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Le roi Voltaire

Chapter 52: V.
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About This Book

An essayistic portrait follows the subject from a precocious childhood and early influences through a vibrant youth to a dominant literary career marked by sharp wit, irony, and persistent public engagement. Blending anecdote, critical observation, and cultural snapshot, the narrative illuminates personal contradictions—playfulness alongside deep moral indignation, social charm alongside contentiousness—and reconstructs the salons, rivalries, and friendships that shaped his outlook. The author frames these episodes to explain how rhetorical skill, courage in debate, and a restless polemical energy produced an enduring position of authority in literary and intellectual life.

O mes amis, d'où viens-je? Où suis-je? Où vais-je?
Je n'en sais rien. Montaigne dit: Que sais-je?
Et sur ce point, tout docteur consulté
En peut bien dire autant sans vanité.
Mais, après tout, pourquoi donc le saurais-je?

Voltaire applaudissait, mais il songeait avec quelque mélancolie qu'autrefois, quand il doutait de l'existence de Dieu, la marquise du Chastelet, quoique femme savante, avait encore assez d'amour dans le cœur pour lui prouver, plus éloquemment que Frédéric, que Dieu était là.

Voltaire continuait son train de vie[51], écrivant le Siècle de Louis XIV, donnant au roi de Prusse des leçons d'esthétique et de grammaire, lui apprenant l'art de gouverner les hommes par les armes à feu de l'esprit, habitant un palais peuplé de belles statues, de beaux tableaux et de beaux livres, soit à Berlin, soit à Potsdam, soit à Sans-Souci, invité à toutes les fêtes avec le privilége de ne fâcher personne en restant chez soi, soupant avec la fleur des beaux esprits sous la présidence de Frédéric, et assaisonnant le rôti de louanges ou de railleries. Mais l'écorce d'orange faisait toujours un peu grimacer Voltaire.

Cependant les beaux esprits de l'Académie de Berlin voulaient bien accepter un maître, mais ils trouvaient que c'était trop de deux. Comme on ne pouvait sacrifier Frédéric, on sacrifia Voltaire. Ce fut Maupertuis qui le premier porta des paroles de guerre. Je ne raconterai pas cette querelle d'Allemands entre Maupertuis, Kœnig, Frédéric et Voltaire. Voltaire prit parti pour Kœnig, c'était le parti du juste et du faible; Frédéric prit parti pour Maupertuis, ce fanfaron de science. Le mal fut irréparable. Voltaire, qui osait tout dire, n'osa parler au roi. «Si la vérité est écartée du trône, c'est surtout lorsqu'un roi se fait auteur. Les coquettes, les rois, les poëtes sont accoutumés à être flattés. Frédéric réunit ces trois couronnes-là. Il n'y a pas moyen que la vérité perce ce triple mur de l'amour-propre.» Et un peu plus loin: «Il faut oublier ce rêve de trois années. Je vois bien qu'on a pressé l'orange, je ne songe qu'à sauver l'écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois. Mon ami signifie mon esclave. Mon cher ami veut dire vous m'êtes plus qu'indifférent. Soupez avec moi ce soir signifie je me moque de vous ce soir. Le dictionnaire peut être long; c'est un article à mettre dans l'Encyclopédie. Je suis très-affligé et très-malade, et, pour comble, je soupe avec le roi. J'ai besoin d'être aussi philosophe que le vrai Platon chez le vrai Denys. C'est le festin de Damoclès.»

L'épée de Damoclès n'est jamais tombée. Voltaire pouvait rester à la cour de Berlin; Frédéric avait ses mauvais jours, mais il ne se fût jamais donné le tort de proscrire Voltaire.

Cependant, Voltaire se demanda sérieusement s'il n'était pas à Syracuse trois mille ans plus tôt. Il renvoya au Salomon du Nord pour ses étrennes «les grelots et la marotte» qu'il tenait de lui depuis trois ans; mais Frédéric, tout en faisant brûler par le bourreau la Défense de Kœnig, par Voltaire, renvoya au poëte «les brimborions», en lui écrivant qu'il aimait mieux vivre avec lui, contre qui il avait fait une brochure, qu'avec Maupertuis, pour qui il avait fait une brochure.

Mais Voltaire ne voulait plus vivre ni avec l'un ni avec l'autre: «Je sais qu'il est difficile de sortir d'ici; mais il y a encore des hippogriffes pour s'échapper de chez madame Alcine. Il est plus facile d'entrer en Prusse que d'en sortir.» Il ne sait comment il partira. Ses manuscrits et ses livres sont déjà hors du royaume, mais sa personne est prise. En vain il demande à aller aux eaux de Plombières, disant qu'il va mourir s'il ne boit pas. Frédéric lui répond: «N'avons-nous pas les eaux de Galatz?»

Enfin Voltaire part sous le nom de M. James Delacour; il ne dit adieu qu'à son ami d'Argens. Mais il a compté sans son maître. Frédéric le fait poursuivre et lui prouve que la force est aux baïonnettes. Voltaire est atteint et convaincu d'avoir emporté tous les trésors d'Apollon, d'Apollon prussien. On l'arrête, on l'emprisonne, on le malmène, sous prétexte qu'il a emporté l'Œuvre de poéshie du roi mon maître. Toute cette histoire de la fuite de Voltaire est passée à l'état de légende, je ne sais pourquoi, car on trouverait dans la vie de Voltaire cent pages inconnues beaucoup plus curieuses.

Frédéric fortifia Voltaire dans l'opinion publique. On le considérait comme traitant désormais de puissance à puissance avec les rois. Pendant qu'il professait la philosophie à Berlin, Paris, naguère si dédaigneux, ouvrait ses mille oreilles, comme si les échos de la sagesse devaient lui revenir. Le mot du roi de Prusse: «J'ai pris Voltaire à Louis XV, cela vaut mieux qu'une province», disait à la France toute la valeur de Voltaire. Il pouvait donc y rentrer en triomphe; mais Voltaire ne devait pas alors rentrer en France. Il avait les mains pleines de vérités, et il les ouvrait. C'était de la contrebande qu'on ne laissait pas passer aux frontières. Mais si Voltaire ne passe pas, les vérités passeront.

Le voyage en Prusse fut pour Voltaire une station de plus vers sa couronne immortelle: Frédéric le Grand ne l'avait-il pas sacré roi de l'esprit humain dans l'église philosophique de son palais?

NOTES:

[48] Déjà à la première représentation de cette tragédie il avait reconnu son peuple. On lit dans le Journal de la police du 21 février 1743: «Le succès de la Mérope a été des plus éclatants qu'il y ait jamais eus. Le parterre a non-seulement applaudi à tout rompre, mais même a demandé mille fois que Voltaire parût sur le théâtre, pour lui marquer sa joie et son contentement. Les sieurs Roy et Cahuzac ont pensé tomber en foiblesse, ce qu'on a jugé par la pâleur mortelle dont leurs visages se sont couverts. Ils étoient de la cabale qui avoit annoncé que la pièce tomberoit.»

[49] Voici ce qu'il en dit lui-même dans ses commentaires, qui ne sont pas tout à fait les Commentaires de César: «Au milieu des fêtes, des opéras, des soupers, le roi trouvait bon que M. de Voltaire lui parlât de tout; et il entremêlait souvent des questions sur la France et sur l'Autriche, à propos de l'Énéide et de Tite-Live. La conversation s'animait quelquefois; le roi s'échauffait, et disait que, tant que notre cour frapperait à toutes les portes pour obtenir la paix, il ne s'aviserait pas de se battre pour elle. M. de Voltaire envoyait de sa chambre à l'appartement du roi ses réflexions sur un papier à mi-marge. Le roi répondait sur une colonne à ces hardiesses. M. de Voltaire a encore ce papier où il disait au roi: «Doutez-vous que la maison d'Autriche ne vous redemande la Silésie à la première occasion?» Voilà la réponse en marge:

Ils seront reçus biribi,
A la façon de barbari,
Mon ami.

Cette négociation d'une espèce nouvelle finit par un discours que le roi tint à M. de Voltaire dans un de ses mouvements de vivacité contre le roi d'Angleterre, son cher oncle. Ces deux rois ne s'aimaient pas. Celui de Prusse disait: «George est l'oncle de Frédéric; mais George ne l'est pas du roi de Prusse.» Enfin il dit: «Que la France déclare la guerre à l'Angleterre, et je marche.»»

[50] Un autre jour, le roi disait en pleine Académie: «Je ne chercherai pas à étendre mes conquêtes du côté de la France; j'ai pris Voltaire à Louis XV, cela vaut mieux qu'une province.»

[51] La philosophie vivait un peu par curiosité. «Les jours de gala à Berlin, c'était un très-beau spectacle pour les hommes vains, c'est-à-dire pour presque tout le monde, de voir le roi à table, entouré de vingt princes de l'empire, servi dans la plus belle vaisselle de l'Europe, et trente beaux pages et autant de jeunes heiduques superbement parés, portant de grands plats d'or massif. La Barbarini dansait alors sur son théâtre; c'est elle qui depuis épousa le fils de son chancelier. Le roi avait fait enlever à Venise cette danseuse. Il en était un peu amoureux, parce qu'elle avait les jambes d'un homme. Ce qui était incompréhensible, c'est qu'il lui donnait trente-deux mille livres d'appointements. Son poëte italien, à qui il faisait mettre en vers les opéras dont lui-même faisait toujours le plan, n'avait que douze cents livres de gages; mais aussi il faut considérer qu'il ne dansait pas. En un mot, la Barbarini touchait à elle seule plus que trois ministres d'État ensemble.»


VII.
LA COUR DE VOLTAIRE.


I.

Voltaire, qui sentait que son pays n'était plus sa patrie, qui ne voulait pas retourner sous les brumes de l'Angleterre, même pour y trouver le soleil de la raison, qui ne voulait plus se laisser prendre aux caresses dangereuses des tyrans comme Frédéric, ce Marc-Aurèle armé de cent mille baïonnettes; Voltaire, dis-je, ne savait où aller. Il avait soixante ans. Il est bien difficile à cet âge de replanter sa vie sur un sol inconnu: au lieu de planter un arbre, on plante un roseau. Mais qu'importe, si c'est le roseau pensant de Pascal?

Voltaire passa d'abord quelques jours à Mayence, disant que c'était pour sécher ses habits mouillés du naufrage. L'électeur palatin l'appela et l'accueillit par des fêtes; mais Voltaire avait peur des fêtes. Il prit un instant pied à Strasbourg. De Strasbourg il alla à Colmar; de Colmar à l'abbaye de Senones, où il se fit bénédictin avec dom Calmet. Voltaire avait le génie des métamorphoses, parce qu'il avait plus d'un rôle à jouer dans la comédie de la vie, et que de bonne heure il était devenu comédien. Ces rôles divers plaisaient à son esprit mobile. Il aimait le nouveau, l'imprévu, l'impossible. Le bénédictin revint homme du monde pour aller aux eaux de Plombières[52]; l'homme du monde redevint philosophe pour retourner à Colmar. Il y travailla aux Annales de l'Empire, avec le concours de quelques savants en législation allemande. Mais apprenant que sur la place publique de cette ville on avait brûlé peu de temps auparavant des exemplaires du Dictionnaire de Bayle, il prit ce pays en aversion et retourna à l'abbaye de Senones.

Il était toujours dépaysé; il ouvrait l'oreille du côté de Paris pour étudier l'opinion. Il jugea que l'heure n'était point venue d'y montrer sa force. Frédéric criait par-dessus le Rhin que Voltaire était venu pour le corriger, mais qu'il avait corrigé Voltaire; la Sorbonne disait encore aux bourreaux de se tenir prêts pour brûler plus d'un livre de l'exilé; la canaille littéraire, plus que jamais ameutée, plus que jamais jalouse, étouffait son nom sous les brochures. Il salua en signe d'adieu sa ville natale.

Il partit pour Lyon, où, grâce à son ami l'archevêque de Tencin et à son ami le maréchal de Richelieu, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, il espérait vivre à l'abri, sans souci de la cour de Rome et de la cour de Versailles. Mais le cardinal de Tencin, qui avait beaucoup à se faire pardonner, pensa que c'était bien assez de s'occuper de son salut sans s'occuper de celui de Voltaire. Il refusa de le voir. Heureusement que le maréchal de Richelieu, un poëte en action, qui avait tourné à l'amour au lieu de tourner à la philosophie, ouvrit ses bras à celui qui lui prêtait de l'argent et de l'héroïsme. Les Lyonnais l'accueillirent avec des fanfares de joie; on joua ses pièces au théâtre, on lui donna des sérénades. C'est de ce passage à Lyon que date ce mot célèbre: «Il serait à propos, disait-il au maréchal de Richelieu, que, dans chaque monarchie, il y eut tous les cinquante ans un Cromwell.» Comme Louis XV ne pressentait pas encore le Cromwell qui devait frapper Louis XVI, il continuait à rire des philosophes et à les tenir à distance. Voltaire attendit des temps meilleurs et se réfugia en Suisse. A son arrivée à Genève, les portes étaient fermées; à peine eut-il dit son nom, que les portes s'ouvrirent à deux battants. Il voulait vivre à Genève, mais le rigorisme des réformés l'effraya autant que le fanatisme des catholiques. Il acheta le beau domaine des Délices[53], aux portes de la ville républicaine où le républicain Jean-Jacques ne voulait pas vivre; car tout est contraste: Jean-Jacques Rousseau, né Spartiate de Genève, va vivre à Paris, et Voltaire, né Athénien de Paris, va vivre à Genève. Voltaire n'en aimait pas plus Genève pour cela. «Vous ne sauriez croire combien cette république me fait aimer les monarchies.» Et partant de là, il va fonder la sienne.

Il y avait soixante ans que Voltaire courait le monde sans s'arrêter jamais. C'était la revanche du Juif errant. Cette fois, il va planter sa tente et s'y reposer. Il touche à cette journée sereine qui s'appelle l'automne de la vie. La grappe s'empourpre sous le pampre encore vert, les bois chantent leur dernière chanson, le soleil a les bons sourires d'un ami qui part pour un voyage. Mais ne vous fiez pas à la sérénité de ce beau ciel; le soleil brûle encore, les nues s'amoncellent à l'horizon, le temps des orages n'est point passé pour Voltaire. C'est en vain qu'il oublie et qu'il veut qu'on l'oublie: il sera roi malgré lui. Les jours où il ne voudra être qu'un agriculteur, comme les Romains désabusés des batailles, les encyclopédistes vont l'arracher à sa charrue: «Général, la patrie est en danger; prends ton épée flamboyante et marche à notre tête!»

II.

Cependant que Louis XV est au Parc-aux-Cerfs, où est le roi?

Est-il dans cette vieille seigneurie sur le versant des Alpes, un pied en France, un pied sur la république de Genève? Ce bonnet de velours noir sur cette perruque à marteaux, est-ce la couronne de France? Singulier roi en souliers gris-poussière, en bas gris de fer, en veste de basin plus longue que lui! Roi philosophe, il daigne reconnaître Dieu le dimanche. Il se fait beau pour aller à la messe. Saluez-le dans cet habit mordoré, dans cette culotte à la Richelieu, dans cette veste à grandes basques, galonnée et lamée en or à la Bourgogne, avec de belles manchettes de fine dentelle tombant jusqu'au bout des doigts! «Dans cet attirail, n'ai-je pas l'air d'un roi?» disait-il à sa cour. Oui, Voltaire, tu es le roi; parle très-haut de tes terres de Tourney et de Fernex; reçois les ambassades de ton frère Frédéric de Prusse et de ta sœur Catherine de Russie; donne sous ton sceau des titres de gloire à tous les hommes d'épée et à tous les hommes de plume, même à tes ennemis; prête ton argent à fonds perdus à tous ces grands seigneurs, qui jouent de leur reste au jeu de la noblesse. Tu as un prince et un duc parmi tes courtisans; tu as une armée de laboureurs, sans parler de ton armée d'encyclopédistes; tu as un théâtre[54] où Le Kain et Clairon viennent de loin tout exprès pour te donner la tragédie, quand tu donnes la comédie au monde.

Mais tu n'es pas le roi par la grâce de Dieu, parce que tu ne connais pas Dieu, pas plus celui de ton église de Fernex que de ton église de l'Encyclopédie que tu élèves de la même main, aspirant à la fois au chapeau de cardinal et à l'auréole de l'Antechrist.

Oui, Sa Majesté Voltaire tient sa cour à Fernex et aux Délices. Mais ce n'est point assez pour lui: «Il faut toujours que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre contre les chiens qui courent après eux.» Il a acheté la terre de Fernex pour y bâtir une ville; il achète la terre de Tourney pour avoir un pied en France[55]. Il oublie, dans l'aveuglement de sa gloire, qu'il a les deux pieds sur le monde.

Voltaire, qui ne sent plus le sol trembler sous lui depuis que le sol est à lui, n'a plus que le souci de vivre en roi. «Que fais-tu là, maraud? Je réponds: Je règne et je plains les esclaves.» C'est la parole d'un roi qui sera quelquefois un tyran. Il est curieux de voir comme il parle de ses vassaux et de ses curés. «J'ai deux curés dont je suis assez content: je ruine l'un et je fais l'aumône à l'autre. Mes vassaux se courbent jusqu'à terre quand ils me rencontrent. Il est vrai que je passe pour semer sur leurs terres des pièces de vingt-quatre sous.»

Il y a les jours de fête où Sa Majesté Voltaire, entourée de sa cour, se montre à son peuple. Il est en habit de gala, presque aussi beau que ses deux grands chambellans, le prince de Ligne et le duc de Richelieu; presque aussi grave que ses deux courtisans, le président de Montesquieu et le président de Brosses.

Les dames de la cour, madame Denis, qui est du meilleur monde, quoiqu'elle s'appelle madame Denis; madame de Fontaine, sa seconde nièce; les dames de Florian, ses cousines; mademoiselle Corneille, qui est aussi de sa famille, toutes ont des rivières de diamants. Les curés de Voltaire lui font des harangues; les vassaux le saluent par une décharge de mousqueterie; les rosières lui présentent des corbeilles de pêches et de raisins tout enrubanées; les fermiers brisent avec lui le pain de son champ et boivent avec lui le vin de sa vigne.

III.

Voltaire fit bâtir sur ses dessins son célèbre château de Fernex. «Vous serez enchanté de mon château. Il est d'ordre dorique, il durera mille ans. Je mets sur la frise: Voltaire fecit. On me prendra dans la postérité pour un fameux architecte.» C'était un mauvais architecte; mais il n'oublia ni le théâtre, ni le cabinet d'histoire naturelle, ni la bibliothèque[56], ni la galerie de tableaux[57]. Les dépendances du château étaient des plus vastes: fermes, vignobles et bois de plus de mille hectares. Ce palais royal était merveilleusement situé pour la perspective: à l'horizon, des neiges éternelles; au pied des murs, des parterres de roses; çà et là, des bosquets, des vignes en berceaux, des vergers, des cabinets de jasmins, toute la féerie rustique[58].

L'église de Fernex menaçait ruine au premier vent d'orage. Comme cette église masquait un beau point de vue, Voltaire la fit abattre, dans le dessein d'en réédifier une autre ailleurs. Voici à ce sujet ce qu'il écrit au comte d'Argental: «Comme j'aime passionnément à être le maître, j'ai jeté par terre l'église; j'ai pris les cloches, l'autel, les confessionnaux, les fonts baptismaux; j'ai envoyé mes paroissiens entendre la messe à une lieue. Le lieutenant criminel et le procureur du roi sont venus instrumenter. J'ai envoyé promener tout le monde. De quoi se plaint monseigneur l'évêque d'Annecy? Son Dieu et le mien était logé dans une grange, je le logerai dans un temple; le Christ était de bois vermoulu, et je lui en ai fait dorer un comme un empereur.» Cette lettre n'était qu'à moitié impie jusqu'à ces lignes: «Envoyez-moi votre portrait et celui de madame Scaliger, je les mettrai sur mon maître-autel.» L'église faite, il fit inscrire cette impertinence sur le portail: Voltaire a Dieu. Peu de jours après, il prêcha dans l'église sans façon sur une bonne œuvre. Tout cela n'était guère d'un humble catholique; mais alors Voltaire rachetait beaucoup de ses péchés: il ouvrait ses mains pleines de bienfaits. Il y a toujours eu dans sa vie des heures de rédemption.

Après avoir bâti un château, un théâtre et une église, il bâtit une ville, où il appela tous ceux qui n'avaient pas de place au soleil ailleurs. Il fonda une manufacture de montres dont le commerce s'éleva bientôt à 400,000 livres par an. Il fit dessécher des marais et défricher des terrains stériles, qu'il abandonna au travail des laboureurs. Malgré tous ses bienfaits, il n'était pas en sûreté: les évêques d'alentour demandaient avec insistance au parlement qu'un tel homme fût à jamais banni du territoire. Dans un moment de crise, il communia dans l'église de Fernex, disant qu'il voulait remplir ses devoirs de chrétien, d'officier du roi et de seigneur de la paroisse. L'évêque d'Annecy, ne croyant pas à la bonne foi du poëte, défendit à tous les curés de son diocèse de le confesser, de l'absoudre et de lui donner la communion. Voltaire, ne voulant pas qu'un évêque lui fît la loi, même en matière religieuse, se mit au lit, joua le malade, soutint à son médecin qu'il allait mourir, se fit donner l'absolution par un capucin, communia dans sa chambre, et en fit sur-le-champ dresser procès-verbal par le notaire du lieu. Cette action sacrilége fut regardée comme une lâcheté par les philosophes. Voltaire croyait n'avoir fait qu'une comédie de plus. Pour dénoûment il se fit nommer père temporel des capucins de la province de Gex. Il fut même reçu capucin en personne et prit tous les capucins sous sa protection. Il écrivit alors au duc de Richelieu: «Je voudrais bien, monseigneur, vous donner ma bénédiction avant de mourir. Ce terme vous paraîtra un peu fort, mais il est dans l'exacte vérité. Je suis capucin: notre général, qui est à Rome, vient de m'envoyer un diplôme; je m'appelle frère spirituel et père temporel des capucins.»

Voltaire était capable de toutes les contradictions le jour où il se reposait de son œuvre, mais la sagesse reprenait bientôt ses droits et lui disait: «Marche!»

Pour les philosophes de l'Europe, Fernex était devenu la ville sainte, comme la Mecque pour les musulmans; on y allait en pèlerinage. Chaque jour amenait à Voltaire un ami ou un étranger, un bel esprit ou un prince, un homme d'épée, un homme de robe ou un homme d'Église, un peintre comme Vernet, un sculpteur comme Pigale, ou un musicien comme Grétry. Les femmes y venaient en grand nombre dans la belle saison, de Paris, de Genève, de partout. On jouait la comédie; on dansait et on soupait. Voltaire, heureux de répandre la joie, apparaissait un instant et s'enfermait pour travailler. Plus que jamais, il était parvenu à vivre solitaire et laborieux au milieu du bruit, de l'éclat et des fêtes. Que manquait-il à son bonheur? Quand il tournait ses regards vers l'horizon, vers le ciel—je dirai plutôt vers la postérité,—l'inquiétude dévorait son cœur: «Où vais-je? se demandait-il avec un peu d'effroi. Le passé me répond-il de l'avenir? Reconnaîtra-t-on l'homme qui pleure sous le masque qui rit?» C'était à la fois le rire du sage et le rire du démon.

Mais bientôt il retombait dans le tourbillon des joies et des peines de ce monde; il faisait de plus belle la guerre à ses ennemis, les critiques et les dévots. Une cruelle guerre: Lefranc de Pompignan tomba sur le champ de bataille, tué par le ridicule; Fréron tomba sur le Théâtre-Français, mais ce jour-là Voltaire tomba avec lui; vingt autres ne se relevèrent que blessés à mort. Mais qu'étaient-ce que ceux-là? Voltaire riait du divin poëte du Calvaire!

Au milieu de cette guerre contre ses ennemis et contre la poésie du christianisme, Voltaire se créait toujours des titres à la reconnaissance de l'humanité. Une jeune fille pauvre, du sang de Corneille, fut recommandée à son cœur: «C'est, dit-il, le devoir d'un vieux soldat de servir la fille de son général.» Il appela à Fernex mademoiselle Corneille, lui fit donner une éducation chrétienne, la dota avec le produit des Commentaires sur Corneille, et la maria à un gentilhomme des environs, disant qu'il voulait marier deux noblesses[59].

IV.

J'aime, comme tous les poëtes du temps, à faire mon voyage à Fernex. Les peintres allaient à Rome, les poëtes à Fernex. J'arrive dans un cabinet où sont épars des livres de toutes les langues et de toutes les idées. Il y a deux hommes qui travaillent aux destinées ou aux hasards du monde. Voltaire qui dicte, Wagnières qui écrit. Je m'incline devant Voltaire, qui me tend la main sans interrompre sa phrase sitôt faite. «Permettez, dit Wagnières, je crois que vous vous trompez sur les textes.—Allez toujours, dit Voltaire, je me trompe, mais j'ai raison. La vérité avant tout, l'histoire n'est pas faite, je la fais.» Pendant qu'il parle, je le regarde de la tête aux pieds. Il est dans un curieux équipage; c'est bien le pendant de Jean-Jacques en Arménien: sa tête de feu emprisonnée dans une perruque gigantesque, une veste garnie de fourrures, une culotte ventre de biche, des sandales aux pieds, des livres plein les mains: voilà comment Voltaire m'apparaît. Tout en dictant et en caressant les enfants de Wagnières[60], il me parle de Paris, d'un grand homme qui s'appelle Diderot, d'un polisson qui s'appelle Nonnotte; il me parle de la poésie en homme qui n'a pas pris le temps d'être un rêveur. Je lui parle de sa gloire, je demande la grâce de souscrire pour sa statue. «Hélas, je suis bien nu pour un poëte qui n'est ni jeune ni beau comme Apollon; mais je ne suis pas en peine, ce gueux de Fréron me drapera.—Ce Fréron, lui dis-je, c'est un aveugle.—Lui! c'est encore le seul critique. Il sait tout, ce coquin-là.»

Vient un Genevois qui lui vante son Histoire de Russie. Il s'impatiente, la vérité l'emporte sur l'orgueil. «Ne me parlez pas de mon Histoire; si vous voulez savoir quelque chose, prenez celle de Lacombe: il n'a reçu ni médailles ni fourrures, celui-là.»

Il me conduit dans son parc. Pendant que j'admire de bonne foi toutes les splendeurs de cette nature grandiose, lui, qui ne communie guère avec la nature, me fait d'une manière originale la satire de toute chose. Il retrouve à chaque pas tout l'esprit de Candide. Au détour d'une allée, nous rencontrons le R. P. Adam, qui n'est pas «le premier homme du monde». Le bonhomme s'incline et sourit. Il attend avec patience la première larme de repentir du pêcheur. «Père Adam, où allez-vous?—A l'église.—Paresseux!» Le révérend père ne peut s'empêcher de rire. «Vous oubliez qu'il est l'heure de faire notre partie d'échecs.» Nous retournons au château; nous passons au salon. Voltaire se met à la table de jeu et demande du café. Déjà très-animé, il s'anime encore; le R. P. Adam n'ose profiter de ses avantages, il se laisse gagner avec la plus touchante résignation[61].

Cependant madame Denis vient, toute maussade, embrasser son oncle; elle se plaint de l'ennui, car l'ennui couche avec elle. C'est une vieille montre de la manufacture de Fernex qui ne marque plus l'heure de l'amour. Voltaire demande du café. On déjeune, Voltaire ne prend que du café. Viennent les visiteurs, il leur donne audience tout en se moquant de leur gravité. Il corrige les compliments outrés d'une façon plaisante. Ainsi un avocat se présente avec toute son éloquence de province. «Je vous salue, lumière du monde, dit-il avec emphase.—Madame Denis, apportez les mouchettes!» s'écrie Voltaire. Après l'heure de la gloire, c'est l'heure des affaires. Viennent les fermiers, les emprunteurs, les locataires de Tourney et de Fernex, tout un monde nourri par Voltaire. Il demande du café, encore du café, toujours du café. Il se montre tour à tour facile et difficile; il accueille les uns en père de famille, les autres en seigneur de village. Il se promène encore dans le parc, quelquefois une bêche à la main, quelquefois un livre, jamais une fleur[62]. Les nouvelles de Paris viennent le surprendre; il pourrait alors se passer de café pour vivre à pleine vie. Il rentre tout agité, il écrit vingt lettres en moins d'une heure, faisant courir une plume imprudente qui se sauve par l'esprit. Le soir, les hôtes du château, Condorcet, Ximenès, Marmontel, La Harpe, Florian, viennent faire leur cour au roi, en compagnie de quelques dames et de quelques comédiennes.

V.

Cependant le roi recevait les ambassadeurs des grandes puissances. Son ministre des relations extérieures, M. de Grimm, rapporte ainsi l'arrivée à Fernex du prince Koslowski: «Vers la fin du mois dernier, M. le prince Koslowski, dépêché en ambassade extraordinaire par l'impératrice de Russie, accompagné d'un officier des gardes, est arrivé au château de Fernex, et a remis à M. de Voltaire, de la part de Sa Majesté Impériale, une boîte ronde d'ivoire à gorge d'or, artistement travaillée et tournée de la propre main de l'impératrice. Cette boîte était enrichie du portrait de Sa Majesté Impériale, entouré de superbes diamants. Une pelisse magnifique fut en même temps remise au patriarche, de la part de Sa Majesté, pour le garantir du vent des Alpes. Ces présents étaient accompagnés d'une traduction française du Code de Catherine II, et d'une lettre digne et du génie qui l'a dictée et de celui auquel elle était destinée. On prétend que cette ambassade impériale a rajeuni Voltaire de dix ans. M. Hubert, connu par ses découpures, a proposé, il y a quelque temps, à Sa Majesté Impériale de faire la vie privée de M. de Voltaire dans une suite de tableaux, et cette proposition ayant été agréée, il est actuellement occupé de ce travail. Il a envoyé à l'impératrice, pour son coup d'essai, le tableau de la réception de l'ambassade impériale au château de Fernex.»

On n'a que trois portraits de Voltaire jeune; on en a trois cents de Voltaire vieux, sans compter les découpures de Hubert, qui représentent le vieux philosophe dans toutes les actions de sa vie: à pied et en carrosse, au lit et à la table, écrivant sur un volume de l'Encyclopédie, ou donnant le pain bénit à ses paroissiens, dessinant l'architecture du château de l'Antechrist, et posant la première pierre d'une église; Voltaire à la ferme, Voltaire au salon, Voltaire jouant Mahomet, Voltaire partout, Voltaire toujours. Il a été souvent la proie des mauvais peintres. Il se laissait exécuter le plus souvent par charité pour le barbouilleur. Un jour, pourtant, il se trouva si laid dans son portrait et si laid dans la nature, car ce jour-là, c'était un portrait pris sur le vif, qu'il décréta que les peintres ne seraient plus reçus à Fernex, hormis pour y trouver, comme tous les voyageurs, bonne table et bon gîte. Mais il eut beau faire, le peintre se présentait à madame Denis sous la figure d'un marchand d'étoffes, ou à Voltaire sous la figure d'un bouquiniste. Et d'ailleurs, dans les promenades du poëte, les portraitistes se cachaient derrière les buissons, témoin cette lettre à madame du Bocage: «Il est vrai, madame, qu'un jour, en me promenant dans les tristes campagnes de Berne avec un illustrissime et excellentissime avoyer de la république, on avait aposté le graveur de cette république, qui me dessina. Mais comme les armes de nos seigneurs sont un ours, il ne crut pas pouvoir mieux faire que de me donner la figure de cet animal. Il me dessina ours, me grava ours.»

Le maréchal de Richelieu était de la cour de Fernex: «C'est mon héros et mon débiteur,» disait souvent Voltaire; mais le maréchal disait de Voltaire: «C'est mon ami[63].» Le poëte avait écrit au début: «Mon héros ne sait pas l'orthographe, mais vous verrez qu'il sera de l'Académie avant moi.» Et en effet, cette prédiction s'était bientôt accomplie. Richelieu osa être courtisan à Fernex en regard de Versailles. Voltaire était son contemporain et son compagnon d'aventures. Ils s'étaient rencontrés deux fois sur le chemin de la Bastille; ils avaient soupé ensemble; ils avaient aimé les mêmes comédiennes; ils avaient dominé leur siècle: Voltaire par les hommes, Richelieu par les femmes.

On a peine à croire aujourd'hui au triomphe insolent du duc de Richelieu, ce héros des ruelles, ce demi-dieu des oratoires, ce don Juan des coulisses qui enlevait du même coup la grande coquette, l'amoureuse et l'ingénue par-dessus le marché. En lisant ses hauts faits, on crie au roman; mais les lettres sont encore là, plus vraies que celles de la Nouvelle Héloïse. Par exemple, en 1788, quand on dépouilla la correspondance du maréchal de Richelieu, on découvrit que le jour de sa réception à l'Académie il avait reçu trois lettres plus ou moins passionnées de mademoiselle de Charolais, de la d'Averne et de madame de Villeroy. Une seule de ces trois lettres avait été décachetée, c'était celle de mademoiselle de Charolais. Les deux autres lettres avaient été mises dans un carton avec cette étiquette impertinente de la main du duc de Richelieu: Lettres pour le même jour que je n'ai pas eu le temps de lire[64].

Le maréchal de Richelieu alla plus d'une fois faire sa cour à Voltaire, mais c'était surtout aux femmes qui se trouvaient en pèlerinage à Fernex que le vainqueur de Minorque débitait ses galanteries surannées. Un soir, il dit à Voltaire qu'il y a trop de républicains de Genève à sa table et qu'il désire souper en tête-à-tête avec une jeune royaliste qui arrive de Paris. Voltaire ne veut rien refuser à son héros, parce que son héros est toujours son débiteur. Mais tout en soupant avec les républicains de Genève, il est inquiet de ses royalistes de Paris. Il se lève de table et va pour les surprendre dans leur tête-à-tête. «Je m'y attendais bien,» s'écrie-t-il en rentrant. Le maréchal de Richelieu était à genoux devant la dame, qui lui faisait l'injure de ne pas le prendre au sérieux. «Entre nous, dit Voltaire, je crois que je vous ai sauvés tous les deux d'une grande humiliation.»

Le prince de Ligne fut, comme le duc de Richelieu, un des courtisans du roi Voltaire, qui avait été le courtisan de son père cinquante ans plus tôt. A son arrivée à Fernex, Voltaire, de peur que sa visite ne fût ennuyeuse, prit médecine à tout hasard afin de se pouvoir dire malade; mais il le reconnut bon prince et le garda quelque temps. «Je voudrais me rappeler, dit le prince de Ligne, les choses sublimes, simples, gaies, aimables, qui partaient sans cesse de lui; mais, en vérité, c'est impossible: je riais ou j'admirais, j'étais toujours dans l'ivresse[65]

Cette «ivresse» du prince de Ligne devant l'esprit de Voltaire me rappelle d'autres enthousiasmes princiers.

Si jamais poëte fut reconnu poëte à son aurore, c'est Voltaire, Qui donc, avant lui ou après lui, a trouvé un prince du sang pour lui rimer un compliment comme celui-ci? Ces vers du prince de Conti, après la première représentation d'Œdipe, prouvent que Voltaire commença de bonne heure à avoir sa cour:

Ayant puisé ses vers aux eaux de l'Aganippe,
Pour son premier projet il fait le choix d'Œdipe:
Et, quoique dès longtemps ce sujet fût connu,
Par un style plus beau cette pièce changée
Fit croire des enfers Racine revenu,
Ou que Corneille avait la sienne corrigée.

Et le duc de Villars, qui écrivait à Voltaire malade: «Personne ne connaît mieux que vous les Champs-Élysées, et personne assurément ne peut s'attendre à y être mieux reçu. Vous trouverez d'abord Homère et Virgile qui viendront vous en faire les honneurs et vous dire avec un sourire malicieux que la joie qu'ils ont de vous voir est intéressée, puisque, par quelques années d'une plus longue vie, leur gloire aurait été entièrement effacée. L'envie et les autres passions se conservent en ces pays-là; du moins, il me semble que Didon s'enfuit dès qu'elle aperçoit Énée: quoi qu'il en soit, n'y allons que le plus tard que nous pourrons.»

Mais il faudrait soixante-dix volumes pour inscrire tous les vers, tous les compliments, tous les éloges des courtisans de Voltaire, à commencer par Frédéric le Grand et Catherine la Grande[66].

VI.

Madame Suard, qui tout enfant avait vu venir Voltaire chez son père dans un voyage de Flandre, lui rendit cette visite à Fernex quand Voltaire allait mourir. Suard a publié les lettres de sa femme datées de Fernex. En les lisant, on sent à chaque ligne que c'est la vérité elle-même qui parle; or, la vérité a ce jour-là des enthousiasmes religieux pour celui qui était encore tout esprit, mais qui ne songeait plus qu'à sa mission providentielle. Voltaire disait alors à Lazare: «Je vais descendre dans le tombeau, mais je soulève de ma main défaillante le couvercle du tien et je te dis: Sois libre, pauvre homme!»

Madame Suard peint fidèlement avec quelle sainte ardeur on allait alors en pèlerinage à Fernex. «Enfin, s'écrie-t-elle dans sa première lettre, j'ai vu M. de Voltaire! Jamais les transports de sainte Thérèse n'ont pu surpasser ceux que m'a fait éprouver la vue de ce grand homme. Il me semblait que j'étais en présence d'un dieu; le cœur me battait avec violence en entrant dans la cour de ce château consacré.» Voltaire était allé se promener. Il revint bientôt en s'écriant: «Où est-elle? c'est une âme que je viens chercher.» Et madame Suard s'avance toute pâle et toute chancelante: «Cette âme, monsieur, elle est toute remplie de vous; si on brûlait vos œuvres, on les retrouverait en moi.—Corrigées,» dit Voltaire avec ce vif esprit d'à-propos qu'il garda jusqu'au dernier moment.

Mais je laisse parler madame Suard. «Il est impossible de décrire le feu de ses yeux, ni les grâces de sa figure. Quel sourire enchanteur. Ah! combien je fus surprise quand, à la place de la figure décrépite que je croyais voir, parut cette physionomie pleine d'expression; quand, au lieu d'un vieillard voûté, je vis un homme d'un maintien droit, élevé et noble avec abandon. Il n'y a pas dans sa figure une ride qui ne forme une grâce.» Voltaire avait quatre-vingt-un ans.

Madame Suard lui débita tous ses enthousiasmes. «Vous me gâtez, vous voulez me tourner la tête; je vais devenir amoureux de vous.» Et en effet, voilà Voltaire amoureux. Madame Suard lui baise les mains et le conjure de se retirer dans son cabinet. Il rentre chez lui et elle se promène dans les jardins. Mais au détour d'une allée, voilà Voltaire, plus jeune que jamais, qui la surprend pour continuer la conversation. Il est vrai qu'il devait prendre plaisir à ces jolis commérages de ce bas-bleu qui lui disait, entre autres choses: «Ah! si vous pouviez être témoin des acclamations qui s'élèvent aux assemblées publiques, à l'Académie ou ailleurs, lorsqu'on y prononce votre nom, comme vous seriez content de notre reconnaissance et de notre amour! Qu'il me serait doux de vous voir assister à votre gloire! Que n'ai-je la puissance d'un dieu pour vous y transporter!—J'y suis, j'y suis!» s'écria Voltaire en embrassant madame Suard.

Au dîner, Voltaire croit qu'il a vingt ans, et il mange des fraises comme lorsqu'il les cueillait dans les bois avec mademoiselle de Corsembleu. Mais les fraises ne passèrent pas; l'amour eut une indigestion. «C'est égal, dit-il le lendemain quand il revit madame Suard, vous me rendez la vie.» Et comme elle lui baisait les mains:—«Je suis heureux d'être mourant; vous ne me traiteriez pas si bien si je n'avais que vingt ans.—Je ne pourrais vous aimer davantage, mais je serais forcée de vous cacher les battements de mon cœur, si vous aviez vingt ans.»

Et madame Suard écrit à son mari: «Les quatre-vingts ans de M. de Voltaire mettent ma passion bien à l'aise.» Toutefois, madame Suard parle à son mari de Voltaire avec une adoration qui eût peut-être inquiété le futur secrétaire perpétuel, si déjà elle ne l'eût habitué aux tendresses extraconjugales avec son ami Condorcet. «Il faut voir, dit-elle, avec quelle grâce Voltaire a voulu se mettre à mes pieds. Cette grâce est dans son maintien, dans son geste, dans tous ses mouvements; elle tempère le feu de ses regards, dont l'éclat est encore si vif qu'on pourrait à peine le supporter s'il n'était adouci par une grande sensibilité. Ses yeux, brillants et perçants comme ceux de l'aigle, me donnent l'idée d'un être surhumain; je n'en ai pas dormi.»

Un peu plus tard, dans la journée, madame Suard revoit Voltaire. Cette fois, il s'est fait beau: il a mis sa plus belle perruque et sa robe de chambre des Indes. Que lui dit madame Suard en le voyant si bien habillé? «Vous me rappelez aujourd'hui la statue de Pigale.—Vous l'avez donc vue?—Si je l'ai vue! je l'ai baisée.—Elle vous l'a bien rendu, n'est-ce pas?» dit Voltaire en ouvrant les bras. Et comme madame Suard ne lui répondait qu'en lui baisant les mains: «Dites-moi donc qu'elle vous l'a rendu.—Mais il me semble qu'elle en avait envie.» Et Voltaire reproche à madame Suard de venir corrompre les mœurs de sa république.

Et on monte en carrosse. On va se promener dans les bois: «J'étais dans le ravissement; je tenais une de ses mains que je baisai une douzaine de fois. Il me laissa faire, parce qu'il vit que c'était un bonheur.» Heureusement qu'il n'était pas seul dans le carrosse. M. de Soltikof, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté l'impératrice de toutes les Russies à la cour du roi Voltaire, assistait à ce rajeunissement du vieux Titan.

Le voyage fut charmant. On traversa des bois plantés par Voltaire, qui étaient déjà des bois sérieux, pour arriver à une belle ferme, où le philosophe fit admirer sa grange et sa vacherie. Il fallut que madame Suard prît des mains de Voltaire une tasse de lait, une belle tasse de porcelaine de Sèvres envoyée par madame de Pompadour. Et Voltaire s'écriait: