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Le roi Voltaire

Chapter 67: I.
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About This Book

An essayistic portrait follows the subject from a precocious childhood and early influences through a vibrant youth to a dominant literary career marked by sharp wit, irony, and persistent public engagement. Blending anecdote, critical observation, and cultural snapshot, the narrative illuminates personal contradictions—playfulness alongside deep moral indignation, social charm alongside contentiousness—and reconstructs the salons, rivalries, and friendships that shaped his outlook. The author frames these episodes to explain how rhetorical skill, courage in debate, and a restless polemical energy produced an enduring position of authority in literary and intellectual life.

Dieu sait bien ce qu'il fait, La Fontaine l'a dit:
Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre,
Voltaire eût conservé ses sens et son esprit;
Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.
Celui que dans Athène eût adoré la Grèce,
Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir,
Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas voulu le voir,
Et monsieur de Beaumont lui refuse une messe.
Oui, vous avez raison, monsieur de Saint-Sulpice.
Eh! pourquoi l'enterrer? n'est-il pas immortel?
A ce divin génie on peut sans injustice
Refuser un tombeau, mais non pas un autel[98].

Ce ne fut pas tout: le 11 juillet 1791, par un jour orageux,—soleil et pluie,—Voltaire fut porté au Panthéon, le Saint-Denis des rois de la pensée[99]. Ce fut moins le triomphe d'un homme que le triomphe de la philosophie et de l'humanité. Je ne parle pas seulement de cette sombre et vaillante multitude qui accompagnait le char du vainqueur immortel: je parle des morts de tous les temps, victimes connues ou inconnues qui triomphaient, elles aussi, dans ces funérailles, semblables à une apothéose. Sortez de vos tombeaux, de vos bastilles plus noires que des tombeaux; levez-vous sur vos chaises de fer; agitez au milieu des flammes vos mains à demi consumées! Debout! Calas, Sirven, La Barre, vous tous qui avez bu au calice amer de l'injustice humaine, soyez contents, soyez consolés: voici Voltaire, la justice et la réparation, qui passe!

Jamais roi, jamais César n'eut un pareil cortége: la mère lui présente son enfant, le fruit de la douleur; la jeune Amérique, que Voltaire a bénie dans le fils du vieux Franklin, lui offre les libertés conquises avec l'épée de la France, chacune des fleurs qui tombent sur son cercueil couvre une des blessures de l'humanité.

Devant cette majesté qui entre dans la gloire, les profondeurs de la société, les antres de l'histoire, les oubliettes, l'enfer de la vieille Thémis, s'éclairent d'un rayon vengeur. Le bûcher s'éteint; le fouet tombe des mains du bourreau; le gibet tremble; l'arbre de la mort demande à l'arbre de la vie de lui pardonner, le bec du vautour dit à Prométhée: «Tu m'as vaincu!»

Le Masque de fer, le gazetier de Hollande, toutes les figures anonymes de la souffrance suivent les roues de ce char, qui s'avance vers l'Église de pierre du dix-huitième siècle; tous ceux qui ont été jetés sans linceul à l'oubli, au vent, aux gémonies, s'enveloppent des plis de son drap funèbre.

Peuple, voici ton roi! Roi, voici ton peuple!

La belle fête! C'est la fête du roi, mais c'est la fête du peuple. C'est la fraternité qui ferme le passé et qui ouvre l'avenir.

Une ère nouvelle commence: la torture, la question, la roue, les lettres de cachet, toutes les ombres sinistres du passé s'envolent en agitant leurs ailes maudites. A cette vue, l'humanité se soulève à demi sur son lit d'airain. La joie, l'attendrissement, la reconnaissance, sortent des noirs sépulcres, des donjons, des chambres ardentes, des Montfaucons déserts, des in pace vides. Les larmes de joie coulent du cœur humain, qui se rouvre à l'espérance. Et c'est avec ces larmes que le roi Voltaire est sacré pour l'éternité.

NOTES:

[90] A la barrière de Fontainebleau, les commis lui demandèrent s'il n'avait rien à déclarer. «Messieurs, il n'y a que moi de contre-bande,» répondit-il.

[91] J'ai passé deux saisons dans l'appartement de ce grand esprit, dans ce cabinet qui, selon Grimm, ressemble beaucoup plus «au boudoir de la volupté qu'au sanctuaire des Muses».

Sous ces lambris dorés,—dorés pour lui et non pour moi,—sous cet harmonieux plafond où les Muses de Vanloo tressent toujours des couronnes, comme s'il était encore là celui qui les aima toutes sans passion sérieuse, j'ai relu avec une passion sérieuse les contes de Voltaire. C'était relire tout Voltaire.

J'ai déménagé pour deux raisons: la première, c'est que je n'écrivais plus, sous prétexte que Voltaire avait bien assez fait de livres comme cela. La seconde, c'est que les Anglais demandaient trop souvent à voir l'appartement de M. de Voltaire, qu'ils voulaient bien appeler l'homme le plus spirituel de France, ce qui faisait dire à mon groom, gamin de Paris qui n'aimait pas les Anglais: «Oui, mylord, l'homme le plus spirituel de France et d'Angleterre.»

[92] Madame Vestris étant venue le surprendre à son petit lever, il lui dit: «J'ai passé la nuit pour vous comme si j'avais vingt ans.» Il avait refait avec amour le rôle d'Irène.

[93] Selon les gazetiers: «M. de Voltaire avait un habit rouge doublé d'hermine, une grande perruque à la Louis XIV, noire, sans poudre, et dans laquelle sa figure amaigrie était tellement enterrée, qu'on ne découvrait que ses deux yeux, brillants comme des escarboucles. Sa tête était surmontée d'un bonnet carré rouge en forme de couronne, qui ne semblait que posé. Il avait à la main une petite canne à bec-de-corbin: son sceptre de Ferney.

M. de Voltaire se plaignit de la pauvreté de la langue française (M. l'abbé Delille venait de lire un poëme); il parla de quelques mots peu usités, et qu'il serait à désirer qu'on adoptât, celui de tragédien, par exemple, pour exprimer un acteur jouant la tragédie. Notre langue est une gueuse fière, disait-il en parlant de la difficulté d'introduire des mots nouveaux; il faut lui faire l'aumône malgré elle

Je reproduis aussi ces lignes du même journal, qui prouvent jusqu'au dernier jour le patriotisme trop souvent nié de l'auteur de la Henriade:

«M. de Voltaire se trouvant chez madame la maréchale de Luxembourg, il fut question de la guerre. Cette dame souhaitait que les Anglais et nous entendissions assez bien nos intérêts et ceux de l'humanité pour la terminer sans effusion de sang.—Madame, dit le philosophe bouillant, en montrant l'épée du maréchal de Broglie, qui était présent, voilà la plume avec laquelle il faut signer ce traité

[94] Voici un autre témoignage contemporain, celui de M. le comte de Ségur:

«Il faut avoir vu à cette époque la joie publique, l'impatiente curiosité et l'empressement tumultueux d'une foule admiratrice pour entendre, pour envisager et même pour apercevoir ce contemporain de deux siècles, qui avait hérité de l'éclat de l'un et fait la gloire de l'autre.

C'était l'apothéose d'un demi-dieu encore vivant.

On pouvait dire qu'alors il y avait pendant quelques semaines deux cours en France, celle du roi à Versailles et celle de Voltaire à Paris. La première, où le bon roi Louis XVI, sans faste, vivait avec simplicité, paraissait l'asile paisible d'un sage, en comparaison de cet hôtel du quai des Théatins où toute la journée on entendait les cris et les acclamations d'une foule idolâtre qui venait rendre avec empressement ses hommages au plus grand génie de l'Europe.

Dans sa maison, qu'on eût dit alors transformée en palais par sa présence, assis au milieu d'une sorte de conseil composé des philosophes, des écrivains les plus hardis et les plus célèbres de ce siècle, ses courtisans étaient les hommes les plus marquants de toutes les classes, les étrangers les plus distingués de tous les pays.

Son couronnement eut lieu au palais des Tuileries, dans la salle du Théâtre-Français: on ne peut peindre l'ivresse avec laquelle cet illustre vieillard fut accueilli par un public qui remplissait à flots pressés tous les bancs, toutes les loges, tous les corridors, toutes les issues de cette enceinte. En aucun temps la reconnaissance d'une nation n'éclata avec de plus vifs transports.»

[95] L'enthousiasme des Parisiens était traversé par quelques railleries. Un joueur de gobelets disait sur la place Louis XV: «Le grand Voltaire, notre maître à tous.»

[96] Ainsi les deux hommes les plus illustres du dix-huitième siècle, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, sont morts par le poison.

[97] Cette souveraine a joint aux présents qu'elle a fait remettre à madame Denis une lettre écrite de sa main. La suscription est: Pour madame Denis, nièce d'un grand homme qui m'aimait beaucoup. Cette épître singulière est un monument à conserver.

«Je viens d'apprendre, madame, que vous consentez à remettre entre mes mains ce dépôt précieux que monsieur votre oncle vous a laissé, cette bibliothèque que les âmes sensibles ne verront jamais sans se souvenir que ce grand homme sut inspirer aux humains cette bienveillance universelle que tous ses écrits, même ceux de pur agrément, respirent, parce que son âme en était profondément pénétrée. Personne avant lui n'écrivit comme lui: il servira d'exemple et d'écueil à la race future. Il faudrait unir le génie à l'esprit, être M. de Voltaire pour l'égaler.»

[98] Il y eut en même temps les injures de quelque rimeur embourbé dans l'infamie.

De vice et de talent quel monstreux mélange!
Son âme est un rayon qui s'éteint dans la fange.
Il est tout à la fois et tyran et bourreau.
Sa dent d'un même coup empoisonne et déchire.
Il inonde de fiel les bords de son tombeau,
Et sa chaleur n'est plus qu'un féroce délire.
S'il n'avait pas écrit, il eût assassiné....

[99] «Le jour n'avait pas été assez long pour ce triomphe. Le cercueil de Voltaire fut déposé entre Descartes et Mirabeau. C'était la place prédestinée à ce génie intermédiaire entre la philosophie et la politique, entre la pensée et l'action. Cette apothéose, c'était l'intelligence qui entrait en triomphatrice sur les ruines des préjugés dans la ville de Louis XIV. C'était la liberté qui prenait possession du temple de Sainte-Geneviève.» Lamartine.


XIV.
LE DIEU DE VOLTAIRE[100].


Dieu et la liberté! disait Voltaire en donnant sa bénédiction au petit-fils de Franklin.

En disant ces mots, il donnait un Dieu au nouveau monde, qui avait la liberté et qui n'avait pas de Dieu. Il donnait la liberté au monde ancien, qui avait Dieu et qui n'avait pas la liberté.

Dieu et la liberté, c'est là tout Voltaire.

Mais quel Dieu et quelle liberté?

N'est-ce pas la liberté révoltée contre Dieu? La liberté de tout dire et de tout nier? Non, c'est la liberté de faire le bien, la liberté de faire le mal, si le mal conduit au bien; la liberté de conscience, la liberté de parler, la liberté d'écrire. Il commence par proclamer le libre arbitre: «On prétend que Dieu ne nous a pas donné la liberté, parce que si nous étions des agents, nous serions en cela indépendants de lui; et que ferait Dieu, dit-on, pendant que nous agirions nous-mêmes? Je réponds à cela deux choses: 1º ce que Dieu fait lorsque les hommes agissent, ce qu'il faisait avant qu'ils fussent, et ce qu'il fera quand ils ne seront plus; 2º que son pouvoir n'en est pas moins nécessaire à la conservation de ses ouvrages, et que cette communication qu'il nous a faite d'un peu de liberté ne nuit en rien à sa puissance infinie, puisqu'elle même est un effet de sa puissance infinie. On objecte que nous sommes emportés quelquefois malgré nous, et je réponds: Donc nous sommes quelquefois maîtres de nous. La maladie prouve la santé, et la liberté est la santé de l'âme.»

Maintenant que Voltaire nous fait libres vis-à-vis de Dieu, il veut nous faire libres vis-à-vis du pape, vis-à-vis du roi, vis-à-vis de l'opinion. Nous n'avons qu'un maître; c'est notre conscience, cette parcelle de Dieu tombée en nous.

Voltaire, qui n'est pas panthéiste, trouve dans la nature l'âme de Dieu, et veut que l'amour de Dieu remplisse le monde. Mais on a allumé assez de bûchers, et l'inquisition a fait son temps. Voltaire ne veut plus entendre les matines de la Saint-Barthélemy. Il permet à Galilée de tourner autour du soleil, et à Spinosa de voir Dieu partout,—ou même de ne le trouver nulle part.

S'il condamne les athées, c'est qu'ils sont armés pour faire le mal. «Une société particulière d'athées, qui ne disputent rien, et qui perdent doucement leurs jours dans les amusements de la volupté, peut durer quelque temps sans trouble; mais si le monde était gouverné par des athées, il vaudrait autant être sous l'empire immédiat de ces êtres infernaux qu'on nous peint acharnés contre leurs victimes. En un mot, des athées qui ont en main le pouvoir seraient aussi funestes au genre humain que des superstitieux. Entre ces deux monstres la raison nous tend les bras.»

La raison! pourquoi Voltaire ne dit-il pas Dieu?

Il revient plus d'une fois sur ce thème. «Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste que l'athéisme; car l'athéisme n'inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire; l'athéisme ne s'oppose pas aux crimes, mais le fanatisme les fait commettre. Supposons avec l'auteur du Commentarium rerum gallicarum, que le chancelier de L'Hospital fut athée; il n'a fait que de sages lois, et n'a conseillé que la modération et la concorde: les fanatiques commirent les massacres de la Saint-Barthélemy. Hobbes passa pour un athée; il mena une vie tranquille et innocente: les fanatiques de son temps inondèrent de sang l'Angleterre, l'Écosse et l'Irlande. Spinosa enseigna l'athéisme: ce ne fut pas lui assurément qui eut part à l'assassinat juridique de Barneveldt; ce ne fut pas lui qui déchira les deux frères de Witt en morceaux et qui les mangea sur le gril. Je ne voudrais pas avoir affaire à un prince athée qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier: je suis bien sûr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j'étais souverain, avoir affaire à des courtisans athées dont l'intérêt serait de m'empoisonner: il me faudrait prendre au hasard du contre-poison tous les jours. Il est donc absolument nécessaire, pour les princes et pour les peuples, que l'idée d'un Être suprême, créateur, gouverneur, rémunérateur et vengeur, soit profondément gravée dans les esprits. Il y a des peuples athées, dit Bayle dans ses Pensées sur les comètes. Les Cafres, les Hottentots, les Topinambous, et beaucoup d'autres petites nations n'ont point de Dieu: ils ne le nient ni ne l'affirment; ils n'en ont jamais entendu parler. Dites-leur qu'il y en a un, ils le croiront. Dites-leur que tout se fait par la nature des choses, ils vous croiront de même. Prétendre qu'ils sont athées est la même imputation que si l'on disait qu'ils sont anticartésiens: ils ne sont ni pour ni contre Descartes. Ce sont de vrais enfants: un enfant n'est ni athée ni déiste; il n'est rien.»

Et Voltaire conclut que puisqu'il y a un Dieu, il faut croire en Dieu[101].

Quand Voltaire avait passé trois heures dans sa bibliothèque, il allait se reposer dans son parc, sous quelque ramée chantante, où la nature, qui ne parle ni hébreu, ni grec, ni latin, comme a dit Malebranche, lui prouvait, dans son éloquence, le néant des systèmes. «O mon Dieu! je te cherche: où es-tu?» disait-il après une injure à Patouillet et avant une aumône faite à deux mains, ne se rappelant pas sans doute les paroles de saint Jean: «Quand nous verrons Dieu tel qu'il est, nous serons semblables à lui,» ou les paroles de saint Augustin sur la sagesse éternelle, qui ne parle à la créature que dans le secret de sa raison. C'était tous les jours pour Voltaire un nouveau voyage dans les profondeurs plus ou moins ténébreuses, plus ou moins étoilées. Il portait jusque dans les abîmes de la pensée humaine le flambeau de la raison. Seulement, tout émerveillé qu'il était par les hypothèses lumineuses de la philosophie, comme l'astrologue par les étoiles dans le ciel nocturne, il se laissait tomber dans le puits de la vérité et y éteignait son flambeau.

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

C'est le cri d'un logicien qui veut gouverner le monde. Voltaire, qui ne veut gouverner que sa raison, commence par reconnaître la nécessité d'un Dieu, qui est l'âme et la lumière du monde, qui sera la récompense des bons et le châtiment des méchants.

Il ne veut pas d'un Dieu tout fait; il veut créer son Dieu comme tous les philosophes, ce qui fait que, depuis le commencement du monde, c'est Dieu qui est créé à l'image de l'homme.

Comme Socrate, Voltaire ose méconnaître les dieux de son pays, il cherche Dieu hors de l'Église; il s'incline devant le Christ, mais sans plus d'émotion que s'il passait devant Platon. Selon Platon, Dieu nous a donné deux ailes pour aller à lui, l'amour et la raison. Jésus dit que l'amour est la souveraine raison. Mais Voltaire ne croit pas que l'amour dise le dernier mot, et il interroge sa raison. «Si un catéchisme annonce Dieu aux enfants, Newton le démontre aux sages. Le mouvement des astres, celui de notre petite terre autour du soleil, tout s'opère en vertu des lois de la mathématique la plus profonde. Comment Platon, qui ne connaissait pas une de ces lois, le chimérique Platon, qui disait que la terre était fondée sur un triangle équilatère, et l'eau sur un triangle rectangle, l'étrange Platon, qui dit qu'il ne peut y avoir que cinq mondes, parce qu'il n'y a que cinq corps réguliers; comment, dis-je, Platon qui ne savait pas la trigonométrie sphérique, a-t-il eu cependant un génie assez beau, un instinct assez heureux pour appeler Dieu l'éternel géomètre, pour sentir qu'il existe une intelligence formatrice? Spinosa lui-même l'avoue. Il est impossible de se débattre contre cette vérité qui nous environne et qui nous presse de tous côtés. Mais, où est l'éternel géomètre? Est-il en un lieu, ou en tout lieu, sans occuper d'espace? je n'en sais rien. Est-ce de sa propre substance qu'il a arrangé toutes choses? je n'en sais rien. Est-il immense sans quantité ou sans qualité? je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut l'adorer et être juste.»

C'est la parole du sage et non du chrétien. Plus tard il cherchera et ne trouvera pas mieux l'image du Créateur. «Si le Phlégéthon et le Cocyte n'existent point, cela n'empêche pas que Dieu existe. Je veux mépriser les fables et adorer la vérité. Si on m'a peint Dieu comme un tyran ridicule, je ne le croirai pas moins sage et moins juste. Je ne dirai pas, avec Orphée, que les ombres des hommes vertueux se promènent dans les Champs-Élysées; je n'admettrai point la métempsycose des pharisiens, encore moins l'anéantissement de l'âme avec les sadducéens. Je reconnaîtrai une Providence éternelle, sans oser deviner quels seront les moyens et les effets de sa miséricorde et de sa justice. Je n'abuserai point de la raison que Dieu m'a donnée; je croirai qu'il y a du vice et de la vertu, comme il y a de la santé et de la maladie; et enfin, puisqu'un pouvoir invisible, dont je sens continuellement l'influence, m'a fait un être pensant et agissant, je conclurai que mes pensées et mes actions doivent être dignes de ce pouvoir qui m'a fait naître.»

En philosophie, c'est toujours la loi de Voltaire: qu'il vaut mieux renoncer aux dogmes d'Épicure qu'à la raison. Il n'a qu'un dogme: la raison. Mais il a le tort de n'avoir pas d'autre loi en religion, là où le sentiment, sur ses ailes de flamme, s'élance au delà des mondes, pendant que la raison chemine toujours sur la terre. Comment montera-t-il jusqu'à Dieu? «Il y a l'infini entre Dieu et nous.» Est-ce avec le compas de la géométrie qu'il mesurera les espaces? En vain il va de Lucrèce à Spinosa, n'étudiant que le monde visible et cherchant le grand mot dans la nature. Mais il se détourne et lève les yeux: «Nous ignorons ce qui pense en nous.» Il appelle Dieu, il croit au lendemain de sa vie: «Nous ne pouvons savoir si cet être inconnu ne survivra pas à notre corps.» Il reconnaît que ce n'est pas seulement M. de Voltaire qui pense en lui; il est possédé d'un esprit qui a vécu et qui vivra, une monade, une flamme, un démon, un dieu, et il décide que «l'immortalité de l'âme n'est pas une vérité probable, mais une vérité mathématique. Dieu est sage, il proportionne les moyens à la fin; or la destinée de l'âme est immense, et la vie physique mesurée à quelques jours. Dieu est juste; il donne à chacun selon ses œuvres; or, toute punition et toute récompense n'est pas donnée ici-bas[102]

Les ennemis de Voltaire l'expliquent à leur gré, comme les impies expliquent l'Évangile. On le prend au mot sur une lettre ou une satire échappée à la colère du moment; on le condamne, grâce à une contradiction inspirée un jour de bataille. Avant tout, Voltaire était poëte; il croyait à ses vers; il ne prévoyait pas qu'on réimprimerait après lui sa polémique en prose. On n'a fait grâce à sa personne d'aucun billet, même des billets de confession. Dans sa poésie, comment parle-t-il à Dieu au bord de la tombe?

O Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce,
Entends les derniers mots que ma bouche prononce!
Si je me suis trompé, c'est en cherchant ta loi;
Mon cœur peut s'égarer, mais il est plein de toi.

Il cherchait la loi de Dieu, mais si la révélation lui montrait la loi écrite, il brisait les tables de la loi. C'est la justice de Dieu et non Dieu lui-même qui remplit son cœur.

Son amour ne brûle pas du sacré enthousiasme, c'est l'amour de Dieu, moins le sentiment divin; aussi, son Dieu n'a-t-il ni majesté ni poésie. C'est un Dieu géomètre—l'éternel géomètre de Platon—moins l'horizon radieux du philosophe grec. Voltaire ne veut monter jusqu'à Dieu que par le chemin de la raison, avec le compas de Newton, et non avec les ailes de l'âme.

Il n'est spiritualiste qu'à mi-chemin. Tout en disant à Spinosa les paroles de Bossuet: «Chez vous tout est Dieu, excepté Dieu même,» il n'est pas éloigné d'adorer Dieu dans la nature; il ne voit pas que la nature est une œuvre divine, où le Créateur ne s'est pas plus enfermé que Michel-Ange dans ses groupes. Il a des aspirations vers le bien plutôt que vers le beau; il ne couronne pas la vérité des fleurs divines de l'idéal, il est plus fanatique qu'enthousiaste de la raison.

Comment Voltaire aime-t-il Dieu? Aimera-t-il Dieu pour lui-même?

«Les disputes sur l'amour de Dieu ont allumé autant de haines qu'aucune querelle théologique. Les jésuites et les jansénistes se sont battus pendant cent ans à qui aimerait Dieu d'une façon plus convenable, et à qui désolerait le plus son prochain. Dès que l'auteur du Télémaque, qui commençait à jouir d'un grand crédit à la cour de Louis XIV, voulut qu'on aimât Dieu d'une manière qui n'était pas celle de l'auteur des Oraisons funèbres, celui-ci, qui était un grand ferrailleur, lui déclara la guerre et le fit condamner dans l'ancienne ville de Romulus, où Dieu était ce qu'on aimait le mieux après la domination, les richesses, l'oisiveté, le plaisir et l'argent. Si madame Guyon avait su le conte de la bonne vieille qui apportait un réchaud pour brûler le paradis et une cruche d'eau pour éteindre l'enfer, afin qu'on n'aimât Dieu que pour lui-même, elle n'aurait peut-être pas tant écrit. Elle eût dû sentir qu'elle ne pouvait rien dire de mieux. Mais elle aimait Dieu et le galimatias si cordialement, qu'elle fut quatre fois en prison pour sa tendresse.»

Voltaire prodiguait trop son cœur aux hommes pour que ses expansions eussent le temps de chercher le chemin du ciel. Il n'était pas de ceux qui s'agenouillent comme Marie, et qui s'anéantissent aux pieds du Sauveur dans des extases infinies. Il voulait être lui-même un sauveur sur la terre, et, comme Marthe, il s'occupait de tant de choses qu'il remettait les affaires de Dieu au lendemain.

L'horreur des ténèbres avait jeté de trop bonne heure Voltaire dans ce plein midi de la raison qui supprime les demi-teintes du sentiment. Quand le jour est plus vif, le regard voit peut-être moins loin. Comme ces jeunes filles de Lacédémone, habituées à être nues, qui gardaient leur sagesse à la condition de perdre leur pudeur, Voltaire, vis-à-vis de Dieu, s'est dépouillé trop tôt de la robe de lin du lévite, et la sagesse du philosophe n'a pas rayonné de tout son prisme, parce qu'elle n'était pas emportée en avant par les saintes vertus de l'enthousiasme. Dans son horreur du mal, dans son amour du bien, il a les vertus de l'apôtre, mais il n'en a pas la poésie. Il avait trop peur d'ensevelir la vérité sous les symboles; il ne voulait pas, comme la sibylle, que la forêt fût ténébreuse.

Chose étrange! le théologien qui succède à Bossuet, ce tonnerre qui parle du ciel, c'est Voltaire, ce soleil de la raison. C'est la même fureur de vérité. Ils dépenseront tous les deux leur vie à convaincre leur siècle.

Il y a la tradition de la foi et la tradition de l'histoire. Bossuet ne connaît que l'histoire de Dieu sur la terre. Voltaire ne connaît dans le ciel que l'histoire de l'homme. Bossuet va de Dieu à l'homme, Voltaire de l'homme à Dieu. L'homme de Voltaire est un exemplaire du Créateur aussi bien que l'homme de Bossuet. Mais, tandis que l'évêque de Meaux le condamne à porter sa croix, le pape de Fernex le relève du péché originel et déclare qu'on s'est déjà trop égorgé pour l'amour de Dieu. Il pleure de vraies larmes sur les quatre-vingt-dix mille victimes de la Saint-Barthélemy. «Il est bon, pourtant, que de si grands exemples de charité n'arrivent pas trop souvent. Il est beau de venger la religion, mais, pour peu qu'on lui fît de tels sacrifices deux ou trois fois chaque siècle, il ne resterait enfin personne sur la terre pour servir la messe.»

Bossuet avait rappelé Dieu dans l'Église, mais Dieu ne descendait plus tous les jours, quand Voltaire y chercha des inspirations. Et Voltaire arma l'ange de la paix pour faire la guerre à l'Église, pour fouetter les sept péchés capitaux qui ont pris pied dans la maison du Seigneur, pour inscrire sur le fronton: Liberté de conscience; pour chasser le mauvais prêtre qui veut que son royaume soit de ce monde, pour prêcher dans la chaire des abbés de cour sa justice et sa charité, pour tuer l'inquisition: «Il n'en reste plus que le nom, s'écriera-t-il bientôt, c'est un serpent dont on vient d'empailler la peau.»

Et quand l'Église s'indignait d'être ainsi violée dans sa force, Voltaire lui criait: «Je n'agiterais pas dans ton sein mon glaive de feu, si tu étais restée l'épouse fidèle de Jésus-Christ. Mais tu as trahi Dieu, et je viens au nom de Dieu, armé de son amour, châtier la femme adultère, qui laisse mendier à sa porte pendant qu'elle festoie avec le bien des pauvres.» Ç'a été une des forces de Voltaire de parler toujours au nom des vertus chrétiennes. Ç'a été sa force contre l'Église que de lui prendre ses armes pour la combattre[103].

Mais, dans l'aveuglement de son amour de Dieu,—de son Dieu à lui,—il porta sa main,—ce jour-là sacrilége,—sur le Dieu de tout le monde, sur le Fils de Dieu. Il croyait le délivrer de sa couronne d'épines, mais il fit saigner une fois de plus le front du Sauveur.

Le génie humain s'élève toujours assez haut pour comprendre que la parole de Jésus était la parole de Dieu. Mais Voltaire ne savait pas lire l'Évangile. Mais Voltaire n'admettait pas que la plus belle philosophie, si elle n'a que des équations d'algèbre pour remplacer la victime du Calvaire, sera impuissante à consoler Lazare et Madeleine[104]. Aussi n'a-t-il pas connu l'homme dans sa grande figure, c'est-à-dire l'homme divinisé.

Voltaire, qui disait qu'on ne fait rien de rien, prenait, comme Prométhée, de l'argile pour faire des hommes, quand le christianisme lui enseignait qu'il fallait prendre la chair éternellement ressuscitée de Dieu.—Ecce homo!—dit l'humanité en voyant le Christ, et le trait d'union sublime qui marie le ciel à la terre.

Oportet hæreses esse: «Il faut qu'il y ait des hérésies,» a dit l'Apôtre; et les siècles amoncelés lui ont toujours donné raison. Le débat ne s'est pas interrompu, et dans un âge où les avocats de la foi ont continué leurs controverses avec les protestants de la conscience. Le jour où, à la tribune, un des plus vaillants soldats que l'Évangile ait comptés dans nos temps, M. de Montalembert, s'écriait: «Nous sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire,» M. de Montalembert entrait dans le vrai sens de la question éternelle; et lui-même, en cette déclaration de résistance, il concluait, comme le disciple du Sauveur, à la fatalité de ces hérésies, dont la plus ardente et la plus vivace fut celle qui dure encore, et qui pour pape revendique le roi Voltaire.

Combien de sages qui sont allés par delà les audaces de Voltaire! Lamennais a été plus amer que Candide quand il s'est écrié: «Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que le monde? une ombre de ce qui n'est pas, un son qui ne vient de nulle part et qui n'a pas d'écho, un ricanement de Satan dans le vide.»

On a dit de Voltaire: «Ce maître des philosophes avait élevé un mur entre le ciel et lui.» Mais n'est-ce pas avec les murs de l'Église, ruinée par les prêtres, que Voltaire avait bâti son mur? Et le mur s'élevait-il plus haut que l'Église pour cacher le ciel?

Et d'ailleurs, ce n'est pas un mur que Voltaire a mis entre le ciel et lui, c'est la nature.

Voltaire restera seul grand parmi les grands hommes de son siècle, parce qu'il s'est plus humilié que les autres devant la nature, parce qu'il n'a pas voulu, comme ses contemporains, refaire l'œuvre de Dieu: «Je m'en rapporte toujours à la nature, qui en sait plus que nous. Je ne vois que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu, pour créer un monde avec la parole. Qu'ils disent donc comme lui: Fiat lux!» N'est-ce pas parler avec la vraie éloquence de celui qui a créé toutes les lumières, la lumière du monde et la lumière de l'esprit? Devant cette humilité du philosophe, on est tenté de prendre en pitié la lanterne sourde de tous ces Diogènes qui cherchent Dieu dans l'homme; mais quand on voit Voltaire porter d'une main si ferme et lever si haut le flambeau de la raison, on s'approche de lui avec respect et on reconnaît que c'est quelquefois le feu du ciel qui brûle dans sa main.

Oui, cet homme qui rit souvent, qui se perd à force d'esprit, qui se retrouve à force de raison, est plus près de la sagesse que les penseurs moroses, amers ou majestueux de son siècle. Qui songe aujourd'hui à habiter la Salente de Fénelon ou la forêt de Jean-Jacques? Qui voudrait vivre dans les royaumes ou dans les républiques de l'abbé de Saint-Pierre, de Fontenelle, de l'abbé de Mably, de Holbach? Autant vaudrait vivre dans un rêve. Voltaire est toujours éveillé. L'humanité trouverait toutes ses lois dans ses œuvres[105]. Aussi, à sa mort, il prévit que le temps n'était pas éloigné où la Sorbonne toute vivante rendrait moins de décrets que Voltaire du fond de son tombeau.

Le Dieu de Voltaire est obscurci par les nuages de la contradiction. La lumière humaine vacille toujours dans les mains de l'homme.

Voltaire (n'est-ce pas une des faiblesses du génie gentilhomme?) ne voulait pas à certains jours d'une politique et d'une religion à l'usage de tout le monde. Il songeait à créer une république de philosophes, comme Platon avait créé la sienne. Il croyait que les gueux devaient rester ignorants, pour n'avoir que les aspirations de la nature. «La philosophie, disait-il, ne sera jamais faite pour le peuple. La canaille d'aujourd'hui ressemble en tout à la canaille d'il y a quatre mille ans[106].» Il dit encore: «Nous n'avons jamais voulu éclairer les cordonniers et les servantes. C'est le partage des apôtres.» C'est le blasphème d'un grand seigneur et non d'un philosophe. Mais tout en blasphémant et tout en niant la canaille, Voltaire travaillait pour Dieu et pour le peuple. Il dit quelque part des apôtres: «Ces douze faquins.» Il fut, sans le savoir, le treizième faquin.

Oui, le treizième faquin, lui qui prêchait la justice, lui qui prêchait la paix, lui qui, dans le plus beau de ses vers, proclame que Jésus-Christ

A daigné tout nous dire en nous disant d'aimer.

Et quand il parle ainsi de son rôle d'ouvrier dans la vigne du Seigneur:

Mais, de ce fanatisme ennemi formidable,
J'ai fait adorer Dieu, quand j'ai vaincu le diable.
Je distinguai toujours de la religion
Les malheurs qu'apporta la superstition[107].
L'Europe m'en sut gré; vingt têtes couronnées
Daignèrent applaudir mes veilles fortunées,
Tandis que Patouillet m'injuriait en vain.
J'ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin.
On les vit opposer, par une erreur fatale,
Les abus aux abus, le scandale au scandale;
Parmi les factions ardents à se jeter,
Ils condamnaient le pape et voulaient l'imiter.
L'Europe par eux tous fut longtemps désolée.
Ils ont troublé la terre, et je l'ai consolée.

Souvent, là où le Christ finit l'œuvre d'amour, Voltaire commence l'œuvre de justice. Voltaire a écrit l'Évangile des droits de l'humanité quand on commençait à ne plus lire l'Évangile des droits de Dieu. Voltaire, qui a eu aussi dans sa vie des heures de rédemption, croyait que les derniers apôtres avaient dit leur dernier mot. Selon lui, l'Église envahissante masquait le ciel. On avait bâti un temple à Dieu pour cacher Dieu. Voltaire voulut montrer Dieu dans le cœur de l'homme. Du pied du Golgotha il dit de sa voix railleuse, amère et attendrie: «Ce n'est pas seulement Dieu que vous avez cloué là sur le gibet; que vous avez flagellé et couronné d'épines; que vous avez abreuvé de fiel et de vinaigre; que vous avez insulté jusque dans ses mortelles souffrances; ce n'est pas seulement Dieu qui pleure ses larmes et son sang depuis dix-huit siècles, c'est l'humanité. Dieu n'a sauvé que l'homme divin, je sauverai l'homme humain.»

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance;
Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.

Tout sera bien, c'est le dernier mot de la philosophie de Voltaire. «La Vérité est la fille du Temps.» Dieu n'a pas voulu, quand il tira le monde du néant, parachever son œuvre; il a daigné la remettre aux mains de sa créature. Les grands sculpteurs et les grands peintres, s'il est permis de les comparer au Maître des maîtres, ont signé leurs chefs-d'œuvre avant d'y avoir dit leur dernier mot. Il faut bien que tout le monde soit content, même la critique. On ne retouche pas aux œuvres des peintres et des sculpteurs, parce qu'on espère les surpasser, mais on retouche tous les jours d'une main pieuse à l'œuvre de Dieu.

Tout homme porte en soi un exemplaire de l'infini; tout homme naît avec les aspirations du beau et du bien; tout homme meurt en regrettant les journées perdues sans l'amour et sans la justice. Pendant que la moisson jaunit et que la forêt chante, la raison travaille. C'est l'arche sainte lancée dans la mer des siècles, qui marche, marche, marche toujours vers le rivage. Le rivage n'est pas loin; la colombe est déjà partie. Quand l'arche abordera, tout sera bien, car on verra enfin descendre sur la terre la Vérité, la Raison et la Justice, ces trois vertus théologales de la philosophie, qui sont les vertus théologales de l'Église de Voltaire.

Pourquoi Voltaire a-t-il laissé l'Amour à la porte? Pourquoi cette Église, comme le poëme de pierre des architectures gothiques, ne s'élève-t-elle pas plus haut dans les nues?

NOTES:

[100] «C'est un malheur, mais la France est de la religion de Voltaire,» a dit Napoléon Ier.

Si la France est de la religion de Voltaire, c'est que Voltaire a fait, comme Dieu et comme Napoléon, les hommes à son image.

Napoléon, qui voulait la religion, voulait comme Voltaire,—il voyait plus loin que Voltaire,—que la religion fût la suprême philosophie:

«Moi aussi je suis un philosophe, et je sais que, dans une société quelle qu'elle soit, nul homme ne saurait passer pour vertueux et juste, s'il ne sait d'où il vient et où il va. La simple raison ne saurait nous fixer là-dessus; sans la religion, on marche continuellement dans les ténèbres.»

[101] Les incrédules qui ont lu Voltaire lui ont prêté leur athéisme, comme en politique les furieux de liberté lui ont prêté leur démagogie. M. de Barante a relevé Voltaire des inconséquences de ses écoliers sans discipline.

«Babouc, chargé d'examiner les mœurs et les institutions de Persépolis, reconnaît tous les vices avec sagacité, se moque de tous les ridicules, attaque tout avec une liberté frondeuse. Mais lorsque ensuite il songe que de son jugement définitif peut résulter la ruine de Persépolis, il trouve dans chaque chose des avantages qu'il n'avait pas d'abord aperçus, et se refuse à la destruction de la ville. Tel fut Voltaire. Il voulait qu'il lui fût permis de juger légèrement et de railler toute chose; mais un renversement était loin de sa pensée: il avait un sens trop droit, un dégoût trop grand du vulgaire et de la populace, pour former un pareil vœu. Malheureusement, quand une nation en est arrivée à philosopher comme Babouc, elle ne sait pas, comme lui, s'arrêter et balancer son jugement; ce n'est que par une déplorable expérience qu'elle s'aperçoit, mais trop tard, qu'il n'aurait pas fallu détruire Persépolis.»

[102]

Un calife autrefois, à son heure dernière,
Au Dieu qu'il adorait dit pour toute prière:
«Je t'apporte, ô seul roi, seul être illimité,
Tout ce que tu n'as pas dans ton immensité,
Les défauts, les regrets, les maux et l'ignorance.»
Mais il pouvait encore ajouter l'espérance.

[103] Ainsi avait fait Pascal. M. Edgar Quinet a dit: «Ce qui fait de la colère de Voltaire un grand acte de la Providence, c'est qu'il frappe, il bafoue, il accable l'Église infidèle par les armes de l'esprit chrétien. Humanité, charité, fraternité, ne sont-ce pas là les sentiments révélés par l'Évangile! Il les retourne avec une force irrésistible contre les violences des faux docteurs de l'Évangile. L'ange de colère verse, dans la Bible, sur les villes condamnées, tout ensemble le soufre et le bitume, au milieu des sifflements des vents: l'esprit de Voltaire se promène ainsi sur la face de la cité divine. Il frappe à la fois de l'éclair, du glaive, du sarcasme. Il verse le fiel, l'ironie et la cendre. Quand il est las, une voix le réveille et lui crie: Continue! Alors il recommence, il s'acharne; il creuse ce qu'il a déjà creusé; il ébranle ce qu'il a déjà ébranlé; il brise ce qu'il a déjà brisé! car une œuvre si longue, jamais interrompue et toujours heureuse, ce n'est pas l'affaire seulement d'un individu; c'est la vengeance de Dieu trompé, qui a pris l'ironie de l'homme pour instrument de colère.»

[104] Voltaire lui-même, quand il est malade, blessé par un pamphlétaire ou blessé par la fièvre, s'exaspère jusqu'à perdre sa philosophie. Pascal gagne la sienne à souffrir, parce que la souffrance lui apprend mieux le mystère de Jésus.

[105] «L'humanité, en effet. Voltaire ne travailla jamais, et c'est sa grandeur pour un coin de l'espace, ou pour une heure du temps. Mais n'est-ce pas là la gloire du dix-huitième siècle tout entier?» Guizot.

[106] Voltaire, en 1791, eût peut-être émigré avec Rivarol. Il s'est toujours un peu moqué des républiques. «Quand je vous suppliais, écrivait-il au roi de Prusse, d'être le restaurateur des beaux-arts dans la Grèce, ma prière n'allait pas jusqu'à vous conjurer de rétablir la démocratie athénienne: je n'aime point le gouvernement de la canaille.» Mais il aimait la canaille, ce fond de douleur de l'humanité.

[107] «Peut-être que parmi nous plus d'un eût agi comme Voltaire, s'il eût vécu sous un système qui regardait Alexandre Borgia comme un de ses guides spirituels; un système qui maintenait dans tous ses excès criminels une aristocratie empruntant une partie de ses ressources aux dépouilles de l'autel; un système qui pratiquait la persécution comme moyen de conviction, et qui jetait dans les flammes un enfant de dix-huit ans, accusé d'avoir ri pendant que passait une procession de prêtres. Telles étaient les effroyables erreurs et les abus qui se présentaient à l'esprit de Voltaire lorsqu'il attaqua les superstitions romaines, et dévoila le libertinage et l'intolérance du clergé usurpateur.» Lord Brougham.


XV.
LES ŒUVRES DE VOLTAIRE.


I.

Les œuvres de Voltaire se composent de soixante-dix volumes[108]. Son œuvre, c'est la raison armée d'esprit.

A son point de départ dans la vie, Voltaire semble avoir compris qu'il avait trop de chemin à faire pour descendre toujours au fond des choses, lui qui voulait régner à toutes les surfaces. En poésie comme en histoire, en histoire comme en philosophie, il ouvre une glorieuse campagne; mais dès qu'il a pris quelques drapeaux, il crie victoire et court à d'autres aventures. Il voyage à bride abattue sur les deux hémisphères de la pensée. Rien ne l'arrête, il ira partout, même quand il ne saura pas son chemin. Mais connaîtra-t-il bien le pays parcouru? Non. Il a tout vu à vol d'oiseau, avec le regard de l'aigle, il est vrai, mais le vol de l'aigle est trop rapide. Comme l'aigle aussi, il a osé regarder le soleil, mais le soleil ne lui a-t-il pas donné plus d'éblouissement que de lumière?

Au lieu de chercher la Muse dans la forêt ténébreuse de l'inspiration, il l'a violée gaiement après souper, sans bien savoir si c'était la Muse. Au lieu d'étudier pieusement les archives du passé pour écrire l'histoire, il inventait l'histoire. «On fait l'histoire, l'histoire n'est jamais faite.» Dieu n'a-t-il pas créé le monde à son image? Voltaire créait à l'image de son esprit. Le philosophe était-il plus convaincu que le poëte et l'historien, lui qui, tour à tour, riait de ses timidités et surtout de ses audaces?

Ce qui domine dans son œuvre comme dans ses œuvres, c'est le sentiment du bien plutôt que le sentiment du beau; car, pour le philosophe, le beau n'est pas toujours le bien. Toutefois, j'essayerai de démontrer que le sentiment du beau, qui est le sentiment de l'art, a aussi préoccupé Voltaire.

Winckelmann disait avec quelque raison: «La plupart des écrivains ne sont pas plus en état de parler des œuvres d'art que les pèlerins ne le sont de donner une exacte description de Rome.» On avait la foi, on n'avait pas les yeux. Les écrivains français réfugiés en Hollande s'épuisaient en disputes théologiques et ne dépensaient pas une heure devant Rembrandt, qui était pourtant un fier théologien, et devant Ruysdaël, qui chantait la poésie de l'œuvre de Dieu. Jean-Jacques lui-même, Jean-Jacques, qui avait une palette si lumineuse et un pinceau si vif, passait par Venise sans voir les peintres vénitiens. S'il rapportait un tableau de l'Adriatique, c'était un tableau à la Jean-Jacques et non à la Giorgione.

Voltaire, avant que Diderot eût parlé, avait le sentiment de l'art. A chaque page de ses lettres, on voit qu'il aspire au pays des chefs-d'œuvre. Il dit sans cesse qu'il ne veut pas mourir sans avoir reçu au Vatican, non pas la bénédiction du pape, mais celle de Michel-Ange, ce pape éternel de l'art moderne. Il veut voir Titien à Venise, Raphaël à Rome. Il veut voir à Pompéi et à Herculanum les vestiges de l'art antique. Quoique toujours malade, il n'ira pas en Italie pour le soleil, mais pour les enfants du soleil. Que lui importe s'il souffre! c'est sa destinée. Son esprit passe toujours avant son corps.

Voltaire proclame la suprématie universelle des arts plastiques. «Il n'en est pas de la peinture comme de la musique et de la poésie. Une nation peut avoir un chant qui ne plaise qu'à elle, parce que le génie de sa langue n'en admettra pas d'autres; mais les peintres doivent représenter la nature, qui est la même dans tous les pays[109]

Voltaire a jugé un peu de haut, dans son Siècle de Louis XIV, les peintres français du dix-septième siècle. Mais il a vu juste, comme presque toujours, plus juste que Diderot jugeant les peintres du dix-huitième siècle. Voltaire voyait par l'œil simple, Diderot était trop artiste pour bien voir: la passion a toujours des prismes devant les yeux. Que si, dans cent ans, on consulte le jugement de nos meilleurs critiques contemporains sur les peintres du dix-neuvième siècle, on s'apercevra, je le crains bien, qu'ils se sont plus trompés que Voltaire.

L'historien était en Prusse lorsqu'il écrivit le Siècle de Louis XIV. Il regrettait, pour parler des peintres, de ne pas revoir leurs tableaux; mais son vif souvenir lui permit de ne pas se tromper. Selon lui, Poussin est le peintre des penseurs, mais il lui reproche d'avoir outré le sombre du coloris de l'école romaine. Pour Voltaire, Le Sueur est un peintre qui avait élevé son art au plus haut point, mais qui mourut trop jeune. On méprise beaucoup Le Brun; Voltaire, tout en lui préférant Le Sueur, le reconnaît grand maître. «Son tableau de la Famille de Darius, qui est à Versailles, n'est point effacé par le coloris du tableau de Paul Véronèse, qu'on voit à côté.» Et Voltaire constate que par le dessin, la composition, la grandeur et le sentiment, on laisse derrière soi les peintres qui n'ont que leur palette. Il veut qu'il n'y ait de grands peintres que ceux-là qui travaillent pour être gravés.

Voltaire n'aime pas beaucoup Mignard, mais il salue avec sympathie Bourdon et Valentin. Non-seulement il proclame Rigaud un grand portraitiste, mais il signale comme un chef-d'œuvre digne d'être comparé aux tableaux de Rubens le tableau où Rigaud a représenté le cardinal de Bouillon ouvrant l'année sainte.

Où Voltaire se trompe, c'est devant le Salon d'Hercule de Lemoine, qu'il regarde avec trop d'enthousiasme comme une des grandes pages de l'histoire de l'art; mais il ne se trompe ni sur Desportes, ni sur Oudry, les peintres d'animaux; ni sur Raoux, ce peintre inégal qui se souvient des Vénitiens et des Flamands; ni sur les Boulogne, le bon Boulogne et le mauvais Boulogne; ni sur Watteau, qui excelle dans le gracieux, «comme Teniers a excellé dans le grotesque;» ni sur Santerre, dont il vante les grâces et les voluptés, dont le coloris «vrai et tendre» lui fait chanter un hymne devant le tableau d'Adam et Ève, où Santerre a représenté, après la lettre, Philippe d'Orléans et la marquise de Parabère.

Dans une lettre au comte d'Argental, Voltaire s'indigne de voir la cour préférer le dernier des Coypel[110] au dernier des Vanloo. Il s'indigne avec raison; car, entre le peintre prétentieux qui se laissait comparer à Raphaël, et le peintre sans prétention qui peignait d'immortels déjeuners de chasse avec un pinceau parisien et une palette flamande, il y avait tout un abîme.

Voltaire croyait que le dix-huitième siècle l'emporterait par le ciseau sur le siècle de Louis XIV.

Il attendait son voyage à Rome pour avoir une opinion sur l'architecture; il admirait la colonnade du Louvre, mais il ne levait jamais les yeux sur Notre-Dame de Paris. S'il vante la façade de Saint-Gervais, c'est qu'il a demeuré rue de Longpont. Il avait mieux étudié la gravure. Il possédait beaucoup d'estampes d'après les écoles italienne, flamande et française. Il aimait les ciselures, les médailles, les montres, les éventails. On consultait son goût chez le duc de Sully, chez la marquise de Mimeure, chez le maréchal de Villars, sur les tentures, les tapisseries[111], les porcelaines. Dans les jardins, quoiqu'il appréciât Le Nôtre, il ne voulait pas, comme Boileau, qu'on taillât sous ses yeux l'if et le chèvrefeuille.

Voltaire aimait les beaux livres et se préoccupait de l'art typographique. Il veillait sur les éditions de ses œuvres avec une sollicitude jalouse. Non-seulement il désignait les peintres et les dessinateurs pour les estampes, mais il rédigeait lui-même les sujets à graver.

Il disait sans cesse, en traversant le vieux Paris, sans air et sans soleil, qu'il lui semblait plutôt un repaire de truands qu'un pays habité par le peuple le plus spirituel de la terre: «Quand donc un autre Louis XIV bâtira-t-il le Versailles du peuple? C'était en vain qu'il parlait de Paris aux ministres et aux maîtresses du roi; on lui répondait que le Trianon était un séjour charmant. Et Voltaire s'écriait avec chagrin: «S'il ne se trouve ni un roi ni un homme pour rebâtir Paris, il faut pleurer sur les ruines de Jérusalem.»»

Et quand il voit que Louis XV ne bâtira ni Versailles ni Paris, qu'il se contentera d'édifier la Madeleine, pour que toutes ses maîtresses aillent y répandre un jour les larmes de la pénitence, Voltaire s'adresse aux Parisiens eux-mêmes. Il leur rappelle que Londres, consumée par les flammes, se releva en deux années devant les bravades de toute l'Europe, qui lui disait: «Dans vingt ans tu ne seras encore qu'une ruine[112]

Voltaire s'est indigné, lui aussi, de voir le Louvre inachevé: