Il s'écrie plus loin, après avoir raillé la Salente de Fénelon:
Voulez-vous entrer dans ce paradis terrestre de Voltaire, qui n'est pas tout à fait le paradis de Milton, mais qui vous paraîtra plus habitable?
Mais Ève, direz-vous? Vous allez la voir paraître. Hier, elle s'appelait Adrienne Lecouvreur; aujourd'hui, elle s'appelle Carmago; demain, elle s'appellera Gaussin.
Ce n'est pas tout. Adam et Ève allaient à pied; Voltaire va en carrosse:
La mode était déjà venue de promener son luxe sur les boulevards. Les filles d'Opéra ruisselaient sous les diamants. La fête recommençait tous les soirs avec accompagnement de marionnettes, joueurs de gobelets et danseurs de corde.
Cependant le mondain revient du Cours-la-Reine ou des boulevards, et se fait descendre au théâtre.
Il en coûta cher à Voltaire pour avoir formulé son paradis. Le cardinal de Fleury, qui pourtant ne croyait pas beaucoup à l'autre, exila Voltaire une fois de plus. On voulait bien lui permettre de vivre en païen, mais non pas d'écrire sa vie. Voltaire lui répondit par l'apologie du luxe, les vers les plus charmants du monde, où il cita Salomon pour sa défense.
C'était au temps où le cardinal de Fleury permettait à Louis XV de peupler le sérail de Salomon; mais il ne donna pas pour cela raison à Voltaire. Et pourtant, Voltaire ne parlait-il pas en homme d'État?
Voltaire fut des soupers de Choisy. La duchesse de Châteauroux lui faisait une belle place entre elle et son ami Richelieu. Choisy n'était pas un château royal; c'était un harem traversé par le cavagnole et la chasse. On s'y amusait de tout et de rien. Il n'y avait que la mort qui fût prise au sérieux. Voltaire disait avec raison: «Où est le roi?»
XIII.
Cependant Voltaire, qui avait toutes les impertinences, se présenta à l'Académie française. On était alors en 1731. La Motte laissait sa place vacante. Voltaire fut repoussé tout d'une voix. Ce fut un grand éclat de rire dans toute l'Académie. En effet, qu'était-ce que des œuvres comme Œdipe, la Henriade, l'Histoire de Charles XII, les Lettres philosophiques, les Vous et les Tu, Brutus, le Mondain, Zaïre? L'évêque de Luçon fut élu.
Plus tard, quand Voltaire viendra avec de nouveaux titres, qui seront les titres de l'esprit humain; ce sera encore un évêque, l'évêque de Bayeux, qui prendra le pas sur lui pour entrer en cette célèbre compagnie où il ne sera définitivement reçu que par le bon vouloir de la maîtresse du roi.
En rêvant le matin sur son oreiller, il bâtit légèrement le Temple du Goût, architecture où le goût n'était pour rien. Comme il se permettait, selon sa coutume, d'avoir raison dans son jugement sur les poëtes des deux siècles, il souleva contre lui des haines littéraires sans nombre; car, en littérature comme en toutes choses, il y a toujours un parti qui tient à avoir tort. La petite tempête soufflée par les beaux esprits devint si violente, que Voltaire, le croirait-on? fut menacé d'une lettre de cachet. Il se sauva près du Palais-Royal, chez une amie qui voulut bien le cacher dans son alcôve et dans sa vertu. On commençait à écrire beaucoup contre lui: «Je veux faire une bibliothèque des petits ouvrages que l'on fait contre moi; mais la bibliothèque serait trop mauvaise.»
Des orages de toutes sortes vinrent fondre sur lui. Un libraire plus ou moins infidèle répandit une édition des Lettres anglaises, devenues Lettres philosophiques. Voltaire prit la fuite, pendant que son livre, condamné à sa place, était brûlé par la main du bourreau. On était au beau temps des fureurs religieuses; les miracles étaient revenus avec le diacre Pàris et le R. P. Girard; on se faisait crucifier pour l'amour de Dieu, comme si Dieu pouvait accueillir cette parodie d'un divin mystère. «Je reviendrai bientôt à Paris, avait dit Voltaire en partant, car les jésuites jouent de leur reste.» Il revint bientôt, en effet, et, s'enhardissant peu à peu, il laissa imprimer l'Épître à Uranie. Nouvelle bourrasque, nouvelle lettre de cachet; ce que voyant, Voltaire déclara que l'épître était de l'abbé de Chaulieu, qui venait de mourir à propos. Du reste, cette épître ne faisait pas de tort à l'abbé de Chaulieu, ni comme poëte ni comme chrétien.
A ceux qui disent aujourd'hui que Voltaire combattait contre des fantômes, que la Bastille était un château et non une prison, que la liberté de penser et d'écrire était déjà une conquête consacrée, je rappellerai que d'Aguesseau garda huit mois les Lettres anglaises pour se décider à refuser l'autorisation de les imprimer. La liberté de penser! mais d'Aguesseau, un grand homme, presque un philosophe, n'accordait l'autorisation de publier je ne sais plus quel roman, qu'à la condition que le héros changerait de religion et se ferait catholique!
Quand Voltaire ne combattait pas avec la plume, il combattait avec la parole. Accueilli et recherché par les hommes d'État et par les grands seigneurs, par curiosité et par crainte, sinon par curiosité et par admiration, il gardait toujours son franc-parler. Un jour, chez le garde des sceaux, on parlait d'un homme arrêté pour avoir fabriqué une lettre de cachet. Voltaire demanda ce qu'on faisait à ces faussaires d'un nouveau genre. «On les pend.—C'est toujours bien fait, en attendant qu'on traite de même ceux qui en signent de vraies.» Rien ne pouvait l'empêcher de dire une impertinence. «Quoi que vous écriviez, lui dit le lieutenant de police, vous ne viendrez point à bout de détruire la religion chrétienne.—C'est ce que nous verrons,» répondit Voltaire.
Il retournait à la cour. Ce fut de Fontainebleau qu'il écrivit pour la première fois à Maupertuis, le 30 octobre 1732: «Étant à la cour, monsieur, sans être courtisan, et lisant des livres de philosophie sans être philosophe, j'ai recours à vous dans mes doutes, bien fâché de ne pouvoir jouir du plaisir de vous consulter de vive voix. Il s'agit du grand principe de l'attraction de M. Newton. Il est notre Christophe Colomb; il nous a menés dans un nouveau monde et je voudrais bien y voyager à votre suite.»
Après avoir logé chez toutes ses amies, il se logea enfin chez lui, rue de Longpont, au printemps de 1733. «Je suis vis-à-vis ce beau portail de Saint-Gervais, dans le plus vilain quartier de Paris, plus étourdi du bruit des cloches qu'un sacristain; mais je ferai tant de bruit avec ma lyre que le bruit des cloches ne sera plus rien pour moi. Je suis malade; je me mets en ménage; je souffre comme un damné. Je brocante, j'achète des magots et des Titiens; je fais un opéra; je fais transcrire Eriphyle et Adélaïde; je les corrige, j'efface, j'ajoute, je barbouille; la tête me tourne. Me voici donc tenant maison, me meublant, et m'arrangeant non-seulement pour passer une vie douce, mais pour en partager les agréments avec quelques gens de lettres qui voudront bien s'accommoder de ma personne et de ma fortune.»
Il mettait déjà l'argent et les femmes de côté: «Ciddeville, les belles vous occupent, je le crois bien; ce n'est qu'un rendu. Vous êtes bien heureux de songer au plaisir au milieu des sacs, et de vous délasser de la chicane avec l'amour; pour moi, je suis bien malade depuis quinze jours. Je suis mort au plaisir; si je vis encore un peu, c'est pour vous et pour les lettres. Elles sont pour moi ce que les belles sont pour vous. Ne me dites point que je travaille trop; ces travaux sont bien peu de chose pour un homme qui n'a point d'autre occupation. L'esprit, plié depuis longtemps aux belles-lettres, s'y livre sans peine et sans effort, comme on parle facilement une langue qu'on a longtemps apprise, et comme la main du musicien se promène longtemps sans fatigue sur un clavecin.»
Toutefois il allait toujours à la Comédie et rimait des vers à Gaussin:
Mais c'était madame la marquise du Chastelet qui prenait en ce temps-là son cœur et son esprit. Il avait été de la courtisane à la comédienne, de la comédienne à la femme savante: l'amour pour l'amour,—l'amour pour l'esprit,—enfin l'amour pour la science.
XIV.
Ennuyé de vivre toujours à la porte de la Bastille ou sur le chemin de l'exil, fatigué du jeu, où il perdait beaucoup d'argent, dégoûté de la plupart des cercles frivoles, où il entendait trop parler du génie de Crébillon et de l'esprit de Fontenelle, Voltaire résolut de se retirer du monde, non pas comme le misanthrope, mais comme un poëte bien inspiré: il se retira dans un château avec une belle maîtresse, décidé à vivre comme Adam après le péché, c'est-à-dire à mordre, dans les solitudes, au fruit de la science et au fruit de l'amour, l'amertume de l'un faisant passer l'amertume de l'autre.
Voici comment Voltaire a peint en prose madame du Chastelet: «Elle joignit au goût de la gloire une simplicité qui ne l'accompagne pas toujours, mais qui est souvent le fruit des études sérieuses. Jamais femme ne fut si savante qu'elle, et jamais personne ne mérita moins qu'on dît d'elle: C'est une femme savante. Elle a vécu longtemps dans la société, où l'on ignorait ce qu'elle était, et elle ne prenait pas garde à cette ignorance. Les dames qui jouaient avec elle chez la reine étaient bien loin de se douter qu'elles fussent à côté du commentateur de Newton. Elle eût plutôt écrit comme Pascal et Nicole que comme madame de Sévigné; mais cette fermeté sévère et cette trempe vigoureuse de son esprit ne la rendaient pas inaccessible aux beautés de sentiment. Les charmes de la poésie et de l'éloquence la pénétraient.»
C'était donc une femme doublée d'un philosophe plutôt qu'une femme savante. Elle fut pour quelque temps toute la philosophie de Voltaire.
A Cirey, on lisait Newton, on écrivait au roi de Prusse et on vivait dans les poésies du luxe asiatique: «La lecture de Newton, des terrasses de cinquante pieds de large, des cours en balustrade, des bains de porcelaine, des appartements jaune et argent, des niches en magots de la Chine, tout cela emporte bien du temps.»
Dans la belle saison de 1734, il écrivait à Ciddeville ces jolies strophes datées de Cirey:
Les joies de l'esprit et du cœur n'empêchaient pas Voltaire de consacrer une heure çà et là aux choses temporelles: «Donnez l'Enfant prodigue à Prault, moyennant cinquante louis d'or. Cet argent sera employé à quelque bonne œuvre. Je m'en tiens à mon lot, qui est un peu de gloire et quelques coups de sifflet. M. de Lézeau me doit trois ans; il faut le presser sans trop l'importuner. Une lettre au prince de Guise, cela ne coûte rien et avance les affaires. Les Villars et les d'Auneuil doivent deux années: il faut poliment et sagement remontrer à ces messieurs leurs devoirs à l'égard de leurs créanciers; il faut aussi terminer avec M. de Richelieu et en passer par où il voudra. J'aurais de grandes objections à faire sur ce qu'il me propose; mais j'aime encore mieux une conclusion qu'une objection.» Voltaire n'avait pas perdu son temps chez Me Alain.
A Cirey, on vivait dans le grand style. La table n'était pas toujours bien servie, mais chacun avait son laquais pour le service. Voltaire était redevenu le poëte des princes et le prince des poëtes. Selon madame de Graffigny. Il était logé comme un roi et non comme un philosophe: «Sa chambre est tapissée de velours cramoisi, avec des franges d'or. Il y a peu de tapisserie, mais beaucoup de lambris, dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des encoignures de laque admirables, des porcelaines, une pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière, des choses infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le parquet; une cassette ouverte, où il y a de la vaisselle d'argent, tout ce que le superflu, chose si nécessaire, a pu inventer: et quel argent! quel travail! Il y a jusqu'à un baguier, où il y a douze bagues de pierres gravées, outre deux de diamants. De là on passe dans la petite galerie, qui n'a guère que trente à quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues fort belles, sur des piédestaux de vernis des Indes: l'une est Vénus-Farnèse, l'autre Hercule.»
On a accusé Voltaire de vivre aux dépens du mari de sa maîtresse. La vérité, c'est que le marquis du Chastelet vivait plutôt aux dépens de Voltaire. Ce fut avec l'argent du poëte qu'on rebâtit le château de Cirey. Ce fut Voltaire qui y répandit le luxe. La table n'était bonne que le jour où Voltaire y songeait. Le marquis du Chastelet, qui aimait les grands vins chez les autres, n'avait chez lui que du vin ordinaire. Ce fut Voltaire encore qui se chargea du superflu de la cave. Voltaire avait prêté quarante mille livres au mari; je ne dis pas ce qu'il avait donné à la femme. Comment fut-il remboursé? Il décida d'abord que M. du Chastelet lui payerait deux mille livres de rente viagère. M. du Chastelet s'y engagea par-devant notaire, mais il ne paya jamais. Dix ans après, Voltaire réduisit la dette à quinze mille livres; mais il n'en toucha que dix. Il demanda que les cinq mille livres restantes fussent réduites à cent louis, «et ces cent louis, écrit-il après la mort de madame du Chastelet, je veux qu'ils me soient rendus en meubles. Et en quels meubles! La commode de Boule, mon portrait orné de diamants et autres bagatelles que j'ai déjà payés.»
Dans les jardins de Cirey, c'était toujours le ciel de Newton qui éclairait ces philosophes du Portique. Voici des vers improvisés au clair de la lune:
Et le mari? le mari avait sa part dans les vers. Madame du Chastelet, qui écrit par la plume de Voltaire au roi de Prusse, daigne se souvenir de M. du Chastelet:
Voltaire, qui disait si poétiquement que l'amour était l'étoffe de la nature brodée par l'imagination, aimait madame du Chastelet avec l'amour en moins, comme Platon aimait Aspasie. C'était l'hyménée des esprits: la bête n'y trouvait pas son compte; ce qui n'empêchait pas le roi de Prusse de comparer Voltaire à Renaud enchaîné à la ceinture d'Armide.
Mais Voltaire, à peu près revenu des passions profanes,—lui qui avait plusieurs âmes et la moitié d'un corps,—abritait ce galant adultère sous le manteau de la philosophie. Ce fut alors que voyant peu à peu l'amour prendre la figure de l'amitié, il laissa tomber de son cœur ce chef-d'œuvre digne de l'antique, que dis-je? ce chef-d'œuvre qui n'a son pareil ni chez les anciens ni chez les modernes, excepté chez Voltaire lui-même, quand il chanta les Vous et les Tu:
Voltaire, moins amoureux—et plus savant,—revint aux lettres avec plus d'ardeur. Alzire, Zulime, Mahomet, Mérope et l'Enfant prodigue sont les œuvres de sa retraite. Ce fut aussi à Cirey qu'il acheva les Discours sur l'Homme et la Pucelle. Sa retraite, du reste, n'était rien moins que calme et silencieuse; car, outre les colères charmantes de madame du Chastelet, il avait à subir des persécutions sans nombre. Cirey ne le mettait pas toujours à l'abri de ses ennemis. Il fut contraint de passer dans les Pays-Bas à deux reprises. La persécution avait fini par lui complaire: on l'avait habitué à la lutte et au bruit. De là ses pamphlets contre ses ennemis et contre lui-même; de là ses lettres sans nombre répandues partout, soit pour attaquer, soit pour se défendre. L'ennemi que Voltaire redoutait le plus, c'était l'oubli. Cet ennemi-là, il l'a tué comme les autres.
Cependant la «nymphe de Cirey», cette Ève savante dont les yeux bleus versaient tant d'amour et disaient tant de belles choses, plaidait, armée de requêtes, compulsions et contredits, devant la justice de Bruxelles, sur un testament de M. de Trichâteau, son oncle. La justice de Bruxelles fut sept ou huit ans à examiner les pièces. Il fallut donc, durant sept ou huit ans, passer de l'amour ou de la philosophie aux ennuis d'un procès ruineux. Voilà pourquoi Voltaire resta si longtemps en Flandre. Il s'était résigné de bonne grâce pour sa maîtresse. Cependant il dit quelque part qu'il est un peu triste de passer le déclin de sa jeunesse à plaider sur le testament de M. de Trichâteau. Du reste, il ne perdait pas tout son temps à Bruxelles: il allait avec madame du Chastelet apprendre aux grands seigneurs flamands les jeux, les soupers, les folies du monde parisien. Il a laissé le souvenir d'une fête par lui donnée à la marquise du Chastelet, à la princesse de Chimay et à la duchesse d'Aremberg. Il donna cette fête non pas comme un poëte qui fait des bouquets et des feux d'artifice en vers. «Voyez comme je tranchai du grand seigneur, s'écrie-t-il, je ne servis pas un seul vers de ma façon!»
A Bruxelles, il voulut réparer sur la tombe de Jean-Baptiste Rousseau ses injustices envers lui; mais elles étaient irréparables. Dans une lettre au libraire du poëte exilé, il déclara, tout en souscrivant à ses œuvres, qu'il regrettait de n'avoir pu se réconcilier avec un homme digne d'être aimé. Ce fut de Bruxelles qu'il envoya une écritoire au roi de Prusse, avec ces mots: «C'est Soliman qui envoie un sabre à Scanderbeg.»
La Hollande de Rembrandt n'a eu pour lui nulle saveur et nul souvenir. La Prairie de Paul Potter, le Bouquet de bois de Ruysdaël et le Gué de Berghem ne l'ont pas arrêté rêvant et charmé. Il écrit à Maupertuis: «Quand nous partîmes tous deux de Clèves, et que vous prîtes à droite et moi à gauche, je crus être au jugement dernier, où Dieu sépare ses élus des damnés. Divus Fredericus vous dit: Asseyez-vous à ma droite dans le paradis de Berlin; et à moi: Allez, maudit, en Hollande! Je suis donc dans cet enfer flegmatique, loin du feu divin où vous êtes. Faites-moi la charité de quelques étincelles dans les eaux croupissantes où je suis morfondu!»
Il n'était jamais longtemps sans venir dans «la grande capitale des Bagatelles, assister au brigandage littéraire» et à la représentation de ses tragédies. Paris le fatiguait bientôt. «Ce tourbillon du monde est cent fois plus pernicieux que ceux de Descartes.» Et pourtant, à Paris, il commençait à rechercher la solitude, comme poëte et comme proscrit. Ainsi, quand son Émilie planait rue Traversière ou en l'île Saint-Louis[21], il s'isolait rue Cloche-Perce.
De nouvelles bourrasques religieuses venant à éclater, Voltaire fit imprimer Mahomet, qui avait été défendu au théâtre; et, pour se moquer des prêtres, il le dédia à Benoît XIV. Le pape, qui n'espérait pas ramener Voltaire à l'Église romaine, lui parla de Virgile, lui dit que sa tragédie était sublime, lui envoya des médailles, lui donna ses bénédictions; avec quoi le philosophe retourna à Cirey rebâtir l'Église de Voltaire.
Mais ce n'est plus dans les jardins d'Armide qu'il va bâtir son Église; c'est à Fernex, non loin des neiges éternelles. Madame du Chastelet mourut[22]. La jeunesse de Voltaire mourut avec elle. Il jugea qu'il était temps pour lui de faire une fin; il fit un mariage de raison: il se maria à la philosophie.
NOTES:
[1] «La nature créa, à l'étonnement du monde et à la gloire de la famille des Bourbons, Louis XIV, l'homme souverain, le type des monarques, le roi le plus vraiment roi qui ait jamais porté la couronne.
Elle produisit dans Voltaire l'homme le plus éminemment doué de toutes les qualités qui caractérisent et honorent sa nation, et le chargea de représenter la France à l'univers.
Après avoir fait naître ces deux hommes extraordinaires, les types, l'un de la majesté royale, l'autre du génie français, la nature se reposa, comme pour mieux les faire apprécier, ou comme épuisée par deux prodiges.» Gœthe.
[2] Caton le Censeur se serait-il écrié devant les splendeurs de Versailles: «O grand roi, au lieu d'être le maître de toutes ces richesses, vous n'en êtes que l'esclave!» Louis XIV n'était pas l'esclave de ses richesses, ni même de ses misères. Il n'a subi que la domination de sa vieillesse, qui lui vint terrible, appuyée aux bras du Père Le Tellier et de madame de Maintenon.
[3] «Que l'esprit soit bon à tout, même à faire sa fortune, Voltaire l'a bien prouvé. Un Athénien l'avait démontré avant lui. Socrate était cet Athénien. Comme on lui reprochait sa pauvreté, il loua soudain tous les moulins de l'Attique, et, selon sa prévision, l'année ayant été fertile en olives, il gagna considérablement sur son marché. «Vous voyez bien, disait-il à ses détracteurs, que si on voulait être riche, on le serait.» En même temps, il distribuait toute sa fortune aux pauvres gens d'Athènes, et il redevenait le philosophe heureux qu'il avait toujours été.» Jules Janin.
[4] Quelle belle histoire des idées et des hommes, y compris Voltaire, que le livre pris dans ses livres, mais surtout dans ses lettres, avec ce titre: Les Confessions de Voltaire!
[5] Les philosophes du dix-huitième siècle retrouveraient de leurs contemporains dans le siècle de Louis XIV. Ne peut-on pas dire que tous les philosophes sont contemporains? les siècles ne comptent pas devant la raison. Voltaire et Diderot étaient bien plus les contemporains de Socrate et de Lamennais que de Desfontaines ou de Trublet. Les salons voltairiens du dix-huitième siècle, M. Guizot l'a remarqué, étaient moins voltairiens que les salons antivoltairiens du dix-neuvième siècle. La philosophie est comme la lumière qui montre le chemin parcouru et le chemin des découvertes futures. Mais combien peu qui ne se laissent pas aveugler par son flambeau, combien de myopes qui nient la lumière lointaine, parce qu'ils n'osent la braver!
Oui, les philosophes du dix-huitième siècle sont nos contemporains; nous avons beau restaurer leurs monuments par des ornements d'un autre style, nous avons beau retoucher le fronton pour donner plus de grandeur à la figure de Dieu, nous avons beau faire plus hardie encore la hardiesse des cariatides, que sais-je? travailler les détails de cette architecture grandiose qui abritait et qui abrite encore l'esprit humain, d'où la révolution est sortie tout armée, et où le monde nouveau va puiser ses inspirations: nous sommes chez eux, et ils sont chez nous.
[6] Le plus savant de tous les commentateurs, quoique le plus spirituel, M. le conseiller Clogenson, a étudié à fond la vie et l'œuvre de Voltaire. «Son père était fils d'un gros marchand drapier de la rue Saint-Denis, né à Saint-Loup en Poitou. Les Arouet, dont l'un fut tué à la Saint-Barthélemy, étaient marchands, notaires et même magistrats. Le plus connu était le poëte.»
[7] Mademoiselle de Lenclos rouvrit l'hôtel de Rambouillet, mais Voiture chez elle était remplacé par Saint-Évremont, le bel esprit par l'esprit. On n'y travaillait pas à la Guirlande de Julie, mais on n'y dénouait pas non plus la ceinture de Vénus. Quand Ninon était courtisane, c'était la courtisane amoureuse.
Voltaire a peint Ninon à la Voltaire: un portrait vif, lumineux, saisi. «Sa philosophie était véritable, ferme, invariable, au-dessus des préjugés et des vaines recherches. Elle eut, à l'âge de vingt-deux ans, une maladie qui la mit au bord du tombeau. Ses amis déploraient sa destinée qui l'enlevait à la fleur de son âge. Ah! dit-elle, je ne laisse au monde que des mourants. Il me semble que ce mot est bien philosophique. Elle disait qu'elle n'avait jamais fait à Dieu qu'une prière: «Mon Dieu, faites de moi un honnête homme, et n'en faites jamais une honnête femme.» Les grâces de son esprit et la fermeté de ses sentiments lui firent une telle réputation, que lorsque la reine Christine vint en France, en 1654, cette princesse lui fit l'honneur de l'aller voir dans une petite maison de campagne où elle était alors. Lorsque mademoiselle d'Aubigné (depuis madame de Maintenon), qui n'avait alors aucune fortune, crut faire une bonne affaire en épousant Scarron, Ninon devint sa meilleure amie. Elles couchèrent ensemble quelques mois de suite: c'était alors une mode dans l'amitié. Ce qui est moins à la mode, c'est qu'elles eurent le même amant et ne se brouillèrent pas. M. de Villarceaux quitta madame de Maintenon pour Ninon. Elle eut deux enfants de lui. L'aventure de l'aîné est une des plus funestes qui soit jamais arrivée. Il avait été élevé loin de sa mère, qui lui avait été toujours inconnue. Il lui fut présenté à l'âge de dix-neuf ans, comme un jeune homme qu'on voulait mettre dans le monde. Malheureusement il en devint éperdument amoureux. Il y avait auprès de la porte Saint-Antoine un assez joli cabaret où, dans ma jeunesse, les honnêtes gens allaient encore quelquefois souper. Mademoiselle de Lenclos, car on ne l'appelait plus alors Ninon, y soupait un jour avec la maréchale de La Ferté, l'abbé de Châteauneuf et d'autres personnes. Ce jeune homme lui fit, dans le jardin, une déclaration si vive et si pressante, que mademoiselle de Lenclos fut obligée de lui avouer qu'elle était sa mère. Aussitôt ce jeune homme, qui était venu au jardin à cheval, alla prendre un de ses pistolets à l'arçon de sa selle et se tua tout roide. Il n'était pas si philosophe que sa mère. Je ne dois pas oublier que madame de Maintenon, étant devenue toute-puissante, se ressouvint d'elle et lui fit dire que, si elle voulait être dévote, elle aurait soin de sa fortune. Mademoiselle de Lenclos répondit qu'elle n'avait besoin ni de fortune, ni de masque. Plus heureuse que son ancienne amie, elle ne se plaignit jamais de son état. Quelqu'un a imprimé, il y a deux ans, des lettres sous le nom de mademoiselle de Lenclos, à peu près comme dans ce pays-ci on vend du vin d'Orléans pour du Bourgogne.»
Que d'esprit en ces deux pages! Tout un portrait, toute une philosophie.
Mais Voltaire ne fut pas toujours galant pour la marraine de son esprit: il l'a comparée à une vieille momie revenue des pays de la mort.
[8] Pour ceux qui veulent tout savoir, rechercherai-je les infiniment petits de la vie de Voltaire? Sa première enfance[I.] se passa rue des Marmousets, où demeurait son père. Les commères du voisinage ne lui donnèrent-elles pas un peu son second baptême en l'appelant le petit volontaire, car déjà l'enfant voulait que tout obéît à ses caprices. Voltaire, qui plus tard faisait du feu à la Saint-Jean, était né frileux à ce point d'incendier trois ou quatre fois par hiver la cheminée paternelle, ce qui faisait crier dans toute la rue: Au petit volontaire! Au collége Louis-le-Grand, il jetait tout le monde de côté pour avoir la première place devant l'âtre. «Range-toi, dit-il un jour à un de ses camarades, sinon je t'envoie te chauffer chez Pluton.—Que ne dis-tu enfer? il y fait encore plus chaud.—Qui te l'a dit? je crois que l'un n'est pas plus sûr que l'autre.» Voltaire ne croyait pas plus au paradis qu'à l'enfer. Un jour, un autre camarade lui dit: «Tu es trop méchant pour aller jamais au ciel.—Le ciel! s'écrie l'enfant gâté, c'est le grand dortoir du monde.»
[9] Dès qu'il sut un peu de latin, il fit des vers latins qu'il n'a pas conservés. On ne connaît de lui que ceux-ci, inscrits sur l'estampe du portrait de Benoît XIV:
Et ces deux vers, sur le feu, qu'il aurait pu mettre pareillement sur l'estampe de son propre portrait:
[10] Quand il rima sa première ode, Voltaire n'avait que quinze ans, ainsi que le témoigne un exemplaire in-4º qui porte ce titre: Sur sainte Geneviève, imitation d'une ode latine du R. P. Le Jay, par François Arouet, étudiant en rhétorique et pensionnaire au collége Louis-le-Grand.
[11] On a fait un crime à Voltaire de connaître le papier timbré. C'est la faute de son père.
[12] Voici comment le poëte conta son aventure:
Et sans plume! On s'égaie aujourd'hui sur la Bastille, mais la Bastille était une vraie prison, où Voltaire passa près d'une année à composer des chants de la Henriade sans pouvoir les écrire.
disait Voltaire dans sa première tragédie. Selon Leibniz, ce vers était gros de son avenir.
[15] Selon le maréchal de Villars, ce fut chez mademoiselle Lecouvreur et non chez le duc de Sully que Voltaire offensa le chevalier de Rohan: «Il s'était pris de querelle chez la Lecouvreur, très-bonne comédienne, avec le chevalier de Rohan. Sur des propos très-offensants, celui-ci lui montra sa canne. Voltaire voulut mettre l'épée à la main. Le chevalier était fort incommodé d'une chute qui ne lui permettait pas d'être spadassin. Il prit le parti de faire donner, en plein jour, des coups de bâton à Voltaire, lequel, au lieu de prendre la voie de la justice, estima la vengeance plus noble par les armes. On prétend qu'il la chercha avec soin, trop indiscrètement. Le cardinal de Rohan demanda à M. le duc de le faire mettre à la Bastille. L'ordre en fut donné, exécuté, et le malheureux poëte, après avoir été battu, fut encore emprisonné. Le public, disposé à tout blâmer, trouva, pour cette fois avec raison, que tout le monde avait tort: Voltaire d'avoir offensé le chevalier de Rohan; celui-ci, d'avoir osé commettre un crime digne de mort, en faisant battre un citoyen; le gouvernement, de n'avoir pas puni la notoriété d'une mauvaise action, et d'avoir fait mettre le battu à la Bastille pour tranquilliser le batteur.»
[16] Voltaire, poëte des princes ou prince des poëtes, ne devait plus dire de longtemps: Nous sommes ici tous princes ou tous poëtes. Peu de jours auparavant, son père lui avait reparlé d'une charge de conseiller au parlement: «Mon père, je ne veux pas d'une considération qui s'achète, je saurai m'en faire une qui ne vous coûtera rien.»
[17] Ce récit, emprunté au journal de Barbier, fera comprendre les colères du poëte. On y étudiera avec quelque effroi comment on rendait la justice en France, il y a cent vingt-cinq ans:
«Il étoit venu à Paris un juif, demeurant ordinairement en Hollande, riche de sept ou huit cent mille livres de rentes, homme de cinquante ans, qui a eu pour maîtresse mademoiselle Pélissier, actrice de l'Opéra. Il a dépensé considérablement avec elle, faisant ici grande figure, étoit toujours le premier au balcon de l'Opéra, où il faisoit retenir sa place, et alloit au Cours avec mademoiselle Pélissier en carrosse à six chevaux, au milieu de la file, comme les princesses. La fin de cette aventure a été tragique. M. Du Lis a quitté la Pélissier et a eu avec elle un procès pour la restitution des diamants, qu'il disoit ne lui avoir que confiés, que parce qu'il a su que mademoiselle Pélissier le trompoit, toujours avec le sieur Francœur, violon de l'Opéra, qu'elle aime. Il a quitté Paris et s'en est retourné en Hollande. Il lui a pris envie de se venger de ces perfidies; il a envoyé le nommé Joinville, qu'il avoit pris à son service et qui l'avoit suivi en Hollande, à l'effet de faire donner de bons coups de bâton à M. Francœur, et aussi, a-t-on dit dans le public, de faire quelques marques au visage de mademoiselle Pélissier. Malheureusement, Joinville ne savoit ni lire ni écrire; il s'est adressé, pour écrire ses lettres de correspondance avec Du Lis, à un maître écrivain, pour mander à Du Lis qu'il s'étoit adressé à des soldats aux gardes pour entrer dans l'exécution, moyennant payement. Mais l'écrivain a été intimidé par un ami à qui il a conté la chose, en sorte qu'il a déclaré le tout à M. Hérault. Mademoiselle Pélissier et Francœur sont aimés par le plaisir qu'ils procurent au public. M. Hérault, lieutenant de police, a fait arrêter Joinville et les soldats aux gardes. L'affaire a été examinée si sérieusement au Châtelet, que M. Du Lis, juif, et Joinville ont été condamnés à être pendus; Joinville, préalablement appliqué à la question, et sursis au jugement des soldats aux gardes, appel. MM. de la Tournelle, plus amateurs apparemment de musique, ont trouvé la chose si grave, qu'ils ont condamné M. Du Lis et Joinville à être rompus vifs, ce qui a été exécuté le 9 de ce mois, en effigie pour Du Lis et très-réellement pour Joinville, qui pourtant, par grâce, a été étranglé! Ce jugement a été assez rude, d'autant que les coups de bâton n'ont point été donnés.
Quoi qu'il en soit, ce jugement et le crédit de mademoiselle Pélissier n'ont point échappé à la critique du public dans deux petits couplets:
Ce pauvre Voltaire n'avoit que faire de ce ressouvenir; c'est un jeune homme de nos meilleurs poëtes, fils de M. Arouet, receveur des épices de la Chambre des comptes, à qui M. le chevalier de Rohan-Chabot avoit, dit-on, fait donner des coups de bâton pour payement de vers. Voltaire, après avoir été mis à la Bastille, partit peu de temps après pour l'Angleterre, et il n'en a rien été.»
Ainsi un violon était inviolable. On le vengeait de coups de bâton qu'il avait dû recevoir en conduisant au supplice de la roue celui qui avait soulevé le bâton, mais Voltaire était mis à la Bastille pour les coups de bâton qu'il avait reçu.
[18] Depuis les premières éditions du Roi Voltaire, on m'a communiqué des lettres autographes de l'illustre poëte, écrites pendant son séjour en Angleterre. On trouvera dans l'Appendice des fragments curieux de cette correspondance inédite.
[19] J'oubliais Taylor, qui disait: «Le blasphème est in aliena republica, c'est l'affaire d'un autre monde. La religion qui s'impose par la force fait des hypocrites et point de croyants; au lieu d'élever un trophée à Dieu, elle bâtit un monument au diable.»
[20] Voici la meilleure page de son voyage à Londres. Son enthousiasme pour les Anglais ne l'empêche pas de les railler gaiement:
«Lorsque je débarquai auprès de Londres, c'était dans le milieu du printemps; le ciel était sans nuages, comme dans les plus beaux jours du midi de la France; l'air était rafraîchi par un doux vent d'occident qui augmentait la sérénité de la nature, et disposait les esprits à la joie; tant nous sommes machines, et tant nos âmes dépendent de l'action du corps! Je m'arrêtai près de Greenwich, sur les bords de la Tamise. Cette belle rivière, qui ne se déborde jamais, et dont les rivages sont ornés de verdure toute l'année, était couverte de deux rangs de vaisseaux marchands durant l'espace de six milles; tous avaient déployé leurs voiles pour faire honneur au roi et à la reine, qui se promenaient sur la rivière dans une barque dorée, précédée de bateaux remplis de musique, et suivie de mille petites barques à rames; chacune avait deux rameurs, tous vêtus comme l'étaient autrefois nos pages, avec des trousses et de petits pourpoints ornés d'une grande plaque d'argent sur l'épaule. Il n'y avait pas un de ces mariniers qui n'avertît par sa physionomie, par son habillement et par son embonpoint, qu'il était libre et qu'il vivait dans l'abondance.
Je me crus transporté aux jeux olympiques; mais la beauté de la Tamise, cette foule de vaisseaux, l'immensité de la ville de Londres, tout cela me fit bientôt rougir d'avoir osé comparer l'Élide à l'Angleterre. J'appris que dans le même moment il y avait un combat de gladiateurs dans Londres, et je me crus aussitôt avec les anciens Romains. Un courrier du Danemark, qui était arrivé le matin, et qui s'en retournait heureusement le soir même, se trouvait auprès de moi pendant les courses. Il me paraissait saisi de joie et d'étonnement: il croyait que toute la nation était toujours gaie; que toutes les femmes étaient belles et vives, et que le ciel d'Angleterre était toujours pur et serein; qu'on ne songeait jamais qu'au plaisir; que tous les jours étaient comme le jour qu'il voyait; et il partit sans être détrompé. Pour moi, plus enchanté encore que mon Danois, je me fis présenter le soir à quelques dames de la cour; je ne leur parlai que du spectacle ravissant dont je revenais; je ne doutais pas qu'elles n'y eussent été, et qu'elles ne fussent de ces dames que j'avais vues galoper de si bonne grâce. Cependant, je fus un peu surpris de voir qu'elles n'avaient point cet air de vivacité qu'ont les personnes qui viennent de se réjouir; elles étaient guindées et froides, prenaient du thé, faisaient un grand bruit avec leurs éventails, ne disaient mot, ou criaient toutes à la fois pour médire de leur prochain; quelques-unes jouaient au quadrille, d'autres lisaient la gazette; enfin, une plus charitable que les autres voulut bien m'apprendre que le beau monde ne s'abaissait à aller à ces assemblées populaires qui m'avaient tant charmé; que toutes ces belles personnes vêtues de toiles des Indes étaient des servantes ou des villageoises; que toute cette brillante jeunesse, si bien montée et caracolant autour de la carrière, était une troupe d'écoliers et d'apprentis montés sur des chevaux de louage. Je me sentis une vraie colère contre la dame qui me dit tout cela, m'en retournai de dépit dans la Cité, trouver les aldermen qui m'avaient fait si cordialement les honneurs de mes prétendus jeux olympiques.
Je trouvai le lendemain, dans un café malpropre, mal meublé, mal servi et mal éclairé, la plupart de ces messieurs; aucun d'eux ne me reconnut: je me hasardai d'en attaquer quelques-uns de conversation; je n'en tirai point de réponse, ou tout au plus un oui ou non; je me figurai qu'apparemment je les avais offensés tous la veille. Je m'examinai, et je tâchai de me souvenir si je n'avais pas donné la préférence aux étoffes de Lyon sur les leurs, ou si je n'avais pas dit que les cuisiniers français l'emportaient sur les anglais, que Paris était une ville plus agréable que Londres, qu'on passait le temps plus agréablement à Versailles qu'à Saint-James, ou quelque autre énormité pareille. Ne me sentant coupable de rien, je pris la liberté de demander à l'un d'eux, avec un air de vivacité qui leur parut fort étrange, pourquoi ils étaient tous si tristes: mon homme me répondit, d'un air renfrogné, qu'il faisait un vent d'est. Dans le moment arriva un de leurs amis, qui leur dit avec un visage indifférent: Molly s'est coupé la gorge ce matin; son amant l'a trouvée morte dans sa chambre, avec un rasoir sanglant à côté d'elle. Cette Molly était une jeune fille, belle et très-riche, qui était prête à se marier avec le même homme qui l'avait trouvée morte. Ces messieurs, qui tous étaient amis de Molly, reçurent la nouvelle sans sourciller. L'un d'eux seulement demanda ce qu'était devenu l'amant: Il a acheté le rasoir, dit froidement quelqu'un de la compagnie.
Pour moi, effrayé d'une mort si étrange et de l'indifférence de ces messieurs, je ne pus m'empêcher de m'informer quelle raison avait forcé une demoiselle, si heureuse en apparence, à s'arracher la vie si cruellement. On me répondit uniquement qu'il faisait un vent d'est.
Je ne pouvais pas comprendre d'abord ce que le vent d'est avait de commun avec l'humeur sombre de ces messieurs et la mort de Molly. Je sortis brusquement du café, et j'allai à la cour, plein de ce beau préjugé français qu'une cour est toujours gaie. Tout y était triste et morne, jusqu'aux filles d'honneur. On y parlait mélancoliquement du vent d'est. Je songeai alors à mon Danois de la veille. Je fus tenté de rire de la fausse idée qu'il avait emportée d'Angleterre; mais le climat opérait déjà sur moi, et je m'étonnai de ne pouvoir rire. Un fameux médecin de la cour, à qui je confiai ma surprise, me dit que j'avais tort de m'étonner, que je verrais bien autre chose au mois de novembre et de mars; qu'alors on se pendait par douzaine. C'était, me dit-il encore, par un vent d'est qu'on coupa la tête à Charles Ier et qu'on détrôna Jacques II. Si vous avez quelque grâce à demander à la cour, m'ajouta-t-il à l'oreille, ne vous y prenez jamais que lorsque le vent sera à l'ouest ou au sud.»
[21] Voltaire ne fut pas l'Apollon du beau cabinet des Muses de Le Sueur. «Cet hôtel Lambert a toujours eu pour moi le charme d'un château en Espagne, parce que je ne l'ai jamais habité que de loin.»
Ce merveilleux cabinet des Muses! On y a retrouvé des vers de Voltaire à sa maîtresse, mais quels vers!
[22] La marquise du Chastelet avait quarante-trois ans (1706-1749).