WeRead Powered by ReaderPub
Le roi Voltaire cover

Le roi Voltaire

Chapter 61: NOTES:
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

An essayistic portrait follows the subject from a precocious childhood and early influences through a vibrant youth to a dominant literary career marked by sharp wit, irony, and persistent public engagement. Blending anecdote, critical observation, and cultural snapshot, the narrative illuminates personal contradictions—playfulness alongside deep moral indignation, social charm alongside contentiousness—and reconstructs the salons, rivalries, and friendships that shaped his outlook. The author frames these episodes to explain how rhetorical skill, courage in debate, and a restless polemical energy produced an enduring position of authority in literary and intellectual life.

Qui sur sa plume a fondé sa cuisine;
Grand écumeur des bourbiers d'Hélicon,
Cet animal se nommait Jean Fréron.

Voltaire ne se corrigea jamais de ce tort de vouloir faire la critique du genre humain, et de ne pas vouloir que Fréron fît la critique de Voltaire. C'est dans cette idée que la critique appelle le poëte un tyran et non un roi. Certes, Fréron n'était ni un Aristote ni un Marc-Aurèle. On pouvait à bon droit l'accuser de n'être pas le représentant direct de la sagesse et de la justice. Mais ce n'est pas toujours la science ou la bonne foi qui dit la vérité. Le soleil tamise sa lumière jusqu'au fond des forêts les plus ténébreuses. L'eau trouble ne réfléchit-elle pas le bleu du ciel? Quel que soit le point de vue, il faut reconnaître que Fréron, sans avoir comme Bayle le génie de la critique, en a souvent les révélations soudaines, les lumières imprévues, les moqueries spirituelles. Ce qui le fortifie surtout, c'est sa patience. Voltaire, qui ne cache pas son jeu pour se venger de Fréron, quoiqu'il change tous les jours de masque, est emporté par sa passion et par sa colère. Il frappe jusqu'à l'imprudence, jusqu'à l'homicide, car il a tué l'honneur de Fréron! (Sans être précisément un homme d'honneur, Fréron avait son honneur.) Le critique, au contraire, subit les coups du poëte avec un sourire perpétuel. Peut-être est-il fier de ce duel d'un quart de siècle, qui lui permet de se mesurer avec un géant, lui le nain qui se fait un marchepied avec les œuvres d'autrui. Quand Voltaire écrit une lettre contre lui, il la copie avec complaisance; il encadre dans son cabinet les vers les plus furieux de son ennemi. Une brochure paraît-elle pour rire de tous ses ridicules; il l'achète, il va la lire en plein café Procope, il la fait relier avec amour. Voltaire croit qu'il ne frappe pas assez fort et il écrit toute une comédie pour mettre en scène ce coquin de Fréron, pour lui donner le fouet en public, comme il le dit lui-même. Fréron veut être deux fois en scène: une fois en effigie et une fois en personne. En effet, pendant qu'on le promène sur les planches, chargé de toutes les infamies, pendant qu'on l'attache à ce pilori aristophanesque où Voltaire a bien laissé quelque chose de lui-même, Fréron est dans une belle loge avec sa femme, une femme charmante; pour la faire plus belle encore, le critique veille tous les soirs un peu plus tard, car elle aime la parure et Fréron aime sa femme. Il l'aime de toutes les haines qu'il a vouées à Voltaire et aux philosophes; il l'aime de tout l'amour qu'il garde en sa maison, le pauvre critique qui passe sa vie à déclarer qu'il n'y a rien de beau.

L'Alexandre du monde littéraire avait, comme on l'a dit, trouvé son Callisthène dans Fréron. Non, vous n'êtes pas un dieu, et Voltaire a tonné. Mais en riant de ses foudres, Fréron lui a dit comme Lucien: «Jupiter, tu te fâches, donc tu as tort. Tu t'ériges en réformateur, mais je te réformerai. Tu te crois un théologien, mais je t'apprendrai ton catéchisme. Tu dis que tu marches avec la lumière, je te prouverai que tu ne marches qu'avec une lanterne sourde.»

Et pourtant que fût-il advenu si Voltaire eût répondu aux offres de service de Fréron? Car ce qui gâte un peu la critique de Fréron, c'est que Voltaire avait dédaigné ses éloges.

Et quel fut le dernier mot de toutes ces haines et de toutes ces vengeances? Le 30 mars 1776, Voltaire écrit à M. d'Argental: «Savez-vous que j'ai reçu une invitation d'assister à l'inhumation de Fréron, et de plus une lettre anonyme d'une femme qui pourrait bien être la veuve? Elle me propose de prendre chez moi la fille à Fréron et de la marier. Si Fréron a fait le Cid, Cinna, Polyeucte, je marierai sa fille incontestablement.»

Voilà une épitaphe de Fréron qui n'était pas digne de Voltaire, car la tombe d'un ennemi est le seuil de la réconciliation[83].

Voltaire et Jean-Jacques, que je suis allé hier interroger au Panthéon, sont-ils réconciliés depuis qu'ils vivent ensemble dans la mort. Se sont-ils donné la main avec leur main de justice[84]?

Voltaire, qui poursuivait le même but sous mille métamorphoses, ne pardonnait pas à Jean-Jacques ses contradictions. Voltaire était l'homme de l'idée, Jean-Jacques était l'homme du sentiment. Le premier prenait la tête, le second prenait le cœur: c'étaient saint Paul et saint Jean. Mais il y a plus d'un beau chemin où ils se rencontraient; Voltaire disait:

J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage;

et Jean-Jacques inscrivait cette belle maxime: «On n'a rien fait quand il reste quelque chose à faire.»

N'est-il pas étrange de penser que Jean-Jacques, cette éloquence passionnée du dix-huitième siècle, dont la grande voix retentit encore dans la France du dix-neuvième siècle, est venu débuter à l'Opéra—lui qui allait écrire contre les spectacles—par le Devin du village, un cri d'oiseau perdu, une bouffée de vent dans les ramures, le glouglou de la fontaine sur les myosotis. C'était la nature même, mais la nature à sa première chanson d'amour; la nature moins les battements de cœur, les mélancolies nocturnes, les larmes désespérées. Toute la France chanta Jean-Jacques, poëte et musicien, avant de trembler à la voix de Jean-Jacques, philosophe et révolutionnaire. Madame de Pompadour ne se contenta pas de jouer Colette à son théâtre de Bellevue, elle joua Colin. Louis XV chantait tout le jour: Quand on sait aimer et plaire...

Voltaire se vit disputer pied à pied par Jean-Jacques le royaume de l'opinion publique. Ces deux grands hommes occupèrent longtemps la scène du monde, mais ce fut Voltaire qui eut le dernier mot. Frédéric II voulut aussi reconnaître Rousseau pour son frère, il l'appela près de lui; mais Jean-Jacques avait trop humé l'air des Alpes pour pouvoir respirer dans le palais des rois, même des grands rois. Il répondit à Frédéric: «Vous voulez me donner du pain; n'y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque? Puissé-je voir Frédéric le Juste et le Redouté couvrir ses États d'un peuple nombreux dont il soit le père! et Jean-Jacques Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir au pied de son trône.»

Voltaire voulut régner en roi absolu, parce qu'il disait que sa raison était la raison souveraine. Il croyait parler par la voix de Socrate, Platon, Marc-Aurèle. Jean-Jacques croyait parler au nom de Dieu lui-même; il disait que c'était une tyrannie d'imposer une morale et une religion, même quand cette morale et cette religion étaient consacrées par Socrate et par Jésus-Christ. Il ne s'agenouillait pas devant les ruines du passé; il voulait qu'entre la nature et Dieu il n'y eût que l'homme libre. Voltaire apportait pieusement devant cet homme libre tous les trésors de la sagesse humaine. Il éclairait la route au flambeau de la raison, tandis que Jean-Jacques disait à l'homme libre: «Marche! Dieu te voit et te donne ses lumières.» Jean-Jacques était plus grand, Voltaire était plus vrai. C'est là un des caractères du génie de Voltaire d'avoir sacrifié tout, même la grandeur, pour la recherche de la vérité; Jean-Jacques, au contraire, sacrifiait la vérité quand elle l'empêchait d'être sublime. Ou plutôt si la vérité de Voltaire allait toute nue, celle de Jean-Jacques accrochait aux buissons la queue de sa robe.

Jean-Jacques, qui avait été laquais et qui avait dérobé un ruban, croyait trop que l'homme est un demi-dieu qui se souvient du ciel. Voltaire, qui était né grand seigneur et qui donnait beaucoup aux pauvres, croyait que l'homme libre de tout faire dérobe le fruit défendu et tue Abel[85].

Les écrivains royalistes ont imprimé qu'ils n'avaient jamais injurié Voltaire et Rousseau comme s'étaient injuriés ces deux hommes illustres. Mais quand l'heure de la colère était passée, Jean-Jacques souscrivait à la statue de Voltaire, et Voltaire n'attendait qu'une rencontre pour se jeter dans les bras de Jean-Jacques. Écoutez Grimm, qui aimait la vérité pour la vérité. «A propos de M. de Voltaire et de J.-J. Rousseau, il faut conserver ici une histoire qu'un témoin nous conta. Il s'était trouvé présent à Fernex le jour que M. de Voltaire reçut les Lettres de la Montagne, et qu'il y lut l'apostrophe qui le regarde; et voilà son regard qui s'enflamme; ses yeux qui étincellent de fureur, tout son corps qui frémit, et lui qui s'écrie avec une voix terrible: «Ah! le scélérat! ah! le monstre! il faut que je le fasse assommer... entre les genoux de sa gouvernante.—Calmez-vous, lui dit notre homme, je sais que Rousseau se propose de vous faire une visite, et qu'il viendra dans peu à Fernex.—Ah! qu'il y vienne, répond M. de Voltaire.—Mais comment le recevrez-vous?—Comment je le recevrai?... Je lui donnerai à souper, je le mettrai dans mon lit, je lui dirai: Voilà un bon souper; ce lit est le meilleur de la maison; faites-moi le plaisir d'accepter l'un et l'autre, et d'être heureux chez moi. Ce trait peint M. de Voltaire mieux qu'il ne l'a jamais été, il fait en deux lignes l'histoire de toute sa vie.»»

Voltaire et Rousseau finissaient toujours par se rendre justice. «Ce n'est pas le génie qui lui manque, disait Voltaire; mais c'est le génie allié au mauvais génie.»—«Ses premiers mouvements sont bons, disait Rousseau; c'est la réflexion seule qui le rend méchant.»

Un ami de Rousseau voulait ridiculiser l'apothéose de Voltaire au Théâtre-Français. «Eh! qui donc couronnera-t-on?» s'écria l'ennemi de Voltaire.

NOTES:

[82] Oui, c'est la lumière de l'avenir qui a manqué à Saint-Simon pour être un historien. Il ne pensait guère, cet homme entêté de ses titres et dédaigneux de l'art d'écrire, que sa plume serait son titre cent ans plus tard.

[83] «J'ai dédaigné de parler de Desfontaines; il n'a pas assez illustré ses vices.» Ce n'est pas moi qui dis cela; c'est Voltaire, après avoir écrit l'Ode sur l'Ingratitude.

Voltaire n'a pas dédaigné de parler de l'abbé Guénée: les Lettres à quelques juifs restent comme le seul monument de polémique antivoltairienne.

Dirai-je un mot de tous ces ennemis obscurs, indignes même de ce mot ennemi qui représente un homme? N'a-t-il pas une fois pour toutes répondu à ces plumitifs de mauvaise encre par cette lettre au sieur Fez, libraire d'Avignon:

«Vous me proposez par votre lettre datée d'Avignon du 30e avril, de me vendre pour mille écus l'édition entière d'un recueil de mes erreurs, que vous avez, dites-vous, imprimé en terre papale. Je suis obligé en conscience de vous avertir, qu'en faisant en dernier lieu une nouvelle édition de mes ouvrages, j'ai découvert dans la précédente pour plus de deux mille écus d'erreurs. Et comme en qualité d'auteur je me suis probablement trompé de moitié à mon avantage, en voilà au moins pour douze mille livres. Il est donc clair que je vous ferais tort de neuf mille francs, si j'acceptais votre marché.

Ce qui pourrait m'empêcher d'accepter votre proposition, ce serait la crainte de déplaire à Mr l'inquisiteur de la foi, ou pour la foi, qui a sans doute approuvé votre édition; son approbation une fois donnée ne doit point être vaine, il faut que les fidèles en jouissent; et je craindrais d'être excommunié si je supprimais une édition si utile, approuvée par un jacobin et imprimée à Avignon.

A l'égard de votre auteur anonyme, qui a consacré ses veilles à cet important ouvrage, j'admire sa modestie; je vous prie de lui faire mes tendres compliments, aussi bien qu'à votre marchand d'encre.»

Je ne parlerai pas des contemporains: «L'esprit français, a dit M. Paul d'Ivoi, ressemble beaucoup au fier Sicambre qui brûla tout ce qu'il avait adoré pour adorer tout ce qu'il avait brûlé. Depuis longtemps, c'est une mode de jeter au feu tout le dix-huitième siècle; Voltaire surtout a été la victime de bon nombre d'auto-da-fé. Les plus grands poëtes ont maudit son nom, les ingrats! Victor Hugo nous le peint avec son

Rire de singe assis sur la destruction.

On lui a fait, à ce pauvre Voltaire, une sorte de masque satanique, charge perfide de la figure si spirituelle et si vivante de Houdon; Voltaire, c'est le génie du mal, rien que cela, et on lui refuse tout autre génie que celui du mal.»

[84] Oui, si j'en crois les beaux vers de ce voltairien qui a vécu et qui est mort en Voltaire, Marie-Joseph Chénier:

O Voltaire! son nom n'a plus rien qui te blesse:
Un moment divisés par l'humaine faiblesse,
Vous recevez tous deux l'encens qui vous est dû:
Réunis désormais, vous avez entendu,
Sur la rive du fleuve où la haine s'oublie,
La voix du genre humain qui vous réconcilie.

Jean-Jacques ne pardonna pas assez à Voltaire, qui dans une seule lettre avait plus raison que tout le Discours sur l'inégalité des conditions:

«J'ai reçu votre livre contre le genre humain; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada; premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris; secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie, auprès de votre patrie, où vous devriez être.

Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre; et ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter. Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire encyclopédique, ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées, et même de jansénistes.

Avouez que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace, n'eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant. Le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépide, lisaient peu Platon et Sophocle; et pour ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans les temps où il fut privé de la société des gens de lettres.

Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles de l'Italie; avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la Saint-Barthélemy, et que la tragédie du Cid ne causa pas les troubles de la Fronde. Les grands crimes n'ont guère été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes, depuis Thamas Kouli-Khan, qui ne savait pas lire, jusqu'à un commis de la douane qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent; elles vous servent, Monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles; vous êtes comme Achille; qui s'emporte contre la gloire, et comme le père Malebranche, dont l'imagination brillante écrivait contre l'imagination.

M. Chapuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.»

Voici la réponse de Jean-Jacques:

«C'est à moi, Monsieur, de vous remercier. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir, et vous rendre un hommage que nous vous devons tous, comme à notre chef. Sensible d'ailleurs à l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j'espère qu'elle ne fera qu'augmenter encore, lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire et de l'immortalité.

Permettez-moi de vous le dire, par l'intérêt que je prends à votre repos et à notre instruction: méprisez de vaines clameurs par lesquelles on cherche moins à vous faire du mal qu'à vous détourner de bien faire. Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à de mauvaises injures.»

[85] Pendant les cinquante premières années du dix-neuvième siècle, Jean-Jacques a dépassé Voltaire dans l'opinion des lettrés, mais durant la seconde moitié du siècle—et à jamais—Voltaire reprendra sa vraie place dans tous les esprits. Il est le premier. Son peuple, d'ailleurs, lui a toujours maintenu la couronne. Par exemple, de 1817 à 1824, on a vendu 1,598,000 volumes de Voltaire, et seulement 480,000 de Jean-Jacques.


XII.
VICTOIRES ET CONQUÊTES DE VOLTAIRE.


On ne pourrait pas compter les campagnes de Voltaire depuis ce jour où, prisonnier du roi de France à la Bastille, il jura d'abattre toutes les bastilles: bastilles de la royauté, bastilles de l'Église, bastilles de la coutume.

Je ne parlerai pas de ses victoires, je ne parlerai que de ses conquêtes.

Sa première conquête fut sa fortune, parce qu'elle lui donna des soldats. Mais ce n'était là qu'une guerre de partisans.

Sa première conquête fut de réveiller par la Henriade l'esprit des L'Hôpital et des Coligny, c'est-à-dire l'esprit de la liberté religieuse.

Sa seconde conquête, quand il revint d'Angleterre avec une flotte de libres penseurs commandés par Newton et par Locke, fut le triomphe de la liberté philosophique, le triomphe de la religion du droit et non du droit d'après la religion. Ce jour-là, le cartésianisme, atteint dans son château fort d'abstraction, fut obligé de faire une alliance avec les faits, et la défaite de Bacon fut réparée.

Sa troisième conquête, la plus décisive, fut celle qu'il remporta contre le droit divin, en faisant asseoir sur tout trône—excepté sur le trône de Louis XV—l'humanité, dont il est le César.

Vers ce temps-là, pourquoi le cacher? il eut une défaite à Versailles en déposant ses insignes de souverain pour devenir gentilhomme ordinaire de Louis XV. Il s'était embastillé pour la troisième fois.

Mais il eut sa revanche à Berlin. Il dit: «Que la lumière française éclaire le monde, et sa lumière fut.» Voltaire en Prusse, c'était déjà Napoléon à Sans-Souci.

Dirai-je toutes ses conquêtes à l'heure où il croit abdiquer? A Fernex, ce royaume entre quatre États, il règne sur l'Europe et la transforme par la justice des sages, qui est la sœur de la bonté, sans que ses soldats aient une goutte de sang à verser, sans imposer son peuple par l'argent ni par les larmes.

Nul plus que lui ne contribua à réformer le vieux code pénal du moyen âge, à bannir de nos mœurs ces peines vengeresses, ultrices pœnæ, sombres Euménides à face ridée qui planaient sur la législation du dix-huitième siècle. Qui n'applaudit à ses efforts pour ouvrir quelques perspectives nouvelles et éclairées à travers cette forêt peu vierge, mais sauvage, silva selvaggia, qu'on appelait alors la jurisprudence? Où ce fils d'un notaire du Châtelet de Paris avait-il étudié les lois[86]? Dans sa conscience. Il promulgue son code, et ce code sera bientôt celui de l'humanité[87]. Qui donc a aboli en France la torture? Louis XVI, dit l'histoire; mais Voltaire lui avait fait signe. Louis XVI eût pu dire ce jour-là: «Il n'y a que deux hommes qui aiment vraiment le peuple, Voltaire et moi!» Et cet autre jour où l'Assemblée constituante adoucit la peine de mort, fit luire le rayon du droit dans l'antre de la vieille justice, jeta les armes rouillées de l'antique procédure dans l'abîme où venait de s'engloutir le passé féodal, ce jour-là qui présidait? Voltaire invisible, Voltaire consolé d'avoir vécu, en voyant que la mort avait sacré sa pensée et ses écrits.

Les anciens rois cassaient les arrêts des tribunaux quand les tribunaux leur semblaient avoir mal jugé. Au dix-huitième siècle, ce droit souverain remonte à Voltaire. Sa conscience est le tribunal d'appel auquel s'adressent en dernier ressort les innocents frappés par la sentence des cours officielles. Il est vrai que ce tribunal vivant avait pour base l'opinion publique. Il y a quelqu'un qui a plus de conscience que tous les juges, c'est tout le monde. La force de Voltaire dans toutes les questions de droit, c'est d'avoir été le roi du sens commun, le roi de l'opinion universelle. Ce qu'il dit, tout le monde l'a pensé ou le pensera demain. Avec une telle autorité on peut absoudre Calas et les autres victimes des erreurs de la justice humaine. La révélation du génie appuyée sur le sentiment des multitudes, c'est l'esprit de Dieu porté sur les eaux: cela féconde le chaos, même le chaos des lois.

On peut dire de Voltaire ce que Napoléon III a dit de Napoléon Ier, que, comme Josué, il arrêta la lumière et fit reculer les ténèbres.

Parmi les conquêtes du roi Voltaire, il faut marquer cet air de domination qu'il a inspiré aux gens de lettres. Balzac demandait qu'on créât des maréchaux de France littéraires; c'est fait depuis Voltaire, car, depuis Voltaire, une bonne plume est un bâton de maréchal. Avant Beaumarchais, il osa traiter d'égal à égal avec les ministres, et, ce qui est bien plus hardi, avec les comédiennes. Il n'affranchit pas seulement les serfs du mont Jura, il affranchit par la suprématie de l'esprit les serfs littéraires; car avant lui, quand on n'était ni Corneille ni Molière, on n'était que M. Pancrace. Voyez l'attitude de l'auteur de la comédie dans la loge de la comédienne:

Vous cependant au doux bruit des éloges
Qui vont pleuvant de l'orchestre et des loges,
Marchant en reine et traînant après vous
Vingt courtisans l'un de l'autre jaloux,
Vous admettez près de votre toilette
Du noble essaim la cohue indiscrète;
L'un dans la main vous glisse un billet doux;
L'autre à Passy vous propose une fête;
Josse avec vous veut souper tête à tête;
Candale y soupe, et rit tout haut d'eux tous;
On vous entoure, on vous presse, on vous lasse.
Le pauvre auteur est tapi dans un coin,
Se fait petit, tient à peine une place.
Certain marquis l'apercevant de loin,
Dit: «Ah! c'est vous; bonjour, monsieur Pancrace,
Bonjour: vraiment votre pièce a du bon.»
Pancrace fait révérence profonde,
Bégaye un mot, à quoi nul ne répond,
Puis se retire, et se croit du beau monde!

Aujourd'hui les rôles ont changé: M. Pancrace est caressé par la comédienne et se prélasse dans le beau monde. On a peur de lui et on dit en le voyant venir: «Il a peut-être autant d'esprit que M. de Voltaire.»

La plus grande conquête de Voltaire, ce fut son œuvre posthume: la Révolution française[88]. Il fit la révolution et ne laissa aux assemblées politiques, la Constituante, la Législative, la Convention, que la peine de décréter ses pensées[89]. Après lui, l'ancienne France était effacée de la carte de l'intelligence humaine; il avait démoli l'édifice des anciennes croyances religieuses, politiques, sociales; il avait ouvert dans la sombre forêt de l'avenir des perspectives éclairées par la lumière de la raison; il avait reconstruit parmi les ruines la citadelle de la cité nouvelle. Montaigne et Pascal doutaient: il affirme. Les voyez-vous, ses ministres, s'élever de degré en degré sur cette échelle de Jacob, construite pour escalader le ciel? Rien ne les arrête: ni le génie de Bossuet, dont la majestueuse figure gardait le seuil de l'histoire universelle, ni la grâce toute-puissante de Fénelon. Ces hardis envahisseurs s'élancent en tumulte sur le champ illimité des connaissances humaines: «A moi la science,» dit l'un; «à moi l'histoire,» s'écrie l'autre; «à nous la philosophie, à nous l'univers moral, à nous le fini et l'infini, l'alpha et l'oméga! nous sommes les rois de l'empire des idées. Christophe Colomb a découvert un monde; nous marchons sur les flots, au milieu des éclairs et des tonnerres, à la découverte du dieu inconnu.»

Toutes ces victoires et toutes ces conquêtes ont été consacrées par le couronnement de Voltaire aux Tuileries et par ses funérailles au Panthéon, funérailles réparatrices comme pour César et Napoléon.

NOTES:

[86] «Le roi Voltaire a conquis beaucoup de choses sur les frontières de l'ignorance, et sans verser une goutte de sang humain. Arsène Houssaye a gravé le nom de toutes les victoires de Voltaire sur l'arc de triomphe qu'on veut voir, avec les yeux de l'imagination, à l'angle de la rue de Beaune. Un pont sépare les Tuileries de Voltaire des Tuileries des rois! On suit, dans le livre, l'itinéraire du Jules César de la philosophie à travers les champs de bataille de la pensée; il passe le Rubicon du Pas-de-Calais, il descend en Angleterre, fait alliance avec Newton et Locke, rentre sur le continent, bat l'armée des cartésiens, répare la défaite de Bacon; se déguise en courtisan pour entrer à Versailles, subjugue la noblesse par l'esprit philosophique; introduit Zadig à Trianon; marche sur Berlin, où il prépare l'hôtellerie de Napoléon Ier; fait sa campagne de Russie, et fond avec son souffle les glaces morales de Pétersbourg; enfin, à l'âge où les conquérants se reposent sur leurs lauriers rougis, il établit son quartier général à Fernex, sur les frontières de quatre États, et de là il agite encore le monde par sa parole, et achève le bélier d'airain qui renversera la Bastille et commencera la Révolution.» Méry.

[87] Tout le monde a reconnu que Voltaire a fait la préface du Code civil.

«Être Français, s'écrie-t-il, c'est être libre! On a réformé toutes les coutumes, pourquoi hésiterait-on de réformer les absurdités des Goths et des Vandales? Il fallait donc craindre de renverser leurs huttes pour bâtir à la place des maisons commodes. Les lois et la jurisprudence sur la mainmorte, nées en même temps que les lois sur la magie, les sortiléges, doivent finir pour elles. La France ne connaît pas d'esclaves; elle est l'asile et le sanctuaire de la liberté; c'est là qu'elle est indestructible, et que toute liberté perdue retrouve la vie!»

Et plus loin: «Il est un peu fâcheux pour la nature humaine qu'un père déshérite ses enfants vertueux pour combler de biens un premier-né qui souvent le déshonore; qu'un malheureux qui fait naufrage ou qui périt de quelque autre façon dans une terre étrangère laisse au fisc de cet État la fortune de ses héritiers; on a presque peine à voir, je l'avouerai encore, ceux qui labourent, dans la disette, ceux qui ne produisent rien, dans le luxe; de grands propriétaires qui s'approprient jusqu'à l'oiseau qui vole et au poisson qui nage; des vassaux tremblants qui n'osent délivrer leurs moissons du sanglier qui les dévore; le droit du plus fort faisant la loi, non-seulement de peuple à peuple, mais encore de citoyen à citoyen.»

[88] «Le Voltaire que nous admirons et que nous aimons, le Voltaire que nous admirerons et aimerons toujours, c'est le Voltaire qui retrouva, avec Montesquieu, les droits imprescriptibles de l'humanité, le Voltaire qui, avec Beccaria, effaça du Code pénal la vengeance et prépara l'abolition de la torture, le Voltaire qui défendit Calas, qui défendit Sirven, qui défendit le chevalier de La Barre! C'est ce Voltaire qui éprouvait tous les ans un accès de fièvre le jour de Saint-Barthélemy. C'est ce Voltaire enfin qui, en annonçant la liberté au monde, ouvrait à l'avenir le splendide portique de 1789!» Edmond Delière.

[89] Il y a aujourd'hui deux opinions sur les causes de la Révolution française. Les philosophes voient fermement un grand fait amené par une grande idée, une action conduite par un principe. Les néo-chrétiens représentant l'ancienne France décident que la Révolution n'a eu rien à débattre avec la philosophie du dix-huitième siècle. Ils prouvent, avec M. Granier de Cassagnac, que «c'est Louis XVI et non la philosophie qui a conçu et réalisé le premier événement auquel se rattache la Révolution; ils prouvent que cet événement est une pensée de réforme, non pas imposée par le pays à la monarchie, mais spontanément offerte par la monarchie au pays.» Je ne veux pas diminuer l'action de Louis XVI et de ses ministres; mais où avaient-ils fait leurs classes de philosophie et de politique? à l'école de Voltaire.

Sur toutes les questions voltairiennes le lecteur étudiera le pour et le contre dans les travaux de MM. Michelet, Blanc, Veuillot, Chasles, Pelletan, Limayrac, Esquiros, Renan, Damiron, Noël, Lanfrey, Bersot.—A Genève on écrit beaucoup pour Voltaire, pareillement en Allemagne.—En Angleterre on écrit beaucoup contre Voltaire. Pourquoi? Voltaire fut l'hôte toujours reconnaissant de la Grande-Bretagne.

Peut-être le lecteur, après avoir écouté tous ces sages en frac, ne sera-t-il pas plus convaincu; mais il aura parcouru avec un rayon lumineux un pays qui n'est que ténèbres quand Voltaire n'est plus là.


XIII.
LA MORT DE VOLTAIRE.


Ce fut surtout à l'heure de sa mort que la royauté de Voltaire a été universellement reconnue. Quand il mit un pied dans la tombe, il mit un pied dans l'immortalité.

Homme étrange jusqu'à la fin! Depuis un demi-siècle, il disait à toute l'Europe qu'il n'avait qu'un moment à vivre, lui qui était né mourant. Son tombeau, fait d'une simple pierre, s'ouvrait contre l'église qu'il avait bâtie. Il avait beaucoup gambadé, selon son expression, autour de son tombeau, sans que l'heure sonnât de s'y coucher. Ses amis étaient venus et revenus lui dire adieu; il attendait la mort de pied ferme, quand madame Denis, ennuyée d'un si long séjour à Fernex, mit tout en œuvre pour un voyage à Paris. Il se décida à partir; il avait quatre-vingt-quatre ans! Un jour d'hiver, un jour de neige, un jour de bise, le mardi 3 février 1778, le roi Voltaire se mit en route et voyagea toute une semaine pour revoir sa bonne ville de Paris. Il arriva le septième jour[90]. Croyez-vous que ce fut pour lui un jour de repos? non. En descendant de voiture, il ne monta pas dans cette maison à jamais consacrée, du quai des Théatins, où l'attendait la marquise de Villette devant un feu d'enfer, car la Seine charriait ce jour-là. Il s'en alla à pied, enveloppé dans sa pelisse, chaussé de bottes à la Souwarof, encapuchonné dans une perruque de laine surmontée d'un bonnet rouge, il s'en alla, suivi par les gamins, chez ses chers anges, quai d'Orsay, chez le comte d'Argental, qui ne l'attendait pas, mais qui le reconnut dans cet étrange accoutrement, quoique l'absence eût été bien longue.

Voltaire se jeta dans les bras de son meilleur ami et lui dit avec des larmes dans les yeux: «J'ai interrompu mon agonie pour venir vous embrasser.» Le comte d'Argental pleura lui-même en disant qu'il voudrait mourir sur ce beau mot de l'amitié.

Voltaire alla chez le marquis de Villette avec son ami d'Argental. «Ah! mes anges, la fin de la vie est triste, et le commencement doit être compté pour rien.—Oui, mon cher Voltaire, mais, vous l'avez dit, le milieu est un orage presque toujours fécond.» Ils arrivaient sur le quai des Théatins—le quai Voltaire—en face des Tuileries[91]!

Le bruit de son arrivée à Paris se répandit comme une bonne nouvelle. Pour ce peuple enthousiaste et railleur, c'était plus qu'un homme, c'était un dieu qui venait lui porter bonheur.

L'Académie et la Comédie vinrent les premières lui faire leur cour. L'Académie, pour cet hommage à son souverain, avait dépêché le prince de Beauvau; un prince! elle ne pouvait moins faire. La Comédie aurait voulu avoir Le Kain à sa tête,—Le Kain, l'élève de Voltaire;—mais Voltaire était arrivé trop tard, on avait enterré Le Kain la veille. Ce fut Bellecour qui porta la parole; mais Voltaire fut plus touché des larmes de mademoiselle Clairon, agenouillée silencieusement devant lui, les mains jointes sur les bras de son fauteuil, que des compliments du comédien.

Gluck vint lui dire avec enthousiasme: «On m'attend à la cour de Vienne, mais j'ai retardé mon voyage pour être de la cour de Voltaire.» Goldoni lui fit un compliment en français, il lui répondit en italien. L'ambassadeur d'Angleterre disait le lendemain à Versailles: «M. de Voltaire ne parle qu'anglais.» Tous les ambassadeurs avaient voulu lui faire leur cour.

Le lendemain, tout Paris vint frapper à sa porte[92]; tout Versailles y vint aussi. Les plus enracinés dans la royauté déchue, ceux-là même qui disaient encore: «Louis XVI, par la grâce de Dieu,» commençaient enfin à comprendre que le vrai roi était celui qui avait épousé l'opinion publique. Tout l'armorial de France, les d'Armagnac, les Richelieu, les Montmorency, les Polignac, les Brancas se rencontrèrent au petit lever du roi Voltaire. «En un seul jour, on vit entrer dans l'hôtel cent cordons bleus.» La duchesse de la Vallière, trop malade pour quitter son lit, lui envoya les rubans de sa coiffure, comme si elle le voulait couronner encore. A tous ces grands noms, Voltaire, toujours en inquiétude du lendemain, préféra ceux de Franklin et de Turgot. Quand l'ex-ministre de Louis XVI, je veux dire du roi Voltaire, se montra à la porte de la chambre, le malade s'élança de son fauteuil et lui saisit la main avec effusion. «Voilà donc la main qui a signé le salut de la France! Turgot, vos pieds sont d'argile, mais votre tête est d'or.»

Franklin lui présenta son petit-fils: «Mon enfant, mettez-vous à genoux devant Voltaire et demandez-lui sa bénédiction.» Voltaire se leva, imposa les mains sur la tête de l'enfant, et dit avec une religieuse émotion: «Dieu et la liberté!» L'ancien et le nouveau monde venaient de communier.

Ils se revirent à l'Académie des sciences, ils s'embrassèrent au bruit des acclamations: c'était Solon qui embrassait Sophocle, a dit Condorcet[93].

L'évêque d'Orléans pensa que le jour était venu d'envoyer au grand pécheur son mandement contre les incrédules. Mais Voltaire dit qu'il était encore trop voltairien pour se laisser prendre, et il écrivit ces quatre vers à l'évêque, en lui envoyant sa tragédie:

J'ai reçu votre mandement;
Je vous offre ma tragédie,
Afin que mutuellement
Nous nous donnions la comédie.

Chaque jour que Voltaire passa à Paris fut marqué d'un triomphe. Les Académies vinrent en corps lui rendre hommage; hormis les courtisans et les prêtres, tout ce qu'il y avait d'illustre à Paris vint demander audience au patriarche de Fernex. Bernardin de Saint-Pierre rapporte qu'il a entendu, dans les carrefours, des portefaix qui se demandaient des nouvelles de la santé de Voltaire.

Le lundi 30 mars 1778, un triomphe plus éclatant que n'en obtinrent jamais monarque ou héros accueillit Voltaire, après plus d'un demi-siècle de gloire et de persécution. Pour la première fois depuis son retour à Paris, il était allé au théâtre et à l'Académie; «les hommages reçus à l'Académie n'ont été que le prélude du triomphe du théâtre.» Tout Paris était sur son chemin; un cri de joie universelle, des acclamations, des battements de mains ont éclaté partout à son passage. Grimm est si enivré de ce triomphe, qu'il en devient éloquent. «Et quand on a vu ce vieillard respectable, chargé de tant d'années et de tant de gloire, quand on l'a vu descendre appuyé sur deux bras, l'attendrissement et l'admiration ont été au comble. La foule se pressait pour pénétrer jusqu'à lui, elle se pressait davantage pour le défendre contre elle-même.» Les comédiens jouaient Irène. Voltaire se plaça dans la loge des gentilshommes de la chambre. Aussitôt qu'il parut, le comédien Brizart vint apporter une couronne de laurier en priant madame de Villette de la placer sur la tête de cet homme illustre. Les spectateurs applaudirent par des cris de joie. Voltaire retira aussitôt sa couronne, les spectateurs le supplièrent de la garder. Il y avait plus de monde encore dans les corridors que dans les loges; toutes les femmes étaient debout. Beaucoup d'entre elles étaient descendues au parterre pour le mieux voir. C'était plus que de l'enthousiasme, c'était une adoration, c'était un culte. On commença la pièce, une mauvaise pièce; on la joua mal; jamais pièce ne fut plus applaudie. Voltaire se leva pour saluer le public. Au même instant on vit paraître sur un piédestal, au milieu du théâtre, le buste du poëte. Tous les acteurs et toutes les actrices soulevaient autour du buste des guirlandes et des couronnes. «A ce spectacle sublime et touchant, s'écrie Grimm, qui ne se serait cru au milieu de Rome ou d'Athènes?» Le nom de Voltaire a retenti de toutes parts avec des acclamations, des tressaillements, des cris de joie et de reconnaissance. L'envie et la haine, le fanatisme et l'intolérance n'ont osé rugir qu'en secret; et pour la première fois peut-être, on a vu l'opinion publique en France jouir avec éclat de tout son empire[94]. Pendant que tous les comédiens surchargeaient le buste de couronnes et de guirlandes, madame Vestris s'avança au bord de la scène pour adresser au dieu même de la fête des vers improvisés par le marquis de Saint-Marc. On joua ensuite Nanine, en laissant le buste sur le théâtre. A la sortie du spectacle, Voltaire, ne respirant plus que par le sentiment de sa royauté, se croyait délivré de tant d'honneurs; mais tout n'était pas fini: les femmes le portèrent, pour ainsi dire, dans leurs bras jusqu'à son carrosse. Il voulait monter, on le retint encore. «Des flambeaux! des flambeaux! que tout le monde puisse le voir!» Enfin, monté dans son carrosse, il lui fallut donner sa main à baiser; on s'accrochait aux portières; on montait encore sur les roues, que déjà les chevaux prenaient le pas; la foule, de plus en plus ivre d'enthousiasme, faisait retentir les airs de son nom. Le peuple, qui était aussi de la fête, criait avec admiration: «Vive Voltaire! Il a été cinquante ans persécuté! vive Voltaire!» Arrivé à la porte de l'hôtel, Voltaire se retourna, tendit les bras en pleurant et s'écria d'une voix brisée: «Vous voulez donc m'étouffer sous des roses?»[95]

Voltaire était tellement habitué à vivre pour ainsi dire dans l'équipage de la mort, qu'il croyait vivre toujours.

Cependant le docteur Tronchin disait par ordonnance: «M. de Voltaire vit à Paris sur le capital de ses forces; il ne devrait vivre que de la rente.» En effet, il menait la vie la plus agitée et la plus laborieuse: non-seulement il travaillait, discutait et donnait audience du matin au soir; mais le soir venu, il allumait la lampe pour veiller. Qui le croirait? ce révolutionnaire universel voulait apporter l'esprit de la révolution jusque dans le Dictionnaire de l'Académie. Pour se reposer, il montait dans son carrosse, «son carrosse couleur d'azur, parsemé d'étoiles,» pour aller chez une duchesse ou chez une comédienne. A force d'avoir l'esprit en éveil, il en vint à ne pouvoir plus dormir; il prit de l'opium, se trompa sur la dose et tomba dans le demi-sommeil de la mort[96], après avoir écrit à d'Alembert: «Je vous recommande les vingt-quatre lettres de l'alphabet;» et au comte de Lalli, dont le père venait d'être réhabilité par le parlement: «Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle. Il embrasse bien tendrement M. de Lalli. Il voit que le roi est le défenseur de la justice: il mourra content.»

L'histoire de la mort de Voltaire est couverte d'un nuage. Un curé, qui avait converti l'abbé de l'Attaignant, abbé sans foi et poëte sans poésie, voulut convertir aussi Voltaire. Il lui écrivit pour lui demander audience. Voltaire accorda l'audience et lui dit: «Je vous dirai la même chose que j'ai dite en donnant la bénédiction au petit-fils de l'illustre et sage Franklin: Dieu et la liberté! J'ai quatre-vingt-quatre ans, je vais bientôt paraître devant Dieu, créateur de tous les mondes. C'est encore ce que je dirai.—Ah! monsieur, dit le curé, que je me croirais bien récompensé si vous étiez ma conquête! Ce Dieu miséricordieux ne veut pas votre perte. Revenez donc à lui, puisqu'il revient à vous.—Mais je vous dis que j'aime Dieu, reprit Voltaire.—C'est beaucoup, dit le curé; mais il faut en donner des marques, car un amour oisif ne fut jamais le vrai amour de Dieu, qui est actif.» Le curé s'en alla, il revint et obtint du mourant une profession de foi très-chrétienne; mais le curé de Saint-Sulpice perdit tout en voulant tout avoir. Jaloux d'être devancé par un autre, il exigea un désaveu de toutes les doctrines contraires à la foi. Voltaire ennuyé demanda un peu de repos pour mourir. Le curé de Saint-Sulpice ne se tint pas pour battu: bravant les railleries de d'Alembert, de Diderot, de Condorcet, de tous les philosophes qui encourageaient Voltaire «à mourir comme un sage,» il vint jusqu'au dernier jour lui crier aux oreilles: «Croyez-vous à la divinité de Jésus-Christ?» Selon Condorcet, Voltaire aurait répondu, de guerre lasse: «Au nom de Dieu, monsieur, ne me parlez plus de cet homme-là!» Je ne crois pas à cette antithèse sacrilége; ou bien si Voltaire l'a faite, il n'avait plus sa tête, comme a dit le curé. Je crois plutôt à cette simple réponse rapportée par d'autres contemporains: «Laissez-moi mourir en paix.»

Il mourut trois heures après, «expirant des fatigues de sa gloire,» selon l'expression de M. Mignet, et oubliant de faire un testament digne d'un roi. Sa mort fut aussi agitée que sa vie; le repos, du reste, n'était pas encore venu pour lui. Paris rejeta son corps. On voulut exiler encore une fois celui qu'on avait si souvent exilé. Voltaire s'était préparé une simple tombe dans le cimetière de Fernex, «un pied dans l'église, un pied hors l'église,» sous le ciel où il avait vieilli et où il avait fait du bien; on ne voulut pas même lui accorder ce coin de terre qui était à lui. On décida que celui qui avait fait bâtir l'église n'avait pas droit de cité dans le cimetière. L'abbé Mignot, son neveu, emporta en toute hâte le corps du poëte dans un monastère dont il était l'abbé. L'évêque de Troyes, indigné qu'un pareil homme reposât dans la terre sainte de son diocèse, envoya la défense de l'enterrer. Il n'était plus temps: Voltaire était scellé dans une des chapelles; le prieur fut destitué.

Voltaire fut vengé. Son frère de Prusse ordonna un service solennel dans l'église catholique de Berlin, où parut toute son Académie; et, à la tête de son armée, tout en défendant les droits des princes de l'Empire, il prononça l'éloge de son frère Voltaire, qui, selon lui, valait toute une académie et dont la mémoire devait s'accroître d'âge en âge. «Il m'a fallu parcourir l'espace de dix-sept siècles pour trouver un homme, le seul Cicéron, digne de lui être comparé.»

L'impératrice de Russie porta aussi le deuil de son frère et allié. Elle voulut avoir sa bibliothèque, que dis-je! elle voulut avoir tout Fernex. «C'est dans son superbe parc de Czarsko-Zelo que doit être bâti le château pareil à celui de Fernex, avec toutes ses attenances et dépendances. Il y sera élevé un muséum, dans lequel on arrangera les livres dans l'ordre où ils étaient placés. Le sieur Wagnières, secrétaire du défunt, doit se rendre à Pétersbourg à cet effet. La statue du maître s'élèvera au milieu.[97]»

Une grande dame, madame la marquise de Boufflers, qui n'était pas poëte, le devint pour chanter Voltaire: