il doit passer la nuit dans cette maison même.
—Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême.—
Mon père, pardonnez, vous n'êtes plus ici.
Je vous désobéis d'y revenir ainsi;
Mais je n'y puis tenir.—

S'approchant de la maison.

Qu'est-ce donc qu'on va faire?
Comment cela va-t-il finir?—Moi qui naguère,
Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs,
Pauvre fille, vivais cachée avec des fleurs,
Me voir soudain jetée en des choses si sombres!—
Ma vertu, mon bonheur, hélas! tout est décombres!
Tout est deuil!—Dans les cœurs où ses flammes ont lui
L'amour ne laisse donc que ruine après lui?
De tout cet incendie il reste un peu de cendre.
Il ne m'aime donc plus!—

Relevant la tête.

Il me semblait entendre,
Tout à l'heure, à travers ma pensée, un grand bruit
Sur ma tête. Il tonnait, je crois.—L'affreuse nuit!
Il n'est rien qu'une femme au désespoir ne fasse.
Moi qui craignais mon ombre!

Apercevant la lumière de la maison.

Oh! qu'est-ce qui se passe?

Elle avance, puis recule.

Tandis que je suis là, Dieu! j'ai le cœur saisi!
Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici!

Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle
voisine.


SALTABADIL.

Quel temps!

MAGUELONNE.

Pluie et tonnerre.

SALTABADIL.

Oui, l'on fait à cette heure
Mauvais ménage au ciel; l'un gronde et l'autre pleure.

BLANCHE.

Si mon père savait à présent où je suis!

MAGUELONNE.

Mon frère!

BLANCHE, tressaillant.

On a parlé, je crois.

Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique à la fente du
mur ses yeux et ses oreilles.


MAGUELONNE.

Mon frère!

SALTABADIL.

Et puis?

MAGUELONNE.

Sais-tu, mon frère, à quoi je pense?

SALTABADIL.

Non.

MAGUELONNE.

Devine.

SALTABADIL.

Au diable!

MAGUELONNE.

Ce jeune homme est de fort bonne mine.
Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus.
Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jésus.
Ne le tuons pas.

BLANCHE, qui entend et voit tout.

Ciel!

SALTABADIL, tirant d'un coffre un vieux sac de toile et un
pavé, et présentant le sac à Maguelonne d'un air impassible.


Recouds-moi tout de suite
Ce vieux sac.

MAGUELONNE.

Pourquoi donc?

SALTABADIL.

Pour y mettre au plus vite,
Quand j'aurai dépêché là-haut ton Apollo,
Son cadavre et ce grès, et tout jeter à l'eau.

MAGUELONNE.

Mais

SALTABADIL.

Ne te mêle pas de cela, Maguelonne.

MAGUELONNE.

Si

SALTABADIL.

Si l'on t'écoutait, on ne tûrait personne.
Raccommode le sac.

BLANCHE.

Quel est ce couple-ci?
N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi?

MAGUELONNE, se mettant à raccommoder le sac.

J'obéis.—Mais causons.

SALTABADIL.

Soit.

MAGUELONNE.

Tu n'as pas de haine
Contre ce cavalier?

SALTABADIL.

Moi! C'est un capitaine!
J'aime les gens d'épée, en étant moi-même un.

MAGUELONNE.

Tuer un beau garçon qui n'est pas du commun,
Pour un méchant bossu fait comme un S!

SALTABADIL.

En somme,
J'ai reçu d'un bossu pour tuer un bel homme,
Cela m'est fort égal, dix écus tout d'abord;
J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort.
Livrons. C'est clair.

MAGUELONNE.

Tu peux tuer le petit homme
Quand il va repasser avec toute la somme.
Cela revient au même.

BLANCHE.

Ô mon père!

MAGUELONNE.

Est-ce dit?

SALTABADIL, regardant Maguelonne en face.

Hein! pour qui me prends-tu, ma sœur? suis-je un bandit?
Suis-je un voleur? Tuer un client qui me paie!

MAGUELONNE, lui montrant un fagot.

Hé bien! mets dans le sac ce fagot de futaie.
Dans l'ombre, il le prendra pour son homme.

SALTABADIL.

C'est fort.
Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort?
C'est immobile, sec, tout d'une pièce, roide,
Cela n'est pas vivant.

BLANCHE.

Que cette pluie est froide!

MAGUELONNE.

Grâce pour lui!

SALTABADIL.

Chansons!

MAGUELONNE.

Mon bon frère!

SALTABADIL.

Plus bas!
Il faut qu'il meure! Allons, tais-toi.

MAGUELONNE.

Je ne veux pas!
Je l'éveille et le fais évader.

BLANCHE.

Bonne fille!

SALTABADIL.

Et les dix écus d'or?

MAGUELONNE.

C'est vrai.

SALTABADIL.

Là, sois gentille,
Laisse-moi faire, enfant!

MAGUELONNE.

Non. Je veux le sauver!

Maguelonne se place d'un air déterminé devant l'escalier, pour
barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sa résistance,
revient sur le devant de la scène et paraît chercher dans son esprit un
moyen de tout concilier.


SALTABADIL.

Voyons.—L'autre à minuit viendra me retrouver.
Si d'ici là quelqu'un, un voyageur, n'importe,
Vient nous demander gîte et frappe à notre porte,
Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien,
Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien.
Il jouira toujours autant dans la nuit close,
Pourvu qu'il jette à l'eau quelqu'un ou quelque chose.
C'est tout ce que je puis faire pour toi.

MAGUELONNE.

Merci.
Mais qui diable veux-tu qui passe par ici?

SALTABADIL.

Seul moyen de sauver ton homme.

MAGUELONNE.

À pareille heure!

BLANCHE.

Ô Dieu! vous me tentez, vous voulez que je meure!
Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas?
Oh! non, je suis trop jeune!—Oh! ne me poussez pas,
Mon Dieu!

Il tonne.

MAGUELONNE.

S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille,
Je m'engage à porter la mer dans ma corbeille.

SALTABADIL.

Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort.

BLANCHE, frissonnant.

Horreur!—Si j'appelais le guet!... Mais non, tout dort,
D'ailleurs cet homme-là dénoncerait mon père.
Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux à faire,
J'ai mon père à soigner, à consoler; et puis
Mourir avant seize ans, c'est affreux! Je ne puis!
Ô Dieu! sentir le fer entrer dans ma poitrine!
Ah!

Une horloge frappe un coup.

SALTABADIL.

Ma sœur, l'heure sonne à l'horloge voisine.

Deux autres coups.

C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit
Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit?
Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure.

Il met le pied sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant.

MAGUELONNE.

Mon frère, encore un peu!

BLANCHE.

Quoi! cette femme pleure!
Et moi, je reste là, qui peux le secourir!
Puisqu'il ne m'aime plus, je n'ai plus qu'à mourir.
Hé bien! mourons pour lui.—

Hésitant encore.

C'est égal, c'est horrible!

SALTABADIL, à Maguelonne.

Non, je ne puis attendre, enfin c'est impossible.

BLANCHE.

Encor si l'on savait comme ils vous frapperont!
Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front,
Au visage... Ô mon Dieu!

SALTABADIL, essayant toujours de se dégager de
Maguelonne, qui l'arrête
.

Que veux-tu que je fasse?
Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place?

BLANCHE, grelottant sous la pluie.

Je suis glacée!

Se dirigeant vers la porte.

Allons!

S'arrêtant.

Mourir ayant si froid!

Elle se traîne en chancelant jusqu'à la porte et y frappe un faible
coup.


MAGUELONNE.

On frappe.

SALTABADIL.

C'est le vent qui fait craquer le toit,

Blanche frappe de nouveau.

MAGUELONNE.

On frappe.

Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors.

SALTABADIL.

C'est étrange!

MAGUELONNE, à Blanche.

Holà! qu'est-ce?

À Saltabadil.

Un jeune homme.

BLANCHE.

Asile pour la nuit.

SALTABADIL.

Il va faire un fier somme!

MAGUELONNE.

Oui, la nuit sera longue.

BLANCHE.

Ouvrez!

SALTABADIL, à Maguelonne.

Attends!—Mordieu!
Donne-moi mon couteau, que je l'aiguise un peu.

Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faux.

BLANCHE.

Ciel! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble!

MAGUELONNE.

Pauvre jeune homme! il frappe à son tombeau.

BLANCHE.

Je tremble.
Quoi! je vais donc mourir!

Tombant à genoux.

Ô Dieu, vers qui je vais,
Je pardonne à tous ceux qui m'ont été mauvais;
Mon père, et vous, mon Dieu, pardonnez-leur de même,
Au roi François Premier, que je plains et que j'aime,
À tous, même au démon, même à ce réprouvé,
Qui m'attend là, dans l'ombre, avec un fer levé!
J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice.
S'il en est plus heureux, oh! qu'il m'oublie!—et puisse,
Dans sa prospérité que rien ne doit tarir,
Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir!

Se levant.

—L'homme doit être prêt!

Elle va frapper de nouveau à la porte.

MAGUELONNE, à Saltabadil.

Hé! dépêche, il se lasse.

SALTABADIL, essayant sa lame sur la table.

Bon.—Derrière la porte attends que je me place.

BLANCHE.

J'entends tout ce qu'il dit. Oh!

Saltabadil se place derrière la porte, de manière qu'en s'ouvrant en
dedans elle le cache à la personne qui entre sans le cacher au
spectateur.


MAGUELONNE, à Saltabadil.

J'attends le signal.

SALTABADIL, derrière la porte, le couteau à la main.

Ouvre.

MAGUELONNE, ouvrant à Blanche.

Entrez.

BLANCHE, à part.

Ciel! il va me faire bien du mal!

Elle recule.

MAGUELONNE.

Hé bien! qu'attendez-vous?

BLANCHE, à part.

La sœur aide le frère.
—Ô Dieu! pardonnez-leur!—Pardonnez-moi, mon père!

Elle entre. Au moment où elle paraît sur le seuil de la cabane, on voit
Saltabadil lever son poignard. La toile tombe.

V. TRIBOULET. ACTE CINQUIÈME

Même décoration; seulement, quand la toile se lève, la maison de
Saltabadil est complétement fermée aux regards: la devanture est garnie
de ses volets. On n'y voit aucune lumière. Tout est ténèbres.

SCÈNE PREMIÈRE.


TRIBOULET, seul.

Il s'avance lentement du fond du théâtre, enveloppé d'un
manteau. L'orage a diminué de violence. La pluie a cessé. Il n'y a que
quelques éclairs et par moments un tonnerre lointain.


Je vais donc me venger!—Enfin! la chose est faite.—
Voici bientôt un mois que j'attends, que je guette,
Resté bouffon, cachant mon trouble intérieur,
Pleurant des pleurs de sang sous mon masque rieur.

Examinant une porte basse dans la devanture de la maison.

Cette porte...—Oh! tenir et toucher sa vengeance!—
C'est bien par là qu'ils vont me l'apporter, je pense!
Il n'est pas l'heure encor. Je reviens cependant.
Oui, je regarderai la porte en attendant.
Oui, c'est toujours cela.—

Il tonne.

Quel temps! nuit de mystère!
Une tempête au ciel! un meurtre sur la terre!
Que je suis grand ici! ma colère de feu
Va de pair cette nuit avec celle de Dieu.
Quel roi je tue!—un roi dont vingt autres dépendent,
Des mains de qui la paix ou la guerre s'épandent!
Il porte maintenant le poids du monde entier.
Quand il n'y sera plus, comme tout va plier!
Quand j'aurai retiré ce pivot, la secousse
Sera forte et terrible, et ma main qui la pousse
Ébranlera longtemps toute l'Europe en pleurs,
Contrainte de chercher son équilibre ailleurs!—
Songer que si demain Dieu disait à la terre:
—Ô terre, quel volcan vient d'ouvrir son cratère?
Qui donc émeut ainsi le chrétien, l'ottoman,
Clément Sept, Doria, Charles-Quint, Soliman?
Quel César, quel Jésus, quel guerrier, quel apôtre,
Jette les nations ainsi l'une sur l'autre?
Quel bras te fait trembler, terre, comme il lui plaît?
La terre, avec terreur, répondrait: Triboulet.—
Oh! jouis, vil bouffon, dans ta fierté profonde.
La vengeance d'un fou fait osciller le monde!

Au milieu des derniers bruits de l'orage, on entend sonner minuit à
une horloge éloignée. Triboulet écoute.


Minuit!

Il court à la maison et frappe à la porte basse.

VOIX DE L'INTÉRIEUR.

Qui va là?

TRIBOULET.

Moi.

LA VOIX.

Bon.

Le panneau inférieur de la porte s'ouvre seul.

TRIBOULET.

Vite!

LA VOIX.

N'entrez pas.

Saltabadil sort en rampant par le panneau inférieur de la
porte. Il tire par une ouverture assez étroite quelque chose de pesant,
une espèce de paquet de forme oblongue, qu'on distingue avec peine dans
l'obscurité. Il n'a pas de lumière à la main, il n'y en a pas dans la
maison.

SCÈNE II.


TRIBOULET, SALTABADIL.


SALTABADIL.

Ouf! c'est lourd. Aidez-moi, monsieur, pour quelques pas.

Triboulet, agité d'une joie convulsive, l'aide à apporter sur le devant
de la scène un long sac de couleur brune, qui paraît contenir un
cadavre.


Votre homme est dans ce sac.

TRIBOULET.

Voyons-le! quelle joie!
Un flambeau!

SALTABADIL.

Pardieu non!

TRIBOULET.

Que crains-tu qui nous voie?

SALTABADIL.

Les archers de l'écuelle et les guetteurs de nuit.
Diable! pas de flambeau! c'est bien assez du bruit!—
L'argent!

TRIBOULET, lui remettant une bourse.

Tiens!

Examinant le sac étendu à terre pendant que l'autre compte.

Il est donc des bonheurs dans la haine!

SALTABADIL.

Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine?

TRIBOULET.

J'y suffirai tout seul.

SALTABADIL, insistant.

À nous deux, c'est plus court.

TRIBOULET.

Un ennemi qu'on porte en terre n'est pas lourd.

SALTABADIL.

Vous voulez dire en Seine? Hé bien! maître, à votre aise!

Allant à un point du parapet.

Ne le jetez pas là. Cette place est mauvaise.

Lui montrant une brèche dans le parapet.

Ici, c'est très-profond.—Faites vite.—Bonsoir.

Il rentre et ferme la maison sur lui.

SCÈNE III.


TRIBOULET, seul, l'œil fixé sur le sac.

Il est là!—Mort!—Pourtant je voudrais bien le voir.

Tâtant le sac.

C'est égal, c'est bien lui.—Je le sens sous ce voile.—
Voici ses éperons qui traversent la toile.
C'est bien lui.

Se redressant et mettant le pied sur le sac.

Maintenant, monde, regarde-moi.
Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi!—
Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême!
Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même.
La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul.
Qui donc a fait cela?

Croisant les bras.

Hé bien! oui, c'est moi seul.
Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire,
Et les peuples demain refuseront d'y croire.
Que dira l'avenir? quel long étonnement,
Parmi les nations, d'un tel événement!
Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes!
Une des majestés humaines les plus hautes,
Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu,
Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu,
—À l'éternité près,—un gagneur de batailles
Dont le pas ébranlait les bases des murailles,

Il tonne de temps en temps.

L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit,
Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit,
Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées,
N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées,
Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé,
Dieu! comme il se sera brusquement en allé!
Emporté tout à coup, dans toute sa puissance,
Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense,
Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu,
Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu!
Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne, fumée!
Ce roi qui se levait dans une aube enflammée,
Éteint, évanoui, dissipé dans les airs!
Apparu, disparu,—comme un de ces éclairs!
Et peut-être demain, des crieurs inutiles,
Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes,
Et criront au passant, de surprise éperdu:
—À qui retrouvera François Premier perdu!
—C'est merveilleux!

Après un silence.

Ma fille, ô ma pauvre affligée,
Le voilà donc puni, te voilà donc vengée!
Oh! que j'avais besoin de son sang! un peu d'or,
Et je l'ai!

Se penchant avec rage sur le cadavre.

Scélérat! peux-tu m'entendre encor?
Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne,
Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne,
Tu me l'as enviée et prise! tu me l'as
Rendue avec la honte,—et le malheur, hélas!
Hé bien! dis, m'entends-tu? maintenant, c'est étrange,
Oui, c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge!
Parce que je feignais d'avoir tout oublié,
Tu t'étais endormi!—Tu croyais donc,—pitié!
La colére d'un père aisément édentée!—
Oh! non, dans cette lutte entre nous suscitée,
Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur.
Lui qui léchait tes pieds, il te ronge le cœur!
Je te tiens.

Se penchant de plus en plus sur le sac.

M'entends-tu? c'est moi, roi gentilhomme,
Moi, ce fou, ce bouffon, moi, cette moitié d'homme,
Cet animal douteux à qui tu disais:—Chien!—

Il frappe le cadavre.

C'est que, quand la vengeance est en nous, vois-tu bien,
Dans le cœur le plus mort il n'est plus rien qui dorme,
Le plus chétif grandit, le plus vil se transforme,
L'esclave tire alors sa haine du fourreau,
Et le chat devient tigre, et le bouffon bourreau!

Se relevant à demi.

Oh! que je voudrais bien qu'il pût m'entendre encore,
Sans pouvoir remuer!—

Se penchant de nouveau.

M'entends-tu? je t'abhorre!
Va voir au fond du fleuve, où tes jours sont finis,
Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis!

Se relevant.

À l'eau François Premier!

Il prend le sac par un bout et le traîne au bord de l'eau. Au
moment où il le dépose sur le parapet, la porte basse de la maison
s'entr'ouvre avec précaution. Maguelonne en sort, regarde autour d'elle
avec inquiétude, fait le geste de quelqu'un qui ne voit rien, rentre et
reparaît un instant après avec le roi, auquel elle explique par signes qu'il
n'y a plus personne là, et qu'il peut s'en aller. Elle rentre en refermant la
porte, et le roi traverse le fond du théâtre dans la direction que lui a
indiquée Maguelonne. C'est le moment où Triboulet se dispose à pousser
le sac dans la Seine.


TRIBOULET, la main sur le sac.

Allons!

LE ROI, chantant au fond du théâtre.

Souvent femme varie,
Bien fol est qui s'y fie!

TRIBOULET, tressaillant.

Quelle voix! quoi!
Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi?

Il se retourne et prête l'oreille, effaré. Le roi a disparu; mais on
l'entend chanter dans l'éloignement.


VOIX DU ROI.

Souvent femme varie,
Bien fol est qui s'y fie!

TRIBOULET.

Ô malédiction! ce n'est pas lui que j'ai!
Ils le font évader, quelqu'un l'a protégé,
On m'a trompé!—

Courant à la maison, dont la fenêtre supérieure est seule ouverte.

Bandit!

La mesurant des yeux comme pour l'escalader.

C'est trop haut, la fenêtre!

Revenant au sac avec fureur.

Mais qui donc m'a-t-il mis à sa place, le traître?
Quel innocent?—Je tremble

Touchant le sac.

Oui, c'est un corps humain!

Il déchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec
anxiété.


Je n'y vois pas!—La nuit!

Se retournant, égaré.

Quoi! rien dans le chemin!
Rien dans cette maison! pas un flambeau qui brille!

S'accoudant avec désespoir sur le corps.

Attendons un éclair.

Il reste quelques instants l'œil fixé sur le sac entr'ouvert, dont il a tiré
Blanche à demi.

SCÈNE IV.


TRIBOULET, BLANCHE.


TRIBOULET.

Un éclair passe; il se lève et recule avec un cri frénétique.

—Ma fille! Ah! Dieu! ma fille!
Ma fille! Terre et cieux! c'est ma fille à présent!

Tâtant sa main.

Dieu! ma main est mouillée! à qui donc est ce sang?
—Ma fille!—Oh! je m'y perds! c'est un prodige horrible!
C'est une vision! Oh! non, c'est impossible,
Elle est partie, elle est en route pour Évreux.

Tombant à genoux près du corps, les yeux au ciel.

Ô mon Dieu! n'est-ce pas que c'est un rêve affreux,
Que vous avez gardé ma fille sous votre aile,
Et que ce n'est pas elle, ô mon Dieu?

Un second éclair passe et jette une vive lumière sur le visage pâle et
les yeux fermés de Blanche.


Si! c'est elle!
C'est bien elle!

Se jetant sur le corps avec des sanglots.

Ma fille! enfant, réponds-moi, dis,
Ils t'ont assassinée! oh! réponds! oh! bandits!
Personne ici, grand Dieu! que l'horrible famille!
Parle-moi! parle-moi! ma fille! ô ciel! ma fille!

BLANCHE, comme ranimée aux cris de son père,
entr'ouvrant la paupière et d'une voix éteinte
.

Qui m'appelle?

TRIBOULET, éperdu.

Elle parle! elle remue un peu!
Son cœur bat, son œil s'ouvre, elle est vivante, ô Dieu!

BLANCHE.

Elle se relève à demi; elle est en chemise, et tout ensanglantée, les
cheveux épars. Le bas du corps, qui est resté vêtu, est caché dans le
sac.


Où suis-je?

TRIBOULET, la soulevant dans ses bras.

Mon enfant, mon seul bien sur la terre,
Reconnais-tu ma voix? m'entends-tu, dis?

BLANCHE.

Mon père!

TRIBOULET.

Blanche, que t'a-t-on fait? quel mystère infernal?—
Je crains en te touchant de te faire du mal.
Je n'y vois pas. Ma fille, as-tu quelque blessure?
Conduis ma main.

BLANCHE, d'une voix entrecoupée.

Le fer a touché,—j'en suis sûre,—
—Le cœur,—je l'ai senti...—

TRIBOULET.

Ce coup, qui l'a frappé?

BLANCHE.

Ah! tout est de ma faute,—et je vous ai trompé.
—Je l'aimais trop,—je meurs—pour lui.

TRIBOULET.

Sort implacable!
Prise dans ma vengeance! Oh! c'est Dieu qui m'accable!
Comment donc ont-ils fait? Ma fille, explique-toi.
Dis!

BLANCHE, mourante.

Ne me faites pas parler.

TRIBOULET, la couvrant de baisers.

Pardonne-moi.

Mais, sans savoir comment, te perdre! Oh! ton front penche!

BLANCHE, faisant un effort pour se retourner.

Oh!... de l'autre côté!... J'étouffe!

TRIBOULET, la soulevant avec angoisse.

Blanche! Blanche!
Ne meurs pas!

Se retournant, désespéré.

Au secours! quelqu'un! personne ici!
Est-ce qu'on va laisser mourir ma fille ainsi?
—Ah! la cloche du bac est là, sur la muraille.
Ma pauvre enfant, peux-tu m'attendre un peu que j'aille
Chercher de l'eau, sonner pour qu'on vienne? un instant!

Blanche fait signe que c'est inutile.

Non, tu ne le veux pas!—Il le faudrait pourtant!

Appelant sans la quitter.

Quelqu'un!

Silence partout. La maison demeure impassible dans l'ombre.

Cette maison, grand Dieu, c'est une tombe!

Blanche agonise.

Oh! ne meurs pas! enfant, mon trésor, ma colombe,
Blanche! si tu t'en vas, moi, je n'aurai plus rien.
Ne meurs pas, je t'en prie!

BLANCHE.

Oh!

TRIBOULET.

Mon bras n'est pas bien,
N'est-ce pas, il te gêne!—Attends, que je me place
Autrement.—Es-tu mieux comme cela?—Par grâce,
Tâche de respirer jusqu'à ce que quelqu'un
Vienne nous assister!—Aucun secours! Aucun!

BLANCHE, d'une voix éteinte et avec effort.

Pardonnez-lui, mon père... Adieu!

Sa tête retombe.

TRIBOULET, s'arrachant les cheveux.

Blanche!... Elle expire!

Il court à la cloche du bac et la secoue avec fureur.

À l'aide! au meurtre! au feu!

Revenant à Blanche.

Tâche encor de me dire
Un mot! un seulement! parle-moi, par pitié!

Essayant de la relever.

Pourquoi veux-tu rester ainsi le corps plié?
Seize ans! non, c'est trop jeune! oh! non, tu n'es pas morte!
Blanche, as-tu pu quitter ton père de la sorte!
Est-ce qu'il ne doit plus t'entendre? ô Dieu! pourquoi?

Entrent des gens du peuple, accourant au bruit avec des
flambeaux.


Le ciel fut sans pitié de te donner à moi!
Que ne t'a-t-il reprise au moins, ô pauvre femme,
Avant de me montrer la beauté de ton âme!
Pourquoi m'a-t-il laissé connaître mon trésor?
Que n'es-tu morte, hélas! toute petite encor,
Le jour où des enfants en jouant te blessèrent!
Mon enfant! mon enfant!

SCÈNE V.


LES MÊMES, HOMMES, FEMMES du peuple.


UNE FEMME.

Ses paroles me serrent
Le cœur!

TRIBOULET, se retournant.

Ah! vous voilà! vous venez, maintenant!
Il est bien temps!

Prenant au collet un charretier, qui tient son fouet à la main.

As-tu des chevaux, toi, manant!
Une voiture? dis!

LE CHARRETIER.

Oui.—Comme il me secoue!

TRIBOULET.

Oui? Hé bien, prends ma tête, et mets-la sous ta roue!

Il revint se jeter sur le corps de Blanche.

Ma fille!

UN DES ASSISTANTS.

Quelque meurtre! un père au désespoir!
Séparons-les.

Ils veulent entraîner Triboulet, qui se débat.

TRIBOULET.

Je veux rester! je veux la voir!
Je ne vous ai point fait de mal pour me la prendre!
Je ne vous connais pas. Voulez-vous bien m'entendre?

À une femme.

Madame, vous pleurez? vous êtes bonne, vous!
Dites-leur de ne pas m'emmener.

La femme intercède pour lui. Il revint près de Blanche.
Tombant à genoux.

À genoux!
À genoux, misérable, et meurs à côté d'elle!

LA FEMME.

Ah! calmez-vous. Si c'est pour crier de plus belle,
On va vous remmener.

TRIBOULET, égaré.

Non, non, laissez!—

Saisissant Blanche dans ses bras.

Je crois
Qu'elle respire encore! elle a besoin de moi!
Allez vite chercher du secours à la ville.
Laissez-la dans mes bras, je serai bien tranquille.

Il la prend tout à fait sur lui, et l'arrange comme une mère son enfant
endormi.


Non, elle n'est pas morte! Oh! Dieu ne voudrait pas;
Car enfin, il le sait, je n'ai qu'elle ici-bas
Tout le monde vous hait quand vous êtes difforme;
On vous fuit, de vos maux personne ne s'informe;
Elle m'aime, elle!—elle est ma joie et mon appui.
Quand on rit de son père, elle pleure avec lui.
Si belle et morte! oh! non.—Donnez-moi quelque chose
Pour essuyer son front.

Il lui essuie le front.

Sa lèvre est encor rose.
Oh! si vous l'aviez vue! oh! je la vois encor
Quand elle avait deux ans avec ses cheveux d'or!
Elle était blonde alors.—

La serrant sur son cœur avec emportement.

Ô ma pauvre opprimée!
Ma Blanche! mon bonheur! ma fille bien-aimée!
Lorsqu'elle était enfant, je la tenais ainsi.
Elle dormait sur moi tout comme la voici!
Quand elle s'éveillait, si vous saviez quel ange!
Je ne lui semblais pas quelque chose d'étrange!
Elle me souriait avec ses yeux divins,
Et moi je lui baisais ses deux petites mains!
Pauvre agneau!—Morte! oh! non, elle dort et repose.
Tout à l'heure, messieurs, c'était bien autre chose.
Elle s'est cependant réveillée.—Oh! j'attends,
Vous l'allez voir rouvrir ses yeux dans un instant!
Vous voyez maintenant, messieurs, que je raisonne;
Je suis tranquille et doux, je n'offense personne:
Puisque je ne fais rien de ce qu'on me défend,
On peut bien me laisser regarder mon enfant.

Il la contemple.

Pas une ride au front! pas de douleurs anciennes!—
J'ai déjà réchauffé ses mains entre les miennes;
Voyez, touchez-les donc un peu!

Entre un médecin.

LA FEMME, à Triboulet.

Le chirurgien.

TRIBOULET, au chirurgien qui s'approche.

Tenez, regardez-la, je n'empêcherai rien.
Elle est évanouie, est-ce pas?

LE CHIRURGIEN, examinant Blanche.

Elle est morte.

Triboulet se lève debout d'un mouvement convulsif.

Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte.
Le sang a dû causer la mort en l'étouffant.

TRIBOULET.

J'ai tué mon enfant! j'ai tué mon enfant!

Il tombe sur le pavé.

FIN DU ROI S'AMUSE.